De la Commune à l’anarchie/Chap. III

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Stock, éditeur (p. 32-43).


CHAPITRE III.


ARRIVÉE À L’ÎLE DES PINS.


Il y a douze lieues et demie de l’extrémité nord de l’île des Pins à l’extrémité sud de la Nouvelle-Calédonie et à peu près le double de Nouméa à la pointe Kuto, où résidait le commandant militaire de l’île. Aussi l’aviso le Coëtlogon, qui nous avait pris à son bord, dans la matinée, nous débarqua-t-il le même jour, vers les quatre heures de l’après-midi.

L’île des Pins, en canaque Kunié, fut découverte, le 26 septembre 1774, par l’infatigable Cook qui, deux jours après, fit voile pour la Nouvelle-Zélande. La beauté majestueuse de ses arbres, dont une espèce conserve l’appellation donnée par le navigateur anglais (pin colonnaire), explique pourquoi le nom européen s’est peu à peu substitué au nom indigène. L’île, habitée par quelque trois mille Canaques sous l’autorité nominale de la reine Hortense et sous celle, beaucoup plus effective, des missionnaires, servait alors de résidence à quatre mille déportés, répartis en quatre communes. Des compatriotes d’Abd-el-Kader, insurgés de 1871, l’habitaient également, à titre forcé et constituaient à Gadji, une cinquième commune, dite des Arabes. Elle mesure, du nord au sud, environ vingt kilomètres et, de l’est à l’ouest, à peu près douze : le pic N’ga, la domine d’une hauteur de deux cent soixante-dix mètres. Le commandant militaire, homme intelligent, avait eu l’excellente idée d’installer au sommet de ce cône, dénué d’ombre et grillé du soleil, un poste d’observation où l’on envoyait les gardes-chiourmes coupables de peccadilles : ils s’y torréfiaient ainsi dans un ennui mitigé d’abrutissement.

Du reste, nous constatâmes avec plaisir que l’élément militaire et l’élément geôlier, tout aussi peu sympathiques l’un que l’autre, ne vivaient pas en bonne intelligence. Les surveillants de la déportation et de la transportation, recrutés soi-disant parmi les anciens sous-officiers, comptaient, à côté de quelques sergents authentiques, assez bonnes bêtes pour la plupart, tout ce que l’on peut rêver de plus canaille. Ils vivaient sur le forçat, l’exploitant de mille manières, comme le souteneur sur la prostituée. Avec le déporté, fier et méprisant son chiaoux, c’était autre chose ; aussi la rancune des surveillants rabroués se traduisait-elle par mille vexations et, même, au début, par des coups de revolver tirés sur les rangs à l’appel du soir, — attentats assassins que n’expliquait pas la moindre provocation. Étrangers à toute idée politique ou sociale, ils voyaient dans les communards non des ennemis vaincus mais des coupables qui refusaient obstinément de se repentir.

Les premiers déportés arrivés à l’île des Pins avaient trouvé un pays couvert de broussailles et de lianes, où il fallait, presque à chaque pas, se frayer un sentier la hache à la main. De maisons encore moins que de routes ! Ils débroussèrent, construisirent, ensemencèrent le sol et de cette terre de relégati0n, pittoresque et salubre, en somme, firent un séjour supportable. On leur laissa la latitude de s’organiser et, répartis en quatre communes, ils élurent pour chacune d’elles un délégué chargé de se tenir en rapports avec l’administration pour les distributions de vivres, d’habillements et les communications diverses. Cette ombre de régime municipal satisfaisait quelques loustics, peu exigeants en matière de revendications sociales et qui disaient plaisamment : « On nous a déportés parce que nous voulions la Commune en France et on nous la donne ici ! » D’autres, il est vrai, avaient vu un peu plus loin, animés d’un bon socialisme fraternitaire, tels que le père Asseline, ébéniste presque septuagénaire, qui chantait aux Arabes, souriants dans leur gravité :

Les peuples sont pour nous des des frères,
Des frères ! (bis)
Et les tyrans des ennemis !

Après les difficultés inséparables de tout premier début, en Océanie aussi bien qu’en Europe, les proscrits avaient joui d’un instant de détente. On avait tant besoin d’eux ! Sans le budget de la déportation et le personnel qu’il permettait d’entretenir, la Nouvelle-Calédonie, en ce moment galvanisée, fût retombée dans son effacement et sa torpeur mortelle. Puis, où trouver des ouvriers, surtout des ouvriers d’art, comparables à ces Parisiens, enfants de Montmartre ou du faubourg Saint-Antoine ? Ce n’était certes point parmi les forçats, pour la plupart hommes des champs ou étrangers à toute profession. Depuis les routes de l’île des Pins jusqu’à ces coffrets de santal et de bois de rose, merveilleusement ouvragés, c’étaient les déportés qui faisaient tout. Aussi, le gouverneur Gaulthier de la Richerie se montra-t-il relativement bonasse envers eux : il toléra le séjour d’un certain nombre sur la Grande-Terre, autorisa les déportés de la presqu’île Ducos à se rendre à Nouméa, permit même des promenades en mer. L’occasion était vraiment trop belle : Henri Rochefort comprit que son devoir d’homme d’esprit était de ne pas moisir davantage dans la colonie pénitentiaire. Ses ressources pécuniaires le lui permettant, il s’échappa, le 18 mars 1874, au bout de trois mois de séjour, suivi par ses amis Pain, Grousset, Jourde, Ballière et Grantil.

Cette évasion fut un véritable coup de foudre. De la Richerie en tomba, le premier, assommé. En même temps son successeur intérimaire, le colonel Alleyron prenait des mesures draconiennes, renvoyant les déportés qui à la presqu’île Ducos, qui à l’île des Pins, tandis que le contre-amiral Ribourt, envoyé de France pour faire une enquête, expulsait de la colonie des négociants libres, comme M. Puech, parfaitement étrangers à l’affaire, mais suspects pour leurs tendances libérales. Les missionnaires maristes, déjà si influents, devinrent omnipotents ; tout dut se courber devant leur autocratie papelarde et, pour leur garantir place gagnée, le ministère envoya comme gouverneur le capitaine de vaisseau, bientôt promu contre-amiral, de Pritzbuer, protestant converti au catholicisme et, comme tous les renégats, fervent adorateur de ce qu’il avait autrefois brûlé.

De 1853 à 1880, les missionnaires maristes, lâchés sur la colonie océanienne, — les Néo-Hébridais les dénomment spirituellement « sauterelles noires », — ont tenu le haut du pavé. Pendant cette période, deux gouverneurs seulement ont osé leur faire obstacle : le premier, l’amiral Guillain en est mort ; le second, Olry, a vu son administration bouleversée par l’insurrection canaque de 1878, due, certes, en grande partie à des rancunes racistes et économiques, mais à laquelle l’influence tortueuse des missionnaires n’a pas été étrangère.

Les bons pères qui s’adressent si fructueusement à la pitié des fidèles en leur contant les pérégrinations héroïques entreprises pour l’amour du Christ, n’eurent pas grandes vicissitudes à subir en Nouvelle-Calédonie. Sans perdre un cheveu de leur tête, ils ont acquis terrains, troupeaux, richesses, et influence sur les noirs comme sur les blancs. À la vérité, leur subtilité tenace a été bien supérieure à l’esprit routinier du colon, lequel rabroue l’indigène en lui jetant dédaigneusement le mot « Sauvage ! » Eux, n’ont pas dédaigné de se faire canaques avec le Canaque pour l’amuser, le séduire et finalement le conquérir. Mieux que tous autres, ou plutôt seuls, ils se sont donné la peine d’apprendre les divers idiomes et l’un de ces missionnaires, le Père Roussel, établi à Wagap, passait pour posséder au plus haut degré l’éloquence du crû. Digne continuateur de Pierre l’Ermite, il se servait de son ascendant, pour entraîner ses ouailles à la guerre contre les infidèles. Ils se sont d’abord appliqués à capter les chefs avec des cadeaux, des tours de physique et de la médecine usuelle : une fois maîtres des potentats, ils ont eu les sujets.

À côté des maristes, des frères soit ouvriers soit enseignants, s’occupent des travaux matériels des missions et de l’éducation selon le Syllabus. Détail caractéristique, les Pères sont presque tous gras et fleuris, les frères ouvriers maigres et secs : cela doit tenir à la différence des occupations. « Nous avons fait vœu de nous consacrer à jamais à la conversion des âmes, déclarent béatement les missionnaires, nous ne devons plus revoir notre patrie. » Parbleu ! la plupart ont commis des frasques qui rendaient leur séjour en Europe impossible et, comme l’Église catholique a horreur du scandale, on les a expédiés sans bruit aux antipodes ! Nous aurons l’occasion de reparler d’eux à plusieurs reprises.

Des sœurs de Saint-Joseph de Cluny travaillent plus spécialement les âmes féminines. Elles dirigent, à Nouméa, une maison d’orphelines, pauvres filles ignorantes de tout, que l’on marie au premier rastaquouère venu qui en veut ! Elles ont également, à Bourail, la surveillance du paddock, sobriquet sous lequel on désigne la maison qui reçoit les femmes condamnées provenant des centrales de France. Ces recluses transportées sur leur demande dans la colonie, pour y trouver épouseur, constituent, la plupart du temps, de singuliers ménages ; en attendant, elles trompent le temps et leurs désirs comme elles peuvent ; d’où le surnom pittoresque de « paddock », donné à la maison : paddock en effet, désigne l’enclos où l’on enferme les bœufs… et les vaches.

Le chef suprême de ce clergé était, à l’époque, un petit homme gras et rubicond… comme la lune, ajoutaient les méchants, Monseigneur Vitte, évêque in partibus d’Anastasiopolis. Il ne semblait pas très fort, brave encore moins, car au premier coup de feu de l’insurrection canaque, il détala, rentrant en Europe, peut-être après avoir allumé la mèche, et oncques on ne le revit. Le provicaire apostolique qui le dirigeait, le révérend Père Fraysse, jeune, intelligent et ambitieux, le remplaça après son départ et ne tarda pas à être promu à l’épiscopat, au grand, quoique sourd, mécontentement des autres missionnaires épaissis par l’âge.

Mais revenons à notre arrivée à l’île des Pins, dont nous nous sommes passablement écartés.

On nous débarqua, après les colis, vers quatre heures du soir, à la presqu’île Kuto, et, après un court speech du commandant Barthélémy, qui nous assigna nos résidences respectives : « un tel à la première commune, un tel à la deuxième, etc., » les surveillants militaires nous indiquèrent du geste la grand’route et nous laissèrent aller.

— Mais où coucherons-nous ? leur avait demandé candidement une femme de notre troupe.

— Dame ! fut-il répondu le plus sérieusement du monde, l’habitude est d’aller coucher chez ses amis et connaissances.

Chez ses amis et connaissances, à six mille cinq cents lieues de ses pénates ! Il ne pouvait y avoir qu’un garde-chiourme pour trouver celle-là.

Cependant, l’apparition du Coëtlogon avait causé chez les déportés une grande rumeur, la même qui se renouvelait tous les trois ou quatre mois. De nouveaux compagnons de malheur allaient arriver, apportant avec eux des nouvelles de la vieille Europe. Depuis César, les Gaulois sont restés un peuple de curieux, avides d’informations et, faute de mieux, on ne se montrait pas trop difficile, à l’île des Pins, en fait d’actualité. Les moindres faits et gestes des prétendants monarchiques et des marabouts républicains, transmis de bouche en bouche et défigurés par l’ignorance ou la naïveté, par le besoin de croire quelque chose, atteignaient des proportions stupéfiantes. Les condamnés de l’île des Pins, très braves gens, étaient cependant, en général, d’une culture intellectuelle inférieure à ceux de la presqu’île Ducos. Ces derniers comprenaient des membres de la Commune et du Comité central, des officiers d’état-major, de gros bonnets, enfin, bourgeois tout au moins d’éducation. À l’île des Pins, l’élément prolétarien dominait, non sans mélange car on y compta : un docte processeur, Charmat, un sculpteur de premier ordre, Capellaro, et quelques journalistes Bouis, Cos et Léonce Rousset. Ce dernier mérite une notice spéciale : nous reparlerons de lui plus loin.

En débouchant à Uro, sur le territoire de la première commune nous trouvâmes un groupe de déportés qui, n’ayant pas le droit de dépasser cette limite, étaient rassemblés là pour nous accueillir. La plupart attendaient un fils, une femme : « Auguste ! » crie une voix émue. — « Me voilà ! » Et un grand jeune homme embrasse son père, avec lequel il s’éloigne aussitôt, tout joyeux. — « Tiens ! c’est toi, vieux ? » exclame un autre. Et deux amis, qui se retrouvent, se serrent la main. D’autres, qui attendaient quelque cher absent, nous dévisagent en silence, puis, déçus, se retirent tristement, sans mot dire.

Notre troupe s’égrène : quelques-uns ont retrouvé les leurs et, dans leur satisfaction égoïste, nous abandonnent.

Des habitants, peu nombreux, car ils sont pauvres et, à la longue, le sentiment de solidarité s’émousse, offrent l’hospitalité aux arrivants. Tant bien que mal, on se débrouille, on se case : deux ou trois seulement, qui nous avaient quitté pour aller à l’aventure, durent passer la nuit dans les bâtiments de l’école sur les bancs et les tables.

Le criminel qui nous offrit sa case et son lit de camp, allant lui-même partager celui d’un camarade, s’appelait Kahil et avait des manières fort avenantes. Nous apprîmes non sans surprise, deux ou trois jours après, qu’il passait pour légèrement suspect aux yeux de méfiants : son crime était de tenir les livres, l’administration délivrant les vivres aux déportés. Parmi ces proscrits républicains, imbus de la tradition jacobine, on était fort soupçonneux ; nous-mêmes, parfois, donnions dans ce travers. Ainsi, pendant nos huit jours passés au chef-lieu, ayant effectué une promenade un peu éloignée vers la mer, nous nous étions crus suivis pas à pas, par un mouchard : ce mouchard n’était autre qu’un débonnaire commerçant du Diahot de passage à Nouméa. Kahil se montra toujours aussi discret qu’obligeant envers nous. Du reste, nous n’entendions pas demeurer à sa charge : dès le lendemain, nous cherchâmes une paillotte.

On donne ce nom significatif, en Nouvelle-Calédonie, à toutes les habitations primitives, construites en torchis et couvertes d’un toit de paille. Quelques déportés industrieux, après s’en être élevé pour leur usage personnel, en édifiaient qu’ils vendaient aux nouveaux arrivants. De celles-ci, plusieurs avaient un véritable cachet de pittoresque et d’originalité.

On nous montra, entre autres, dans un bout de champ, au pied de collines rocheuses, une coquette habitation blanchie à la chaux et ornée d’un véritable perron : une manière de château rustique. Mais on y était exposé, nous dirent les voisins, à un complet immergement en temps pluvieux, les eaux ruisselant, par les crevasses des collines, dans la plaine qu’elles transformaient en véritable lac. Et si l’eau du ciel vous douchait lorsqu’elle se mettait à dégouliner pour de bon ! Les habitants de l’île des Pins ont conservé le souvenir d’une nuit où la pluie torrentielle, succédant à une tempête aérienne, transperça les toitures, comme l’eût fait la chute ininterrompue d’une masse métallique, et obligea les occupants inondés dans les lits à se réfugier derrière leur parapluie. Heureux ceux qui avaient emporté dans leur exil cet objet bourgeois mais utile !

Nous finîmes par trouver une paillotte dans une situation agréable, sur une hauteur à pente douce, à deux pas de la forêt qui s’étend le long du littoral ouest. Que de fois avons-nous suivi la route qui passait devant notre demeure, pour nous enfoncer dans la brousse, rêver sous les grands pins et devant la mer infinie, murmurant son éternelle plainte !

Sur cette terre, à peu près vierge, et où le terrain ne manquait pas trop, les déportés eussent pu expérimenter bien des systèmes sociologiques, depuis l’individualisme pur et simple qui, à la vérité, n’est guère un système, jusqu’au communisme étroitement autoritaire de Cabet, en passant par le mutuellisme, le fouriérisme et le collectivisme de Collins. Ils ne versaient cependant guère plus dans le socialisme pratique que dans le socialisme théorique : à l’exception d’une ferme exploitée par une dizaine peut-être de déportés, ils vivaient soit seuls, soit par associations de deux, associations harmoniques et durables parce qu’elles étaient basées sur les affinités.

Ceux qui nous vendirent notre paillotte, jolie case, de huit mètres sur cinq, entourée d’une vérandah, et que, peu après, nous fîmes blanchir à la chaux extérieurement, étaient deux associés qu’on eût juré créés l’un pour l’autre, tant ils se complétaient. Baury, grand, gros, parleur agréable et doué d’une écriture superbe, chantait du matin au soir, pendant que Boisselet, petit, sec, inculte et taciturne, au fond admirant son ami, besognait comme un nègre. Aucun des deux ne semblait mécontent de cette singulière division du travail, les chants de Baury galvanisant sans doute les forces de Boisselet et l’aidant à trouver son labeur moins long ou plus agréable.

Moyennant cent cinquante francs, nous eûmes avec un assez vaste terrain en partie défriché, la séduisante paillotte à laquelle il ne manquait qu’un toit. La première nuit que nous passâmes dans notre habitation de terre, tenus éveillés par un murmure aigu, incessant, le cri des cigales — nous contemplâmes, au-dessus de nos couchettes, le firmament noir, brillant d’étoiles sans nombre. C’était un spectacle saisissant pour des bourgeois parisiens et il nous porta à faire bien des réflexions philosophiques que, dans l’intérêt du lecteur, je m’abstiens de reproduire ici.