De la Commune à l’anarchie/Chap. II

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Stock, éditeur (p. 21-32).


CHAPITRE II.


À NOUMÉA.


Nous relâchâmes deux fois sur notre route : la première fois à Las Palmas, l’une des Canaries, pendant une demi-journée, la seconde fois à l’île Sainte-Catherine, sur la côte brésilienne, pendant près de deux semaines.

Retracer les divers incidents du bord serait fastidieux : ne les trouve-t-on pas dans tous les récits de voyages au long cours ? calmes plats, tempêtes, baptême de la ligne, passage du pot-aux-noirs, apparitions de poissons volants, pêche à l’albatros, funérailles de passagers d’après le cérémonial maritime. Par trois fois, nous vîmes un corps cousu dans un sac, boulet aux pieds, disparaître sous les vagues, pâture offerte aux requins suivant le sillage du navire. Nous marchions avec une lenteur désespérante, parfois ramenés brusquement en arrière par les vents contraires et tirant des bordées ou naviguant au plus près toute une semaine durant. Il y avait bien une machine, assez disproportionnée à la force du bâtiment, mais on ne s’en servait guère qu’au moment de mouiller en rade, pour se donner une allure coquette.

On voulut cependant l’allumer, une nuit, pendant les calmes plats du passage des tropiques : au matin, on releva mort un des chauffeurs ; il était cuit, littéralement cuit, jusqu’au cœur !

Nous mouillâmes, le 25 avril, devant l’île montagneuse et boisée, qui couvre l’entrée de la ville de Sainte-Catherine, située à quelque vingt milles de là. Après deux mois de ballottement entre le ciel et l’eau, il nous fut bien doux de descendre à terre, ce que nous fîmes en titubant comme des ivrognes. Déportés et transportés restaient, eux, confinés dans leurs batteries, avec la vue tantalisante de la terre ferme, pendant que nous courions sur la plage et dans les forêts, entrant dans les habitations clair-semées, en quête de ravitaillement. Inutile de dire que ceux d’entre nous qui parlaient l’italien ou le provençal se comprenaient avec les Brésiliens… trop bien parfois, car, un matin, nous vîmes revenir, pâles et harassés, tous nos Marseillais. Ceux-ci, partis la veille dans la sournoise intention de conter fleurette aux beautés locales, avaient dû, devant l’irritation des pères, époux et fiancés, fuir dans les bois et y passer la nuit. Ils étaient fort dévots, ces insulaires, comme en témoignaient les gravures religieuses appendues aux parois de leurs cases en torchis ; mais la religion ne semblait pas refréner à l’excès leur tempérament où couvaient toutes les ardeurs latines et africaines, car l’élément nègre était en forte proportion.

Ce fut un de ces fils de Cham qui m’apprit à occire ma première volaille. J’avais battu l’île en compagnie de ma mère et de quelques dames, sans pouvoir, au bout de deux heures d’investigations, trouver autre chose que deux ou trois tortillas, galettes de maïs mal écrasé, et une demi-livre de cassonade ; je ne parle pas, bien entendu, des oranges qu’on n’avait que la peine de cueillir et qui jonchaient le sol comme dans nos bois les feuilles mortes. À toutes nos demandes de comestibles, le commerçant de l’endroit, trônant majestueusement dans sa boutique vide, nous avait répondu avec un immuable sourire : « Naô tieno » (Je n’en ai pas). Aussi quel fut notre soulagement en tombant dans une case, habitée par un vieux pêcheur, ses deux filles, grandes et velues, et un serviteur nègre, lesquels consentirent à nous vendre un dindon ! Seul homme de la bande, je fus chargé de l’exécution, pour laquelle je m’armai d’insensibilité et d’un bon couteau. Mais, malgré tous mes efforts, je ne parvenais que très imparfaitement à faire naître en moi les sentiments d’un Troppmann ou d’un Gallifet et, dans l’intention presque charitable d’abréger le supplice de la pauvre bête, je lui sciai fiévreusement la nuque. Cet exercice, pénible sous tous les rapports, durait depuis deux bonnes minutes déjà, lorsque le nègre saisi d’indignation ou de dédain devant mon inexpérience, se leva, me prit, d’une main la victime, de l’autre l’instrument de supplice et, en un éclair de temps ouvrit la gorge du volatile. « Voilà comment on s’y prend, civilisé ignare qui pouvez être bachelier, mais ne savez pas venir à bout d’un dindon », me disait le regard méprisant du noir. Je n’oubliai pas la leçon et, les besoins de la vie aidant, ai fait périr, par la suite, bien que n’y trouvant guère de plaisir, un nombre assez respectable de gibier de plume ou de poil.

Incident à noter : nous avions à notre bord un ex-sous-lieutenant d’infanterie, tombé — à la suite de quelles frasques ? — surveillant militaire, c’est-à-dire garde-chiourme. Peut-être eut-il conscience de sa déchéance ou finit-il par appréhender pour sa jeune femme, qui l’accompagnait, le contact trop prolongé des « dames » de ses nouveaux collègues, sorties, en immense majorité, du Chapeau-Rouge de Toulon. Toujours est-il qu’au moment de lever l’ancre, le couple qui s’était fait conduire à Sainte-Catherine avec sa malle, sous prétexte de se reposer en ville quelque huit ou dix jours, ne revint plus. L’ancien officier avait peut-être compris qu’on peut gagner sa vie autrement qu’en se faisant geôlier.

Après avoir couru à l’ouest jusqu’à la côte américaine, il était dans la logique administrative de retourner à l’est pour gagner la Nouvelle-Calédonie qu’on pouvait tout aussi bien atteindre en doublant le cap Horn. C’est ce qu’on ne manqua pas de faire et je me demande encore la raison pour laquelle fut accompli cet immense crochet à angle presque droit. Parbleu ! pour chercher les vents alizés, m’ont dit maintes fois les gens du métier. Mais nous les trouvâmes si peu, qu’après avoir subi de furieux grains vers le cap de Bonne-Espérance, que nous doublâmes par une mer démontée, nous fûmes, dans l’Océan indien, le jouet de tous les mauvais génies de l’air et de l’eau. Les bœufs, que nous avions embarqués à Sainte-Catherine et qui étaient simplement attachés côte à côte, à l’avant du navire, exposés à toutes les intempéries, crevaient avec un ensemble admirable, ce qui avait le bon effet de leur épargner toute souffrance lorsque, fidèle aux usages, le boucher du bord venait saigner ces cadavres.

Deux mois après notre départ d’Amérique, nous étions à peu près morts d’inanition ; la vue de la Tasmanie, que nous longeâmes au sud, nous ranima : encore dix ou douze jours et nous arrivions à destination. Le 25 juillet, au matin, les scrutateurs les plus perçants, rassemblés à l’avant, signalèrent en effet, la terre, une vague ligne grisâtre tranchant à peine sur l’azur impeccable du ciel et le bleu moiré de la mer. La terre ! un immense soupir de soulagement s’échappa de toutes les poitrines : cent quarante-cinq jours de souffrances, de dénûment, d’humiliations, de disputes étaient déjà presque oubliés.

De la cabine du commandant aux cages des prisonniers, le branle-bas était général. Nous ne quittions plus le pont : peu à peu les contours de la terre se précisaient, la mer blanchissait à l’approche des récifs ; vers midi, nous passions devant le phare Amédée. L’île océanienne nous apparaissait alors avec ses superpositions de montagnes, dont l’une, le mont Dore, de sept cent soixante-quinze mètres, domine toute la côte sud-ouest. Sur notre droite, nous laissions l’île aux Lapins, simple banc de sable recouvert de quelque verdure, et nous pénétrions dans la rade de Nouméa, entre l’île Nou et la pointe de l’Artillerie. Une ville en amphithéâtre, assez grande mais irrégulière et dénuée de végétation, s’étendait devant nous : de maigres arbustes, poussant comme à regret dans un sol rougeâtre, faisaient semblant d’abriter des maisons en bois, hautes de dix pieds et couvertes d’une toiture plate en zinc. La réverbération du soleil sur ces plaques métalliques, qui rend les rues de Nouméa presque infranchissables de midi à trois heures, est une des principales causes de la fréquence des ophtalmies. Ajoutons cependant qu’en l’an de grâce 1894, l’aspect de Nouméa s’est considérablement modifié : la ville éclairée au gaz (!) compte maintenant de véritables maisons en pierres de taille, possédant non plus un simple rez-de-chaussée avec vérandah, mais plusieurs étages. En 1875, l’hôtel du gouverneur, situé au fond d’un très beau jardin, était à peu près le seul édifice qui rappelât en partie l’architecture européenne.

À peine eut-on jeté l’ancre, une embarcation du port, montée par quelques officiers, nous accosta. Elle était conduite par des rameurs canaques et nous dévorions des yeux, sinon en anthropophages du moins en curieux, ces bruns insulaires, vêtus d’un simple caleçon et porteurs d’une formidable tignasse crépue, rougie à la chaux. Les traits de leur visage manquaient, certes, de finesse, mais le torse était beau ; la poitrine et la croupe étalaient de vigoureuses rotondités qu’eussent, certes, enviées bien des femmes.

Les immigrants libres furent les premiers à quitter le bord ; puis commença le débarquement des trois cents forçats et de la troupe. Les déportés, à leur tour, furent séparés en deux bandes : les uns dirigés de suite sur la presqu’île Ducos, les autres réservés pour l’île des Pins.

Ce ne fut que le 28, au bout de trois jours, que ces derniers furent provisoirement débarqués à Nouméa, leurs familles avec eux. On remit à chaque proscrit une carte d’identité, en l’avertissant de répondre à la première réquisition de l’autorité, de se conduire pendant son séjour au chef-lieu selon les prescriptions rigoureuses de la civilité puérile et honnête, de ne pas circuler dans les rues après le coup de canon tiré tous les soirs à dix heures. Puis, on nous laissa libres… relativement.

Notre premier mouvement fut de tomber dans les bras les uns des autres : enfin, nous étions réunis, hors de la surveillance des argousins ! Notre second fut de chercher un domicile et, très heureusement, nous trouvâmes une chambre meublée dans la maison d’un déporté qui, chose doublement incroyable, était à force de travail, devenu propriétaire et, néanmoins, demeuré très brave homme. Je crois même qu’il fit des difficultés, pour se laisser payer la semaine pendant laquelle nous restâmes ses locataires. De semblables anomalies ne peuvent évidemment se voir qu’aux antipodes.

Mon père, comme la plupart de ses compagnons, avait, à l’arrivée, commencé par retirer sa livrée de prisonnier dont le port n’était plus obligatoire. Rien ne nous signalant à l’attention particulière de la police locale, nous jouîmes du plaisir d’aller et venir dans les rues de cette ville en miniature et même de pousser quelque peu sur les grandes routes. Nous croisions tantôt l’équipage emmenant l’épicier enrichi, qui était alors le maire, et la blanchisseuse arrivée qui était la mairesse, tantôt des groupes de sous-officiers ou de marins, flânant de café en café, ou bien des bandes de Canaques, appartenant aux mille archipels du Pacifique et qui, se tenant par le bras, erraient une fois leur travail terminé, en chantant une mélopée plaintive.

La Nouvelle-Calédonie, découverte le 4 septembre 1774, par le capitaine Cook, est une île longue et étroite, qui mesure à peu près quatre-vingts lieues de long et treize de large étant comprise entre 20°5’ et 22°24’ de latitude sud, et 161°39’ et 164°35’ de longitude est. Il y a un siècle, elle comptait quelque soixante mille habitants indigènes ; ce nombre est, aujourd’hui réduit à peu près au tiers, grâce à l’influence bienfaisante de la civilisation. Il faut ajouter à ce contingent environ quinze mille Canaques peuplant les dépendances, c’est-à-dire les îles Kunié (des Pins), Maré, Lifou, Ouyéa et le minuscule archipel des Bélep, au nord. Située entre les Nouvelles-Hébrides, au nord et au nord-est, les îles Fidji à l’est, la Nouvelle-Zélande au sud et l’Australie à l’ouest, la Nouvelle-Calédonie est toute dans la sphère d’attraction de la grande colonie britannique. Commercialement, elle est bien plus anglaise que française, dépendant de l’Australie pour le combustible, les comestibles et les communications avec le reste du monde. En 1887, pour se reporter à une époque relativement récente, le commerce d’importation s’est élevé à 8.053.378 francs, dont 3.767.218 francs seulement pour les marchandises françaises, La même année, le chiffre d’exportation était de 2.406.475 francs. Fidèle à ses traditions intelligentes en matière de colonisation, le gouvernement de la métropole se réserve l’honneur de supporter les charges et d’équilibrer le budget local.

Ce fut le 24 septembre 1853 que l’État français, représenté dans la circonstance par l’amiral Febvrier-Despointes, eut l’idée généreuse de communiquer sa civilisation et ses lois à de candides anthropophages qui s’en étaient jusqu’alors très bien passés. Le lieutenant de vaisseau Tardy de Montravel poursuivit cette tâche en choisissant, pour y créer le chef-lieu, le seul point de la côte où manquât l’eau douce. L’œuvre de colonisation, si bien commencée, ne pouvait que croître et embellir : des missionnaires, qui avaient devancé les marins, travaillèrent à la conversion des âmes en s’emparant des meilleurs terrains ; d’honorables forbans écumèrent cette partie du Pacifique sous la protection du drapeau français ; tout ce que la marine comptait de riz-pain-sel, de bureaucrates grincheux, de freluquets à galons et de Ramollots féroces s’abattit comme un fléau dévastateur sur ce malheureux pays. Il ne manquait plus à la colonie que des colons : les administrateurs s’efforcèrent d’en attirer par tous les moyens. Les racontars les plus insensés circulèrent en France sous forme de brochures touchant la fertilité vraiment extraordinaire de la Nouvelle-Calédonie, l’abondance et la variété de ses produits, la richesse de ses mines ; puis, comme les immigrants tardaient par trop à y affluer, on en introduisit malgré eux. Le 3 septembre 1863, un décret convertit l’île océanienne en pénitencier et, le 2 janvier de l’année suivante, un convoi de deux cent cinquante forçats partait de Toulon à destination de Nouméa.

Depuis, la colonisation libre et la colonisation pénitentiaire n’ont cessé de se livrer un duel à mort. Les forçats libérés sont obligés de séjourner dans le pays un temps égal à celui de leur condamnation : c’est ce qu’on appelle le doublage. Grâce à cette loi, aussi hypocrite que peu connue, un malheureux condamné à cinq de bagne ne peut recouvrer son entière liberté qu’au bout de dix années. Quant à ceux que frappe une pénalité d’un terme égal ou supérieur à huit ans, ils doivent faire leur deuil de toute espèce de retour : ils sont condamnés à vivre et à mourir au lieu d’expiation. Naturellement, les libérés astreints à la résidence sont obligés, ne pouvant vivre de l’air du temps, de s’employer à n’importe quel prix, faisant aux ouvriers libres, la même concurrence économique que, dans les pays de grande industrie, font les étrangers aux travailleurs indigènes. Même les transportés en cours de peine peuvent être engagés par des colons en qualité de garçons de famille, c’est-à-dire de factotums. J’eus, par la suite, auprès de moi le garçon de famille d’un de mes collègues du télégraphe : c’était un ancien instituteur qui, avant d’entrer au bagne, avait fait une pause chez le duc de Morny en qualité de cuisinier. Il maniait la casserole avec génie, mais ses fréquentations aristocratiques l’avaient à tout jamais corrompu : il était menteur comme un député et voleur comme un ministre.

Il ne faut pas s’étonner, si avec une civilisation apportée par les prêtres, les marins, les forçats et l’écume des chevaliers d’industrie, les Canaques, d’anthropophages honnêtes et hospitaliers, sont devenus progressivement fourbes, rapaces, ivrognes et pédérastes. Comme si ce n’était assez de dépraver ces indigènes après les avoir dépossédés, les fils de la vieille Europe se livrent à la traite des insulaires voisins, sous la protection du drapeau français. Pendant les huit jours que nous passâmes à Nouméa, entre notre débarquement et notre départ pour l’île des Pins, nous ne fûmes pas peu surpris d’entendre d’honorables habitants du crû nous engager à acheter un Néo-Hébridais ou, au moins un Indien malabar.

En effet, une agence, dirigée par deux commerçants des plus notables, MM. Joubert et Carter, tenait débit de viande humaine. Des navires frétés par cette officine, s’en allaient aux Nouvelles-Hébrides, l’archipel le plus voisin, recruter des sauvages des deux sexes, désireux, comme les petits savoyards, de voir du pays et de subvenir à leur existence en travaillant comme esclaves, alors qu’ils n’avaient qu’à se laisser vivre dans une indolence béate, au sein de leur tribu communiste. Les moyens mis en œuvre pour amener ces pauvres diables à Nouméa n’étaient pas bien variés : lorsque le loup de mer se fichait des apparences, il se contentait de les attirer à son bord sous prétexte de faire des échanges ; puis confisquant leurs marchandises et coulant leur embarcation, il négligeait de les renvoyer à terre. Quand, au contraire, le digne marin avait le scrupule d’agir régulièrement, ce qui arrivait quelquefois, il entrait en pourparlers avec le chef de tribu qui moyennant un stock de calicot, de tafia avarié et de vieux fusils inoffensifs, lui remettait un certain nombre de ses sujets mâles et femelles, ne manquant pas, selon toute vraisemblance, d’y comprendre les fortes têtes, dangereuses pour son autorité. Dans les deux cas, les Néo-Hébridais étaient mis aux fers, à fond de cale, philanthropique précaution contre des tentatives d’évasion à la nage qui eussent pu leur coûter la vie, dans ces mers peuplées de requins. Une fois à Nouméa, on les débarquait encore tout ahuris de ce voyage accompli dans les ténèbres, on les immatriculait au bureau de l’immigration, nom euphémique donné à la traite, puis on les adjugeait au premier acquéreur pour une période de trois ans et moyennant une somme variant entre 150 et 300 francs. Cette vente s’appelait un engagement et l’esclave était censé contracter volontairement, en toute connaissance de cause : inutile de dire qu’il ne voyait jamais le prix de vente de sa liberté, que se partageaient généralement le chef du bureau de l’immigration et l’engageur. Pas plus, d’ailleurs qu’il ne voyait la fin de sa servitude ; d’abord, parce que la mortalité pèse d’une façon effrayante sur les Néo-Hébridais, arrachés à leur pays, à leurs habitudes, à leur indolence, affamés et roués de coups ; ensuite, parce que ces primitifs n’ont qu’une vague notion du temps (j’en ai vu, à Oubatche, qui, vendus depuis dix-neuf ans, attendaient toujours l’expiration de trois années) ; puis, enfin et raison majeure, parce que, si le recrutement est organisé, le rapatriement ne l’est pas du tout. La vie de ces serfs, chez leur patron, surtout en dehors de Nouméa, est un véritable enfer : dérisoirement nourris de maïs ou de riz, avec de l’eau pour boisson, roués de coups, pourchassés par la police indigène à chaque tentative d’évasion, ils sont censés recevoir un salaire mensuel de douze francs qu’ils ne touchent jamais, grâce à un ingénieux système d’amendes, que l’engageur peut infliger selon son bon plaisir.

Tels étaient les pauvres diables à teint cuivré et à physionomie généralement intelligente et triste que nous voyions le soir, errer par bandes dans les rues, en murmurant un chant sauvage et étrange, moins monotone, que celui des Néo-Calédoniens, car les exécutants observent entre eux des intervalles de plusieurs tons.

Du reste, nous n’eûmes pas, pour cette fois, le loisir de pousser ces études plus loin. L’ordre de nous diriger sur l’île des Pins, lieu d’internement des déportés simples, venait d’arriver : il fallait nous préparer à partir.