De la Commune à l’anarchie/Chap. I

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Stock, éditeur (p. 1-21).


CHAPITRE Ier.


À BORD DU « VAR ».


Les idées vont vite à notre époque : pour qui se reporte à quelque vingt ans en arrière, au lendemain de la guerre et de la Commune, la transformation dans les goûts, dans les opinions, dans les mœurs est grande, troublante même pour les timides. On s’essayait à balbutier le mot république, sans, du reste, rien entrevoir derrière, et voici qu’après la république, enlisée dans l’ornière bourgeoise et le socialisme, émasculé par ses propres chefs, l’anarchie, à son tour, entre en scène, non seulement dans le domaine spéculatif mais dans celui des faits. Les vieux jacobins, admirateurs minuscules des « géants de la Convention », sont descendus dans leur tombe ; les fougueux démocrates d’antan ont pris du ventre et de la sagesse ; les débris de la Commune, après avoir étonné le monde de leur courage et de leur foi, ne surprennent plus que par la petitesse ou le vide de leurs conceptions : pauvres astres, jadis rutilants, aujourd’hui éteints ! Ils n’ont cependant pas plus que d’autres, trahi ou renoncé à ce qui fut leur idéal et qu’ils défendirent ; seulement, le monde a marché.

Je me rappelle les déportés de la Nouvelle, auxquels s’attachait une légende terrible et qui représentaient alors par excellence l’élément énergique et avancé du prolétariat. Ils avaient été acteurs dans une lutte impitoyable, signalée par les exécutions et les incendies ; ils avaient défendu stoïquement leur drapeau rouge et, en général, se tenaient fermes dans l’exil, quelques-uns mettant même leur âme dans une évocation émue à la « république immortelle » ou au « grand Paris révolutionnaire ». Puis, ils se sont endormis là dessus et vingt années d’évolution psychologique et sociale leur ont échappé. Désorientés, inconscients de ce monde nouveau, à l’éclosion duquel ils ont contribué, mais qui a grandi sans eux, ils ne savent plus, pour le grand nombre, que lancer l’anathème à leurs successeurs, les anarchistes d’aujourd’hui, qui, eux, les traitent de fossiles.

Ces pages seront un aperçu de cette évolution, non moins que le récit d’anecdotes survenues un peu partout et qui auront, à défaut d’autre, le mérite d’être authentiques. Que le lecteur excuse la forme personnelle du récit : si le moi devient haïssable lorsqu’il est absorbant et veut tout primer, par contre, il est souvent un gage de sincérité. Puisqu’il faut mettre en scène des personnages, pourquoi ne pas donner la préférence à ceux qui existent réellement ? Et quels sentiments, quelles passions, quelles luttes morales, quels combats d’idées peut-on mieux analyser et décrire que ceux qu’on a soi-même ressentis ?

Le premier mars 1875, je quittai Brest à bord de la frégate le Var, en partance pour la Nouvelle Calédonie.

Dans cette arche de Noé, que conduisait avec une circonspection exagérée le baron Testu de Balincourt, il y avait tous les échantillons d’animaux à deux pattes : déportés politiques, forçats, — on en prit, le lendemain, trois cents à l’île d’Aix, — fantassins de marine, artilleurs, gendarmes, surveillants militaires, fonctionnaires grands, moyens et petits, émigrants libres, familles allant rejoindre leur chef. De l’arrière, où trônaient le commandant et son état-major, aux cages des prisonniers, en passant par le vulgum pecus, dont j’étais, parqué dans la batterie basse, ce navire offrait bien l’image de notre société hiérarchique et autoritaire !

Mon père, condamné à la déportation simple, faisait partie des vingt-cinq communards enfermés dans un compartiment grillé de l’entrepont sous la surveillance peu bénigne de quatre ou cinq gendarmes. Ma mère qui l’accompagnait comme moi au lieu d’exil, partageait, dans la batterie basse, le domicile commun des voyageurs libres : la nuit, une toile pudiquement baissée séparait les hamacs féminins des hamacs masculins et un factionnaire, rigide comme un eunuque dans l’observation de sa consigne, veillait à la répression des ardeurs coupables.

J’avais dix-sept ans, beaucoup d’imagination et de sensibilité naïve, énormément de timidité, — et il m’en est resté pas mal, — par contre, nulle crainte des dangers. C’est une anomalie qu’on rencontre fréquemment chez les victimes d’une trop bonne éducation bourgeoise. Mon père, bien que foncièrement révolutionnaire de tempérament et même d’esprit, a toujours conservé les mœurs de son aristocratique famille, et ma mère, élevée également dans un milieu des moins plébéiens, s’en ressentait malgré une grande largeur de pensée et de sentiment. Ayant perdu deux enfants en bas âge, ils avaient reporté sur moi toute leur affection, m’entourant de soins excessifs. C’est au point que, à un âge où d’autres adolescents jouent déjà au petit crevé, je ne sortais jamais seul dans la rue et tournais un quart d’heure la langue dans ma bouche avant d’oser m’adresser directement à qui que ce fût. La lecture des épopées classiques puis des merveilleux romans de chevalerie, enfin de Jules Verne et du capitaine Mayne-Reid, m’avait enflammé de bonne heure ; je m’étais rêvé bien des fois combattant le grizzly ou le congouar ; pendant le siège et la Commune, je brûlais de faire le coup de feu et avais, à cet effet, harcelé mes parents de mes insistances réitérées, mais je serais mort de honte plutôt que de laisser échapper la moindre expression risquée. « Fi donc, Charles ! tu parles comme un homme du peuple ! » m’aurait dit ma bonne grand’mère.

Comment, avec ces timidités, imputables surtout au milieu et à l’éducation, ai-je pu rompre plus tard en visière avec tout ce qui est lois, usages, conventions, et devenir un de ces farouches anarchistes qui se proposent très sincèrement de retourner la société comme une omelette ? Il a fallu pour amener pareille transformation, que le dégoût de cette société fût bien fort et la supériorité des idées perturbatrices bien manifeste.

Cependant, quelque éloigné de Ravachol que je fusse alors, j’avais déjà, peu avant l’époque où commence ce récit, commis mon acte individuel.

Mon père, poursuivi beaucoup plus pour son passé révolutionnaire en Italie que pour le rôle assez modeste quoique ferme, qu’il joua pendant la Commune, n’avait été l’objet, au début, que d’un simple arrêté d’expulsion. Au lieu de s’y conformer, il déménagea, pour la sixième ou septième fois depuis l’entrée des Versaillais, et demeura à Paris, où l’attachaient ses affaires commerciales, florissantes alors. Mais, un an plus tard, l’avènement au pouvoir du maréchal Mac-Mahon, servi par un ministère de combat, amena une recrudescence de réaction ; les dossiers d’un grand nombre de communards ayant été révisés, mon père fut condamné par contumace à la déportation dans une enceinte fortifiée et, sans l’avis officieux d’un ami, son arrestation eût été opérée.

Il put s’enfuir, mais, à ce moment, on n’y allait point par quatre chemins. Pour forcer le contumax à se présenter, on arrêta ma mère et mit l’embargo sur tout ce que nous possédions. Mon père, menacé d’être traité, non en adversaire politique, mais en banqueroutier, revint effectivement et fut appréhendé, sans que pour cela, on relâchât la prisonnière. Et des mois s’écoulaient !

J’exécutai alors une tentative qui paraîtra bien romantique aux graves personnes habituées à juger sainement les choses.

Le vent était alors au bonapartisme : on prévoyait si bien un pronunciamento en faveur de la dynastie déchue que, sans plus tarder, les républicains avancés, Gambetta en tête, commençaient d’ores et déjà, principalement dans la région lyonnaise, l’organisation clandestine des fameux « comités de résistance ». Quelque jeune que je fusse, je savais bien des choses, et en sentais d’intuition beaucoup d’autres : je rédigeai à la main une vingtaine de proclamations, les fourrai dans une serviette de toile cirée et attendis l’heure des ténèbres.

Ces brûlots n’étaient nullement anarchistes, comme d’autres que je devais élaborer par la suite, pas davantage socialistes, — j’ignorais tout du socialisme, — ni même républicains, — bien que la république me parût l’idéal absolu et infranchissable. Tablant sur l’état d’esprit et de choses, j’avais écrit des proclamations bonapartistes, informant en substance le peuple de Paris, que le régime auquel étaient dues vingt années de prospérité — quel cynisme ! — opérait sa résurrection, tout comme le phénix mythique, et ressaisissait le pouvoir.

« Que le grand parti des honnêtes gens se rallie autour de nous ! » avais-je conclu, ou à peu près, en signant sans hésitation : « Le comité impérialiste ».

Toutefois, par un singulier scrupule, que je n’aurais certes plus maintenant, j’avais, pour figurer les noms des membres de cet imaginaire comité, tronçonné mon propre nom de la façon suivant : Char, Lesamand, Antoi, Nemal, Ato, Decorné, (au lieu de Charles, Amand, Antoine Malato de Corné).

Mon plan était de placarder nuitamment ces affiches dans quelques quartiers populeux, de façon à exciter, le matin suivant, l’émotion des ouvriers républicains qui les liraient en allant à leur travail et, naturellement, s’attrouperaient pour les commenter. Je serais sur l’un de ces points et, semant des bruits de toutes sortes, mettant à profit les infaillibles brutalités de la police, qui ne manquerait pas de charger nos rassemblements, peut-être, arriverai-je à déterminer un coup d’emballement populaire ! La liberté des communards prisonniers, en général, et de mes parents, en particulier, pourrait en sortir et qui sait quoi encore !

Tout hasardé que puisse sembler ce projet, comme il ne compromettait que moi, je l’exécutai. Sans m’être confié à âme qui vive, je me dirigeai à la brune vers la place de la Bastille, achetai deux sous de colle à bouche chez le dernier marchand encore ouvert, et, peu après, commençai mon travail d’affichage. Le faubourg Saint-Antoine, Charonne, Belleville, quartiers les plus révolutionnaires, reçurent les premiers manifestes ; puis, traversant le canal Saint-Martin, je m’orientai vers la hideuse masure de Saint-Lazare, où était détenue ma mère ; mais, avant d’y arriver, mon odyssée prit fin. Deux gardiens de la paix m’aperçurent en train d’afficher, me signalèrent et, rue d’Alsace, je me trouvai pris, comme dans un traquenard entre des agents, débouchant sur mes derrières et ma droite, le parapet du chemin de fer de l’Est et le poste de police. Je fus arrêté, mais ne perdis point mon sang-froid et jouai la folie, déclarant au brigadier ahuri que j’étais l’auguste rejeton de Napoléon III, fraîchement débarqué d’Angleterre avec le docteur Coneau pour faire le bonheur du peuple français. Cette prétention n’empêcha pas qu’après quelques étapes, dont je fais grâce au lecteur, l’on me dirigeât sur le Dépôt où je séjournai une dizaine de jours au commun puis, ayant eu la prudence de recouvrer progressivement la raison, je fus rendu au pavé de Paris. Ceux qui avaient disposé si arbitrairement de la liberté et de la fortune de mes parents, hésitèrent sans doute à poursuivre rigoureusement un adolescent : j’avais accompli ma dix-septième année pendant cette première captivité, qui ne devait pas être la seule.

La peine, prononcée par contumace contre mon père, avait été, par jugement contradictoire, commuée en celle de la déportation simple. C’était presque la liberté… à l’autre bout du monde : ma mère et moi, enfin réunis, disions sans regret adieu à la terre natale où nous laissions : elle sa bourgeoise famille, moi mes rêves d’avenir.

Par contre, j’emportai, ancré dans mon cœur, le désir de la revanche, revanche qui s’étendant plus tard des hommes aux institutions, les grandes coupables, devait faire de moi un adepte de la révolution sociale.

Il était bien curieux pour un jeune homme ignorant tout de la vie, ce troupeau humain entassé à bord du Var. L’équipage, en presque totalité, était breton, doué de sympathies médiocres à l’égard des « Parisiens, » qui le lui rendaient. Sauvages et fanatiques, terribles instruments aux mains de la réaction, les compatriotes du pieux Trochu avaient, sans hésitation, tiré sur le peuple pendant le premier siège, puis s’étaient signalés dans l’hécatombe de Mai. Pour ces primitifs, en général honnêtes et courageux, mais par cela même, d’autant plus redoutables dans leur aveuglement, tout ce qui venait de la ville rebelle était ennemi ou, au moins, suspect. Habitués au sarrasin de leur pays, ils s’indignaient que des passagers, qualifiés, pour la plupart d’indigents, montrassent quelque répugnance devant l’exécrable ordinaire du bord.

Lorsque, six ans plus tard, de retour à Brest, il me fut donné de connaître la population ouvrière, je ressentis une impression toute différente. Il y a beaucoup à attendre, pour les futurs mouvements sociaux, de cet élément armoricain, jeune, enthousiaste et tenace.

Passagers libres, détenus, soldats, marins, se trouvent divisés à bord par plats de sept à dix : deux hommes sont de service chaque jour pour chercher les vivres, porter à la marmite commune le maigre lambeau de viande que transperce une broche portant le numéro du plat, monter les bancs et les tables, les démonter. Puis, c’est le lavage du plancher à grand renfort de raclettes et de fauberts, la prise des hamacs dans les bastingages, après le coup de sifflet qui suit la prière du soir, l’installation de ces lits suspendus, où l’on dort si bien, bercé par le roulis, et qu’on enlève le lendemain matin pour les reporter à leur place première. Ces exercices réitérés ne laissent pas de donner un excellent appétit : il ne manque que la possibilité de le satisfaire.

L’ordinaire est des plus lacédémoniens : le matin, quelques débris de biscuits de mer, un boujaron (6 centilitres) de tafia et un liquide tiède et noirâtre, audacieusement qualifié de café, où nage parfois la chique du maître coq. À midi, vingt-trois centilitres d’un vin qui serait bon si les magasiniers ne le baptisaient plus que de raison, du pain de munition, une eau chaude censée être du bouillon et, trois fois par semaine, un microscopique morceau de carne desséchée. Nous apprîmes, non sans quelque surprise, que cette carne était la viande des bœufs que nous avions vu embarquer, mais notre étonnement cessa quand nous pûmes constater de visu que, par humanité sans doute, ces bœufs n’étaient généralement abattus qu’une fois crevés sous les influences combinées du froid, de la faim et du roulis. Un de ces ruminants, surnommé Mouton, et qui méritait bien cette appellation par sa douceur, fut, le plus longtemps possible, soustrait au couteau impitoyable du sacrificateur : il restait le dernier de son espèce et se promenait librement sur le pont ; mais à la fin, celle que nous éprouvions, décida de son sort. Pauvre Mouton !

Le soir, une nouvelle mesure de vin, du biscuit et une potée de légumes on ne peut plus secs, contemporains de Bougainville et de La Pérouse, qui eussent avantageusement chargé des mousquets, composent un repas moins sybaritique encore que le déjeuner.

Les mercredis et vendredis, deux sardines par personne ou une croûte de fromage tête de mort remplacent les aliments gras : le salut éternel ne vaut-il pas quelques tiraillements d’estomac ? Le lundi, les boîtes de conserves fournissent un endaubage gluant et insipide, que les gourmandes passagères font cuire au four du maître coq, inséré — l’endaubage, — dans l’épaisseur d’un biscuit détrempé. Le samedi, lard à midi et, comme dans les prisons, riz le soir : une vraie colle d’affichage devant laquelle reculent les plus affamés.

Tandis que les stoïques dévorent silencieusement leur pitance, les raffinés s’ingénient à des combinaisons impossibles et, souvent, de guerre lasse, vident à la poulaine le contenu du baquet commun. Car on est servi dans des auges en bois, auxquelles il ne faudrait cependant pas donner ce nom, sous peine de rigueurs disciplinaires ou, tout au moins, d’invectives : on dit par euphémismes des « bailles. »

La poulaine, partie extrême du navire, à l’avant, sous le beaupré, est en même temps que latrines, cercle démocratique et social. C’est un buen-retiro qui n’est pas retiré du tout et, si je ne craignais de faire un mauvais calembour, je dirais un salon en plein vent. Tandis que les uns, la main appuyée à un câble de fer, se dégonflent au-dessus du réceptacle impur, leur nudité fouettée par la brise ou par l’écume des hautes lames, d’autres, principalement des marins esquivant la manœuvre, vont, viennent, causent, s’arrêtent, regardant le bâtiment filer, jusqu’à ce qu’un quartier-maître, faisant irruption, rappelle les paresseux au devoir par la parole et par le geste.

Elle est salée, la parole, chez ces hommes de l’Océan : « coïons ! rossards ! fils de garce ! » Le geste n’a rien de mièvre : bourrades à assommer un bœuf ou grands coups de pied un peu partout. Quand ils jouent, souvent à la main chaude, ils mettent leur gloire à s’estropier, ayant l’admiration du primitif pour la force musculaire.

Quoi d’étonnant à cela ? pendant des siècles, ils n’ont eu pour culture intellectuelle que les oraison de leurs prêtres et pour délassements que des luttes de bêtes fauves. Combien en sont encore, non à l’époque de Darwin, mais à celle de Duguesclin !

Aussi, faut-il voir le dédain des ouvriers cultivés pour ces pauvres diables ! Comme à mon retour en France, égaré aux environs de Brest, je demandais mon chemin à des paysans qui ne comprenaient pas un mot de français : « Quoi, vous parlez à ces canaques ? » me dirent des travailleurs de la ville, survenant fort à propos pour me tirer d’embarras.

Vieil antagonisme des villes et des campagnes, créé par l’ignorance, soigneusement entretenu par les dirigeants et qui, en 93, 48 et en 71, paralysas la révolution ! tu disparaîtras enfin quand la suppression du pouvoir et l’universalisation de la propriété auront harmonisé les intérêts.

Cet esprit particulariste se remarque chez les soldats embarqués sur le Var. Fantassins de marine, ils méprisent les lignards et les matelots qui le leur rendent bien, — rivalité d’esclaves ! Dans les récits stupides ou orduriers qui font naître de gros rires, ils daubent sur les chie-dans-l’eau et les culs rouges. De leur côté, les quartiers-maîtres ne se font pas faute de tracasser, brutaliser même les militaires, soumis, en plus de leur discipline ordinaire, à celle, si rigoureuse, du bord. Au débarquement, les comptes se règlent d’ordinaire par des coups de poing… quelquefois de sabre : on appelle cela de l’esprit de corps !

L’infanterie de marine, vouée aux voyages et aux expéditions exotiques, est cependant une arme relativement intelligente : elle tient, moins que la ligne ou la cavalerie, casernées dans les villes, au décorum impeccable et abrutissant : polissage des boutons, miroitement du ceinturon, plissage réglementaire de la cravate et de la capote. Elle renferme des tempéraments et des fortes têtes qui, malheureusement, n’appliquent guère leur initiative qu’au brigandage militaire. Les chefs passent parfois bien des choses à ces indisciplinés, parce que, dans les luttes toutes différentes des guerres méthodiques à l’européenne, leur spontanéité en fait de bons tueurs d’hommes.

Les vingt-cinq déportés encagés dans l’entrepont représentaient à bord l’élément le mieux doué au point de vue cérébral. La plupart, l’âge et l’exil aidant, sont devenus de parfaits opportunistes : le secret de l’évolution accomplie sans eux leur a échappé. Il y avait là, cependant, des hommes d’une valeur réelle, en tous cas fort supérieurs aux mannequins galonnés de l’arrière.

Le doyen était Mabille, sexagénaire qui, après avoir conspiré, fait le coup de feu et traîné de prison en prison avec Raspail, Barbès et Blanqui, était tout naturellement prédestiné à la Nouvelle-Calédonie. Dans tout mouvement révolutionnaire, les très jeunes et les vieux sont les meilleurs combattants, les premiers enfiévrés par un enthousiasme qui ne connaît pas d’obstacles, les seconds bronzés par toute une vie de luttes et n’ayant plus rien à espérer ni à craindre. Mabille, condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, se fit, à la presqu’île Ducos, l’éducateur de ceux, toujours nombreux, qui s’étaient trouvés acteurs dans l’insurrection, sans trop savoir pourquoi. Il leur apprit qu’il y avait une question sociale. Puis, de retour en France, au bout de six années, âgé de quelque soixante-douze ans et ne trouvant plus de travail, il se suicida. Telle fut la fin de ce travailleur modeste, honnête et courageux.

Marchand était un beau garçon, d’environ vingt-cinq ans, instruit et enjoué qui, malgré son jeune âge, avait rempli fort crânement les fonctions de capitaine : physionomie bien parisienne. Il n’a pas traîné longtemps : il avait laissé son cœur en France et il en est mort. Du reste, la mortalité, parmi les déportés, était grande surtout chez les jeunes, victimes de la nostalgie ou des chagrins d’amour.

Mort aussi Ponsard, un ex-marin qui avait quitté la flotte pour servir la Commune et qu’un emprisonnement prolongé dans les in-pace versaillais avait rendu poitrinaire. Mort aussi Bisson, un grand mécanicien, jovial, haut en couleurs, beaucoup plus républicain que socialiste, comme l’étaient, du reste, la plupart de ses camarades. Mort aussi, Redon, l’ex-commandant du fort d’Issy. Mort Ardouin, bureaucrate soigné et malheureux époux. Mort Olive, inoffensif franc-maçon, qui répétait tragiquement en reprisant ses fonds de culottes — il était tailleur — : « On m’a envoyé à Nouméia comme membre d’une société secrète ! » Et qui sait encore combien d’autres !

Une heure par jour, les déportés, affublés de blouses de toile et de képis sans galons ni numéro, dévalaient de leur cage et montaient prendre l’air sur le pont. Le port, autorisé, de la barbe et des moustaches les distinguait des forçats rasés, eux, comme des esclaves. À ces derniers seulement s’applique la qualification de « transportés », qu’il ne faut pas confondre avec l’autre : un déporté est un ennemi politique vaincu, auquel les épiciers libéraux de Nouméa condescendent à serrer la main sans trop rougir ; un transporté est un vulgaire malfaiteur, un paria.

En général, les forçats, n’étant pas soutenus par une idée supérieure, se montrent serviles devant le garde-chiourme : aussi celui-ci les préfère-t-il au déporté raisonneur et fier. Les surveillants militaires qui, à bord du Var, gardaient les droits communs, se montraient de beaucoup moins rudes que les gendarmes chargés de veiller sur les communards. « Si c’est un transporté, soignez-le ; si c’est un déporté, laissez-le crever, » telle est l’aimable recommandation que donnait au médecin de la Dives le capitaine Lucas. Celui-ci, peu après avoir prononcé cette parole, est mort comme un chien, au milieu des souffrances de la dysenterie, ce qui ferait presque croire à la fameuse justice immanente des choses !

Les officiers du Var, il faut le reconnaître, ne se montraient pas féroces à l’excès. Envers la vile multitude, ils apparaissaient bien plus indifférents que tracassiers : il semblait que, pour eux, la vie s’arrêtât au « carré ».

Immigrants et immigrantes libres, bien que, intellectuellement, au-dessous des déportés, n’en étaient pas moins curieux à étudier. Là aussi, on rencontrait des types bizarres.

Tout d’abord, grouillait un lot de Marseillais aventureux et bruyants, séduits par les légendes qu’on faisait circuler en France sur la colonie océanienne. À en croire les impudentes petites brochures répandues à profusion, c’était pour les habiles, munis du moindre capital, la fortune à bref délai et pour les ouvriers désargentés, mais travailleurs, tout au moins l’aisance.

Combien, ils ont dû en rabattre de ces beaux contes !

Un des plus étranges était le père Marc, quinquagénaire grand, sec et nerveux, qui avait écoulé la plus grande partie de sa vie en voyages et en aventures dans les deux Amériques. Il avait eu des hauts et des bas ; pour le moment, il n’avait même pas de chaussettes. Judicieusement, alors, il s’était dit que crever de faim pour crever de faim, mieux valait que ce fût en voyageant pour tenter la chance une fois de plus. Le gouvernement cherchait à peupler les colonies et, afin de débarrasser la métropole d’un contingent de malheureux qui eussent pu devenir redoutables, leur donnait des facilités pour s’expatrier. Marc avait réussi à obtenir gratuitement le passage et l’entretien à bord, de Brest à Nouméa, en qualité d’émigrant indigent. Il pensait que si, en Nouvelle-Calédonie, la fortune ne le favorisait pas, il en serait quitte pour adresser aux autorités une demande de rapatriement. C’est, en effet, ce qu’il dut faire par la suite : quelques mois plus tard, nous le vîmes revenir de Téremba à Nouméa, minable, émacié, vêtu d’une soutane trouée qu’un missionnaire lui avait abandonnée par compassion.

Plusieurs autres revinrent comme lui de la brousse, maudissant la crédulité qui leur avait fait ajouter foi aux racontars officiels. Quelques-uns tâchèrent de se caser à Nouméa dans l’administration, la plupart repartirent pour la vieille Europe, emportant au cœur l’âpre rancune de leur espoir trompé.

À mentionner aussi Mérano, un brave Toulousain que les nécessités de la vie poussaient à aller faire le commerçant sous les tropiques et qui, dans son propre pays, eût fait un fort bon chanteur. Il avait une superbe voix de basse et, à tout instant de la journée, nous l’entendions trémoler :

La blonde enfant de la colline
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

ou :

Pourquoi passer si tôt, temps heureux des chimères ?
.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   ..   .   .   .   .   .   .   .

D’autres fredonnaient les Cuirassiers de Reischoffen, les Petits enfants de l’Alsace ou des bribes de la Fille de Madame Angot, encore en vogue à ce moment. Pendant cette traversée pénible, dont la monotonie n’était guère coupée que par des disputes, hommes et femmes s’égosillaient à qui mieux mieux. Les chansons patriotiques et sentimentales dominaient, puis quelques compositions égrillardes d’une poésie douteuse ; les enfants organisaient des rondes comme à terre et répétaient les vieux airs ingénus que nous avons tous connus.

Près de vingt ans nous séparent de cette époque : on chantait encore et, bien que le stupide refrain du café-concert eût déjà conquis sa vogue, il ne primait pas comme aujourd’hui. La génération présente, ou bien raisonne à froid et ne chante pas du tout ou bien se vautre dans l’orgie grossière et alors se contente de brailler les premières insanités venues. La bourgeoisie tombe en déliquescence, entraînant avec elle une partie du prolétariat qu’elle a contaminée : il est temps que l’autre partie, la couche profonde, se soulève et bouleverse tout pour régénérer.

Il ne faut pas oublier, parmi les passagers remarquables, un coiffeur rochellois du nom de Pricot : il eût mérité de naître entre la Garonne et les Pyrénées. C’était un de ces douzièmes de savants qui, bavardant, sur tout à tort et à travers, passent pour aigles auprès des imbéciles. Malgré son bagout, la fortune ne lui avait pas souri et il allait au pays des Canaques, prêt à entreprendre tous les métiers. Cinq ans plus tard, étant gérant du bureau télégraphique de Thio, je l’eus sous mes ordres, — quel mot pour un anarchiste ! — en qualité de surveillant des lignes. Sa femme, petite, laide et tout à fait illettrée l’accompagnait, ainsi que leur enfant, pauvre créature qu’ils rudoyaient sans cesse.

Le côté féminin mérite aussi quelque description. Du 1er mars, jour de notre départ, au 28 juillet, jour de notre débarquement, la batterie basse fut animée par les querelles homériques de mesdames Boisgontier, Ardouin et Redon.

Madame Boisgontier était une petite et grosse commère qui tranchait de la distinction parce qu’elle avait des cheveux blancs et portait une robe de soie. Elle se disait Espagnole et avait peut-être voyagé au pays des Isabelle, mais semblait plutôt originaire de la place Maubert. Rien n’était plus comique que les exclamations épicées qui lui échappaient au milieu de ses tirades les plus majestueuses, rien n’était plus amusant que ses pataquès qui décelaient une ignorance sans limites. Une nuit, la mer furieuse battait plus que de raison les flancs du navire, — « Ah ! gémit madame Boisgontier, au milieu de ses compagnes réveillées en sursaut, ce sont des bandes de requins qui assaillent le Var avec leurs cornes ! »

Le mari de madame Boisgontier, qui faisait partie des vingt-cinq déportés, en était certainement le moins sympathique. Digne de sa compagne, il avait, pendant que les autres se battaient, grappillé à l’intendance, tout juste assez instruit pour opérer des soustractions. Ce riz-pain-sel communard était dédaigneusement tenu à l’écart par les autres prisonniers politiques.

Mesdames Ardouin et Redon, dont les maris étaient aussi déportés, soutenaient contre madame Boisgontier, leur aînée de vingt-cinq ans, une guerre ininterrompue. Grosses injures et coups d’épingles, épigrammes, qui circulaient d’un bout à l’autre de la batterie, tracasseries variées, tout était mis en œuvre de part et d’autre. Sur le passage de la duègne, les deux jeunes femmes chantaient à la cantonade :


Dans la batt’rie, c’qu’il y a d’plus beau,
En vérité, c’est le vieux tableau


Inutile de dire qui était le vieux tableau.

La prison, — et n’étions-nous pas sur une prison flottante ? — aigrit le caractère. Il en est de même de l’exil : à Genève, à Bruxelles, à Londres, les membres des diverses proscriptions se sont toujours déchirés, se jetant à la tête les responsabilités de la défaite et les imputations outrageantes. La vie incessamment commune, sans possibilité de s’isoler à intervalles nécessaires, finit par exacerber les natures délicates. Partis de France avec un esprit unanime de tolérance et de solidarité, les passagers du Var se sont quittés sur le sol calédonien en s’écriant : « Au plaisir de ne jamais se revoir ! »

Faut-il mentionner encore madame G***, épouse laide mais infidèle d’un patron coiffeur, courant la prétentaine en compagnie de sa fille et d’un chérubin du rasoir, qui la planta là à Nouméa pour entrer dignement dans l’administration ? madame Gerf***, jeune et avenante blanchisseuse brestoise, qui, tout en devisant d’amour avec un beau caporal d’armes, s’en allait rejoindre son mari, ouvrier de l’État, à Taïti ? La pauvrette ! quelle ne fut pas sa souleur en trouvant à Nouméa une lettre l’informant que son conjoint, insoucieux des nœuds sacrés du mariage, venait de repartir pour l’Europe, histoire de fausser réception à sa légitime ! Et mademoiselle Marie Robert, jeune fille sans orthographe mais dont les beaux yeux captivèrent quelques années plus tard, le grand chef arabe Mokrani !

Mais il serait impardonnable de passer sous silence la mère La Fouine, ou plutôt la famille La Fouine, car ils étaient trois : la mère, la fille et le fils.

Tous trois horribles, repoussants de saleté et idiots par dessus le marché, devaient leur surnom à l’aspect caractéristique et animal de leur visage : front fuyant, nez allongé et crochu, petits yeux scrutateurs et pétillants d’une malice bête. Ils s’étaient embarqués sans autre bagage qu’un vase nocturne tenu à la main et renfermant, garde-manger d’un nouveau genre, les provisions de… bouche de la famille. L’homme qu’ils allaient rejoindre, était forçat de droit commun, quelque part à l’île Nou ou à Bourail. « Ah ! déclarait avec son intonation inimitable la mère La Fouine aux autres femmes de la batterie, vous faites six mille lieues pour aller coucher avec votre mari, je les faisons pour aller coucher avec le mien et avec bien d’autres encore… ma bônne ! »

Ah oui ! le gouvernement de la plèbe ne vaudrait pas mieux — quoique tout différent — que celui de l’aristocratie. Le ciel nous préserve, ou plutôt préservons-nous nous-mêmes, des princes et surtout des princesses du Quatrième-État ! Mais si la plèbe est encore si abaissée, si abrupte, à qui la faute, sinon à ceux qui l’ont maintenue éternellement dans l’abjection ?

La mère La Fouine avait environ quarante ans, son fils quatre ou cinq et sa fille seize. Cette dernière, j’en frémis encore, se prit à ressentir quelque sympathie à mon endroit. Il n’est guère convenable de se vanter de ses bonnes fortunes, mais celle-ci avait si peu le caractère d’une bonne fortune que je crois pouvoir en parler sans être taxé de fatuité excessive. De temps en temps, la pauvre idiote interrompait sa chasse à la vermine pour se diriger de mon côté avec un sourire qu’elle s’efforçait de rendre aimable et qui me glaçait le sang dans les veines. Pauvre fille, que les autres passagers eussent rabrouée et qui me persécutait de sa tendresse parce que je ne voulais la brusquer ! Elle a dû faire, à l’arrivée, le bonheur de quelque forçat libéré, car les femmes étant rares à la Nouvelle, les moins séduisantes trouvaient des admirateurs. Si ma timidité m’a nui souventes fois, d’autre part, ma peur de blesser m’a infligé, au cours d’une vie mouvementée, quelques semblables bonnes fortunes que je me suis généralement efforcé de ne pas pousser jusqu’au bout.

Tels étaient, mâles et femelles, les personnages les plus caractéristiques du bord. Nous séjournâmes, dans ce pandémonium, depuis le premier mars jusqu’au 28 juillet, c’est-à-dire cent quarante-sept jours.