De la Commune à l’anarchie/Chap. VI

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Stock, éditeur (p. 78-87).


CHAPITRE VI.


EN ROUTE POUR HOUAÏLOU.


La rade de Canala, belle et grande, est abritée, du côté de la terre, par des montagnes qui s’avancent dans la mer presque en hémicycle. Une rivière l’emplit dans toute sa largeur, fleuve à son embouchure, ruisseau marécageux en amont. Devant nous, s’étendaient des collines verdoyantes, où apparaissaient clair-semées, des habitations européennes.

Là, nous devions quitter le Seudre, qui n’allait pas à Houaïlou. Après des adieux humectés non de larmes, mais de vieux tafia, nous prîmes congé, Simonin et moi, des maîtres d’équipage pour remonter en canot la rivière de Canala. Au bout de trois quarts d’heure de navigation entre les palétuviers et les roseaux, nous atterrîmes près d’un store [1], dont les patrons vinrent aussitôt nous offrir leurs services.

L’habitation, assez spacieuse, était construite en torchis avec vérandah. À l’intérieur, devant un comptoir, des hommes grossièrement habillés buvaient et fumaient. Larges chapeaux de paille ou de feutre, multicolores, chemises de laine, ceintures rouges fortement serrées à la taille, pantalon de grosse moleskine, et lourds souliers ferrés, cet accoutrement, qui eût fait crier à la chienlit sur le boulevard Montmartre, indiquait de véritables habitants de la brousse, mineurs et stockmen [2]. Deux ou trois parurent contempler avec quelque surprise mon costume gris-tendre et ma cravate azurée à la Pyrame, mais le képi galonné de mon compagnon produisit, je dois l’avouer, encore plus d’effet.

Pendant que Simonin se rendait chez le chef d’arrondissement pour le prier de mettre la baleinière du poste à notre disposition, je rôdaillais autour du magasin, ouvrant les yeux et les oreilles, en voyageur qui brûle de damer le pion au jeune Anacharsis. Un client, flairant en moi quelque précoce potentat, vint lier conversation et, comme il me parlait poliment, je lui répondis de même. À peine avait-il le dos tourné, accourut la patronne : « Monsieur, me dit-elle, prenez garde : on pourrait vous voir causer avec lui. » — « Eh bien ? » — « Vous ne savez pas, monsieur : c’est un libéré ! » On salue tant de coquins dans la société que, bien avant d’être anarchiste, jamais je n’ai parlé autrement qu’à d’autres aux gens estampillés criminels par la justice. La recommandation de la bonne femme ne m’avait donc nullement ému, lorsque le libéré revint. Se doutant de quelque chose, il était allé chercher une liasse de papiers, livrets et certificats de bonne conduite, qu’il se mit à me lire avec orgueil. Je laissai tomber la conversation, un peu écœuré non de sa situation sociale, mais de son servilisme.

Je vis à ce moment, pour la première fois, des Canaques en costume primitif, c’est-à-dire en moinô. À quelle périphrase pourrai-je recourir afin d’expliquer, sans blesser la pudeur de nos chastes magistrats, ce qu’est le moinô ? Un doigt de gant… un peu gros, donnerait l’idée de cet étui, fait primitivement d’herbe, et aujourd’hui de linge, qui cache, non pas ce qu’on enleva à Abélard, mais ce qui est à côté. On pourrait appeler ce… vêtement, j’allais dire cette capote, le baromètre de l’amour : en effet, rien n’est plus commode aux beautés canaques, exemptes de préjugés, que d’y lire couramment les phases de la passion qu’elles inspirent.

Car l’amour est international ! Je fus tenté d’en douter lorsque, le lendemain matin, un dimanche, je vis s’approcher toute une bande de popinés, vêtues, non du moinô, et pour cause ! mais du tapa, jupon très court, tressé en filaments d’écorce, et qui s’étend de l’extrémité la plus inférieure du ventre jusqu’à mi-cuisse. Qu’elles étaient laides, avec leurs cheveux crépus, leurs mamelles pointues ou flasques, leurs membres grêles ! Depuis, je me suis habitué à leur vue, j’en ai même trouvé de fort jolies, mais je me rappelle encore l’impression réfrigérante que je ressentis, lorsqu’une de ces popinés, qui me parut certainement la plus affreuse, s’approchant de moi, me roucoula, les yeux dans les yeux : « Donne-moi… un chiqua [3] ».

Ils et elles aiment le tabac, pauvres sauvages auxquels nous avons pris la vie libre pour ne leur donner de notre civilisation que la fumée !

Ce jour-là je m’en fus rendre visite à Venturini, que je n’ose appeler mon collègue, car il était du cadre métropolitain et moi du cadre colonial ; ce qui rendait sa politesse un peu anguleuse. La plupart des employés arrivant de France étaient ainsi : ils se considéraient comme fort supérieurs au personnel recruté sur place.

Cet antagonisme n’est pas le seul, beaucoup s’en faut, qui se manifeste dans un pays où toutes les situations sociales et toutes les races sont en présence. Le fonctionnaire tyrannise le colon, celui-ci combat ou exploite le libéré ; le blanc dédaigne le métis, qui méprise le Canaque indigène, lequel tient à l’écart le Néo-Hébridais, déteste l’Indien malabar et ne manifeste aucune affinité pour l’Arabe. Dans maints endroits, à Hienghène, par exemple, les Anglais étaient préférés aux Français : n’avaient-ils pas sur ceux-ci une grande supériorité, celle de n’être point les maîtres ? Il est présumable qu’en plus d’une tribu australienne, fidjienne ou maorie, les sympathies vont plutôt aux Oui-oui [4] qu’à John Bull.

Canala possédait deux grands monarques indigènes, rivaux d’influence, Gélima et Kaké, le premier sagace quoique résolu, le second qui avait, au physique comme au moral, toutes les allures d’un vieux sous-officier. Outre ces deux personnalités politiques, il en existait une troisième militaire, Nundo, le chef de guerre, mille fois plus féroce et plus ivrogne que Kaké. C’était un géant, de musculature herculéenne, à la figure épaisse et couturée de petite vérole, que surmontait une crinière rougie à la chaux, selon le procédé canaque pour la destruction des poux. Quelquefois, un turban d’écorce est enroulé, même chez les simples guerriers, autour de la toison : Nundo, lui, conscient de ses avantages physiques, dédaignait cet ornement. Il m’était réservé de faire, plus tard connaissance de cet Antinoüs bronzé ; pour le moment je fis celle de Gélima, auquel je trouvai bonne mine sous son uniforme de capitaine, de Pita, son jeune fils que je devais revoir un jour, en France, et de Kaké, lequel, après s’être fait payer largement la goutte, nous prêta six rameurs de sa tribu.

Nous avions l’embarcation du poste : une baleinière mâtée, dont l’unique voile devait seconder avantageusement les efforts de notre équipage, car le lundi matin, en quittant Canala, nous avions plein vent arrière. Les indigènes, dont la besogne était ainsi bien simplifiée, chantaient ces mélopées lentes et un peu mélancoliques, dont les paroles diffèrent parfois de celles usitées dans la langue courante. Simonin, assis près du gouvernail qu’il manipulait en marin consommé, me nommait les différents points en vue desquels nous passions.

Deux où trois grains brouillèrent le ciel sans inquiéter sérieusement notre voyage. Vers les trois ou quatre heures, nous mouillâmes à Kua. L’unique colon de la localité était un ancien officier de marine, M. V***, qui avait excité la réprobation générale des gens bien pensants en choisissant pour compagne illégitime une jeune femme d’allures peu sélect. Ce brave homme ne s’en émouvait pas, estimant l’opinion publique à sa juste valeur. Il se trouvait, du reste, assez heureux, n’ayant pas pour la compagnie de ses semblables un goût immodéré. Son habitation manquait du confort européen, mais il possédait une superbe plantation de café.

Bien plus que la pomme de terre qui, sous les influences du sol, se transforme en patate, et que le maïs, dévoré chaque année par les sauterelles, le café est, de tous les produits agricoles néo-calédoniens, celui qui semble appelé au plus d’avenir, bien que les cyclones le menacent périodiquement. Il rapporte une seule fois par an mais donne une récolte satisfaisante dès la quatrième année de plantation ; sa qualité est bonne et son prix sur place d’environ 2 francs le kilogramme. Les indigènes, qui se soucient peu de cultiver nos légumes et nos fruits, ont été moins indifférents devant le café ; ils en en ont planté à Nakéti, Canala, Pouébo, etc., et vendent la récolte aux Européens.

M. V… nous accueillit à bras ouverts, d’abord parce que l’hospitalité est une vertu de la brousse, — vertu qui disparaît à mesure que la civilité s’accentue ! — puis parce que la conversation de mon compagnon, ancien marin qu’il connaissait quelque peu, — qui ne connaissait Simonin sur la côte ! — lui était agréable. Pendant que sa femme tordait le cou à un poulet et que les deux loups de mer qui représentaient avec moi la population mâle, tant stable que flottante, de la localité se promenaient devant les pieds de café, en se remémorant de vieux souvenirs nautiques, j’allai me baigner dans la rivière voisine, dont la belle onde claire m’avait tenté. À mon retour, le colon m’apprit qu’il n’était pas rare d’y voir de jeunes requins se poussant de la nageoire.

Ces « tigres de mer » semblent avoir un goût très prononcé pour les explorations. À la marée montante, c’est-à-dire dès que le volume et la salure de l’eau le leur permettent, ils passent sans hésitation de l’Océan dans les rivières néo-calédoniennes. De mon temps, l’administration pénitentiaire n’avait encore trouvé le moyen, avec une main d’œuvre de huit mille forçats, de construire un seul pont. Il s’en suivait que les voyageurs devaient, à chaque instant, soit se jeter à la nage, soit passer à gué avec de l’eau jusqu’à la poitrine, sous l’œil des jeunes requins. Ceux-ci ne se montraient pas toujours bons enfants : c’est ainsi qu’une popiné, traversant la Tiouaka, eut les deux jambes coupées net d’un terrible coup de mâchoires. Et combien d’autres ! Parfois, cependant, pour varier, lorsque l’Européen voyageait d’une rive à l’autre, à cheval sur un Canaque, l’anthropophage des mers, respectant l’anthropophage de terre, s’approchait délicatement de ses épaules pour cueillir sa proie. C’est ce qui arriva un jour à un pauvre docteur, lequel servit de pâture au vorace poisson.

On dîna aussi joyeusement qu’au café Riche, la bonne humeur complétant un repas des plus solides. Après quoi, notre hôte, nous conduisant dans un hangar, nous montra gracieusement deux bottes de paille bien fraîche, étendues à terre à notre intention. Nous y passâmes, habillés et entortillés dans une vieille couverture, une nuit excellente, agrémentée par la visite des petits cochons qui venaient nous mordiller les pieds.

Nous nous arrachâmes à ces délices vers cinq heures du matin et, prenant congé de la population blanche, nous allâmes réveiller nos Canaques, couchés dans un abri voisin et qui n’avaient jeûné ni de riz, ni de tafia. Nous mîmes à la voile et, suivant le système d’escales adopté par Simonin, arrivâmes à Poro pour l’heure du déjeuner. Là aussi il comptait des amis, un ancien quartier-maître, quelques mineurs. C’est dire que le repas fut sérieux et convenablement arrosé.

Poro, situé à dix kilomètres de Houaïlou, est une localité peuplée ou déserte, selon que l’industrie du nickel est en hausse ou en baisse. Pour le moment elle reprenait : aussi, la population s’élevait-elle bien à une douzaine d’habitants, logeant en commun dans une grande case sombre et couchant sur des caisses à peine recouvertes d’une natte. Touché de l’accueil de ces braves gens, je les invitai avec insistance à user et abuser de mon hospitalité lorsque leurs affaires les amèneraient à Houaïlou. Ils me le promirent et ils ont consciencieusement tenu parole. Beaucoup d’autres, que je n’avais jamais vus, attirés par l’accueil fait à leurs confrères, vinrent également et m’amenèrent de nouveaux contingents, toujours prêts à faire honneur à une bonne table. Cela dura tout le temps de mon séjour à Houaïlou, que je quittai, au bout de trois mois, avec un compte de douze cents francs chez un mercanti voleur en diable, que j’ai eu l’imbécillité de payer intégralement.

Après le pousse-café, Simonin jugea qu’il y avait assez de vent dans les voiles pour en profiter. Nous repartîmes croisant en mer plusieurs pirogues remplies d’indigènes qui nous regardaient curieusement. Qu’il y a loin de la pirogue néo-calédonienne, simple tronc d’arbre creusé au feu et réuni par deux perches à un balancier, à la pirogue élégamment sculptée des Polynésiens ! Cependant quelques grandes tribus : Hienghène, où domine la race venue de l’est, Pouébo, Canala même, ont possédé de longues pirogues doubles à voiles, bâtiments de guerre contenant jusqu’à cinquante hommes.

L’embarcation canaque, même de la forme la plus simple, pourrait revendiquer la devise armoriale de la ville de Paris : elle flotte, culbute même, mais ne s’engloutit pas. Son balancier la maintient constamment à la surface des flots. Chavire-t-elle, celui qui la monte la redresse presque aussi facilement que nous faisons d’un parapluie retourné par le vent ; il la vide et, tranquillement, continue son voyage.

Sur leurs pirogues, qui ne valaient certainement pas les trois grandes barques de Colomb, les intrépides Polynésiens ont traversé maintes fois l’immense étendue du Pacifique. De Taïti, ils sont venus porter leurs mœurs et leur langue à la Nouvelle-Zélande, rayonnant sur les Tuamotou, les Marquises, les Tonga. Le célèbre chef Taméaméa, après avoir étendu son autorité sur tout l’archipel hawaïen, rêvait, dit-on, la conquête de Taïti, situé à huit cents lieues au sud-est.

Les navigateurs que nous rencontrions n’étaient point animés de desseins aussi vastes. Ils péchaient tout bonnement autour d’un îlot et quelques-uns, marchant dans la mer avec de l’eau jusqu’aux épaules, immergeaient de longs filets d’une forme singulière. Qu’on se figure un engin en forme non de sac destiné à ramasser la proie, mais de rideau vertical, tendu par des pierres, fixées à son extrémité inférieure et barrant simplement le passage au poisson. Celui-ci, ou s’emprisonne dans les mailles, ou veut sauter par dessus le filet et rencontre la sagaïe de l’indigène. Les plus ordinaires de ces armes sont simplement des lances en bois, effilées à leur extrémité, que le guerrier brandit fortement à la façon des javelots antiques ; d’autres remplacent la pointe par de fortes arêtes ou même, — bienfait de l’introduction des métaux ! — par un trident de fer. Le poisson fugitif est ainsi transpercé au passage. La pêche se pratique de même dans les rivières. Les Néo-Hébridais, qui possèdent sur les Néo-Calédoniens la supériorité de l’arc, emploient fort habilement cette arme contre le gibier à écailles. Ils ne visent pas leur proie dans l’eau où la flèche lancée obliquement dévierait, mais fixent un but imaginaire au dessus de leur tête et le trait retombe perpendiculairement de toute sa force embrocher le poisson. On peut se demander, de même que pour le fameux boomerang des Australiens, comment des sauvages, si peu familiarisés avec les mathématiques qu’ils ne peuvent compter leur âge, ont résolu de problème de balistique.

L’aspect de ces naturels marchant, nageant et se jouant dans la mer, semblables à des Tritons de bronze, délectait ma jeune imagination, avide d’imprévu. Cependant, nous arrivions à l’une des embouchures de la Boima, rivière que nous devions remonter pendant plusieurs kilomètres pour arriver au centre même de Houaïlou. Chaque période de grandes pluies et d’inondations amène des changements dans le lit des cours d’eau : tel endroit s’ensable, tel autre, où jadis l’on avait pied, devient un gouffre profond. Pendant que Simonin tâtonnait pour retrouver la passe, la marée, qui commençait seulement à monter, nous emporta droit sur un écueil où le mascaret se brisait avec fureur. Un paquet d’écume vint nous couvrir et fit tournoyer notre embarcation. Mais mon compagnon a l’œil ; la voile est amenée, un tour de gouvernail donné, et nous voilà naviguant sur la rivière tranquille, hors des atteintes de Neptune.




  1. Magasin.
  2. Gardiens de bestiaux.
  3. Nom couramment donné par les Canaques de la brousse à la figue de tabac.
  4. Nom donné en maints endroits de l’Océanie, aux Français et que leur a valu leur tendance à répondre affirmativement même aux questions qu’ils ne comprenaient pas.