De la Commune à l’anarchie/Chap. VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Stock, éditeur (p. 88-106).


CHAPITRE VII.


HOUAÏLOU ET SES HABITANTS.


« À beau mentir qui vient de loin », dit le proverbe. Si les progrès admirables de la géographie n’avaient fait connaître à ceux de mes compatriotes qui s’y intéressent, la Nouvelle-Calédonie et ses habitants, je pourrais enfler mes mémoires jusqu’au ton de l’épopée. Comme nombre de voyageurs procédant moins de Livingstone que de Tartarin de Tarascon, je pourrais raconter à des amis du merveilleux, d’imaginaires chasses au tigre et au serpent, entremêlées de combats héroïques avec les cannibales. Mais, vu le progrès des temps, une telle imposture n’est plus permise : même les académiciens, qui ne sont pourtant pas forts en connaissances encyclopédiques, savent aujourd’hui que les tigres et les serpents dédaignent d’habiter la Nouvelle-Calédonie ; aussi, la plus grosse victime de mes exploits cynégétiques a-t-elle été le pigeon-notou. Quant aux sauvages, j’en ai fréquenté intimement d’assez réussis ; j’ai même failli à deux ou trois reprises, pendant l’insurrection de 1878, y laisser ma peau ; mais, chaque fois, je m’en suis tiré sans bataille rangée. Ce fut, du reste, un grand soulagement pour moi de n’avoir pas à me reprocher le meurtre de pauvres diables bien payés pour haïr les blancs. Certes, ces primitifs avaient le tort de ne pas distinguer entre les riches propriétaires et éleveurs qui leur volaient la terre et les immigrants involontaires. Ils ont été les victimes de cette étroitesse : si, au lieu de se confiner à une guerre même pas nationale, car toutes les tribus ne suivirent point le mouvement, les indigènes avaient fait appel aux éléments pénitentiaires et traité avec les Anglais, jaloux de la domination française dans le Pacifique, ils eussent pu, tout au moins, éviter l’écrasement final.

Houaïlou, à l’époque où j’y arrivai, était, bien que dépendant administrativement de Canala, la localité la plus peuplée de l’île après Nouméa et Bourail. L’exploitation des mines de nickel y avait attiré près de quatre cents personnes, que gouvernait patriarcalement le surveillant militaire Cohuau, faisant fonctions de commissaire de police, et que rançonnait le mercanti Girard, d’autant plus victorieusement qu’il n’avait pas de concurrent.

On gagne gros à vendre aux mineurs. Ceux qui, en Nouvelle-Californie, en Nouvelle-Zélande et surtout en Australie, pendant la grande fièvre de l’or, ouvrirent des stores ou des cantines, arrivèrent presque tous à une fortune que ne pouvaient fixer les âpres piocheurs dépensant en folles orgies le métal précieux qu’ils ramassaient. En Nouvelle-Calédonie, bien que sur une moindre échelle, la même exploitation d’un côté, la même prodigalité de l’autre, étaient dans les mœurs. Si l’argent monnayé est rond, c’est pour rouler, évidemment, et ce que les mineurs s’empressaient de le faire rouler !

Tout d’abord, on pouvait les diviser en deux classes : les travailleurs journaliers à salaire fixe, les moins rétribués gagnant cinq francs, les autres dix, douze et jusqu’à quinze, — puis les indépendants, les prospecteurs, qui, la pioche sur le dos, un sac de biscuits au côté, partaient dans les montagnes, à la découverte de filons. Quelle vie aventureuse était la leur ! Pendant des jours, des semaines, des mois, ils erraient, creusaient le sol, campaient à la belle étoile, vivant autant dire de rien. Leur biscuit s’avariait, ils le mangeaient quand même, additionné de quelques racines sauvages ; l’eau puisée au dernier ruisseau devenait fétide, ils la buvaient, cependant, et quand ils n’en avaient plus, ils ne reculaient pas devant l’absorption de leur urine. Mais aussi, lorsque, favorisés de la chance, ils avaient découvert un gisement et touché du généreux capitaliste quelques billets de mille francs contre la cession d’une propriété valant un million ou deux, quelle noce !

La côte est, essentiellement métallifère, était en 1876, parcourue, surtout de Momo à Yaté, par des prospecteurs allant soit isolés soit en petites bandes, à la recherche du nickel. Dans le nord, la présence de l’or avait déjà été constatée, le long du Diahot, mais combien ce roi des métaux était-il difficile à recueillir ! Les mineurs d’Australie ont émis, à cet égard, un axiome devenu populaire : « cuivre donne richesse, argent moyenne aisance, or ruine. » En effet, les frais d’extraction absorbent souvent le produit et au-delà. De 1871 à 1875, la mine la Fern Hill avait rendu pour 700.000 francs d’or ; mais après avoir exploité les couches supérieures, on se trouva, comme d’habitude, arrêté par l’eau et les matières étrangères, antimoine, sulfures. En 1877, sept de nos amis, presque tous déportés, découvrirent un important gisement aurifère à Galarinou, au sud d’Oubatche. L’adversité les avait unis, l’ombre de la richesse les brouilla : auri sacra fames !

Vers Touo-Wagap, finit le nickel et commence l’or, qui s’étendant vers le nord de l’île, doit évidemment traverser la chaîne des Oébias et le massif du Thô-non, car, sur le versant est, comme sur le versant nord, la plupart des cours d’eau contiennent des paillettes. Trois ans plus tard, Louise Michel et moi formions le projet, inexécuté, de parcourir à pied la côte, par le sud et l’est, de Nouméa jusqu’à Hienghène pour, de là, remonter dans l’intérieur, explorant les massifs de la chaîne centrale et déterminant le point de partage des eaux. Il est présumable que cette crête contient des richesses aurifères dont le Diahot et les rivières de l’est dérobent quelques parcelles. Je dois dire, — le lecteur me croira s’il veut, — que la perspective des richesses métalliques, enfouies dans les flancs de montagnes presque inaccessibles, nous tentait beaucoup moins que le pittoresque de ce voyage, auquel les circonstances nous contraignirent de renoncer.

Il serait presque impossible aux Européens et même aux indigènes de voyager pédestrement à de longues distances, si le bichelamare (langage des pêcheurs de l’holoturie ou biche de mer) ne leur permettait de s’entendre moins incomplètement que par signes. C’est un patois hétérogène, comprenant de l’anglais de cuisine, du français estropié et des mots empruntés à tous les idiomes du Pacifique. Maints déportés qui, après l’amnistie, ont écrit des mémoires, parfois inexacts, et cela se comprend car, outre qu’ils ne pouvaient voyager librement, ils devaient voir le pays de parti pris, se sont imaginé, par exemple, que les mots tayo (homme), popiné (femme), picanini (enfant), etc., étaient du plus pur dialecte néo-calédonien. C’est une erreur complète : le premier mot est taïtien ; le second, également d’origine polynésienne, semble une corruption de Huahiné ; le troisième est de l’espagnol presque pur pique niño (petit garçon). De même, les Néo-Calédoniens me soutenaient parfois, ne les connaissant pas dans leur langue, que les mots caïcai (manger), mou’ye-mou’ye (dormir) devaient être français ou anglais, et mes dénégations les laissaient assez incrédules.

Le bichelamare, où l’anglais domine, est analogue au sabir, parlé sur la côte barbaresque, et au pidgeo nenglish, usité dans l’Extrême-Orient. Qui sait, dans le cas où un bouleversement social de la vieille Europe romprait les liens l’attachant à ses colonies, si ces langues démocratiques et maritimes ne seraient pas appelées à fusionner pour constituer un volapük parlé du littoral marocain jusqu’aux îles Marquises, sur une étendue de six mille lieues !

La langue indigène de Houaïlou, certes moins utile que le bichelamare pour les relations internationales, est bien autrement mélodieuse. Elle contient de fort jolis mots, comme ismami (papillon), nêva (terre), faroui (lune, briller), théô (tonnerre), onomatopée qu’on retrouve dans la plupart des autres tribus. Comme dans tous les dialectes néo-calédoniens, la numération est semi-décimale : on comprend que l’homme de la nature ait été porté à compter avec les doigts, la main fournissait une base métrique toute naturelle. La numération décimale, usitée à Taïti, indique les facultés réflectives d’une race supérieure. De leur côté, les Néo-Calédoniens l’emportent à cet égard sur les misérables tribus australiennes, qui ne pouvaient compter au-delà de deux ou de trois.

Le houaïlou, plus musical que le canala, lui ressemble autant que le touaourou ou nouméa. Cette similitude apparaîtra en donnant dans les deux idiomes le tableau des cinq premiers nombres :

Français     Canala     Houaïlou    
Un Cha Châga
Deux Barou Kwaourou
Trois Basi Kasili
Quatre Kanafoué Kafoué
Cinq Kananini Kani

Pour dire six, on énoncé « cinq et un » (Kani non châga), sept, « cinq et deux, » etc., ou même par abréviation, « et un », « et deux », etc. Après la dizaine, on recommence. Vingt, se dit « un homme » (châga Komô), pour l’ingénieuse raison qu’un homme peut compter juste ce nombre sur ses mains et ses pieds ; quarante « deux hommes » ; soixante « trois hommes », etc. Mais le Néo-Calédonien ne peut aller bien loin : au bout de quelques moments de surmenage cérébral pour étendre les limites de sa faible numération, il se contente de dire simplement « beaucoup », terme vague qui peut s’appliquer aux centaines comme aux milliards.

Houaïlou, ancienne colonie de Canala, devenue indépendante à la suite de longues guerres, comptait, à mon arrivée, en 1876, des tribus encore nombreuses, soumises jadis à l’autorité du grand chef Aï. À la mort de celui-ci, les principicules vassaux s’émancipèrent un peu ; cependant Di-Magué, fort et beau gaillard dont les possessions bordaient la rive droite de la Boima vers son embouchure, me parut jouir d’un ascendant qu’il devait peut-être à ses mérites comme chef de guerre. Il mourut plus tard, empoisonné, ce qui prouve qu’on commençait à le regarder comme encombrant. Les candides Canaques, peu versés dans la science des Borgia, ont longtemps considéré comme un mystérieux privilège de leurs maîtres de pouvoir se débarrasser sans bruit de leurs ennemis. Ils appelaient cela « posséder les esprits. »

J’avais jusqu’alors été un collégien studieux malgré des tendances aventureuses ; la vigilance familiale tendre, certes, mais gênante à la longue pour un adolescent, ne m’avait jamais laissé bien libre de mes mouvements. À Houaïlou, j’étais, enfin, hors de pages : j’allais pouvoir, entre temps, vagabonder, chasser, me perdre dans les montagnes, coucher à la belle étoile, courir même le tapa, si toutefois les bouillonnements de la jeunesse réussissaient à l’emporter sur la répulsion ressentie dès le début.

Le bureau télégraphique, situé sur la rive droite de la Boima, était une véritable caserne ne comprenant pas moins de cinq pièces. Une fois les appareils installés, les meubles rangés, — un lit de fer, un lavabo, une commode, une table et quelques sièges, nous ne savions comment remplir le local. Il est vrai, que par compensation, la toiture n’existait pas encore. Le surveillant Cohuau, sous la direction duquel les forçats et les Canaques avaient édifié le bâtiment, nous fit judicieusement remarquer qu’il était indispensable de coucher pendant quelque temps à ciel ouvert, pour que le soleil séchât, dans la journée, le torchis des murs à l’intérieur.

La profession de garde-chiourme n’est pas des plus recommandables ; je dois, cependant, dire qu’à côté d’affreuses canailles, inférieures en moralité aux pires criminels, j’ai rencontré parmi eux quelques hommes honnêtes et, cela paraîtra une dérision, humains. Anciens sous-officiers, abrutis par la discipline ou victimes de l’éducation jacobine, ils s’imaginaient, de la meilleure foi du monde, servir une société, qu’ils acceptaient pour bonne, en la préservant du contact des malfaiteurs. Élevés dans le respect de l’autorité et de la propriété, ils défendaient ces deux principes d’une façon moins éclatante mais plus sincère que les magistrats fourrés d’hermine et les monseigneurs à robe violette.

« Que voulez-vous ? disait l’un d’eux, la vie est une loterie ; de pauvres diables ont pris un mauvais numéro, il n’y a rien à y faire. »

Et il commandait ses forçats sans brutalité, presque paternellement.

Un autre, un Corse, tout en étant strict sur le chapitre de la discipline, nous disait en parlant d’un homme de son escouade, son compatriote :

« Il a été condamné pour avoir tué le séducteur qui avait abandonné sa sœur. Eh bien, j’en aurais fait tout autant et, chez moi, il n’y a personne qui lui refuserait la main. »

Et, bien des fois, je l’ai vu traiter ce transporté en toute camaraderie.

Cohuau, appartenait à l’espèce pacifique et relativement honnête ; aussi l’administration, toujours intelligente, avait-elle fini par le révoquer. Son second, Bailly, jeune brestois de famille bourgeoise, dévoyé dans la chiourme, y gâtait des allures natives qui ne manquaient pas de distinction. Beau garçon, intelligent avec un vernis d’instruction, il eût pu devenir un élégant officier ; dans ce milieu pénitentiaire, l’abrutissement et l’alcoolisme le gagnaient peu à peu : il a dû finir par naufrager complètement. Pas méchant pour deux sous, il laissait, pendant l’absence de son supérieur, les forçats faire tout ce qu’ils voulaient et ceux-ci, par reconnaissance, sans doute, l’ont ramené bien des fois, ivre-mort, sur leur dos pour le coucher dans son lit comme un enfant.

Les surveillants occupaient, en aval de la rivière, une case distante de la mienne de trois cents mètres à peine. Une demi-douzaine de forçats et autant de Canaques de la police indigène vivaient auprès d’eux et, la nuit, couchaient dans deux misérables gourbis, près desquels s’élevait la carabousse, — la prison, — bâtiment carré aux madriers solides, dont on n’eût pu s’échapper que par le toit en paille, ce qui, du reste, arriva quelquefois.

Le chef de cette police indigène mérite une mention spéciale. Némoin, un des Canaques les plus intelligents qu’il m’ait été donné de connaître, représentait le type polynésien légèrement modifié par le sang mélanésien, tel qu’il existe aux Fidjies. Son teint était cuivré et ses cheveux crépus, mais toute sa figure respirait l’intelligence et l’audace : adroit tireur, il se glissait dans la rivière tenant seulement hors de l’eau sa tête et le fusil qu’on lui confiait. Il abordait ainsi un îlot, lieu de rendez-vous des innocents canards sauvages et pif ! paf ! Presque toujours, il nous revenait avec du gibier. La perte de l’index à la main droite ne le gênait ni pour tirer ni pour écrire, car il savait écrire, et presque sans fautes d’orthographe. Je me rappelle les billets typiques qu’il écrivait du store Girard au surveillant Bailly, chef du camp par intérim :

« Monsieur Bailly, je reste chez Girard parce que je suis soûl comme un cochon. Je vous envoie le Canaque (!) pour porter le courrier. Demain matin, je serais (sic) de retour au poste.         Némoin. »

Pauvres insulaires ! on les a tellement bien civilisés que rien n’égale leur fierté, lorsqu’ils peuvent dire ou écrire cette phrase empruntée au vocabulaire de leurs professeurs blancs : « Je suis soûl comme un cochon ! »

Némoin, qui avait été alternativement planton de bureau, cuisinier, marin, avant de commander ses compatriotes enrôlés dans la police, avait appris beaucoup de choses et pouvait presque parler de omni re scibili. Je lui ai expliqué la théorie du télégraphe électrique, la production des courants par l’action chimique de la pile. Sur cent de nos paysans, quatre-vingts, au moins n’y auraient rien compris : lui saisissait tout.

Les indigènes ne fournissaient pas le personnel de la seule police, mais aussi celui des canotiers, là où il y avait une embarcation à la disposition du chef de poste, et celui des courriers et plantons de télégraphe. Mon bureau étant, après Nouméa, le plus surchargé vu le mouvement des mines, on m’avait octroyé deux facteurs indigènes : Coumoni, que j’ai regretté sincèrement, et Péronéva, moins intelligent mais qui n’était féroce que dans l’ivresse. Il avait alors une désagréable manie : c’était de vouloir tuer un Malabar. Je lui arrachai, un jour, le couteau des mains et, ne sachant que faire de mon incommode sous-ordre, l’envoyai porter une prétendue dépêche au commissaire de police. Ce message que le pauvre Péronéva alla présenter en toute candeur, contenait simplement ces lignes : « Vous voyez dans quel état se trouve mon Canaque, je vous prie de le loger à la carabousse et de ne l’en laisser sortir que dès qu’il aura cuvé son rafia. » Le lendemain matin, mon facteur me revint dégrisé et souriant du tour que je lui avais joué. Cet attentat à l’imprescriptible liberté pourra sembler singulier de la part d’un futur anarchiste, mais c’était le seul moyen d’éviter un meurtre, et j’estime que même dans une société débarrassée d’argousins, surtout dans celle-là, la défense, tant individuelle que sociale n’a pas à abdiquer ses droits.

En remontant le cours de la Boima, à un kilomètre environ de ma demeure, se trouvait celle de Girard, digne suisse aux allures patriarcales mais expert comme pas un dans l’art de marquer à la fourchette. Là était le centre des affaires, des transactions, des ribotes et des batailles ; aussi la police y faisait-elle de fréquentes visites, plus encore dans le but de s’y désaltérer que dans celui d’y maintenir l’ordre. Que d’intérêts se sont débattus dans cette case aux murs de terre, longue et sombre, devant ce comptoir, où le mercanti, poli, affable, souriant, versait à ses clients le poison vert, jaune, rouge, jusqu’à ce qu’ils roulassent ivres-morts ou qu’ils n’eussent plus d’argent ! Alors seulement son sourire s’effaçait, remplacé même, lorsque ses intérêts étaient en péril, par un rictus féroce, celui du tigre qui va bondir sur sa proie.

Là se rencontraient bien des types curieux. Thévenin, mineur débraillé et lucide seulement pour trouver des filons ; il achevait de boire, dans les soûleries les plus bêtes, soixante-quinze mille francs que lui avait valu la découverte du Bel-Air, revendu plus tard deux millions par l’acquéreur ; Santaromain qui, avec une patience de Peau-rouge, suivait les prospecteurs à la piste et, lorsqu’ils avaient rencontré un gisement, s’empressait d’y planter ses piquets et de faire à son nom la déclaration lui conférant droit de propriété ; canaille mais pratique ! F***, beau et bon garçon, un peu noceur, qui, ayant commis l’imprudence de convoler et s’apercevant qu’il était cocu, eut la sagesse de renoncer aux droits de propriété maritale que lui conférait l’article 212 du Code civil ; Dutheil, qui, créé trop sanguin par la nature, avait au cours d’une discussion, assommé un contradicteur d’un coup de bouteille et, pour ce fait, tiré cinq ans de bagne. D’une honnêteté absolue au sens le plus étroit du mot, cet ex-forçat était le factotum de confiance du peu sentimental Girard qui, en s’absentant, ne craignait pas de lui laisser la clé de la caisse. Petit mais trapu et d’une force herculéenne, tireur de premier ordre, Dutheil apparaissait bien l’homme à poigne, nécessaire pour tenir en respect la bande hurlante des ivrognes et des batailleurs.

Simonin m’ayant dit adieu au bout de quelques jours, je restai seul au milieu de cette population peu attique. Je dois confesser que malgré l’absence de tous délassements esthétiques ou intellectuels, je n’eus pas le temps de m’ennuyer. D’abord, l’établissement de communications régulières avec l’acariâtre Venturini et le vagabond Fournier n’avait pas marché tout seul ; puis c’était une avalanche de dépêches que les mineurs expédiaient pour un oui, pour un non, sans regarder à la dépense. Ce que je les envoyais au diable in-petto ! Enfin, arrivaient par bandes, avides de contempler cette invention européenne qui faisait se communiquer les gens à distance, les Canaques des tribus environnantes : Canaques de Di-Magué, Canaques de Boulindo, Canaques de Kombo. Ils envahissaient le bureau avec un sans-gêne des plus primitifs, s’asseyant qui sur la caisse à pile, qui dans mon fauteuil, qui sur mon lit. Négrophile et sentimentaliste comme un vieux quaranthuitard, je les laissais faire tant qu’ils n’attentaient aux papiers qu’ils ne pouvaient lire, ni aux appareils dont la manipulation les inquiétait. « Tacata ! [1] » exclamaient-ils en me regardant opérer. Cependant, plus tolérants que les contemporains de Torquemada, ils n’ont jamais manifesté l’intention de me brûler. Parfois, pour les émerveiller, je tirais devant eux des étincelles électriques ou, leur attachant un fil métallique autour des membres, y faisais circuler un vigoureux courant. Quels cris sauvages s’échappaient alors de ces bouches d’anthropophages, béantes comme autant de fours, tandis que les corps se distendaient dans d’indescriptibles contorsions, non de souffrance mais de terreur, aux grands rires de leurs compagnons simples spectateurs ! Je poussais même la facétie jusqu’à les inviter à ramasser une pièce d’agent déposée au fond d’un seau en zinc, rempli d’eau et que je faisais communiquer avec ma pile. Leurs efforts pour saisir cette monnaie et leur dépit de ne pas y arriver étaient assez comiques ; cependant, pour atténuer le mauvais goût de la plaisanterie, je finissais généralement par rompre la communication électrique et leur laisser emporter l’argent. Ce procédé m’a valu parmi ces hommes de la nature une certaine popularité ; au moins d’aussi bon aloi que celle des candidats qui paient à boire à leurs électeurs, sauf à les plumer après le scrutin.

Parmi les potentats indigènes qui m’honorèrent de leur visite, je dois citer le chef Kombo, dont la tribu s’étendait sur la rive opposée de la Boima. Il vint un jour me visiter, resplendissant dans un vieil uniforme de capitaine et accompagné de son tacata, sorcier et premier ministre, — d’autant plus premier qu’il était le seul. Ce dignitaire avait arboré également les magnificences de sa garde-robe ; une redingote qui flottait majestueusement sur ses fesses aussi nues que le crâne d’un sénateur. Il s’abritait ou plutôt abritait son maître sous un parapluie servant d’ombrelle, ce qui me parut l’indice de tendances orléanistes. Kombo n’avait pourtant pas toujours été un monarque constitutionnel : un jour, une femme de sa tribu disparut mystérieusement. L’administration française, chose étrange, ouvrit une enquête et finit par retrouver partiellement la popinée à l’état de lanières séchées en manière de conserves dans les poches de la culotte royale. Kombo avait pressenti les tablettes Liebig ! Tant d’intuition chimico-culinaire ne toucha pas le chef de la colonie, qui déporta le chef houaïlou à l’île des Pins, comme un vulgaire communard. Ses sujets eussent pu en profiter pour proclamer la république, ils n’y songèrent même pas, — les Canaques de la vieille génération tenaient à leurs chefs comme saint Labre à ses poux. Touché de leurs supplications, le gouverneur rendit, peu après, un maître à ces gens qui ne pouvaient s’en passer… Sont-ils les seuls ?

Tel était le personnage que j’avais devant moi. Notre entrevue fut des plus cordiales : Kombo eut la discrétion de ne pas tâter mes côtes ni soupeser mes steaks. Touché de tant de délicatesse, je lui offris un petit verre de tafia, qu’il vida instantanément ; puis ce fut le tour du ministre qui dans son empressement, faillit avaler le contenant avec le contenu. Après quoi, mes hôtes augustes prirent congé de moi. Je les suivis de l’œil et aperçus, à cent pas à peine de ma case, Kombo tombant évanoui dans les bras de son suivant.

Cette vue me fit sursauter : avais-je inconsciemment empoisonné le vieil anthropophage ? Pour le coup, les Canaques, qui me traitaient déjà de sorcier, eussent pu dire que je « possédais les esprits »… y compris l’esprit de vin ! J’allais me diriger au secours de Sa Majesté, lorsque Péronéva et Coumoni me firent entendre qu’il n’y avait pas lieu de s’émouvoir pour si peu, que Kombo usé par les excès de toutes sortes, ne pouvait maintenant supporter l’absorption du moindre petit verre sans se mettre dans un état fâcheux, compromettant pour la dignité de la couronne. Dès lors, ma compassion faiblit considérablement, d’autant plus que déjà le mangeur de noires semblait vaguement revenir à lui. Aussi, laissai-je le pauvre ministre remorquer comme il put ce débris royal.

Quelques jours après, je voulus visiter à mon tour la tribu de Kombo. Dois-je avouer au chaste lecteur que j’étais mû par le désir d’y rencontrer non des rois ou des ministres mais des popinés ? On n’a pas toujours dix-huit ans et demi, une imagination capricieuse et des besoins physiologiques à satisfaire. Certes, les premières rencontrées à Canala m’avaient paru laides, mais j’eusse bien voulu voir à ma place cet imbécile de saint Louis de Gonzague, qui n’était peut-être qu’un eunuque de naissance. Sous ce climat torréfiant, qui embrase le sang dans les veines et fait déborder les sèves, alors que la nature semble incessamment en rut, le moyen pour un adolescent bien constitué de se tenir tranquille ! Joignez à cela une nourriture pimentée, excitante, nécessaire d’ailleurs pour stimuler l’organisme, et vous comprendrez, gens vertueux qui me faites l’honneur de me lire, ce que le célibat prolongé commençait à avoir d’intolérable.

Eh bien, oui ! Décidément les popinés sont moins laides : leur noirceur les habille, atténue les rides, cache les imperfections de la chair. Certes, les vieilles, — celles qui dépassent vingt ans ! — font peur, surtout si elles ont allaité plus d’un enfant, car l’allaitement dure ici bien plus longtemps qu’en Europe, leur échine est cassée par le port des fardeaux, puisqu’elles remplacent pour la tribu les bêtes de somme ; mais, ce n’est certainement pas à une vieille que je porterai mes hommages. En avant ! des habitants, aussi expérimentés que charitables, m’ont désigné les popinés de Kombo comme les plus accessibles, leur obligeance a été jusqu’à m’indiquer l’endroit de la rivière où l’on a pied. À deux cents mètres de mon habitation je pourrai traverser la Boima avec de l’eau jusqu’à la poitrine seulement.

L’heure de la clôture est arrivée : mon correspondant m’a communiqué le signal transmis depuis Nouméa de bureau en bureau, nous laissant libres jusqu’à deux heures. Cinq minutes pour expédier le déjeuner, le temps de garnir mes poches de monnaie blanche et de bâtons de tabac, non moins précieux pour les échanges… même de caresses, et me voici prêt.

On ne porte pas de chaussettes dans ce bienheureux pays. Arrivé au bord de la rivière, je tire mon pantalon, le roule sur ma tête et gardant mes souliers ainsi que ma chemise qui séchera sur moi, j’entre bravement dans la Boima.

À moins d’être disciple convaincu de saint Labre, il me semble qu’on doit toujours éprouver un certain plaisir à entrer le corps dispos et l’esprit de même, dans une belle eau claire et tiède, étincelant au soleil. La rivière est douce et caressante comme une maîtresse : si on s’écoutait, au lieu de marcher, on s’y étendrait comme sur un lit de repos.

Mais, c’est singulier : j’ai beau avancer, la profondeur de l’eau ne diminue pas, au contraire ! J’en avais tout à l’heure jusqu’au ventre, maintenant l’onde doucereuse effleure la ceinture, puis la poitrine, puis le cou… J’avance toujours et j’enfonce, je perds pied : que d’eau ! que d’eau !

Les vagues leçons de natation que m’avait données mon père, toujours affairé, n’avaient encore jamais été mises en pratique. Jamais il ne m’avait été permis de m’aventurer seul sur l’élément perfide. À l’âge de onze ans, j’avais cependant, sans le faire exprès, piqué une tête dans le bassin du Luxembourg. Cette expérience involontaire, qui eût dû m’éclairer sur mes prédispositions nautiques, n’avait jamais été récidivée. Cette fois, il s’agit non plus d’ablutions hygiéniques, mais de disputer ma vie à la Boima, autrement redoutable que le petit bain Henri IV.

Eh ! mais, il me semble que, pour la première fois, je ne m’y prends pas trop mal. J’ai laissé tomber mon pantalon en étendant instinctivement la main pour nager, c’est vrai, mais je garde les autres parties de mon habillement : souliers, chemise, chapeau de paille même et, tirant une coupe victorieuse, j’aborde la rive opposée.

Cette épreuve me rendit très fier, d’autant plus qu’après avoir traversé la rivière de droite à gauche, il me fallut la retraverser de gauche à droite pour regagner mes pénates, ce que je fis sans aucune difficulté et avec la majesté d’un jeune dieu marin. Des popinés de Kombo, il n’était plus question pour le quart d’heure : ma baignade m’avait rafraîchi le sang. J’émergeai de l’eau à mon point de départ nu-jambes et panet battant, accoutrement pittoresque qui eût pu nuire à mon prestige si Houaïlou m’avait contemplé, mais Houaïlou livré aux douceurs de la sieste, ne me vit pas.

Rentrer chez moi, semblait quelque peu difficile, mon trousseau de clefs reposant avec mon pantalon dans les profondeurs azurées de la Boima. Ce fut alors que je reconnus la sagesse de la Providence, dont les vues sont insondables. L’inachèvement de la toiture, que j’avais eu la folie de considérer jusqu’alors comme regrettable, me permit de pénétrer dans mon domicile, à l’aide d’une échelle.

Cependant, ce mode de communication avec l’extérieur me parut laisser quelque peu à désirer. Je ne pouvais constamment tenir la porte de ma demeure ouverte ou me condamner à des exercices acrobatiques plus amusants que commodes. C’est pourquoi, ayant recouvert mon déshabillé par trop canaque d’un pantalon de rechange, je m’en fus trouver la police indigène.

Némoin se mit immédiatement à l’eau avec ses hommes, partant du point même d’où je m’étais éloigné et scrutant le fond de la rivière en aval. Au bout de trois minutes, le Vidocq bronzé plongea et ramena à la surface mon inexpressible, transformé en éponge. La Boima avait respecté les poches dont j’abandonnai le contenu, sauf mes clefs, aux tayos mis en bonne humeur.

À mon retour de cette exploration sous-marine, je trouvai devant ma porte, en compagnie d’une jeune Française, jolie et sans préjugés, un quidam dont je me remémorai incontinent le nez de perroquet et l’accent nasal. « Je suis ce phénomène qui s’appelle le capitaine Hubert, » commença-t-il. Parbleu ! je l’avais si bien reconnu que, l’interrompant après avoir salué sa gente camarade qui me le rendit avec une œillade, j’offris sans tarder l’apéritif. Puis nous causâmes et, entraîné peut-être par le désir de faire parade de ma bravoure devant le sexe auquel nous devons la Goulue, je narrai mon aventure : me jette la pierre qui n’a pas eu dix-huit ans ! Il me sembla, ô effet du mirage ! que mademoiselle Augustine T***, tel était son nom, me regardait presque tendrement. Je puis sans fatuité évoquer le souvenir de ce commencement d’idylle, ébauchée en face de trois verres d’absinthe, car il n’eut pas de suite, l’importun pilote se montrant d’une jalousie stupide. La goëlette qui les avait amenés, mit à la voile le lendemain pour Nouméa. Plus tard, je reçus de ma bonne mère une lettre remplie de tendres reproches sur ma témérité nautique : « Où serais-tu, me disait-elle, sans ce brave capitaine qui est arrivé si à point pour te sauver la vie ? » Sauver la vie ! Quel mensonge infâme ce Tartarin brestois avait-il bien pu conter ? Quoi ? je perdais le prestige du péril surmonté victorieusement par mes propres forces ! J’étais déshonoré ! Je me doutai que le défaut favori de l’ancien enseigne était pour quelque chose dans cette déloyauté : j’en eus la confirmation plus tard, lorsque mon père m’apprit qu’il s’était présenté à ma famille éplorée comme mon sauveur. — « Je parie qu’il s’est fait payer l’absinthe ! m’écriai-je. » — « Il s’en est fait payer trois, répondit mon père. »




  1. Sorcier.