De la Colère (trad. Baillard)

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LIVRE I.

I. Tu as exigé de moi(1), Novatus, que je traitasse par écrit des moyens de dompter la colère ; et c’est avec raison, ce me semble, que tu as craint particulièrement cette passion, de toutes la plus horrible et la plus effrénée. Les autres, en effet, ont un reste de calme et de sang-froid ; celle-ci est tout emportée, tout à l’élan de son irritation ; armes, sang et supplices, voilà les vœux de son inhumaine frénésie ; sans souci d’elle-même, pourvu qu’elle nuise à son ennemi ; se ruant sur les épées nues ; avide de se venger, quand sa vengeance(2) même doit la perdre. Aussi quelques sages l’ont-ils définie une courte démence(3), car, comme la démence, elle ne se maîtrise point, oublie toute bienséance, méconnaît toute affection, opiniâtre, acharnée à son but, sourde aux conseils et à la raison, elle que de vains motifs soulèvent, incapable de discerner le juste et le vrai, exacte image de ces ruines croulantes qui n’écrasent qu’en se brisant. Pour te convaincre que l’homme ainsi dominé n’a plus sa raison, observe l’attitude de toute sa personne : de même que la folie furieuse a pour infaillibles symptômes le visage audacieux et menaçant, le front sinistre, l’air farouche, la démarche précipitée, des mains qui se crispent, un teint bouleversé, et ces soupirs fréquents qu’elle pousse avec effort, tel paraît l’homme dans la colère(4). Ses yeux s’enflamment, étincellent, toute sa face devient pourpre, tant le sang chassé de son cœur bout et monte avec violence ; ses lèvres tremblent, ses dents se serrent, ses cheveux se dressent et se hérissent ; sa respiration est comprimée et sifflante ; on entend se tordre et craquer les articulations de ses membres ; il gémit, il mugit ; sa parole s’embarrasse de sons entrecoupés ; à tout instant ses mains se frappent, ses pieds battent la terre ; toute son allure est donnée, tout son être exhale la menace : hideux et repoussant aspect de l’homme qui gonfle et dégrade sa noble figure. On doute alors si un tel vice n’est pas plus difforme encore que haïssable. Les autres peuvent se cacher, se nourrir en secret : la colère se fait jour, se produit sur le visage, et plus elle est forte, plus elle bouillonne et se manifeste. Ne vois-tu pas tous les animaux trahir leurs mouvements hostiles par des signes précurseurs ? Tous leurs membres sortent du calme de leur attitude ordinaire, et leur instinct cruel s’exalte de plus en plus. Le sanglier écume, il aiguise ses défenses contre des corps durs ; le taureau frappe l’air de ses cornes et fait voler le sable sous ses pieds ; le lion pousse de sourds rugissements ; le cou du serpent se gonfle de courroux ; le chien atteint de la rage a un aspect sinistre. Il n’est point d’animal si terrible, si malfaisant de sa nature, qui ne montre, dès que la colère l’a saisi, un nouveau degré de férocité. Je n’ignore pas qu’en général les affections de l’âme ont peine à se déguiser : l’incontinence, la peur, l’audace, ont leurs indices et peuvent se pressentir ; car nulle pensée n’agite vivement l’intérieur de l’homme sans qu’une émotion quelconque paraisse sur son visage. Quel est donc ici le trait distinctif ? Que si les autres passions se voient, celle-ci éclate.

II. Si maintenant tu veux considérer ses effets destructeurs, jamais fléau ne coûta plus au genre humain. Tu verras des meurtres, des empoisonnements, le deuil des accusés infligé par eux aux accusateurs, des villes saccagées, des nations détruites tout entières, des chefs vendus à l’encan par les leurs, et les torches incendiaires dont les ravages, non contenus dans l’enceinte des cités, propagent au loin leurs tristes lueurs et les vengeances de l’ennemi. Vois ces villes si fameuses dont on retrouve à peine les fondements : c’est la colère qui les a renversées. Regarde ces solitudes vides durant plusieurs milles de toute habitation : c’est la colère qui les a dépeuplées. Regarde tous ces grands transmis à notre souvenir comme exemples d’un fatal destin. La colère frappe l’un dans son lit, égorge l’autre à la table sacrée du festin, immole un magistrat(5) en plein forum, à la face même des lois, veut que le père tende la gorge au poignard du fils, qu’une main servile verse le sang royal, qu’un citoyen étende ses membres sur une croix. Et encore ne parlé-je que de catastrophes individuelles. Que sera-ce si de ces victimes isolées tu veux porter les yeux sur des assemblées entières massacrées sur la plèbe égorgée pêle-mêle par la soldatesque, sur des nations proscrites en masse et vouées à la mort…. comme se dérobant à notre tutelle ou dédaignant notre autorité. Et d’où viennent ces emportements du peuple contre des gladiateurs, de ce peuple injuste qui se croit insulté s’ils ne meurent pas de bonne grâce, qui se juge méprisé, et qui par son air, ses gestes, son acharnement, de spectateur se fait ennemi ?

Ce sentiment, quel qu’il soit, n’est certes pas la colère, mais il en approche. C’est celui de l’enfant qui, s’il est tombé, veut qu’on batte la terre, et souvent ne sait pas contre quoi il se fâche ; seulement il est fâché, sans motif et sans avoir reçu de mal ; toutefois il lui semble qu’il en a reçu, il éprouve quelque envie de punir. Aussi prend-il le change aux coups qu’on fait semblant de frapper, des prières et des larmes feintes l’apaisent, et une vengeance imaginaire emporte une douleur qui ne l’est pas moins.

III. « Souvent, dit-on, un homme s’irrite contre des gens qui ne l’ont pas offensé, mais qui doivent le faire : preuve que la colère ne vient pas uniquement de l’offense. » Il est vrai que le pressentiment du mal irrite ; mais c’est que l’intention même nous blesse, et que méditer l’injure, c’est déjà la commettre. On dit encore : « La colère n’est point un désir de punir, puisque fréquemment les plus faibles la ressentent contre les plus forts, sans prétendre à des représailles qu’ils n’espèrent même pas. » Mais d’abord nous entendons par colère le désir et non la faculté de punir ; or on désire même plus qu’on ne peut. D’ailleurs il n’est si humble mortel qui n’espère, avec quelque raison, tirer satisfaction de l’homme le plus haut placé : pour nuire nous sommes tous puissants. La définition d’Aristote ne s’éloigne pas fort de la nôtre ; car il dit que la colère est le désir de rendre mal pour mal. En quoi notre définition diffère-t-elle de la sienne ? Il serait trop long de l’expliquer. On objecte à toutes deux que les brutes ont leur colère, et cela sans être attaquées ni vouloir se venger ou faire souffrir à leur tour ; car quoiqu’elles fassent du mal, le mal n’est point leur but. Il faut répondre que l’animal, que tout, excepté l’homme, est étranger à la colère ; car, quoique ennemie de la raison, elle ne prend naissance que là où la raison a place. Les bêtes ont de l’impétuosité, de la rage, de la férocité, de la fougue ; mais la colère n’est pas plus leur fait que la luxure, bien que pour certains plaisirs elles soient moins retenues que l’homme. N’ajoute pas foi au poëte qui dit :

Le sanglier farouche a perdu sa colère ;
Le cerf ne sait plus fuir ; de ses brusques assauts
L’ours ne menace plus les robustes taureaux.[1]

Il appelle colère l’élan, la violence du choc. Or la brute ne sait pas plus se mettre en colère que pardonner. Les animaux, privés de la parole, sont exempts des passions de l’homme : ils ont seulement des impulsions qui y ressemblent. Autrement, qu’il y ait chez eux de l’amour, il y aura de la haine ; l’amitié supposera les inimitiés ; et les dissensions, la concorde, choses dont ils offrent aussi quelques traces ; mais du reste le bien et le mal appartiennent en propre au cœur humain. À l’homme seul furent donnés la prévoyance, le discernement, la pensée ; et non-seulement nos vertus, mais nos vices même sont interdits aux animaux. Tout leur intérieur, comme leur dehors, diffère de nous. Ils ont cette faculté souveraine autrement dite principe moteur, tout comme une voix, mais inarticulée, embarrassée, incapable de former des mots ; tout comme une langue, mais enchaînée, mais non libre de se mouvoir en tous sens ; de même leur principe moteur a peu de pénétration, peu de développement. Ils perçoivent l’image, les formes des objets qui excitent leurs mouvements ; mais cette perception est trouble et confuse. De là la véhémence de leurs transports, de leurs attaques, mais rien qui soit appréhension, souci, tristesse ni colère ; ils n’ont que les semblants de tout cela. Aussi leur ardeur tombe vite et passe à l’état opposé : après la plus violente fureur, après la frayeur la plus vive ils paissent tranquillement(6) ; et aux frémissements, aux agitations désordonnées succèdent en moins de rien le repos et le sommeil.

IV. J’ai suffisamment expliqué ce que c’est que la colère : elle diffère évidemment de l’irascibilité, ainsi que l’homme ivre, de l’ivrogne, et l’homme effrayé, du timide. L’homme en colère peut n’être pas irascible ; l’irascible peut quelquefois n’être pas en colère. Les Grecs distinguent ce vice en plusieurs espèces, sous divers noms que j’omettrai comme n’ayant pas chez nous leurs équivalents, bien que nous disions un homme amer, acerbe, aussi bien qu’un homme inflammable, furibond, criard, difficile, ombrageux, toutes variétés du même vice. Tu peux y joindre le caractère morose, genre d’irascibilité affinée. Il y a des colères qui se soulagent par des cris ; il y en a dont la fréquence égale l’obstination ; les unes vont droit à la violence et sont chiches de paroles ; les autres se répandent en injures et en discours pleins de fiel ; celles-ci ne vont pas au delà de la plainte et de l’aversion ; celles-là sont profondes, terribles et concentrées. Il y a mille modifications du même mal, et ses formes sont infinies.

V. J’ai cherché en quoi consiste la colère ; si tout autre animal que l’homme en est susceptible ; ce qui la distingue de l’irascibilité, et quelles formes elle affecte. Cherchons maintenant si elle est selon la nature, si elle est utile, si l’on en doit garder quelque chose. Est-elle selon la nature ? Pour éclaircir ce doute, voyons seulement l’homme. Quoi de plus doux que lui tant qu’il reste fidèle à son caractère ; et quoi de plus cruel que la colère ? Quoi de plus aimant que l’homme ? Quoi de plus haineux que la colère ? L’homme est fait pour assister l’homme ; la colère pour l’exterminer. Il cherche la société de ses semblables, elle brise avec eux ; il veut être utile, elle veut nuire ; il vole au secours même d’inconnus, elle s’en prend aux amis les plus chers. L’homme est prêt même à s’immoler pour autrui ; la colère se jettera dans l’abîme, pourvu qu’elle y entraîne sa proie. Et peut-on méconnaître davantage la loi de la nature qu’en attribuant à la meilleure, à la plus parfaite de ses créatures un vice si barbare et si désastreux ? La colère, nous l’avons dit, a soif de vengeance ; or qu’une telle passion soit inhérente au cœur de l’homme, qui est mansuétude même, cela n’est nullement selon la nature. Les bons offices, la concorde, voilà en effet les bases de la vie sociale ; ce n’est point la terreur, c’est une mutuelle affection qui établit ce pacte, cette communauté de secours. « Mais quoi ! le châtiment n’est-il pas parfois une nécessité ? » Qui en doute ? Mais il le faut impartial, raisonné : alors il ne nuit pas, il guérit en paraissant nuire. On expose au feu ie javelot dont on veut corriger les courbures ; on le comprime entre plusieurs coins non pour le rompre, mais pour le redresser : de même s’améliorent nos vicieux penchants par la contrainte physique et morale. Ainsi d’abord, dans la maladie naissante, le médecin tente de modifier un peu le régime quotidien, de régler l’ordre du manger, du boire, des exercices, et de raffermir la santé en changeant seulement la manière de vivre. Puis vient la dose du manger, du boire, des exercices. L’ordre et la dose prescrits sont-ils sans effet, il supprime certaines choses et en réduit d’autres. Échoue-t-il encore, il interdit toute nourriture et débarrasse le corps par la diète. Si tous ces ménagements sont vains, il perce la veine, il porte le fer sur la partie affectée qui peut nuire aux membres voisins et propager la contagion : nul traitement ne lui semble trop dur, si la guérison est à ce prix. Ainsi le dépositaire des lois, le chef de la cité devra, le plus longtemps possible, n’employer au traitement des âmes que des paroles et des paroles de douceur, qui les engagent au bien, qui leur insinuent l’amour de l’honnête et du juste, qui leur fassent sentir l’horreur du vice et le prix de la vertu. Son langage peu à peu deviendra plus sévère : il avertira encore en réprimandant, et ne recourra que comme dernier remède aux châtiments, alors même légers et révocables. Les derniers supplices ne s’infligeront qu’aux scélérats du dernier degré ; et nul ne périra que sa mort ne soit un bien même pour lui.

VI. Du médecin au magistrat, toute la différence est que le premier, s’il ne peut sauver nos jours, nous adoucit le passage redouté, et que le second chasse de la vie le coupable chargé d’infamie, aux yeux de tous, non qu’il se plaise au supplice de personne ; le sage est loin de cette inhumaine barbarie ; mais pour donner un exemple à tous, pour que ceux qui de leur vivant n’ont pas voulu être utiles à l’État le servent du moins par leur mort. Non, l’homme, de sa nature, n’est point avide de punir ; et la colère n’est point selon sa nature, car la colère ne veut que châtiment. Je citerai aussi l’argument de Platon, car pourquoi ne pas prendre chez autrui ce qui rentre dans nos idées ? « Le juste, dit-il, ne lèse personne, la vengeance est une lésion : elle ne sied, donc pas au juste, ni par conséquent la colère, car c’est à la colère que la vengeance convient. » Si le juste ne trouve point de charme à se venger, il n’en trouvera pas à une passion qui met sa joie dans la vengeance. La colère n’est donc pas conforme à la nature.

VII. Mais, bien qu’elle ne le soit point, ne doit-on pas l’accueillir pour les services qu’elle a souvent rendus ? Elle exalte les âmes et les aiguillonne ; et le courage guerrier ne fait rien de brillant sans elle, sans cette flamme qui vient d’elle, sans ce mobile qui étourdit l’homme et le lance plein d’audace à travers les périls. Aussi quelques-uns jugent-ils que le mieux est de modérer la colère sans l’étouffer, de retrancher ce qu’elle a de trop vif pour la restreindre à sa mesure salutaire, et surtout de conserver ce principe, dont l’absence rend notre action languissante et relâche les ressorts de la vigueur morale. Mais d’abord il est plus facile d’expulser un mauvais principe que de le gouverner, plus facile de ne pas l’admettre que de le modérer une fois admis. Dès qu’il s’est mis en possession, il est plus fort que le maître et ne souffre ni restriction ni limite. D’autre part, la raison elle-même, à laquelle vous livrez les rênes, n’a de puissance qu’autant qu’elle s’est isolée des passions ; mais souillée de leur alliance, elle ne peut plus les contenir quand elle eût pu les, écarter. L’âme, une fois ébranlée, jetée hors de son siége, n’obéit plus qu’à l’impulsion qu’elle a reçue. Il est des choses qui, dès l’abord, dépendent de nous, et qui plus tard nous emportent par leur propre force et ne permettent plus de retour. L’homme qui s’élance au fond d’un abîme n’est plus maître de lui ; il ne peut s’arrêter ni ralentir sa chute(7) : un entraînement irrévocable a coupé court à toute prudence, à tout repentir, et il est impossible de ne pas arriver où on était libre de ne pas tendre. Ainsi l’âme qui s’est abandonnée à la colère, à l’amour, à une passion quelconque, perd les moyens d’enchaîner leur fougue. Il faut qu’elles la poussent jusqu’au bout, précipitée de tout son poids sur la pente rapide du vice.

VIII. Le mieux est de dominer la première irritation, de l’étouffer dans son germe, de se garder du moindre écart, puisque sitôt qu’elle égare nos sens on a mille peines à se sauver d’elle car toute raison s’en est allée, dès que la passion vient à s’introduire et qu’on lui a volontairement donné le moindre droit. Elle agira pour tout le reste d’après son caprice, non d’après votre permission. C’est dès la frontière, je le répète, qu’il faut repousser l’ennemi ; s’il y pénètre et s’empare des portes de la place, recevra-t-elle d’un captif l’ordre de s’arrêter ? Notre âme alors n’est plus cette sentinelle qui observe au dehors la marche des passions pour les empêcher de forcer les lignes du devoir : elle-même s’identifie avec la passion ; aussi ne peut-elle plus rappeler à elle la force tutélaire et préservatrice qu’elle vient de trahir et de paralyser. Car, comme je l’ai dit, la raison et la passion n’ont point leur siége distinct et séparé : elles ne sont autre chose qu’une modification de l’âme en bien ou en mal. Comment donc la raison, envahie et subjuguée par les vices, se relèvera-t-elle après sa défaite, ou comment se dégagera-t-elle d’une confusion où c’est l’alliage des mauvais principes qui domine ?

« Mais, dira-t-on, il est des hommes, qui, dans la colère, savent se contenir. » Est-ce de manière à ne rien faire de ce qu’elle leur dicte, ou lui obéissent-ils en quelque chose ? S’ils ne lui cèdent, rien, reconnaissez qu’elle n’est pas nécessaire pour agir, vous qui l’invoquiez comme une puissance supérieure à la raison. Enfin, je vous le demande, est-elle plus forte ou plus faible que cette raison ? Si elle est plus, forte, comment celle-ci pourra-t-elle lui prescrire, des bornes, vu que d’ordinaire c’est le plus faible qui obéit ? Si elle est plus faible ; la raison, sans elle, se suffit pour mettre à fin son œuvre et n’a que faire d’un auxiliaire qui ne la vaut pas.

« Mais on voit des gens irrités ne point sortir d’eux-mêmes et se contenir. » Comment ? quand déjà la colère se dissipe et veut bien les quitter, mais non quand elle bouillonne : elle est alors souveraine. « Mais encore, ne laisse-t-on pas souvent, même dans la colère, partir sain et sauf l’ennemi que l’on hait ? Ne s’abstient-on pas de lui faire du mal ? » Sans doute, et par quel motif ? Parce qu’une passion en repousse une autre, et que la peur ou la cupidité obtient de nous quelque concession ; ce n’est point là une paix dont la raison nous gratifie, c’est la trêve peu sûre et menaçante des passions.

IX. Enfin la colère n’a en soi rien d’utile, rien qui stimule la bravoure militaire : jamais en effet la vertu n’est réduite à s’aider du vice ; elle est assez forte d’elle-même. A-t-elle besoin d’élan ? Elle ne se courrouce point, elle se lève ; selon qu’elle le juge nécessaire, elle tend ou relâche ses propres ressorts : tels sont les traits que lancent nos machines et auxquels le tireur est maître de donner plus ou moins de portée.

« La colère, dit Aristote, est nécessaire : on ne peut forcer aucun obstacle sans elle, sans qu’elle remplisse notre âme et échauffe notre enthousiasme. Seulement il la faut prendre non comme capitaine, mais comme soldat. » Cela n’est pas vrai : car, si elle écoute la raison et qu’elle suive où celle-ci la mène, ce n’est plus la colère, qui n’est proprement qu’une révolte. Si elle résiste ; si, quand on veut qu’elle s’arrête, ses féroces caprices la poussent en avant, elle est pour l’âme un instrument aussi peu utile que le soldat qui ne tient nul compte du signal de la retraite. Ainsi donc, si elle souffre qu’on règle ses écarts, il lui faut un autre nom, elle cesse d’être cette colère que je ne conçois que comme indomptable et sans frein ; si elle secoue le joug, elle devient préjudiciable et ne peut plus compter comme secours. En un mot, ce ne sera plus la colère, ou elle sera dangereuse : car l’homme qui punit non par avidité de punir, mais par devoir, ne saurait passer pour un homme irrité. Le soldat utile est celui qui sait obéir à son chef, plus éclairé que lui. Mais les passions savent aussi mal obéir que commander ; aussi jamais la raison n’acceptera ces auxiliaires violents, imprévoyants, auprès desquels son autorité n’est rien, et qu’elle ne comprimerait jamais qu’en leur opposant leurs sœurs et leurs pareilles, comme à la colère la peur, à l’indolence la colère, à la peur la cupidité(8).

X. Sauvons la vertu d’un tel malheur : que jamais la raison ne prenne les vices pour refuge. L’âme avec eux ne peut goûter de calme sincère ; nécessairement flottante et battue de tous les vents, prenant les auteurs de sa détresse pour pilotes, ne devant son courage qu’à la colère, son activité qu’aux instincts cupides, sa prudence qu’à la crainte, sous quelle tyrannie vivra-t-elle, si chaque passion fait d’elle son esclave ? N’a-t-on pas honte de soumettre les vertus au patronage des vices ? Ce n’est pas tout : la raison n’a plus de pouvoir dès qu’elle ne peut rien sans la passion, dès qu’elle s’apparie et s’assimile à elle. Où est la différence, quand la passion, livrée à elle seule, est aussi aveugle que la raison est impuissante sans la passion ? Toutes deux sont égales du jour où l’une ne peut aller sans l’autre. Or, comment souffrir que la passion marche de pair avec la raison ? « La colère est utile, dites-vous, si elle est modérée. » Dites mieux : si sa nature est d’être utile ; mais si elle est indocile à l’autorité et à la raison, qu’obtiendrez-vous en la modérant ? Que, devenue moindre, elle nuise moins. Donc une passion que l’on modère n’est autre chose qu’un mal modéré.

XI. « Mais en face de l’ennemi la colère est nécessaire. » Moins que jamais : là il faut de l’ardeur, mais non déréglée, mais tempérée par la discipline. Qu’est-ce qui perd les Barbares, si supérieurs par la force du corps, si durs au travail, sinon cet emportement si préjudiciable à lui-même ? Et le gladiateur : n’est-ce point l’art qui le protége, la colère qui l’expose aux coups ? Qu’est-il enfin besoin de colère quand la raison atteint le même but ? Crois-tu que le chasseur soit irrité contre les bêtes féroces ? Pourtant il soutient leur choc, il les poursuit dans leur fuite : c’est la raison qui, sans la colère, fait tout cela. Tous ces milliers de Cimbres et de Teutons qui inondaient les Alpes, par quoi furent-ils anéantis au point que la renommée seule, à défaut de messager, porta chez eux la désastreuse nouvelle ? N’est-ce point parce que la colère leur tenait lieu de vaillance, la colère, qui parfois renverse et détruit tout sur son passage, mais qui plus souvent se perd elle-même ? Quoi de plus intrépide que les Germains ? Quoi de plus impétueux dans l’attaque ? Quoi de plus passionné pour les armes au milieu desquelles ils naissent ? C’est leur école, leur unique souci ; de tout le reste ils ne s’inquiètent point. Quoi de plus endurci à tout souffrir car la plupart.ne se pourvoient ni de vêtements, ni d’abris contre la rigueur perpétuelle du climat ? De tels hommes pourtant sont taillés en pièces par les Espagnols et les Gaulois, par les troupes si peu belliqueuses d’Asie et de Syrie, avant même que la légion romaine se montre : ce qui rend leur défaite aisée n’est autre chose que leur emportement. Or maintenant, qu’à ces corps, qu’à ces âmes étrangères à la mollesse, au luxe, aux richesses, on donne une tactique, une discipline ; certes, pour ne pas dire plus, il nous faudra revenir aux mœurs de la vieille Rome. Par quel moyen Fabius releva-t-il les forces épuisées de la République ? Il sut uniquement temporiser, différer, attendre ; toutes choses que l’homme irrité ne sait pas. C’en était fait de la patrie, alors sur le bord de l’abîme, si Fabius eût osé tout ce que lui dictait le ressentiment. Il prit pour conseil la fortune de l’Empire ; et calcul fait de ses ressources, dont pas une ne pouvait périr sans ruiner toutes les autres, il remit à un temps meilleur l’indignation et la vengeance : uniquement attentif aux chances favorables, il dompta la colère avant de dompter Annibal. Et Scipion ? n’a-t-il pas, laissant Annibal, l’armée punique, tout ce qui devait enflammer son courroux, transporté la guerre en Afrique et montré une lenteur qui passa chez les envieux pour amour du plaisir et lâcheté ? Et l’autre Scipion ? que de longs jours il a consumés au siége de Numance, dévorant son dépit comme général et comme citoyen, de voir cette ville plus lente à succomber que Carthage ! Et cependant ses immenses circonvallations enfermaient l’ennemi et le réduisaient à périr de ses propres armes.

XII. La colère n’est donc pas utile, même à la guerre et sans les combats. Elle dégénère trop vite en témérité ; elle veut pousser autrui dans le péril, et ne se garantit pas elle-même. Le courage vraiment sûr est celui qui s’observe beaucoup et longtemps, qui se couvre d’abord et n’avance qu’à pas lents et calculés(9). « Eh quoi ! l’homme juste ne s’emportera pas, s’il voit frapper son père, ou ravir sa mère ! » Il ne s’emportera pas : il courra les délivrer et les défendre. A-t-on peur que, sans la colère, l’amour filial ne soit un trop faible mobile ? Eh quoi ! devrait-on dire aussi, l’homme juste, en voyant, son père ou son fils sous le fer de l’opérateur, ne pleurera pas, ne tombera pas en défaillance ? Nous voyons cela chez les femmes, chaque fois que le moindre soupçon de danger les frappe. Le juste accomplit ses devoirs sans trouble et sans émoi : en agissant comme juste, il ne fait rien non plus qui soit indigne d’un homme de cœur. On veut frapper mon père, je le défendrai ; on l’a frappé, je le vengerai, par devoir, non par ressentiment.

Quand tu cites ces hypothèses, Théophraste, tu veux décrier une doctrine trop mâle pour toi ; tu laisses là le juge pour t’adresser aux auditeurs. Parce que tous s’abandonnent à l’emportement dans des cas semblables, tu crois qu’ils décideront que ce qu’ils font on doit le faire, car presque toujours on tient pour légitimes les passions qu’on trouve en soi. D’honnêtes gens s’irritent quand on outrage leurs proches : mais ils font de même quand leur eau chaude n’est(10) pas servie à point, quand on leur casse un verre ou qu’on éclabousse leur chaussure. Ce n’est pas l’affection qui provoque ces colères, c’est la faiblesse : ainsi l’enfant pleure ses parents morts comme il pleurerait ses noix perdues. Qui s’emporte pour la cause des siens est non pas dévoué, mais peu ferme. Ce qui est beau, ce qui est noble, c’est de courir défendre ses parents, ses enfants ; ses amis, ses concitoyens, à la seule voix du devoir, avec volonté, jugement, prévoyance, sans emportement, ni fureur. Car point de passion plus avide de vengeance que la colère, et qui par là même y soit plus inhabile, tant elle se précipite follement, comme presque toutes les passions, qui font elles-mêmes obstacle au succès qu’elles poursuivent. Avouons donc qu’en paix comme en guerre elle ne fut jamais bonne à rien. Elle rend la paix semblable à la guerre : devant l’ennemi, elle oublie, que les armes sont journalières ; et elle tombe à la merci des autres, faute de s’être possédée elle-même. D’ailleurs, ce n’est pas une raison d’adopter le vice et de l’employer, parce qu’il a produit parfois quelque bien ; car il est aussi des maux que la fièvre emporte : ne vaut-il pas mieux toutefois ne l’avoir jamais eue ? Détestable remède que de devoir la santé à la maladie ! De même quand la colère, dans des cas imprévus, nous aurait servis, comme peuvent faire le poison, un saut dans l’abîme, un naufrage, ne la croyons pas pour cela essentiellement salutaire : car beaucoup de gens ont dû leur santé à ce qui fait périr les autres.

XIII. D’ailleurs tout bien, digne de passer pour tel, est d’autant meilleur et plus désirable qu’il est plus grand. Si la justice est un bien, personne ne dira qu’elle gagnerait à ce qu’on y retranchât quelque chose ; si c’est un bien que le courage, nul ne souhaitera qu’on en diminue rien : à ce compte, plus la colère serait grande, meilleure elle serait. Qui, en effet, refuserait l’accroissement d’un bien ? Or l’accroissement de la colère est un danger ; c’est donc un danger qu’elle existe. On ne peut appeler bien ce qui, en se développant, devient mal.

« La colère, dit-on, est utile, en réveillant l’ardeur guerrière. » Il en sera donc de même de l’ivresse ; elle pousse à l’audace et à la provocation ; et beaucoup ont été plus braves au combat pour avoir eu moins de sobriété. Ainsi encore la frénésie et la démence seraient nécessaires au déploiement de nos forces ; car le délire les double souvent. Eh quoi ! la peur n’a-t-elle pas, par un effet contraire, fait naître l’audace, et la crainte de la mort, poussé au combat les plus lâches ? Mais la colère, l’ivresse, la crainte et tout sentiment analogue sont des stimulants honteux et précaires ; ils ne fortifient point la vertu, qui n’a que faire du vice ; seulement parfois ils réveillent quelque peu un cœur mou et pusillanime. La colère ne rend plus courageux que celui qui sans elle serait sans courage : elle vient non pas aider une vertu, mais la remplacer. Eh ! si la colère était un bien, ne serait-elle pas l’apanage des hommes les plus parfaits ? Or, les esprits les plus irascibles sont les enfants, les vieillards, les malades ; et tout être faible par nature est quinteux.

XIV. « Il est impossible, dit Théophraste, que l’homme de bien ne s’irrite pas contre les méchants. » De cette façon, plus on a de vertu, plus on sera irascible ? Vois, au contraire, si l’on n’en sera pas plus calme, plus libre de passions et de haine pour qui que ce soit. Pourquoi haïrait-on ceux qui font le mal, puisque c’est l’erreur qui les y pousse(11) ? Il n’est point d’un homme sage de maudire ceux qui se trompent : il se maudirait le premier. Qu’il se rappelle combien il enfreint souvent la règle, combien de ses actes auraient besoin de pardon ; et bientôt il s’irritera contre lui-même. En effet, un juge équitable ne décide pas dans sa cause autrement que dans celle d’autrui(12). Non, il ne se rencontre personne qui ait droit de s’absoudre soi-même ; et qui se proclame innocent consulte plutôt le témoignage des hommes que sa conscience(13). Combien n’est-il pas plus humain d’avoir pour ceux qui pèchent des sentiments doux, paternels, de ne pas leur courir sus, mais de les rappeler ! Je m’égare dans vos champs par ignorance de la route : ne vaut-il pas mieux me remettre dans la voie que de m’expulser ? Employons, pour corriger les fautes, les remontrances, puis la force, la douceur, puis là sévérité ; et rendons l’homme meilleur tant pour lui que pour les autres, sinon sans rigueur, du moins sans emportement. Se fâche-t-on contre l’homme qu’on veut guérir ?

XV. Mais ils sont incorrigibles ; rien de traitable en eux, ou qui donne espoir d’amendement. » Eh bien, rayez de l’humaine association ceux qui gangrèneraient ce qu’ils touchent : coupez court à leurs crimes par la seule voie possible, mais toujours sans haine. Quel motif aurais-je de haïr l’homme à qui je rends le plus grand des services, en l’arrachant à lui-même ? A-t-on de la haine contre le membre qu’on se fait amputer ? Ce n’est point là du ressentiment, c’est une cure où se mêle la pitié. On abat les chiens hydrophobes ; on tue les taureaux farouches et indomptables ; on égorge les brebis malades, de peur qu’elles n’infectent le troupeau ; on étouffe les monstres à leur naissance ; on noie même les enfants estropiés ou difformes. Ce n’est pas la colère, c’est la raison qui veut qu’on retranche de ce qui est sain ce qui ne l’est pas.

Rien ne sied moins que la colère à l’homme qui punit, le châtiment ayant d’autant plus d’efficacité lorsqu’il est imposé par la raison. C’est pour cela que Socrate disait à son esclave : « Comme je te battrais, si je n’étais en colère ! » Il remit la correction de l’esclave à un moment plus calme, et en attendant se fit la leçon à lui-même. Chez qui la passion serait-elle modérée, quand Socrate n’osa pas se fier à sa colère ? Pour réprimer l’erreur ou le crime, il ne faut donc pas un vengeur irrité : car la colère est un délit de l’âme et l’on ne doit pas corriger une faute par une autre.

XVI. « Quoi ! je ne me courroucerai pas contre un voleur, contre un empoisonneur ! » Non, pas plus que je ne me courrouce contre moi-même quand je me tire du sang. Toute espèce de châtiment est un remède, et je l’applique comme tel. Toi qui ne fais encore que débuter dans le mal, dont les chutes, quoique fréquentes, ne sont pas graves, j’essayerai, pour te ramener, d’abord les remontrances secrètes, ensuite la réprimande publique. Toi qui es allé trop loin pour que des paroles puissent te sauver, tu seras contenu par l’ignominie. À toi, il faut un stigmate plus fort, plus pénétrant : on t’enverra en exil, sur des bords ignorés. Ta corruption invétérée exige-t-elle des remèdes encore plus énergiques, les fers et la prison publiques t’attendent. Mais toi, dont le moral est désespéré et la vie un tissu de crimes, poussé que tu es non par de ces motifs qui ne manqueront jamais au méchant, mais par une cause pour toi assez puissante, le plaisir de mal faire, tu as bu l’iniquité jusqu’à la lie, et tes entrailles en sont tellement infectées, qu’il faudrait te les arracher pour l’en faire sortir. Malheureux ! qu’il y a longtemps que tu cherches la mort ! eh bien, tu vas nous rendre grâces : nous te sauverons du vertige dont tu es la proie : après t’être vautré dans le mal pour ton supplice comme pour celui des autres, il n’est plus pour toi qu’un seul bien possible, la mort, que nous t’allons donner sur-le-champ(14). — Pourquoi m’emporterais-je contre lui à l’heure où je lui rends le plus grand service ? Il est des cas où la pitié la mieux entendue est d’ôter la vie.

Si, homme d’expérience et de savoir, j’entrais dans une infirmerie ou dans la maison d’un riche, je ne prescrirais pas le même traitement pour des affections différentes Je vois dans les âmes une grande variété de vices, et c’est toute une cité qu’on m’appelle à guérir : à chaque maladie je dois chercher son spécifique. Ici réussira la honte ; là le bannissement ; ailleurs la douleur physique ; plus loin la perte des biens, de la vie. Si, comme juge, je dois revêtir la robe de sinistre aspect(a), s’il y a lieu de convoquer le peuple au son de la trompette, Je monterai au tribunal non point en furieux ou en ennemi, mais avec le visage de la loi ; ses paroles solennelles seront répétées par moi d’une voix plutôt calme et grave qu’emportée ; et si je commande l’exécution, je serai sévère, mais point irrité. Et si je fais tomber sous la hache une tête coupable, ou coudre le sac du parricide, ou supplicier un soldat, ou monter sur la roche Tarpéienne un traître, un ennemi public, ce sera sans colère, mon visage ni mon âme ne seront pas autres que lorsque je frappe un reptile ou un animal venimeux. « On a besoin de colère pour punir. » Qu’est-ce à dire ? la loi te semble-t-elle irritée contre des hommes qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’a pas vus, qu’elle espère ne voir jamais ? Prenons donc les mêmes-sentiments qu’elle : elle ne se courrouce point, elle prononce.

Si c’est une convenance pour le juste de se courroucer contre le crime, il devra donc aussi porter envie aux succès des méchants. Car quoi de plus révoltant que de voir fleurir et abuser des faveurs du sort des hommes pour qui le sort ne saurait assez inventer de maux ? Mais leurs avantages excitent aussi peu son envie que leurs crimes sa colère. Un bon juge condamne ce que la loi réprouve : il ne hait point.

« Comment ! s’écrie-t-on, les plus palpables injustices ne heurteront pas l’âme du sage, ne le tireront pas de son calme ? » Je le confesse, il éprouvera une légère, une faible émotion. Car, disait Zénon, dans l’âme du sage lui-même, la plaie fût-elle guérie, la cicatrice demeure. Oui, des semblants, des ombres de passions viendront l’effleurer ; des passions réelles, jamais. Aristote prétend que certaines passions, pour qui en use bien, sont des armes ; ce qui serait vrai si, comme les instruments de guerre, on les pouvait prendre et quitter à volonté. Les armes qu’Aristote prête à la vertu frappent toutes seules et d’elles-mêmes sans attendre qu’on les saisisse : nous sommes leurs instruments, elles ne sont point le nôtre. Nous n’avons nul besoin d’aides étrangers : la nature nous a suffisamment munis par la raison. Elle nous a donné là une arme solide, inaltérable, docile, qui n’est pas à double tranchant et ne peut être renvoyée contre son maître. S’agit-il non-seulement de prévoir, mais d’exécuter, la raison seule et par elle-même suffit(15). Quoi de moins sensé que de la faire recourir, elle, à la colère, l’immuable à l’incertain, la fidélité à la trahison, la santé à la maladie ? Et si je prouve que dans les actes aussi qui seuls semblent nécessiter l’intervention de la colère la raison par elle-même apporte bien plus d’énergie ? Dès qu’en effet elle a décidé que telle chose doit s’accomplir, elle y persiste : ne pouvant, pour changer, trouver mieux qu’elle-même, elle s’arrête à sa résolution première. La colère a souvent reculé devant la pitié, car sa force n’a nulle consistance, c’est une vaine bouffissure : violente dans son origine, elle est pareille à ces vents de terre qu’enfantent les fleuves et les marais ; ils ont de la fougue et ne tiennent pas. Elle débute par de vifs élans, puis s’affaisse, lassée avant l’heure : ne respirant d’abord que cruauté, que supplices inouïs, lorsqu’il faut sévir, elle ne sait plus que mollir et céder.

La passion tombe vite ; la raison est toujours égale. Et même, la colère vînt-elle à persévérer, souvent, bien que de nombreux coupables aient mérité la mort, à la vue du sang de deux ou trois victimes elle cesse de frapper. Ses premiers coups sont terribles, comme le venin des serpents, au sortir de leur gîte, est-dangereux ; mais leurs morsures, en se répétant, épuisent bientôt leur malignité. Ainsi il n’y a point parité de peines où il y a parité de crimes : et souvent la peine la plus grave est pour la moindre faute en butte à la première fougue. Inégale dans toute son allure, la passion va plus loin qu’il ne faut ou s’arrête en deçà. Elle se complaît dans ses excès, juge d’après son caprice, sans vouloir entendre, sans laisser place à la défense, s’attachant aux idées dont elle s’est saisie, et ne souffrant point qu’on lui ôte ses préventions, si absurdes qu’elles soient. La raison accorde à chaque partie le lieu, le temps convenables ; elle-même elle prend délai pour avoir toute latitude dans la discussion de la vérité : la colère décide à la hâte. La raison veut qu’on prononce selon la justice ; elle, au contraire, veut qu’on trouve juste ce qu’elle a prononcé. La raison n’envisage que le fond même de la question ; la colère s’émeut pour des motifs puérils autant qu’étrangers à la cause. Un air assuré, une voix ferme, un langage franc, une mise recherchée, un cortége imposant, la faveur populaire vont l’exaspérer. Souvent, en haine du défenseur, elle condamne l’accusé : vainement la vérité éclate à ses yeux ; elle aime et soutient son erreur ; elle ne veut pas qu’on la lui démontre ; et s’obstiner dans une fausse voie lui paraît plus beau que se repentir.

Cn. Pison, notre contemporain, fut un homme irréprochable à beaucoup d’égards, mais esprit faux, et qui prenait l’inflexibilité pour de la fermeté. Dans un moment de colère, il avait condamné à mort un soldat comme meurtrier de son camarade parti en congé avec lui et qu’il ne pouvait représenter. L’infortuné demande un sursis pour aller aux recherches, il est refusé. On le conduit, d’après la sentence, hors des lignes du camp ; et déjà il tendait la tête, quand soudain reparut celui qu’on croyait assassiné. Alors le centurion préposé au supplice ordonne à l’exécuteur de remettre son glaive dans le fourreau, et ramène le condamné à Pison. Il vient rendre au juge le service qu’a rendu le sort au soldat : tous deux seront innocents. Une foule immense escorte les deux frères d’armes, qui se tiennent l’un l’autre embrassés : l’armée est au comble de la joie. Pison s’élance en fureur sur son tribunal ; il voue à la fois au supplice et le soldat non coupable du meurtre et celui qui n’avait pas été assassiné. Quoi de plus indigne ? parce que l’un était justifié, tous deux périssaient. Et Pison ajoute une troisième victime : le centurion lui-même, pour avoir ramené un condamné, est envoyé à la mort. Placés hors du camp, tous trois vont périr : car le premier est innocent. Oh ! que la colère est ingénieuse à se forger des motifs de sévir ! « Toi, je te condamne, parce que tu l’es déjà ; toi, parce que tu es cause de la condamnation d’un camarade ; et toi, parce que, chargé d’exécuter l’arrêt, tu n’as pas obéi à ton général. » Il trouva moyen de créer trois crimes, faute d’en trouver un.

La colère, ai-je dit, a cela de funeste qu’elle ne veut pas qu’on la dirige. Elle s’indigne contre la vérité même, si la vérité se manifeste contre son gré : ses cris forcenés, la tumultueuse agitation de toute sa personne trahissent son acharnement contre l’homme qu’elle poursuit, qu’elle accable d’outrages et de malédictions. Ainsi n’agit pas la raison, qui pourtant, s’il le faut, ira, calme et silencieuse, renverser de fond en comble des maisons entières, anéantir avec femmes et enfants certaines familles, pestes de l’État, abattre même leurs demeures et les raser jusqu’au sol, abolir enfin des noms hostiles à la liberté ; tout cela sans grincer les dents, sans secouer violemment la tête, ni compromettre en rien le caractère du juge, dont la dignité calme est plus que jamais un devoir quand c’est une peine grave qu’il applique. « À quoi bon, dit Hiéronyme(16), quand tu veux frapper quelqu’un, commencer par te mordre les lèvres ? » Et s’il eût vu un proconsul s’élancer de son tribunal, arracher au licteur les faisceaux, et déchirer ses propres vêtements parce que ceux de la victime tardaient à l’être ! Que sert de renverser la table, de briser les coupes contre terre, de heurter du front les colonnes, de s’arracher les cheveux, de se frapper la cuisse ou la poitrine ? Que penser d’une passion qui, ne pouvant se jeter assez tôt sur autrui, se tourne contre elle-même ! Aussi les assistants la retiennent et la prient de s’épargner, scènes que n’offre jamais quiconque, libre de colère, inflige à chacun la peine qu’il mérite. Souvent il renvoie l’homme qu’il vient de prendre en faute, si son repentir est de bon augure pour la suite, s’il est visible que le mal ne vient pas du fond de l’âme, mais s’arrête, comme on dit, à la surface. Cette impunité-là n’est funeste ni à celui qui l’obtient, ni à celui qui l’accorde. Quelquefois un grand crime sera moins puni qu’un plus léger, si dans l’un il y a manquement et non scélératesse, et dans l’autre astuce profonde, hypocrisie invétérée. Le même délit n’appellera pas la même répression sur l’homme coupable par inadvertance et sur celui qui a prémédité l’infraction. Il faut que le juge sache et ne perde jamais de vue, dans toute application de peines, qu’il s’agit ou de corriger les méchants ou d’en purger la terre : dans les deux cas ce n’est point le passé, c’est l’avenir qu’il envisagera. Car, comme le dit Platon, le sage punit, non parce qu’on a péché, mais pour qu’on ne pèche plus ; le passé est irrévocable, l’avenir se prévient. Veut-il prouver par des exemples que tout criminel finit mal, il fait mourir ces hommes publiquement, non pas tant pour qu’ils périssent, que pour qu’ils servent aux autres d’effrayante leçon. »

Tu vois combien l’homme chargé de peser et d’apprécier ces choses doit être libre de tout ce qui trouble l’âme pour exercer un pouvoir qui demande les plus religieux scrupules, qui donne droit de vie et de mort, il est mal de mettre le glaive aux mains d’un furieux(17).

Gardons-nous aussi de penser que la colère contribue en rien à la grandeur d’âme, car la grandeur n’est point là, je n’y vois que bouffissure : ainsi dans les corps hydropiques, que distend une humeur viciée, la maladie n’est pas de l’embonpoint, c’est une enflure funeste. Tout esprit que sa dépravation même emporte au delà des saines pensées de l’humanité s’imagine que je ne sais quoi de noble et de sublime l’inspire : mais il n’y a là-dessous rien de solide ; l’édifice sans base est prompt à crouler. La colère n’a rien où s’appuyer ; rien de ferme ou qui soit durable ne lui donne naissance : ce n’est que vent et que fumée ; elle diffère autant de la grandeur d’âme que la témérité du courage, la présomption de la confiance, l’humeur farouche de l’austérité, la cruauté de la sévérité. Il y a loin, je le répète, d’une âme élevée à une âme orgueilleuse. La colère n’a jamais de grandes, de généreuses inspirations. Je vois, au contraire, dans cette susceptibilité habituelle, les symptômes d’une âme énervée, malheureuse, qui sent sa faiblesse. Le malade couvert d’ulcères gémit au moindre contact : ainsi la colère est surtout le vice des femmes et des enfants. « Mais des hommes même y sont sujets ! » C’est que des hommes aussi ont le caractère des enfants et des femmes. Eh ! n’y a-t-il pas de ces paroles, jetées dans la colère, qui semblent le cri d’une âme grande quand on ignore la vraie grandeur ? Tel est ce mot sinistre, exécrable : Qu’on me haïsse, pourvu qu’on me craigne(18) ; mot qui sent bien le siècle de Sylla. Je ne sais ce qu’il y a de pis dans ce double vœu : la haine ou la terreur publique. Qu’on me haïsse ! Il voit dans l’avenir les malédictions, les embûches, l’assassinat ; quel contre-poids y met-il ? que les dieux le punissent d’avoir trouvé à la haine un si digne remède ! Qu’on le haïsse ! qu’est-ce à dire ? pourvu qu’on t’obéisse ? Non, Pourvu qu’on t’estime ? Non ; pourvu que l’on tremble Je ne voudrais pas de l’amour à ce prix. Pense-t-on que ce mot soit parti d’une grande âme ? Quelle erreur ! Elle n’était point grande, cette âme ; elle était féroce.

Ne crois pas au langage de la colère ; elle fait beaucoup de bruit, elle menace, et n’en est pas moins profondément pusillanime. N’ajoute pas foi non plus à l’éloquent Tite-Live, quand il dit : Grand homme plutôt qu’homme de bien ! Ces deux qualités Sont inséparables : ou l’on sera bon aussi, ou l’on ne sera pas même grand(19) ; car je ne conçois la grandeur que dans une âme inébranlable qui intérieurement, et du faîte à la base, soit également ferme, telle enfin qu’elle ne puisse s’allier avec un génie malfaisant. La terreur, le fracas, la destruction, peuvent être l’œuvre du méchant ; mais la grandeur, dont le fondement, dont la force est dans la bonté, il ne l’aura pas ; seulement son langage, ses muscles tendus, tout l’appareil qui l’entoure, prendront un faux air de grandeur. Il lui échappera telle parole d’un haut courage en apparence. Ainsi Caligula, furieux de ce que le ciel tonnait sur ses pantomimes, dont il était plus encore l’émule passionné que le spectateur, et de ce que sa séquelle de gladiateurs avait peur de ces foudres qui certes oubliaient alors de punir, défia Jupiter à un combat désespéré en vociférant ce vers d’Homère : Ou tu m’enlèveras, ou je t’enlèverai[2]. Quelle démence était-ce là ? s’imaginer ou que le dieu ne pouvait lui nuire, ou qu’il nuirait au dieu ! Pour moi, je pense que son blasphème n’a pas peu contribué à l’explosion du complot formé contre lui. Ce fut en effet, aux yeux de tous, le terme de la patience que d’avoir à supporter celui qui ne pouvait supporter Jupiter.

Ainsi donc, dans la colère, même quand elle paraît le plus véhémente, qu’elle affronte les dieux et les hommes, il n’y a rien de grand, rien de noble ; ou si quelques esprits y voient la marque d’une grande âme, qu’ils la voient aussi dans le luxe. Le luxe veut marcher sur l’ivoire, se vêtir de pourpre, avoir des lambris dorés, transporter les terres, emprisonner les mers, précipiter des fleuves en cascades, suspendre des bosquets sur ses toits(20). Qu’on voie aussi de la grandeur dans l’avarice : elle couche sur des monceaux d’or et d’argent ; cultive des champs qui de fait s’appellent des provinces, et livre à chacun de ses fermiers de plus vastes départements que le sort n’en assignait aux consuls. Qu’on voie aussi de la grandeur dans la luxure : elle franchit les mers, fait des troupeaux d’eunuques, et, bravant la mort, prostitue l’épouse sous le glaive de l’époux. Qu’on voie de la grandeur dans l’ambition : peu satisfaite d’honneurs annuels, elle veut, s’il est possible, couvrir nos fastes d’un seul nom, répartir ses titres sur le monde entier. Peu importe à quel point toutes ces passions se développent et s’étendent : elles sont toujours étroites, misérables et basses. La vertu seule est élevée, sublime ; et il n’y a de grand que ce qui en même temps est calme.



LIVRE II.

I. Mon premier livre, Novatus, offrait une tâche engageante : on est porté comme sur une pente facile à parcourir les tableaux du vice ; maintenant des questions plus subtiles m’appellent. Il faut chercher si la colère vient d’un libre choix ou d’entraînement, c’est-à-dire si elle s’émeut spontanément, ou s’il en est d’elle comme de tout transport qui s’élève en nous à notre insu, Voilà où doit descendre la discussion pour remonter ensuite plus haut. Ainsi, dans la formation du corps humain, les os, les nerfs, les articulations, charpente de tout l’édifice, et les viscères, si peu agréables à voir, se coordonnent avant le reste ; vient ensuite ce qui fait les charmes de la figure et de l’extérieur ; et enfin, quand l’œuvre est complète, la nature y jette comme dernier coup de pinceau ce coloris qui plaît tant aux yeux. Que l’apparence de l’injure soulève la colère, nul doute ; mais suit-elle soudain cette apparence ; s’élance-t-elle sans que l’âme y acquiesce, ou lui faut-il pour se mouvoir l’assentiment de l’âme, voilà ce que nous cherchons. Nous tenons, nous, que la colère n’ose rien par elle-même et sans l’approbation de l’âme. Car saisir l’apparence d’une injure et en désirer la vengeance ; faire la double réflexion qu’on ne devait pas être offensé et qu’on doit punir l’offenseur, cela ne tient pas au mouvement physique qui devance en nous la volonté. Le mouvement physique est simple, celui de l’âme est complexe et offre plus d’un élément. On a compris quelque chose, on s’indigne, on condamne, on se venge : tout cela ne peut se faire si l’âme ne s’associe à l’impression des sens.

II. « À quoi, dis-tu, tend cette question ? » À bien connaître la colère. Car si elle naît malgré nous, jamais la raison ne la surmontera. Tout mouvement non volontaire est irrésistible, inévitable, comme le frisson que donne une aspersion d’eau froide, comme certains contacts qui répugnent[3], comme lorsqu’à de fâcheuses nouvelles notre poil se hérisse, que des mots, déshonnêtes nous font rougir, et que le vertige saisit l’homme qui regarde au fond d’un précipice. Aucun de ces mouvements ne dépendant de nous, la raison avec ses conseils ne peut les prévenir. Mais ses conseils dissipent la colère : car ce vice de l’âme est volontaire ; ce n’est pas une de ces fatalités humaines, de ces accidents qu’éprouvent les plus sages, et dont il faut voir un exemple dans la souffrance morale dont nous frappe tout d’abord l’idée révoltante de l’injustice. Ce dernier sentiment s’éveille même aux jeux de la scène et à la lecture de l’histoire. Souvent on éprouve une sorte de colère contre un Clodius(1) qui bannit Cicéron, contre un Antoine qui l’assassine. Qui n’est révolté des exécutions militaires de Marius, des proscriptions de Sylla ? Qui ne maudit un Théodote, un Achillas, et ce roi enfant, qui déjà est homme pour le crime(2) ? Le chant même quelquefois et de rapides modulations nous animent ; nos âmes s’émeuvent au son martial des trompettes, à une tragique peinture, au triste appareil des supplices les plus mérités. Ainsi l’on rit à voir rire les autres, et l’on s’attriste avec la foule qui pleure ; et l’on s’échauffe à la vue de combats où l’on n’a point part. Mais ceci n’est pas de la colère, comme ce n’est point l’affliction qui contracte nos sourcils à la représentation d’un naufrage sur la scène ; comme ce n’est point l’effroi qui glace le lecteur quand il suit Annibal depuis Cannes jusque sous nos murs. Toutes ces sensations sont d’une âme remuée sans le vouloir, des préludes de passions, non des passions réelles. De même encore l’homme de guerre, en pleine paix et sous la toge, tressaille au bruit du clairon ; et le cheval de bataille dresse l’oreille au cliquetis des armes(3). Alexandre, dit-on, aux chants de Xénophante, porta la main sur son épée.

III. Aucune de ces impulsions fortuites ne doit s’appeler passion : l’âme, à leur égard, est passive plutôt qu’active. Or la passion consiste non à s’émouvoir en face des objets, mais à s’y livrer, et à suivre cette impulsion accidentelle. Car si l’on croit qu’une pâleur subite, des larmes qui échappent, l’aiguillon secret de la concupiscence, un soupir profond, l’éclat soudain des yeux ou toute autre chose analogue soient l’indice d’une passion, d’un sentiment réels, on s’abuse, on ne voit pas que ce sont là des mouvements tout physiques. Il arrive au plus brave de pâlir quand on l’arme pour le combat, de sentir quelque peu ses genoux trembler au signal du carnage ; le cœur peut battre au plus grand capitaine quand les deux années vont s’entrechoquer ; l’orateur le plus éloquent frissonne au moment de prendre la parole. Mais la colère n’est pas une impression simple, elle se porte en avant ; c’est un élan, et tout élan implique une adhésion morale, et dès qu’il s’agit de venger et de punir, ce ne peut être à l’insu de l’intelligence. Un homme se croit lésé : il veut se venger : un motif quelconque le dissuade, il s’arrête aussitôt. Je n’appelle point cela colère, mais mouvement de l’âme, qui cède à la raison. Ce qui est colère, c’est ce qui dépasse la raison et l’entraîne avec soi. Aussi cette première agitation de l’âme, causée par l’apparence de l’injure, n’est pas plus de la colère que ne l’est cette même apparence. La colère est l’élan qui suit, qui n’est plus seulement la perception de l’injure, mais qui en admet l’existence. C’est l’âme soulevée qui marche à la vengeance volontairement et avec réflexion. Est-il douteux que la peur porte à fuir, la colère à courir en avant ? Vois donc si tu dois croire que l’homme recherche ou évite quoi que ce soit sans le consentement de son intelligence.

IV. Veux-tu savoir comment les passions naissent, grandissent, font explosion ? L’émotion d’abord est involontaire, et comme l’avant-courrière et la menace de la passion ; il y a ensuite une volonté, facile à vaincre ; on croit la vengeance un devoir après l’injure, ou qu’il faut punir l’auteur du mal. L’instant d’après, l’homme n’est plus son maître : il veut se venger, non plus parce qu’il le faut, mais à l’aveugle ; la raison a succombé. Quant à l’impulsion première, la raison n’y peut échapper, non plus qu’aux impressions physiques dont j’ai parlé, comme de bâiller en voyant bâiller les autres, ou de fermer les yeux quand une main étrangère s’y porte brusquement. Dans tout ceci la raison est impuissante ; l’habitude peut-être et une constante surveillance atténueront ces effets. Le second mouvement, qui naît de la réflexion, la réflexion en triomphe(4)….

V. Examinons maintenant cette question : ceux qui versent à flots le sang des hommes, qui se font du carnage une fête, sont-ils en colère lorsqu’ils tuent sans avoir reçu d’injure, sans même croire en avoir reçu ? Ainsi fut Apollodore, ainsi Phalaris. Ce n’est pas là de la colère, c’est de la férocité : car elle ne fait pas le mal parce qu’on l’a offensée, elle qui veut bien même qu’on l’offense pourvu qu’elle fasse le mal ; elle frappe ; elle déchire, non par vengeance, mais par volupté. Qu’est-ce donc que ce fléau, quelle est sa source ? Toujours la colère qui, à force d’être exercée et assouvie, arrive à ne plus savoir ce que c’est que pitié, abjure tout pacte avec la société humaine et finit par se transformer en cruauté. L’homme rit alors, et s’applaudit et s’enivre de joie ; son visage est loin d’exprimer la colère : il est cruel par passe-temps. Annibal, dit-on, à la vue d’un fossé plein de sang humain, s’écria : « Le beau spectacle ! » Qu’il l’eût trouvé plus beau, si ce sang avait pu remplir un fleuve ou un lac ! Faut-il s’étonner que tel soit ton plus doux spectacle, toi né dans le sang, dont l’enfance fut dressée au meurtre ? Ton homicide étoile, que la fortune secondera vingt ans, va repaître partout tes yeux de ces délicieux tableaux : tu les verras et à Trasimène et à Cannes et, pour la dernière fois, sous les murs de ta chère Carthage.

Naguère, sous le divin Auguste, Volesus[4], proconsul d’Asie, ayant fait en un jour tomber trois cents têtes sous la hache, et se promenant au milieu des cadavres d’un air superbe, comme s’il eût accompli l’œuvre la plus belle et la plus glorieuse, s’écria en grec : « Ô la royale exécution ! » Qu’eût-il fait s’il eût été roi ? Ce n’était pas là de la colère : c’était un mal pire, un mal sans remède….

VI. « Puisque, dit-on, la vertu applaudit à ce qui est honnête, ce qui ne l’est pas doit exciter son courroux. » Que ne dit-on aussi qu’elle doit être à la fois basse et sublime ? Or ici c’est le dire, c’est la relever et la rabaisser du même coup : car le plaisir de voir une bonne action est noble, il exalte l’âme ; et la colère qu’inspire la faute d’autrui est ignoble et d’un cœur rétréci. Toujours la vertu se gardera d’imiter les vices qu’elle réprime : elle doit châtier cette colère qui en rien ne vaut mieux, qui souvent est pire que les délits auxquels elle s’attaque. Le bonheur, la satisfaction sont l’apanage naturel de la vertu ; la colère est aussi peu digne d’elle que l’affliction. Or la tristesse est compagne de la colère, cette tristesse où nous jette toujours le repentir ou le mauvais succès d’un emportement. Et si le rôle du sage était de s’irriter contre les fautes, il s’irriterait d’autant plus qu’elles seraient plus grandes, et s’irriterait souvent ; d’où il suit que le sage non-seulement s’emporterait, mais serait le plus colère des hommes. Puis donc que, selon nous, toute colère, grave ou fréquente, n’a jamais place en l’âme du sage, que n’achevons-nous de l’en délivrer tout à fait ? Car, encore une fois, il n’y a pas de limite possible, s’il doit se courroucer selon la gravité de chaque méfait. Le sage devra être ou injuste, s’il poursuit d’un courroux égal des délits inégaux, ou irascible à l’excès, s’il sort de lui-même à chaque crime qui méritera sa colère. Or quoi de plus indigne que de subordonner les sentiments du sage à la méchanceté d’autrui ? Votre Socrate ne rapportera plus à la maison le visage avec lequel il en est sorti.

VII. D’ailleurs si le sage doit s’emporter contre les actions honteuses, et s’émouvoir et s’attrister de tous les crimes, rien n’est plus misérable que lui. Toute sa vie se passera dans l’irritation et le chagrin. Peut-il faire un pas sans heurter quelque scandale ? Peut-il sortir de chez lui, qu’il ne traverse une foule de pervers, d’avares, de prodigues, d’impudents, tous triomphants par leurs vices mêmes ? Nulle part ses yeux ne tomberont sans découvrir de quoi s’indigner. Il ne suffira pas aux transports sans fin qu’exigeront ces incessantes rencontres. Ceux qui dès l’aurore courent par milliers au forum, quels honteux procès, quels défenseurs plus infâmes ne suscitent-ils pas ? L’un accuse les rigueurs du testament paternel, que c’était bien assez d’avoir méritées ; l’autre plaide contre sa mère ; un troisième se fait délateur d’un crime visiblement commis par lui seul ; on élit magistrat tel autre pour condamner ce que lui-même a fait ; et la foule est gagnée à la mauvaise cause par les belles paroles d’un avocat. Pourquoi m’arrêter à des faits spéciaux ? Quand tu vois le forum inondé de citoyens, le champ de Mars où court s’entasser la multitude, et ce cirque où s’étale la majeure partie du peuple de Rome, sache bien que là sont réunis autant de vices que d’hommes(5). Entre tous ces gens qui portent le costume de paix, nulle paix n’existe : ils sont prêts à s’entre-détruire pour le plus mince profit.

VIII. Nul ne tire son gain que du dommage d’autrui(6) ; l’heureux on le hait, le malheureux on le méprise ; un grand t’écrase, tu écrases un petit ; à chacun sa passion qui l’aiguillonne ; pour un caprice, pour une chétive proie on aspire à tout bouleverser. C’est la vie des bandes de gladiateurs, qui vivent en commun pour se combattre. C’est la société des bêtes féroces ; et encore celles-ci sont pacifiques, entre elles et s’abstiennent de déchirer leurs semblables(7) : l’homme s’abreuve du sang de l’homme. En un seul point il se distingue des brutes que l’on voit lécher la main qui leur donne à manger ; sa rage dévore ceux même qui le nourrissent. Jamais la colère du sage ne cessera, si une fois elle commence. Partout débordent les vices et les crimes, trop multipliés pour que la loi pénale y remédie. Une immense lutte de perversité est engagée ; la fureur de mal faire augmente chaque jour, à mesure que la honte est moindre. Abjurant tout respect de l’honnête et du juste, n’importe où sa fantaisie l’appelle, la passion y donne tête baissée ; et le génie du mal n’opère plus dans l’ombre : il marche aux yeux de tous ; il est à tel point déchaîné dans la société, il a si fort prévalu dans les âmes, que l’innocence n’est point seulement rare, elle a disparu. Voit-on en effet qu’il s’agisse de transgressions individuelles ou peu nombreuses ? Non : c’est de toutes parts, comme à un signal donné, qu’on se lève pour tout confondre, le bien, le mal, dans un même chaos.

.......................... Et l’hôte craint son hôte,
Le beau-père son gendre ; et des frères entre eux
Rarement l’intérêt n’a point brisé les nœuds ;
L’époux avare immole une épouse perfide ;
La marâtre prépare un breuvage homicide ;
Le fils des jours d’un père accuse la longueur….[5].


Et ce n’est là qu’un coin du tableau ; le poëte n’a pas décrit deux camps ennemis dans le même peuple ; le père jurant de défendre ce que le fils a fait serment de renverser ; la patrie livrée aux flammes par la main d’un citoyen ; les routes infestées de cavaliers qui volent par essaim à la découverte des refuges de proscrits ; les fontaines publiques empoisonnées(8) ; la peste créée de main d’homme ; des tranchées creusées par nous-mêmes autour de nos proches assiégés ; des prisons encombrées ; l’incendie dévorant les cités entières ; des gouvernements, désastreux ; la ruine des États et des peuples complotée dans l’ombre ; la gloire prostituée à des actes qui sous le règne des lois sont des crimes ; les rapts, les viols, ton plus pur organe, ô homme ! que la débauche n’excepte pas de ses souillures !

IX. Ajoute la foi publique parjurée par les nations, et les pactes rompus ; la force faisant sa proie de tout ce qui ne peut résister ; les captations, les vols, les fraudes, les dénégations de dépôts, tous crimes pour lesquels nos trois forums(9) ne suffisent pas. Si tu veux que le sage s’irrite en proportion de l’indignité des forfaits, ce ne sera plus de la colère, ce sera du délire. Il est mieux de penser qu’il ne faut point de colère contre l’erreur. Que dirais-tu de l’homme qu’indigneraient les faux pas de son compagnon dans les ténèbres, la surdité d’un esclave qui n’entendrait pas l’ordre du maître, la distraction d’un autre qui négligerait ses devoirs pour considérer les amusements et les insipides jeux de ses camarades ? En voudrais-tu aux gens d’être atteints de maladie, de vieillesse, de fatigue ? Entre autres infirmités des mortels il y a cet aveuglement d’esprit qui leur fait une nécessité non-seulement d’errer, mais d’aimer leurs erreurs. Pour ne pas t’irriter contre les individus, fais grâce à l’espèce tout entière ; enveloppe l’humanité dans la même indulgence. Si tu t’emportes contre le jeune homme ou contre le vieillard qui fait une faute, emporte-toi contre l’enfant qui doit faillir un jour. Or peut-on en vouloir à cet âge qui n’est pas encore celui du discernement ? Il y a une plus forte excuse, et plus légitime, pour l’homme que pour l’enfant. Car la condition de notre naissance, c’est d’être sujets à autant de maladies de l’âme que du corps ; non que notre intelligence soit lente ou obtuse, mais nous employons mal sa subtilité, nous sommes les uns pour les autres des exemples de vices. Chacun suit ses devanciers dans la mauvaise route qu’ils ont prise ; et comment ne pas excuser qui s’égare sur une voie devenue la voie publique ?

X. La sévérité d’un chef d’armée punit les faits particuliers ; mais il faut bien faire grâce quand c’est toute l’armée qui déserte(10). Qui désarme la colère du juge ? la foule des coupables. Il sent trop l’injustice et le péril de s’irriter contre des torts qui sont ceux de tous. Chaque fois qu’Héraclite sortait et qu’il voyait autour de lui tant de gens vivre ou plutôt périr si déplorablement, il pleurait et avait pitié de ceux surtout qu’il rencontrait joyeux et s’applaudissant de leur sort : c’était de la sensibilité, mais plus encore de la faiblesse ; et lui-même était parmi les gens à plaindre. Démocrite au contraire, dit-on, ne se trouvait jamais en public sans rire, tant il était loin de prendre au sérieux ce qui se faisait le plus sérieusement. La colère ici-bas est-elle raisonnable ? Il y faudrait ou rire ou pleurer de tout. Le sage ne s’irritera pas contre ceux qui pèchent ; et pourquoi ? Parce qu’il sait que la sagesse ne naît pas avec nous, qu’il faut l’acquérir ; que dans le cours des siècles quelques hommes à peine y arrivent, parce que la condition humaine, en cette vie lui est bien connue, et qu’un bon esprit n’accuse pas la nature. Ira-t-il s’étonner que des fruits savoureux ne pendent point aux buissons sauvages ? S’étonnera-t-il que les épines et les ronces ne se chargent point de quelque substance nourricière ? On n’est pas choqué d’une imperfection que la nature défend comme son œuvre(11). Le sage donc, toujours calme et juste pour les erreurs, nullement ennemi, mais censeur de ceux qui pèchent, ne sort jamais sans se dire : « Je vais rencontrer beaucoup d’hommes adonnés soit au vin, soit à la débauche, beaucoup d’ingrats, beaucoup d’âmes avides ou agitées par les furies de l’ambition. » Il verra tout cela d’un œil aussi bienveillant que le médecin voit ses malades. Est-ce que le maître du vaisseau dont la charpente désunie fait eau de toutes parts s’en prend aux matelots ou au bâtiment ? Il fait mieux : il court au remède, ferme passage à l’onde extérieure, rejette celle qui a pénétré, bouche les ouvertures apparentes, combat par un travail continu les infiltrations cachées qui remplissent insensiblement la cale, et ne se rebute pas de voir l’eau se renouveler à mesure qu’on la fait sortir. Il faut une lutte infatigable contre des fléaux toujours actifs et renaissants, non pour qu’ils disparaissent, mais pour qu’ils ne prennent pas le dessus.

XI. « La colère, dit-on, a cela d’utile, qu’elle nous sauve du mépris, qu’elle effraye les méchants. » D’abord la colère, si son pouvoir égale ses menaces, par cela même qu’elle se fait craindre, se fait haïr. Or il est plus dangereux d’inspirer la crainte que le mépris. Mais si la colère est impuissante, elle n’en est que plus exposée au mépris et n’évite pas le ridicule ; car quoi de plus pitoyable qu’un courroux qui s’exhale en stériles éclats ? Et, puis, se faire craindre n’est souvent pas une preuve de supériorité ; et je ne réclamerais pas pour le sage l’arme de la bête féroce, la terreur. Eh ! ne craint-on pas aussi la fièvre, la goutte, un ulcère rongeur ? Et s’ensuit-il qu’il y ait quelque chose de bon dans ces maux ? Loin de là, le mépris, le dégoût, l’horreur ne viennent-ils pas toujours de l’effroi qu’un objet nous cause ? La colère, par elle-même, est hideuse et peu à craindre : mais beaucoup la redoutent comme l’enfant a peur d’un masque difforme. Et puis l’effroi ne rejaillit-il pas sur celui qui l’inspire ; peut-on se faire craindre et rester soi-même en sécurité ? Rappelle-toi ce vers de Labérius, récité au théâtre dans le fort de la guerre civile, et qui frappa vivement tout le peuple, comme l’expression du sentiment universel :

Et qui fait peur à tous, de tous doit avoir peur(12).

Ainsi l’a voulu la nature : tout ce qui est grand par la terreur doit en ressentir le contre-coup. Le cœur du lion tressaille aux plus légers bruits ; les plus fiers animaux s’effarouchent d’une ombre, d’une voix, d’une odeur inaccoutumée ; tout ce qui se fait craindre tremble à son tour. Le sage n’a donc pas lieu de souhaiter qu’on le craigne.

XII. Et ne t’imagine pas que la colère soit quelque chose de grand parce qu’elle effraye. On s’effraye aussi des choses les plus viles, des poisons, de la dent meurtrière d’un reptile ou d’un animal féroce. Est-il étrange que de nombreuses troupes de bêtes fauves soient arrêtées, repoussées vers le piége par un cordon de plumes bigarrées, qui doit le nom d’épouvantail à l’effet qu’il produit ? L’être sans raison a peur sans motif. Un char en mouvement, une roue qui tourne, fait rentrer le lion dans sa loge ; le cri du porc épouvante l’éléphant. La colère nous inspire la même crainte que l’ombre à l’enfant, qu’une plume rouge à la bête sauvage ; elle n’a rien de la fermeté du vrai courage, mais elle intimide les âmes faibles. « Ôtez donc de ce monde l’iniquité, me dira-t-on, si vous voulez en ôter la colère. Or l’un n’est pas plus possible que l’autre. » D’abord, on peut se préserver du froid, quoique l’hiver soit dans la nature, et de la chaleur malgré les mois d’été, soit par les avantagés du lieu, qui garantissent des intempéries de la saison, soit que des organes endurcis nous rendent insensibles au chaud comme au froid. Ensuite retourne la proposition et dis : Il faut arracher la vertu du cœur humain avant d’y admettre la colère ; car le vice est incompatible avec la vertu : Et il est aussi impossible d’être en même temps irascible et sage, que malade et sain. « On ne peut, dit-on, bannir entièrement la colère, la nature humaine ne le permet pas. » Cependant il n’est rien de si difficile et de si pénible que l’esprit humain ne puisse vaincre, rien qu’on ne se rende familier par une pratique assidue, point de passion si sauvage et si indomptée, qui ne plie enfin au joug de la discipline. Tout ce que l’âme se commande elle l’obtient(13). Des hommes sont parvenus à ne rire jamais, ou à renoncer soit au vin, soit aux femmes, soit même aux habitudes de tous[6], ou à se contenter d’un court sommeil pour prolonger d’infatigables veilles, ou à courir en montant sur la plus mince corde, ou à porter d’énormes fardeaux, qui dépassent presque les forces humaines, ou à plonger à d’immenses profondeurs et à rester longtemps sous les eaux sans reprendre haleine.

XIII. Il est mille autres choses où la persévérance force tout obstacle et fait voir que rien n’est difficile à l’âme qui s’impose la loi de l’endurer. Dans les faits que je viens de citer, le prix était nul ou peu digne d’un travail si opiniâtre. Qu’obtient en effet de si brillant l’homme qui s’est exercé à courir sur la corde tendue, à charger ses épaules de poids énormes, à ne pas laisser clore ses yeux au sommeil, à pénétrer au fond de la mer ? L’encouragement était mince, et pourtant ici la constance est venue à bout de son œuvre. Et nous n’appellerons pas à notre aide cette patience qu’attend une récompense si haute, le calme inaltérable et la félicité de l’âme ? Qu’il est beau d’échapper à la colère, cette horrible maladie, et en même temps à la rage, à la violence, à la cruauté, à la démence, à tout son cortége de passions !

Ne cherchons point une apologie et une excuse à nos emportements, en les présentant comme utiles ou inévitables ; car quel vice a jamais manqué d’avocat ? Ne dis point : « La colère ne peut s’extirper. » Ils sont guérissables les maux qui nous travaillent ; et la nature elle-même, qui nous créa pour le bien, vient en aide à qui veut se corriger(14). D’ailleurs la route des vertus n’est pas, comme il l’a semblé à quelques-uns, difficile et escarpée : c’est de plain-pied qu’on arrive à elles. Je ne vous propose point là une chimère : on chemine aisément vers la vie heureuse(15), partez seulement sous de bons auspices et avec l’assistance des dieux. Ce qui est bien plus difficile, c’est de faire ce que vous faites. Quel plus doux repos en effet que celui d’une âme en paix, et quoi de plus fatigant que la colère(16) ? Quoi de plus calme que la clémence, et de plus affairé que la cruauté ? La chasteté est en plein loisir ; l’incontinence, toujours préoccupée ; toutes les vertus s’entretiennent sans beaucoup d’efforts : les vices coûtent cher à nourrir(17).

Doit-on écarter la colère ? C’est ce qu’avouent en partie ceux mêmes qui disent qu’il faut la modérer. Proscrivons-la tout à fait : rien d’utile n’en pourrait sortir ; sans elle le crime sera plus aisément, plus justement prévenu, et le méchant puni et ramené au bien.

XIV. Le sage accomplira tous ses devoirs sans aucun impur auxiliaire, sans s’associer rien qu’il faille maintenir avec inquiétude dans son juste tempérament. Jamais donc la colère ne doit être admise : on peut parfois la simuler(18), s’il faut commander l’attention d’esprits paresseux, comme on emploie l’aiguillon et la torche pour exciter un cheval lent à prendre sa course. Souvent l’ascendant de la crainte est nécessaire, quand la raison est impuissante. Mais la colère n’est pas plus utile à l’homme que l’abattement ou l’effroi. « Quoi ! ne survient-il pas des occasions qui la provoquent ? » C’est alors surtout qu’il faut lui résister. Il n’est pas difficile de maîtriser son âme, lorsqu’on voit l’athlète, qui s’occupe de la plus grossière partie de lui-même, supporter les coups et la douleur pour épuiser les forces de l’adversaire ; s’il riposte, c’est l’à-propos qui l’y invite, jamais le ressentiment. Pyrrhus, dit-on, ce grand maître d’exercices gymniques, recommandait toujours à ses élèves de ne point s’irriter. La colère, en effet, trouble tous les calculs de l’art, c’est de frapper seulement, non de parer, qu’elle se préoccupe. Ainsi souvent la raison conseille la patience ; la colère, la vengeance, et d’un mal d’abord supportable, elle nous jette dans un pire. Un seul mot blessant coûta parfois l’exil à qui ne sut pas l’endurer ; pour n’avoir pas digéré en silence une faible injure, on s’est vu écrasé sous d’affreuses catastrophes, et tel qui s’est révolté d’une légère restriction à la plus large indépendance s’est attiré le joug le plus accablant.

XV. « Pour preuve, dit-on, que la colère a en soi quelque chose de généreux, considérez que les peuples libres sont les plus irascibles : voyez les Germains et les Scythes. » C’est qu’en effet les âmes courageuses et fortement trempées par la nature ; que des mœurs plus douces n’apprivoisent point encore, sont promptes à s’irriter. Car il est des vices qui ne prennent naissance que chez les meilleurs caractères, comme des arbres vigoureux s’élèvent sur un sol heureux quoique négligé ; fécondé par l’homme, ses produits sont autres et bien plus nombreux. Ainsi, dans les âmes essentiellement énergiques, l’irascibilité est fruit du terroir ; pleines de sève et de feu, rien de chétif ni d’avorté n’en sort ; mais ce n’est là qu’une vigueur brute, comme tout ce qui croît sans culture, par la seule vertu de son principe ; et si l’éducation ne les dompte bien vite, ces germes du vrai courage dégénèrent en audace et en témérité. Eh ! ne voit-on pas à la douceur de caractère s’allier des faiblesses analogues, comme la pitié, l’amour, le vain respect humain ? Oui, je signalerais plus d’un bon naturel par ses imperfections mêmes ; mais ce n’en sont pas moins des défauts, quoique étant les indices d’un caractère estimable. Quant à ces peuples dont l’humeur sauvage fait l’indépendance, de même que les lions et les loups, indociles à la discipline, ils ne peuvent non plus l’imposer. Je vois là non pas le génie vigoureux de l’homme, mais un instinct farouche et intraitable ; or nul ne peut commander, s’il ne sait obéir.

XVI. Aussi l’empire a presque toujours appartenu aux peuples des régions tempérées(19) ; chez ceux qui inclinent vers les glaces du septentrion les caractères sont, selon le mot d’un poëte :

Âpres comme le ciel qui pèse sur leurs têtes.

« Mais, ajoute-t-on, les animaux les plus irascibles passent pour les plus généreux. » Quelle erreur de nous comparer des êtres qui, au lieu de raison, n’ont qu’une furie aveugle ! L’homme, au lieu de cette furie, a la raison. Et encore n’est-ce point là chez les bêtes l’arme universelle. Le lion a pour auxiliaire son courroux ; le cerf, l’instinct de la peur ; le vautour, son vol impétueux ; la colombe, sa fuite rapide. D’ailleurs il n’est pas même vrai que les races les plus irascibles soient les meilleures. Je veux croire que celles qui vivent de proie valent d’autant mieux que leur rage est plus ardente ; mais je louerai dans le bœuf sa patience, dans le cheval sa docilité sous le frein. Qui donc vous fait ravaler l’homme à de si malheureux parallèles, quand vous avez et l’univers et Dieu, que seul de toutes les créatures l’homme peut comprendre, parce que seul il doit l’imiter ?

« Les caractères emportés, dit-on, passent pour les plus francs. » Oui, comparés aux hommes de fraude et d’astuce ; et puis, ils paraissent francs parce qu’ils sont tout en dehors. Moi. je ne les appellerai pas francs, mais inconsidérés, qualification qu’on impose aux sots, aux débauchés, aux dissipateurs, à tous les vices qui calculent peu.

XVII. « L’orateur, dit-on, qui s’emporte en vaut mieux quelquefois. » Dis plutôt : qui feint de s’emporter ; de même les histrions qui par leur débit remuent le peuple, ne ressentent pas la colère, mais ils la jouent bien. Devant les juges aussi, dans les assemblées, partout où il s’agit d’entraîner et de maîtriser les esprits, on feindra tour à tour la colère, la crainte, la pitié qu’on voudra inspirer aux autres ; et souvent ce qu’une vraie émotion n’aurait pu faire, une émotion factice l’obtiendra. « C’est une âme faible, dit-on, qu’une âme incapable de colère. » Oui, si elle n’a pas de ressort plus puissant que celui-là.

Ne soyons ni brigand, ni victime ; ni compatissant, ni cruel ? l’un serait mollesse, l’autre, dureté de cœur. Que le sage tienne le milieu ; et s’il faut faire acte de vigueur, qu’il montre non de la colère, mais de l’énergie.

XVIII. Nous avons traité de ce qui concerne la colère en elle-même : venons aux moyens de la guérir. Je les divise en deux classes ; ceux qui l’empêchent de naître, et ceux qui, une fois née, préviennent ses écarts.

Dans le régime du corps humain, il y a des prescriptions pour le maintien de la santé, il y en a pour la rétablir : ainsi, veut-on repousser la colère, le traitement sera autre que pour la calmer et la vaincre. Certains préceptes embrasseront la vie entière ; et l’éducation et les âges suivant y auront leur part. L’éducation réclame les plus grands soins, ces soins si féconds dans l’avenir ; car s’il est aisé de façonner une âme encore tendre, il ne l’est pas d’extirper des vices grandis avec nous. Les âmes nées ardentes sont les plus ouvertes à la colère : en effet, comme il y a quatre éléments, le feu, l’eau, l’air et la terre, il y a leurs propriétés correspondantes qui sont la chaleur, l’humidité, la sécheresse et le froid. Et ainsi, les variétés de lieux, de races, de tempéraments, de penchants, proviennent du mélange des quatre principes ; et les divers caractères sont plus ou moins prononcés selon que tel ou tel élément y domine. De là vient aussi, qu’un pays s’appelle humide ou sec, froid ou chaud. Les animaux et les hommes se différencient de la même manière.

XIX. Ce qui importe, c’est dans quelle mesure chacun de nous participe du chaud et de l’humide : celui des deux éléments qui prévaudra déterminera nos penchants. L’élément chaud rend l’homme irascible : car le feu est actif et opiniâtre. L’élément froid fait l’homme timide : le froid étant un principe qui engourdit et paralyse. Partant de là, quelques stoïciens ont dit que la colère prend naissance dans la poitrine, quand le sang bouillonne autour du cœur. Voilà, selon eux, son vrai siége ; et leur seule raison c’est que la poitrine est la plus chaude partie de tout le corps. Chez ceux où domine le principe humide, la colère croît par degrés : la chaleur en eux n’est pas toute prête, ils ne la doivent qu’au mouvement. C’est pourquoi les colères des enfants et des femmes sont plutôt vives que profondes et sont plus faibles à leur début. Dans l’âge où la fibre est plus sèche, nos transports sont véhéments, soutenus, mais n’augmentent pas ni ne gagnent beaucoup, une chaleur qui décline étant trop voisine du froid. Les vieillards sont difficiles, portés à la plainte, comme les malades, les convalescents et ceux chez qui la fatigue ou les pertes de sang ont épuisé la chaleur. Il en est de même des hommes que l’a soif ou la faim aiguillonne, ou dont le sang est appauvri, ou dont les organes insuffisamment restaurés s’affaissent. Le vin enflamme la colère, car il augmente la chaleur relative de chaque tempérament,

XX. Des hommes s’emportent dans l’ivresse, d’autres s’emportent même à jeun[7]. Il n’y a pas d’autre cause de l’extrême irascibilité des blonds, comme de ceux dont le visage est coloré, et qui ont naturellement le teint que la colère donne aux autres : trop de mobilité agite leur sang. Mais si la nature produit des tempéraments irritables, il est mille causes qui accidentellement peuvent faire ce que fait la nature. C’est tantôt la maladie, une altération d’organes, tantôt le travail, des veilles continues, des nuits inquiètes, le chagrin, l’amour ; tous les poisons du corps et de l’âme tendent à faire de celui qui souffre un esprit quinteux. Mais tout cela n’est que germes et prédispositions ; la cause toute-puissante, c’est l’habitude qui, si elle est profonde, alimente le vice. Changer le naturel est difficile ; il est même impossible de refondre les éléments une fois combinés à la naissance. Mais il est bon de les connaître pour qu’aux tempéraments inflammables on interdise le vin ; « le vin qu’il faut refuser aux enfants, » dit Platon, lequel ne veut pas qu’on attise le feu par le feu(20). Ne les surchargeons pas non plus d’aliments ; ce serait donner au corps trop de développement, et, en même temps que le corps, épaissir l’esprit. Qu’ils s’exercent par le travail, sans aller jusqu’à la fatigue, de manière à diminuer, non à consumer leur ardeur, et que ce bouillonnement excessif jette seulement son écume. Les jeux ont aussi leur avantage ; et des récréations modérées détendent et rafraîchissent l’esprit. Les tempéraments lymphatiques ou trop secs et froids n’ont pas à craindre la colère, mais des défauts pires, la pusillanimité, l’hésitation, le découragement, l’esprit de soupçon.

XXI. Aussi devra-t-on ménager et caresser de tels caractères et les rappeler aux affections gaies. Et comme il faut à la colère d’autres remèdes qu’à l’abattement, des remèdes non-seulement différents, mais contraires, on obviera d’abord au défaut le plus prononcé. Rien, je le répète, de plus utile que de jeter de bonne heure les bases d’une saine éducation. Difficile tâche que celle d’un gouverneur, qui doit prendre garde et d’entretenir la colère chez son élève et d’émousser sa vigueur morale. La chose réclame toute la clairvoyance d’un bon observateur. Car les dispositions qu’il faut cultiver et celles qu’il faut étouffer se nourrissent d’aliments semblables ; or les semblables trompent aisément l’homme même le plus attentif. De la licence naît la témérité, de la contrainte l’affaissement ; les éloges relèvent un jeune cœur et le font bien présumer de ses forces ; mais ces même éloges engendrent l’arrogance et l’irritabilité. Il faut entre ces deux écueils diriger l’enfant de manière à user tantôt du frein, tantôt de l’aiguillon. Qu’on ne lui impose rien d’humiliant, rien de servile ; qu’il n’ait jamais besoin de demander avec supplication et qu’il ne gagne pas à le faire ; n’accordons rien qu’à ses mérites présents, à sa conduite passée, à ses bonnes promesses pour l’avenir. Dans ses luttes avec ses jeunes camarades, ne souffrons pas qu’il se laisse vaincre ou qu’il se mette en colère ; tâchons qu’il devienne l’ami de ses rivaux de tous les jours, afin que dans ces combats il s’accoutume à vouloir vaincre et non pas nuire. Toutes les fois qu’il l’aura emporté, qu’il aura fait quelque chose de louable, passons-lui un peu de fierté, mais non de ces élans de joie qui dégénèrent en une sorte d’ivresse, laquelle à son tour produit la morgue et la présomption. Accordons-lui quelque délassement ; mais ne l’énervons pas dans le désœuvrement et la paresse, et retenons-le loin du contact des voluptés. Car rien ne dispose à la colère comme une éducation molle et complaisante ; voilà pourquoi plus on a d’indulgence pour un enfant unique, ou plus on lâche la bride à un pupille, plus on gâte leurs bonnes qualités. Il ne résistera pas à une offense, celui qui n’a jamais éprouvé un refus, celui dont une mère empressée a toujours essuyé les larmes, à qui toujours on a donné raison contre son gouverneur. Ne vois-tu pas comme toute grande fortune a de grandes colères pour compagnes(21) ? C’est chez les riches, les nobles, les magistrats qu’elles se montrent davantage, là où tout ce qu’il y a de frivole et de vain dans le cœur de l’homme se gonfle au vent de la prospérité. La prospérité est la nourrice de la colère, parce que ses superbes oreilles sont assiégées de mille voix approbatrices qui lui crient : « Vous ne vous mesurez pas selon votre rang, vous vous rabaissez vous-même, » et tant d’autres flatteries auxquelles résisterait à peine une âme saine et dès l’origine affermie dans le bien.

Ayons donc grand soin d’écarter de l’enfant la flatterie : qu’il entende la vérité ; qu’il connaisse quelquefois la crainte, toujours le respect ; qu’en présence des grandes personnes il se lève ; qu’il n’obtienne rien par l’emportement. Ce que nous refusons à ses larmes, offrons-le-lui quand il se sera calmé. Quelle que soit la richesse paternelle, qu’il ne puisse que la voir, sans disposer de rien ; qu’on lui reproche tout ce qu’il aura fait de mal.

XXII. Il est essentiel de donner à l’enfance des précepteurs et des pédagogues d’un caractère doux. Toute nature encore tendre s’attache à ce qui l’approche et s’y modèle en grandissant : l’adolescent est prompt à reproduire les habitudes de sa nourrice et de ses maîtres. Un enfant élevé chez Platon, et ramené dans sa famille, était témoin des cris de fureur de son père : « Jamais, dit-il, je n’ai vu cela chez Platon. » Sans doute, demeuré chez son père, il lui eût plus vite ressemblé qu’au philosophe.

Qu’avant tout la nourriture de l’enfant soit frugale, ses vêtements sans luxe et sa mise semblable à celle de ses camarades. Il ne s’indignera point qu’on le compare à d’autres, celui que dès l’abord vous aurez fait l’égal du grand nombre. Mais tout ceci ne s’applique qu’à nos enfants. Pour nous, le hasard de la naissance et l’éducation ne laissent plus de place ni au reproche ni aux préceptes ; il s’agit de régler les jours qui nous restent.

Il nous faut donc combattre les causes déterminantes. Un motif de ressentiment, c’est l’idée qu’on a reçu une injure : n’y croyons pas facilement ; ne nous laissons pas aller aux apparences même les plus visibles. Souvent le faux a les dehors du vrai. Différons toujours : le temps dévoile la vérité. Ne prêtons point aux incriminations une oreille complaisante ; ayons pour suspect et connaissons bien ce travers de l’humanité qui nous fait croire volontiers ce qu’il nous fâche d’entendre, et prendre feu avant de juger.

XXIII. Et quand on se laisse entraîner non pas même par des rapports, mais par des soupçons ; quand on s’irrite contre un air de visage ou un sourire inoffensif mal interprétés ? Plaidons contre nous-mêmes la cause de l’absent, et tenons en suspens notre courroux. Car un châtiment différé peut s’accomplir ; accompli, c’est l’irrévocable. On connaît ce tyrannicide qui, surpris avant la consommation de son acte, et torturé par Hippias pour qu’il déclarât ses complices, indiqua les amis de celui-ci qui se trouvaient là et qu’il savait tenir le plus à la vie du tyran. Hippias, les ayant fait tuer l’un après l’autre à mesure qu’ils étaient nommés, demande s’il en reste encore. « Il ne reste plus que toi, répond l’Athénien, car je ne t’ai laissé personne à qui tu fusses cher. » Ainsi la colère porta le tyran à prêter son bras au tyrannicide, à immoler de son propre glaive ses défenseurs. Avec combien plus de magnanimité Alexandre, averti par une lettre de sa mère de prendre garde au poison de son médecin Philippe, but sans crainte le breuvage qu’il lui présentait ! Il aima mieux en croire son cœur pour juger un ami : il fut digne de l’avoir innocent, digne de le rendre à la vertu, s’il l’eût trahie. Je loue d’autant plus ce trait d’Alexandre, que nul ne fut si sujet que lui à la colère ; et plus la modération est rare chez les rois, plus elle mérite d’éloges(22).

Ainsi a fait J. César, qui, dans nos guerres civiles, fut si clément après la victoire. Il avait mis la main sur des portefeuilles de correspondances entre Pompée et ceux qui paraissaient avoir suivi le parti contraire ou être restés neutres, il brûla le tout ; et, bien que d’habitude très-modéré dans sa colère, il aima mieux qu’elle lui fût impossible. Il pensa que la plus gracieuse manière de pardonner est d’ignorer les torts de chacun. Notre facilité à croire fait la plus grande partie du mal : souvent même on doit refuser de l’apprendre, car en certaines choses il vaut mieux être dupe que défiant.

XXIV. Loin de nous cette manie de soupçon et de conjecture qui irrite si souvent à faux. Un tel m’a salué peu civilement ; l’embrassade de tel autre a été bien froide ; celui-ci a brusquement rompu son propos commencé ; celui-là ne m’a pas invité à son repas ; j’ai vu de l’éloignement sur le visage de tel autre. Jamais les raisons ne manquent aux soupçonneux : voyons plus simplement les choses et jugeons-les avec bienveillance. Ne croyons qu’à ce qui frappe nos yeux, qu’à l’évidence même ; et quand la vanité de nos soupçons sera démontrée, gourmandons notre crédulité. De cette sévérité naîtra l’habitude de ne pas croire trop aisément.

XXV. Il suit de là aussi qu’on se doit garder d’entrer en fureur pour les plus minces et les plus misérables sujets. Mon esclave est peu alerte, mon eau à boire trop tiède, mon lit mal arrangé, ma table négligemment dressée. S’irriter de si peu est folie. Il est souffrant et dans un fâcheux état de santé, l’homme qui frissonne au plus léger souffle ; ses yeux sont malades, si une étoffe blanche l’éblouit ; il est perdu de mollesse, s’il a mal au côté, rien qu’à voir travailler autrui. Myndiridès, dit-on, de la ville des Sybarites, voyant un ouvrier fouiller la terre et lever un peu haut son outil, se plaignit que cela le fatiguait et lui défendit de faire ce travail en sa présence. Il contait souvent avec chagrin qu’il s’était meurtri l’épiderme en couchant sur des feuilles de rose repliées. Quand les voluptés ont empoisonné à la fois l’âme et le corps, toutes choses semblent insupportables, non parce qu’elles sont dures, mais par la mollesse de celui qu’elles touchent. Y a-t-il en effet de quoi entrer dans des accès de rage pour la toux ou l’éternument d’un valet, pour une mouche qu’il n’aura pas chassée prestement ; pour un chien qui se trouve sur notre chemin, pour une clef tombée par mégarde de la main d’un esclave ? Supporterai-je avec calme un citoyen qui m’injurie, des diatribes en plein forum ou au sénat, si le bruit d’un banc que l’on tire offense mon oreille ? Endurerai-je la faim, la soif, une campagne sous un ciel ardent, si je m’emporte contre un valet parce qu’il a mal délayé la neige dans le vin ?

XXVI. Aussi rien n’alimente l’irascibilité comme la mollesse, toute despotique et impatiente. Il faut traiter durement notre âme, pour qu’elle ne soit sensible qu’aux atteintes graves.

Notre courroux s’émeut ou de ce qui ne saurait nous faire injure, ou de ce qui a pu nous en faire. Du premier genre sont les choses inanimées : un livre que des caractères trop menus, que les fautes du copiste font rejeter ou mettre en pièces ; un vêtement qu’on déchire parce qu’il déplaît. Qu’il est absurde de s’en prendre à des objets qui ne méritent ni ne sentent notre dépit(23) ! Mais si je me fâche, c’est contre ceux qui ont fait ces choses-là. » D’abord, souvent notre colère précède cette distinction ; et puis peut-être ces ouvriers auraient de bonnes raisons à donner. L’un n’a pu mieux faire qu’il n’a fait ; et ce n’est pas exprès pour te désobliger qu’il est resté novice ; l’autre ne cherchait pas à t’offenser. Après tout, cette bile amassée contre les personnes, quelle folie de la décharger sur les choses ? L’extravagance peut seule s’attaquer à des objets dénués de sentiment, de même qu’à l’animal privé d’intelligence qui ne nous fait aucune injure, parce qu’il ne peut le vouloir ; car l’injure ne part que de la réflexion. Oui, il peut nous nuire, tout comme une épée ou une pierre ; nous faire injure, il ne le peut. Il est pourtant des hommes qui croient leur honneur compromis si un cheval docile sous d’autres mains regimbe sous la leur ; comme si c’était par réflexion, et non grâce à l’habitude et à l’art d’en tirer parti, que certaines choses sont plus maniables pour certains hommes.

XXVII. Si dans tous les cas la colère est peu sage, elle ne l’est pas plus contre des enfants ou contre ces esprits que leur faiblesse rapproche de l’enfance. Toutes leurs fautes, auprès d’un juge équitable, deviennent innocentes par l’absence de discernement.

Il est des êtres qui, impuissants pour nuire, n’ont jamais qu’une action bienfaisante et salutaire ; tels sont les dieux immortels qui ne peuvent ni ne veulent le mal. Leur nature est douce et pacifique, aussi éloignée de faire l’injure que de la recevoir. Les insensés et les ignorants leur imputent les tempêtes de la mer, les pluies excessives, les hivers persistants, tandis que nul de ces phénomènes, heureux ou funestes, ne s’opère directement en vue de l’homme. Ce n’est point pour nous qu’a lieu dans le monde le retour périodique de l’hiver et de l’été ; tout s’exécute d’après les lois qui gouvernent les choses célestes. C’est trop présumer de soi que de se croire digne d’être l’objet de ces grands mouvements(24). Non, rien de tout cela ne se fait contre nous ; bien au contraire, tout cela concourt à notre conservation.

Nous avons dit que la puissance de nuire manque à certains êtres, que d’autres n’en ont pas la volonté. Parmi ceux-ci seront les bons magistrats, les pères, les instituteurs, les juges, dont il faut recevoir les châtiments comme on subit le scalpel, la diète et toute autre rigueur salutaire. Sommes-nous punis ? songeons non pas à la punition seule, mais à ce que nous avons fait : ouvrons un interrogatoire sur notre conduite ; si nous voulons nous dire la vérité, nous jugerons la réparation inférieure au délit. Si nous voulons apprécier justement toutes choses, persuadons-nous bien d’abord que nul de nous n’est sans reproche. Car voici d’où viennent nos indignations les plus vives : « Je n’ai point failli ; je n’ai rien fait, » disons-nous ; c’est-à-dire que nous ne convenons de rien. Toute réprimande, toute correction nous exaspère ; et alors même à nos premières fautes nous ajoutons, nouveaux méfaits, l’orgueil et la rébellion. Quel est celui qui ose dire qu’il n’a failli contre aucune loi ? Quand il dirait vrai, quelle étroite vertu qu’une vertu légale ! Combien plus loin s’étend la règle du devoir que celle du droit ? Que de choses la piété, l’humanité, la bienfaisance, la justice et l’honneur exigent, dont nulle n’est gravée aux tables de la loi !

XXVIII. Mais cette formule si restreinte de vertu, nous ne pouvons même la remplir. Nous avons tous ou fait ou médité le mal, nous l’avons souhaité ou favorisé ; et souvent, si nous ne fûmes point coupables, c’est pour n’avoir pu réussir à l’être. Que cette pensée nous rende plus indulgents pour ceux qui pèchent et plus dociles aux réprimandes. Surtout point de colère contre nous-mêmes, (qui épargnera-t-on si on ne se respecte ?) et moins encore contre les dieux. Ce n’est point par leur volonté, mais par la loi de notre condition mortelle, que nous subissons les disgrâces qui nous surviennent. Mais les maladies, les souffrances nous assiégent ! Il faut bien sortir de manière ou d’autre du domicile malsain qui nous est échu.

Il te reviendra qu’un tel a mal parlé de toi : songe si tu ne l’as point provoqué ; songe sur combien de gens tu tiens de mauvais discours ; songe, en un mot, que les uns le font, non pour attaquer, mais par représailles ; les autres soit par entraînement, soit par contrainte, soit par ignorance ; que même, si on le fait sciemment et avec volonté, en te nuisant on n’a pas dessein de te nuire. Ou on a cédé à l’attrait d’un bon mot ; ou ce qu’on a fait n’était pas pour nous fermer la route, mais on ne pouvait arriver qu’en nous écartant de la sienne. Souvent c’est un flatteur qui blesse en voulant caresser. En se rappelant que de fois on a été soi-même en butte à des soupçons faux, que de services la fortune nous a rendus sous les apparences de l’outrage, que d’inimitiés se sont chez nous tournées en affections, on sera moins prompt à s’émouvoir, surtout si chaque fois qu’on nous blesse, la conscience nous crie : « Et toi-même ! » Mais où trouver ce juge si impartial ? Celui qui convoite toute femme mariée et se croit autorisé à. la séduire dès qu’elle est celle d’un autre, celui-là ne veut pas que la sienne soit vue ; le plus rigoureux exacteur de la foi promise est un perfide ; une bouche parjure tonne contre le mensonge ; le chicaneur s’indigne qu’on l’attaque en justice. Tel ne veut pas qu’on porte atteinte à la pudeur de ses jeunes esclaves, et lui-même s’est prostitué. Les vices d’autrui sont sous nos yeux : nous rejetons derrière nous les nôtres(25). Ainsi un père gourmande les longs festins d’un fils moins déréglé que lui. On n’accorde rien aux passions des autres, et l’on a tout permis aux siennes ; et le tyran s’emporte contre l’homicide, et le sacrilége est sans pitié pour le larcin(26). Les hommes, en grande partie, s’irritent non pas contre le délit, mais contre le délinquant. Nous deviendrons plus tolérants, si nous rentrons en nous-mêmes, si nous nous disons : « N’avons-nous pas, nous, aussi fait quelque chose de pareil ? Ces égarements n’ont-ils pas été les nôtres ? Gagnerons-nous à ce qu’ils soient condamnés ? »

Le grand remède de la colère, c’est le temps. N’exigez pas dès l’abord qu’elle pardonne, mais qu’elle juge ; elle se dissipe pour peu qu’elle attende ; n’essayez pas de l’étouffer d’un seul coup, dans la violence de ses premiers élans : la victoire complète s’obtiendra par des succès partiels.

XXIX. Des choses qui nous offensent, les unes nous sont redites, les autres frappent directement nos yeux ou nos oreilles. Pour celles qu’on nous raconte, il ne faut pas nous presser d’y croire. Beaucoup de gens mentent pour tromper ; beaucoup parce qu’ils sont trompés eux-mêmes. L’un accuse pour faire sa cour et suppose l’injure pour avoir l’air d’en plaindre la victime. Un autre est jaloux et voudrait désunir d’étroites amitiés ; un autre, sournoisement, se fait un jeu et un spectacle d’observer de loin, et sans risque, Ceux qu’il a mis aux prises.

Si tu étais juge d’un procès sur la plus modique somme, sans témoin rien ne te serait prouvé ; sans serment, le témoin ne ferait pas foi ; tu donnerais aux deux parties les remises, le temps convenables ; tu les entendrais plus d’une fois, car la vérité ressort d’autant mieux qu’on l’a plus souvent débattue. Et ton ami, tu le condamnes sur-le-champ, sans l’ouïr, sans l’interroger ? Avant qu’il puisse connaître son accusateur ou son crime, te voilà furieux ! Es-tu sûr de la vérité, bien instruit du pour et dit contre ? Mais le délateur lui-même abandonnera son dire, s’il lui faut le prouver. « Ne va pas, a-t-il dit, me citer ; si tu me mets en avant, je nierai, et jamais tu ne sauras plus rien de moi. » En même temps qu’il te pousse, il se dérobe lui-même à la lutte et à ses périls. Ne vouloir dire les choses que clandestinement, c’est, ou peu s’en faut, ne rien dire. Quoi de plus injuste que de croire à des rapports secrets et d’éclater publiquement ?

XXX. Souvent on est soi-même témoin de la chose qui blesse. Alors examinons le caractère et l’intention de son auteur. C’est un enfant ? excusons son âge : il ignore s’il fait mal. C’est un père ? ou ses bienfaits sont assez grands pour qu’il ait même le droit d’offense, ou peut-être est-ce encore un service que nous prenons pour Une injure. C’est une femme ? son faible jugement l’égaré. C’est par ordre ? qui peut, sans injustice, s’irriter contre la nécessité ? Par représailles ? il n’y a plus injure si tu souffres ce que tu as fait souffrir. C’est ton juge ? soumets ta sentence à la sienne. Ton roi ? s’il punit en toi un coupable, courbe-toi devant sa justice ; innocent, cède à la fortune. C’est un animal sans raison ou un être qu’on en dirait privé ? tu t’assimiles à lui en perdant ton sang-froid. C’est une maladie, une calamité ? elle passera plus légère si tu la supportes en homme. C’est un dieu ? tu perds ta peine à t’irriter contre lui, tout comme à appeler son courroux sur d’autres. C’est un homme de bien qui t’a fait injure ? n’en crois rien. Un méchant ? n’en sois pas surpris : il payera à quelque autre le mal qu’il t’a fait, et il s’est puni lui-même en le faisant.

Deux, motifs, ai-je dit, soulèvent la colère : d’abord on se croit offensé : j’ai suffisamment traité ce point ; puis offensé injustement : c’est de quoi je vais parler encore. On appelle injustice un traitement qu’on ne croyait pas mériter, auquel on ne s’attendait pas. Tout mal imprévu nous semble une indignité. Aussi rien n’exaspère l’homme comme de voir déjoués son espoir et sa confiance. C’est bien là ce qui fait qu’un rien nous indispose contre nos domestiques, et que dans nos amis une négligence est taxée d’injure.

XXXI. « Pourquoi donc l’injure qui vient d’un ennemi nous émeut-elle si fort ? » C’est qu’elle a lieu contre notre attente ou qu’elle la dépasse. C’est l’effet de notre excessif amour-propre : nous croyons que pour nos ennemis même nous devons être inviolables. Chaque homme a dans son cœur les prétentions d’un roi : il veut pouvoir tout sur les autres et qu’on ne puisse rien sur lui. On n’est donc irascible que par ignorance des choses d’ici-bas, ou par présomption. Par ignorance : car quoi d’étonnant que le méchant fasse le mal ? qu’y a-t-il d’étrange qu’un ennemi nuise, qu’un ami désoblige, qu’un fils s’oublie, qu’un valet manque à sa tâche ? Fabius trouvait que la plus pitoyable excuse pour un général est de dire : « Je n’y ai pas pensé ; » selon moi, c’est la plus pitoyable pour tout homme. Il faut croire tout possible, s’attendre à tout : dans les plus doux caractères il y aura quelque aspérité. La nature humaine produit des amis perfides ; elle produit des ingrats, des hommes cupides, des hommes pour qui rien n’est sacré. Avant de prononcer sur la moralité d’un seul, songe à celle du grand nombre. C’est au sein de la plus vive joie qu’il faut craindre le plus(27) ; alors que tout te semble calme, ne crois pas à l’absence, mais au sommeil de la tempête : compte toujours sur quelque fléau près de surgir contre toi. Le pilote ne livre jamais toutes ses voiles avec une confiance absolue ; il veut pouvoir les replier vite, et tient ses cordages prêts.

Surtout rappelle-toi que la passion de nuire est hideuse, haïssable, la moins faite pour le cœur de l’homme, dont les bons traitements apprivoisent jusqu’aux plus farouches animaux. Vois l’éléphant courber sa tête au joug ; le taureau laisser impunément sauter sur son dos des enfants et des femmes ; des serpents ramper et se glisser innocemment parmi nos coupes et dans notre sein ; et sous nos toits des lions et des ours livrer patiemment leurs gueules à nos attouchements et caresser leur maître : tu rougiras d’avoir laissé tes mœurs à la brute pour prendre les siennes(28).

C’est un sacrilége de nuire à la patrie, par conséquent à un citoyen : il est membre de la patrie : quand le tout est sacré, les parties ne le sont pas moins ; par conséquent l’homme est sacré ; il est pour toi concitoyen dans la grande cité. Qu’arriverait-il si nos mains faisaient la guerre à nos pieds, et nos yeux à nos mains ? L’harmonie règne entre les membres du corps humain, parce que tous sont intéressés à la conservation de chacun ; ainsi les hommes doivent s’épargner l’un l’autre, parce qu’ils sont nés pour vivre en commun : or il n’y a de salut pour la société que dans l’amour et l’appui mutuel de chacune de ses parties. Les vipères même, les serpents d’eau, tout reptile dont les coups ou les morsures peuvent nuire, on ne les écraserait pas si, comme d’autres races, elles s’apprivoisaient ou pouvaient cesser d’être dangereuses pour nous et pour tous. Ainsi nous ne punirons pas parce qu’on a péché, mais afin qu’on ne pèche plus ; la peine n’aura jamais égard au passé, mais à l’avenir : il n’y a pas là de colère, c’est de la précaution. S’il fallait punir toute nature dépravée et tournée au mal, le châtiment n’excepterait personne.

XXXII. « Mais dans la colère il y a un certain plaisir : il est doux de rendre souffrance pour souffrance. » Je le nie. S’il est beau de répondre à un bienfait par un autre, il ne l’est pas de compenser l’injure par l’injure : dans le premier cas, la défaite est honteuse ; et dans le second, la victoire.

La vengeance ! mot inhumain et qu’on fait pourtant synonyme de justice ; elle ne diffère guère de l’injure que par l’ordre des temps[8]. Qui renvoie l’offense pèche, seulement avec un peu plus de droit à l’excuse.

Un homme avait, aux bains publics, frappé M. Caton par mégarde et sans le connaître (car qui aurait pu insulter sciemment ce grand homme ?). Comme ensuite il s’excusait : « Je ne me souviens pas, dit Caton, d’avoir été frappé. » Il pensa qu’il valait mieux ne pas apercevoir l’injure que de la venger. — Comment donc ! un tel emportement n’a attiré aucun mal à son auteur ? — Beaucoup de bien, au contraire : il a appris à connaître Caton. Il est d’une grande âme de dédaigner les injures : la plus méprisante manière de se venger est de ne pas juger l’agresseur digne de vengeance. Combien, pour avoir voulu raison d’une légère offense, n’ont fait que creuser leur blessure ! Celui-là est grand et généreux qui, à l’exemple du roi des animaux, entend sans s’émouvoir les aboiements d’une meute impuissante. « Nous serons moins exposés au mépris, dit-on, en tirant vengeance de l’injure. » Si nous recourons à la vengeance comme remède, n’y joignons pas la colère ; n’y voyons pas une jouissance, mais un acte utile. D’ailleurs, il vaut souvent mieux dévorer son dépit que de se venger.

XXXIII. Aux impertinences des puissants oppose un front serein, non pas seulement la patience : ils recommenceront s’ils croient t’avoir blessé. Et voici ce qu’il y a de pire dans l’insolence d’une haute fortune : elle offense d’abord, puis elle hait. Tout le monde connaît le mot de cet homme qui avait vieilli à la cour des rois. On lui demandait comment il était parvenu à un si grand âge, chose bien rare en pareil lieu(29) : « En recevant des affronts, dit-il(30), et en remerciant. »

Souvent, loin qu’il soit utile de venger l’injure, il est dangereux de paraître l’avouer. Caligula, choqué de la recherche qu’affectait dans sa mise et dans sa coiffure le fils de Pastor, chevalier romain distingué, l’avait fait mettre en prison. Pastor demande la grâce de son fils : le tyran, comme averti de le faire périr, ordonne à l’instant son supplice. Cependant, pour ne pas tenir tout à fait rigueur au père, il l’invite à souper le jour même. Pastor arrive ; aucun reproche ne se lit sur son visage. Après avoir chargé quelqu’un de le surveiller, César le prie de boire à la santé du prince dans une large coupe ; c’était presque lui offrir le sang de son fils : l’infortuné avale courageusement jusqu’à la dernière goutte. On lui passe parfums et couronnes ; l’ordre est donné de voir s’il acceptera : il accepte. Le jour qu’il a enterré ou plutôt qu’il n’a pu enterrer son fils, il prend place, lui centième, au banquet du maître, et le goutteux vieillard boit comme à peine il convient de boire à la naissance d’un héritier. Pas une larme, pas un signe qui permît à la douleur de percer : il soupa comme s’il eût obtenu la grâce de la victime. Pourquoi, dis-tu, tant de bassesses ? Il avait un second fils. Que fit Priam ? ne dissimula-t-il pas sa colère ? n’embrassa-t-il pas les genoux du roi de Larisse ? Oui, cette main fatale, teinte du sang de son Hector, il la porta même à ses lèvres, et il soupa, mais du moins sans parfums, sans couronnes ; son farouche ennemi lui prodiguait les consolations, l’exhortait à prendre quelque nourriture, mais non pas à vider de larges coupes sous l’œil d’un témoin aposté. Le Romain[9] eût bravé Caligula s’il n’avait craint que pour lui-même ; mais l’amour paternel surmonta le ressentiment. Il méritait qu’on lui permît, au sortir du festin, d’aller recueillir les restes de son fils, Il ne l’obtint même pas ; et le jeune tyran, toujours bienveillant et affable, provoquait le vieillard par de fréquentes santés, il l’invitait à bannir son chagrin ; et Pastor de se montrer aussi gai que s’il eût oublié ce qui s’était passé ce jour-là. C’en était fait du second fils, si le bourreau n’eût été content du convive.

XXXIV. Abstenons-nous de la colère, soit contre un égal, soit contre un supérieur, soit contre un inférieur. Avec un égal la lutte est douteuse ; avec un supérieur, insensée ; avec un inférieur, dégradante. Il est d’un être chétif et misérable de rendre morsure pour morsure : la souris, la fourmi s’attaquent à la main qui les approche ; tout ce qui est faible se croit blessé dès qu’on le touche.

Un moyen de nous radoucir, c’est de songer aux services passés de qui nous irrite aujourd’hui, et le bien rachètera le mal. Rappelons-nous aussi quel honneur nous reviendra de notre renom de clémence, et combien un pardon nous a valu d’amis utiles. N’étendons pas notre colère sur les enfants de nos rivaux et de nos ennemis. Un des insignes traits de l’implacable Sylla fut d’exclure des charges publiques les fils des proscrits. Le comble de l’iniquité est que les fils héritent des haines vouées aux pères. Demandons-nous, quand nous aurons peine à nous laisser fléchir, si nous serions heureux que chacun fût pour nous inexorable. Que de fois le pardon qu’on avait refusé à d’autres on l’a demandé pour soi. Combien se sont roulés aux pieds de ceux-là mêmes qu’ils avaient repoussés des leurs(31) ! Quoi de plus glorieux que de convertir sa colère en amitié ? Quels sont les plus fidèles alliés du peuple romain ? ceux qui furent ses plus opiniâtres ennemis. Que serait aujourd’hui l’empire, si une politique prévoyante n’eût partout mêlé les vainqueurs aux vaincus ? Cet homme se déchaîne contre toi ; toi, provoque-le par des bienfaits(32). L’inimitié tombe aussitôt que l’un des deux quitte la place : sans réciprocité, point de lutte[10]. Lors même qu’elle s’engage, le plus généreux est le premier qui fait retraite(33) : c’est être vaincu que de vaincre. Es-tu frappé ? retire-toi ; frapper à ton tour serait amener et légitimer des atteintes nouvelles ; tu ne serais plus maître de te dégager. Eh ! qui voudrait frapper assez fort son ennemi pour laisser la main dans la plaie sans plus pouvoir s’en déprendre ? Telle est pourtant l’arme de la colère ; c’est avec peine qu’on la retire.

XXXV. Si nous nous choisissons des armes légères, une épée commode et facile à manier ; ne renoncerons-nous pas à la fougue des passions, bien moins maniables, furieuses, qui ne reviennent plus à nous ! La seule vélocité qui plaise est celle qui s’arrête au commandement, qui ne s’élance pas au delà du but, qu’on peut replier sur elle-même et ramener de la course au pas. On juge malades les nerfs qui s’agitent malgré nous. Le vieillard ou l’infirme seuls courent quand ils veulent marcher. Jugeons ainsi les mouvements de l’âme : les plus sains, les plus vigoureux sont ceux dont l’allure nous est soumise, non ceux qui s’emportent d’eux-mêmes.

Rien, toutefois, ne sera plus efficace que de considérer d’abord la difformité de la colère, ensuite ses dangers. Aucune passion n’offre des symptômes plus orageux ; elle enlaidit les plus beaux traits et donne un air farouche aux physionomies les plus calmes. L’homme alors perd toute dignité : sa toge était drapée selon la bienséance, il la laisse traîner, et tout soin de sa tenue lui échappe ; ses cheveux, que la nature ou l’art ont disposés d’une manière décente, se soulèvent à l’instar de son âme ; ses veines se gonflent ; une respiration pressée ébranle sa poitrine ; les cris de rage qu’il pousse avec effort tendent les muscles de son cou ; ses membres frémissent ; ses mains tremblent ; tout son corps est en convulsion. Que penses-tu que soit l’état intérieur d’une âme dont au dehors l’image est si hideuse ? Combien ses traits cachés sont plus terribles, ses transports plus ardents, sa fermentation plus bouillante ! Elle détruira tout l’homme, si elle n’éclate. Qu’on se représente les Barbares, les tigres dégouttants de carnage ou qui courent s’en abreuver ; les monstres d’enfer qu’ont imaginés les poëtes, avec des serpents pour ceinture et vomissant la flamme ; les noires Furies, élancées du Ténare pour souffler le feu des combats, semer la discorde chez les peuples, et déchirer le pacte de la paix : telle on doit se figurer la colère, l’œil étincelant de flammes ; ainsi elle gémit, ainsi elle mugit, mêlant à ses sifflements d’aigres clameurs et des sons, s’il en est, plus sinistres ; brandissant ses traits des deux mains, car se couvrir est loin de sa pensée ; menaçante, ensanglantée, labourée de cicatrices et livide de ses propres coups. La démarche égarée, la raison tout offusquée de ténèbres, elle se rue çà et là, elle ravage, elle met tout en fuite, chargée de l’exécration générale, de la sienne surtout. Si tout autre fléau lui manque, elle souhaite l’irruption des mers, l’écroulement de la terre, du ciel ; elle maudit et elle est maudite. Qu’on la voie, s l’on veut, telle que nos poëtes nous dépeignent

Bellone au fouet sanglant, aux lugubres flambeaux ;

ou la Discorde,

De sa robe en triomphe étalant les lambeaux ;

qu’on imagine, s’il se peut, des traits plus affreux encore pour cette affreuse passion.

XXXVI. Il y a des gens, dit Sextius(34), qui se sont bien trouvés d’avoir, dans la colère, jeté les yeux sur un miroir(35). Effrayés d’une telle métamorphose, et conduits pour ainsi dire en face d’eux-mêmes, ils ne se reconnaissaient point ; et combien un miroir rendait faiblement leur difformité réelle ! Si l’âme pouvait se manifester et se réfléchir sur quelque surface, nous serions confondus à l’aspect de cette image sombre et livide, de ces bouillonnements, de ces contorsions, de cette bouffissure. Nous voyons sa difformité percer à travers toute cette enveloppe d’os et de chair qui lui fait obstacle ; que serait-ce si elle apparaissait nue ? Non, tu ne crois pas qu’un miroir ait jamais guéri personne. Car enfin, qui court au miroir pour regagner son sang-froid l’a déjà recouvré. La colère, d’ailleurs, ne se croit jamais plus belle que quand elle est horrible, effroyable ; telle elle veut être, telle aussi elle veut qu’on la voie.

Il vaut mieux songer à combien de personnes cette passion par elle-même a été fatale. On en a vu, au fort de la crise, se rompre les veines, vomir le sang après des éclats de voix surhumains, avoir les yeux couverts d’un nuage, tant la bile s’y porte violemment ; et des malades sont retombés plus bas que jamais : il n’est point de voie plus prompte à la folie. Aussi chez bien des gens la démence ne fut qu’une continuation de la colère : la raison, qu’ils ont voulu perdre, ils ne l’ont plus retrouvée. Ajax fut poussé au suicide par la folie, et à la folie par la colère. « Périssent mes enfants ! que l’indigence m’accable ! que ma maison s’écroule ! » voilà leurs souhaits, et ils ne s’emportent point, disent-ils : ainsi le fou nie qu’il extravague. Ennemis de leurs meilleurs amis, redoutables aux êtres qu’ils chérissent le plus, oubliant toute loi, hors celles qui châtient, tournant au moindre souffle, inabordables, ni paroles, ni bons procédés ne les émeuvent, ils ne font rien que par violence, prêts à frapper du glaive ou à le diriger contre eux-mêmes, car le mal qui les possède est le plus terrible des maux et dépasse tous les vices connus. Ceux-ci, en effet, n’entrent dans l’âme que par degrés ; la colère l’envahit dès l’abord et complètement, subjugue toute autre affection, fait taire l’amour le plus ardent. Des amants ont percé l’objet de leur tendresse, et sont tombés ensuite dans les bras de leur victime. L’avarice, monstre si dur et si peu traitable, la colère l’a fait fléchir sous elle, l’a contrainte à sacrifier ses trésors, à transformer sa demeure et tout son avoir en un seul bûcher. Eh ! n’a-t-on pas vu l’ambitieux fouler aux pieds des insignes qui furent ses idoles, répudier des honneurs qui s’offraient à lui ? Point de passion que la colère ne domine en souveraine.



LIVRE III.

I. Ce que tu as particulièrement désiré, Novatus, nous allons tenter de le faire : extirper la colère de nos âmes, ou du moins lui mettre un frein et réprimer ses transports. Quelquefois il faut l’attaquer en face et à découvert, quand la faiblesse du mal s’y prête ; d’autres fois par des voies détournées, quand son ardeur trop vive s’exaspère et croît par les obstacles mêmes. Il importe d’apprécier ce qu’elle a de force, et si elle n’en a rien perdu ; s’il faut la combattre à outrance et la refouler, ou céder au premier déchaînement de la tempête qui emporterait la digue avec elle. On devra prendre conseil du caractère de chacun. Les uns se laissent vaincre par la prière ; d’autres répondent à la soumission par l’insulte et la violence ; on en apaise d’autres en les effrayant ; aux uns le reproche, aux autres un aveu, à ceux-ci la honte suffit pour les arrêter ; ou enfin c’est le délai, remède bien lent pour cette fougueuse passion et le dernier où l’on doive se rabattre. Car les autres affections admettent le délai, une cure plus lente : celle-ci, impétueuse, emportée par elle-même comme par un tourbillon, n’avance point pas à pas, elle naît avec toute sa force. Elle ne sollicite point l’âme comme les autres vices, elle l’entraîne et jette hors de lui l’homme qui a soif de nuire, dût le mal l’envelopper aussi ; elle se rue à la fois sur ce qu’elle poursuit et sur ce qu’elle trouve en son passage. L’impulsion des autres vices est graduelle ; ici c’est un saut dans l’abîme. Tout mauvais penchant, fût-il irrésistible, peut du moins faire de soi-même quelque pause ; celui ci, pareil aux foudres, aux tempêtes, à tous ces fléaux de la nature dont rien ne peut arrêter la course ou plutôt la chute, redouble à chaque pas d’intensité. Tout vice fait divorce avec la raison ; la colère brise avec le bon sens ; on descend aux premiers par une pente insensible et qui nous déguise leurs progrès ; dans la seconde, on est précipité. Il n’est rien qui nous presse, qui nous étourdisse davantage ; toute à son propre entraînement, arrogante après le succès, les mécomptes accroissent sa démence ; repoussée, elle ne perd point courage ; que la fortune lui dérobe son adversaire, elle tourne contre elle-même sa dent furieuse ; peu importe la valeur des motifs qui l’ont soulevée : les plus légers la poussent aux extrémités les plus graves.

II. Nul âge n’en est exempt ; elle n’excepte aucune race d’hommes. Il en est qui doivent à la pauvreté l’heureuse ignorance du luxe ; d’autres, toujours en haleine et nomades, échappent à l’oisiveté ; des mœurs sauvages et une vie agreste ne connaissent ni le bornage des champs, ni la fraude, ni tous les fléaux qu’enfante la chicane. Mais aucun peuple ne résiste aux impulsions de la colère, aussi puissante chez le Grec que chez le Barbare, non moins funeste où la loi se fait craindre qu’aux lieux où la force est la mesure du droit(1). Enfin toute autre passion ne s’empare que des individus ; celle-ci est la seule qui embrase parfois des nations. Jamais tout un peuple ne brûla d’amour pour une femme, ne fut emporté universellement par les mêmes calculs d’avarice ou de lucre ; l’ambition domine isolément quelques hommes ; l’orgueil n’est point un mal épidémique, tandis que la foule a souvent marché d’ensemble sous les drapeaux de la colère. Hommes, femmes, vieillards, enfants, chefs et peuples sont unanimes ; et toute cette multitude, que quelques mots ont déchaînée, devance déjà son agitateur. On court, sans plus attendre, au fer et à la flamme ; on déclare la guerre aux peuples voisins, on la fait aux compatriotes. Des maisons avec leurs familles entières s’abîment dans les feux ; et l’orateur chéri, naguère comblé d’honneur, tombe sous la colère de l’émeute qu’il a faite ; des légions tournent leurs javelots contre leur général. Le peuple en masse se sépare du sénat ; le sénat, cette lumière de Rome, n’attend ni les élections, ni le choix d’un chef régulier : il improvise les ministres de son courroux, il poursuit de maisons en maisons d’illustres citoyens dont lui-même devient le bourreau. On ose, violant le droit des gens, outrager des ambassadeurs ; une fureur inouïe soulève la cité ; sans donner le temps de s’amortir à l’animosité publique, sur-le-champ des flottes sont lancées en mer, des soldats s’embarquent tumultuairement(2). Plus de formalités, plus d’auspices ; le peuple, sans nul guide que le ressentiment, se précipite et fait arme de tout ce que donne le hasard ou le pillage : transports téméraires, qu’expient bientôt d’affreux désastres.

III. C’est le sort des Barbares qui se ruent en aveugles aux combats. À la moindre apparence d’injure qui frappe ces esprits irritables, ils s’emportent soudain : partout où le ressentiment les pousse, ils tombent sur les peuples comme un vaste écroulement, sans ordre, sans crainte, sans prévoyance, avides de leurs propres périls, heureux de se sentir frappés, de s’enferrer, de peser de tout leur corps sur les glaives ennemis et de se faire jour à travers leurs blessures mêmes(3). « Voilà sans doute, diras-tu, la plus monstrueuse, la plus destructive des frénésies : montre-nous donc à la guérir. » Oui, mais, comme je l’ai dit dans les premiers livres, Aristote est là qui prend la défense de la colère, qui ne veut pas qu’on l’extirpe en nous. « C’est, dit-il, l’aiguillon de la vertu : qu’on l’arrache, l’âme est désarmée, plus d’élan vers les grandes choses, elle tombe dans l’inertie. »

Signalons donc, puisqu’il le faut, toute la laideur et toute la férocité d’un tel penchant : faisons voir à tous les yeux quel monstre est l’homme en fureur contre l’homme, comme il se déchaîne, comme il s’élance, se perdant pour le perdre, et poussant dans l’abîme ce qu’il ne peut noyer qu’en se noyant lui-même. Eh quoi ! peut-on appeler sensé celui qui, comme enlevé par un ouragan, ne marche plus, mais se précipite, jouet d’un fatal délire ? Il ne confie pas sa vengeance à d’autres : l’exécuteur c’est lui ; d’un cœur et d’un bras désespérés il frappe en bourreau ceux qu’il aime le plus, ceux dont la perte va lui arracher tant de larmes. Et l’on donne pour aide et pour compagne à la vertu une passion qui, troublant ses conseils, la rend impuissante à rien faire ! Elles sont caduques et de sinistre augure, elles ne tournent qu’au suicide, les forces qu’un accès de fièvre développe chez le malade. Ne m’accuse donc pas de perdre le temps en propos stériles, quand je flétris la colère comme si les opinions étaient partagées sur elle, puisqu’un philosophe, des plus illustres, lui assigne ses fonctions, l’appelle, comme un utile auxiliaire qui nous souffle son courage dans les combats, dans la vie active, dans tout ce qui demande quelque chaleur d’exécution. Détrompez-vous, vous qui croiriez qu’en aucun temps, en aucun lieu, elle puisse être utile : considérez sa rage effrénée et son esprit de vertige ; ne la séparez point de son appareil favori, rendez-lui ses chevalets, ses cordes, ses cachots, ses croix, ces feux qu’elle allume autour des fosses où sont à demi enterrées ses victimes, ces crocs à traîner les cadavres, ces chaînes de toute forme, ces supplices de toute espèce, membres déchiquetés, fronts marqués de stigmates, loges de bêtes féroces. C’est au milieu de ces attributs qu’il faut la placer, poussant d’aigres et épouvantables frémissements, plus horrible que tous les instruments de sa fureur.

IV. Dût-on contester ses autres caractères, toujours est-il que nulle passion n’offre un aspect plus sinistre. Nous l’avons décrit dans les premiers livres, ce visage menaçant et farouche, tantôt pâle, par le refoulement subit du sang vers le cœur, tantôt pourpre et d’une teinte sanglante, par l’excessive affluence de la chaleur et des esprits vitaux ; ces veines gonflées, ces yeux roulant et s’échappant presque de leurs orbites, puis fixes et concentrés sur un seul point. Les dents s’entre-choquent et cherchent une proie avec le grincement du sanglier qui aiguise ses défenses. Et le craquement des articulations, et les mains qui se tordent à se briser et frappent à chaque instant la poitrine, et ce souffle haletant et pressé, ces pénibles et profonds gémissements, cette agitation de toute la personne, ces mots sans suite coupés d’exclamations brusques, ces lèvres tremblantes par instant comprimées, d’où sort je ne sais quel sifflement sauvage ! Oui, la bête fauve qu’irrite la faim ou le dard enfoncé dans ses flancs qui, dans sa dernière morsure exhale contre le chasseur un reste de vie, a la face moins hideuse que l’homme enflammé par la colère. Écoute, si tu peux, ses vociférations, ses menaces, que te semble-t-il d’une torture qui arrache à l’âme de tels cris ? Chacun ne voudra-t-il pas rompre avec cette passion, quand il reconnaîtra qu’elle commence par son propre supplice ? Ceux qui, au suprême pouvoir, agissent en hommes irrités, qui voient en cela une preuve de force, qui comptent parmi les hauts priviléges d’une haute fortune d’avoir la vengeance à leurs ordres, me défendras-tu de les avertir que, loin d’être puissants, ils ne peuvent même se dire libres, ces captifs de la colère ? Me défendras-tu de dire à tous, afin qu’ils soient plus vigilants et s’observent mieux, que si d’autres maladies morales sont le partage des âmes perverses, l’irascibilité se glisse jusque chez les hommes éclairés et restés purs d’ailleurs, au point qu’à certains yeux elle est signe de franchise, et que le vulgaire regarde comme les meilleures gens ceux qui y sont sujets ?

V. Mais à quoi tend un tel aveu ? — À ce que nul ne se croie à l’abri de cette fièvre qui jette même des naturels froids et paisibles dans la violence et la cruauté. De même que rien ne sert contre la peste, ni une robuste constitution, ni l’observation du meilleur régime, car elle attaque indistinctement forts et faibles : ainsi les surprises de la colère sont également à craindre et pour les esprits remuants et pour les esprits rassis et réglés, déshonorés par elle et compromis d’autant plus qu’elle les rend plus différents d’eux-mêmes. Or, comme notre devoir est d’abord de l’éviter, puis de la réprimer, et enfin d’en guérir les autres, j’enseignerai successivement à ne pas tomber sous son influence, à s’en dégager, à retenir celui qu’elle entraîne, à l’apaiser et à le ramener au bon sens. On se prémunira contre elle en se remettant mainte fois sous les yeux tous les vices qu’elle renferme, en l’appréciant comme elle le mérite. Que toute conscience l’accuse, la condamne, scrutons bien ses iniquités et traînons-les au grand jour ; pour qu’elle paraisse telle qu’elle est, comparons-la avec ce qu’il y a de pire. L’avarice acquiert et entasse des biens dont un héritier plus sage saura jouir : la colère y met le feu ; il est rare qu’on ne la paye cher ; parfois un maître violent réduit ses esclaves à fuir ou à se tuer, et combien ses emportements lui sont plus dommageables que la cause qui les a produits ! La colère apporte le deuil au père, au mari le divorce, au magistrat la haine, au candidat la disgrâce ; elle est pire même que la débauche, car celle-ci jouit de ses propres plaisirs, celle-là des souffrances d’autrui. Elle dépasse la méchanceté, l’envie : le mal qu’elles veulent à autrui, la colère veut l’infliger ; les revers fortuits sont pour les premières une bonne fortune ; la seconde n’attend pas que le sort frappe, elle veut nuire quand elle hait, non que d’autres nuisent. Rien n’est plus funeste que les inimitiés : c’est la colère qui les suscite ; point de plus grand fléau que la guerre : c’est l’explosion de la colère des grands ; et ces colères plébéiennes et privées, que sont-elles encore, qu’une guerre sans armes et sans soldats ? Il y a plus : même en la séparant de sa suite immédiate et fatale, des embûches, des éternelles inquiétudes d’une lutte mutuelle, la colère se punit quand elle se venge, elle abjure la nature humaine. Celle-ci nous convie à l’amour, celle-là à la haine ; l’une ordonne de faire le bien, l’autre de faire le mal.

Et puis ce soulèvement que provoque en elle un excessif amour-propre, noble en apparence, est au fond un sentiment bas et étroit ; car quiconque se juge méprisé d’un autre tombe au-dessous de lui. Mais un grand cœur, sûr de ce qu’il vaut, ne venge pas une injure, parce qu’il ne la sent pas. De même que les traits rebondissent sur un corps dur, et que les masses solides affectent douloureusement la main qui les frappe, ainsi dans un grand cœur jamais l’injure n’arrive à se faire sentir, elle, si frêle devant ce qu’elle attaque. Qu’il est beau de se montrer impénétrable à tous les traits, de renvoyer, quelles qu’elles soient, les injures et les offenses ! La vengeance est un aveu que le coup a porté(4) : ce n’est pas une âme forte que celle qui plie sous l’injure. L’homme qui te blesse est-il plus puissant ou plus faible que toi ? Plus faible, épargne-le ; plus puissant, grâce pour toi-même.

VI. Le signe le plus certain de la vraie grandeur, c’est que nul événement fortuit ne puisse nous irriter. La région supérieure du ciel et la mieux ordonnée, celle qui avoisine les astres, ne s’amasse pas en nuages, n’éclate pas en tempêtes, ne se roule pas en tourbillons ; elle est à l’abri du plus léger trouble : c’est plus bas que gronde la foudre(5). Ainsi une âme élevée, toujours calme et placée dans une sphère sans orages, étouffe en elle tout ferment d’irritation ; la modération, l’ordre et la majesté l’accompagnent : rien de tout cela chez l’homme en colère. Où est celui qui, livré au ressentiment et à la fureur, ne dépouille d’abord toute retenue ; qui, dans sa fougue délirante et se ruant sur son ennemi, ne mette de côté toute dignité personnelle[11] ; qui se rappelle, sous un tel aiguillon, le nombre et l’ordre de ses devoirs ; qui commande à sa langue, maîtrise aucune partie de soi-même ; qui, une fois emporté, règle son élan ?

Nous nous trouverons bien du précepte salutaire de Démocrite qui promet la tranquillité si, dans la vie privée ou publique, on s’abstient d’affaires trop multipliées ou au delà de ses forces. Jamais on ne passera si heureusement sa journée, quand on la partage entre mille affaires, qu’on ne se heurte ou contre les hommes ou contre les choses, ce qui pousse l’homme à la colère. Celui qui traverse en courant les quartiers populeux d’une ville doit nécessairement coudoyer bien des gens, tomber ici, être arrêté plus loin, éclaboussé ailleurs ; ainsi, dans cette mobile activité d’une vie aventureuse, bien des empêchements, bien des motifs d’aigreur se présentent. Tel a trompé nos espérances, tel autre en retarde l’accomplissement, un troisième en intercepte les fruits ; nos projets les mieux concertés n’aboutissent pas : c’est que la fortune ne se dévoue à personne au point de couronner ses tentatives sur mille points à la fois. Il arrive de là que celui dont elle a contrarié quelques entreprises ne peut plus souffrir les hommes ni les choses ; sur les moindres motifs il s’en prend tour à tour aux personnes, aux affaires, aux lieux, au destin, à lui-même. Donc pour assurer à l’âme sa tranquillité, il ne la faut ni dissiper, ni épuiser, je le répète, en travaux trop nombreux ou trop grands, et qui tendraient au delà de ce que nous pouvons. On s’accommode facilement d’une charge légère qu’on peut faire passer d’une épaule à l’autre sans qu’elle glisse ; mais celle que des mains étrangères nous imposent et que nous avons peine à porter échappent, après quelques pas[12], à nos forces vaincues ; nous avons beau nous roidir sous le faix, nous chancelons, et notre impuissance se trahit.

VII. Il en arrive de même, sache-le bien, dans la gestion des intérêts civils et domestiques. Les affaires simples et expéditives se prêtent à notre action ; les affaires graves et au-dessus de notre portée ne se laissent point aisément saisir ; elles surchargent et entraînent ; on se croit près de les embrasser, on tombe avec elles. C’est ainsi que souvent on consume en vain tout son zèle, lorsqu’au lieu d’entreprendre des choses faciles on s’obstine à juger facile ce qu’on a entrepris.

Avant de rien tenter, mesure bien tes forces, ce que tu veux faire, et par quels moyens ; car le regret d’un essai infructueux ne manquera pas de t’aigrir. La différence entre une âme bouillante et une âme froide et sans ressort, c’est qu’un échec produit chez l’homme énergique la colère, chez l’homme mou et inactif l’abattement. Que nos prétentions ne soient ni mesquines, ni téméraires, ni coupables ; bornons à notre voisinage l’horizon de nos espérances ; point de ces tentatives dont le succès serait pour nous-mêmes un sujet d’étonnement.

VIII. Mettons nos soins à prévenir l’injure que nous ne saurions supporter. Ne lions commerce qu’avec les gens les plus pacifiques, les plus doux, nullement opininiâtres[13] ou moroses. On prend les mœurs de ceux avec qui l’on vit[14] ; et comme certaines affections du corps se gagnent par le contact, l’âme communique ses vices à qui l’approche. Souvent l’ivrogne entraîne ses commensaux à aimer le vin ; la compagnie des libertins amollit l’homme fort et, s’il est possible, le héros ; l’avarice infecte de son venin ceux qui l’avoisinent. Dans la sphère opposée, l’action des vertus est la même ; elles répandent leur douceur sur tout ce qui les environne ; et jamais un climat propice, un air plus salubre n’ont fait aux valétudinaires le bien qu’éprouve une âme peu ferme dans la bonne voie à fréquenter un monde meilleur qu’elle. L’effet merveilleux de cette influence se reconnaît chez les bêtes féroces mêmes, qui s’apprivoisent au milieu de nous ; et toujours le monstre le plus farouche perd quelque chose de son affreux instinct, s’il habite longtemps sous le toit de l’homme.

Toute aspérité s’émousse et peu à peu s’efface au milieu d’êtres naturellement doux. D’ailleurs non-seulement l’exemple rend meilleur celui qui vit avec des personnes pacifiques, mais il ne trouve là nul motif de s’emporter et de donner carrière à son défaut. Il devra donc fuir tous les hommes qu’il saura capables d’exoiter son penchant à la colère. « Mais qui sont-ils ? » Une infinité de gens qui, par des causes diverses, agiront de même sur toi. L’orgueilleux te choquera par ses mépris, le caustique[15] par son persiflage, l’impertinent par ses insultes, l’envieux par sa malignité, le querelleur par ses contradictions, le fat et le hâbleur par leur jactance. Tu n’endureras pas qu’un soupçonneux te craigne, qu’un entêté l’emporte sur toi, qu’un homme du bel air te dédaigne.

Choisis des caractères simples, faciles, modérés, qui ne provoquent pas tes vivacités et qui sachent les souffrir. Tu pourras surtout t’applaudir de ces naturels flexibles et polis, dont la douceur pourtant n’irait pas jusqu’à l’adulation ; car près des gens colères la complaisance outrée tient lieu d’offense. Tel était l’un de nos amis, excellent homme assurément, mais d’une susceptibilité trop prompte, chez qui la flatterie risquait d’être aussi mal reçue que l’injure. On sait que l’orateur Cœlius était fort irascible. Un jour, dit-on, il soupait avec un de ses clients, homme d’une patience rare ; mais il était difficile à celui-ci, jeté dans le tête-à-tête, d’éviter une dispute avec un tel interlocuteur. Il crut que le mieux serait d’être toujours de son avis et de faire l’écho. Cœlius, impatienté d’une si monotone approbation[16], s’écria : « Nie-moi donc quelque chose, pour que nous soyons deux. » Eh bien, tout fâché qu’il était de ne pas trouver à se fâcher, il se calma tout de suite faute d’adversaire. Si donc nous avons conscience de notre défaut, choisissons de préférence des personnes qui s’accommodent à notre air et à nos discours : sans doute elles pourront nous gâter, nous donner la mauvaise habitude de ne rien entendre qui nous contrarie ; mais il est bon de donner à son mal des intermittences, du repos. Notre caractère, si difficile et si indompté qu’il soit, se laissera du moins caresser : il n’en est point de rude et d’intraitable pour une main légère.

Lorsqu’une discussion menace d’être longue et opiniâtre, arrêtons-nous dès l’abord, avant qu’elle ne devienne violente. La lutte nourrit la lutte : une fois dans la lice elle nous y engage plus avant, nous y retient. Il est plus facile de n’y point descendre que de faire retraite.

IX. L’homme irascible doit encore renoncer aux études trop sérieuses, ou du moins ne pas s’y livrer jusqu’à la fatigue, ne point partager son esprit entre trop d’occupations, mais le tourner aux exercices récréatifs. Que la lecture des poëtes le charme, que les récits de l’histoire le captivent : qu’il se traite avec douceur et ménagement. Pythagore apaisait, aux sons de la lyre, les troubles de son âme ; qui ne sait, en revanche, que les clairons et les trompettes nous aiguillonnent, tandis que certains chants sont pour l’esprit des calmants qui le détendent ? Le vert convient aux yeux troubles ; et il est des couleurs qui reposent une vue fatiguée, tout comme d’autres plus vives la blessent : ainsi des occupations gaies soulagent un esprit malade.

Forum, patronages, plaidoiries, fuyons tout cela, tout ce qui ulcère notre mal. Évitons aussi les fatigues du corps. Elles dissipent tout ce qu’il y a en nous d’éléments doux et calmes et soulèvent les principes d’âcreté. Ainsi les gens qui se défient de leur estomac, avant de rien entreprendre d’important et de difficile, tempèrent par quelque nourriture leur bile que remue surtout la fatigue ; soit que le vide de l’estomac y concentre la chaleur, trouble le sang dont il arrête le cours dans les veines défaillantes ; soit que l’épuisement et la débilité du physique pèsent sur le moral. Quoi qu’il en soit, c’est de la même cause que vient l’irritabilité dans l’affaiblissement de la maladie ou de l’âge. C’est pour cela aussi que la faim et la soif sont à craindre : elles aigrissent et enflamment les esprits.

X. Le vieux dicton : Gens fatigués cherchent noise ; peut s’étendre à ceux que la soif, la faim ou tout autre malaise irrite(6). Comme ces ulcères qui souffrent du plus léger contact, puis de l’idée seule qu’on va les toucher, un esprit malade s’offensera d’un rien : il en est qu’un salut, la remise d’une lettre, un discours à entendre, une simple question pousse à vous faire querelle. Partout où il y a douleur, il y a plainte au moindre attouchement. Le mieux est donc d’appliquer le remède au premier sentiment du mal, de ne laisser à notre langue que le moins de liberté possible et d’en contenir les saillies. Or il est facile de surprendre à leur premier début les affections morales : elles ont leurs pronostics. De même que la tempête et la pluie s’annoncent par des signes précurseurs ; ainsi la colère, l’amour, toutes ces tourmentes qui assaillent les âmes grondent avant d’éclater. Les personnes sujettes au mal caduc pressentent l’approche de leurs accès quand la chaleur se retire des extrémités, quand leur vue se trouble, que leurs nerfs tressaillent, que leur mémoire échappe, que le vertige les prend. Aussi tout d’abord ont-elles recours aux préservatifs ordinaires : elles neutralisent, en respirant et en mâchant certaines substances, la cause mystérieuse qui fait que l’homme ne se possède plus ; elles combattent par des fomentations le froid qui roidit leurs membres ; ou, si tout remède est impuissant, du moins elles ont fui les yeux de la foule, et elles sont tombées sans témoin.

Il est utile de connaître son mal et d’en arrêter les progrès avant qu’ils ne s’étendent au loin. Cherchons quelle est en nous la fibre la plus irritable. Tel s’émeut d’une parole, et tel d’une action injurieuse ; celui-ci veut qu’on tienne compte de sa noblesse, et celui-là de sa beauté ; il en est qui se piquent de bon goût ; il en est qui se donnent pour érudits ; certains ne peuvent souffrir l’orgueil, ou la résistance ; vous en trouvez dont la colère dédaignerait de tomber sur un esclave ; d’autres, tyrans cruels à la maison, au dehors sont la douceur même. L’un, si on le sollicite, se croit offensé ; qu’on ne demande rien à l’autre, il se juge méprisé. Tous ne sont pas vulnérables par le même point.

XI. L’essentiel est donc de savoir son endroit faible, pour le mettre spécialement à couvert. Il n’est pas bon de tout voir[17], de tout entendre : que beaucoup d’injures passent inaperçues pour nous : presque toujours, ne les a pas reçues qui les ignore. Tu ne veux pas être colère ? Ne sois pas curieux. Celui qui s’enquiert de tout ce qui s’est dit sur son compte, et qui va exhumant les plus secrets propos de l’envie, trouble lui-même son repos. Souvent c’est l’interprétation qui arrive à donner aux choses les couleurs de l’injure. Patientons donc pour les unes ; moquons-nous des autres, ou bien pardonnons. Il est mille moyens de prévenir la colère ; le plus souvent tournons la chose en badinage et en plaisanterie. Socrate, dit-on, ayant reçu un soufflet, se contenta de remarquer « qu’il était fâcheux d’ignorer quand on devait sortir avec un casque. » Ce n’est pas la manière dont l’injure est faite qui importe ; c’est comment elle est supportée. Or je ne vois pas pourquoi la modération serait difficile, quand je sais jusqu’à des tyrans qui, enflés de leur fortune et de leur pouvoir, ont mis un frein à leurs rigueurs habituelles. Voici du moins ce qu’on raconte de Pisistrate, le tyran d’Athènes : un de ses convives, dans l’ivresse, s’était répandu en invectives contre sa cruauté ; et l’offensé ne manquait pas de gens qui voulaient lui prêter main-forte, et qui d’un côté, qui de l’autre lui soufflaient le feu de la vengeance ; il souffrit paisiblement la chose et répondit aux instigateurs : « Je ne lui en veux pas plus qu’à un homme qui se serait jeté sur moi les yeux bandés. » Bien des gens se créent des sujets de plainte ou sur de faux soupçons, ou sur des torts légers qu’ils s’exagèrent.

XII. Souvent la colère vient à nous ; plus souvent nous l’allons chercher, nous qui, loin de l’attirer jamais, devrions, quand elle survient, la repousser. Nul ne se dit : « Cette chose qui m’indigne, je l’ai faite, ou j’ai été prêt à la faire. » Nul ne juge l’intention de l’auteur, mais l’acte tout seul : pourtant il faudrait voir s’il l’a commis volontairement ou par mégarde, par contrainte ou par erreur ; s’il a écouté la haine ou l’intérêt ; s’il a suivi sa passion, ou prêté les mains à celle d’autrui. L’âge de l’offenseur plaide pour lui, ou son rang : tolérons alors par humanité, ou souffrons par respect.

Mettons-nous à la place de l’homme contre lequel nous nous fâchons : notre susceptibilité vient parfois d’un injuste amour-propre qui voudrait faire aux autres ce que lui-même ne veut pas subir. On n’attend pas pour éclater ; et néanmoins le grand remède de la colère c’est le temps[18], qui amortit le premier feu : alors le brouillard qui offusque la raison se dissipe ou du moins s’éclaircit. Une partie des motifs qui t’emportaient si fort s’atténuera dans l’espace d’une heure, je ne dis pas même d’un jour ; le reste s’évanouira tout à fait. Si c’est en vain que tu auras pris délai[19], tu prouveras que c’est la justice qui a prononcé, non la colère. Tout ce que tu veux sainement apprécier, abandonne-le au temps : le flux et reflux du présent ne laisse rien voir avec netteté. Platon n’avait pu obtenir de lui-même de différer le châtiment d’un esclave qui l’avait irrité ; il lui ordonna d’ôter sur-le-champ sa tunique et de présenter son dos aux verges : il voulait le battre de sa main. Ensuite, se sentant hors de sang-froid, il retint son bras levé et suspendu dans l’attitude d’un homme qui va frapper. Un ami qui survint lui demanda ce qu’il faisait : « Je châtie un homme emporté, » dit Platon ; et comme paralysé il gardait cette contenance menaçante, ignoble pour un sage, car sa pensée était déjà loin de l’esclave : il en avait trouvé un autre plus digne de punition. Il abdiqua donc ses droits de maître ; et trop ému pour une peccadille, il dit à Speusippe : « Châtie ce valet comme il le mérite ; car pour moi, je suis en colère. » Il s’abstint de frapper par le même motif qui eût poussé tout autre à le faire. « Je ne suis plus à moi, pensa-t-il, j’irais trop loin : j’y mettrais de la passion : ne laissons pas cet esclave à la merci d’un maître qui ne se maîtrise plus. » Voudrait-on confier la vengeance à des mains irritées ; quand Platon lui-même s’en est interdit l’exercice(6) ?

Ne te permets rien dans la colère ; pourquoi ? parce que tu voudrais tout te permettre. Lutte contre toi-même : qui ne peut la vaincre, est à demi vaincu par elle. Tant qu’elle est cachée, tant que nous ne lui donnons pas issue, étouffons ses symptômes ; et tenons-la, autant qu’il se peut, invisible et voilée.

XIII. Il nous en coûtera de grands efforts : car elle veut faire explosion, jaillir des yeux en traits de flamme, bouleverser la face humaine ; or, dès qu’elle s’est produite à l’extérieur, elle nous domine. Repoussons-la au plus profond de notre âme : supportons-la plutôt que d’être emportés par elle : tournons même tous ses indices en indices contraires. Que notre visage paraisse plus serein, notre parler plus doux, notre allure plus calme ; qu’insensiblement l’homme intérieur se rectifie sur ces dehors. Un symptôme de colère chez Socrate était de baisser la voix, de parler moins ; on reconnaissait là qu’il luttait contre lui-même. Aussi était-il deviné par ses amis qui le reprenaient ; et ce reproche pour une émotion imperceptible ne lui était pas déplaisant. Comment ne se fût-il pas applaudi de ce que tous s’apercevaient de sa colère, sans que personne la ressentît ? Or, on l’eût ressentie, s’il n’eût donné sur lui-même à ses amis le droit de blâme qu’il prenait sur eux. À combien plus forte raison ne devons-nous pas, nous, faire de même ? Prions nos meilleurs amis d’user de toute liberté envers nous, alors surtout que nous serons moins disposés à la souffrir ; qu’ils ne donnent point raison à nos emportements ; contre un mal d’autant plus puissant qu’il a pour nous de l’attrait, invoquons-les tant que nous voyons clair encore, tant que nous sommes à nous.

XIV. Ceux qui portent mal le vin et qui craignent la pétulance et la témérité où l’ivresse les jette, préviennent leurs gens de les enlever de la salle du festin. Les personnes qui ont éprouvé qu’elles se maîtrisent peu dans la maladie, défendent qu’on leur obéisse dans cet état. Rien de mieux que de chercher d’avance une barrière aux défauts qu’on se connaît, et, avant tout, de régler si bien notre âme que, fût-elle ébranlée des chocs les plus graves et les moins prévus, elle ne ressente pas de courroux, ou que, si la grandeur et la soudaineté de l’injure la soulèvent, elle refoule tout en soi et ne laisse point percer nos ressentiments. Tu verras que la chose est possible, si je te cite quelques exemples pris entre mille d’où l’on peut apprendre à la fois quel fléau c’est que la colère, quand elle pousse à l’extrême l’abus de la toute-puissance, et combien elle peut se commander à elle-même lorsqu’une terrour plus forte la comprime.

Le roi Cambyse(7) s’adonnait au vin avec excès. Prexaspe, l’un de ses favoris, l’engageait à plus de sobriété, disant que l’ivresse était chose honteuse à un souverain vers lequel tous les yeux, toutes les oreilles sont dirigés. À quoi le prince répondit : « Pour t’apprendre que je ne suis jamais hors de moi, tu vas voir que mes yeux, quand j’ai bu, font leur office et mes mains aussi. » Et il vide à plus longs traits de plus grandes coupes qu’à l’ordinaire, puis déjà alourdi par l’ivresse, il ordonne au fils de son censeur de se placer, hors de la salle, debout sur le seuil et la main gauche levée au-dessus de la tête. Alors il tend son arc, perce le cœur même du jeune homme, où il avait dit qu’il visait, et, ouvrant la poitrine, il montre le dard enfoncé droit dans le viscère ; puis, regardant le père : « Ai-je la main assez sûre ? » demanda-t-il. Prexaspe déclara qu’Apollon n’eût pas tiré plus juste. Que les dieux maudissent cet homme plus esclave de cœur que de condition ! Il loue une chose dont c’était trop d’avoir été le spectateur. Il voit une occasion de flatterie dans cette poitrine d’un fils partagée en deux, dans ce cœur palpitant sous le fer. Ah ! il devait contester au bourreau sa gloire, et faire recommencer l’épreuve, pour que le roi pût mieux signaler sur le père lui-même la sûreté de sa main. Ô tyran sanguinaire ! oh ! qu’il était digne, que les arcs de tous ses sujets se bandassent contre lui ! Quand nous aurons bien exécré cet homme qui couronne ses orgies par les supplices et par le meurtre, toujours est-il qu’ici l’éloge était plus odieux que l’acte. Ne cherchons pas quelle devait être la conduite du père en face du cadavre de son fils, de cet assassinat dont il avait été le témoin et la cause ; ce dont il s’agit maintenant est démontré : c’est que la colère peut être étouffée. Il ne proféra ni imprécation contre le roi, ni aucune de ces plaintes qu’arrache une grande infortune, lui qui se sentait le cœur percé du même coup que celui de son fils. On peut soutenir qu’il fit bien de dévorer le cri de sa douleur ; car, s’il eût parlé en homme irrité, il perdait la chance d’agir plus tard en père. Son silence, on peut le croire, fut plus sage que ses leçons de tempérance à un monstre qu’il valait mieux gorger de vin que de sang, et dont la main, tant qu’il tenait sa coupe, faisait brève aux massacres. Ainsi Prexaspe grossit la liste de ceux qui ont prouvé, par d’immenses malheurs, ce qu’un bon conseil coûte aux amis des rois.

XV. Sans doute Harpage en avait donné un de cette nature à son maître(8), aussi roi de Perse, qui, offensé, lui fit servir à table la chair de ses propres enfants, puis lui demanda, à plusieurs reprises, si le ragoût lui plaisait. Et quand il vit le malheureux bien repu de l’horrible mets, il fit apporter les têtes, ajoutant cette question : « Comment juges-tu que l’on t’a traité ? » Le père, hélas ! trouva des paroles ; sa langue ne resta pas glacée : « À la table du roi, dit-il, tout mets est agréable(9) ». À cette bassesse que gagna-t-il ? Qu’on ne l’invitât pas à manger les restes. Sans défendre à un père d’exécrer l’acte de son roi, de chercher une vengeance digne d’une si atroce monstruosité, je conclurai de là qu’il est possible encore de cacher le ressentiment qui naît des plus poignantes douleurs et de lui imposer un langage contraire à sa nature. C’est une chose nécessaire de dompter son irritation, surtout aux hommes dont le sort est de vivre à la cour des rois et d’être admis à leur table. On y mange, on y boit, on y répond ainsi ; il y faut sourire à ses funérailles. L’existence vaut-elle qu’on la paye si cher ? Nous le verrons tout à l’heure : c’est là une autre question. Nous n’essayerons pas de consolation dans cette affreuse prison d’esclaves, nous ne les exhorterons point à subir la loi de leurs bourreaux : nous leur montrerons dans toute servitude une voie ouverte à la liberté. Si leur âme est malade, si ses passions font ses misères, elle peut, en finissant elle-même, les finir. Je dirai à qui se trouve jeté sous la main d’un tyran, lequel prend pour but de ses flèches le cœur de ses amis ou rassasie un père des entrailles de ses fils : « Pourquoi gémir, insensé ? Pourquoi attendre que sur ta patrie expirante quelque ennemi te vienne venger ou qu’un puissant roi accoure de contrées lointaines(10) ? Quelque part que tes yeux se tournent, là est la fin de tes maux. Vois cette roche escarpée : de là on s’élance à la liberté. Vois cette mer, ce fleuve, ce puits : la liberté est assise au fond de leurs eaux. Vois cet arbre écourté, rabougri, mal venu : la liberté pend à ses branches. Vois ton cou, ta gorge, ton cœur : autant d’issues pour fuir l’esclavage. Mais ces issues que je te montre sont trop pénibles, exigent trop de vigueur d’âme ? Où est, dis-tu, la grande voie vers la liberté ? dans chaque veine de ton corps. »

XVI. Tant que rien ne nous semble assez intolérable pour nous faire rompre avec la vie, sachons en toute situation repousser la colère. Fatale à ceux qui servent sous un maître, elle ne peut, par l’indignation, qu’accroître ses tourments ; et le poids de l’esclavage se fait d’autant plus sentir qu’on le souffre avec plus d’impatience. L’animal qui se débat dans le piège le resserre davantage ; l’oiseau ne fait qu’étendre sur son plumage la glu dont il travaille à se dépêtrer. Point de joug si étroit qui ne blesse moins une tête soumise qu’une tête rebelle. L’unique allégement des grandes peines c’est de savoir pâtir et obéir à la nécessité[20].

Mais s’il est utile aux sujets de contenir leurs passions, notamment la colère, si furieuse et si effrénée, cela est encore plus utile aux rois. Tout est perdu, quand tout ce que dicte la colère, la fortune le permet ; et le pouvoir qui s’exerce en faisant le mal du grand nombre ne saurait tenir longtemps : il touche à sa chute sitôt que tous ceux qui gémissent isolément sont ralliés par une peur commune. Aussi que de tyrans immolés soit par un seul homme, soit par tout un peuple que le ressentiment général pousse en masse sous le même drapeau ! Et combien pourtant se sont livrés à la colère comme à l’exercice d’un privilége royal ! Témoin Darius qui, après que l’empire eut été enlevé au Mage, fut le premier appelé au trône de la Perse et d’une grande partie de l’Orient. Comme il avait déclaré la guerre aux Scythes, qui au Levant ceignaient son royaume, Œbase, noble vieillard, le supplia de lui laisser un de ses trois fils pour la consolation de ses derniers jours, en gardant au service les deux autres. « Tu auras plus que tu ne demandes, dit le prince, tous vont t’être rendus. » Et il les fait tuer devant le père auquel il laisse leurs cadavres. C’eût été en effet une cruauté de les emmener tous trois.

XVII. Combien Xercès se montra plus facile ! Pythius, père de cinq fils, lui demandait le congé d’un seul : il obtint de choisir. Le choix fait, ce fils désigné fût coupé en deux par ordre de Xercès, et une moitié placée sur chaque côté de la route : ce fut la victime lustrale de son armée. Aussi eut-il le sort qu’il méritait ; vaincu, dispersé au loin, il vit ses immenses débris joncher toute la Grèce, et se sauva à travers les cadavres des siens.

Telle fut, dans la colère, la férocité de rois barbares, chez qui ni l’instruction ni la culture des lettres n’avaient pénétré. Mais je te citerai un roi, sorti du giron d’Aristote, Alexandre, perçait dans un banquet et perçant de sa main son cher Clitus, son ami d’enfance, qui, peu enclin à flatter, répugnait à passer de la liberté macédonienne aux serviles habitudes de Perse. Le même livra à la rage d’un lion Lysimaque, également son ami. Or ce Lysimaque, échappé par un heureux hasard à la dent du lion, en devint-il lui-même plus doux lorsqu’il régna ? Eh non ! il mutila affreusement Télesphore de Rhodes, son ami, lui fit couper le nez et les oreilles, et le nourrit longtemps dans une cage comme quelque animal inconnu et extraordinaire, sorte de tronc vivant, plaie difforme, qui n’avait plus rien de la face humaine. Et puis c’était la faim, c’étaient les souillures d’un corps immonde laissé dans sa propre fange, courbé sur ses genoux, sur ses mains calleuses qui lui servaient forcément de pieds dans son étroite prison ; et des flancs ulcérés par le frottement des barreaux : figure non moins hideuse qu’effroyable à voir. Son supplice en avait fait un monstre qui repoussait même la pitié. Mais quoique le patient ne ressemblât plus à un homme, le bourreau y ressemblait moins encore(11).

XVIII. Plût aux dieux que l’étranger eût gardé chez lui de tels exemples de cruauté, et qu’on n’eût point vu passer dans nos mœurs avec d’autres vices d’emprunt, la barbarie des supplices et des vengeances ! Ce M. Marius(12), à qui le peuple avait dressé des statues dans tous les carrefours, et prodigué l’encens, le vin des libations, les prières, eut les jambes rompues par ordre de Sylla, les yeux arrachés, les mains coupées ; et comme s’il eût pu subir autant de morts que de tortures, il fut déchiré lentement dans chacun de ses membres. Quel fut l’exécuteur de ces ordres sanguinaires ? qui, sinon Catilina, dont les mains s’exerçaient dès lors à tous les attentats ? Il déchiquetait sa victime sur le tombeau du plus doux des mortels, sur la cendre indignée de Catulus. Là un homme de funeste exemple, populaire toutefois, et qui fut aimé plutôt sans mesure que sans motif, perdait tout son sang goutte à goutte. Marius méritait de subir tout cela, Sylla de l’ordonner, Catilina d’y prêter ses mains ; mais qu’avait fait la République pour se voir percer le sein tour à tour et par ses ennemis et par ses vengeurs ?

Mais pourquoi remonter si loin ? Naguère Caligula fit, dans la même journée, battre de verges Sextus Papinius, fils de consulaire, Betilienus Bassus son questeur et fils de son intendant, et d’autres, tant chevaliers romains que sénateurs ; puis il les mit à la torture, non pour en tirer quelque aveu, mais pour s’amuser. Ensuite, impatient de tout retard dans ses jouissances, que sa cruauté voulait[21] complètes et sans délai, tout en se promenant dans cette allée des jardins de sa mère qui passe entre le portique et le fleuve, il fit venir quelques-uns d’eux, avec des matrones et d’autres sénateurs, pour les décoller aux flambeaux. Qui le pressait ? Quel danger personnel ou public le délai d’une nuit laissait-il craindre ? Il coûtait si peu d’attendre l’aurore, de quitter enfin sa chaussure de table pour mettre à mort des sénateurs romains !

XIX. Jusqu’où allait son insolente cruauté ! Il est à propos qu’on le sache, bien que ceci semble une digression étrangère et hors de mon sujet ; mais cette insolence même est un des traits de la colère, quand, dans sa rage, elle passe toutes les bornes. Il avait battu de verges des sénateurs ; or, grâce à ses faits précédents, on pouvait dire : « C’est chose ordinaire. » Il les avait torturés par tout ce que la nature offrait de plus horrible, les cordes, les planches hérissées de clous, les chevalets, le feu, son odieux visage(13). Mais, me dira-t-on, est-ce merveille que trois sénateurs soient, comme de méchants esclaves, passés par les lanières et les flammes à la voix de l’homme qui méditait d’égorger en masse le sénat, et qui souhaitait que le peuple romain n’eut qu’une tête, pour que les forfaits de son prince, divisés par les distances et le temps, fussent concentrés en un jour et dans un seul coup ? Quoi de plus inouï qu’un supplice nocturne ? D’ordinaire le brigand assassine dans l’ombre ; les châtiments légaux sont publics, et plus ils le sont, plus ils servent à l’exemple et à l’amendement de tous. Ici encore on va me dire : « Ce qui t’étonne si fort est journalier pour ce tigre : c’est pour cela qu’il vit, pour cela qu’il veille, c’est à cela qu’il emploie ses nuits. »

Certes, nul après lui ne se rencontrera qui ordonne d’enfoncer une éponge dans la bouche de ses victimes, pour y étouffer leurs dernières paroles. A-t-on jamais, à un mourant, ravi la faculté de gémir ? Il a craint, lui, qu’une voix libre ne sortît des tourments de l’agonie et ne lui dît ce qu’il ne voulait pas ouïr. Il avait la conscience des horreurs sans nombre que nul, hormis à l’heure suprême, n’oserait lui reprocher. Comme on ne trouvait pas d’éponges, il commanda de déchirer les vêtements de ces infortunés, et de leur remplir la bouche avec ces lambeaux. Quelle barbarie est-ce là ? Permets-leur donc de rendre le dernier soupir : donne passage à cette âme qui va s’échapper : qu’elle puisse s’exhaler autrement que par les blessures.

XX. Ne nous arrêtons pas à dire que les pères furent, la même nuit que les fils, égorgés à domicile par des centurions qu’il leur dépêcha, homme compatissant, pour qu’ils n’aient point à porter le deuil.

Ce n’est pas la férocité d’un Caligula, ce sont les maux de la colère que je me suis proposé de décrire, de la colère, qui ne frappe pas tel ou tel homme seulement, mais déchire des nations entières, s’attaque à des villes, à des fleuves, à des objets qui ne peuvent sentir la douleur. Un roi de Perse fit couper le nez à tout un peuple de Syrie ; de là le nom de Rhinocolure qui fut donné à la contrée. Il n’a pas coupé les têtes : appelles-tu cela de l’indulgence ? C’est un nouveau genre de supplice dont il s’est égayé.

Quelque chose de pareil menaçait ces peuples d’Éthiopie que leur longévité a fait nommer Macrobiens. Au lieu de tendre humblement les mains aux fers de Cambyse, ils avaient répondu à ses envoyés avec une liberté que les rois appellent insolence. Cambyse en frémissait de rage ; et, sans provisions de bouche, sans avoir fait reconnaître les passages, il traînait sur un sol aride et sans chemins tout ce qu’il avait de monde propre à faire campagne. Dès la première marche plus de vivres, nulle ressource dans ces contrées stériles, incultes, que les pas de l’homme ne connaissaient point. D’abord on prit, pour combattre la faim, les feuilles les plus tendres et les bourgeons des arbres, et le cuir ramolli au feu, et tout ce que la nécessité put convertir en aliment ; puis, lorsqu’au milieu des sables, tout, jusqu’aux racines et aux herbes, vint à manquer, et qu’apparut le désert vide même de tout être vivant, il fallut se décimer, et l’on eut une pâture plus horrible que la faim. Mais la colère poussait encore ce roi en avant, quoiqu’une partie de son armée fût perdue, une partie mangée, tant qu’à la fin, craignant d’être à son tour appelé à la commune chance, il donna le signal de la retraite. Et l’on réservait pour sa bouche les oiseaux les plus délicats, et l’attirail de ses cuisines était porté sur des chameaux, pendant que ses soldats demandaient au sort à qui, échoirait une mort misérable ou une vie pire encore.

XXI. Cambyse déploya sa colère contre une nation inconnue de lui, innocente, qui toutefois pouvait sentir ses coups ; Cyrus s’emporta contre un fleuve. Comme il courait assiéger Babylone, car, à la guerre, l’important est de saisir promptement l’occasion, il tenta de passer à gué le Gynde, alors fortement débordé : entreprise à peine sûre après que l’été s’est fait sentir, et l’a fait tomber au niveau le plus bas. Un des chevaux blancs qui d’ordinaire menaient le char royal fut entraîné par le courant, ce qui courrouça fortement Cyrus. Il jura que ce fleuve, assez hardi pour emporter les coursiers du grand roi, serait réduit au point que des femmes même pourraient le traverser et s’y promener à pied. Il employa là tous ses préparatifs de guerre, et persista dans son œuvre jusqu’à ce que, partagé en cent quatre-vingts canaux, divisés eux-mêmes en trois cent soixante ruisseaux, le fleuve, à force de saignées, laissât son lit entièrement à sec. Ainsi perdit-il et le temps, perte énorme dans les grandes entreprises, et l’ardeur du soldat brisée dans un travail stérile, et l’occasion de prendre au dépourvu l’ennemi, après lui avoir déclaré une guerre qu’il faisait à un fleuve.

XXII. Cette démence (car quel autre terme employer ?) a gagné aussi les Romains. Caligula détruisit, près d’Herculanum, une magnifique villa, parce que sa mère y avait été quelque temps détenue. Il ne fit par là que rendre cette disgrâce plus notoire. Tant que la villa fût debout, on passait devant sans la remarquer ; aujourd’hui on s’informe pourquoi elle est en ruine.

S’il faut méditer ces exemples pour les fuir, imitons, en revanche, la douceur et la modération d’hommes qui ne manquaient ni de raisons pour se mettre en colère, ni de pouvoir pour se venger. Qu’y avait-il de plus facile pour Antigone que d’envoyer au supplice deux sentinelles qui, accoudées à la tente royale, cédaient à l’attrait si périlleux et si général pourtant de médire du prince ? Antigone avait ouï tout ce qu’ils disaient, n’étant séparé des causeurs que par une simple toile. Il l’ébranla doucement et leur dit : « Éloignez-vous un peu ; le roi pourrait vous entendre. » Le même, dans une marche de nuit, entendant quelques-uns de ses soldats le maudire à outrance pour les avoir engagés dans un chemin fangeux et inextricable, s’approcha des plus embourbés, et lorsque, sans se faire connaître, il les eut aidés à sortir d’embarras : « Maintenant, leur dit-il, maudissez Antigone, qui vous a jetés par sa faute dans ce mauvais pas ; mais remerciez-le aussi de vous avoir tirés du bourbier. »

Il supportait avec autant de douceur les sarcasmes de ses ennemis que ceux de ses sujets. Au siége de je ne sais quelle bicoque, les Grecs qui la défendaient, se fiant sur la force de la place, bravaient les assaillants, faisaient mille plaisanteries sur la laideur d’Antigone, et riaient tantôt de sa petite taille, tantôt de son nez épaté. « Bon ! dit-il, je puis espérer, puisque j’ai Silène dans mon camp. » Quand il eut réduit ces railleurs par la famine, ceux des captifs qui étaient propres au service furent répartis dans ses cohortes et le reste vendu à l’encan, ce qu’il n’eût même pas fait, assura-t-il, si pour leur bien il n’eût fallu un maître à de si mauvaises langues. Le petit-fils de ce roi fut Alexandre[22], qui lançait sa pique contre ses convives, qui de ses deux amis cités tout à l’heure livra l’un à la fureur d’un lion et fut pour l’autre une bête féroce. Et de ces deux hommes, celui qu’il jeta au lion survécut.

XXIII. Alexandre ne tenait cet affreux penchant ni de son aïeul, ni même de son père. Car si Philippe eut quelque vertu, ce fut, entre autres, la patience à souffrir les injures, grand moyen politique pour maintenir un État. Démocharès, surnommé Parrhésiaste pour l’extrême impertinence de son langage, lui avait été député avec d’autres citoyens d’Athènes. Après avoir entendu l’ambassade avec bienveillance, le prince demanda ce qu’il pouvait faire qui fût agréable aux Athéniens : « Te pendre, » répliqua Démocharès. L’indignation des assistants se soulève à cette brutale réponse ; mais Philippe fut cesser les murmures et congédie ce Thersite sans lui faire le moindre mal : « Pour vous, dit-il aux autres députés, allez dire aux Athéniens que ceux qui parlent de la sorte sont bien plus intraitables que celui qui les entend sans les punir. »

Le divin Auguste a montré aussi, par beaucoup d’actes et de paroles mémorables, que la colère n’avait pas d’empire sur lui. L’historien Timagène(14) s’était permis sur l’empereur, sur l’impératrice et sur toute leur maison certains mots qui ne furent point perdus, car un trait piquant circule et vole de bouche en bouche d’autant plus vite qu’il est plus hardi. Souvent Auguste l’avertit de modérer sa langue ; comme il persistait, le palais lui fut interdit. Depuis, Timagène vieillit commensal d’Asinius Pollion ; et toute la ville se l’arrachait. L’exclusion du palais impérial ne lui ferma aucune autre porte. Plus tard il lut publiquement et brûla ses histoires manuscrites, sans faire grâce à son journal de la vie d’Auguste. Il se déclara l’ennemi de l’empereur ; nul ne redouta son amitié, nul ne vit en lui une victime frappée de la foudre et qu’il faut fuir : il y eut des bras qui s’ouvrirent pour cet homme tombant de si haut. César, je le répète, souffrit tout cela patiemment, sans même s’émouvoir de cet attentat à sa gloire et aux faits de son règne. Jamais il ne fit de reproches à l’hôte de son ennemi ; seulement il lui dit une fois : « Tu nourris un serpent. » Puis, comme celui-ci voulait s’excuser, il l’interrompit : « Que je ne gêne pas tes jouissances, mon cher Pollion, que je ne les gêne pas. » Et comme Pollion offrait, au premier ordre de César, de fermer sa maison à Timagène : « Crois-tu que je puisse le vouloir, reprit Auguste, moi qui vous ai réconciliés ? » En effet, Pollion avait été quelque temps brouillé avec Timagène, et son seul motif pour le revoir fut que César ne le voyait plus.

XXIV. Que chacun donc se dise, toutes les fois qu’on l’offense : « Suis-je plus puissant que Philippe ? on l’a pourtant outragé impunément. Ai-je plus d’autorité dans ma maison que le divin Auguste n’en avait sur le monde entier, Auguste qui se contenta de rompre avec son offenseur ? Pourquoi ferais-je expier à mon esclave par le fouet ou les fers une réponse faite d’un ton trop haut, un air de mutinerie, un murmure qui n’arrive pas jusqu’à moi ? Qui suis-je, pour que choquer mon oreille soit un crime ? Une foule d’hommes ont pardonné à leurs ennemis ; moi, je ne ferais pas grâce à un serviteur indolent, distrait ou causeur ? » Que l’enfant ait pour excuse son âge ; la femme, son sexe ; l’étranger, son indépendance ; le domestique, ses rapports familiers avec nous. Est-ce la première fois que tel te mécontente ? songe que de fois il t’a satisfait. T’a-t-il souvent et en d’autres cas offensé ? souffre encore ce que tu souffris si longtemps. Est-ce ton ami ? il l’a fait sans le vouloir. Ton ennemi ? c’était son rôle. Cédons à plus sage que nous, pardonnons à qui l’est trop peu ; pour tous enfin, disons-nous bien que les plus parfaits mortels ne laissent pas de faillir souvent ; qu’il n’est point de circonspection si mesurée qui parfois ne s’oublie ; point de tête si mûre, de personne si grave que l’occasion ne pousse à quelque vivacité ; point d’homme si peu porté à l’offense qui n’y tombe, en voulant l’éviter.

XXV. Si l’homme obscur se console dans ses maux à l’aspect de la chancelante fortune des grands ; si dans sa cabane celui-là pleure un fils avec moins d’amertume qui voit sortir de chez les rois mêmes des funérailles prématurées, ainsi devra souffrir avec plus de résignation quelques offenses, quelques mépris, quiconque se représentera qu’il n’est point de si haute puissance que l’injure ne vienne assaillir. Et puisque la sagesse aussi peut faillir, quelle erreur n’a son excuse ? Rappelons-nous combien notre jeunesse eut à se reprocher de devoirs mal remplis, de paroles peu retenues, d’excès de vin. Cet homme est en colère ? donnons-lui le temps de reconnaître ce qu’il a fait, il se corrigera lui-même ; qu’il soit enfin notre redevable[23], qu’est-il besoin de régler nos comptes avec lui ? Incontestablement il s’est détaché de la foule et élevé dans une sphère à part, l’homme qui répond aux attaques par le dédain : le propre de la vraie grandeur est de ne pas se sentir frappé. Ainsi aux aboiements de la meute le lion tourne lentement la tête ; ainsi un immense rocher brave les assauts de la vague impuissante. Qui ne s’irrite point demeure inébranlable à l’injure ; qui s’irrite n’a plus son assiette. Mais celui que je viens de placer plus haut que toutes les atteintes embrasse comme d’une étreinte invincible le souverain bien ; il répond et à l’homme et à la Fortune même ! Quoi que tu fasses, tu siéges trop bas pour troubler la sérénité de mon ciel ; la raison s’y oppose, et je lui ai livré la conduite de ma vie ; la colère me nuirait plus que l’injure, oui, plus que l’injure : je sais jusqu’où va l’une ; où m’entraînerait l’autre, je ne le sais pas. »

XXVI. « Je ne puis, dis-tu, m’y résigner : souffrir une injure est trop pénible. » Mensonge que cela : qui donc ne peut souffrir l’injure, s’il souffre le joug de la colère ? Ajoute qu’en agissant ainsi, tu supportes l’une et l’autre. Pourquoi tolères-tu les emportements d’un malade, et les propos d’un frénétique, et les coups d’un enfant ? C’est, n’est-ce pas, qu’ils te paraissent ne savoir ce qu’ils font(15). Qu’importe quelle misère morale nous aveugle ? L’aveuglement commun est l’excuse de tous. — Quoi ! l’offenseur sera impuni ? — Non ; quand tu le voudrais, il ne le sera pas. Car la plus grande, punition du mal, c’est de l’avoir fait ; et la plus rigoureuse vengeance, c’est d’être livré au supplice du repentir(16). Enfin il faut avoir égard à la condition des choses d’ici-bas pour en juger tous les accidents avec équité ; et ce serait juger bien mû que de reprocher aux individus les torts de l’espèce. Un teint noir ne singularise point l’homme en Éthiopie, non plus qu’une chevelure rousse et rassemblée en tresse ne messied au guerrier germain[24]. Tu ne trouveras étrange ou inconvenant chez personne ce qui est le cachet de sa race. Chacun des exemples que je cite n’a pour lui que l’habitude d’une contrée, d’un coin de la terre ; vois donc combien il est plus juste encore de faire grâce à des imperfections qui sont celles de l’humanité. Nous sommes tous inconsidérés et imprévoyants, tous irrésolus, portés à la plainte, ambitieux. Pourquoi déguiser sous des termes adoucis la plaie universelle ? nous sommes tous méchants. Oui, quoi qu’on blâme chez autrui, chacun le retrouve en son propre cœur(17). Pourquoi noter la pâleur de l’un, la maigreur de l’autre ? la peste est chez tous. Soyons donc entre nous plus tolérants : méchants, nous vivons parmi nos pareils. Une seule chose peut nous rendre la paix : c’est un traité d’indulgence mutuelle. Cet homme m’a offensé, et ma revanche est encore à venir ; mais un autre peut-être l’a été par toi, ou le sera un jour.

XXVII. Ne te juge pas sur l’heure présente, sur le jour actuel : interroge l’état habituel de ton âme ; quand tu n’aurais point commis le mal, tu peux le commettre. Combien il vaut mieux guérir la plaie de l’injure que de s’en venger ! La vengeance absorbe beaucoup de temps et nous expose à une foule d’offenses pour une seule qui nous pèse(18). La colère dure chez tous bien plus longtemps que l’injure ; n’est-il pas mille fois préférable de quitter le champ des disputés et de ne pas déchaîner vices contre vices ? Te semblerait-il sain d’esprit, celui qui rendrait à la mule un coup de pied, au chien un coup de dent ? « La brute, dis-tu, n’a pas la conscience de ce qui est mal. » Mais d’abord, quelle injustice qu’auprès de toi le titre d’homme soit un obstacle au pardon ! Ensuite, si tout ce qui n’est pas l’homme est sauvé de ta colère, grâce au manque de raison, mets donc sur la même ligne tout homme en qui la raison manque. Car qu’importe qu’il diffère d’ailleurs de la brute, si l’excuse de la brute dans tous les torts qu’elle cause est aussi la sienne, l’absence de discernement ? Il a fait une faute ? est-ce bien la première ? sera-ce la dernière ? Ne le crois pas quand il aurait dit : « Je n’y retomberai plus. » Il blessera encore et un autre le blessera et la vie entière tournera dans un cercle de fautes. Soyons doux avec les êtres qui le sont le moins.

Ce que l’on dit à la douleur peut très-efficacement se dire à la colère : Cessera-t-elle un jour, ou jamais ? Si elle doit cesser, n’aimeras-tu pas mieux la quitter, que d’attendre qu’elle te quitte ? Si la même préoccupation doit durer sans fin, vois à quelle guerre sans trêve tu te condamnes ! Quel état que celui d’un cœur incessamment gonflé de fiel(19) !

XXVIII. Et puis, à moins de bien attiser soi-même sa colère, de renouveler sans cesse les éléments qui la ravivent, d’elle-même elle se dissipera et chaque jour lui enlèvera de sa force. Ne vaut-il pas mieux qu’elle soit vaincue par toi que par elle-même ? Ta colère s’attaque à tel homme, puis à tel autre ; de tes esclaves elle retombe sur tes affranchis, de tes parents sur tes enfants, de tes connaissances sur des inconnus, car les motifs surabondent partout où le cœur n’intercède pas. La passion te précipitera d’ici là, de là plus loin, et, de nouveaux stimulants s’offrant à chaque pas, ce sera une rage continue. Eh ! malheureux, quand donc aimeras-tu ? Ô que de beaux jours perdus à mal faire ! Qu’il serait plus doux, dès à présent, de s’attacher des amis, d’apaiser ses ennemis, de servir l’État, de tourner ses soins vers ses affaires domestiques, au lieu d’épier péniblement ce que tu peux faire de mal à ton semblable, comment tu le blesseras dans sa dignité, son patrimoine ou sa personne, victoires que tu n’obtiendras point sans lutte ni péril, l’adversaire te fût-il inférieur en force(20) ? Te le livrât-on garrotté et voué à tous les supplices qu’il te plairait de lui infliger, souvent le lutteur qui frappe trop violemment se désarticule le bras, ou sent l’un de ses muscles fixé à la mâchoire qu’il a brisée. Combien la colère a fait de manchots et d’infirmes, lors même qu’elle ne trouvait qu’une matière passive ! D’ailleurs il n’est rien de si faible par nature qu’on puisse l’écraser sans risque : parfois l’extrême douleur ou le hasard rend le plus faible égal au plus fort. Et puis, presque tous les sujets qui nous fâchent ne sont-ils pas plutôt des contrariétés que des torts réels ? Il y a loin pourtant entre faire obstacle à ma volonté et ne pas la servir, entre me dépouiller et ne pas me donner. Et nous mettons sur la même ligne un vol ou un refus, une espérance détruite ou ajournée ; qu’on agisse contre nous ou pour soi, par amour pour un tiers ou par haine contre nous ! Pourtant certaines personnes ont pour s’opposer à nous des motifs, non-seulement légitimes, mais honorables. C’est un père qu’ils défendent, un frère, un oncle, un ami : eh bien, nous ne leur pardonnons pas de faire ce que nous les blâmerions de n’avoir pas fait ; bien plus, ce qui passe toute croyance, souvent nous applaudissons à l’acte, et nous blâmons l’auteur.

XXIX. Tel n’est point certes l’homme généreux et juste : il admire chez ses ennemis ceux qui furent les plus braves(21) et les plus dévoués pour le salut et la liberté de leur pays ; il demande au ciel des guerriers, des concitoyens qui leur ressemblent. Il est honteux de haïr qui l’on estime, et cent fois plus honteux de le haïr pour cela même qui lui mériterait la pitié, si, captif par exemple, et brusquement plongé dans la servitude, il garde quelque reste de son indépendance, et ne court pas assez prestement à de vils et pénibles offices ; si, alourdi par son loisir passé, il n’égale pas à la course le cheval ou le char du maître ; si, fatigué de veilles continues, il succombe au sommeil ; s’il répugne aux travaux rustiques, ou les aborde avec peu de courage, lui qui passe du service de la ville et de ses fêtes à un si dur labeur. Distinguons si c’est la force ou le vouloir qui manquent : nous absoudrons souvent, si nous jugeons avant de nous fâcher. Mais non ; c’est le premier élan qu’on suit : puis, malgré la puérilité de son emportement, on persiste, on ne veut pas sembler avoir pris feu sans cause, et, pour comble d’iniquité, la colère nous rend d’autant plus obstinés qu’elle est plus injuste. On la maintient, on l’exalte encore, comme si chez elle violence était preuve de justice. Qu’il est bien plus noble d’apprécier tout le vide, toute l’insignifiance de ses prétextes ! Ce que tu vois se produire chez la brute, tu le surprendras chez l’homme : un fantôme, un rien nous bouleverse.

XXX. La couleur rouge irrite le taureau ; l’aspic se dresse à la vue d’une ombre ; une étoffe blanche provoque la rage des ours et des lions. Tout être farouche et irascible par nature se trouble aux plus vaines apparences. Voilà ce qui arrive aux esprits inquiets et peu éclairés : ils se frappent de choses imaginaires, à tel point qui parfois ils taxent d’injures de modiques bienfaits ; et telle est la source la plus féconde ou du moins la plus amère de nos rancunes. Oui, l’on en veut aux gens qu’on chérit le plus, s’ils ont moins fait pour nous que nous ne l’avions espéré, moins qu’ils n’ont fait pour d’autres, tandis que dans les deux cas le remède est bien simple : il a plus accordé à un autre ? jouis de ton lot sans faire de comparaison ; il ne sera jamais heureux, celui que torture la vue d’un plus heureux que lui. J’ai moins que je n’attendais ? mais peut-être attendais-je plus que je ne devais. Voilà l’écueil qu’il faut surtout craindre : de là naissent des haines mortelles et capables des plus sacriléges attentats. Le divin Jules fut assassiné bien moins par des ennemis que par des amis, dont il n’avait point rassasié les prétentions irrassasiables. Il l’eût voulu sans doute ; car jamais homme n’usa plus libéralement de la victoire, dont il ne s’attribua rien que le droit d’en dispenser les fruits. Mais comment suffire à des exigences si démesurées, quand tous voulaient avoir tout ce qu’un seul pouvait posséder ? Voilà pourquoi César vit brandir autour de sa chaise curule les poignards de ses compagnons d’armes, de Tullius Cimber, naguère son plus forcené partisan, et de tant d’autres, qui avaient attendu la mort de Pompée pour se faire Pompéiens.

XXXI. La même cause fit tourner contre des rois les armes de leurs satellites, elle poussa leurs plus fidèles amis à comploter la mort de ceux pour lesquels et avant lesquels ils avaient fait vœu de mourir.

Nul n’est content de sa fortune quand il regarde celle d’autrui(22). De là notre colère contre les dieux mêmes, parce qu’un autre nous devance ; nous oublions combien sont derrière nous, pour envier à quelques-uns la masse d’envieux qui les presse et marche à leur suite[25]. Telle est pourtant notre importune avidité : en vain aurons-nous beaucoup reçu, on nous a fait tort de ce que nous pouvions recevoir au delà. « Il m’a donné la préture ; mais j’espérais le consulat. Il m’a donné les douze faisceaux ; mais il ne m’a pas fait consul ordinaire(23). Il a bien voulu que l’année fût datée de mon nom ; mais il ne m’appuie pas pour le sacerdoce. Il m’a agrégé au pontificat ; mais pourquoi dans un seul collége ? Rien ne manque à mes dignités, mais en quoi a-t-il grossi ma fortune ? Il m’a donné ce qu’il fallait bien qu’il donnât à quelqu’un : il n’y a rien mis du sien. » Remercie plutôt de ce que tu as obtenu ; attends le reste, et réjouis-toi de n’être pas encore comblé. C’est un plaisir encore de voir qu’il nous reste à espérer. Tu as vaincu tous tes rivaux ? sois heureux d’avoir la première place dans le cœur de ton ami. Beaucoup te surpassent-ils ? Vois combien plus marchent après toi que devant toi[26].

XXXII. Ton grand tort, veux-tu le savoir ? c’est d’établir des comptes inexacts, de priser trop haut ce que tu donnes, trop bas ce que tu reçois.

Divers motifs, selon les personnes, doivent nous détourner de la colère : ici ce sera la crainte, là le respect, ailleurs le dédain. Le bel exploit, n’est-ce pas, de faire jeter au cachot un malheureux esclave ! Pourquoi cette hâte de le frapper sur l’heure, de lui rompre tout d’abord les jambes ? Perdrons-nous donc ce droit fatal pour un peu de délai ? Laissons venir l’heure où ce soit nous qui donnions nos ordres : à présent la colère commande et nous fait parler ; qu’elle se dissipe, et nous verrons à proportionner la peine au délit. Car c’est en quoi surtout on s’égare : on recourt au glaive, aux derniers supplices ; on punit des fers, du cachot, de la faim, ce qui n’eût mérité qu’une correction légère. « Comment ! vas-tu dire, veux-tu que nous considérions tout ce qui nous blesse visiblement comme des bagatelles, des misères, des puérilités ? » Pour moi, ce que j’ai de mieux à te conseiller, c’est d’élever ton âme à une hauteur d’où tu verras dans toute leur petitesse, dans toute leur abjection ces faux biens, objets pour nous de tant de procès, de tant de courses, de tant de sueurs, et qui, pour quiconque a dans la pensée quelque grandeur et quelque noblesse, ne valent pas un regard.

C’est autour de l’argent que s’élèvent les plus fortes clameurs ; c’est l’argent qui fatigue nos forums, qui met aux prises les fils avec les pères, qui prépare les poisons, qui confie les glaives aux sicaires tout comme aux légions. Il est souillé de notre sang ; il remplit les nuits conjugales de bruyantes querelles, il envoie la foule assiéger les tribunaux des magistrats ; et si les rois massacrent et pillent, s’ils renversent des villes édifiées par le long travail des siècles, c’est pour aller chercher l’or et l’argent dans leurs cendres fumantes.

XXXIII. Jetons, je le veux bien, un coup d’œil sur l’obscur recoin où gisent ces trésors. Voilà la cause de ces cris de fureur, de ces yeux sortant de. leurs orbites, de ces hurlements de la chicane dans nos palais judiciaires, où des magistrats, évoqués de si loin, s’en viennent décider, entre deux cupidités, laquelle est plus fondée en droit. Et quand, non pas pour un trésor, mais pour une poignée de menu cuivre, pour un denier que réclame un esclave, ce vieillard qui va mourir sans héritier s’époumonne de colère ! Et quand, pour moins d’un millième pour cent, cet usurier-infirme, aux pieds distordus par la goutte qui ne lui a pas laissé de mains pour prêter serment, s’en va criant et poursuivant par mandataires, au fort même d’un accès, la rentrée de ses as !

En vain tu m’étalerais frappée en monnaie toute cette masse de métaux qu’on tire incessamment des mines[27], et tu produirais au jour tout ce qu’enfouit de trésors l’avarice qui rend à la terre ce qu’elle lui a mal à propos ravi, cet énorme entassement ne serait pas digne à mes yeux de faire sourciller le sage. Combien on devrait se rire de ce qui nous tire tant de larmes !

XXXIV. Voyons maintenant : parcours les autres causes de colère, le manger, le boire, et jusque dans ces choses des rivalités d’ambition, les recherches du costume, les mots piquants, les insultes, les attitudes peu respectueuses, les soupçons, l’indocilité d’une bête de somme, la paresse d’un esclave, l’interprétation maligne des propos d’autrui, qui ferait juger la parole comme un présent funeste de la nature. Crois-moi, ce sont choses légères qui nous fâchent si grièvement : les luttes et les querelles d’enfants n’ont pas de motifs plus frivoles. Dans tout ce que nous faisons avec une si triste gravité, rien de sérieux, rien de grand. Votre colère, encore une fois, votre folie vient de ce que vous faites trop grand cas de petites choses. « Tel a voulu m’enlever un héritage ; tel qui m’avait longtemps capté par l’espoir de son testament s’est fait mon accusateur ; tel a voulu séduire ma concubine. » Ce qui devait être un nœud d’amitié, la communauté de vouloir, devient un ferment de discorde et de haine.

XXXV. Un chemin étroit est une cause de rixes entre les passants ; dans une voie large et spacieuse toute une population circule sans se heurter. Les objets de vos convoitises, par leur exiguïté et parce qu’ils ne peuvent passer à l’un sans être ôtés à l’autre, excitent de même, chez tant de prétendants, et des combats et des disputes. Tu t’indignes qu’un esclave, qu’un affranchi, que ta femme, que ton client aient osé te répondre ; puis tu vas te plaindre qu’il n’y a plus de liberté dans l’État, toi qui l’as bannie de chez toi ! Qu’on ne réponde pas à tes questions, on est traité de rebelle. Ah ! qu’ils aient le droit de parler, et de se taire et de rire ! — Devant le maître ? dis-tu. — Non, devant le père de famille(24). Pourquoi ces cris, ces vociférations, ces fouets que tu demandes au milieu du repas ? Parce que tes esclaves ont parlé, parce que dans cette salle aussi pleine qu’un forum ne règne pas le silence d’un désert ? Ton oreille n’est-elle faite que pour entendre de molles harmonies de chants et des accords de sons mélodieusement filés ? Sois prêt à entendre le rire comme les pleurs, les compliments et les reproches, les bonnes et les fâcheuses nouvelles, la voix humaine aussi bien que les cris des animaux et les aboiements. Quelle misère de tressaillir au cri d’un esclave, au bruit d’une sonnette, d’une porte où l’on frappe ! Délicat comme tu l’es, il te faudra bien supporter les éclats du tonnerre.

Ce que je dis des oreilles, tu peux le rapporter aux yeux, non moins irritables ni moins dédaigneux, quand on les a mal disciplinés. Ils sont blessés d’une tache, d’un grain de poussière, d’une pièce d’argenterie qui n’est pas assez brillante, d’un métal qui ne reluit pas au soleil. Et ces mêmes yeux qui ne peuvent souffrir que des marbres à nuances variées et fraîchement polis, que des tables tachetées de mille veines, qui ne veulent chez nous que tapis de pied brodés d’or, se résignent très-bien à voir au dehors des ruelles raboteuses et inondées de boue, des passants la plupart salement vêtus, des murs de maisons rongés par le temps, croulants, inégaux.

XXXVI. Quelle est la cause qui fait qu’on ne s’offense pas en public de ce qui choque au logis ? L’imagination seule, au dehors calme et patiente, chez nous morose et grondeuse. Il faut apprendre à tous nos sens à se raffermir : la nature les a faits patients ; c’est à l’âme à ne les plus corrompre[28], et il faut tous les jours l’appeler à rendre compte. Ainsi faisait Sextius(25). La journée terminée, retiré dans sa chambre pour le repos de la nuit, il interrogeait son âme : « De quel défaut es-tu guérie, aujourd’hui ? Quel vice as-tu combattu ? En quoi es-tu devenue meilleure ? » La colère cessera ou se modérera[29], si elle sait que chaque jour elle doit paraître devant son juge. Quoi de plus beau que cette habitude de faire l’enquête de toute sa journée ! Quel sommeil que celui qui succède à cet examen de conscience ! Qu’il est calme, profond et libre, lorsque l’âme a reçu sa portion d’éloge ou de blâme, et que, surveillante d’elle-même, elle a, comme un censeur secret, informé sur sa propre conduite ! J’exerce cette magistrature et me cite chaque jour à mon tribunal ; quand la lumière a disparu de ma chambre et que ma femme, qui sait mon usage, respecte mon silence par le sien, je fais à part moi l’inspection de toute ma journée et reviens pour les peser sur mes actes et mes paroles. Je ne me déguise rien, je n’omets rien. Quelle est celle de mes fautes que je craindrais d’envisager, quand je puis dire : « Tâche de ne plus faire cela ; pour le présent, je te pardonne. Dans telle discussion tu as mis trop d’âpreté : ne va plus désormais te commettre avec l’ignorance ; ils ne veulent point apprendre, ceux qui n’ont jamais appris. Tu as donné tel avertissement plus librement qu’il ne convenait, et tu n’as pas corrigé, mais choqué : songe moins une autre fois si ce que tu dis est vrai, que si l’homme à qui tu le dis souffre la vérité. »

XXXVII. L’homme de bien aime qu’on le reprenne ; les plus méchants sont ceux que la censure effarouche le plus. Quelques saillies dans un festin, quelques traits lancés pour te piquer au vif ont-ils porté coup ? souviens-toi d’éviter ces repas où se trouvent des gens de toute espèce : la licence est plus effrénée après le vin ; il ôte toute retenue, même aux plus sobres. Tu as vu ton ami s’indigner contre le portier de quelque avocat ou de quelque riche, pour n’avoir pas été reçu ; et toi-même as pris feu pour lui contre le dernier des esclaves. Te fâcherais-tu donc contre un dogue enchaîné dans sa loge ? Encore, quand il a bien aboyé, s’apaise-t-il au morceau qu’on lui jette. Passe au large, et ne fais qu’en rire. Ce misérable se croit quelque chose parce qu’il garde un seuil qu’assiége la foule des plaideurs ; et l’homme qui repose au dedans, son heureux et fortuné maître, regarde comme l’enseigne de la richesse et de la puissance d’avoir une porte difficile à franchir ; il oublie que celle d’une prison l’est bien plus. Attends-toi à des contrariétés sans nombre qu’il faut essuyer. Est-on surpris d’avoir froid en hiver, d’éprouver en mer des nausées, sur un chemin des cahots ? L’âme est forte contre les disgrâces quand elle y arrive préparée. Placé à table en un lieu trop modeste, te voilà outré contre l’hôte, contre l’esclave qui fait l’appel des convives, et contre le préféré. Insensé ! que t’importe quelle partie du lit ton corps va fouler ? ton plus ou moins de mérite dépend-il d’un coussin ? Tu as vu de mauvais œil quelqu’un qui avait mal parlé de ton esprit. C’est ta loi : l’accepterais-tu ? À ce compte Ennius, dont tu n’es point charmé, devrait te haïr, et Hortensius se déclarer ton ennemi, et Cicéron t’en vouloir, si tu te moquais de ses vers.

XXXVIII. Es-tu candidat ? sois assez juste pour ne pas te plaindre des suffrages. On fa fait un outrage : t’a-t-on fait pis qu’à Diogène, philosophe stoïcien ? Au moment même où il dissertait sur la colère, un jeune insolent cracha sur lui ; il reçut cet affront avec la douceur d’un sage et dit : « Je ne me fâche pas ; je suis toutefois en doute si je dois me fâcher. » Notre Caton répondit mieux : un jour qu’il plaidait, Lentulus(26), de violente et factieuse mémoire, lui cracha au milieu du front de la manière la plus dégoûtante ; Caton s’essuya en disant : « Je suis prêt à témoigner qu’ils se trompent bien, ceux qui prétendent que tu ne saurais[30] cracher une injure. »

XXXIX. J’aurai bien rempli une portion de ma tâche, Novatus ; j’aurai pacifié l’âme, si je lui ai appris à ne pas sentir la colère, ou à s’y montrer supérieure. Passons aux moyens d’adoucir ce vice chez les autres ; car nous ne voulons pas seulement être guéris, mais guérir. Nous n’aurons garde de vouloir calmer par des discours ses premiers transports toujours aveugles et privés de sens : donnons-lui du temps ; les remèdes ne servent que dans l’intervalle des accès. Nous ne toucherons pas à l’œil au fort de la fluxion (l’inflammation deviendrait plus intense), ni aux autres maux dans les moments de crise. Les affections naissantes se traitent par le repos. « L’insignifiant remède que le tien ! vas-tu dire ; il apaise le mal quand le mal cesse de lui-même ! » D’abord il le fait cesser plus vite ; ensuite il prévient les rechutes ; et cette violence même qu’on n’oserait tenter de calmer, on la trompe. On éloigne tous les instruments de vengeance ; on feint soi-même la colère, afin qu’en apparence auxiliaire et associé à ses ressentiments on ait plus de crédit dans ses conseils ; on imagine des retards ; sous prétexte de les vouloir plus fortes, on diffère les représailles qui sont sous la main ; on épuise tout pour donner quelque relâche à la fureur. Si sa véhémence est trop grande, on la fera reculer sous l’impression de la honte ou de la crainte ; moins vive, on l’amusera de propos agréables ou de nouvelles, on la distraira par la curiosité. Un médecin, dit-on, ayant à guérir la fille d’un roi, et ne le pouvant sans employer le fer, glissa une lancette sous l’éponge dont il pressait légèrement la mamelle gonflée. La jeune fille se fût refusée à l’incision, s’il n’en eût masqué les approches ; la douleur était la même : mais imprévue, elle fut mieux supportée.

XL. Il est des maux qu’il faut tromper pour les guérir(27). Tu diras à tel homme : « Prends garde que ton courroux ne fasse jouir tes ennemis. » À tel autre : « Ce renom de magnanimité, de force d’âme que presque tous te donnent, tu risques de le perdre. Je m’indigne certes comme toi, et mon ressentiment ne connaît pas de bornes ; mais il faut attendre le moment : tu seras vengé. Concentre bien tes déplaisirs ; quand tu seras en mesure, tu feras payer aussi l’arriéré. »

Mais gourmander la colère et la heurter de front, c’est l’exaspérer. Il faut la prendre par mille biais et par la douceur, à moins d’être un personnage assez important pour la briser d’autorité, comme fit le divin Auguste, un jour qu’il soupait chez Vedius Pollion. L’un des esclaves avait cassé un vase de cristal. Vedius le fait saisir et le condamne à un genre de mort assez extraordinaire : c’était d’être jeté aux énormes murènes qui peuplaient son vivier. Qui n’eût cru qu’il nourrissait de ces poissons par luxe ? c’était par cruauté. Le malheureux s’échappe des mains de ses bourreaux, se réfugie aux pieds de César, et demande pour toute grâce de périr autrement, et que les bêtes ne le mangent point. César s’émut d’une si étrange barbarie : il affranchit l’esclave, fit briser sous ses yeux tous les cristaux et combler le vivier. Le souverain devait ainsi corriger un ami : c’était bien user de sa puissance. « Du sein d’un banquet tu fais traîner à la mort et déchirer des hommes par des supplices d’un genre inouï ! Pour un vase brisé, les entrailles d’un homme seront mises en pièces ! Tu auras l’audace d’ordonner une exécution aux lieux où est César !(28)

XLI. Es-tu assez puissant pour foudroyer la colère du haut de ta supériorité ? Traite-la sans pitié, mais seulement quand elle est, comme je viens de la montrer, féroce, impitoyable, sanguinaire : elle est alors incurable, si elle ne craint plus puissant qu’elle….

Donnons la paix à notre âme ; or ce qui la lui donne c’est la constante méditation des préceptes de la sagesse, et la pratique du bien, et la pensée vouée tout entière à l’unique passion de l’honnête ! C’est à nos consciences qu’il faut satisfaire, sans travailler en rien pour la renommée : acceptons-la, fût-elle mauvaise, pourvu que nous la méritions bonne. « Mais la foule admire tout acte énergique, et l’audace est en honneur : le calme passe, pour apathie. » Au premier aspect peut-être ; mais dès qu’une vie toujours égale a prouvé que ce n’est pas indolence, mais paix de l’âme, ce même peuple vous rend son estime et sa vénération.

Elle n’a donc rien d’utile en soi, cette passion, cette farouche ennemie : qu’apporte-t-elle au contraire ? tous les fléaux, le fer, les feux ; foulant aux pieds toute pudeur, elle a souillé ses mains de carnage, dispersé les membres de ses enfants. Il n’est rien que respectent ses attentats ; sans souci de la gloire, sans crainte de l’infamie, inguérissable dès qu’elle s’est endurcie jusqu’à la haine.

XLII. Préservons-nous d’un tel poison, purgeons-en notre âme, extirpons jusqu’aux racines de vices qui, si faibles qu’ils soient, sur quelque point qu’ils percent, renaîtraient toujours ; et n’essayons pas de tempérer la colère : bannissons-la tout à fait ; car de quel tempérament une chose mauvaise est-elle capable ? Or nous réussirons, pourvu que nous fassions effort. Et rien n’y aidera mieux que la pensée que nous sommes mortels(29). Que chacun se dise, comme il le dirait à tout autre : « Que sert d’assigner à tes rancunes une éternité qui ne t’appartient pas et de dissiper ainsi ta courte existence(30) ? Ces jours que tu peux dépenser en honnêtes distractions, que sert de les faire tourner aux souffrances et au désespoir d’autrui ? » Ils n’admettent point un tel gaspillage ; nul n’en a assez pour en perdre. Pourquoi courir aux combats, appeler sur nous les périls de la lutte ? Pourquoi, oublieux de notre faiblesse, vouer d’immenses haines à nos semblables et nous dresser, nous si fragiles, contre leur fragilité(31) ? Tout à l’heure ces inimitiés que nourrissent nos cœurs implacables, une fièvre, une maladie quelconque en rompra le cours ; tout à l’heure, terrible médiatrice, la mort séparera le couple acharné » À quoi bon ces violents éclats, cette vie de discorde et de trouble ? Le destin plane sur nos têtes et nous compte ces heures perdues, et de plus en plus se rapproche. Le jour que tu destines à la fin tragique d’un ennemi, peut-être est voisin de la tienne.

XLIII. Que n’es-tu plutôt avare de ces jours bornés ? Fais plutôt qu’ils soient doux et à toi-même et aux autres ; vivant, mérite leur amour, et leurs regrets quand tu ne seras plus. Cet homme agit à ton égard avec trop de hauteur, et tu veux le renverser ? Cet autre t’assaille de ses invectives : tout vil et méprisé qu’il est, il choque, il importune quiconque lui est supérieur, et tu prétends l’effrayer de ta puissance ? Ton esclave comme ton maître, ton grand patron comme ton client soulèvent ton courroux ; patiente quelque temps : voici venir la mort qui nous fera tous égaux.

Souvent, dans les matinées de l’amphithéâtre, nous rions, tranquilles spectateurs, au combat d’un ours et d’un taureau enchaînés ensemble, qui, après s’être tourmentés l’un l’autre, tombent sous le bras qui leur garde le dernier coup. Ainsi fait l’homme : chacun harcèle son compagnon de chaîne ; et vainqueur comme vaincu, est, pour ce matin même, destiné à périr(32). Ah ! que plutôt le peu de temps qui nous reste s’écoule paisible et inoffensif : que nul ne jette sur notre cadavre un regard de haine ! Plus d’une querelle a cessé aux cris d’alerte qu’excitait un incendie voisin ; et l’apparition d’une bête féroce termine la lutte du voyageur et du brigand. On n’a pas le loisir de combattre un moindre mal, en présence d’une terreur plus grande. Qu’avons-nous affaire de combats et d’embûches ? Ta colère peut-elle souhaiter à un ennemi rien de plus que la mort ? Demeure en paix : il mourra bien sans toi ; tu perds ta peine à vouloir faire ce qui arrivera. « Je ne veux pas, dis-tu, précisément le tuer, mais l’exiler, mais le punir dans son honneur ou dans ses biens. » Je t’excuserai plutôt de souhaiter une blessure à ton ennemi qu’une misérable égratignure[31], ce qui serait d’une âme non-seulement méchante, mais petite. Au surplus, que tu lui réserves le dernier supplice ou des peines plus légères, combien peu dureront ses tourments et la joie impie que tu en recueilleras ! Notre vie ne s’exhale-t-elle pas à mesure que nous respirons(33) ? Tant que nous sommes parmi les humains, sacrifions à l’humanité ; ne soyons pour personne un objet de crainte ou de péril : injustices, dommages, apostrophes injurieuses, tracasseries, méprisons tout cela, et soyons assez grands pour souffrir ces désagréments d’un jour. Nous n’aurons pas regardé derrière nous, et, comme on dit, tourné la tête, que la mort sera là.



NOTES
SUR LE TRAITÉ DE LA COLÈRE.

LIVRE I.

1. Novatus. Celui des frères de Sénèque qui, par suite d’adoption, prit le nom de Junius Gallio, et au tribunal duquel saint Paul fut amené par les Juifs.

2. Voir liv. II, xxxvi. Ruat vel in me, dummodo in fratrem ruat. (Senec. Thyest v. 190).

Tombe sur moi le ciel pourvu que je me venge !
Il est beau de mourir après ses ennemis. (Corneille. Rodog. V, sc. i.)
Felix jacet, quicumque quos odit premit. (Senec. Hercul. Œteus.)
Et qui tue en mourant doit mourir satisfait. (Rotrou.)

3. Μανίαν ὀλιγοχρόνιον (Manian oligochronion). Themistius. Tratum ab insano non nisi tempore distare. Cato major. Ira furor brevis est. Horat.

4. Imité par saint Basile dans son homélie sur le même sujet.

5. Allusion au prêteur Asellio, tué au temple de Castor par les usuriers contre lesquels il avait porté de sévères édits.

6. Le tigre déchire sa proie et dort…. (Génie du Christianisme, sur la Conscience.)

7. Voir Cic. Tusculan., IV, xviii.

8. « Toutes les passions sont sœurs : une seule suffit pour en exciter mille ; et les combattre l’une par l’autre n’est qu’un moyen de rendre le cœur plus sensible à toutes. Le seul instrument qui sert à les purger c’est la raison. » (Rousseau, sur les Spectacles.)

9. La valeur n’est valeur qu’autant qu’elle est tranquille. (Piron, Métromanie, acte III, scène ix.)

« La vaillance n’a pas besoin de cholère, parce qu’elle est trempée de raison et de jugement, là où l’ire et la fureur sont fragiles, pourries et aisées à briser. C’est pourquoy les Lacédémoniens ostent avecque le son des fleustes la cholère à leurs gens, quand ils vont combattre, et devant le combat ils sacrifient aux Muses, à cette fin que la raison leur demeure. » (Plutarq., de la Cholère, trad. d’Amyot.)

10. Les Romains faisaient grand usage d’eau chaude dans leurs repas, et la buvaient soit pure, soit mêlée avec du vin et du miel.

11. C’est le mot du Christ : Pardonnez-leur, mon père, ils ne savent ce qu’ils font. Voir aussi Sénèque, des Bienfaits, V, XVII ; et Platon, des Lois, V.

12. « Double poids et double mesure sont deux choses abominables devant Dieu. Quel homme peut dire : « Mon cœur est pur, je suis net du péché ? » (Prov. de Salomon.)

13. « Si nous disons que nous n’avons point de péché, nous nous trompons nous-mêmes, et la vérité n’est pas en nous. » (Saint Jean, Ép. I, VIII.)

14. Plusieurs de ceux qui avaient conspiré la mort de Néron, dit Suétone, s’en vantaient même auprès de lui en disant qu’ils ne pouvaient mieux servir un homme souillé de tous les forfaits qu’en lui donnant la mort. (Voir aussi Dion, LXII, XXIV. Tacite, Ann., XV, LXVIII et surtout Sénèque, des Bienfaits, VII, XX.)

15. Voir un parallèle semblable dans Pope, Essai sur l’homme, II, II. Cf. Cicér., des Devoirs, I, XXV.

16. Philosophe péripatéticien, né à Rhodes, vécut sous Ptolémée Philadelphe, vers la 127e olympiade, an 272 avant Jésus-Christ. Souvent cité par Plutarque, Traité de la Colère. Tous ses ouvrages sont perdus.

17. Eripere telum, non dare, irato decet. (P. Syrus.)

18. Ce mot est mis dans la bouche d’Atrée par le poëte tragique Accius, né l’an de Rome 584, mort après les proscriptions de Sylla. « Quand c’est Atrée qui dit cela, observe Cicéron, on applaudit, car le mot est digne du personnage ; comme cet autre vers :

Oui, le père aux enfants servira de tombeau, »
(Des Devoirs, I, XVIII.)

Heureux ou malheureux, il suffit qu’on me craigne.
(Racine, Britannicus.)

19. Un esprit corrompu ne fut jamais sublime.

(Voltaire, épître LXXXV.)

La gloire ne peut être où la vertu n’est pas.
(Lamartine à Byron.)


Et voir Suét., Caligula, XXII.

20. Voir la lettre XXXII. Et Pline : In tecta jam silvæ scandunt. Hist., XV, xiv. Et Sénèque le père, Controv., ix : « Ces forêts plantées sur nos maisons qu’elles pourrissent : ombre et fumée plutôt que verdure ! »

LIVRE II.

1. Voir des Bienfaits, IV, xvii, et Lettre xcvii ; et Cic., de Finib., V, xxii ; et surtout Balzac, le Prince, chap. xxi.

2. Ptolémée Dionysius, roi d’Égypte, qui, par le conseil de ses deux ministres, Achillas et Théodote, fit trancher la tête à Pompée. Ce roi avait à peine douze ans.

3.

Mais qu’entend-il ? Le tambour qui résonne :
Le sang remonte à son front qui grisonne ;
Le vieux coursier a senti l’aiguillon.

(Béranger.)

4. Lacune. Voir Louis Racine développant ces mêmes idées dans son épître i, sur l’âme des bêtes.

5. Voir le Loisir du sage, au début, et les Lettres vii et xxxix. « L’amphithéâtre est le temple de tous les démons ; là siégent autant d’esprits immondes qu’il peut tenir d’hommes ; le théâtre est le repaire tout spécial de l’impudicité. » (Tertull., de Spect., xii.)

6. Voir des Bienfaits, VI, xxxviii.

7. Voir Horace, viie Épod. ; Boileau, Sat. VIII, et J. B. Rousseau, liv. II, ode xvi, et Télémaq., liv. XVII.

8. Le consul M. Aquilius, pour réduire les villes d’Asie, fit empoisonner les canaux des fontaines. (Florus, II, xx.)

9. Le Forum romanum construit, dit-on, par Romulus, entre le Capitole et le mont Palatin ; celui que Jules César bâtit après la bataille de Pharsale, et celui d’Auguste. Un quatrième fut bâti par Trajan.

10. Quidquid multis peccatur, inultum est. (Luc., Pharsal., V, vers 260.) Voir saint Augustin, Ép. lxiv.

Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure,
Comme vices unis à l’humaine nature ;
Et mon esprit enfin n’est pas plus offensé
De voir un homme fourbe, injuste, intéressé,
Que de voir des vautours affamés de carnage,
Des singes malfaisants et des loups pleins de rage.

(Molière, Misant., sc. I.)

12. Même pensée au chap. xvi du liv. I, et au traité de la Clémence, I, xi et xxx, et dans la tragédie d’Œdipe :

Timet timentes : metus in auctorem redit.

(Acte III, sc. i.)

Je vois de quels efforts vos sens sont combattus,
Mais les difficultés sont le champ des vertus ;
Avec un peu de peine on achète la gloire :
Qui veut vaincre est déjà bien près de la victoire :
Se faisant violence on s’est bientôt dompté,
Et rien n’est tant à nous que notre volonté.

(Rotrou, Venceslas.)

14. Maxime prise par Rousseau pour l’épigraphe de son Émile.

15. « Mais si peut-on y arriver, qui en sçait l’adresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux-fleurantes, plaisamment et d’une pante facile et polie. » (Montaigne, I, xxv. Marc-Antoine, V, ix.)

16. « On a dit en latin qu’il coûte moins cher de haïr que d’aimer.… » (La Bruyère, Du Cœur.)

17. « Il en coûte plus pour nourrir un vice que pour élever deux enfants. » (Franklin.)

18. « Ay-je besoing de cholère et d’inflammation, je l’emprunte et je m’en masque. » (Montaigne, III, x.)

19. « Les hommes ne sont tout ce qu’ils peuvent être que dans les climats tempérés. » (Rousseau, Émile, liv. I. Voir la Théorie des climats de Montesquieu, Esprit des lois, liv. xiv.)

20. Vinum et adolescentia, duplex incendium voluptatis. Quid oleum flammæ adjicimus ? (Saint Jêrôm., ad Eustoch.) Voir pour ces chap. xx, xxi et xxii, Quintilien, liv. III, et Rousseau, dans Émile, I, II, où se trouve plus d’un emprunt fait à Sénèque.

21. « Le feu s’embrase dans la forêt selon qu’il y a de bois : la colère de l’homme s’allume à l’égal de son pouvoir, et croît à proportion qu’il a plus de bien. » (Ecclesiast., xxviii, 12.)

22. De ce trait d’Alexandre, et des belles, mais simples réflexions de Sénèque, Rousseau a fait une tirade déclamatoire. (Émile, livre II.)

23. Voir le chap. iv de Montaigne, liv. I.

24. Voir des Bienfaits, VI, xxiii ; Montaigne, II, xii ; Voltaire, Sixième discours en vers, et Mme de Sévigné, lettre du 2 janvier 1681. Ailleurs pourtant Sénèque croit à l’influence des astres sur nos destinées.

25. La Fontaine, fable de la Besace :

Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
Et celle de devant pour les défauts d’autrui.

26. « De ce mesme papier où il vient d’escrire l’arrest de condamnation contre un adultère, le juge en desrobbe un lopin pour en faire un poulet à la femme de son compaignon. » (Montaigne, III, ix.)

27. On connaît les beaux vers de La Fontaine sur Fouquet :

Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles, etc.

« Lorsqu’ils auront dit paix et sécurité, alors une soudaine ruine viendra. » (Saint Paul.)

28. Turpe erit ingenium mitius esse feris. (Ovid., Amor., Él. x.)

29. Prodigio par est cum nobilitate senectus. (Juvén., V, 4.)

30. Ceci rappelle le mot du duc d’Orléans, régent : Un parfait courtisan n’a ni humeur, ni honneur.


Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
Ni de fausses couleurs se déguiser le front,
Loin de l’aspect des rois qu’il s’écarte, qu’il fuie.

(Racine, Esther, act. III, sc. i.)

Tel repousse aujourd’hui la misère importune,
Qui tombera demain dans la même infortune.
Il est beau de prévoir ces retours dangereux
Et d’être bienfaisant alors qu’on est heureux.

(La Harpe, Philoctète.)

32. Cet homme se déchaîne contre toi ; toi, provoque-le par tes bienfaits. Voilà bien ce précepte chrétien, rends le bien pour le mal, qu’on reproche à la philosophie païenne de n’avoir pas connu.

33. Et qui non jugulat, victor abire solet. (Pétrone.)


Le vainqueur doit rougir en ce combat honteux ;
Et les premiers vaincus sont les plus généreux.

(Racine, Frères ennemis.)

34. Philosophe romain, qui renouvela la doctrine de Pythagore. Voir lettres de Sénèque, lix, LXIV. Ses maximes furent adoptées par quelques chrétiens. Rufin, prêtre d’Aquilée, les traduisit en latin, et, trompé sans doute par la ressemblance du nom les attribua mal à propos au pape Sixte II.

35. Voir sur cet emploi du miroir, et sur Minerve jouant de la flûte, Ovid., Art d’aimer, III, vers 503 ; Plutarque, de la Colère ; Machiavel, même sujet, et saint Chrysostome, homélie vi, in Joan. Cette recette du miroir est mise en pratique par Shakspeare dans sa comédie de la Méchante Femme.

LIVRE III.

1. Mensuraque juris vis erat. (Lucain, liv. I.) Jusque datum sceleri. (Id., ibid.) Omne jus in validioribus esse. (Sallust.)

2. Tout ce passage rappelle le tableau animé que fait l’historien Florus des procédés violents des Tarentins envers les ambassadeurs de Rome.

3.  Per ferrum, tanti securus vulneris, exit.

(Lucain, I, vers 212.)

4. « Le mépris fait tomber les injures ; qui s’en irrite semble s’y reconnaître. » (Tacite.)

5. Encore Lucain, neveu et souvent imitateur de Sénèque :

Nubet excedit Olympus,
Pacem summa tenent….                    (Liv. II, vers 271.)

6. « Archytas, irrité contre la nonchalance de ses valets, ne leur feit austre chose sinon qu’il leur dict en s’en allant : Bien vous prend de ce que je suis courroucé. » (Plutarq. Délais de la justice divine.)

7. Voir Hérodote. III, xxiv et xxxv.

8. Le même Hérodote, I, cviii, raconte que le courroux d’Astyage venait de ce que Harpage avait sauvé les jours de Cyrus qu’il avait eu ordre de faire périr à sa naissance, Cyrus, petit-fils d’Astyage. Voir aussi Justin, I, iv.

9. L’histoire des Persans modernes offre souvent de pareils actes et de pareilles réponses (Voyages de Chardin et Tavernier. Voir aussi l’Histoire d’Edgar, roi d’Angleterre.)

10. En effet, Harpage se vengea en prenant le parti de Cyrus, qu’il invita à venir détrôner Astyage.

11. Factusque pœna sua monstrum, misericordiam quoque amiserat. Tacite semble s’être souvenu de ce passage en décrivant la mort de Vitellius : Deformitas exitus misericordiam abstulerat.

12. Neveu du grand Marius. Étant préteur, d’accord avec les tribuns du peuple, il publia seul, à l’insu et contre le gré de ses collègues, un édit qui fixait l’intérêt de l’argent, très-arbitraire dans ces temps de troubles. De là la reconnaissance du peuple.

13. L’énergique finale de cette phrase est reproduite par Tacite, Vie d’Agricola, XLV : « Néron du moins détourna les yeux ; il commanda des meurtres et ne s’en fit pas un spectacle (le mot n’est pas complètement vrai) ; le plus grand de nos supplices, sous Domitien, était de le voir et d’en être vus. »

14. Voir la lettre xci de Sénèque, et Quintil. X, i. « Prisonnier de guerre, puis cuisinier, de cuisinier porteur de litière, et de là assez heureux pour s’élever jusqu’à l’amitié de l’empereur, il fut si indifférent à l’une et à l’autre fortune, à son présent comme à son passé, que le prince, irrité contre lui pour plusieurs motifs, lui ayant interdit son palais, Timagène brûla, son histoire d’Auguste, comme pour lui refuser, par représailles, l’hommage de son talent. Parleur habile, diseur de bons mots souvent blessants, mais élégamment tournés. » (Sénèque le père, Controvers., xxxiv, trad. inédite.)

15. Voir liv. I, not. 11.

Je laisse à tes remords le soin de ma vengeance.

(La Fosse, tragédie de Manlius.)

Voir lettre LXXXI, ad finem.

17. « J’ai trouvé tout cela dans mon cœur, » disait Massillon à ceux qui s’étonnaient qu’il eût si bien peint les vices de la cour.

À ses propres auteurs la vengeance est fatale.
Elle amène après elle une suite infernale
De remords, de fureurs, dont les tristes effets
Rendent les mieux vengés les plus mal satisfaits.

(Gombauld, tragédie des Danaïdes.)

19. Tout ce passage semble avoir inspiré Massillon dans son sermon du Pardon des offenses.

20. Voir Sénèq., Hercul. furens, vers 735 et suiv.

Inque suis amat hoc Cæsar, in hoste probat.

(Ovid., Trist.)

C’est le mot de Napoléon : Honneur au courage malheureux !

Aliena nobis, nostra plus aliis placent.

(Terent., Phorm., I, iii.)

23. César, et Auguste après lui, avaient institué deux sortes de consuls : les uns ordinaires, élus aux calendes de janvier, donnaient leurs noms à l’année ; les autres substitués, étaient créés dans le cours de l’année. (Voir l’Apokolokyntose de Sénèque, ix.)

24. Voir plus haut, chap. xxiv, et surtout l’admirable lettre XLVII, où Sénèque recommande, comme eût fait un chrétien, la douceur envers les esclaves.

25. Voir les vers dorés de Pythagore. Ainsi faisait Caton le censeur. (Cic., de Senect., xxxvi, et Horace, liv. I, s. iv.) Tout ce passage est ingénieusement imité par Ausone, Idyll. xii, et Ducis, Épître à mon chevet.

26. Probablement Lentulus Sura, consul, puis chassé du sénat à cause de ses vices, préteur depuis, enfin, complice de Catilina, et condamné et incarcéré dans la prison du sénat.

Un malade obstiné meurt si l’on ne l’abuse.
Les remèdes qu’on craint plaisent après l’effet,
Et quelquefois il faut cacher même un bienfait.

(Laure, tragédie de Rotrou, act. II, sc. ii.)

28. Le même trait est cité, Traité de la Clémence, I, xviii : « Auguste était en veine de bonté ce jour-là, ce qui ne lui arrivait pas toujours ; car il avait fait crucifier un de ses esclaves pour avoir mis en broche et mangé une caille qui, dans les combats de ces petits animaux, battait toutes les autres et s’était jusqu’alors trouvée invincible. » (Plutarq., Apopht. Rom., X.)

Mortel, ne garde pas une haine immortelle.

(Vers attribué par Aristote à Ménandre.)

30. L’homme, dans une vie si courte et si remplie de labeurs et de misères, place encore de la colère contre l’homme. » (Eccles., xxviii.)

    Pourquoi combattre, et pourquoi conquérir ?
La terre est un sépulcre, et la gloire est un rêve
Patience, Ô mortels ! et remettez le glaive ;
Un jour encor ! tout va mourir.

(Lamartine, Recueillem. poétiq., xi.)

Jusques à quand, mortels farouches,
Vivrons-nous de haine et d’aigreur ?…
Implacable dans ma colère,
Je m’applaudis de la misère
De mon ennemi terrassé ;
Il se relève, je succombe,
Et moi-même à ses pieds je tombe
Frappé du trait que j’ai lancé.

(Pompignan.)

Je crois voir des forçats dans un cachot funeste,
Se pouvant secourir, l’un sur l’autre acharnés,
combattre avec les fers dont ils sont enchaînés.

(Voltaire, Disc. en vers.)

Mon être à chaque souffle exhale un peu de soi ;
Chaque parole emporte un lambeau de ma vie.

(Lamartine, Harmon. xi, liv. IV.)

  1. Ovid. Métam., VII, 545.
  2. Iliade, XXIII, 724.
  3. Comme Fickert, je lis : tactus et non ictus, d’après les meilleurs manuscrits.
  4. Il fut condamné sous Auguste, V. Tacit., Ann. III, 68.
  5. Ovide, Métam.,I, 144.
  6. Je lis avec deux mss. de Fickert : omnium more. Leçon vulg. : omnium humore.
  7. Je lis, d’après Muret et deux manusc., quidam sicci. Lem. : Saucii.
  8. Lire comme Pincianus : et a contumelia non. Lemaire : et talio non.
  9. Je lis, avec un ancien manusc., Romanus pater, et non : Trojanum patrem.
  10. Je lis avec Gronovius : si utrinqat concurritur, ille est.
  11. Au lieu de verecundi habuit, qui répète verecundiam mis deux lignes plus haut, je proposerai ce verendi, même sens plus fortement nuancé.
  12. Plusieurs manusc., in proximo, préférable à in proximos.
  13. Je lis avec J. Lipse et quelques manusc., obnixo, plutôt que obnoxio.
  14. Voy. de la Tranquillité de l’âme, vii.
  15. Je préfère dicax à dives que portent peu de manusc.
  16. Voy. Montaigne, II, 31.
  17. Voy. Massillon : Du pardon des offenses.
  18. Voy. livre II, xxviii ; et Lettre xvii.
  19. Je lis, d’après un manusc. : si nihil egerit…. apparebit jam, et non : si nihil erit…. apparebit tamen….
  20. Voy. livre II, 33, et Ovid. Amor. I, Éleg. 2.
  21. Je lis ingentem au lieu d'ingens. D’autres manusc. : inquies.
  22. Il y a oubli, ou corruption de texte. L’aïeul d’Alexandre était Amyntas.
  23. Je lis debeat pœnas, et non dabit que portent Lemaire et quelques manuscrits.
  24. Je lis, avec le manusc. Gronovius : nec… apud Germanos virum dedecet, au lieu de : utrumque decet. Juvénal a imité tout ce passage, Sat. XIII.
  25. Je traduis comme s’il y avait : urgentis invidiæ, que je suppose fort être la vraie leçon. Quantum ingentis paraît peu latin et fait pléonasme.
  26. Voy. Des bienfaits, II, xxvii.
  27. Metallis quæ depromimus. Lemaire donne à tort deprimimus.
  28. Destinat corrumpere. Desiit est la vraie leçon à mon sens.
  29. Desinet et moderatior erit. Je propose aut.
  30. Te negant os habere offre un double sens : bouche, effronterie. J’ai dû rendre la pensée, sinon la lettre.
  31. Je lis, avec deux manusc., punctiunculam. Leçon vulgaire : insulam.