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De la Création de l’Ordre dans l’Humanité/Ch. III.

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CHAPITRE III


LA MÉTAPHYSIQUE [1]




À M. Bergmann
Professeur de littérature étrangère à l’Université de Strasbourg [2].


Ami,

C’est à toi que je dédie cet essai. C’est toi dont l’exemple et les conseils m’avertirent autrefois que, sans la science, la philosophie est l’ombre de la raison. Apprends quelque chose, disais-tu, et puis tu philosopheras.

J’ai répudié la philosophie ; mais que diras-tu, Ami, en apprenant que du même coup j’ai nié aussi la religion ? Toi, dont l’âme aimante et pure, dont l’esprit constamment élevé à Dieu rapporte à une religion sublime tout sentiment, toute action, toute pensée ? ne craindras-tu pas pour la société, pour la science elle-même, les conséquences de cette négation effrayante ? Quelle sanction nouvelle allons-nous donnera la morale ? quel but à la pensée ? quelle espérance au cœur ? Et qui suis-je, d’ailleurs, pour parler au nom de la science ?

Il faut que je l’avoue en ce moment solennel : ce qui m’inquiète est moins l’incertitude de ma route que le sentiment profond de ma faiblesse ; les distractions de ma vie, et le malheur d’une éducation toute philosophique et religieuse ne m’ont presque permis de rien apprendre. Ce n’est pas le dessin, ce sont les matériaux qui me manquent pour la réédification. Tout ce que je sais, je le dois au désespoir ; la fortune m’ôtant le moyen d’acquérir, je voulus un jour, des lambeaux ramassés pendant mes courtes études, me créer une science à moi seul [3]. Puisses-tu, Ami, accueillir ce fruit de mon indigence ! Puisses-tu y trouver quelqu’une de ces indications précieuses, que la sagesse elle-même a souvent dues à un heureux instinct ! Puissent aussi les maîtres de la science, en voyant ce qu’a fait de rien un aventurier de la libre pensée, sourire à mon audace, suppléer mes manquements, et, convertissant cet étroit sentier en route royale, achever dignement une tâche laborieusement commencée.

Tu es heureux, mon cher Bergmann : tu interroges en trente idiomes la raison humaine ; tu suis, dans les formes merveilleuses du langage, les lois de la pensée ; la science de la parole ne te cache aucun secret. L’amitié, les joies de l’amour et de la famille embellissent tes nobles travaux. Aimer, savoir ! quel destin pour un mortel ! c’est le tien, mon cher Bergmann ; ce sera un jour celui de tous tes frères.

Ton ami, P.-J. Proudhon.


§ I — Faits communs à toutes les sciences.


151. Rappelons en quelques lignes ce que nous avons exposé aux deux premiers chapitres.

La conscience, au premier moment de son activité, s’absorbe et s’immobilise dans la nature, s’identifie avec elle, cherche à la pénétrer, à la saisir dans son essence, et, contemplant à la fois substances, causes et rapports, fait de l’univers un tout animé, divin, dont elle explique l’organisme par des comparaisons et des symboles. En tant que dogmatique, la religion doit s’éteindre ; quant au sentiment inné, qui donne lieu à la pensée religieuse, tout porte à croire qu’il recevra plus tard un autre mode d’exercice, une nouvelle manifestation.

152. Sollicitée, irritée par le dogme religieux, fatiguée du surnaturel et de l’incompréhensible, bientôt la raison s’éveille et veut se rendre compte : elle ne nie pas d’abord le dogme, elle demande à l’interpréter, afin, dit-elle, de s’assurer elle-même, et de ne pas s’égarer dans la foi. Prétexte impie ! L’exégèse enfante la diversité des opinions, traînant à sa suite le schisme, l’hérésie, la révolte directe et avouée [4].

« Le vrai moment du drame, pour les peuples comme pour les individus, est celui où, discutant pour la première fois leurs croyances, ils se débattent, au sein du dieu de leurs pères, entre la foi et le doute : l’âme, réveillée en sursaut au milieu de la foi, s’efforce tout ensemble de la perdre et de la ressaisir [5]. »

153. La philosophie, soit qu’elle affirme, soit qu’elle nie l’existence des dieux et la substantialité de l’âme, est, comme la religion, d’abord panthéiste. À la substance infinie, toute vivante, omniforme, au grand Pan, elle substitue, un moteur universel, une cause plastique qui informe la substance inerte, donne l’impulsion aux éléments, et allume la vie. Puis s’élevant rapidement à quelques formules générales, le plus souvent hypothétiques, auxquelles elle attribue une profondeur et une efficacité qu’elles n’ont pas, elle se flatte de réunir dans sa main les fils de ce vaste organisme. Enfin, son langage, sa grammaire, son analyse, se composant sur son point de départ, elle invente une machine à démonstrations, machine perfide qui, après avoir produit des myriades d’opinions contradictoires, abîme la philosophie dans le doute.

154. Tandis que l’esprit, infatué de religion et de philosophie, poursuit ses chimères de révélation, et bâtit de fantastiques systèmes, une révolution secrète s’opère dans la connaissance humaine, presque à l’insu de la raison. Parmi tant d’imaginations et de fables, toujours quelque vérité naturelle se laisse prendre à l’esprit de l’homme, toujours quelques observations se recueillent, ne fût-ce que pour servir d’exemples aux aphorismes et de matière aux apologues. Peu à peu les observations se groupent ; des rapports sont constatés, des suites formées ; mais, comme si ces vérités profanes et triviales étaient indignes de leur haute pensée, le prêtre et le philosophe les abandonnent au vulgaire ignorant, comme une pratique brute et grossière. Semblable à l’auteur du christianisme, la science grandit dans l’obscurité et le dédain.

155. S’il est une vérité constante et démontrée en philosophie, c’est que toute science spécialisée et constituée n’est plus de son domaine ; à mesure que la connaissance, en déterminant son objet, s’élève à la certitude, elle cesse d’être philosophique. Longtemps les philosophes sont à reconnaître ce mouvement, et quand enfin ils l’aperçoivent, ils s’écrient que la philosophie aussi est science ; qu’elle a ses limites, son objet, sa méthode ; que c’est précisément ce qu’elle cherche, et qu’il n’est pas juste de rire parce qu’elle ne l’a pas encore trouvé. Alors ils entreprennent sur eux-mêmes un travail de comparaison, d’élimination et de synthèse, qui doit aboutir, selon les uns, à la science universelle ; selon les autres, à la spécialité philosophique, et qui se résout, ainsi que nous l’avons fait voir, dans la recherche d’une méthode.

Enfant de la religion, héritier de la philosophie, c’est cette méthode que j’essaye de décrire.

156. Dégager des sciences existantes ce qu’elles renferment de commun, c’est par là même découvrir ce qui fait leur certitude à toutes, leur caractère d’absolu ; c’est mettre en évidence la loi de la nature, la logique de Dieu même.

Or, comme il est probable que ni Dieu ni la nature ne se contredisent, on peut présumer qu’il n’est, pour les sciences à créer, d’autre procédé général que celui des sciences déjà constituées : par exemple, que les choses de la politique et de la morale sont soumises aux mêmes lois de création et de développement, par conséquent à la même méthode de démonstration que la physique et la zoologie.

Cette présomption serait une vérité si, de la comparaison de quelques-unes des sciences, il résultait que la nature, infiniment variée dans ses moyens, ses applications et ses nuances, n’a réellement qu’une loi, une méthode, et ne peut en avoir qu’une. Dès lors, il suffirait, pour constituer une science, de rechercher quel en est l’objet spécial ; puis, comme conséquence de cette découverte, quel est le mode particulier d’application de la loi générale qu’il suppose.

Telle est donc notre première question :

Quel est le fait commun et fondamental des sciences constituées, soit par rapport à leur objet, soit, ce qui revient au même, par rapport à leur méthode ?

Que le lecteur veuille bien me suivre dans les détails où je suis obligé d’entrer : j’ai besoin, pour me faire entendre, de ces longues énumérations.

157. L’une des sciences les plus anciennement constituées, au moins dans ses principes, est l’arithmétique.

Si je conçois la quantité sous l’image d’une ligne (je pourrais dire aussi bien d’une surface, d’une sphère, cela ne changerait rien à l’hypothèse) prolongée à l’infini, cette ligne, symbole de l’infini, m’est aussi obscure, aussi inappréciable que l’infini qu’elle représente.

Mais, si je conçois, à la place de cette ligne continue, une suite de points également prolongée à l’infini : j’aurai une idée nouvelle, l’idée de nombre ; car qui dit nombre, dit nécessairement pluralité, division. Le nombre est donc la quantité divisée ou différenciée à l’infini. Mais le nombre, d’après cette notion générale, n’offre encore à l’esprit qu’une idée vague et peu appréciable ; ce n’est plus le chaos, indigesta moles, c’est encore la confusion.

Supposons maintenant cette suite de points divisée et sous-divisée par tranches égales, comme les échelles qu’on voit sur les cartes de géographie, ou comme la chaîne des arpenteurs : il y aura, dans cette suite indéfinie, des termes de comparaison, des espèces et des genres, dont le degré, s’élevant toujours, permettra d’embrasser par la pensée cette masse quantitative, auparavant uniforme, identique, et par là même incalculable. Telle est la numération parlée, système de genres et d’espèces, qui, avec un petit nombre d’expressions, permet de nommer toutes les quantités numériques possibles.

La numération écrite est imitée et perfectionnée de celle-là : au lieu de représenter les nombres par une suite de points échelonnés, on les a réunis par groupes de un, deux, trois, etc., jusqu’à neuf ; puis, représentant chacun de ces groupes par un signe particulier, appelé chiffre, on est convenu que tout chiffre écrit à la gauche d’un autre représenterait des unités d’un genre dix fois plus grand. Toutes les opérations de l’arithmétique consistent à comparer des genres et des espèces ; à descendre ou remonter des uns aux autres ; à former ceux-là de celles-ci, ou à retrouver celles-ci dans ceux-là.

Ainsi : 1o division de la quantité ou de l’objet arithmétique, première condition d’existence de la science ;

2o Distinction par groupes de la quantité divisée ; deuxième condition d’existence.

Je reviendrai bientôt sur les propriétés métaphysiques de cette loi.

158. Lorsque j’emploie le mot Division pour exprimer la première condition de possibilité d’une science, je n’entends rien préjuger sur l’état originel de l’univers et sur la manière dont les êtres particuliers ont été formés : il est possible que ce que je nomme division soit une répétition, un redoublement à l’infini, une multiplication sans fin de l’atome primordial, de la molécule organique, de l’unité génératrice. Les anciens philosophes regardaient tous les nombres comme engendrés par l’unité ; parmi les modernes, quelques-uns représentent la création comme une fulguration infinie de la substance divine, une vibration en tous sens de l’Un, de l’Identique, de l’Absolu. On sent qu’il en est de ceci comme de l’attraction, à laquelle on a essayé de substituer la répulsion ou l’expansion, et cela sans la moindre utilité pour la science, puisque l’explication des phénomènes, prise à l’inverse, était la même au fond. Sans remonter jusqu’à la création, je suppose l’univers au premier moment comme une masse compacte, indistincte, non différenciée, indivise, identique ; et je me sers du mot division pour désigner le premier moment cosmogonique, à peu près comme la Genèse se sert du terme Séparation.

159. La Géométrie considère plus spécialement la quantité sous le rapport de l’étendue et de la forme. Or, que fait le géomètre ? D’abord, il divise la grandeur qu’il doit mesurer, ligne, surface ou volume, en la jalonnant et y marquant des points de rappel et de reconnaissance : puis, à l’aide de ces signaux, il forme des sections linéaires, superficielles ou solides, d’une construction régulière et symétrique, angles, cercles, polygones, polyèdres, cônes, sphères, cylindres, etc., susceptibles de se décomposer les uns dans les autres, et dont les propriétés élémentaires, c’est-à-dire les lois de classification et de symétrie, lui permettent de calculer toute étendue, quelque irrégulière qu’en soit la figure.

C’est par une suite d’opérations ainsi conçues qu’on a mesuré l’arc du méridien de Dunkerque aux îles Baléares, que l’on détermine la position des villes, villages, et de tous les points du globe ; que l’on prend la hauteur des montagnes, etc.

Ainsi, division et groupes, réduction de toutes les figures imaginables à des figures ou groupes élémentaires réguliers, par voie d’analyse et de classement : c’est encore toute la géométrie [6].

160. L’Astronomie, en tant qu’application de la géométrie et de la mécanique, ne présente rien de particulier : mais ce que nous ne pouvons passer sous silence, c’est que le but de ces lois merveilleuses, dont la découverte a suffi pour illustrer Kepler, Newton, Laplace, est de différencier le mouvement des corps célestes par des alternances et des groupes d’alternances, des coïncidences, des oscillations et des retours, et de faire régner partout une symétrie admirable. La planète, au lieu de recevoir, immobile au milieu de l’espace, la lumière de quatre, de huit ou de douze soleils à la fois, présente successivement ses pôles et ses méridiens à un astre central, autour duquel elle est emportée par une force composée d’attraction et de répulsion. Et ce grand fait de la division et de la périodicité de l’illumination planétaire gouverne tous les êtres qui, à la surface de la planète, s’agitent entre la vie et la mort.

161. La Physique et la Chimie ne nous offrent encore, dans une division, poussée à l’infini, de la substance, de la force et de la forme, que des collections, des groupes, des progressions, des équivalences, des combinaisons mathématiques singulières. La lumière, ce corps si pur que nous l’avons pris pour symbole de la vérité, est un groupe formé des sept couleurs : l’échelle musicale se compose également de sept tons, cinq pleins et deux fractionnaires. Frappez un corps sonore, et vous produisez une suite de vibrations isochrones, semblable à un mouvement de va-et-vient précipité. — Or, bien que nous ne puissions dire la cause première de cette division des tons et des couleurs par sept, il n’en est pas moins vrai que sans elle nous connaîtrions à peine la lumière, et que la musique serait impossible.

Depuis que les travaux d’une foule de savants infatigables sont venus se classer en un vaste système de genres et d’espèces, entre les mains de Lavoisier, on peut dire que la Chimie a commencé d’exister. Et toutes ces théories d’équivalences et de substitutions, d’isomorphisme et de dimorphisme, ces magnifiques lois de proportions, qu’expriment-elles, sinon des séries atomiques, équilibrées, proportionnelles, progressives, et se transformant l’une dans l’autre ? …

162. Dans le règne animal, tout est genre et espèce, différenciation, progression et série. Non-seulement les animaux ont été distribués par la nature en groupes tantôt subordonnés, tantôt parallèles ; mais, dans leur organisation intime, ils suivent encore la même loi. La colonne qui soutient, comme un temple, l’édifice animal, est vertébrée ; les parois qui défendent les organes nobles, sont formées de côtes ; la circulation obéit aux battements mesurés du cœur ; les dents, les plumes, les nageoires, les pieds, les doigts, les yeux, suivent, selon le genre et l’espèce, des proportions de nombre, de dimension et de position, admirables dans leur variété et leur série. Pourquoi, au lieu d’un voile membraneux, la nature a-t-elle donné à la femme ces milliers de longs cheveux, d’autant plus gracieux à la vue qu’ils sont plus ondulés, et s’éloignent davantage de la forme rectiligne ? Pourquoi, au lieu d’une couche de graisse ou de gomme, a-t-elle revêtu les fauves d’une fourrure de poils courts et serrés ? Pourquoi, tandis que la tortue est emprisonnée dans sa cuirasse faite d’une seule pièce, ces écailles dans le poisson, ces anneaux chez le serpent ?

Force, vitesse, beauté résultent exclusivement chez l’animal de la division des pièces organiques et de leur agencement par groupes symétriques. Comme si la densité absolue et la continuité étaient cause de faiblesse [7], la nature a construit les organes les plus robustes de mailles d’une ténuité et d’une délicatesse extrêmes. Examinez au microscope cette peau, ces os, ces tendons, ces cartilages, ces muscles, ces nerfs, ces vaisseaux, où vous ne voyez rien que de massif et de continu, et vous les trouverez formés de fibres juxtaposées, croisées, obliques ou perpendiculaires les unes aux autres, et dont les intervalles trop rapprochés pour vos yeux grossiers vous dérobent l’ingénieux artifice. Ajoutons que la locomotion s’accomplit chez tous par la division régulière de l’espace. Le phénomène est sensible chez l’homme et les quadrupèdes ; mais voyez l’oiseau planant dans les airs, le poisson immobile contre le courant : les ailes de l’un et les nageoires de l’autre vous semblent immobiles ; mais un frémissement imperceptible les agite et soutient l’animal.

163. Si des animaux nous passons aux plantes, nous retrouvons partout la même loi : division et groupe, ou série. Voyez ces tiges articulées, ces feuilles alternées, opposées, dentelées, découpées, bosselées, etc. ; ces fleurs si admirablement symétrisées ; ces gousses, ces gaînes, ces sacs à compartiments ; cette distribution d’organes génitaux si étonnamment variée qu’elle a suffi pour classer tout le règne. Mais il faudrait recommencer le tableau de l’univers, et j’aime mieux laisser ce travail aux naturalistes. Disons seulement que la gloire des grands hommes a toujours consisté à découvrir la loi des divisions, des groupes et des séries ; et que les Cuvier, les Bichat, les Linnée, les de Jussieu, n’ont obtenu l’immortalité que pour nous avoir appris ces jeux de la nature.

164. Spectateur de la création, obéissant à son impérieuse voix, l’homme est son imitateur en tout ce que produisent ses mains et sa pensée.

Il contemple le ciel étoilé, et, appliquant à la succession de ses idées la série des mouvements sidéraux, il fait la chronologie de ses jours, et trace les divisions de son histoire.

Il calcule les dimensions du domaine qu’il habite et que sa mission est d’exploiter : et il en déduit, pour la commodité de ses relations sociales un système de mesures et de monnaies, multiples et sous-multiples, groupes et sous-groupes les unes des autres.

Tous ses ouvrages sont empreints de divisions et de séries : du poil des animaux et de la fibre des plantes il se fait des tissus moelleux, légers et puissants, qui remplacent pour lui la dépouille membraneuse des animaux. Les murs et les toits de sa maison, l’escalier qui la parcourt, les roues de son char, le treillage qui clôt son champ, le tonneau où il met sa boisson, le panier où il dépose ses aliments, la chaîne de son puits, la vis de son pressoir, les dents de sa herse et de sa scie, les tuyaux de sa flûte et les cordes de sa lyre, témoignent de son génie symétrique, faiseur de divisions et d’assemblages.

165. Mais c’est surtout dans le langage, création spontanée de son instinct, que l’homme a le mieux suivi la loi des groupes et des divisions, à tel point que le langage n’est qu’un reflet des séries de la nature.

D’abord, emporté par son imagination et ses sens, l’homme n’aperçoit que l’être, la substance indivise et infinie. Son premier langage est, comme cette conception indifférenciée, formé de monosyllabes fixes et invariables. Mais bientôt il découvre dans cet infini substantiel des mouvements, des forces, des collections, des groupes, des séries, des rapports ; aussitôt ses vocables s’animent, se meuvent, se fléchissent, se différencient : substantif et qualificatif, verbe et adverbe, article et préposition ; puis nombre, genre, dualité, déclinaison, temps et modes, inflexions locatives, minoratives, augmentatives, etc., il y a expression pour tout.

Sensible, enfin, aux harmonies de la nature, l’homme voit partout le nombre, la cadence, l’alternance et la période : et il rhythme son langage, mesure sa phrase, cherche les consonnances, déroule sa pensée en pieds, en vers et en strophes ; puis, mariant la parole au chant, au jeu des instruments, aux évolutions de la danse, il conçoit le drame et l’épopée. Les anciens philosophes nommaient Dieu l’éternel géomètre, ils pouvaient aussi bien l’appeler l’éternel musicien.

166. Pénétrez dans la constitution intime de cette parole merveilleuse, si merveilleuse que l’homme l’a d’abord personnifiée sous les noms de Minerve et de Muse ; puis, devenu philosophe, l’a faite égale à Dieu même, incarné dans notre nature sous le nom de Logos ou de Verbe : qu’y trouvez-vous ? une série d’éléments simples :


a, ê, é, i, eu o, ou, u,
an, en, in, on oun, un ;
b, p, f, v, m ;
d, t, n ;
g, k, l, r ;
s, z
j, ch.

Série mutilée dans nos langues modernes, mais que l’on retrouve complète et portée à son plus haut point de perfection dans la langue présumée aujourd’hui la plus ancienne, le sanscrit.

167. Je laisse au lecteur le soin de multiplier ces exemples : c’est un point de vue nouveau sous lequel il doit s’habituer à étudier la nature, mais que je ne puis ici développer davantage. Quelques réflexions sur les faits qui précèdent serviront de préliminaires à la théorie, et termineront ce paragraphe.

Dans toutes les sciences constituées et en progrès, l’objet scientifique est sérié, c’est-à-dire différencié, partagé en sections et sous-sections, groupes et sous-groupes, genres et espèces ; gradué échelonné, articulé, tissu, symétrisé, coordonné, comme la tige du palmier, la flûte à sept tuyaux, la lyre à quatre, sept, huit, neuf, dix ou douze cordes, comme les alvéoles de l’abeille, la toile de l’araignée, les mailles d’un réseau, le dessin d’une toile damassée. Toutes ces innombrables figures différentielles, nous les appellerons du nom générique de série.

Là donc où il y a commencement de sériation, il y a science commençante : nous l’avons vu pour l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie, la physique et la chimie, la zoologie et la botanique, l’industrie et la philologie. Ces sciences sont désormais séparées du domaine religieux et philosophique : ne serait-ce point précisément la sériation de leur objet qui aurait amené cette séparation ?

168. La religion, expression du sentiment et de la sensibilité, ne sortant jamais de l’éternel, de l’infini, de la toute-puissance, de la toute-science, de la vie universelle et de l’amour, parlant par symboles et apologues, la religion est anti-sérielle.

La philosophie, ou pansophie, raisonnant sur tout, mais ne s’attachant spécialement à rien, n’analysant pas, cherchant la vérité et le possible dans les causes ; agitant les idées générales, mais indéterminées, de substance, cause, mouvement, phénomène, nécessité, contingence, quantité, qualité, modification, etc., afin d’en extraire des systèmes d’ontologie et de cosmogonie : la philosophie aussi est anti-sérielle, anti-différencielle, anti-analytique.

169. Pourquoi la théodicée, la morale, la jurisprudence, l’économie politique sont-elles encore matière de religion ou de philosophie ? C’est qu’elles ne sont point sériées, ni dans leur objet, ni dans leur méthode. Prendra-t-on pour séries (j’entends séries naturelles, données par l’objet, observables et démontrables) les sept sacrements, les douze articles du symbole, les trois vertus cardinales, le Décalogue, etc. ? — Reconnaîtra-t-on pour série législative les soixante-neuf articles de la charte, et la division des codes en titres, livres, chapitres, sections et articles ? — Et l’économie politique, si riche de matériaux, si bien assortie d’observations, de calculs et de statistique, qu’est-elle autre chose qu’une confusion, où rien ne se classe, ne se lie, ne se coordonne ?

Nous dirons donc : Toute science dont l’objet n’est encore ni sérié ni circonscrit est une science stérile et fausse, c’est un préjugé religieux ou une hallucination philosophique.

170. Dans les sciences constituées, cela seul est certain dont la classification est faite, la série connue, la loi calculée : cela est obscur et controversé, au contraire, où l’esprit n’a pu saisir ni rapport, ni loi, ni série.

En physique, ce qui touche au magnétisme et à l’électricité ne sort guère des limites d’une simple phénoménalité, sans lois bien connues et sans séries ; la phrénologie, pour être quelque chose, attend encore une classification des facultés et des organes ; le magnétisme animal sort à peine de sa coque nécromantique ; la psychologie, entendue selon la méthode universitaire, est une dérision.

Si la médecine est encore si conjecturale, c’est sans doute parce qu’elle donne beaucoup trop à l’étiologie, et pas assez à la. thérapeutique. On ne guérit point par la connaissance des causes, mais par des méthodes curatives appropriées aux maladies. Le remède lui-même n’est pas, à le bien considérer, une cause de guérison opposée à une cause de perturbation et de mort : il est l’occasion provocatrice d’une série de phénomènes hygiéniques opposée à une série de phénomènes morbides. Ce qu’il importe donc de connaître dans le traitement des maladies, sauf quelques affections particulières produites par l’introduction dans l’économie de virus ou miasmes, est beaucoup moins la cause première du mal, souvent insignifiante et presque toujours insaisissable, que la série des symptômes et phénomènes.

171. La série est la condition suprême de la science, comme de la création elle-même. S’il est ainsi, ce qu’on a nommé d’après Leibnitz loi de continuité est une erreur au moins quant à l’expression. L’idée de continuité est une conception de notre entendement analogue à celles de substance et de cause, c’est-à-dire sans réalité perceptible, et synonyme d’identité absolue. La continuité est une idée vraie, mais dont la vérité est antérieure à la différenciation des êtres ; ce qui signifie, pour nous, à leur création. Cette idée est légitime, puisque l’hypothèse qu’elle exprime est produite en vertu des lois de notre entendement, et elle nous est suggérée par l’observation même de la série, qui en est la contradictoire. La cohésion des corps et la succession des phénomènes nous donnent l’idée de continuité : mais, en fait, cette continuité n’existe nulle part.

Lors donc que Leibnitz a dit que la nature ne fait rien brusquement, ne procède point par sauts, mais agit d’une manière suivie et progressive, et qu’il a appelé cette loi loi de continuité, il faut entendre qu’il a voulu parler d’un progrès sérié, d’une série aussi serrée, aussi fréquente que l’on voudra, mais non d’un progrès continu. Les idées de continuité et de progression semblent même s’exclure : qui dit progrès dit nécessairement succession, transport, croissance, passage, addition, multiplication, différence, série enfin ; en sorte que l’expression mouvement continu n’est pas autre chose qu’une métaphore. Le mouvement est la série de la force, comme le temps est la série de l’éternité.

172. La nature, en combinant les éléments et composant les atomes, commence par les séries les plus simples, et s’élève par degrés aux plus complexes : mais, si petits et si serrés que soient ces degrés, un abîme les sépare ; il n’y a pas continuité.

La ligne que décrit un corps tombant vers la terre est peut-être l’image la plus parfaite de la continuité : il n’y a pourtant de continu dans ce phénomène que la force d’attraction qui entraîne le corps ; quant au mouvement, il a lieu dans une progression numérique telle, que nous ne le concevons que comme une échelle descendante, dans laquelle les degrés s’allongent de plus en plus, dans une proportion donnée. Voilà pour le mouvement accéléré : quant au mouvement uniforme, il est aussi introuvable dans la nature, que le mouvement perpétuel l’est en mécanique.

L’état moléculaire des corps est une autre preuve de la non-continuité : l’or, le plus dense des métaux, a plus de vide que de plein. Bien plus, ses molécules ne se touchent pas ; elles sont seulement en rapport par leurs atmosphères ou pôles magnétiques, et forment entre elles des groupes et des systèmes, miniatures microscopiques des systèmes sidéraux.

Tirez par une de ses extrémités une barre de fer d’un mètre de longueur, la barre vient à vous par un mouvement simultané : la traction paraît donc s’exercer d’une manière continue dans toute la barre. Mais supposez, au lieu d’une barre d’un mètre de long, un fil métallique d’un myriamètre, et vous verrez que la traction se communiquera d’une extrémité à l’autre du fil en un temps déjà appréciable. — C’est, dit-on, la pesanteur du fil jointe à son élasticité qui occasionne ce retard. Mais qu’est-ce que l’élasticité ? La propriété qu’ont les molécules des corps de distendre ou de resserrer momentanément leurs atmosphères sans cesser d’être en rapport. Dans la traction, les molécules s’entraînent donc tour à tour ; si la dilatation devient trop forte, il y a rupture, ce que l’on ne saurait concevoir avec l’idée de continuité.

Renversons l’expérience : au lieu d’un exemple de traction, prenons un cas d’éjaculation. Le fluide qui s’écoule par l’orifice d’un vase, le gaz qui s’échappe par un tuyau ne forment pas un jet continu, mais un jet sérié. Car, que l’on suppose le jet divisé transversalement en tranches d’une épaisseur égale au diamètre des molécules du liquide ; d’après ce qui vient d’être dit de l’état moléculaire des corps, ces tranches ne se touchent pas ; elles se pressent les unes les autres par leurs atmosphères et produisent ainsi une tension élastique, qui, combinée avec la hauteur de la colonne fluide, est cause de la raideur et de la rapidité du jet.

La lumière nous vient-elle du soleil par émission ? comme le pensent les newtoniens ; ou bien est-elle une vibration de l’éther ? comme le croyait Descartes. Certains phénomènes s’expliquent par l’émission ; d’autres seulement par les ondulations ; quelques-uns enfin ne se ramènent ni à l’une ni à l’autre hypothèse. Or, quel que soit le système qui doive un jour prévaloir, ce dont nous pouvons être certains, c’est que la série en sera la base, puisque, d’un côté, l’éjaculation du fluide se fait nécessairement en mode sérié, et que, de l’autre, vibration et série c’est même chose.

Que dirai-je de plus ? notre vie elle-même est soumise à la série ; et la continuité de la conscience, la permanence du sens intime, l’infatigable veille du moi, ne sont aussi que des illusions. Nous croyons vivre d’une vie indéfectible et non interrompue, au moins dans ce court intervalle qui nous est accordé : pauvres humains ! chaque instant de notre existence ne tient à celui qui le précède que comme les vibrations de la lyre tiennent les unes aux autres : la force vitale qui nous anime est comptée, pesée, mesurée, sériée : si elle était continue, elle serait indivisible, et nous serions immortels.

173. La série n’est point chose substantielle ni causative : elle est ordre, ensemble de rapports ou de lois. Dans les mathématiques, sciences nommées par excellence exactes, toute ontologie disparaît. Le nombre, suivant Newton, est un rapport : et la première chose qui distingue les mathématiques, est de s’abstenir de spéculations sur la substance et la cause. Les mathématiques sont des calculs de séries : c’est des propriétés de la série qu’elles tirent leur certitude ; elles ne sont, enfin, ainsi que nous allons le démontrer, qu’un des membres de la grande famille métaphysique. Or, toute science, née ou à naître, n’étant plus qu’un calcul de séries, on peut déjà prévoir que, dans chaque sphère de connaissances, la certitude est égale et homologue à la certitude mathématique.


§ II. — Observations sur la série.


174. Tels sont les faits qui, dans la nature, nous révèlent la présence d’une loi générale, aussi variée dans ses applications que les essences elles-mêmes, ou, pour mieux dire, donnant lieu, par ses innombrables déterminations de la substance et de la cause, à toutes les essences ; loi que nous pouvons proclamer et inscrire sur le temple de la Vérité : telle est enfin la Loi Sérielle [8].

175. D’autres avant nous avaient essayé déjà de remonter jusqu’à un fait primordial, qui servît à la fois de critérium et de base à toutes les manifestations de la nature et de la société. Saint-Simon, Azaïs, et après eux Fourier, expliquèrent tout par l’attraction (ou l’expansion, qui n’est autre que l’attraction prise à rebours).

Or, l’attraction, de même que la vie, le mouvement, la force, la causalité, la substance, l’esprit, etc., est une de ces généralisations conventionnelles qui nous servent à désigner le principe ou substratum des phénomènes, c’est-à-dire précisément ce qu’il y a en eux de plus impénétrable : une inconnue, appréciable seulement par la succession et la loi de ses apparences. L’attraction, si elle est quelque chose d’universel, n’est au plus que la force universelle : elle n’est point une loi ; elle est si peu une loi, qu’elle est elle-même mesurée par la série.

Ainsi, quand on admettrait que l’attraction est la cause universelle, ou que la cause universelle se manifeste par l’attraction, on ne serait pas plus avancé que si l’on soutenait que la matière est la substance universelle, ou que la substance universelle se manifeste dans la matière. La substance et la cause, l’attraction et la matière ne nous sont accessibles que par leurs phénomènes : conséquemment, ce qui nous importe le plus à connaître, est la loi qui régit ces phénomènes.

Donc, sans nous inquiéter davantage d’attractions, passions, sympathies, essors, attachons-nous à la loi sérielle, et nous saurons de ces choses tout ce qu’il nous convient, tout ce qu’il nous est possible d’en savoir.

176. Puisque les mathématiques sont une application particulière de la loi sérielle, essayons, avec leur secours, de reconnaître quelques-unes de ses propriétés.

L’arithmétique n’est possible que par la série : cette proposition n’a plus besoin d’être démontrée. Chacun sait que les opérations arithmétiques, addition, soustraction, multiplication, division, extraction, les rapports de progression, le balancement des extrêmes et des moyens dans les proportions reposent sur le classement des nombres en unités multiples et sous-multiples les unes des autres.

D’après ce principe, nous pouvons répondre à cette question, dont l’énoncé peut paraître absurde à beaucoup de gens : Pourquoi deux et deux font quatre ?

La démonstration de ce théorème repose sur ce principe sériel, que ce qui fait le genre, ce qui détermine le groupe, est vrai de toutes les espèces qui le composent.

Soit l’unité, l’identité absolue, l’indivision, représentée par un point. Si l’on conçoit que ce point, se dédoublant, s’extériorant ou s’objectivant, pour me servir du langage philosophique, se pose en face de lui-même, il en résultera une collection ou série binaire - : - . Concevons ensuite cette série binaire s’engendrant à son tour comme l’unité, nous aurons - : -plus - : -. Or, cette réduplication peut donner lieu à plusieurs figures :  : — : .. —   — : ., etc., lesquelles ne sont toujours que la série binaire redoublée, et présentée sous des aspects différents. Mais ces aspects ou figures, considérés seulement sous le rapport du nombre, sont autant d’espèces d’un genre ou groupe arithmétique, auquel on a donné le nom de quatre. Quel que soit donc l’objet que l’on considère, les jambes d’un quadrupède, les cordes d’un violon, les yeux d’un limaçon, les angles formés par le croisement de deux droites, le nombre étant la seule chose que l’on ait en vue, le groupe qui résulte de la série binaire opposée à elle-même reste arithmétiquement identique : c’est toujours quatre.

Il suit de là que tout nombre au-dessus de l’unité n’est pas seulement un rapport, comme l’a dit Newton : c’est encore un groupe, une série, un genre, abstrait d’une multitude d’espèces. Sans abstraction, point de nombre : donc il y a quelque chose de logique antérieur à l’arithmétique, donc les mathématiques ne sont pas le dernier mot de la raison.

177. On dira peut-être, en retournant la démonstration, que l’on peut tout aussi bien concevoir la série comme propriété du nombre, que le nombre comme application de la série ; par conséquent que la métaphysique tire plutôt sa certitude des mathématiques, que les mathématiques ne tirent la leur de la loi sérielle.

Cette réflexion serait juste, si nous ne connaissions que des séries arithmétiques ou géométriques : mais comme il existe d’autres séries, pour l’intelligence desquelles les mathématiques ne sont d’aucun secours, il faut bien reconnaître que celles-ci empruntent à la loi sérielle leur propre certitude, et que tout au plus elles en sont la première application.

Aussi, lorsque nous serons parvenus à la deuxième partie de la métaphysique, nous verrons qu’un tableau tel que la Cène ou la Transfiguration, un opéra de Meyerbeer, un marbre de Canova, sont des séries dont l’invention, la composition et l’exécution peuvent être soumises à une sorte de calcul métaphysique, aussi sûr que celui qui nous a démontré le système du monde, mais pour lequel les chiffres et le compas ne serviraient absolument de rien.

187. Lorsque Kant a dit que les jugements mathématiques étaient tous synthétiques, « vérité, ajoute-t-il, incontestable et très-importante par ses suites, bien qu’elle semble avoir échappé jusqu’ici à la sagacité des analystes de la raison humaine, et même être très-contraire à leur attente [9] », Kant a affirmé la série comme condition des mathématiques ; mais lorsqu’il ajoute que les jugements de cet ordre sont tous à priori, il a parlé selon la donnée philosophique qui fait tout son système : car, d’une part, la loi sérielle est antérieure aux mathématiques ; de l’autre, elle nous est révélée par l’expérience.

Dans sa Critique de la raison pure, dans sa Logique, en un mot dans tous ses ouvrages, cet illustre métaphysicien a côtoyé perpétuellement la loi sérielle ; le nom même lui échappe quelquefois : mais il ne l’a point proclamée, il ne l’a point reconnue. Toutes les erreurs répandues dans ses ouvrages, comme tout ce qu’ils renferment de vrai, vient d’une aperception incomplète de la loi sérielle : et c’est là, comme nous aurons plus d’une occasion de nous en convaincre, tout le secret de la philosophie de Kant.

179. Puisque je viens de nommer un si grand génie, je puis bien, à son exemple, me poser cette question : Comment les mathématiques pures sont-elles possibles ? et que faut-il entendre par là ?

Kant ayant posé comme principe évident de soi, que les jugements mathématiques sont à priori, en conclut naturellement la possibilité d’une science mathématique pure, c’est-à-dire absolument vraie, indépendamment de l’expérience. Mais d’abord la loi sérielle, dont nous savons maintenant que les mathématiques sont une application particulière, n’est point une notion à priori : en effet, tant que le moi ne sort pas de lui-même par la sensation, il ne connaît que lui, c’est-à-dire l’un, l’identique, l’indifférent ; il n’a aucune notion de groupe ni de série, il n’a point d’idées. Donc, à tout le moins, l’expérience est la condition d’aperception des mathématiques.

Qu’est-ce donc que l’on doit entendre par mathématiques pures ? La chose est simple à concevoir : la série mathématique élémentaire étant donnée, on a par là même la loi de sa formation et de son développement, avec ses rapports et ses propriétés. Le calcul sériel n’est plus alors qu’un déroulement, une transformation de termes, une équation perpétuelle ; et les jugements qui en résultent sont tous, je continue à parler la langue de Kant, non plus seulement des jugements synthétiques, des séries ; mais des jugements analytiques, c’est-à-dire des sections sérielles, des séries impliquées les unes dans les autres, des séries de séries. La loi de progression sérielle étant donnée, l’esprit marche seul et n’a plus besoin de l’expérience.

180. D’après cet exposé, on conçoit qu’il puisse y avoir aussi une physique pure, une astronomie pure, une zoologie pure, une botanique pure, etc. Il suffirait pour cela que nous connussions les séries élémentaires et les lois qui déterminent les phénomènes physiques, les combinaisons des atomes, l’organisation des animaux et des plantes. Alors nous construirions les séries supérieures avec une certitude absolue ; et, sans attendre l’expérience, nous déterminerions à priori le réel et le possible, nous dirions quelles organisations peuvent exister, quelles ne le peuvent pas. Tout ce qui distingue les sciences naturelles des sciences mathématiques, c’est que les premières ne nous montrent que des séries résultant d’autres séries dont les lois et les éléments sont inconnus, tandis que les autres nous offrent à la fois, et des séries composées, et des séries élémentaires portant avec elles le principe de leur formation et la loi de leur progrès.

181. Une autre conséquence de l’Hypothèse de Kant est que la certitude mathématique est tout humaine, mais qu’on ne saurait démontrer qu’elle soit absolue. L’illustre mathématicien M.  Ampère n’accordait non plus aux vérités arithmétiques qu’une réalité subjective ; mais, par une bizarrerie singulière, il portait un jugement différent de la géométrie. La même pensée faisait dire à P.-L. Courier, dans cette profession de foi comique : Je crois que la ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre… : je tiens aussi que deux et deux font quatre ; mais je n’en suis pas sûr !

Restituer aux mathématiques, à l’arithmétique du moins, leur réalité objective et leur caractère d’absolu, est une chose qui mérite que nous nous y arrêtions quelques instants, d’autant plus que cette discussion va nous faire apparaître la loi sérielle sous un jour tout nouveau.

182. Parce que la série décimale, fondement de l’arithmétique, n’est frappée d’aucun caractère de nécessité par la nature, on a cru que l’arithmétique était un produit de l’intelligence, que rien, hors du moi, ne pouvait certifier. On ne réfléchissait pas que si, pour exécuter les opérations arithmétiques, le choix d’un système de numération était libre, il était nécessaire d’en faire un, puis de s’y arrêter irrévocablement. Or, c’est cette nécessité absolue de choisir entre tous les systèmes de sériation arithmétique qui démontre l’objectivité de la science. La nature, dans ses combinaisons numériques, ne suit aucune série particulière, parce qu’elle les accepte toutes ; les lois de l’Attraction, des vibrations des corps sonores, des équivalents chimiques, etc., sont vraies, éternellement vraies dans tous les systèmes de numération possibles : c’est nous qui, pour comprendre la nature que nous ne pouvons embrasser dans toutes ses séries à la fois, avons besoin de nous conduire à l’aide d’un mètre déterminé, là où la nature n’emploie que sa grande loi sérielle [10].

183. Ce qu’il y a de conventionnel et d’arbitraire dans notre système arithmétique ne prouve donc rien contre l’absolu de la science et n’accuse que la faiblesse de notre intelligence ; il y a mieux : il est utile et souvent indispensable pour nous d’étudier comparativement, sur un même objet, plusieurs systèmes, plusieurs modes de classification et de série.

C’est ainsi que les professeurs de mathématiques enseignent à leurs élèves à calculer dans les systèmes binaire, ternaire, octaval, duodécimal, etc. ; puis à transcrire les expressions arithmétiques d’un système de numération dans l’autre. Si nous pouvions embrasser par la pensée tous les systèmes de numération possibles, nous ferions instantanément, sans la moindre peine, presque sans calcul, les opérations les plus compliquées. Car, comme dans notre système décimal la position de la virgule indique une multiplication ou une division par dix, cent, mille, de même elle indiquerait la multiplication ou la division par un nombre quelconque, pris alors pour base du système. Ce serait comme la traduction d’une même pensée en plusieurs langues.

Posons donc comme axiome, que toutes les séries arithmétiques sont objectivement vraies, et que la série décimale ne devient en nous subjective que par suite de l’exclusion que nous donnons aux autres.

184. Ce que nous venons de démontrer de l’arithmétique est vrai de toutes les sciences : subjectives quant au choix du point de vue, absolues quant à la certitude intrinsèque.

Lorsque Linnée classa les plantes d’après le nombre, l’insertion, la réunion ou la séparation des organes génitaux, il fit un système objectivement et absolument vrai, aussi naturel que tout autre, mais seulement en ce qui concerne les organes sexuels, et leurs rapports plus ou moins connus avec les autres parties de la plante.

D’autres après Linnée essayèrent de classer les plantes d’après les feuilles, la tige, le fruit, la durée de la vie végétale, etc., tantôt isolant, tantôt considérant simultanément leurs divers caractères. C’étaient autant de points de vue nouveaux, à l’aide desquels ces naturalistes cherchaient à saisir les gradations sérielles suivies par la nature. Et sous combien de faces le règne végétal ne pourrait-il pas être encore étudié ! les propriétés chimiques, médicales, nutritives, industrielles, etc., du fruit, de la fleur, de la tige, de l’écorce, de la sève, des feuilles, de la racine ; la culture, le climat, les rapports des espèces végétales avec les espèces animales, etc. M. de Humboldt, ne considérant que la physionomie extérieure des plantes, les a divisées en quinze groupes, lesquels n’ont rien de commun avec ceux établis par d’autres botanistes, selon des principes très-différents.

185. La même observation s’applique à la zoologie. D’après la classification de Cuvier, le singe et la chauve-souris, les plus laids des animaux peut-être, occupent la première place après l’homme : cette distribution est excellente dans un système établi d’après la considération des caractères anatomiques ; il est même possible que, sous d’autres rapports plus éloignés, la série préférée par Cuvier soit pour notre science la plus utile et la plus féconde. Mais il n’est pas moins vrai que le système zoologique de Cuvier n’est pas le seul possible, bien que, dans l’état actuel de la science, et pour un objet déterminé, il soit le plus commode. L’étude des mœurs, des habitudes, par exemple, rapprocherait de nous certaines espèces que l’anatomie comparée en éloigne : le courage, l’intelligence et la docilité du chien, la monogamie des tourterelles, la magnanimité du cheval, du lion et de l’aigle, seraient des caractères différentiels d’autant plus légitimes, qu’en définitive ils sont le résultat synthétique de l’organisation. Or, d’après quelle loi à priori la considération des parties l’emporterait-elle aux yeux du classificateur sur celle de l’ensemble, l’organe sur la fonction, le moyen sur la fin ?

186. Celui-là serait donc bien peu philosophe et investigateur maladroit qui, se renfermant volontairement dans une des mille séries de la nature, prétendrait ramener à cet ordre restreint des créations ordonnées selon des combinaisons innombrables. Loin de là, notre intelligence des choses est d’autant plus profonde, notre compréhension d’autant plus vaste, que nous embrassons à la fois plus de séries et de points de vue.

Tel fut aussi le principe qui dirigea le célèbre botaniste et voyageur Adanson dans la classification qu’il avait faite des plantes, et dont Bernard de Jussieu eut la gloire de formuler la loi. Adanson ayant reconnu que la somme des parties, depuis les moins importantes jusqu’aux plus essentielles, dans tous les végétaux, ne dépassait guère 63 ou 64, s’était dit : Je classerai toutes les plantes, d’abord selon chacune de leurs parties ; puis je formerai des groupes de celles qui auront un certain nombre de parties semblables, depuis 1 jusqu’à 63 ; et de la sorte j’arriverai à un système qui, embrassant celui de Linnée, Tournefort, et autres, aura la plus grande généralité possible.

Adanson fit plus : il découvrit que, parmi les organes des végétaux, il en est qui créent un rapport de proximité beaucoup plus grand que d’autres : tellement que deux individus qui ne se ressembleraient que par le fruit seraient plus voisins que s’ils se ressemblaient par dix ou douze parties moins essentielles, comme vrilles, stipules, épines, barbes, etc. Tel est le principe fondamental des familles naturelles.

Or, si la botanique est aujourd’hui l’une des sciences les mieux organisées, ne le doit-elle pas surtout à cette compréhension générale des divers points de vue sous lesquels on peut considérer une plante, à ce mode de classification, le plus élevé de tous, qui résulte de la sériation même des séries ?

187. D’après l’exemple que nous venons de citer, et qu’il serait aisé d’étendre à la zoologie, on voit que ce qui est impraticable dans une science le devient dans une autre : par exemple, que la compréhension simultanée des systèmes de numération est impossible, tandis que celle des séries botaniques ne l’est pas.

Cette observation acquerra tous les jours plus d’importance, à mesure que la science abordera des questions dont la solution directe serait hors de notre portée : c’est alors qu’on verra les sciences se venir en aide, et se prêter, indépendamment de toute analogie, le secours de leurs séries respectives.

188. Mais une chose qui importe davantage au progrès et à la fixité des sciences, est la nécessité non-seulement d’en déterminer le point de vue et le mode sériel, mais de s’y attacher avec force et de n’en pas changer à tout propos. Parce que l’arithmétique est vraie dans une infinité de systèmes, s’ensuit-il que nous devions abandonner notre numération décimale aujourd’hui qu’elle a informé de son moule la société, la littérature, l’industrie, les sciences, notre intelligence elle-même ? Et serait-ce faire preuve de capacité et d’un vrai génie mathématique, de mêler et de confondre dans les opérations les séries binaires, ternaires, septénaires, décimales et duodécimales ? Quelle vérité pourrait exister dans de semblables calculs ?…

Voilà pourquoi M. Dumas, défendant le système de Lavoisier contre les innovations de MM. Davy, Dulong, et autres chimistes de notre époque, s’écriait dans une de ses admirables leçons : « Dès qu’une théorie n’est pas appuyée sur quelque nécessité, je la repousse : il ne suffit pas qu’elle soit rigoureusement possible ; il faut qu’elle soit nécessaire, ou tout au moins utile, et basée sur des raisons solides. Il faut surtout, lorsqu’elle est destinée à en remplacer une autre, qu’elle soit mieux établie et plus raisonnable que celle qu’on s’apprête à renverser. »

Une telle manie d’innovation est assez rare chez les intelligences d’élite : ordinairement elle est le propre de ces esprits faibles, incapables par eux-mêmes d’aucune découverte, ne sachant que retourner celles des autres, et qui s’imaginent faire merveille lorsque, parvenus au haut de l’échelle, ils s’aperçoivent avec ravissement qu’ils ont autant de degrés à descendre qu’ils en avaient tout à l’heure à monter, et voudraient obliger les autres à les compter non plus de bas en haut, mais de haut en bas.

189. On connaît la démonstration de ce théorème d’arithmétique : Dans quelque ordre que l’on multiplie deux facteurs, le produit ne change pas. Elle consiste à montrer, par une figure très-simple


I…...I…...I…...I
I…...I…...I…...I
I…...I…...I…...I


qu’un groupe formé, par exemple, de quatre séries perpendiculaires, composées chacune de trois unités, est identique à un groupe formé de trois séries horizontales, composées chacune de quatre unités [11].

Cette figure est l’image du monde : de quelque côté que l’on envisage la nature, on la trouve différenciée, sériée : sous toutes les faces, il y a système, et système toujours nouveau : mais la variété des séries n’altère point leur certitude ; elles se croisent, se mêlent, mais ne se contredisent pas ; elles restent absolument et intégralement vraies. Le système entier est immuable.

Tirons de là une première conséquence : Notre science ira pas besoin, pour être absolue, de devenir universelle.

En effet, d’après tout ce que nous avons précédemment exposé, la connaissance est d’autant plus profonde, qu’elle s’élève à un plus haut degré dans les propriétés d’une série et les déterminations d’un point de vue ; elle est d’autant plus vaste ou compréhensive, qu’elle embrasse un plus grand nombre d’aspects. Mais ce qui constitue l’absolu de la connaissance, c’est la propriété et la régularité de la série.

190. Puisque chaque série renferme en elle-même son principe, sa loi, sa certitude, il s’ensuit que les séries sont indépendantes, et que la connaissance de l’une ne suppose ni ne renferme la connaissance de l’autre.

Les nombres gouvernent le monde, disait Pythagore : peut-être entendait-il par ce mot numeri, en grec arithmoï, dont l’acception est assez large, la mesure, l’harmonie, la symétrie, en un mot, la série. Mais, à prendre le mot de Pythagore dans le sens ordinaire, il est impossible d’en admettre la généralité. Par exemple, de ce que, dans la société, les intérêts matériels se règlent généralement à l’aide d’un signe tout à fait mathématique, la monnaie, on serait très-mal fondé à prétendre que l’organisation de la société peut sortir d’une opération de banque, d’une combinaison financière. Le classement des travailleurs, leur éducation, la balance de leurs droits et de leurs devoirs, sont des problèmes pour la solution desquels l’arithmétique est de peu de ressource.

Les médecins ont observé dans de certaines fièvres des périodes numériques : cela prouve-t-il que l’arithmétique et l’algèbre soient le dernier mot de la physiologie ?

Les sons ont été soumis à l’analyse mathématique : cette analyse, que la plupart des grands compositeurs eussent été incapables d’exécuter, suffit-elle pour former un Mozart ou un Beethoven ? Et, en admettant que chaque son soit un rapport arithmétique, la succession de plusieurs milliers de ces rapports dont se compose l’opéra de la Juive ou de Robert le Diable, n’est-elle qu’une série arithmétique ? Non, non, ce ne sont pas les chiffres qui forment les musiciens, pas plus que la prosodie ne fait les poëtes ou la statique les danseurs et les architectes. Et qu’est-ce que l’astronomie nous apprendrait sur la loi des salaires, la cristallographie sur la formation des langues, l’anatomie comparée sur la législation et l’histoire ? Quel rapport entre un oignon de tulipe, une tête de pavot, une fleur de nénuphar, et la division de la France en provinces ou départements ? Les spires d’un limaçon nous expliqueront-elles les révolutions du globe ?…

Tenons donc pour certain que les séries d’ordres divers sont indépendantes ; qu’elles ne s’expliquent point les unes les autres, et qu’en toute science il faut, sans rien préjuger de connaissances étrangères, chercher la série propre, l’en soi et le pour soi de la chose qu’on étudie.

191. L’indépendance des sphères sérielles étant reconnue, une ligne de démarcation infranchissable sépare les sciences les unes des autres, et l’idée d’une science universelle est pour nous une contradiction. En effet, quand on supposerait toutes les sciences nées ou à naître, portées d’abord à leur plus haut point de perfection, et réunies dans un seul homme, il en résulterait bien pour cet homme l’universalité des connaissances, mais non pas une science universelle. Pour qu’il y eût science universelle, il faudrait que toutes les sciences particulières s’enchaînassent les unes aux autres de manière à former une série démontrable par un principe unique [12], et susceptible d’être, dans son immense étendue, analysée par une même loi et ramenée aux mêmes éléments. Il faudrait qu’en partant d’une science quelconque on pût encore, sans savoir rien des autres, les créer toutes par une sorte d’à priori, ce qui reviendrait à une intégration universelle.

Or, c’est ce que le plus simple coup d’œil, jeté sur les sciences déjà constituées et classées, prouve être impossible. Si quelque chose dans les sciences pouvait faire une synthèse générale, ce ne serait pas l’identité présumée de leurs derniers théorèmes, puisque plus elles font de progrès, plus elles mettent entre elles de distance ; mais bien la communauté de leur objet, et l’identité ou l’équivalence de leurs séries. Mais les sciences différent essentiellement et dans leur objet, et dans leur mode de sériation : une science universelle est donc impossible.

192. Une chose pourtant semble infirmer ce que nous venons de dire, et c’est celle-là même qui nous occupe en ce moment, loi sérielle, la métaphysique. Toutes les sciences, avons-nous dit, relèvent de la métaphysique ; c’est elle qui donne à chacune la méthode et la certitude : comment donc la métaphysique n’est-elle pas la synthèse des sciences, la science universelle ?

Il faut ici prendre garde. Ce qui produit dans les sciences la diversité de série est la diversité de l’objet : or, bien que l’on puisse par l’abstraction de tout objet s’élever à une théorie générale de sériation, les diverses formes de série ne s’expliquent pas les unes par les autres, et il n’y a point de science universelle, parce qu’il n’y a pas d’objet universel.

193. Mais cela même paraît contradictoire : comment, antérieurement à la série, peut-il y avoir multiplicité d’objet ? Cette proposition est pourtant vraie, sinon absolument et dans la réalité des choses, ce que nous ne pouvons savoir, du moins d’une manière subjective et relativement à nous. La substance, la force, le nombre, l’étendue, au milieu de tout cela peut-être un moi primordial, infini, éternel, toutes ces natures naturantes, comme dit l’école, devenant par la série natures naturées, ne se résolvent pas pour nous en un genre suprême ; elles ne forment point entre elles une série que nous puissions vérifier : ce sont autant d’infinis à part, donnant lieu à des séries distinctes, et produisant par leur association de nouveaux éléments, dont les séries sont incalculables par les premières. Nous touchons ici les limites de l’esprit humain. Quand donc on soutiendrait, ce qui ne peut même être prouvé, que la science universelle est possible objectivement, qu’elle existe en Dieu, par exemple, une telle science est pour nous comme si elle n’était pas, et notre thèse subsiste tout entière.

194. De toutes ces considérations, il résulte que la métaphysique, ou théorie de la loi sérielle, n’est point science, mais méthode ; non point méthode spéciale et objective, mais méthode sommaire et idéelle ; qu’elle ne préjuge et n’exclut rien, accueille tous les faits et les appelle sans crainte d’être démentie par aucun ; qu’elle ne prétend nullement donner par elle-même la connaissance, et n’anticipe pas sur l’observation : bien différente en cela des prétendus systèmes universels, bâtis sur l’attraction, l’expansion, la causation, la déification et autres systèmes ontologiques, monuments de paresse et d’impuissance.


§ III. — Une dialectique sérielle est-elle possible ? — Progrès accompli
dans cette direction.


195. Les êtres organisés et inorganisés nous sont connus par des formes, des combinaisons, des propriétés sériées ; leurs dimensions, leurs mouvements, leur action réciproque, par des séries. Les nombres ne nous deviennent appréciables que par l’introduction dans la multiplicité d’une série quelconque. La connaissance de ces choses constitue la meilleure part de nos richesses intellectuelles : ajoutons même que déjà notre entendement a subi la forme des objets, et que celui-là seul raisonne bien et pertinemment des sciences naturelles et mathématiques, qui coordonne son langage et ses idées avec l’objet même dont il parle.

Puis donc que la distribution sérielle nous offre la seule méthode exacte, la seule certitude objective et absolue que nous, puissions obtenir, s’il était possible d’appliquer la série aux sciences restées jusqu’à ce jour dans le domaine religieux ou philosophique, à la politique, à la morale, à la théodicée, etc., c’est-à-dire, si nous pouvions découvrir d’après quelle série de faits et d’idées l’on pourrait constituer ces sciences, n’est-il pas à croire que sur toutes les questions aujourd’hui tant controversées notre dialectique deviendrait une sorte d’algèbre, et que nous procéderions avec autant de sûreté qu’en arithmétique et en géométrie ? N’est-il pas vrai que du même coup les sciences dont je parle deviendraient sciences exactes, égales en certitude à toutes les autres ?

196. Un préjugé, favorable à cette conjecture, vient fortifier notre espérance. Admettant que l’homme et la société, de même que les règnes animal et végétal, se développent selon des lois certaines, divines et spéciales, ces lois ne peuvent être connues qu’autant qu’elles auront pris un certain développement : comme l’orbite d’une planète se détermine d’après la description d’un arc, si petit qu’il soit, de cette orbite, et la circonférence de la terre d’après la mesure d’un arc du méridien.

Si cette analogie est vraie, elle nous explique, d’une part, le retard des sciences morales et politiques ; de l’autre, elle nous montre ce que nous avons à faire pour en opérer la constitution. À cet effet, trois choses sont nécessaires :

1o Montrer que la série est la loi formelle et absolue de la nature et de l’intelligence ;

2o Prendre pour objet d’étude l’homme, son histoire, ses pensées, ses opinions, ses mœurs, ses vertus et ses crimes, ses travaux et ses folies ;

3o Reconnaître la série propre de chacune de ses tendances et manifestations.

197. Et comme il est peu présumable que l’homme ait porté si haut le développement des sciences, des arts, de l’industrie, sans une aperception quelconque de la loi sérielle ; comme, dans le mouvement civilisateur, il ne se voit point de révolution subite, de connaissance acquise sans préparation et sans antécédents : cherchons d’abord si, à travers le mouvement philosophique, il n’y aura pas eu effort spontané et tentative constante de classification des idées, de série dialectique.

198. Période religieuse. Je me bornerai à rappeler deux curieux monuments de cette période : le Décalogue et la Semaine.

Le Décalogue se compose d’une suite de préceptes rangés en une série septénaire, laquelle embrasse dans sa circonscription tous les devoirs de morale publique et privée, et forme, quant à l’importance et à la fondamentalité du précepte, une progression régulièrement décroissante : 1. Respect à la religion, sans laquelle point de société, point d’État, point de patrie ; 2. Soumission aux pères et mères et aux supérieurs ; 3. Défense de l’homicide ; 4. — de l’adultère ; 5. — du vol ; 6. — de la calomnie et du mensonge ; 7. — de la cupidité ou intempérance du cœur. En d’autres termes : Respect à la Divinité et aux parents ; respect à la personne du semblable ; respect à la famille, à son bien, à sa réputation ; enfin, respect à soi-même.

Ce résumé législatif nous offre un essai de formule sérielle d’autant plus remarquable, que les formules de cette espèce ne sont guère le résultat que d’une profonde et infatigable analyse, chose qu’il serait hasardeux de supposer dans l’auteur du Décalogue.

199. La semaine fut, dit-on, instituée en mémoire des six jours de la création. On sait les infructueuses tentatives faites dans ces derniers temps pour accorder les journées ou époques cosmogoniques de Moïse avec les découvertes de la géologie : au moment où j’écris, des théologiens géologues y travaillent encore. Il y a, selon moi, une manière plus simple d’expliquer la Genèse : sous l’emblème d’une création hebdomadaire, elle a voulu dire que le Créateur avait opéré selon une série progressive, et non par une création simultanée ; et c’est aussi ce que le bon sens et la géologie démontrent. Quant au nombre sept, adopté pour cette série, c’est le nombre employé symboliquement par les Orientaux pour exprimer une série complète et terminée, mais dont la mesure précise est inconnue.

Ces exemples, et une foule d’autres que je pourrais citer, prouvent que l’esprit de l’homme tend invinciblement à classer, grouper, symétriser ses idées : mais le sentiment impérieux de son existence et de son activité détourne d’abord son attention, et l’engage dans une autre route.

200. Période philosophique. L’aperception la plus vive de la loi sérielle dont l’histoire ait conservé le souvenir, est celle qui eut lieu dans Platon. La notion de la série fut en lui tout à la fois si confuse et si forte, qu’il en demeura comme halluciné, et qu’il remplit ses ouvrages des imaginations singulières que son idéomanie lui suggéra. Ainsi, après avoir parfaitement compris que les idées sont des représentations de groupes, de genres, d’espèces, de suites, etc., au lieu de se borner à dire que nous n’apercevons des choses que leurs rapports et leurs séries, il prétendit que rien n’existait que les idées ; au lieu de comprendre que l’idéal est encore la série, telle qu’elle se révèle à l’esprit par sa loi de formation, et indépendamment des perturbations accidentelles qu’elle souffre du dehors, il enseigna que les idées étaient innées en nous, que leur type était en Dieu, dont il constituait l’intelligence ; que le monde était leur empreinte, etc. Enfin, Platon méconnut l’indépendance des séries. Au lieu d’y chercher une théorie générale de sériation, il crut que les idées étaient toutes liées entre elles, et il essayait de remonter par ce rapport imaginaire à la connaissance de l’un, de l’absolu.

201. La philosophie de Platon ne pouvait être entendue de son temps, ni par conséquent être développée : l’idée de causalité était dominante, et faussait toutes les aperceptions sérielles. On a va précédemment quelle était la valeur du syllogisme : je n’ajouterai plus qu’un mot. Le syllogisme, composé de deux prémisses, l’une femelle, si j’ose ainsi dire, et l’autre mâle, produisant par leur accouplement un troisième terme ou conséquence, est bien réellement une série, l’ébauche de la série dialectique : qu’est-ce donc qui l’empêche d’être cette série elle-même ? C’est, comme je l’ai dit, l’idée de causalité qui s’y trouve mêlée : c’est que nos idées, une fois acquises par l’expérience et la réflexion, se groupent, mais qu’elles ne s’engendrent pas, et que la série syllogistique prétend ou suppose le contraire. Il ne suffit pas qu’une méthode de démonstration soit sériée pour être utile ; il faut qu’elle n’implique aucun principe étranger à la série. Cette condition n’a plus lieu, dès que l’on introduit l’idée de causalité dans le raisonnement.

202. Pendant qu’on abandonnait les genres et espèces de Platon pour se livrer à la sophistique, un autre travail de classification des idées s’accomplissait, plus stérile, plus impuissant encore que le premier. On essayait de ranger toutes les idées possibles sous un certain nombre de groupes fixes et irréductibles. Ce sont ces groupes ou têtes de colonnes qui, sous les noms de catégories, ont fait une si immense fortune.

« Dans tout arrangement logique, il y a toujours, suivant le philosophe indien Kanada, six choses à prouver, la substance, la qualité, l’action, le commun, le propre, la relation [13]. »

Ces six genres fondamentaux ont été remaniés, augmentés, réduits plusieurs fois par les successeurs de Kanada.

De son côté, Aristote, après avoir organisé la machine syllogistique, établit aussi, comme les Hindous, des catégories ; il en fit dix, quatre de plus que Kanada. « Il y a dix genres, entre lesquels se partagent tous les attributs que l’on peut ordinairement affirmer (en grec catégoreïn, prædicare, d’où catégoria, prædicatum) d’un sujet : l’être proprement dit, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la situation, la possession, l’action, la passion [14]. »

Ainsi, au dire d’Aristote lui-même, les catégories sont des genres, des groupes suprêmes, ou plutôt des étiquettes sous lesquelles viennent se ranger toutes les idées. Je n’examine pas en ce moment quelle est la valeur et l’utilité des catégories, quelle garantie nous avons de leur précision et de leur nombre : je me borne à constater la tendance générale de l’esprit humain, qui, au même instant, dans la Grèce et l’Inde, s’efforçait, par le syllogisme et les catégories, de sérier les idées.

203. Près de quinze siècles après Aristote, sous les noms de réalisme, nominalisme, conceptualisme, catégories et universaux, on se mit à la recherche de la série dialectique avec une telle ardeur, que la théorie sérielle eût été probablement découverte, si l’état général des sciences à cette époque l’eût permis. Les temps modernes n’ont pas produit de dialecticiens plus pénétrants, plus ingénieux qu’un Guillaume de Champeaux, un Abailard, un Gilbert de la Porée, et tous ces docteurs subtil, angélique, séraphique, universel, irréfragable, admirable, invincible, illuminé, etc., qui tous étonnèrent leurs contemporains, comme ils fatiguent l’érudition des modernes. L’effort dialectique qui se produisit au moyen âge et pendant plus de quatre siècles est prodigieux : malheureusement les sciences fournissaient peu de points de comparaison ; et, malgré la puissance d’abstraction et de généralisation des philosophes, comme on ne sortait pas de la méthode déductive, la question demeura, ou peu s’en faut, au point où on l’avait prise.

204. Enfin Bacon parut, apportant au monde son Novum Organum, Nouvel Instrument. La première partie de cet ouvrage est une sorte de prodrome nosographique et thérapeutique, dans lequel Bacon passe en revue les erreurs ou maladies de l’esprit humain auxquelles il donne le nom de fantômes, idola, avec indication des remèdes. Ce n’est point encore là de la méthode ; mais du moins c’est de l’observation, et l’observation conduit à la méthode.

Dans la deuxième partie de l’Organe, Bacon enseigne les règles de la méthode inductive, dont, selon lui, Platon aurait à peine donné l’ébauche. On voit par là que Bacon était avant tout homme de réaction, et c’est ce qui explique l’insuffisance de ses efforts. Au syllogisme, à la méthode déductive, dont l’impuissance était flagrante, Bacon opposait la méthode inverse, l’induction, remontant du fait à la cause, au lieu de descendre, comme Aristote, de la cause au phénomène, et s’imaginant que voyager d’Occident en Orient, au lieu d’aller d’Orient en Occident, c’était réellement changer de route. Bacon fit comme l’auteur du troisième Évangile : Matthieu avait donné la généalogie d’Abraham à Jésus ; Luc, par une inspiration nouvelle, donna celle de Jésus à Abraham. Malheureusement les deux évangélistes ont oublié les collatéraux, et négligé de se procurer des extraits de naissance authentiques ; et leurs généalogies ne s’accordent ni entre elles, ni avec l’histoire, ni avec le sens commun.

205. Bacon fit pourtant quelque chose de plus. Un de ses principes était, que connaître une chose, c’est en connaître la cause. D’après cela il pensait qu’au lieu de supposer la cause, comme cela a lieu dans le syllogisme, il fallait la découvrir par la comparaison de tous les effets, à tous les degrés ; et c’est d’après cette idée qu’il dressa une table de comparaison, destinée à découvrir les formes de la nature, c’est-à-dire les lois qui président aux opérations simples, et les causes formelles (principes) des qualités des choses. Bacon marchait droit à la découverte de la loi sérielle ; et, d’après ce qu’on vient de lire, son induction ressemble fort à une formation de groupes et de séries. Mais l’idée de causalité le dominait toujours ; d’ailleurs, sa méthode ne lui paraissait utile qu’aux sciences naturelles, hors desquelles il n’admettait pas de certitude [15]. Aussi la réforme de Bacon n’eut point la généralité qu’elle pouvait obtenir : mais du moins la nouvelle logique exigeait l’observation et la comparaison des faits ; elle enseignait à grouper d’après l’identité des caractères, et, bien qu’elle conclût souvent au delà de ce qu’il fallait, c’était un grand pas vers la méthode universelle. Aucun homme n’a plus contribué au progrès de l’esprit humain que Bacon.

206. La philosophie ayant été niée par Bacon, Descartes entreprit de la reconstituer. Mais son livre de la Méthode ne renferme guère que des préceptes d’hygiène intellectuelle, et n’a pas fait avancer d’une ligne la solution du problème métaphysique [16]. Il recommande de se défier du préjugé, d’éviter la précipitation dans les jugements, de bien observer, analyser, etc., conseils excellents, mais un peu surannés. Toutefois cette méthode, plutôt curative que démonstrative, contribua singulièrement à la ruine de toutes les espèces de préjugés : depuis Descartes, on commença de crier tant et si bien contre les superstitions, les fausses opinions, les jugements préconçus, etc., que le doute a pris partout la place des croyances, et qu’il n’est pas aujourd’hui d’homme un peu éclairé qui soit en état de soutenir une profession de foi politique, morale ou religieuse.

207. Condillac aborda plus franchement le problème de la méthode : il adopta pour principe de démonstration et critérium de certitude, l’identité. C’était quelque chose, puisque le principe de la série est un rapport toujours égal à lui-même entre les unités sérielles. Mais l’identité de Condillac n’enseigne point à former des groupes, puis à combiner ces groupes, pris pour unités simples, en groupes supérieurs ; et, sous ce rapport, le disciple de Descartes est en arrière de Bacon. L’identité, considérée comme méthode et critérium, est quelque chose d’aussi vague que l’évidence et la nécessité : c’est plutôt un résultat de la méthode, que la méthode elle-même.

208. Vers la fin du dix-huitième siècle, un philosophe allemand entreprit sur nouveaux frais l’inventaire de l’esprit humain, et le classement des catégories. D’après Kant [17], toutes nos pensées, quant à leur objet, sont conçues dans le temps et l’espace ; quant à leur forme, elles se ramènent à douze genres, ou pour mieux dire à douze points de vue, préformés dans l’entendement. Ce sont ces points de vue généraux (sous lesquels toute série est nécessairement construite) que Kant, à l’exemple d’Aristote, a nommé catégories. Mais il prétend les avoir déterminées par une reconnaissance à priori des fonctions de l’entendement ; tandis qu’Aristote n’aurait établi les siennes qu’au hasard, et comme elles s’offraient à son esprit. Quoi qu’il en soit de l’exactitude des catégories de Kant, il faudra toujours avouer que, pour la recherche et la démonstration de la vérité, ces catégories sont d’un faible usage. En effet, quand on admettrait que nos jugements sont tous nécessairement, au fond, singuliers, pluriels ou généraux ; affirmatifs, négatifs ou limitatifs ; catégoriques, hypothétiques ou disjonctifs ; problématiques, assertoriques ou apodictiques : quand les points de vue primordiaux auxquels nos idées peuvent se rapporter, seraient l’espace, le temps, la quantité, la qualité, la relation, le mode, et non autres : quand, enfin, on ajouterait, avec M. Cousin, et par manière de résumé, que le fini, l’infini, et le rapport du fini à l’infini, embrassent la sphère entière de l’intelligence, qu’est-ce que cela ferait pour la méthode en elle-même ? quelle garantie en recevraient nos jugements ? quelle certitude en résulterait pour la dialectique et la réalité objective des idées ?

209. Toutes ces catégories sont une imitation des catégories grammaticales, vulgairement appelées parties du discours. Au lieu de la série ordinaire, Nom, Article, Adjectif, Pronom, Verbe, etc., les philosophes ont adopté le tableau des adverbes, divisés de temps immémorial, par les grammairiens, en adverbes de lieu, adverbes de temps, de quantité, qualité, affirmation, mode, etc. Or, quelle peut être l’utilité de cette classification en logique ? — On demande lequel est le moins mauvais, du gouvernement monarchique ou du républicain ? À quoi sert, pour la démonstration de cette thèse, de savoir qu’elle contiendra des noms, des verbes, des adverbes, des participes, des conjonctions, ou bien que les propositions en seront singulières, plurielles, générales, hypothétiques, assertoriques ou réciproques ?

Les catégories, à supposer toujours que le dénombrement et la détermination en soient rigoureux, sont à la métaphysique ce que les corps simples sont à la chimie : elles servent à exprimer ce qui est de soi inintelligible, la substance, la cause, la passion, etc. L’entendement ne fait rien sans elles ; or, la question n’est pas de savoir sur quoi l’entendement opère, mais comment il doit opérer [18].

210. Toutefois le travail de Kant ne demeura pas sans fruit. Comme le chimiste qui, après avoir reconnu les éléments simples qui entrent dans la constitution des corps, s’efforce de découvrir les lois de leur composition : ainsi l’on vit un métaphysicien, s’emparant des concepts généraux de l’intelligence, fonder une dialectique nouvelle sur la loi de composition de ces concepts.

Kant, ayant divisé les concepts en quatre familles, composées chacune de trois catégories, avait montré que ces catégories s’engendraient, pour ainsi dire, l’une l’autre, la seconde étant constamment l’antithèse ou l’opposé de la première, et la troisième procédant des deux autres par une sorte de composition.


Thèse. Antithèse. Synthèse.
Quantité. Unité. Pluralité. Totalité.
Qualité. Affirmation. Négation. Limitation.
Relation. Inhérence. Dépendance. Réciprocité.
Modalité. Possibilité. Existence. Nécessité.


Hegel généralisa cette idée ingénieuse. Le monde, l’Univers-Dieu, selon lui, se développe en trois moments consécutifs, formant entre eux les termes et la période de l’éternelle évolution, Moi, Non-Moi, Absolu. C’est une vaste classification de la nature et des idées en trois grandes séries, subdivisées par trois, aussi loin que l’imagination puisse atteindre. Sciences naturelles, morale, politique, jurisprudence, tout y passe : les séries se suivent et s’enchaînent avec un art merveilleux : les termes sont si bien choisis et tellement disposés, que leur seul rapprochement est une démonstration, et semble peindre aux yeux la vérité. Jamais le génie de l’homme n’avait fait un effort aussi prodigieux.

211. Le système de Hegel a remis en vogue le dogme de la Trinité : panthéistes, idéalistes, matérialistes, sont devenus trinitaires ; et bien des gens se sont imaginé que le mystère chrétien allait devenir un axiome de métaphysique. Nous verrons tout à l’heure (et d’après les observations que nous avons faites au précédent paragraphe sur l’arithmétique, la botanique et la zoologie, le lecteur doit y être suffisamment préparé) ; nous verrons, dis-je, que la nature, quand on l’embrasse dans son ensemble, se prête aussi bien à une classification quaternaire qu’à une classification ternaire ; qu’elle se prêterait probablement à beaucoup d’autres, si notre intuition était plus compréhensive ; par conséquent, que la création évolutive de Hegel se réduit à la description d’un point de vue choisi entre mille ; et que, cette description fût-elle aussi rigoureuse et irréprochable que le système décimal, la certitude qu’elle aurait ne prouverait point sa réalité exclusive, de même que la certitude absolue de notre système de numération ne prouve pas qu’il soit le système exclusivement suivi par la nature [19].

Au reste, le système de Hegel a valu à son auteur de graves reproches : on s’est plaint que sa série n’était bien souvent qu’un artifice de langage, en désaccord avec les faits ; que l’opposition entre le 1er et le 2e terme n’était pas toujours suffisamment marquée, et que le 3e ne les synthétisait pas. Ces critiques n’ont rien qui nous surprenne : Hégel, anticipant sur les faits au lieu de les attendre, forçait ses formules, et oubliait que ce qui peut être une loi d’ensemble ne suffit plus pour rendre raison des détails. Hégel, en un mot, s’était emprisonné dans une série particulière, et prétendait par elle expliquer la nature, aussi variée dans ses séries que dans ses éléments.

212. Il y a quelques années, un savant français, plus connu des mathématiciens que des philosophes, l’illustre Ampère, publia un volume sur la classification des sciences, et, comme Hégel, guidé par la loi sérielle, s’éleva à une conception de génie, sur laquelle un Allemand n’eût pas manqué de bâtir aussitôt un système. Alors aussi les philosophes l’eussent jugé digne de leur attention et de leurs plagiats. M. Ampère se renferma modestement dans l’exposé succinct de son hypothèse : son livre est à peine connu, et n’a fait aucune sensation.

Préoccupé dès longtemps de l’idée d’appliquer aux sciences une méthode naturelle de classification analogue à celle que Bernard de Jussieu créa pour la botanique, M. Ampère s’attache surtout au progrès de la connaissance en nous, et distribue les sciences selon le degré d’observation que de notre part elles supposent. Il trouve qu’il y a dans l’étude que nous faisons de chaque objet quatre moments distincts et principaux, qu’il nomme points de vue.

Le 1er de ces moments est nommé par lui autoptique, c’est-à-dire de première vue, d’observation externe et générale : exemple, Sciences mathématiques.

Le 2e, criptoristique, perception de ce qui est plus caché dans les objets, et ne s’offre pas d’abord à l’observation, mais exige la recherche de l’esprit : ex., Sciences physiques.

Le 3e, troponomique, relatif aux accroissements, changements, altérations que subissent les objets : ex., Sciences naturelles.

Le 4e, criptologique, ayant pour objet la découverte des causes réelles les plus cachées des phénomènes, leurs lois les plus profondes, la plus haute puissance des principes, etc. Ex., Sciences médicales.

Ces principes posés et définis, M. Ampère divise toute la sphère de la connaissance en deux règnes : 1. Sciences cosmologiques, 2. Sciences noologiques.

Puis il montre que cette division binaire se redoublant, il en résulte, en vertu des seules lois de l’intelligence, et indépendamment de toute préoccupation de la part de l’auteur, un système de classification de quatre en quatre, si naturel et si simple, que le soupçon d’artifice s’évanouit devant la justesse des distributions.

Ainsi, après avoir posé les mathématiques comme premier terme d’une grande division quaternaire, il fait voir que ce premier terme se sous-divise en quatre autres : arithmologie, géométrie, mécanique, uranologie ; puis, reprenant chacune de ces espèces, il en fait sortir un nouveau groupe quaternaire : par exemple ;


Arithmologie { Arithmographie ;
Analyse mathématique ;
Théorie des fonctions ;
Théorie des probabilités.


Toutes les sciences se coordonnent de la même manière avec une facilité et une précision merveilleuses : il faut lire dans l’ouvrage même les curieux détails dont l’Auteur accompagne chacune de ses opérations.

Ce qui surprend davantage encore, c’est que toute erreur commise dans le travail de classification se répare infailliblement d’elle-même par la force du principe adopté ; et que ce qui semblait devoir ébranler le système finit par en confirmer la certitude. J’ai fait moi-même cette expérience, dont le résultat ne m’a pas peu étonné.

Dans la distribution du premier règne, le seul sur lequel M. Ampère ait laissé des explications détaillées, il avait entremêlé Industrie, Agriculture, exploitation des Bestiaux et des Mines, et Chimie, Physique, Botanique, Zoologie. Il était évident que M. Ampère, à la considération objective des choses, joignait celle de l’avantage qu’elles nous procurent, et que non content d’étudier le quid dans les objets, il y ajoutait le quid lucri par rapport à l’homme : deux choses qui devaient être séparées. Je crus un moment que le système allait se briser entre mes mains ; mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis les sciences industrielles et agricoles, que l’auteur avait entremêlées aux sciences physiques et naturelles, former entre elles un genre à part, lequel constituait avec ces dernières un quatrième terme et se soumettait comme elles à la loi de division et sous-division par quatre !

213. Mais ce à quoi M. Ampère eût été loin de s’attendre, c’eût été de voir que sa classification quaternaire pouvait se transcrire en une classification ternaire, avec une rigueur, une précision, une régularité égales. J’ai fait ce travail sur le système entier de M. Ampère, absolument comme si j’eusse transcrit notre arithmétique décimale en une arithmétique duodécimale. Cette expérience a achevé de me convaincre de la vérité du principe ci-dessus énoncé (183), que l’esprit peut trouver dans la nature, selon le point de vue où il se place, une multitude de systèmes, tous également vrais, bien que la nature elle-même n’en adopte exclusivement aucun.

Voici un échantillon de cette transcription.

Je prends pour base ou formule de système ternaire la classification ordinaire par règnes, minéral, végétal, animal ; c’est-à-dire, la matière, la vie, l’esprit ; classification à laquelle se rapporte la série ontologique : substance, cause, rapport [20]. Puis, divisant les sciences, selon qu’elles sont descriptives, énonciatives de phénomènes ; ou qu’elles étudient les forces, les mouvements, progrès, altérations, changements ; ou enfin qu’elles formulent des lois et déterminent des rapports, j’arrive à une distribution des sciences aussi exacte, aussi régulière que celle trouvée par M. Ampère.

Ainsi cet auteur divise la Zoologie en quatre parties : Zoographie, Anatomie, Anatomie comparée, Physiologie, correspondantes chacune aux quatre moments de l’observation scientifique : étude externe, observation interne, étude comparative, étude des mouvements vitaux.

Dans le système ternaire, établi sur d’autres considérations, la Zoographie et l’Anatomie, l’observation externe et l’observation interne ne sont qu’un : c’est-à-dire qu’elles formeront une science unique, embrassant la description complète de l’être, intus et in cute, la nature n’ayant ni dedans ni dehors, et le degré de notre pénétration ne changeant rien à l’espèce des phénomènes. Cette science, purement descriptive, et pour ainsi dire matérielle, est le premier terme de la série.

La Physiologie, étude des forces vitales, de leur action et de leur influence, rejetée par M. Ampère au 4e rang, occupera ici la 2e place ; le plus ou le moins de difficulté que nous coûtent nos découvertes, l’ordre dans lequel elles se suivent ne touchant point à la nature, qui procède, elle, simultanément et synthétiquement. La Physiologie, science de la vie, se classe régulièrement sous le règne végétal, qui nous montre la vie séparée de l’esprit.

Enfin, l’Anatomie comparée, ou Zoonomie, étude des rapports et des lois de l’organisation, dont les degrés divers correspondent aux divers degrés des manifestations de l’esprit, forme régulièrement le 3e terme de cette série.

On voit d’après cela que le système de M. Ampère, ayant pour base le progrès de la connaissance, est plus subjectif, c’est-à-dire plus humain, plus en rapport avec notre manière de concevoir ; tandis que le système ternaire, prenant pour point de vue les grandes manifestations de l’être, est plus objectif, c’est-à-dire plus en rapport avec la réalité des choses.

Mais ces systèmes ne sont encore l’un et l’autre, au fond, que des points de vue particuliers qui ne s’excluent pas, des manières conventionnelles de nous représenter la création, également légitimes et jouissant d’une même certitude.

214. Le révélateur de la loi sérielle fut Fourier [21]. Génie exclusif, indiscipliné, solitaire, mais doué d’un sens moral profond, d’une sensibilité organique exquise, d’un instinct divinatoire prodigieux, Fourier s’élance d’un bond, sans analyse et par intuition pure, à la loi suprême de l’univers. Il n’a pas connu la théorie sérielle ; les classifications irrégulières et les formules bizarres dont ses livres sont pleins en portent témoignage ; il n’a rien découvert ni dans la science, ni dans l’art, ni dans la métaphysique, ni dans l’organisation industrielle : nous le montrerons par l’analyse de quelques-unes de ses séries. Mais il eut le premier l’idée universelle de la série ; il en conçut la transcendance ; il en chercha l’application, il pressentit ce qu’elle avait d’absolu ; et, bien qu’il ait paru la négliger ensuite pour sa prétendue loi d’attraction, il y ramena tous ses calculs, et construisit sur elle son système. Cela suffit à nos yeux pour lui mériter le titre que nous lui avons décerné, de révélateur de la loi sérielle.

215. Ce que l’on sait de la vie privée de Fourier honore son caractère et prouve une âme énergique : mais quelles furent ses études, comment se fit l’éducation de son intelligence, quelles routes parcourut son génie, on l’ignore. L’horreur que lui inspirait le commerce civilisé détermina sa vocation de publiciste ; la musique, pour laquelle il avait un goût prononcé, lui fournit un système d’organisation, et le conduisit d’emblée à la loi sérielle. Il comprit du même coup :

Que la politique, ou l’économie sociale, doit être l’objet d’une science rigoureuse ;

Que cette science est une spécialité de la loi sérielle ;

Que les passions de l’homme ne sont point mauvaises, et que les désordres que la religion et la philosophie leur imputent viennent surtout de ce qu’elles sont faussées ;

Que toutes nos erreurs ont pour cause l’inintelligence de la série.

Ces propositions, et quelques autres qui en découlent forment la partie essentielle et vraie des idées de Fourier : elles resteront, comme aphorismes de métaphysique et de morale.

216. Mais la manière dont Fourier opéra ensuite sur ces données, et prétendit appliquer la série à l’organisation politique montre que, dans cette intelligence mystique et contemplative, faible et ardente, l’aperception de la partie sérielle avait été suivie de la plus déplorable hallucination.

Fourier, méconnaissant l’indépendance des ordres sériels, et s’imaginant que la ressemblance des formes impliquait l’identité des lois (190, 235), s’abandonna, sur la foi d’analogies menteuses, aux plus étranges rêveries sur la création, le système du monde, la vie future. Confondant ensuite la nature et l’art (231, 232), et ne comprenant pas que la série politique est propre et spéciale à son objet, qu’il faut la découvrir par voie d’analyse, non en juger par analogie ; qu’elle se constitue insensiblement au milieu de nous par le progrès même des révolutions : Fourier applique à l’ordre social la gamme des tons et substitue artificiellement à la série naturelle du travail une série étrangère. Enfin, accordant à toutes les manifestations de la puissance divine et de l’activité humaine une légitimité égale (309 et suiv.), il entreprend de justifier ce qui est de soi injustifiable, de régulariser ce que la théorie sérielle prouve être essentiellement anormal ; et il introduit, dans ses groupes phalanstériens, sous le nom de dissonances ou discords, des goûts dépravés, des affections hors nature, des alliances monstrueuses.

Mais comment la découverte de la loi sérielle amena-t-elle la chute d’une intelligence ? comment s’opéra ce prodige ?

217. À peine en possession de la grande idée qui fait la base de son système, Fourier se renferme en lui-même et s’isole du monde : là fut le principe de l’hallucination qui égara sa pensée. « À l’homme qui s’isole de ses semblables, dit en parlant de Fourier un de ses disciples [22], il arrive comme à celui qui s’élève sur des monts escarpés au-dessus des précipices, des éblouissements qui lui ravissent le sens, et ne le laissent pas maître de lui-même. »

Fourier était musicien. Au lieu de chercher dans l’histoire et la législation comparée la forme de la série politique, ce qui suppose dans l’humanité un développement providentiel, une tendance à l’ordre au travers des perturbations sociales ; il organise la série industrielle comme une salle de bal, et condamne tout le passé de la civilisation. Dès lors que Fourier s’enfermait dans ses propres conceptions, la théorie sociétaire devait inévitablement prendre, sous sa main, la physionomie de ses habitudes : s’il eût été moine ou soldat, nul doute que son plan d’organisation, de hiérarchique et individualiste qu’il l’avait fait, ne fût devenu, comme ceux de Lycurgue et de Campanella, despotique et conventuel [23].

Fourier aimait les fleurs et se connaissait en botanique : comme il ramenait à une seule formule tous les êtres créés, son imagination lui fit voir dans chaque plante, chaque animal, le reflet d’une maladie de l’âme, la contre-épreuve des vices de la société actuelle, et des joies futures des harmoniens. C’est ainsi que, ses idées se rétrécissant toujours, il trouvait dans une chimère la confirmation d’une autre chimère, et rendait son mal de plus en plus incurable.

Ne se rendant pas compte du but et de l’utilité historique de l’ontologie, de la psychologie, de la morale, de la logique, de la théologie, et fort éloigné de croire que ces prétendues sciences fussent l’expression des tendances de l’esprit humain vers une théorie de la loi sérielle, Fourier n’eut garde de voir dans les philosophes ses devanciers naturels : il se posa résolument en inventeur, jeta le mépris et l’insulte aux sophistes, et se priva des secours qu’il eût trouvés dans leurs ouvrages.

218. Fourier n’essaya pas de donner une théorie ou seulement une Exposition de la loi sérielle. Il distinguait des séries simples, mixtes, composées, mesurées, puissancielles, infinitésimales, etc. Comme il ne les a point analysées ni définies, je ne saurais dire ce qu’il entendait par là. Au reste, un exemple de la série qu’il nommait conjuguée fera juger de la portée de ses vues.

On sait qu’en prenant une suite de nombres en progression simple, si l’on additionne le premier et le dernier, le second et l’avant-dernier, le troisième et l’anté-pénultième, etc., la somme de ces diverses additions est toujours la même. Soient, par exemple, les nombres 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8 : 4 et 8 font 9, 2 et 7 font 9, 3 et 6 font 9, 4 et 5 font 9.

Fourier a imaginé de classer sur ce modèle la population d’un phalanstère : bambins et patriarches, chérubins et vénérables, séraphins et révérends, jouvenceaux et raffinés ; c’est la procession des âges, réunis deux à deux en reployant la chaîne à l’âge viril et rapprochant les extrémités. De même pour les amateurs de poires, que Fourier échelonnait ou conjuguait selon les variétés du fruit objet de leur prédilection : coings et nèfles ; poires cassantes et poires compactes ; poires dures et poires farineuses ; poires fondantes, etc. [24]. Les disciples de Fourier se récrient d’admiration devant ces pauvretés, dans lesquelles un esprit impartial ne verra que les jeux d’une imagination en délire, de stériles rapprochements, d’insignifiantes antithèses.

Fourier affectionnait la série conjuguée. Ses ouvrages sont coupés de la sorte : Avant-Propos et Post-Propos ; Préface et Postface, Prolégomènes, Cis-légomènes et Intermèdes, etc. ; la tête du livre opposée à la queue, la deuxième division à l’avant-dernière, et la conclusion placée au corps de l’ouvrage.

C’est à ces combinaisons puériles que Fourier consuma les trois quarts de sa vie, éteignant dans la fumée de ses inventions la lumière qui aurait dû l’éclairer. Cela n’a pas empêché le plus spirituel de ses disciples de dire de lui : Cet homme, dont le génie eût fait éclater le crâne de Newton…. Telle fut toujours la tendance des sectaires à glorifier leurs chefs. Gloire à Jésus-Christ, par qui le salut a été donné au monde ; gloire à Saint-Simon, par qui la vie a été comprise ; gloire à Fourier, par qui la loi sociale nous est révélée ! Qui donc criera : Gloire au sens commun, qui n’adore personne ?


§ IV. — Analyse de la série : son élément, sa raison, son point de vue, ses
formes. — Aperception de la série.


219. Si l’humanité, dans ses tendances, n’obéit pas à un esprit de mensonge ; si dans ses rêves sur la substance, la cause, l’un, l’infini, Dieu et le monde, la philosophie ne cherche que des rapports et des lois, Raisonner, c’est Sérier ; et tout raisonnement qui ne peut se ramener à une série régulière est nécessairement un raisonnement faux, un sophisme.

Mais, pour découvrir la théorie sérielle, il fallait que l’esprit humain parcourût les trois périodes que nous avons signalées dans la constitution des sciences, Religion, Philosophie et Méthode. Comme la physique la chimie, la zoologie et la médecine, comme les mathématiques elles-mêmes, la théorie sérielle devait avoir ses illuminés et ses sophistes, dont les uns l’entrevirent à peine, et les autres, sans l’avoir comprise, entreprirent aussitôt d’en abuser.

220. Comment s’étonner, au surplus, de cette destinée commune à la théorie sérielle et aux sciences, quand on songe que les lois et les rapports sont la dernière chose que découvre, que dis-je ? la dernière que cherche l’intelligence de l’homme ? Le pâtre, dans la misérable hutte où il rassemble pêle-mêle porcs, chevaux, moutons, ânes, bœufs et chèvres, oies et dindons, poules et canards, son chien, son chat, ses enfants et ses lapins ; le pâtre grossier, mais déjà superbe et cupide, voit-il autre chose dans ces animaux qu’une source de profit pour lui, ou une occasion de dépense ? s’est-il jamais demandé ce que signifient ces diversités de genres et d’espèces ? À peine les aperçoit-il. Comment cet homme, à qui les séries animales crèvent les yeux sans qu’il les voie ; comment ce laboureur, ce fruitier, ce vigneron, pour qui pommiers, poiriers, cerisiers, noyers, vigne, houblon, blé, orge, seigle et avoine, maïs, haricot, pomme de terre et chanvre, ne diffèrent que par la valeur qu’il leur a spécialement reconnue sur le marché, distinguerait-il entre les idées qui l’assaillent ? comment entreprendrait-il de les grouper par genres et espèces, d’échelonner et varier leurs séries, en les prenant tour à tour par leurs différents points de vue ?

L’homme boit, mange, jouit de la création, use et abuse de la terre, des animaux, des plantes, de lui-même ; il joue avec ses idées comme un enfant avec les pièces d’une montre ; il ruse et ment comme la bête fauve qui fuit devant le chasseur : ce n’est qu’à la longue qu’il apprend à classer les choses, à mettre l’ordre dans ses pensées ; encore le redressement de ses erreurs ne s’opère t-il pas sans les plus pénibles efforts et les plus douloureux sacrifices. La vérité a toujours fait plus de martyrs, que la beauté d’idolâtres.

221. D’après les propriétés que nous avons reconnues à la série, et la revue que nous avons faite des principaux essais de sériation enfantés par la philosophie, nous sommes avertis que la théorie sérielle n’est point un système du monde, ni un arbre généalogique de nos connaissances, ni un casier d’idées : la théorie sérielle est l’art de composer et décomposer toute espèce d’idées (nombres, grandeurs, mouvements, formes, rapports, sentiments, actions, droits et devoirs), de telle sorte que l’esprit soit constamment assuré dans sa marche, et que la solution, lorsqu’elle pourra être obtenue, soit frappée d’infaillibilité et d’une absolue certitude.

Cette double condition est remplie par les sciences que nous nommons par excellence exactes [25] : il s’agit maintenant d’y satisfaire pour les autres sciences, et spécialement pour les sciences morales et politiques.

222. A) Élément de la série. La série a pour élément l’unité. — Le concept d’unité, comme ceux de substance et de cause, nous est suggéré, soit par la vue des groupes naturels, soit par le sentiment de notre personnalité. Comme la substance et la cause, comme la continuité et le repos, l’unité absolue est l’indifférence dans les choses, la non-distinction, l’identité. L’esprit la conçoit ; la théorie la suppose : mais les sens ne la perçoivent pas. — L’unité est l’alpha et l’oméga de l’univers, entre lesquels se promène la science de l’homme.

La série est l’antithèse de l’unité : elle se forme de la répétition, des positions et combinaisons diverses de l’unité.

Considérée comme élément de série, l’unité revêt toutes les formes possibles. — En arithmétique, l’élément sériel est l’unité abstraite, c’est-à-dire conçue en dehors de toute réalité substantielle, comme en géométrie le point, élément de la ligne et du plan, est conçu sans longueur, largeur ni profondeur.

Dans une roue à engrenage, l’unité sérielle est la dent ; dans un échiquier, cette unité est la case ; dans un polyèdre, elle est la pyramide ayant son sommet au centre du solide, et sa base à la surface.

Dans les règnes végétal et animal, l’unité est tour à tour genre, espèce, variété, individu. Dans l’être organisé, l’unité sérielle est l’organe ; dans l’organe, c’est la molécule, etc.

223. La plus petite série possible renferme au moins deux unités : une thèse et une antithèse, une alternance, un va-et-vient, les contraires, les extrêmes, la polarité, l’équilibre, le bien et le mal, le oui et le non, le moi et le non-moi, le père et le fils, le maître et l’apprenti, l’époux et l’épouse, le citoyen et l’État. — J"ai parlé plus haut des systèmes ternaire et quaternaire ; on pourrait encore expliquer le monde par un dualisme sans fin ; telle paraît même avoir été l’une des formes primitives de la philosophie. Mais, ainsi que nous l’avons observé, tout cela n’a rien d’absolu, et nul ne peut dire où s’arrêtent les combinaisons de ce genre. Ce n’est pas là que doit tendre une philosophie sérieuse.

224. La série est d’autant plus serrée ou plus fréquente, que, sous une amplitude déterminée (en longueur, masse, volume, durée, etc.), ses unités sont plus nombreuses ; elle est d’autant plus espacée ou plus rare, que, sous la même amplitude, ses unités sont d’une plus forte dimension, ou plus distantes entre elles. La division du mètre en centimètres et millimètres nous offre un exemple de ces deux séries.

De même aussi, la distance moyenne de la terre au soleil étant de 12,000 fois le diamètre terrestre, et la distance moyenne de la lune de 43,000 fois environ le diamètre lunaire, bien que ces deux distances soient la même quant à la longueur absolue, celle de la lune au soleil forme une série plus serrée, celle de la terre au même astre une série plus spacieuse.

Il faut en dire autant de la division du mois en semaines ou en décades ; de la division du jour en 10 ou 24 parties.

On peut faire encore la même observation en comparant ensemble soit des machines, soit des organismes : par exemple, une montre de six lignes de diamètre à l’horloge d’une cathédrale, une fourmi à un éléphant.

Enfin, dans les classifications botanique et zoologique, certains genres comprennent de nombreuses espèces ; d’autres se réduisent à une seule unité. Dans ce dernier cas, la série pourra être dite commencée, sauf à prouver ensuite que ce genre monoïque n’est pas, si j’ose ainsi dire, un carrefour ou une impasse dans l’infini des combinaisons sérielles.

225. Deux séries qui diffèrent seulement par le nombre de leurs unités, leur amplitude absolue étant la même, sont équivalentes ; deux séries dont les unités sont égales et l’amplitude diffère, sont semblables ou homologues ; deux séries qui ne diffèrent ni par l’amplitude ni par les unités sont identiques.

226. La propriété qu’a la série d’embrasser, sous une même amplitude, un nombre toujours croissant d’unités, joue un grand rôle dans les sciences et les arts. J’ai fait remarquer déjà que la force des tissus, tant organiques qu’industriels, est due à la division de leurs parties : c’est par elle aussi qu’un toit de chaume offre plus de résistance au passage du calorique qu’un toit de planches ou de tuiles, bien que la masse à traverser dans le premier soit dix fois moindre que dans le second [26]. Le bûcheron qui d’un rameau fragile se fait par la torsion, c’est-à-dire par la division des fibres, un lien puissant obéit instinctivement à cette loi.

En mathématiques, on a recours au même principe pour toutes sortes d’approximations : ainsi, le rapport de la circonférence au diamètre ne pouvant être obtenu directement, on s’en approche autant qu’on veut par la démonstration d’Archimède. — L’insertion des moyens arithmétiques rend le même service dans l’extraction des racines qu’on ne peut déterminer en nombres entiers.

La musique produit ses plus grands effets à l’aide de ce procédé, tantôt renfermant sous une même mesure depuis une jusqu’à soixante-quatre notes ; tantôt divisant le ton en semi-tons, aussi loin que puisse aller la sensibilité de nos organes.

C’est par une série de cette espèce que l’économie politique opérera la transition de notre société anarchique et subversive à une société régulièrement organisée. Alors on verra que, sans sortir de la légalité établie, il est toujours possible d’insérer, entre une forme de gouvernement, si arbitraire et entachée de priviléges qu’elle soit, une série de réformes partielles telle, que l’on arrive rapidement et sans secousse à une parfaite égalité.

227. B) Raison de la série.

Ce qui donne la forme à la série, est le rapport soit d’identité, soit d’égalité ou de différence, soit de puissance, de progression, de composition, etc., de ses unités.

Le rapport des unités entre elles est ce que nous appellerons la raison de la série.

Les cannelures d’une colonne, les dents d’une scie, les côtes d’un melon, les crans d’une roue à engrenage, sont dans un rapport d’identité ; les unités arithmétiques, classés par dizaines, centaines, mille, etc., dans un rapport de similitude ; les sons, les couleurs, l’accélération de la chute des graves, dans un rapport de progression ; les membres du corps humain, les organes des plantes, les parties d’un tableau, d’une statue, d’un monument d’un poëme, d’une œuvre de littérature, dans un rapport de composition.

Nous montrerons que les fonctions sociales sont dans un rapport de composition et d’équivalence.

228. Pour que la série existe, il faut que le rapport de ses unités soit fixe et invariable. C’est ce qui nous a fait dire, aux définitions, que toute loi était absolue et n’excluait rien : dès que la raison fléchit ou varie, la série n’existe plus : il y a perturbation et désordre.

Supposez que, dans la numération écrite, le chiffre placé à gauche exprime des unités d’un ordre tantôt dix fois, tantôt neuf ou douze fois plus grand, et l’arithmétique est impossible. Percez au hasard le tuyau de la flûte ; tendez plus ou moins les cordes du violon, allongez les unes, raccourcissez les autres : vous n’obtiendrez que des sons faux et discordants ; plus votre exécution sera parfaite, moins vous aurez de musique.

C’est pour prévenir les variations du rapport sériel que les horlogers ont imaginé les tiges de compensation dans les pendules, lorsqu’ils eurent remarqué que les changements de température dilatant ou contractant la verge métallique, le mouvement des horloges en était accéléré ou retardé.

Nous verrons aussi que le rapport des valeurs commerciales et des fonctions industrielles est invariable, c’est-à-dire que les lois politiques, comme celles de la nature, sont inflexibles.

229. C) Formes ou aspects de la série.

Concevez un plan quadrangulaire mobile sur un axe passant par un de ses côtés, le solide produit par ce mouvement est un cylindre ; au contraire, concevez ce même plan mû perpendiculairement à lui-même, le solide engendré par ce mouvement sera un parallélogramme.

Or, la différence des deux solides tient uniquement à la différence du rapport qui gouverne les unités sérielles du mouvement générateur.

Dans l’un et l’autre cas, le plan est mû simultanément dans toutes ses lignes ; mais, dans le premier, la vitesse qui emporte chaque ligne augmente avec son éloignement de l’axe ; dans le second, la vitesse reste la même pour toutes.

En d’autres termes, les unités de vitesse sont ici en rapport d’identité, là en rapport de progression.

Cet exemple nous révèle une des lois les plus simples et les plus fécondes de la création : la matière étant donnée, avec une force qui la divise, il suffit de faire varier le rapport des parties divisées pour produire toutes les combinaisons possibles.

230. Je ne multiplierai pas les exemples. L’immortel Cuvier a démontré que les êtres vivants sont tous des séries organisées, où l’organe appelle l’organe, la forme suppose la forme, si bien que toutes les parties de notre corps, malgré leurs figures et leurs fonctions si diverses, ont cependant un côté par où elles se ressemblent, un principe commun qui les réunit et en forme ce chef-d’œuvre.

Or, si nous parvenions à analyser, je ne dis pas dans ses éléments chimiques, la chimie n’a rien à faire ici, mais dans son unité et sa raison sérielles, une goutte de sang humain, nous jugerions aussitôt que ce sang ne peut vivre que dans un cœur d’homme, nourrir que des organes d’homme, donner naissance qu’à un homme ; nous saurions pourquoi un homme est un homme, et non pas un phoque ou un orang-outang.

231. C’est donc la raison qui donne la forme à la série ; c’est du rapport de ses unités que la série tire son caractère et sa dénomination.

Mais, en comparant plusieurs sortes de séries, on voit surgir entre elles de nouvelles différences, qu’il importe de remarquer.

D) Série naturelle. La série est naturelle lorsqu’elle est propre et spéciale à l’objet, qu’elle résulte de sa nature et de ses propriétés. En effet, toute série peut être regardée comme l’expression d’une loi : or, qu’est-ce qu’une loi ? C’est, selon Montesquieu, la règle d’un principe, règle qui doit dériver de la nature même du principe qui s’y assujettit. La loi ou raison de la série résultera donc de l’objet sérié, lorsque les unités dont cette loi indique le rapport ne seront elles-mêmes que l’objet considéré dans ses divisions ou différences. C’est ce qui s’entendra encore mieux par l’article suivant.

232. E) Série artificielle. La série est artificielle lorsqu’elle est transportée de l’objet qui lui est propre à un autre qui lui est étranger. La plupart des produits de l’art et de l’industrie sont des séries artificielles. L’homme ne crée, n’imagine rien, pas même des séries ; il ne fait que des découvertes et des transpositions.

Les bandes symétriques d’un parterre, des arbres plantés en quinconce ou découpés en figures ; un recueil de biographies rangées par ordre alphabétique ; une compagnie d’hommes alignés selon leur taille ; l’avancement en grade d’après le droit d’ancienneté, sont des séries artificielles. Certainement l’âge du fonctionnaire et la taille du soldat sont des choses dont le souverain et le chef d’armée doivent tenir compte, et qui ont leur raison dans la nature : comme aussi il y a une raison étymologique qui fait commencer certains noms par A, certains autres par B ; mais ces différences, prises pour élément de hiérarchie, d’ordre de mérite ou de disposition historique, n’engendrent que des combinaisons purement artificielles.

Dans la nature, les séries se développent chacune selon son objet propre, sans se mêler ni se confondre (190) ; vient ensuite l’homme qui, disposant en souverain de la terre et de son mobilier, commence, par la transposition des séries naturelles, une seconde création au sein de la création elle-même.

233. L’utilité des séries artificielles ou transposées n’est pas douteuse ; c’est à elles que nous devons, comme j’ai dit, nos arts et notre industrie ; c’est par elles que l’homme civilisé se distingue du barbare. Tandis que celui-ci se couvre de peaux brutes, dort sur la mousse, se cache dans des trous, ne connaît d’ombre que celle des arbres, l’homme policé file le poil des animaux pour s’en mieux couvrir, taille le bois et la pierre pour s’en faire un abri, mesure et divise le sol entre les familles, afin de mieux assurer leur subsistance. — Dans les recueils scientifiques, il est souvent commode d’abandonner l’ordre naturel des faits et des idées, et de leur en substituer un autre : tel est le cas des dictionnaires.

Mais la série artificielle est funeste, lorsqu’au lieu de se présenter comme auxiliaire de la série naturelle, elle la méconnaît et prétend en usurper le rôle. Alors la nature, en lutte avec le génie de l’homme, l’écrase de ses propres inventions ; la science déraisonne, l’industrie est stérile, l’art grimace, le désespoir s’empare de la société devenue sceptique, jusqu’à ce que l’arbitraire de l’homme cède à la nécessité.

Ainsi la division artificielle de la France en quatre-vingt-six départements a eu son utilité pour briser la Gaule féodale et municipale, et lui créer une centralisation vigoureuse : cette œuvre de haute nationalité n’est pas encore achevée ; et cependant il semble à divers symptômes que nous dussions déjà nous préparer à une division plus naturelle du sol, d’après les différences de climats, de race, d’industrie, etc., et ayant pour but de donner à chaque partie de l’État son caractère et sa physionomie.

234. La série artificielle n’étant, comme j’ai dit, qu’une série naturelle abstraite de son objet propre et transportée à un autre, le procédé à suivre dans sa formation est le même que pour la série naturelle.

235. F) Séries similiformes ou Analogies. En comparant des séries dont l’objet, l’unité, la raison sont tout différents, on remarque souvent entre elles des ressemblances singulières, que l’esprit est tenté d’attribuer d’abord à une identité absolue de principe et de loi. Ces ressemblances tiennent à ce que, soit la matière atomique, qui sert de substratum aux séries, soit la force qui les détermine, soit la forme élémentaire à laquelle toutes peuvent être réduites, étant à priori une, identique, toujours égale à elle-même, et ces trois choses ne se différenciant que par leur quantité, leur division et les proportions dans lesquelles elles s’unissent, quelque chose de commun se laisse nécessairement apercevoir entre toutes les séries.

Mais il ne faut pas conclure de là que la nature ne fasse jamais que se répéter elle-même ; que chacune de ses œuvres est comme un miroir qui reproduit toutes les autres, et que telle série que nous pouvons soumettre au calcul nous donne le mot de telle autre à laquelle nous ne pouvons atteindre. Car, comme deux forces qui s’unissent produisent un effet complexe, tout différent de l’effet simple auquel chacune pouvait donner naissance, et incommensurable avec celui-ci ; comme de la combinaison de deux corps simples il résulte un mixte dont les propriétés ne se trouvaient dans aucun de ceux-là ; comme la figure humaine est un composé de droites et de courbes que la géométrie ne pouvait prévoir : de même, à un degré supérieur encore, les matériaux que le Créateur met en œuvre, et que nous désignons sous les noms de matière et de force, produisent, par l’infini de leurs combinaisons, des séries toujours imprévues, toujours indépendantes.

236. La gamme des sons, comme celle des couleurs, est septénaire ; les vertèbres du cou de l’homme sont au nombre de sept ; les articulations de la queue de l’écrevisse, sept ; dans plusieurs plantes, les pétales, les lobes, les étamines, etc., aussi sept. Devons-nous croire, pour cela, que la loi physique de la lumière et des sons est la même que la loi physiologique de l’homme, de l’écrevisse et des fleurs ? Et sommes-nous en droit de présumer en conséquence que la gamme inconnue des saveurs et des odeurs est aussi de sept ?

Il ne suffit pas de rapprocher deux séries de physionomie en apparence semblables, pour être en droit de poser aussitôt cette conclusion : Donc ces séries ont même principe, même loi. Voici deux sources thermales dont la température, les qualités et propriétés sont les mêmes : allons-nous induire en vertu de cete analogie, que la force qui les fait jaillir est aussi la même ? Mais l’une vient d’une contrée montagneuse, dont les eaux, après avoir pénétré dans les terres à une grande profondeur, viennent rejaillir en siphon ; tandis que l’autre est chassée au dehors par la force élastique des gaz qui soulèvent les eaux souterraines.

Il y a deux siècles, avant la découverte d’Uranus, de Neptune et des planètes microscopiques, on n’aurait pas manqué de citer, en faveur de la septénarité dont nous parlions tout à l’heure, les sept astres qui composent notre système : voilà comment, à mesure que l’observation s’étend, les analogies disparaissent.

237. Puisque, par l’hypothèse, l’analogie est l’identité, quant à la cause et à la loi, de deux séries dont la matière seulement ou le sujet diffère, pour que l’analogie soit admise, il faut que cette identité de cause et de loi soit démontrée ; il ne suffit pas, je le répète, d’un simple rapprochement. Pourquoi l’égalité de nombre des vertèbres du cou entre l’homme et les autres mammifères est-elle plus qu’une analogie ? Parce que cette ressemblance organique fait partie d’une série appréciable, dans laquelle, à défaut de la connaissance du principe et de la raison, nous avons sous les yeux le sujet sérié lui-même, lequel se compose de tous les mammifères. Or, des hommes, des queues d’écrevisses, des couleurs et des pétales, tout cela ne forme point série : ce n’est rien d’intelligible.

238. L’analogie a de tout temps alimenté les spéculations des mystiques, les rêves des théosophes et des illuminés : c’est elle qui leur a suggéré sur Dieu, sur la nature et l’homme tant d’extravagantes conjectures, et qui souvent égare, à leur insu, les intelligences les plus sévères et les plus positives. De nos jours, il s’est trouvé un homme qui a prétendu hautement relever l’analogie et en faire une science : ses idées ont fait grand bruit dans une certaine classe de réformistes, trop prétentieux pour se soumettre au sens commun et penser comme le vulgaire. Malheureusement ce révélateur s’est borné à quelques allégories plus ou moins ingénieuses, que ses disciples se sont contentés d’admirer, sans pouvoir ni les expliquer ni en augmenter le nombre.

Kepler croyait que les astres étaient des corps doués d’intelligence et de vie : Fourier, s’emparant de cette idée, leur accorde de plus la fécondité et en fait des hermaphrodites.

Les corps célestes décrivent des aires proportionnelles aux temps : Fourier, étendant cette loi de physique à l’ordre moral, pose le principe, devenu aphoristique pour ses adeptes, bien qu’il ne signifie absolument rien : Dans l’homme, les attractions sont proportionnelles aux destinées. — Les attractions et les destinées sont au fond une seule et même chose, mais présentée à rebours et sous deux noms différents : dire que les unes sont proportionnelles aux autres, c’est comme si l’on disait qu’entre Paris et Rome la distance est proportionnelle à l’éloignement.

Fourier prétend que la mâchoire humaine, garnie de 32 dents, est un clavier à 32 touches, ayant pour pivot l’os hyoïde, et monté sur le même principe que notre système planétaire, lequel aussi, selon lui, se compose de 32 touches, avec le soleil pour pivot. Il est vrai qu’en comptant les planètes et leurs satellites, on ne trouve en tout que 29 globes : mais Fourier n’est point embarrassé ; il accuse l’impuissance des télescopes qui ne nous ont pas encore fait voir Protée et Sapho, plus un nouveau satellite. J’ignore si l’état du ciel et de la science astronomique permettent de conjecturer l’apparition de nouvelles planètes [27], comme cela était arrivé déjà pour les planètes intermédiaires entre Mars et Jupiter : mais je le demande à ceux qui ont entrepris de justifier les hypothèses de Fourier aussi bien que de réaliser son utopie : quel rapport entre l’os hyoïde et le soleil, entre les planètes à satellites et les quatre canines ?… Tant que cette démonstration ne sera pas faite, l’analogie entre la mâchoire de l’homme et le système planétaire qu’il habite sera une fantaisie, une idole, comme disait Bacon.

Le faux savant, dit Fourier, a son analogue dans le perroquet : en effet, la ressemblance des deux personnages est assez remarquable. Homère compare Ajax, intrépide au milieu des Troyens qui l’assaillent, à un âne que des enfants veulent chasser d’un champ de blé : la comparaison du Grec vaut l’analogie de Fourier. Croirai-je donc qu’un développement subversif des lois psychologiques, en produisant le faux savant, s’est au même instant réfléchi dans le perroquet ? Et l’âne, cette pauvre créature plus obstinée que courageuse, sera-t-il pour moi le symbole naturel de la constance des héros ?

239. L’analogie est une forme d’argumentation que l’on rencontre partout, en morale, en politique, et généralement dans toutes les sciences non encore sériées, et qui réussit d’autant mieux avec les esprits superficiels, qu’elle exige peu de travail, et qu’en tranchant une question elle semble la résoudre.

L’argument le plus familier aux partisans de l’égalité, celui que dans tous les temps ils ont employé le plus volontiers, consiste à mettre sur une même ligne la famille et la cité, puis à soutenir que, comme dans la famille les enfants sont tous égaux sous un même chef qui est le père, ainsi doivent être les citoyens dans l’État, sous une même autorité qui est la loi [28].

Si cette analogie était prouvée, le communisme serait une vérité. Mais il n’en est point ainsi, et tout le progrès accompli par la civilisation proteste contre l’assimilation de l’État à la famille. Dans la famille, les enfants sont égaux, non pour leurs services, puisqu’ils ne sont pas considérés comme travailleurs responsables et libres, mais en vertu de la tendresse et de l’autorité paternelles ; tandis que les citoyens étant producteurs, libres et personnellement responsables, la cause efficiente des conditions est changée pour eux, et la question reste intacte. La famille est l’élément qui constitue le peuple ; elle n’est point l’unité sérielle qui engendre l’État : cette unité, c’est l’atelier. Or, la qualité de travailleur pousse invinciblement l’homme à s’individualiser, et cela d’autant plus qu’il se perfectionne davantage ; l’exercice du droit de propriété, tel que l’ont défini les législateurs, n’est même que l’effort constant de la nature pour assurer cette individualisation. C’est à l’organisation du travail à créer à côté de l’égalité domestique une égalité civile résultant de la liberté individuelle.

240. La série similiforme, ou série par analogie, la plus artificielle de toutes, a été d’une grande ressource dans la poésie et l’éloquence : c’est par elle que nous avons appris à donner du relief et de la couleur aux pensées ; les figures les plus brillantes, la métaphore, l’allégorie, l’apologue, sont données par elle, et le langage humain lui doit presque tous ses progrès. L’analogie a rendu la métaphysique possible en préparant les langues et élaborant des signes abstraits, sans lesquels la pensée de l’homme ne saurait se produire.

On confond souvent l’analogie avec l’identité, ce qui a fait penser qu’il y avait des analogies vraies et des analogies fausses. L’analogie, comme il vient d’être exposé, n’est jamais que l’hypothèse d’identité sérielle entre des choses où la réflexion ne découvre qu’une ressemblance fortuite : ce que l’on prend pour une analogie vraie est précisément un fait de série dialectique, ainsi que nous le montrerons au prochain paragraphe.

241. G) Série logique. La série logique est un genre de convention, créé par l’esprit antérieurement à la science, et qui sert à exprimer d’une manière abrégée, tantôt les natures et qualités des choses, tantôt les points de vue de l’esprit.

On sait que la lumière, décomposée par le prisme, est un groupe naturel formé de sept unités principales, rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet. Or, avant que l’expérience eût découvert cette composition du fluide lumineux, notre instinct l’avait pour ainsi dire pressentie, en rassemblant les éléments constituants de la lumière sous une expression commune, couleur. Le mot couleur équivaut dans le langage à cette énumération : ou rouge, ou bleu, ou vert, etc., ou tout cela réuni. Inventé pour le besoin du discours et ne représentant rien de réel, il indique une série factice, sorte de pendant à la série naturelle que nous avons découverte dans la lumière.

De même, avant d’avoir trouvé l’échelle des tons, l’esprit les avait groupés sous le nom générique de son ; avant d’avoir classé les êtres organisés, il les désignait, ceux-ci sous le nom d’animaux, ceux-là sous celui de plantes. J’en dis autant des mots odeur, saveur, et autres, dont la citation remplirait un dictionnaire.

Telle est l’origine des noms abstraits (§ 7). Disciple fidèle de la nature et devançant l’analyse physique, l’homme sériait les images que la nature lui envoyait, longtemps avant qu’il eût appris à la sérier elle-même.

242. Les noms abstraits ne sont pas exclusivement signes de séries logiques : ils servent encore à désigner des collections naturelles, des qualités, propriétés, modifications, des principes, des causes, et enfin des individus. La philologie nous apprend même que tout nom abstrait n’eut dans l’origine qu’une signification particulière et concrète, et que c’est par extension ou accommodation qu’il est devenu signe d’abstraction et de série. Exemple :

Jésus-Christ a sauvé l’humanité par ses souffrances ; l’humanité, c’est-à-dire l’espèce humaine, expression collective : Série naturelle.

En Jésus-Christ l’humanité seule a souffert ; l’humanité, c’est-à-dire la nature commune à tous les hommes, mot abstrait : Série logique.

Vertu est synonyme de force ; on l’emploie dans ce sens, lorsqu’on dit, par exemple : Remède sans vertu. Alors il représente une idée particulière. Mais les moralistes ont pris le nom de vertu pour désigner tout effort que l’homme fait sur lui-même, en résistant à la fougue de ses penchants : la vertu, dans ce sens, indique une série logique.

243. Le procédé par lequel le signe représentatif d’une idée simple devient signe de série logique, se nomme généralisation.

Les anciens classaient les vertus en quatre familles : Prudence, Tempérance, Force, Justice. Ce sont autant de séries logiques, généralisées des qualités simples que doit avoir chacune de nos actions (Cave, Abstine, Sustine, Retribue ; garde-toi, abstiens-toi, souffre, rends), et prises pour séries naturelles [29].

244. J’invoquais tout à l’heure le témoignage de la philologie : il ne sera pas inutile de montrer ici, par un exemple, de quelle manière se sont formés les noms abstraits.

En hébreu, il n’y a pas, à proprement parler, de noms abstraits ; les mots de cette langue qui y correspondent sont tous, ou des substantifs pluriels, ou des adjectifs féminins. Ainsi, la vie se traduit en hébreu par un mot qui signifie littéralement les vivants, ceux qui respirent, chaïim ; vieillesse et virginité par zakenim et betoulim, les vieux et les vierges ; divinité ou Dieu, par élohim, les forts ou les forces ; justice, par tsedeqah, la juste, etc. D’un côté, c’est la collection prise pour désigner la qualité commune à toutes les parties du groupe ; de l’autre, c’est la personnification de cette qualité. Ce dernier procédé paraît avoir été suivi exclusivement par les langues indo-germaniques, dans lesquelles les noms abstraits sont formés généralement de deux radicaux, l’un, qui exprime l’idée particulière cachée sous l’abstraction ; l’autre, qui sert, pour ainsi dire, à réaliser cette idée : virgin-itas, just-itia, benevol-entia, vir-tus, senec-tus, fort-itudo, mansue-tudo, etc.

Or, que cherchons-nous dans une dialectique sérielle ? L’art de composer et de décomposer nos idées. La formation des mots abstraits est le premier pas que le génie de l’homme ait accompli dans cette route : ainsi la théorie sérielle est aussi ancienne que le monde, et nous n’avons qu’à suivre l’exemple que nous a donné notre instinct.

245. La série logique est un genre factice, produit par l’esprit indépendamment de la réalité objective, et antérieurement à l’expérience : de plus, cette série constitue une bonne partie du langage humain.

Il semble, d’après cela, qu’il en doive résulter une confusion inextricable, et que la science pure, l’intelligence des vraies séries soit impossible à l’esprit, constamment obsédé de séries imaginaires et sans réalité. Cette crainte paraît même d’autant mieux fondée que la plupart des aberrations et chimères philosophiques sont venues de ce que l’on a attribué aux séries logiques une réalité qu’elles n’avaient pas, et que l’on s’est efforcé d’expliquer la nature et l’homme par des abstractions. Telle fut l’origine du réalisme. L’esprit, en vertu de son activité propre, ayant produit dans le langage, à côté des séries données par la nature, tout un monde de séries pour ainsi dire extra-naturelles, faites à l’image des premières et corrélatives à elles, l’imagination en fut d’abord stupéfiée, et la raison, tombée dans ce labyrinthe, y construisit ces toiles légères dont parle Bacon, et qui forment encore aujourd’hui tout l’avoir de la philosophie.

246. Nous verrons tout à l’heure que la raison, une fois éclairée sur la nature des matériaux qu’elle met en œuvre, n’a plus rien à craindre du mélange dans le discours des séries logiques et des séries naturelles ; que le raisonnement est aussi sûr, aussi concluant par les unes que par les autres ; que dans la pratique il faut, sans tenir compte de leur nature objective ou subjective, passer de l’une à l’autre comme si elles étaient toutes réelles et représentatives de choses. Ajoutons que, sans la série logique, le discours serait impossible.

En effet, la série logique est une énumération abrégée, une sorte de réduction algébrique enfermant sous un signe commun et conventionnel une foule de choses que l’esprit considère sous un même point de vue, sans prétendre autrement leur assigner de lien. Lorsque je dis : La couleur est une propriété des corps, n’est-ce pas comme si je disais : une des propriétés des corps est d’être ou bleu, ou blanc, ou rouge, etc., en épuisant dans ce dénombrement toutes les variétés et nuances du rayon lumineux ? Et parce que le mot couleur ne désigne rien de réel, les innombrables unités que ce signe résume en existent-elles moins, en sont-elles moins douées de propriétés communes ?

Je le répète : la série logique est un résumé de l’esprit, une manière de sommer ou totaliser les choses indépendamment de leur série naturelle, et lors même qu’elles appartiendraient à des séries toutes différentes. Si donc une assertion est vraie de certaines choses (semblables ou contraires, il n’importe) prises séparément, comment ne le serait-elle plus après leur somme ou totalisation ? Mais ne préjugeons pas la théorie.

247. Une autre illusion produite par la série logique est d’avoir fait imaginer que toute idée particulière ou collective étant représentée par un signe, et l’esprit ayant la faculté de réduire sous un même signe un nombre indéfini d’idées, soit particulières, soit collectives, on pouvait prendre les mots pour instruments de démonstration, à peu près comme on emploie les chiffres et les lettres dans l’arithmétique et l’algèbre. Cette opinion paraît avoir régné dans l’ancienne école stoïque, dont le fondateur, Zénon, s’illustra par je ne sais quelle théorie des signes, digne, sans doute, de servir de pendant à la logique d’Aristote.

J’ai moi-même, pendant quelque temps, été dupe de cette erreur : tant il est vrai qu’un homme abandonné à lui-même, et qui aurait assez d’énergie intellectuelle pour reconstruire à lui seul toutes les sciences, parcourrait encore la longue chaîne de déceptions et de mécomptes, qui exerce depuis si longtemps notre espèce.

Je me disais :

Le musicien se sert de points, diversement figurés et échelonnés sur cinq lignes, pour représenter des airs ;

L’algébriste se sert de chiffres ou de lettres pour composer et décomposer, comparer et équilibrer les quantités ;

Le géomètre emploie des figures analogues pour calculer des grandeurs, des rapports et des puissances ;

Ne pourrais-je de même, à l’aide des mots, signes phoniques des idées simples, collectives et générales, créer un calcul idéologique, qui assurerait la marche de la pensée ?

J’étais sur la voie de la dialectique sérielle ; mais je n’y touchais pas encore. Le vice de mon raisonnement, basé tout entier sur des analogies, consistait 1o en ce que les vocables ou signes articulés, ne sont pas choses de pure convention, mais déterminées, soit par l’usage, soit par l’étymologie : tandis que la note du musicien, le chiffre ou la lettre de l’algébriste, les lignes du géomètre, n’ont de valeur que celle que l’on convient de leur donner ;

2o En ce que le sens des mots est exclusif et immuable, tandis que la valeur des signes musicaux, arithmétiques et autres, change selon la clef, la position, etc. ;

3o Enfin, en ce que les mots, déjà classés grammaticalement selon le genre, le nombre, le temps, le mode, la relation, etc. ; ou logiquement selon la substance, la cause, l’attribut, le phénomène, les propriétés, etc., pouvaient bien servir à une vérification des catégories d’Aristote et de Kant, mais non pas être employés comme organe universel.

Sans doute c’est par la parole que les opérations de l’entendement se produisent : mais la parole n’est pas la raison, ni l’organe de la raison ; elle en est le vêtement. Tous les artifices dont la parole est susceptible sont le propre du grammairien, du rhéteur et du poëte : le métaphysicien en use, comme il se sert de livres et de papier ; mais il n’opère point avec elle. Produit de la nature et objet d’art, le langage est soumis aux investigations de la raison : comment serait-il la lumière de la raison ? spécial dans la série, comment aurait-il tenu lieu de la loi sérielle, qui devait être générale [30] ?

248. H) Point de vue de la série. Nous avons étudié la série dans son élément, sa raison, ses formes ; nous avons signalé les principaux écueils à éviter dans les classifications et les méthodes : 1o en distinguant la série artificielle de la série naturelle, et nous tenant en garde contre le danger des transpositions ; 2o en réduisant à leur juste valeur les inductions tirées de la ressemblance extérieure et fortuite des séries ; 3o en fixant le rôle purement abréviateur de la série logique, sans laquelle le discours et la science même seraient impossibles. Ces trois sources d’erreurs, nées d’un même vice de l’intellect, la confusion des séries, embrassent toutes les variétés de sophismes, paralogismes, illusions et hallucinations, dans lesquelles puisse tomber l’esprit en raisonnant.

Mais tout cela suppose la série déjà formée ou du moins perçue : or, il s’agit de déterminer à quelle condition la série se laisse percevoir, en d’autres termes, quelle est, pour l’esprit, la condition d’existence de la série.

249. En toute question, la première chose à faire est de déterminer le point de vue que l’on se propose d’étudier dans l’objet. Par exemple, l’homme a de tout temps recherché la mélodie, l’harmonie, la cadence, le rhythme : or, il y a des sons rauques, doux, éclatants et sourds ; il y en a de plaintifs, de gais, de flûtes, etc. Cette manière de considérer les sons, ce point de vue qu’ils offrent à l’observateur suffisait-il pour constituer la musique ? Non : il fallait découvrir un autre point de vue sans lequel l’art ne pouvait exister ; ce point de vue était l’échelle des sons.

Le botaniste s’occupe avant tout du classement des végétaux : or, ainsi que nous l’avons fait remarquer, les plantes se présentent à l’observateur sous une multitude de points de vue, tous aussi naturels les uns que les autres, mais parmi lesquels il en est un qui, à lui seul, constituera la science. Ce point de vue n’est ni la taille, ni le climat, ni l’utilité, ni la tige, ni la feuille, ni la fleur, ni le fruit. Chacun de ces points de vue peut servir tour à tour de principe de classement : mais l’expérience a démontré qu’une classification ainsi faite, toute naturelle qu’elle était, entraînait de choquantes disparates, et des rapprochements monstrueux. Il fallait à la science quelque chose de moins spécifique, quelque chose qui embrassât l’universalité des parties : ce n’est qu’après beaucoup de temps, d’observations et d’expériences, que l’on est parvenu à saisir le point de vue générateur de la série botanique, consistant dans le degré d’importance de chacune des parties, en deux mots, dans l’échelle des caractères.

Ces exemples suffisent pour faire entendre que la détermination du point de vue, toute subjective qu’elle paraisse, doit dériver toujours de la nature des choses et n’avoir rien d’arbitraire ; que l’aperception de la série est toute dans cette détermination ; et que, le point de vue découvert, la science elle-même est donnée.

250. Mais si, dans tout problème (et une science n’est autre chose qu’un problème), il importe avant tout, pour obtenir une solution, de déterminer la matière de la série, ou, comme nous disons, le point de vue ; cette détermination est souvent d’une difficulté extrême. On sait par combien d’essais infructueux la botanique est parvenue à sa constitution définitive, et de quelles folles hypothèses fut précédée la théorie si simple de Lavoisier ; on sait que, pour les Grecs et les Romains, privés d’un système régulier de numération écrite, l’arithmétique ne sortit pas du cercle d’une pratique étroite, hors duquel elle tombait dans une espèce de magie. Mais que dire des sciences morales et politiques, objet des méditations de tous les peuples, et qui ont absorbé déjà cinq ou six mille ans de travaux ?

251. Voici des fonctions à distribuer, des produits à répartir, des citoyens à gouverner, une société à conduire. Il est certain que là, comme en toute science, il s’agit d’une série à calculer, d’un problème de classification à résoudre : mais quel doit être le sujet spécial de cette série ? quel en est le point de vue organique ? comment le découvrir ? par où commencer ?… — Le sujet de la série politique, dira quelqu’un, c’est l’homme : pour gouverner la société, il faut connaître l’homme. — C’est parfaitement raisonné, mais cela ne sert absolument de rien : l’homme est le sujet de la nosologie, de la thérapeutique, de la psychologie, de la gymnastique, etc. ; d’après l’hypothèse il est encore le sujet de la science sociale : or quel est, dans l’homme, le côté spécial qu’il faut considérer pour créer la science nouvelle ? Car si l’on ajoutait que pour organiser la société il faut connaître l’homme sous tous les rapports possibles, au lieu d’avancer la solution du problème, on ne ferait que se rejeter dans le vague de l’universalité philosophique, d’autant plus que nous concevons très-bien qu’une science peut en supposer ou même en impliquer d’autres, sans cesser pour cela d’être spéciale, sans perdre son individualité et son caractère.

Quel est donc le fait humain, religieux, moral, physiologique ou industriel, qui donne naissance à la série politique ?

Nous avons accumulé d’immenses travaux d’histoire, desquels a jailli tout à coup, comme l’éclair du sein de la nue, l’idée de progrès : mais dans quel sens progresse l’humanité ; en vertu de quel principe et selon quelle loi ?

Depuis des siècles on fait la critique de la famille, du ménage morcelé, du mariage, des diverses formes du gouvernement : quelle loi d’organisation sociale est sortie de tout cela ?

L’économie politique, après cent ans d’existence, a déjà produit plus de livres et entassé plus de matériaux que feu la théologie : je ne nie pas que l’économie politique ne touche à la solution du problème ; mais enfin l’a-t-elle résolu ?

Quelques-uns, plus philosophes que savants, nomment les passions : mais les passions, d’après la liste qu’on en apporte, sont tantôt des principes d’action, tantôt des facultés, tantôt des besoins, tantôt des mouvements ou des essors : toutes choses qui, comme nous le verrons plus bas, ne forment point série, par conséquent ne peuvent être soumises à une loi commune. Or nous cherchons précisément le balancier régulateur des passions, d’autant mieux que, d’après les mêmes philosophes, les passions peuvent prendre un essor subversif ; donc les passions ne sont pas le fait générateur de la série sociale, et ce n’est pas sous ce point de vue qu’il faut chercher la constitution de la science.

J’ai nommé le mariage : les anathèmes ne lui ont pas manqué, non plus que les panégyriques. Or, la monogamie est-elle d’institution naturelle ? faut-il lui substituer une liberté illimitée ? quel est le droit des époux ? quelles sont les limites du divorce ?… Je défie qu’on me montre, dans aucun des ouvrages publiés sur la matière, rien de complet, de suivi, de vraiment concluant, quelque chose qui satisfasse pleinement une raison sans préjugés. D’où vient cela ? De ce que la question n’a pas encore été abordée sous son vrai point de vue, et développée selon les règles d’une dialectique sériée.

252. Si la détermination du point de vue est nécessaire à la constitution de la science, elle n’est pas moins utile à la démonstration des théorèmes.

Je suppose que l’on ait à démontrer le principe d’égalité devant la loi ; dans cette thèse, dont chacun admet aujourd’hui l’évidence sans discussion, et dont la contradictoire ne se conçoit plus, il était facile autrefois d’égarer l’esprit en lui présentant des points de vue factices, étrangers à la question, ou même faux.

L’homme religieux, le théologien, eût rappelé d’abord, d’après la Bible, notre commune descendance d’Adam, et, sans s’inquiéter des diversités de races, eût conclu à la fraternité originelle ; puis il eût dit que nos âmes étaient d’un prix égal aux yeux de Jésus-Christ qui les avait rachetées de son sang : le tout assaisonné de maximes sur la charité, l’amour du prochain, l’humilité, etc.

Le philosophe serait remonté à l’état de nature, dans lequel, selon lui, tous les hommes étaient égaux, et dont l’ambition et la conquête les ont fait sortir ; il aurait parlé du droit qu’a tout être de suivre ses tendances, de satisfaire ses besoins, d’arriver au bonheur, comme si la question n’était pas précisément que ces droits, ces tendances, ces besoins, ne sont pas les mêmes pour tous ! il se serait élevé contre l’autorité des faits, comme si les faits se fussent accomplis par la volonté de l’homme ; enfin il aurait conclu à une sorte de dégradation des privilégiés, comme si une condition créée par la force des choses était un crime.

L’éloquence du théologien eût fanatisé les masses ; les sophismes du philosophe eussent fait surgir des armées de révolutionnaires.

D’après la méthode de sériation des idées, le problème se ramène à des proportions plus modestes : la solution est moins bruyante, mais plus sûre. De quoi s’agit-il, en effet ? De prouver successivement que ni la naissance, ni la figure, ni les facultés, ni la fortune, ni le rang, ni la profession, ni le talent, ni la vertu, ni rien de ce qui distingue les individus n’établit entre eux une différence d’espèce ; qu’étant tous hommes, et la loi ne réglant que des rapports humains, elle est la même pour tous ; en sorte que, pour établir des exceptions, il faudrait prouver que les individus exceptés sont au-dessus ou au-dessous de l’humanité.

On voit que ce raisonnement consiste à ramener toutes les catégories de citoyens, nobles et roturiers, prêtres et laïques, soldats et industriels, etc., à un genre supérieur qui est la qualité d’homme ; à prouver que cette qualité est invariable, quelles que soient les spécialités sociales qu’elle renferme ; qu’elle est commune à tous et égale dans tous ; puis, tout en réservant les différences d’application quant aux produits, à conclure l’identité de loi quant aux personnes.

253. I) Aperception de la série. Soit que l’on opère sur des réalités substantielles, soit que l’on cherche le système d’idées abstraites et subjectives, l’ordre ne s’aperçoit pas de plein-saut : il faut une attention soutenue, et quelquefois un travail opiniâtre, pour découvrir la série des idées et des choses. Mais une fois trouvée, la série est visible aux plus faibles intelligences : ce qu’elle exige d’attention pour être comprise est souvent en raison inverse de ce qu’elle a coûté d’efforts pour être perçue.

Le charbonnier connaît toutes les essences de bois au milieu desquelles il passe sa vie ; mais connaît-il le rapport qui les unit ? a-t-il classé dans son esprit ces arbres par familles ? sa science n’est-elle pas plutôt affaire de mémoire que de comparaison ? Non, le charbonnier n’a pas saisi le genre dans l’espèce, il n’a pas vu la série ; il ne sait rien.

La même chose arrive dans la sphère des idées politiques, morales, littéraires : des hommes d’un vaste savoir, d’un rare mérite, d’un esprit brillant, ont la tête pleine de toutes les idées qui courent le monde, ou qui traînent dans les livres ; ils savent, au besoin, les rappeler avec précision, les exposer avec éloquence ; souvent même il leur arrive d’en former des espèces de groupes : car on sait que les esprits généralisateurs sont les seuls profonds, les seuls souverains, et tout le monde tient à prouver qu’il appartient à cette catégorie. Mais ces beaux génies, procédant sans méthode, marchant à travers leurs idées comme un aveugle dans une forêt, généralisent sans point de vue, forment des séries sans rapport, se contredisent à chaque pas, s’embrouillent et se perdent dans le dédale que la pétulance de leur imagination a créé autour d’eux. Aussi dit-on qu’ils ont beaucoup de talent, mais point de principes : et ceux qui portent ce jugement ne sont souvent eux-mêmes que des incapacités sans esprit, obstinées dans leurs préjugés, qu’elles nomment principes.

254. Lorsqu’après une longue agitation des idées, une recherche prolongée et d’innombrables tentatives, la série se laisse enfin apercevoir, cette aperception est toujours subite, instantanée et complète. La série ne se manifeste point successivement, ni par parties : elle se dégage, tout à coup, pure, nette, et, comme le soleil perçant la nue, inonde l’âme de son éclat. Souvent cette manifestation a lieu au moment où elle est le moins attendue : c’est ce qui a fait si souvent attribuer au hasard, par leurs propres auteurs, tant de magnifiques inspirations et d’heureuses découvertes. Mais la vérité, pareille à la série, ne se dévoile qu’à ceux qui la poursuivent de toute la force de leurs désirs, de toute la puissance de leur pensée.

255. Découvrir une série, c’est apercevoir l’unité dans la multiplicité, la synthèse dans la division : ce n’est pas créer l’ordre en vertu d’une prédisposition ou préformation de l’entendement, c’est se mettre en sa présence, et, par l’éveil de l’intelligence, en recevoir l’image.

On comprend d’après cela que la théorie sérielle, toute-puissante pour la démonstration de la vérité, n’est point une méthode d’invention et de découverte. Elle n’enseigne pas à trouver la série, pas plus qu’à en déterminer le point de vue. La théorie sérielle, comme toutes les méthodes particulières, est essentiellement apodictique ou démonstrative ; elle n’est pas plus l’art de créer artificiellement la vérité que l’Économie politique n’est l’art de produire sans travail. Mais le point de vue de la série une fois aperçu, le rapport des unités sérielles une fois déterminé, la théorie, armée du fil conducteur, pénètre hardiment dans le labyrinthe, s’avance d’une marche assurée de série en série, et fait briller à tous les yeux cette pure lumière du vrai, qui seule légitime la croyance.

C’est ainsi qu’ont procédé les Kepler, les Newton, les Lavoisier, les Bichat ; une passion de savoir qui ne connaissait point d’obstacles, une volonté indomptée, une patience à toute épreuve, un, travail infatigable, et, par-dessus tout, un instinct profond de l’ordre, tel a été le secret de leur génie. Mais une fois en possession de la vérité, la série a brillé dans leurs mains de tout son éclat, et, pour soumettre les esprits, ils n’ont besoin que de la produire.

256. La série étant un assemblage d’unités réunies par un lien commun, que nous avons appelé raison ou rapport, il suffit, pour que la série soit détruite ou du moins altérée, de rendre instable la raison. Dans la réalité des choses, la parfaite stabilité de la raison ne se rencontre jamais : le plan le plus uni, vu au microscope, présente des creux et des bosses ; la ligne la plus droite est toujours un peu fléchie ; nul animal n’est conforme à son type, nul son parfaitement juste ; nulle série, enfin, n’est exempte de perturbations. La perfection sérielle est un idéal que ni l’homme ni la nature ne peuvent atteindre, mais que la théorie suppose, qu’elle doit supposer, comme la géométrie suppose la pureté de ses figures et l’inflexibilité de ses droites ; comme la mécanique suppose la perfection de ses machines, tout en tenant compte des frottements et des résistances.

En deux mots, le raisonnement emploie la série telle que l’entendement la conçoit, non telle que nous l’offrent les exemplaires tirés par la nature, ou telle que notre propre industrie l’exécute : il n’en peut être autrement. Suivre une marche différente, serait donner à l’absolu l’inconstance pour forme, et prendre le particulier pour règle du général.


§ V. — Dialectique sérielle. — Opérations, systèmes, sophismes.


257. Ramener à un point de vue unique des idées tout à fait disparates quant à la matière, la cause, le principe ou la forme ; en former une série simple, à termes égaux ou identiques : voilà en quoi consiste l’œuvre du raisonnement.

Nous appellerons la série ainsi créée, par la réflexion, de la comparaison de termes sous tout autre rapport inassociables, série dialectique ; et la théorie spéciale qui enseigne à s’en servir, dialectique sérielle.

258. Dans la série dialectique, le point de vue et la raison ne diffèrent pas : avantage qui rend le mécanisme et la construction de cette série extrêmement simples. De toutes les séries que présente l’étude des sciences, la série algébrique (l’équation) est la seule qui approche de celle-ci pour l’universalité d’application et la simplicité de forme : en sorte que la série dialectique étant, pour le degré d’abstraction, supérieure aux mathématiques, on peut dire qu’elle forme avec elles le quatrième terme de cette progression :


Géométrie, Arithmétique, Algèbre, Dialectique.


259. Dans les livres de philosophie, de politique, d’économie, de métaphysique, de morale, de jurisprudence et d’histoire ; dans les tribunaux, les comptoirs, les marchés, les écoles, les débats des chambres et les conversations des salons, la série dialectique est d’un perpétuel usage ; c’est elle qui domine de son influence intime et secrète les démonstrations des savants ; qui conduit, à leur insu, l’homme de cabinet dans ses méditations, et le vulgaire dans ses préjugés ; elle enfin, qui forme ou brise les convictions. La série dialectique est la reine de la pensée, le type unique et générateur de toute idée, la condition absolue du vrai, le critérium de l’évidence. Tous les travaux des penseurs ont eu pour objet de la découvrir ; tout ce qu’ils ont dit de vrai leur est venu d’elle, toutes leurs erreurs tiennent à ce qu’ils l’ont méconnue. Aujourdhui encore, où tant de gens argumentent, où tout le monde juge, où personne ne s’entend, c’est la loi sérielle qui, au milieu de tant d’opinions contradictoires, formule ces arrêts de bon sens public qui seuls soutiennent la société, rallient les esprits, et empêchent que deux hommes qui se rencontrent sans s’être jamais vus, ne s’égorgent.

Mais que nous apprenions une fois à définir, grouper et classer nos idées, et nous serons surpris de voir que toute vérité nous est commune, et que nous ne différons que pour des fantômes.

260. I. Opération sérielle. La régie d’opération sérielle, ou la loi de formation de toute série, est unique :


Ne jamais s’écarter, dans l’association des termes, du point de vue et de la raison.


Cette règle résulte de tout ce que nous avons précédemment exposé sur les propriétés de la série, sur son unité primordiale, sa raison, ses formes, son point de vue. Je ne rentrerai pas dans de nouveaux détails, et je passe immédiatement à l’application de la loi sérielle à la dialectique.

261. Lorsque Fourier a dit :


« Dans les lieux où le peuple civilisé ne meurt pas de faim pressante, il meurt de faim lente par les privations ; de faim spéculative qui l’oblige à se nourrir de choses malsaines ; de faim imminente en s’excédant de travail, en se livrant par besoin à des fonctions pernicieuses, à des fatigues outrées, d’où naissent les fièvres, les infirmités. »


Fourier a fait un raisonnement sérié que l’on pourrait allonger encore, mais qui, tel qu’on vient de le lire, est d’une saisissante justesse. Quelle est la maladie qui, en général, tue le peuple ? telle est la question que se pose Fourier. Et parcourant rapidement les diverses causes de maladie auxquelles le peuple succombe, il répond : « La Faim. Il est absurde de le dire seulement lorsqu’elle tue sur le coup ; pour être plus ou moins immédiate, la cause n’en est pas moins réelle. Peu importe la durée du supplice, le consentement de la victime, la terreur causée par l’horrible spectre : dans tous les cas je ne vois qu’une cause, la faim. » Telle est la pensée de Fourier. Si cet homme avait toujours raisonné de même, et qu’il eût donné la théorie de son procédé, la métaphysique serait faite, la science sociale fort avancée, et je n’eusse jamais songé à prendre la plume.

Je me figure une académie mettant au concours la question résolue par Fourier en quatre lignes, et de tous côtés arrivant des mémoires, beaux de philanthropie, admirables de style, pleins de statistiques et de calculs ; longues enfilades de syllogismes et d’inductions, avec pièces justificatives et notes : que serait tout cela, je le demande, à côté de l’épouvantable catégorie de Fourier ? Le dénombrement de cette hideuse famille, dont la mère est la Faim, et l’inévitable rejeton la Mort, n’en dit-il pas cent fois plus que tous les discours ?

Reprenons le raisonnement de Fourier, et rendons-en, par un signe typographique, la vérité saisissable aux yeux :


La Faim tue le peuple { 1o sur-le-champ, faim pressante,
2o à la longue, faim lente ;
3o par empoisonnement, faim spéculative ;
4o par la peur, faim imminente.


C’est toujours la faim. La faim est ici considérée comme un genre, qui, sous quatre espèces principales, donne la mort au peuple. Dans cette série, le point de vue et la raison se confondent : ce sont les effets, prochains ou éloignés, de la faim.

On voit, par cet exemple, que la série consiste à ramener à une vérité reconnue, prise, non comme principe, mais comme type ou premier terme, une ou plusieurs propositions douteuses, non pas à titre de conséquences, mais à titre d’espèces ou variétés.

Le signe indicateur de la série est l’accolade.

263. Autre exemple :


« Si l’on eût dit à ces bourgeois du moyen âge qui conquéraient avec passion leur liberté, qu’il y avait des hommes qui réclamaient le droit de la raison humaine, le droit d’examen ; des hommes que l’Église traitait d’hérétiques, ils les auraient lapidés ou brûlés à l’instant. D’un autre côté, ces mêmes écrivains, qui réclamaient le droit de la raison humaine, parlaient des efforts d’affranchissement des communes comme d’un crime abominable, du renversement de la société. Entre le mouvement philosophique et le mouvement communal, entre l’affranchissement politique et l’affranchissement rationnel, la guerre semblait déclarée. Il a fallu des siècles pour réconcilier ces deux grandes puissances, et leur faire comprendre la communauté de leurs intérêts. » (Guizot, De la Civilisation, leçon du 23 mai 1828.)


Il est impossible d’exprimer en moins de mots de plus grandes choses. Des hommes qu’une pensée commune inspire, la liberté, se jetant mutuellement l’anathème ; l’identité de l’idée voilée par la différence des objets auxquels elle s’applique, et des siècles employés pour sérier deux espèces ; quelle leçon !


Liberté des personnes,
Liberté du travail,
Liberté de conscience,
Liberté d’examen,
Liberté du vote.
} Liberté !


série immortelle, faut-il sans cesse la rappeler au monde ?

La liberté des personnes a déterminé la chute du régime féodal ; la liberté du travail a conduit à l’abolition des maîtrises ; la liberté de conscience a préparé la ruine du catholicisme ; la liberté d’examen a éclairé les antres de la politique, et percé à jour le manteau du despotisme : quand la liberté des votes entraînerait la réforme du gouvernement constitutionnel, serait-ce à M. Guizot d’entraver cette liberté ?

264. Remarquons, avant d’aller plus loin, que les termes qui composent la série dialectique sont presque toujours, en eux-mêmes, des séries logiques, c’est-à-dire des signes représentatifs de faits multiples ou de principes inconnus, et que l’expression qui les résume est encore une série logique. Qu’est-ce, par exemple, que l’empoisonnement ? en combien de manières peut-il avoir lieu ? comment des aliments malsains, mal préparés, insuffisants, agissent-ils sur les viscères de manière à déterminer insensiblement une altération mortelle ? quelles sont les qualités d’une bonne nourriture ?… Et qu’est-ce que la liberté ? Toutes questions que la série logique ne préjuge pas, et dont elle se borne à exprimer le sujet inconnu, mais manifeste par des phénomènes appréciables.

Or, de même que l’introduction du mot couleur dans un livre d’optique ne peut être la source d’aucune erreur, bien qu’il n’exprime absolument rien de réel, qu’il n’explique pas la nature de la lumière, et ne soit que le signe abréviateur des apparences du rayon lumineux ; de même, les mots liberté des personnes, liberté de conscience, liberté du travail, représentant uniquement des séries de faits, et ne préjugeant rien sur leur principe commun, ne peuvent devenir une source d’erreur dans le raisonnement sérié.

265. Il n’en est pas de même avec la méthode syllogistique. Ici le philosophe, conduit par le principe de causalité, au lieu de constater les rapports d’identité ou de non-identité de faits sensibles, matériels, prétend en expliquer la cause première et déterminante, et finit par se perdre dans les nuages de l’ontologie. Par exemple, au lieu de démontrer par une analyse comparative que la liberté du travail est identique à la liberté des personnes ; la liberté de conscience identique aux deux premières ; la liberté d’examen et de suffrage identique à celles-là : en d’autres termes, au lieu de grouper les actes humains représentés par ces diverses formules en une seule et même catégorie, il s’adresse à l’âme humaine (principe inconnu) ; il interroge le moi (cause inconnue) ; il épie le premier mouvement de la volonté (faculté inconnue) ; et comme il fait la volonté antérieure à la raison (autre faculté inconnue), il appelle ce mouvement volontaire (qu’il n’a pas vu) Liberté. Alors il s’écrie que la liberté est spontanée, indépendante, qu’elle doit être respectée dans ses manifestations ; ce qui revient à cette proposition un peu niaise, que la liberté est libre. Voilà où en sont encore nos philosophes : et, sur ce point, je puis défier les démentis. Mais qu’arrive-t-il ? qu’on répond au philosophe que la liberté est nécessairement responsable, et que la responsabilité suppose une règle. Et comme cette règle est l’ouvrage de l’autorité, c’est-à-dire du gouvernement, c’est-à-dire du prêtre, c’est-à-dire du maître, la liberté, pour ceux qui ne sont ni préfets, ni électeurs, ni capitalistes, ni prêtres, se réduit rigoureusement à rien.

266. Un dernier exemple.

Au quatrième siècle de notre ère, quelques chrétiens prêteurs d’argent n’osant, par scrupule de conscience, recevoir l’intérêt de leurs sommes, s’étaient imaginés, avec plus ou moins de bonne foi, que ce qui n’était point monnaie ne donnait pas matière à usure. En conséquence, au lieu de placer leurs capitaux à tant d’as pour cent, ils les plaçaient à tant de livres de pain, tant de chlamydes, tant de vases pour cent. Saint Ambroise s’écrie à cette occasion : Et vestis usura est, et esca usura est. Voici, sous la forme de série, le raisonnement de ce Père :


Argent pour loyer d’argent [31],
Habit pour loyer d’argent,
Denrée pour loyer d’argent,
Meuble pour loyer d’argent
Toutes choses enfin pour loyer d’argent,
} Usure.


On a peine à comprendre aujourd’hui comment une vérité si simple pouvait paraître obscure aux dévots de l’Église primitive. Or, nous sommes tout aussi peu raisonnables, comme on va le voir par la série suivante, qui n’est que la première retournée :


Argent pour loyer d’argent,
Argent pour loyer de meuble,
Argent pour loyer de maison,
Argent pour loyer de pré,
Argent pour loyer de champ,
Argent pour loyer de quoi que ce soit,
} Usure.


Voilà ce que, depuis saint Ambroise, qui avait fait, comme l’on voit, la moitié du chemin, l’Église catholique n’a pu comprendre. J’ai consacré six cents pages à démontrer cette série sous toutes ses faces ; mais, bien que je n’eusse pas conclu au partage des biens, j’ai converti peu de monde. Cela m’a fait voir que si la vérité réjouit les esprits sains, elle est insupportable aux malades.

267. Puisque j’ai touché cette question de la propriété, on me permettra d’examiner ici, au flambeau de la dialectique sérielle, un argument de M. Chevalier contre le système de l’égalité des salaires. On verra par cette critique qu’il n’est, hors de la série, point de certitude, point de salut.

D’après les calculs les plus authentiques, a dit M. Chevalier dans l’un de ses discours d’ouverture, si les revenus de la France entière étaient partagés également entre tous ses habitants, la somme de revenu par tête n’excéderait pas 63 centimes, environ, par jour. L’égalité de répartition, ajoutait le savant professeur, loin de guérir le paupérisme, aurait donc pour résultat unique d’appauvrir tout le monde.

Cet argument, dirigé contre les utopistes égalitaires, a produit une certaine sensation, comme toutes les choses effrayantes ; et les journalistes l’ont répété à l’envi : cependant, de quelque façon qu’on le tourne, il est impossible d’y voir autre chose qu’un oubli de la justice et des principes.

En droit, l’assertion de M. Chevalier ne prouve rien : car, si tout le monde est pauvre avec douze sous par jour, est-ce une raison pour m’en ôter six par charité, et les donner à mon voisin, qui profitera d’autant ? — Oui, dit-on, parce que sans cela tout le monde serait pauvre. — C’est possible : mais en concluant, d’après, cette donnée, au statu quo des fortunes, on abandonne le point de vue de la discussion, qui est précisément de savoir si l’égalité est de droit, pour se jeter dans un autre ordre d’idées, dans la statistique.

En fait, le calcul rapporté par M. Chevalier ne prouve rien encore, parce que l’hypothèse sur laquelle il est établi est en dehors de la pratique. En effet, ce n’est pas par têtes que les revenus de la France se consomment, c’est par familles. Or, supposez chaque famille composée en moyenne de quatre personnes : à 63 cent, par jour pour chaque individu, cela fait pour la famille 2 fr. 52 c. Mais, pour nombre de ménages, surtout à la campagne, 2 fr. 52 c. par jour sont déjà de l’aisance ; tandis que si la consommation avait lieu par tête, en supposant même quadruple produit, 2 fr. 52 c. seraient peu de chose. En quoi donc consiste le vice du raisonnement de M. Chevalier ? En ce que fractionnant la nation par individualités, il anéantit la force sérielle qui résulte du groupement par familles, et qui est le plus puissant antidote à la misère.

268. Remarques. — 1. Dans la série dialectique, les unités, très-diverses quant à la matière ou à l’objet qu’elles représentent, sont en rapport d’identité quant à leur point de vue ; ce qui fait de cette série, tout abstraite qu’elle soit, la plus simple de toutes, et du calcul de ses unités, la plus facile des combinaisons sérielles.

2. Le nombre des unités de cette série est presque toujours illimité : mais cette circonstance n’ôte rien à la certitude du raisonnement. En effet, ou les termes inconnus de la série ont leur raison identique à celle des termes connus, et alors les uns et les autres ne font ensemble qu’une même série ; ou bien les termes inconnus diffèrent des autres dans leur raison, et alors ils forment une série nouvelle, ce qui ne change rien à la première. Ainsi la preuve obtenue par une série dialectique est absolue dans sa spécialité ; tous les cas imaginables ne sauraient ni l’infirmer ni créer d’exception.

3. L’ordre dans lequel les unités dialectiques se succèdent est indifférent à la série : en effet, puisque ces unités sont identiques, leur transposition ne saurait altérer la forme du groupe, ce qui n’aurait plus lieu, si elles étaient en raison équivalente, puissancielle ou progressive (225, 269 et suiv.).

On voit, d’après cela, qu’on ne saurait, sans contradiction, supposer entre les termes d’une série dialectique aucun lien d’antériorité ou de postériorité, aucune relation de plus à moins, de cause à effet, etc. ; on voit, en un mot, pourquoi le syllogisme est absurde.

4. La série dialectique rassemble les objets les plus disparates : ainsi, la matière de la propriété embrassant les trois règnes de la nature, les produits de l’art, de la science et de l’industrie, les raisonnements que l’on peut faire sur le droit de propriété s’appliquent également à toutes ces choses. Or, c’est la différence de matière et de forme dans les objets qui, tous les jours, nous fait regarder comme des analogies indignes de confiance des séries d’une rigoureuse justesse, et rejeter les propositions les mieux démontrées. L’esprit s’habitue avec peine à concevoir comme adéquates sous un point de vue, des choses entre lesquelles l’imagination et les sens découvrent une prodigieuse distance, et cette grossière illusion de la matière et de la forme entretient le désordre dans la politique et l’administration, la contradiction dans les lois, pervertit les jugements, et rend l’opinion stationnaire sur le courant de la vérité. L’égalité devant la loi a coûté des torrents de sang ; l’équivalence des fonctions, qui doit tôt ou tard engendrer l’égalité des salaires, fait sourire de pitié le monde politique ; et l’idée que la même peine doit atteindre le coupable couronné comme le criminel échappé du bagne semble à tous monstrueuse. Mais le moment approche où la raison publique saisira la vérité de ces théorèmes, démontrables par des équations aussi sûres que celles de l’algèbre.

269. II. Systématisation des séries. La série dialectique se forme donc en vertu d’un rapport d’identité, ou tout au moins d’équivalence, que l’esprit, d’un point de vue donné, découvre entre des choses d’ailleurs disparates et hétérogènes. Démontrer, c’est parcourir successivement les termes d’une série, et constater en eux la présence de ce rapport ; pour parler notre langage, c’est vérifier la raison ; en un mot, c’est sérier. Et de même que l’écriture peint aux yeux la pensée, de même que la position des chiffres représente le rapport des nombres, ainsi le rapport sériel est visiblement exprimé, dans la dialectique, par l’accolade.

Tout jugement suppose équation entre deux ou plusieurs termes. Comme, dans les exemples que nous avons précédemment rapportés, la même formule revient toujours, la série est simple ; il n’y a pas de système. Ainsi l’égalité devant la loi, la liberté, la propriété peuvent être matière d’ouvrages très-longs, très-variés, très-profonds, mais qui, n’offrant ni multiplicité de vues, ni coordination d’idées, bornés à l’analyse et à une perpétuelle assimilation, ne formeront point un tableau, un tout symétrique et varié, quelque chose, pour ainsi dire, d’organisé, de vivant.

La série dialectique, à ce premier degré, a ses analogues dans la numération décimale, dans la mesure des angles, dans les divisions du temps, les précipitations cristallines, etc.

270. Mais lorsque les différents termes de la série résultent de la transformation successive de chacun d’eux ; ou, ce qui revient au même, lorsqu’ils sont fournis par les divers points de vue que présente un premier terme ; ou bien, enfin, lorsque le point de vue et la raison sous lesquels on rassemble les unités sérielles sont multiples ; alors il se forme un tableau, une série composée de membres et d’organes, ayant des pieds, un centre, une tête ; il y a système.

À ce deuxième degré, les analogues de la série dialectique sont, dans les sciences naturelles, la figure des animaux, des plantes, et leur organisation ; dans les arts, une histoire, un poème, un tableau, une statue, un bas-relief, un édifice, un opéra.

Quelques exemples, en nous montrant comment se forme un système d’idées, nous révéleront les éléments de la synthèse métaphysique.

271. Voici, d’après Fourier, l’énumération des attributs essentiels de Dieu : on jugera, sur ces questions ardues, de la différence entre la méthode syllogislique et subjective, employée par les philosophes, et la méthode sérielle, expérimentale et objective, suivie par Fourier. Je conserve le langage et les signes adoptés par cet auteur dans ses formules.


attributs de dieu
. . . Radical.

Primaires.

— Pivotal.
{ 1. Direction intégrale du mouvement.
2. Économie de ressorts.
3. Justice distributive.
4. Universalité de providence.
Unité de système


272. Cette figure représente tout un système de théodicée. Sans entrer dans la critique des opinions de Fourier sur la Divinité, essayons de nous rendre compte de cette synthèse théologique, la plus belle, à mon avis, que l’on ait encore proposée.

Selon Fourier, Dieu est l’âme, la vie universelle, la force intime et partout répandue, qui, selon des lois mathématiques, agite, anime et meut tous les êtres. Ces lois, cette mathématique, comme dit Fourier, qui président aux opérations divines, sont comme l’intelligence pure et la pensée de Dieu. De cette conception ontologique et noologique de l’Être divin se déduit, par une transformation de termes, le système entier de ses attributs.

1. Dieu, force universelle, immanente, agissant selon la loi mathématique (savante, précise, directrice), 2. n’emploie de moyens et d’énergie que ce qui est rigoureusement nécessaire ; en sorte qu’il n’y a ni surabondance, ni déperdition, ni complication inutile. — 3. Cette économie de ressorts réclame une distribution exacte, sous peine de faire défaut en quelque partie. — 4. Mais l’économie de ressorts et la bonne distribution supposent que tout est prévu, que la surveillance est universelle et permanente. — 5. Enfin l’attribut pivotal, extrême et antithèse du radical, embrasse et résume tous les autres : Unité de système [32].

273. Remarquons maintenant la différence de cette série d’avec celle que nous avons précédemment étudiée ; puis nous la comparerons avec la méthode syllogistique.

a) Si l’on étudiait tous les phénomènes cosmologiques, météorologiques, zoologiques, etc., successivement sous chacun de ces points de vue :


1. Direction intégrale des forces et du mouvement ;
2. Économie de ressorts ;
3. Distribution suffisante et proportionnelle ;
4. Universalité de Providence ;
5. Unité de système ;


on ne ferait que reconnaître, par une suite de comparaisons et d’équations, cinq catégories de lois cosmiques ; les phénomènes, ainsi analysés, donneraient lieu à des séries simples ou de premier degré. Ces séries, considérées en elles-mêmes et séparément, ne présentant qu’une idée, une face, un rapport immuable, quelque infini que fût le nombre de leurs termes, ne feraient pas un corps, un tableau, une harmonie ; ce seraient, si j’ose me servir de cette expression, cinq atomes, cinq monades.

Mais si, rassemblant en un seul cadre ces cinq catégories de lois, nous les comparons entre elles, aussitôt nous découvrons de l’une à l’autre une progression ; nous trouvons qu’elles rentrent les unes dans les autres, et que cependant elles ne sont pas la même chose ; bien plus, il semble que parmi elles l’une est la basé, une autre le sommet, et les dernières, le centre.

Ce n’est pas tout : examinant de plus près cette série nouvelle, série vraiment organisée, comme l’objet qu’elle veut dépeindre, on trouve que, tandis que la détermination des attributs de Dieu par l’analyse des phénomènes naturels envisagés sous des points de vue divers, exigeait un travail immense et de longs tâtonnements, il était possible, le premier attribut étant donné, de monter rapidement aux autres par une simple transformation de la formule, à peu près comme en arithmétique la multiplication est un abrégé de l’addition.

274. b) Quels sont maintenant les attributs de Dieu, d’après les philosophes et les théologiens ? L’unité, l’éternité, la toute-science, la toute-puissance, la justice, la bonté, l’infinité, et même l’immatérialité. Dieu est un en trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit…, etc. Quelle règle a-t-on suivie pour la détermination de ces attributs ? Cette règle, la voici sans précaution oratoire : L’homme est fait à l’image de Dieu ; donc les attributs de Dieu, moins le péché, sont les attributs de l’humanité élevés au maximum. L’homme est un dans son essence, mais triple dans ses manifestations, matière, vie, pensée, sensation-sentiment-connaissance ; il veut, il aime, il juge, il prévoit ; mais il est sujet à la mort, à l’erreur, au vice ; tandis que les mêmes facultés en Dieu ne peuvent être déviées, et ne connaissent pas de limites. Et comme Dieu, par sa toute-puissance, est le créateur de toutes les choses contingentes, au nombre desquelles sont les corps, Dieu n’a point de corps, sans quoi il serait limité, et se serait créé lui-même, ce qui implique contradiction.

Dans cette hypothèse de la Divinité faite homme, où l’induction, le syllogisme et le principe de contradiction jouent un rôle si étrange, je vois bien une copie, un plagiat ; mais je ne découvre ni invention, ni idée, ni système. Qu’est-ce que Dieu par rapport au monde ? qu’est-ce que cette providence sans règle qu’on lui attribue ? qu’entend-on par la nature immatérielle de Dieu ? quelle idée se faire de cette toute-puissance, de cette sagesse arbitraire ? Et cette trinité prétendue, qu’est-ce autre chose qu’une généralisation cosmologique, ou un vain anthropomorphisme ? Comment tous ces attributs s’engendrent-ils l’un dans l’autre ? Comment, en ce qui nous concerne, la prescience s’accorde-t-elle avec la bonté ?… Je n’insiste pas ; car je ne veux railler personne.

275. Le procédé par lequel s’opère, dans la série systématiques ou composée, la transformation des formules, a quelque ressemblance avec l’induction ou syllogisme retourné, mais n’est point l’induction.

La lune est un corps opaque, tournant autour de la terre et sur lui-même, comme la terre, dont il est le satellite, tourne sur elle-même et autour du soleil ; donc il y a des hommes dans la lune : voilà une induction par analogie. — L’homme n’a pu recevoir du Créateur que ce que le Créateur possédait en lui-même ; donc l’homme est fait à l’image de Dieu : voilà une induction par causalité.

Or, ces deux raisonnements sont vicieux, en ce que la conclusion est séparée de la majeure par un abîme. Dans le système du monde, chaque globe peut avoir une destination propre, coordonnée à celle des autres corps célestes, mais pourtant distincte : comment affirmer d’après cela que le rôle de la lune est en tout semblable à celui de la terre ? — Dieu est auteur de tous les êtres sans exception : pourquoi faire l’homme, plutôt que les autres créatures, semblable à Dieu ? — Afin de sauver l’anthropomorphisme, se jettera-t-on dans l’identité universelle ? Mais l’identité universelle appliquée à la création est adéquate à la diversité universelle, ce qui est la plus haute contradiction possible.

276. Au contraire, qu’y a-t-il dans ce que nous appelons transformation de formule ? Une équation ordinaire, qui, exécutée non plus sur des sujets divers considérés d’un même point de vue, mais bien sur les différentes faces d’un sujet unique, fait de ce sujet une progression, une composition, un ensemble différencié et systématique. La terre présente successivement au soleil chacun de ses méridiens et chacun de ses pôles : donc il y a sur la terre des alternatives d’ombre et de lumière, de chaud et de froid, de torpeur et de vie, des aurores et des crépuscules, etc. Cette série de phénomènes constitue l’économie du globe, fondée tout entière sur ce double phénomène, le passage du soleil au méridien et le balancement sur les pôles. De même, dans la série théologique de Fourier, le 2e terme n’exprime rien au delà du 1er ; le 3e rien au delà du 2e, ainsi des autres. Ce sont comme les phases de l’Être divin, s’engendrant les unes les autres, et formant par leur enchaînement le système de ses attributs.

Certes, je ne crois pas que la formule de Fourier épuise tout ce qu’il y aurait à dire sur l’Être divin ; elle a laissé dans l’ombre plusieurs questions importantes, comme, par exemple, si Dieu est adéquat au monde ; s’il existe dans le monde ou hors du monde ; s’il est l’homme ou autre chose que l’homme ; s’il y a un moi divin, une volonté, une liberté divine, etc. Mais tout incomplète qu’elle soit sans doute, la série des attributs de Dieu donnée par Fourier est régulièrement formée, et nous pouvions l’offrir comme modèle de systématisation.

277. Tout le monde sait que le système newtonien n’est qu’une suite de formules transformées, d’après une hypothèse fondamentale, l’attraction. Deux corps placés à distance dans l’espace pèsent l’un sur l’autre en raison directe de leurs masses et inverse du carré de leurs distances : si on donne à l’un des deux une impulsion quelconque, ils décriront une orbite autour d’un foyer ; si au lieu de deux corps, vous en supposez douze, quinze, trente, divers de masse, de volume et de distance, vous aurez une série de phénomènes très-variés, très-compliqués, et formant par leur ensemble une figure, un système.

278. La série systématique ou composée peut résulter encore de la multiplicité du point de vue et de la raison. La botanique va nous en offrir un exemple.

Linnée avait classé les plantes d’après le nombre et l’insertion des organes génitaux : c’était, comme il a été dit précédemment (186), faire dépendre tout le règne végétal d’un seul point de vue. On a donné à cette classification le nom de système : à tort, ce me semble. La distribution de Linnée est une série simple, semblable à celle qui consiste à classer les serpents d’après le nombre de leurs plaques, et les araignées d’après la position de leurs huit yeux. Mais lorsque Bernard de Jussieu, complétant le travail d’Adanson, eut fait concourir à la classification des végétaux toutes les parties de la plante, non pas également, mais en raison de leur importance physiologique, alors on eut vraiment un système ; la botanique ne fut plus réduite à une pensée monoïque, si j’ose me servir de cette expression empruntée à la science elle-même ; elle fut, comme les êtres qu’elle décrit, organisée.

279. Le plus magnifique exemple de série systématique engendrée par la multiplicité du point de vue, est celui que nous offre le développement de l’esprit humain.

L’homme ne sait rien que par l’expérience : les sens sont le véhicule de toutes ses idées. C’est le spectacle de la nature qui, d’abord, donne à notre entendement sa forme et ses lois (§ vii), et qui plus tard imprime à nos opinions et à nos préjugés le caractère qui les distingue : religions, philosophies, méthodes savantes, nous sont données par l’observation externe. Cela se démontre par l’analyse successive des idées, et par leur réduction générale à une intuition primaire, saisie par la pensée comme type.

Or, cette classification des idées, considérées seulement du point de vue de l’objectivité de leur origine, ne donne lieu qu’à une série simple : mais si, reprenant les différents termes de cette série, nous les étudions dans leur essence propre, c’est-à-dire dans l’intuition spéciale qui a donné naissance à chacun d’eux, il résultera de leur comparaison une série nouvelle, qui sera comme le tableau généalogique et progressif des opinions humaines. C’est là le système que poursuivirent avec tant d’ardeur les Dupuis, les Volney, les Tennemann, et autres historiens des opinions religieuses et philosophiques, système que nous possédons aujourd’hui dans ses plus larges divisions (70, 71, 142), mais qui, pour les détails, est encore loin d’être achevé.

280. L’ordre historique n’est pas le seul auquel puissent être soumises les opinions et les connaissances humaines. Le savant Ampère en à présenté le développement sous une formule ingénieuse, et non moins sûre que la synthèse historique (173) ; enfin, j’ai offert un fragment d’une troisième systématisation, sur laquelle je prie le lecteur de vouloir bien s’arrêter encore quelques instants.

La division de la nature en trois règnes, Minéral, Végétal, Animal, si facile à saisir aux intelligences les moins capables d’abstraction, paraît avoir fourni la plus ancienne division des facultés de l’homme et des catégories de l’entendement. Or, de cette division du sujet humain, déduite elle-même de la division de la nature, on peut faire découler une systématisation à l’infini de toutes nos opérations et connaissances.


De la Création de l'Ordre.png


Suit la nomenclature des industries, des arts et des sciences ; celle des idées morales et religieuses, et enfin la distribution des fonctions publiques.

281. Ce qui frappe dans ce système, c’est le rapport de progression et de régression des termes entre eux, dans quelque sens qu’on les envisage.

A) L’expérience nous révèle trois grandes manifestations de l’être : les corps bruts, les êtres organisés non sensibles, les êtres organisés et sensibles. D’après cette triple manifestation, la raison est naturellement conduite à supposer dans la nature trois principes indépendants : la matière, la vie, l’esprit [33]. Mais l’esprit ne se manifeste qu’à la condition de la vie ; et celle-ci, pour paraître, réclame à son tour un corps qu’elle anime et organise. Il y a donc dépendance et progrès, du moins quant à notre perception, entre les trois manifestations de l’être.

De même, sans activité ou énergie propre, point de liberté ; sans la sensibilité, l’activité dormirait dans un éternel repos. Il faut qu’une excitation quelconque éveille l’activité et la tire de son engourdissement pour qu’elle éclate dans sa spontanéité, et se distingue de tout ce qui n’est point elle-même. En revanche, comme dans la série précédente la matière n’entraîne pas nécessairement la vie, ni la vie l’esprit ; dans la deuxième série, l’activité ne suppose pas invinciblement la conscience ou la liberté, et la sensibilité se conçoit sans un déploiement de force intérieure, en un mot, sans activité.

Même observation sur la mémoire, l’imagination, le jugement. Le jugement est la synthèse de deux ou plusieurs idées, choisies par l’imagination dans le magasin de la mémoire.

Passant aux concepts fondamentaux de la raison, l’espace est placé avant le temps, parce que, dans l’ordre d’acquisition des concepts, le premier est nécessaire à la conception du second. De même que dans le moi le temps est donné par la succession des idées, de même, dans le monde, le temps est donné par la succession des mouvements qui arrivent dans l’espace. — À ces deux concepts je joins celui de nombre, c’est-à-dire division, ou diversité, omis par Kant dans l’énumération des concepts de l’entendement, mais qui appartient à l’esthétique transcendentale aussi bien que ceux de temps et d’espace, puisque, sans ce concept, aucune perception, aucun phénomène n’est possible. Car, supposez dans l’espace une substance infinie, mais identique ; dans cette substance, une force infinie, mais en repos ; et dans cette force un moi : vous aurez les quatre concepts fondamentaux d’espace, temps, substance et cause, toute la matière de l’univers et de la connaissance. Et cependant il manquera encore, à cet univers, une condition formelle d’existence ; à ce moi, une condition formelle d’aperception, savoir, la différenciation du même, la diversité dans le temps et l’espace. Le nombre (division, multiplication, diversité), aussi bien que le temps et l’espace, est donc nécessaire à la formation de nos idées : il précède, pour me servir du langage de Kant, les catégories de la raison pure, c’est-à-dire les points de vue généraux d’après lesquels toute série est possible ; mais il suppose le temps et l’espace, quelque chose qui puisse être augmenté, divisé, diversifié [34].

Après l’espace, le temps et le nombre, conditions formelles de l’aperception, vient la matière même de la connaissance, c’est-à-dire la substance, la cause et la série. Or, la cause suppose un substratum, une substance où elle réside et d’où elle s’élance ; la série résulte de l’action de la cause sur une substance divisible et différenciable : depuis longtemps on n’a rien laissé à dire sur ce sujet.

Je ne dirai plus qu’un mot sur l’ordre dans lequel j’ai fait suivre les trois manifestations de l’homme en société, savoir, le langage, le travail, et l’association. Il semble, au premier abord, que le langage et le travail soient plutôt des effets sociaux que des conditions de la société : en effet, l’homme ne travaille avec succès qu’en proportion du nombre de ses collaborateurs (division du travail) ; l’homme isolé ne parle pas. Mais comme il s’agit moins ici de l’agglomération des individus que de l’organisation même des citoyens, on trouve, en y regardant de plus près, que les hommes ont parlé longtemps avant d’avoir formé des sociétés régulières ; puis, que la science sociale, qui commence à peine de naître, résulte surtout des lois de la production, de l’économie. Ainsi l’association est donnée par la division du travail, qui suppose la communication des hommes entre eux par la parole.

Je laisse au lecteur intelligent le soin d’appliquer ces observations au reste du tableau.

B) Nous avons reconnu, dans le développement horizontal des termes, une série régressive de droite à gauche : considérons maintenant le développement de chaque colonne de haut en bas ; l’analogie des termes y est telle, qu’il serait impossible d’y faire le moindre changement sans briser l’harmonie du tout, et jeter la confusion dans le système.


Ire colonne.


Matière, principe premier, passif, sujet et lien des phénomènes.
Sensibilité, faculté réceptive, matrice et fondement de la connaissance, sujet des sentiments et des idées.
Mémoire, magasin des idées, faculté servante, chargée de fournir à l’intelligence ses matériaux.
Espace, concept donné par l’abstraction de la matière.
Substance, concept donné par l’abstraction des propriétés de la matière.
Quantité, concept de l’être en tant que susceptible d’appréciation et de mesure.
Nom, désignation de la chose et de l’attribut.
Industrie, transformation et appropriation des choses par le travail.
Atelier, série de producteurs, 1ère catégorie sociale.


IIe colonne.


Vie, principe moteur, divisant, aveugle.
Activité, faculté de réagir sur les sensations et d’en extraire des représentations.
Imagination, puissance de rapprocher les idées. £
Temps, concept donné par l’abstraction des phénomènes ou du mouvement, c’est-à-dire des manifestations de la vie universelle.
Cause, concept donné par la succession des mouvements.
Qualité, concept de l’être, en tant que doué de propriétés tendantielles, vertus ou facultés.
Verbe, signe de l’action, du mouvement, de la vie.
Art, réalisation du beau (concept de qualité) par l’industrie.
Commerce, circulation des richesses, vie de la société.


IIIe colonne.


Esprit, principe impassible, inactif, voyant, comparant, dirigeant, unifiant.
Liberté, nom propre de la conscience ou du moi : faculté d’unir synthétiquement les représentations. (Le libre arbitre, faculté de choisir entre deux déterminations, résulte de l’union de l’activité et de la liberté.)


On peut appliquer à ce tableau toutes les observations exposées dans le texte. Plus bas (§ vii), nous montrerons comment tous les concepts, sans excepter ceux d’espace et de temps, sont donnés dans la série.


Jugement, faculté de prononcer sur la convenance et la disconvenance des idées.
Nombre, concept donné par la comparaison des idées.
Série, concept général de la synthèse des idées.
Modalité, concept général des formes, propriétés, et puissances de la série.
Relation, signe des rapports des êtres et de leurs attributs, des causes et de leurs effets.
Science, description des lois et rapports des êtres.
Gouvernement, synthèse de la société, par la répartition du travail et la distribution du produit.


Chacune de ces colonnes est comme une famille d’idées frappées au même coin et présentant le même caractère.

C) La progression entre les termes du tableau n’existe pas seulement dans les groupes horizontaux et dans les colonnes ; elle se retrouve encore d’un ternaire à un autre ternaire, de manière que le premier terme du groupe inférieur résume les termes du supérieur.

Ainsi, dans ces quatre termes, Matière, Vie, Esprit, Sensibilité, la progression est continue : en effet, par quoi se manifeste d’abord l’union organique des trois principes ? par la sensibilité. Lapides crescunt, vegetalia crescunt et vivunt, animalia crescunt, vivunt et sentiunt, dit Linnée. Cela signifie qu’il y a de la matière dans les pierres ; de la matière et de la vie dans les plantes ; de la matière, de la vie et de l’esprit dans les animaux. La sensibilité, la faculté de sentir est la première chose qui sépare le règne animal du végétal : quel que soit le principe, réel ou formel, de cette faculté, nous appelons ce principe, Esprit.

De même, la mémoire résulte de l’union synthétique de la sensibilité, de l’activité et de la liberté, ou conscience. Lorsque par la pensée le moi se distingue et se saisit lui-même, il se reconnaît d’abord à sa permanente identité. Or la permanence du moi dans la succession des idées constitue proprement la mémoire.

La même chose a lieu pour les concepts : la substance n’est, pour la pensée, que la synthèse des trois conditions formelles de l’intuition sensible, espace, temps, nombre ; c’est-à-dire quelque chose qui est étendu, qui dure et se mesure. En passant au ternaire suivant, la quantité est un prédicat de la série (composée d’éléments ou d’unités).

Au-dessous du concept de modalité commence la division des connaissances humaines, dont le langage, le travail, et la société forment les ordres majeurs et parallèles, ordres qui, par conséquent, ne présentent plus de l’un à l’autre cet enjambement.

Je ne connaissais la Critique de la raison pure que par de médiocres analyses, et j’avais à peine entendu parler de Hégel, lorsque, préoccupé d’idées trinitaires, je construisais le système dont je viens de rapporter la partie fondamentale. Ce fut pour moi comme une préparation à la théorie sérielle, que sous des noms divers je ne cessais de poursuivre, et dont j’acquis enfin l’intelligence le jour où, fatigué de systèmes où je me trouvais comme emprisonné, je formai le projet, pour avoir le large, non d’abandonner mais de résoudre les uns dans les autres tous les systèmes. Alors je compris, d’un seul coup, l’indépendance des divers ordres de séries et l’impossibilité d’une science universelle ; les lois de la série simple, et les éléments de la synthèse.

282. Il ne faut que deux termes pour former une série simple ; il n’en faut que trois pour former un système. Deux bassins de même métal, d’égal diamètre et de forme semblable, placés sur une barre, à égale distance du milieu, forment une série simple ; suspendez cette barre sur un pivot, de manière que ses extrémités libres se fassent contre-poids, vous aurez un système : la Balance.

Depuis Kant, la dialectique s’est enrichie d’une figure auparavant peu connue, et à laquelle la balance semble avoir servi de modèle ; j’en ai parlé déjà au § 3 de ce chapitre à propos des catégories. Elle consiste en ce que, deux termes antithétiques étant donnés, il résulte de leur union un 3e terme, différent des deux autres, et les résolvant par une sorte de balance ou d’équation. Voici d’abord la figure, que l’on peut disposer de deux manières :


Thèse
Antithèse
} Synthèse

Ou bien,

Thèse — Antithèse
Synthèse.


Les exemples suivants, pris des catégories de Kant, montrent l’usage de cette figure :


Unité
Pluralité
} Totalité ................. Réalité
Négation
} Limitation


Les concepts d’unité et de pluralité joints ensemble produisent celui de totalité : la réalité et la négation balancées l’une par l’autre donnent l’idée de limite.

Lorsque la figure est régulièrement construite, que les deux premiers termes sont en opposition réelle, et que le troisième les résout en une idée distincte, la démonstration est péremptoire : il y a trois termes corrélatifs, mais de chacun desquels la même chose ne peut être affirmée. C’est ainsi que les trois premiers chapitres de cet ouvrage forment entre eux une progression d’après laquelle, le troisième terme étant admis, les deux autres doivent être individuellement rejetés.


Thèse.
Antithèse.
Religion.
Philosophie.
{ Synthèse. Métaphysique.


Quel est l’attribut essentiel de la Religion ? La foi.

Quel est celui de la Philosophie ? Le besoin de se rendre compte, la sophistique.

Tant que l’homme croit sans raisonner, il ne sait pas ;

Tant qu’il cherche et argumente, il ne sait pas ;

Lorsqu’il croit sur l’autorité d’une démonstration certaine, il sait.

La science, en satisfaisant tout à la fois au besoin de croire et au besoin de comprendre, résout la foi dans le raisonnement, et met fin aux disputes par l’évidence : il n’y a plus lieu, après cette synthèse, ni à la philosophie, ni à la religion.

Lors donc que M. Pierre Leroux annonce que la religion de l’avenir sera philosophique, ou bien, ce qui dans sa pensée revient au même, que la philosophie sera religieuse, M. Pierre Leroux dresse la balance, mais il ne fait pas la pesée. L’accord de la foi et de la raison ne produira pas un christianisme nouveau, ni une religion progressive, ni une philosophie des sciences, ni un éclectisme transcendental ; cet accord, jusqu’ici introuvable, sera la science pure ou ne sera rien : philosophes et théologiens, il faut vous y résoudre.

283. La synthèse ne détruit pas réellement, mais formellement, la thèse et l’antithèse : ainsi, dans l’exemple qui précède, les objets de la foi ne sont pas niés, mais expliqués ; l’investigation philosophique n’est point supprimée, mais dirigée par la méthode. La méthode, en un mot, abolit la religion et la philosophie, non dans leur contenu, mais dans leur forme.

La synthèse n’est pas un juste-milieu : on croit, ou l’on nie ; on raisonne, ou l’on s’abstient ; on sait, ou l’on ignore. En religion et en philosophie, le juste-milieu est une trahison : dans la science, c’est une absurdité.

La synthèse n’est pas non plus un éclectisme : elle ne consiste pas à souder la moitié d’une idée à la moitié d’une autre idée : elle est la résolution complète et la combinaison intime de la thèse et de l’antithèse.

Ainsi, lorsque j’ai soutenu que la propriété et la communauté pures étaient deux principes simples et antithétiques, incapables, l’un et l’autre, de servir de base à l’organisation sociale et à une science du droit, et qu’il fallait chercher dans leur synthèse le principe supérieur de la société, les critiques étaient en droit de me dire : Exposez cette synthèse ; ils ne devaient pas m’accuser, comme ils l’ont fait, de pousser à l’invasion des propriétés, puisque d’après ma propre dialectique c’eût été rendre la synthèse impossible ; ils n’avaient pas non plus besoin de crier que hors de la propriété et de la communauté il n’y avait rien, puisqu’il était question de les unir synthétiquement.

284. La série composée ou systématique est susceptible de formes nombreuses : échelonnée ou graduée, comme dans les règnes animal et végétal : c’est la forme la plus ordinaire aux ouvrages de raisonnement, dans lesquels on procède par divisions et subdivisions du sujet ; — centralisée ou pivotante, comme dans le système planétaire ; — périodique, comme dans l’histoire des révolutions sociales, religieuses et philosophiques ; — équilibrée, comme dans les catégories de Kant ; — symétrique, comme dans les systèmes d’encyclopédie ternaire et quaternaire ; — harmonique, comme dans la poésie et les arts ; organisée, comme dans les animaux et les plantes, etc. Ces diverses formes peuvent aussi se marier ensemble, comme dans l’ode, où se trouvent à la fois le rhythme, la mesure et la période.

285. Ce qui donne la forme à la série simple est le rapport, tantôt d’égalité, tantôt de progression, de puissance, etc., qui réunit les membres de la série (229) ; ce qui donne la forme à la série composée, c’est, en outre, la pluralité et la disposition des points de vue. Cela s’observe dans la plus restreinte des séries composées. En effet, deux choses sont à considérer dans le nombre, l’unité et la pluralité : rassemblez par la pensée ces deux points de vue de toute grandeur mesurable, vous aurez l’idée complexe de totalité, laquelle n’est pas l’unité à l’exclusion de la pluralité, ni la pluralité à l’exclusion de l’unité, mais simultanément l’une et l’autre. Dans cette série le point de vue est double, et présente par là même une opposition ; ce qui n’aurait point lieu s’il était triple quadruple, ou d’un degré plus élevé. Voilà pourquoi, dans le système ternaire exposé plus haut, le point de vue étant triple (la matière, la vie, l’esprit), le troisième terme de chaque groupe n’est pas la synthèse des deux autres, bien qu’en poursuivant le développement de ce système, cela puisse quelquefois arriver.

286. Ce que nous venons de dire sur la systématisation des séries peut donner une idée des grandes lois de la nature, et suffira pour l’intelligence des chapitres suivants. L’équation et la totalisation dans la diversité, c’est-à-dire la série, ses éléments et ses lois : tel est, en dernière analyse, le mystère de la raison et de l’univers.

D’après cet exposé on comprendra, je l’espère, qu’un système de philosophie, de politique, de littérature ou d’art, n’est point une chose arbitraire, une création de l’entendement ; pas plus que les systèmes de Copernic et de Ptolémée, de Linnée et de Jussieu, de Buffon et de Cuvier, de Lavoisier et de Davy ne furent des inventions de ces grands hommes. Pourvu qu’un auteur soit fidèle à son point de départ, que ses raisonnements soient basés sur une raison constante, qu’il ne s’aventure pas, sans boussole dialectique, sur l’océan des spéculations, le système qu’il aura produit pourra être plus ou moins compréhensif et rendre compte d’un plus ou moins grand nombre de faits ; mais ce sera toujours une conception nécessaire, indépendante de la volonté, et dont la conscience et la raison ne sauraient être responsables. Il en est, en un mot, de nos idées comme des corps inorganisés et des êtres vivants : soumises en elles-mêmes à un ordre naturel et déterminé, et susceptibles en outre de se coordonner par l’influence respective de leurs éléments, et de servir tour à tour de point de vue et de raison, d’engrenage et de pivot, à une variété infinie de combinaisons et de systèmes.

287. S’il en est ainsi, nous pouvons espérer de parvenir un jour à une théorie du beau, d’après laquelle la peinture, l’architecture et la statuaire seraient traitées comme des sciences exactes, et la composition artistique assimilée à la construction d’un navire, à l’intégration d’une courbe, à un calcul de forces et de résistances. C’est alors que l’artiste, jadis homme d’imagination et de foi, devenant homme de raisonnement et de science, brillerait au premier rang dans la sphère de la raison pure ; sa mission serait de synthétiser sur la toile et le marbre, par la couleur et le ciseau, les points de vue les plus divers, les éléments dont la détermination et la série sont éminemment transcendentales : société, histoire, mœurs, lois, croyances, rapports du physique et du moral, passions, idées, avec la création pour décor et l’infini pour cadre. Alors nous comprendrions que les œuvres de l’art, comme celles de la nature, sont d’autant plus belles et plus ravissantes qu’elles sont soumises à des lois plus exactes, à une sérialité plus profonde et plus compliquée : que là aussi la réflexion et la méthode surpassent infiniment le plus heureux instinct, et que le moment approche où, grâce aux théories de synthèse esthétique et d’intégration sérielle, la production raisonnée du beau remportera sur les merveilles de l’inspiration spontanée, autant que la science moderne l’emporte sur les fables antiques, et la philosophie de l’histoire sur la légende.

288. Mais avant de nous plonger dans cette perspective sans bornes, occupons-nous sur toute chose d’assurer les fondements de notre observatoire.

Deux choses paraissent désormais acquises à la science :

1o Raisonner, créer des systèmes, c’est trouver des séries ;

2o La série, c’est-à-dire toute aperception de l’esprit, toute opération de l’entendement, peut être rendue sensible à l’œil même, soit par le groupe, soit par la progression, l’opposition, la symétrie, etc., des espèces dans le groupe.

L’écriture ne peignait que la parole ; l’échelle musicale, avec ses notes et ses clefs, ne représente que des sons ; les signes de l’arithmétique et de l’algèbre ne rappellent que des nombres et des proportions ; les figures de la géométrie n’expriment que des rapports de solidité et de superficie. La théorie sérielle donne un corps aux idées, figure l’abstraction, et répand sur l’universalité des connaissances une lumière égale, par la construction des concepts et le jeu des séries.

289. Que celui-là donc qui se dévoue à l’enseignement des hommes, qui entreprend de réformer leurs préjugés et de rectifier leurs jugements, connaisse ses devoirs. Je veux que l’écrivain, plus ami de la vérité que de la gloire du bien dire, plus désireux de me convaincre que de me surprendre, sans négliger l’élégance du style, la force de la pensée, la rapidité de l’exposition, fasse briller à mes yeux, dans une pénétrante analyse, le rapport des termes qu’il compare ; qu’il m’en fasse toucher au doigt la formule ; qu’il justifie de la propriété et de la suffisance de son point de vue ; que par la puissance des divisions et des groupes, par la magie des figures, il me montre, pour ainsi dire, in concreto, la vérité de ce qu’il affirme ; surtout que dans la conclusion il ne dépasse jamais le champ de la série.

Mais avant d’exiger des auteurs de telles conditions de certitude, il faut apprendre à ceux qui lisent, aussi bien qu’à ceux qui écrivent, ce que c’est que phraser et ce que c’est que prouver.

Tout le fatras, l’obscurité, les contradictions, l’entortillage, les inextricables paralogismes, les sophismes brillants et les séduisantes chimères dont nos livres regorgent ; toutes les incertitudes de l’opinion, les bavardages de la tribune, le chaos dans les lois, l’antagonisme des pouvoirs, les conflits administratifs, le vice des institutions, viennent de notre misérable logique, de notre logique anti-sérielle.

Quelques exemples nous enseigneront l’usage de la série dans la réfutation et la critique, et termineront ce paragraphe.

290. III. Sophismes. Toute erreur vient originairement ou de l’absence de série, ou d’une violation de la série.

« Là où il n’y a pas d’hérédité, il n’y a pas de caste : il y a corporation. L’esprit de corps a ses inconvénients, mais est très-différent de l’esprit de caste. On ne peut appliquer le mot de caste à l’Église chrétienne : le célibat des prêtres a empêché que le clergé chrétien ne devînt une caste. » (Guizot, de la Civilisation en Europe.)

Avec cette manière de décider, on affirme tout ce que l’on veut, et l’on est dispensé de donner des preuves.

On croyait en France, avant 1789, que le clergé était une caste. Il formait le premier ordre de la nation, possédait un tiers des terres, s’imposait librement les secours qu’il jugeait devoir accorder à l’État, intervenait dans les affaires publiques et ne souffrait pas qu’on intervînt dans les siennes, percevait ses immenses revenus à titre de propriété, non de salaire, en un mot faisait tous actes d’indépendance seigneuriale et de privilége. Les prêtres n’avaient point de femmes, différant en cela de la caste nobiliaire ; ils se recrutaient par initiation ou adoption : à cette filiation spirituelle était attachée pour eux la survivance d’usufruit, l’hérédité. Rien de ce qui appartenait une fois à l’Église ne rentrait dans la nation ; au contraire, le clergé pouvait toujours recevoir (toujours prendre), ce qui est le caractère physiognomonique de la caste.

À côté de ce clergé existaient des corporations d’arts et métiers. Celles-ci étaient soumises à une loi commune, fraternisaient entre elles, se fournissaient réciproquement des sujets, ressortissaient des mêmes tribunaux. Bien que ceux qui en faisaient partie jouissent du mariage et de l’hérédité, leurs biens n’étaient point inaliénables ; eux seuls payaient l’impôt, et ne transmettaient à leurs enfants d’autre privilége que la roture, d’autre monopole que le travail. Ces corporations ne formaient point caste.

Ainsi l’inégalité devant la loi, la propriété inaliénable, le monopole de la fonction, le privilége de l’oisiveté, la différence de juridiction : voilà ce qui constitue la caste ; l’hérédité, conséquence de la génération ou de l’adoption, la soutient. Autre chose est le droit de caste, autre chose le mode de sa transmission.

Or, c’est la distinction des individus en nobles et roturiers, en propriétaires inamovibles et possesseurs sujets à l’expropriation, en monopoleurs et monopolisés, et non pas en mariés et célibataires, qui, dans tous les pays du monde, a produit différentes catégories de personnes, les unes que nous marquons du signe positif :



Noblesse héréditaire,
Magistrature héréditaire,
Clergé propriétaire,
Privilége, monopole inaliénable.
} + Caste.

Les autres que nous affectons du signe négatif :

Fonctionnaires amovibles ;
Industriels, commerçants, laboureurs, exposés
aux chances de l’expropriation, etc. ;
Soldats privés du droit à l’avancement ;
Ouvriers et compagnons ;
Serfs, mainmorte blés, emphytéotes, parias.
} Caste.


Depuis la révolution, le clergé a perdu ses biens ; les prêtres, salariés de l’État, ont été mis au niveau civique ; l’Église a été dépouillée de ses priviléges, et la caste sacerdotale supprimée. Mais voici que le clergé réclame le monopole de l’enseignement aussi bien que celui du culte ; que les évêques et les séminaires se livrent au négoce, accumulent des capitaux, acquièrent des propriétés, s’indignent d’être salariés et travaillent à ressaisir leur ancienne influence. Or, de par la révolution, le clergé ne faisait plus caste : qu’est-ce donc qu’il tend à redevenir ? Changez le nom, si vous voulez, vous ne changerez pas la chose. Il suffit de former la série, pour montrer ce que fut, ce que veut être le clergé.

291. La confusion des séries est surtout familière aux casuistes, avocats, jurisconsultes, administrateurs, gens chargés d’expliquer la morale et d’appliquer la loi, la plupart incapables d’échelonner une suite de principes, et auxquels il suffit presque toujours que la matière du fait change pour faire varier leur jugement. Nulle part autant qu’au barreau vous n’entendez parler de genres et d’espèces ; mais nulle part aussi vous ne trouvez un tel art de sophistication, une telle confusion de séries. De temps en temps, l’expérience administrative et judiciaire révèle quelqu’une de ces longues erreurs : alors un tremblement général se fait sentir dans la société et menace d’engloutir l’édifice.

On s’est aperçu, par exemple, qu’il était injuste, absurde, funeste aux débiteurs et aux créanciers, que, pour un billet protesté, on pût saisir, exproprier et vendre, en quarante-huit heures et presque sans frais, un mobilier de vingt mille francs ; tandis que les frais et formalités de saisie d’un demi-arpent de terre étaient tels qu’un créancier aimait mieux perdre sa créance que de faire valoir son hypothèque. Aux yeux de la raison, de la justice, de la morale, de l’économie, les obligations sont parfaitement égales : pourquoi une semblable différence de procédure ?… Il s’agit donc d’opérer sur ce point une réforme ; les cours royales sont consultées ; la question est pendante : or, quelle que soit la décision, on peut dire que les conséquences en seront incalculables. En effet, l’inviolabilité est-elle conservée à la propriété immobilière, la société est assise sur un abus, le crédit est impossible et fait place à l’usure. Au contraire, la réforme proposée est-elle admise, les immeubles entrent en circulation, le sol fuit sous nos pieds, les maisons dansent sur la place publique comme les vaisseaux sur l’Océan. Qui peut dire où aboutira cette mobilité universelle ?…

Il reste un moyen, c’est de ramener l’obligation commerciale et l’obligation hypothécaire à une série supérieure, qui d’un point de vue plus élevé statue spécialement sur l’une et sur l’autre.

292. La série est la condition nécessaire de l’ordre, de la force, de la beauté, de la vie, de la pensée, de l’action : tout ce qui manque à cette condition est ruineux, inorganique, impuissant, non viable, faux. Ce principe posé, il est facile de juger, à priori et sans attendre l’expérience, de la valeur d’une hypothèse et de la vérité d’un système : il suffit d’examiner si cette hypothèse ou ce système satisfait aux lois de la série.

On lit, au commencement du code d’Instruction criminelle, la liste des officiers de police judiciaire :


1. Gardes champêtres et forestiers ;
2. Commissaires de police ;
3. Maires et adjoints du maire ;
4. Procureurs du roi et leurs substituts ;
5. Juges de paix ;
6. Officiers de gendarmerie ;
7. Commissaires généraux de police ;
7. Juges d’instruction.
} Police.


Ajoutez, comme auxiliaires, les préfets, sergents de ville, inspecteurs de l’esprit public, et mouchards.

Il y a là évidemment l’ébauche d’une série de fonctionnaires publics ; mais quel est le caractère spécifique (le point de vue) de cette série ? quel rapport, soit de subordination, soit de hiérarchie, unit entre eux ces fonctionnaires ? Comment ces individualités forment-elles un tout, un organisme, un institut ? Quelques-uns de ces personnages sont les valets des autres ; d’autres cumulent des attributions qui devraient être séparées ; la plupart sont établis dans un but de répression, de despotisme et d’espionnage : je cherche des sentinelles armées pour la protection des personnes ; je ne découvre guère que des satellites du pouvoir. La série des officiers de police judiciaire est un monstre composé de membres arrachés à vingt cadavres : j’en conclus que notre police ne peut être utilement et régulièrement exercée ; qu’elle est tracassière, indiscrète, hostile à la liberté des citoyens, autant au moins qu’à l’industrie des vagabonds et malfaiteurs ; moins redoutable, enfin, à la corruption, au monopole, à l’agiotage, qu’au travail et aux mœurs.

293. Lorsque Condillac, résumant son traité de grammaire générale, s’exprime en ces termes :


« Il ne faut que des substantifs pour nommer tous les objets ;
« Il ne faut que des adjectifs pour exprimer toutes les qualités ;
« Il ne faut que des prépositions pour exprimer tous les rapports ;
« Il ne faut que le verbe être pour prononcer tous les jugements ; »


je puis, sans remonter à l’origine des langues et sans en dresser l’inventaire ; sans me perdre dans l’étymologie et les accidents de la dérivation ; sans m’informer si, par exemple, dans la première période du langage, le substantif et l’adjectif n’étaient pas le même vocable ; si le verbe être n’est point une création de la raison postérieure à l’organisation des idiomes primitifs ; si dans le verbe il ne faut pas considérer autre chose que l’existence : je puis, dis-je, reconnaître, à première vue, que la théorie de Condillac est vicieuse et son système grammatical formé d’éléments mal assortis.

Condillac, cherchant la série des éléments primordiaux du discours, a pris pour point de vue, d’un côté les choses (essences, qualités, rapports) ; de l’autre, la raison : c’est-à-dire, pour employer ici le langage de l’école, qu’il a procédé tout à la fois à parte rei et à parte mentis, en d’autres termes, qu’il a confondu l’objectif et le subjectif. Voici la figure :


Parties du discours d’après les objets, { Substantif,
Adjectif,
Préposition.
Partie du discours d’après le sujet, I Verbe être.


Comment réunir en un seul genre ces quatre espèces ?… La théorie est donc fausse ; car, puisqu’il s’agit d’une science, il faut une série ; puisqu’il s’agit des éléments de cette science, il faut que la série soit simple, par conséquent la dualité du point de vue n’y peut être admise, et c’est le premier défaut de la classification de Condillac.

Puis, en supposant que l’objectif et le subjectif aient dû entrer l’un et l’autre comme points de vue dans la détermination des espèces grammaticales, il fallait systématiser, je veux dire réunir en série composée ces espèces ; montrer que la nature et la pensée s’y rencontrent chacune dans une proportion certaine ; que les formes du discours reproduisent, du côté de la nature, non-seulement les objets, les qualités et les rapports, mais aussi les causes, les forces, les actions et réactions ; du côté de la pensée, non-seulement le jugement, mais encore la comparaison, l’imagination, la mémoire, les passions.

En toute hypothèse, la théorie de Condillac est fausse, et il est impossible qu’elle ne le soit pas : c’est ce que nous avions à démontrer. Quelle est maintenant la véritable série des parties du discours ? c’est au philologue à nous l’apprendre. La métaphysique n’est point une méthode d’invention (194), mais un instrument de démonstration et de vérification, en un mot un critérium.

294. Peu de gens, en France, ont lu la Critique de la raison pure, beaucoup moins ont cherché à s’en rendre compte : j’ajoute qu’à moins d’une métaphysique plus haute, le système de Kant pouvait difficilement être, je ne dis pas jugé, mais compris. Une opération semblable à celle qu’on vient de lire montrera la valeur des catégories de Kant.

Il semble d’abord que la division des catégories en quatre familles, Quantité, Qualité, Relation, Modalité (cette dernière a rapport aux formes du jugement), soit une imitation de la série grammaticale, Substance, Qualité, Rapport, Jugement ; si bien que le philosophe allemand présente déjà, comme le grammairien français, la confusion de l’objet pensé et du sujet pensant, confusion de laquelle on a vu qu’il ne pouvait sortir une classification régulière. Toutefois, sans rien induire de cette ressemblance fâcheuse, examinons en eux-mêmes les genres et espèces métaphysiques de Kant (210, 281).

Kant établit quatre classes, égales entre elles, de catégories : Quantité, Qualité, Relation, Modalité, renfermant chacune trois catégories subalternes.

Dans la classe de Relation, il comprend les idées générales de Substance et de Cause : c’est renverser l’ordre généalogique des concepts. L’esprit pense d’abord la chose, puis la quantité et la qualité de cette chose. Les concepts de Substance et Cause, parallèles entre eux, c’est-à-dire primitifs et congénères, mais logiquement successifs, doivent ouvrir le tableau des catégories, et marcher avant leurs prédicats de quantité et qualité, subdivisés à leur tour en thèse, antithèse et synthèse.

Chose singulière, la méprise de Kant vint d’une illusion optique : ce profond analyste ayant accouplé les mots substance-attribut, cause-effet, action-réaction, remarqua qu’ils étaient corrélatifs l’un à l’autre, et les rangea en conséquence sous la rubrique Relation, faisant ainsi d’une fiction logique un concept transcendental de la raison. Il oubliait que l’attribut et le phénomène ne sont que la substance et la cause perçues par nous, c’est-à-dire manifestées dans la Série, et que, s’il convient de faire de celle-ci une catégorie à part, elle ne doit point être dissimulée sous celles de Substance-attribut, Cause-effet, parce que ces prétendus rapports n’existent pas.

Quant au concept de Modalité, isolé, pour ainsi dire, dans le tableau de Kant, il est à la série ce que la quantité et la qualité sont à la substance et à la cause, et conséquemment il rentre dans la sphère de l’objectif. En effet, les catégories de modalité sont relatives à la forme des jugements : or, qu’est-ce que raisonner ? c’est sérier ; qu’est-ce que juger ? c’est reconnaître la série. Donc la forme des jugements est identique à la forme des séries ; par conséquent le jugement tire ses lois non de lui-même, mais des choses (§ vii). Ainsi les catégories de modalité sont, comme les autres, données empiriquement, et, sous ce rapport, le tableau de Kant est plus régulier qu’il ne le croyait lui-même.

295. Mais pourquoi quatre classes de catégories ? Kant lui-même l’ignorait : frappé de la régularité tout artificielle de son système, et ne soupçonnant pas les changements à vue de la loi sérielle, il attribuait à l’ordonnance de ces catégories un caractère de nécessité qui ne s’y trouve pas, et prenait cette ordonnance même pour une démonstration. Il s’agit donc de rendre raison de la distribution quaternaire des catégories.

Kant, ainsi que je l’ai précédemment fait observer (281, note), reconnaissait deux concepts transcendentaux de l’entendement, l’espace et le temps ; plus, quatre classes de concepts de la raison pure, quantité, qualité, relation, modalité : en tout six. Le concept transcendental de nombre, division ou diversité, qui engendre la série et ses dépendances, a disparu dans ces quatre classes, qui toutes le supposent, et où il est facile de le reconnaître. En effet, quantité, qualité, rapports et modes ne se conçoivent que d’un objet nombre, divisé, différencié, sérié, figuré ; bien plus, ne peuvent affecter que des séries.

Le concept de nombre ou division, générateur de la loi sérielle, ayant donc été omis dans l’esthétique transcendentale, il y eut une lacune entre les concepts de l’entendement et ceux de la raison ; puis, les catégories de substance et de causalité disparaissant sous une fiction logique, et la série se produisant sous le nom de modalité, au lieu du développement ternaire :


Espace, ............................... Temps, ............................... Nombre,
Substance, ............................... Cause, ............................... Série,
Quantité, ............................... Qualité, ............................... Modalité,

on obtint par cette soustraction une série binaire redoublée :

Espace, ————— Temps,
Quantité, Qualité, — Relation, Modalité.


Kant observe que les catégories de la raison pure se divisent en deux parties, l’une qu’il nomme catégories mathématiques, quantité et qualité ; l’autre, catégories dynamiques, relation, modalité. Cette distinction s’explique d’elle-même : les quatre classes de concepts étant soumis à l’influence secrète de la série, qui les précède dans l’ordre ternaire, la série les détermine nécessairement selon qu’on la considère elle-même, d’une part, dans ses éléments et ses formes ; de l’autre, dans sa puissance et ses propriétés (§ vii).

Kant aurait pu remarquer de même que la première division est gouvernée par le concept d’espace et la seconde par le concept de temps. La raison de ces analogies se trouve dans l’origine, ou, si l’on aime mieux, dans la cause occasionnelle de ces deux concepts, donnés, l’un par la perception des corps (étendus et figurés), l’autre par la perception des phénomènes, du mouvement et de la vie. Pour le lecteur intelligent, je n’ai pas besoin d’insister davantage.

Enfin, au delà des classes, Kant abandonne la distribution par deux et par quatre, et revient à la distribution par trois :


Unité, .............. pluralité, .............. totalité
Réalité, .............. négation, .............. limitation, etc.


C’est que le système ternaire se développant de lui-même et fatalement sous la triple influence de ses points de vue générateurs (280 et suiv.), une fois la distribution par quatre engagée dans les termes de la distribution par trois, elle était forcément entraînée dans son mouvement.

Ainsi de cela seul que Kant ne connaissait pas la série, et faisait des concepts de substance et de cause un groupe artificiel, il fut amené, par les nécessités de la logique, à une classification d’abord quaternaire des concepts, classification qui suppose partout le nombre et la diversité comme condition formelle de l’intuition synthétique, et rappelle constamment la série comme le seul thème dans lequel nous soient donnés la quantité, la qualité, la relation et le mode. Arrivé là, le système devait reprendre la forme ternaire, qui est pour nous celle des grandes divisions de la nature.

Autant qu’on pouvait l’espérer d’une métaphysique qui n’atteignait pas la loi sérielle, les catégories de Kant sont irréprochables.

296. Ainsi que Kant, Fourier eut le rare privilége qu’aucun de ses contradicteurs n’a pu jusqu’ici entamer son système, aucun de ses disciples en rendre compte. On s’est soulevé contre ses paradoxes ; on a démontré maintes fois l’inexactitude de ses assertions, ou pour mieux dire de son langage ; mais en somme la théorie de Fourier est debout ; la critique n’a fait encore que gambader devant elle. Pour juger ce réformateur, il ne fallait pas moins qu’une réforme de la logique.

L’instinct de Fourier le conduisait à la sériation des idées : j’en ai rapporté plusieurs preuves. Mais, comme il n’avait point approfondi les règles de cette dialectique, comme il ne connaissait la série, pour ainsi dire, que de nom et par une intuition irréfléchie, il remplit ses ouvrages de formules extraordinaires, attrayantes pour des esprits artificieux, mais dont ni lui, ni aucun des siens, ne sut jamais constater la vérité ou l’erreur.

Le défaut habituel de Fourier est, au lieu d’expliquer les faits, de vouloir les deviner, les créer par ses formules. Voici comment il détermine l’état physiologique de l’homme dans l’autre monde :

« Des corps éther-aromaux que reprendront nos âmes et du séjour ultra-mondain. On n’a sur ce sujet aucune idée régulière, parce que la science n’a pas su classer les éléments en quadrille régulier, avec pivot et analogies :


Amitié. ............… Terre. ............… Air. ............… Ambition.
Famille. ............… Eau. ............… Arome. ............… Amour.
FEU.
UNITÉISME. »


Je supplie le lecteur de ne pas s’impatienter en voyant une si prodigieuse aberration d’intelligence. Nous avons devant nous un esprit vigoureux, mais révolté et solitaire, qui cherche la vérité en dehors des notions communes, l’entrevoit un instant et s’égare misérablement. Fourier avait appris dans le catéchisme que les qualités des corps glorieux, après la résurrection, seront la clarté, l’agilité, l’impassibilité et la subtilité. Travaillant sur cette donnée, il entreprit de découvrir quels éléments entraient dans la composition de ces corps, et ce fut alors qu’il imagina de mettre en contredanse les éléments, avec les passions affectives pour partenaires. Dans ce quadrille, le FEU conduit la musique et commande les figures !

D’après cette contre-proposition de passions et d’éléments, il est démontré, selon Fourier, que le haut monde, où l’amour et l’ambition jouent le plus grand rôle, emploie pour ses corps les deux éléments subtils et actifs, éther et arome, et laisse au bas monde, où l’amitié et la famille sont dominantes, les éléments grossiers, terre et eau, « qui forment le corps de la lourde espèce humaine, plus pesante encore en intellectuel qu’en matériel. »

« Quant au feu, ajoute Fourier, à titre d’élément pivotal, il est commun aux deux sortes de corps, mais en degrés différents ; car nos corps cis-mondains sont hors d’affinité avec le feu, dont ils ne supportent que 32 degrés en chaleur et 24 en boisson. »

La série que je viens de rapporter d’après Fourier est du genre de celles que nous avons nommées systématiques : ai-je besoin de montrer qu’elle n’a de réalité que sur le papier ? Fourier procède ici comme dans une règle de proportion, où la simple opposition des extrêmes et des moyens indique le rapport des nombres. Ainsi réminiscence de catéchisme, réminiscence d’arithmétique : voilà ce qui fournit à Fourier le sujet et la forme de cette série. L’infortuné cherchait la dialectique sérielle et n’arrivait qu’à un vain symbolisme, à des analogies et des antithèses.

Autre chose était d’imaginer une combinaison systématique des éléments et des passions, autre chose de prouver que cette combinaison était conforme à la réalité. Fourier ne s’en met nullement en peine : la preuve, selon lui, que les corps des bienheureux sont composés d’éther et d’arome, résulte de l’analogie de ces éléments avec l’ambition et l’amour, et de leur opposition avec la terre et l’eau et leurs analogues, amitié et famille. Or, ceci est digne de l’attention du lecteur ; bien qu’il soit d’une témérité souveraine de parler des choses de l’autre vie, la loi sérielle donne le moyen de constater directement la fausseté des imaginations de Fourier.

Je suppose qu’un homme, se disant inspiré, vienne attester de la part de Dieu la vérité du dogme résurrectionniste enseigné par Fourier, et appuie son autorité sur des prophéties et des miracles, je lui répondrais encore : Homme de Dieu, vous mentez, et votre dogme même m’en fournit la preuve. Vous parlez d’éléments : or les corps auxquels vous donnez ce nom sont des composés ; par conséquent votre système quadrangulaire repose sur de faux principes. Vous classez les éléments en subtils et grossiers ; mais vous prenez pour grossièreté et subtilité les différents états chimiques des corps (la fluidité et la solidité), par conséquent vos analogies partent d’un faux point de vue. Vous appelez élément aromal les gaz et les impondérables : or la gazéité ne constitue pas l’élément ; quant aux fluides, nous ne pouvons rien dire encore sur leur nature : par conséquent votre analogie des arômes et des amours est au moins prématurée. Seriez-vous illuminé d’en haut sur la chimie comme vous prétendez l’être sur la religion ?…

Ainsi, dans les choses mêmes qui dépassent le champ de l’expérience ou qui sont encore peu connues, la loi sérielle, c’est-à-dire la théorie générale de la construction des idées, peut découvrir, à priori, l’invraisemblance d’une hypothèse. Je vais en donner une dernière preuve.

297. Fourier prétend avoir déterminé et classé régulièrement les passions. On trouve en effet dans ses écrits et dans ceux de ses disciples une sorte de tableau synoptique des passions, dont le moindre défaut, malgré les commentaires qu’on en a faits, est d’être parfaitement inintelligible.


PASSIONS.
Radicales.

Goût.
Odorat.
Vue.
Ouïe.
Toucher.

Ambition.
Amitié.
Amour.
Familisme.

Cabaliste.
Composite
Papillonne.


}



}



}
Sous-foyères.




sensitives, tendance au luxe (rapports
avec le monde extérieur.)



affectives, tendances aux groupes. (rap-
port avec l’humanité.)



distributives ou mécanisantes, tendantes
aux séries (rapports sociaux.)

} Pivotale.







UNITÉISME,
Religion, Harmonie.










Ce tableau présente un système échelonné à la manière des divisions zoologiques, c’est-à-dire par genre, espèces et variétés. J’ai dit que ce système était inintelligible : j’observerai d’abord que le défaut d’intelligibilité d’un système ne vient pas de l’obscurité des termes qui le composent, mais de l’absence d’un lien qui les unisse. Ainsi, nous connaissons parfaitement, du moins par l’usage, chacun de nos sens : nous savons de même ce que sont l’ambition, l’amitié, l’amour, la famille ; et les phalanstériens nous ont appris ce qu’ils entendent par composite, cabaliste et papillonne. Ajoutons même que les faits, soit physiques, soit animiques ou sociaux, qui ont donné lieu à cette nomenclature duodécimale, sont vrais : là ne gît pas la difficulté. Mais nous n’en savons pas mieux combien il existe de passions, quelles sont leurs espèces, quelle en est la série. Est-ce donc la liste imaginée par Fourier qui va nous l’apprendre ?

I. Arrêtons-nous d’abord aux sous-foyères. Fourier les divise en trois catégories (remarquez ce nombre) : la première relative aux sensations, la seconde aux sentiments ou affections de l’âme, la troisième aux facultés intellectuelles. Voilà donc cette perpétuelle trinité humaine, aperçue dès l’origine de la philosophie, et restaurée de nos jours avec tant d’éclat. L’homme est un composé d’organes, de vie et de pensée ; il est Sensibilité, Activité, Raison ; ou bien encore Sensation-Sentiment-Connaissance. Jusque-là Fourier n’est point inventeur : une chose seulement le distingue. Avant lui, le nom de passions ou affections avait été réservé aux manifestations du sentiment et de l’activité : Fourier le rend commun aux sens et aux facultés de l’entendement. C’était son droit, s’il y était amené par une généralisation : mais la formation d’un genre, d’un groupe, d’une série, suppose quelque chose de commun entre les termes, un point de vue qui les rassemble et une raison qui les coordonne, c’est-à-dire un principe d’identité et un principe de différence. Où cela est-il indiqué dans le tableau de Fourier ?

Aucun philosophe jusqu’à présent n’a essayé de résoudre en un genre unique les sens, les affections et la pensée. La raison en est qu’une pareille généralisation nous est impossible, de même qu’il nous est impossible de réduire à un genre suprême ces trois universaux de la nature, la Matière, la Vie, l’Esprit. Le seul genre que nous puissions former des trois principes élémentaires de toute nature créée, c’est l’Être, une abstraction ; la véritable synthèse des facultés sensitives, affectives et distributives est l’homme, une chose concrète. Nous ne savons rien au delà.

D’après la psychologie ordinaire, les passions sont les mouvevements de l’âme provoqués par le rapport des sens et par les perceptions de l’esprit : de là naissent non-seulement les affections sociales et les passions charnelles, mais encore certaines passions qui tiennent aux facultés supérieures de la raison, l’amour du beau, du vrai, du bien. D’après Fourier, les passions sont tout à la fois les mouvements de l’âme, les facultés sensitives et les intellectuelles. Or, à ne considérer que la méthode, l’analyse psychologique a sur l’analyse de Fourier une supériorité évidente : dans la première, en effet, on aperçoit entre les facultés et les passions un rapport de dépendance, par conséquent un principe de systématisation ; dans la nomenclature de Fourier, au contraire, on ne découvre aucun lien de coordination ou de connexité, partant point de série, point d’idée.

II. Passons aux radicales.

a) Selon les psychologues, les mouvements de l’âme, provoqués par l’excitation organique et par les idées, se déroulent en une progression binaire et contrastée : désir et aversion, amour et haine, joie et tristesse, admiration et mépris. Quelle que soit l’importance de ces distinctions, on y trouve du moins une ordonnance que le tableau de Fourier ne présente pas. Quel est, par exemple, le rapport soit physiologique, soit progressif, soit d’opposition, qui unit aux sens l’ambition, l’amour, le familisme ? comment ces deux catégories de passions forment-elles un système ? quel est le point de vue, la raison qui les synthétise ? qu’y a-t-il de commun entre la réceptivité organique et les impulsions intérieures de l’âme ? quel rapport du toucher à l’amitié ?

D’après l’interprétation récente d’un disciple de Fourier [35], sous les noms de vue, ouïe, goût, odorat, toucher, il faut moins entendre l’appareil organique et la sensation dont il est le véhicule, que les passions qui y correspondent. Ainsi la faculté ouïe représenterait, par exemple, l’attrait à la musique, au chant, à la déclamation, à la mélodie, à l’harmonie, etc.

Si tel est le véritable sens de Fourier, je réponds qu’alors les passions sensitives ne sont plus passions radicales ; que ce sont des sentiments mixtes, produits par la faculté tout intellectuelle d’apercevoir le beau dans les divers objets de l’intuition sensible, jointe à la délectation physico-morale qui en résulte. De la sorte, les prétendues passions sensitives appartiennent aux facultés intellectuelles par l’idéal qui leur a donné naissance, et aux affections ou passions proprement dites, par les mouvements qu’elles occasionnent dans le sens intime.

b) A côté de l’ambition, passion vague et indéterminée, Fourier place l’amitié, l’amour et le familisme, trois déterminations objectives de cette autre passion plus générale, l’amour. Nouvelle confusion du genre et de l’espèce, nouvelle perturbation de la série.

M. Hippolyte Renaud définit l’ambition : affection corporative, ligue pour la gloire et l’intérêt. Quelle est, d’après cela, la différence caractéristique qui sépare l’ambition de la cabaliste, dont nous parlerons tout à l’heure ?

Au surplus, Fourier paraît avoir réduit les affectives aux quatre espèces que nous venons de voir par suite d’une méprise grammaticale prenant le mot affectus, affection, c’est-à-dire mouvement de l’âme, ou simplement passion, au sens restreint et métonymique d’amour pour les personnes, de sympathie ou sociabilité.

c) Jusqu’ici les passions mentionnées par Fourier ont été, tantôt des facultés du corps ou de l’âme, tantôt des mouvements de la volonté vers les objets de l’intuition. La papillonne n’est rien de tout cela ; c’est un besoin. Il faut, dit Fourier, pour que l’attrait soit conservé dans le travail, en varier l’objet et la forme, ne pas prolonger les séances, exercer tour à tour les puissances de l’être, afin de le conduire à son développement intégral. Je conviens, toutes réserves faites relativement au mode d’application, de la justesse de ces remarques. Mais par quel procédé de généralisation le besoin de changement et d’alternance, besoin en lui-même négatif, est-il assimilé aux attractions positives et objectives des sens et du sentiment ?

« La papillonne n’est évidemment que satiété et besoin relativement à deux objets de passions, c’est-à-dire tout simplement succession d’une passion à une autre : ce n’est pas une passion particulière, mais une pure idée. L’inconstance par elle-même n’est pas une passion, parce qu’elle n’a pas d’objet : c’est une conséquence idéale d’un double fait, de la satisfaction d’un besoin et de la naissance d’un autre. Rien donc en cela de primitif,

« La cabaliste est la rivalité et l’émulation : mais ces deux sentiments ont leur raison, le premier dans l’ambition, la cupidité, par conséquent dans les passions de luxe ; et la rivalité n’est plus dès lors que l’une de ces passions, ou toutes ces passions réunies, qui cherchent à triompher d’un obstacle. Quant à l’émulation, elle tient ou au respect relatif de soi-même, ou à l’estime de l’opinion, ou à ces deux choses à la fois. Ce n’est donc pas une passion primitive et spéciale, mais la conséquence d’une ou de plusieurs autres passions, ou plutôt vertus sociales, qui ne figurent point dans la liste de Fourier, quoiqu’elles soient primitives. Elles se résolvent dans l’idée du bien et dans le sentiment qui en est la conséquence.

« La composite ou exaltante, n’étant que l’ensemble d’un certain nombre des passions précédentes ou un degré supérieur de chacune d’elles, n’est pas non plus une passion particulière.

« D’où l’on voit que la liste des passions, leur division, leur analyse, n’a pas été faite avec une grande rigueur par Fourier. Qu’en conclurons-nous ? Qu’elle est redondante et incomplète tout à la fois ; que, si l’auteur raisonne conséquemment, sa mécanique des passions sera mal faite, puisqu’elle manquera de certains ressorts et qu’elle en aura d’autres pour le moins inutiles. Et dès lors nous ne pouvons manquer d’avoir des inquiétudes sérieuses sur le jeu de la machine sociale [36]. »

Je remercie M. Tissot d’avoir écrit pour moi cet excellent morceau de dialectique sérielle. Aucune des soi-disant passions distributives de Fourier n’est radicale et objective : la papillonne est une idée ; la cabaliste une contre-épreuve de l’ambition, à moins qu’on ne la prenne pour cet instinct tout bestial de ruse et de duplicité, qui est l’opposé de la candeur et de la franchise ; la composite est un maximum, ou, comme son nom l’indique, une composition de passions. Toutes trois, enfin, semblent plutôt faites pour la justification d’un système, que résulter d’une analyse à priori ; et quand les fouriéristes, embarrassés de cette critique, reculent et se retranchent dans les faits, ils prouvent simplement par là qu’ils ne comprennent pas la question.

III. Il ne sera pas plus difficile de montrer que la passion unitéiste ou pivotale n’est, comme les précédentes, qu’un mot sans réalité. L’unitéisme est-il la synthèse des sous-foyères ? J’ai montré que cette synthèse était inconcevable, partant impossible. Est-ce une passion spéciale, et, comme l’on dit, sui generis ? Alors elle n’est pas à sa place ; spéciale, elle ne peut être unitéiste, elle n’unit rien. Est-ce, comme on paraît le croire, cette espèce d’enthousiasme religieux que produit dans l’âme la contemplation de l’ordre, l’intelligence de l’unité dans la multiplicité ; ou bien est-ce la faculté de synthétiser, d’unifier, de sérier ; ou bien enfin est-ce l’un et l’autre ? Dans le premier cas, l’unitéisme ne diffère pas de la composite ; dans le second, il n’est autre chose que l’entendement lui-même [37] ; dans le troisième, l’unitéisme n’est pas un, il est double.

298. Telle est la critique sommaire de la théorie passionnelle de Fourier. Nous avons montré, à cette occasion, comment telle conception, qui au premier coup d’œil semble ne pouvoir être jugée que par l’expérience, apparaît tout à coup, grâce à la puissance de la méthode sérielle, dans la nudité et la fragilité de l’erreur. Comme, dans la nature, la série est la condition absolue de l’ordre, de la vie, de la beauté ; ainsi, dans la science, la série est la condition suprême de l’intelligible et du vrai. Et comme aucune série régulière ne peut avoir lieu dans les idées qui n’ait sa réalité dans la nature, pareillement encore les erreurs de classification et de série que commet la raison sont autant de dérogations funestes aux lois éternelles de la création et de la Providence.

Toutefois, rendons à Fourier le tribut d’honneur qui lui est dû : cet homme cherchait la théorie sérielle avec des pivots, des ambigus, des accords et des discords, comme Pascal enfant apprenait la géométrie avec des ronds et des barres. Moins heureux que ce grand mathématicien, Fourier a échoué dans son entreprise : peut-être ne lui a-t-il manqué, pour réussir, que cette instruction philosophique sur laquelle il a répandu tant de mépris et de colère.


§ VI. — Avantages d’une dialectique sérielle : tendance des esprits
à la série.


299. Résumons en quelques lignes les faits exposés dans les précédents paragraphes.

La nature est infinie dans la variété de ses ouvrages. Cette fécondité de la puissance créatrice, toujours nouvelle et toujours imprévue, toujours luxuriante et pleine d’harmonie, a été pour l’homme, dès le commencement, une source permanente d’inspiration et d’enthousiasme, en même temps qu’un texte inépuisable de conjectures. À la vue de ces étonnantes merveilles, la pensée humaine, confondue, s’est réfugiée jusqu’au sein de l’Être incréé, principe de vie et grand ordonnateur des mondes : et de cette contemplation primitive naquirent des religions innombrables, aussi variées dans leurs formes que les manifestations du Dieu qu’elles célèbrent. Le premier mot de toute langue, le premier refrain de tout hymne fut le nom de Dieu, Iou, Io, Pæan ; et ce nom sacré, inexplicable, comme un écho répété d’âge en âge, retentit encore au milieu de notre société incrédule : Gloria in altissimis Deo ; Hosanna, Alléluia.

Mais, parmi cette infinie variété de combinaisons et de formes, la raison ne pouvait languir en une éternelle extase, ni s’égarer en de perpétuelles erreurs : le mécanisme qui multiplie autour de nous les circonvolutions du labyrinthe est en même temps le fil conducteur et la clef qui nous aide à en dévoiler les détours. Et comme, pour écrire et calculer les plus effroyables nombres, il nous a suffi d’une simple combinaison de signes, de même, pour nous reconnaître dans cet océan de figures et de types, il nous suffit d’une loi souveraine, la Série.

300. Cette loi suprême gouverne la nature, donne la forme à nos pensées, redresse nos jugements et constitue la science : elle peut être définie : l’intuition synthétique dans la diversité, la totalisation dans la division.

La loi sérielle exclut toute idée de substance et de cause, bien qu’elle en reconnaisse la réalité objective : elle indique un rapport d’égalité, de progression ou de similitude ; non d’influence ou de continuité.

De quelque côté que l’on considère la nature, elle présente une sériation ; de sorte que les choses offrant à nos yeux autant de séries différentes que de points de vue, nous sommes forcés pour nous reconnaître d’en adopter un, sans toutefois donner l’exclusion aux autres, que nous devons au contraire étudier comparativement.

Chaque objet étant sérié selon un mode spécial, chaque science est un mode particulier de sériation, une variante de la loi sérielle.

Cette loi a été entrevue dès le commencement du monde. L’Éternel, nous dit la Genèse, créa les animaux et les plantes chacun selon son genre et son espèce. Mais, toujours occultée en partie, soit par le mysticisme de la foi, soit par les sophismes de la raison, la loi sérielle est aujourd’hui à la veille d’une émersion totale. Toutes les puissances de l’esprit humain convergent dans cette direction.

301. De ces considérations générales passant à l’analyse, nous avons vu que la série se décompose en trois éléments : le point de vue ; la matière ou l’unité, qui n’est bien souvent elle-même que le point de vue ; enfin la raison, ou le rapport des unités.

Le point de vue peut être réel ou fictif : dans le premier cas, la série est naturelle, inhérente à l’objet ; dans le second, elle est une création de notre entendement, qui, tantôt en vue d’une plus pleine jouissance, remanie et transpose les séries d’un objet à l’autre, tantôt pour les besoins du discours, pour les agréments de la poésie et de l’art, crée des genres de convention, des groupes intelligibles, sur lesquels il opère comme sur des séries objectives ; ou bien associe en figures ingénieuses et brillantes des types essentiellement disparates.

Selon la matière et le rapport des unités, la série prend des formes et conséquemment des propriétés diverses, desquelles résulte l’infinie variété de l’univers ; selon la simplicité ou la multiplicité du point de vue, la série forme des agrégats univoques, ou des organismes composés et de vastes systèmes.

Toutes les formes de la création, toutes les combinaisons de la pensée, toutes les inventions de l’industrie viennent donc se résoudre en une formule générale, qui est comme la métaphysique de la nature.

302. Soit que l’on réfute, soit que l’on démontre, l’art du raisonnement consiste à reconnaître si la proposition, prise dans son ensemble, ou comparée à telle autre proposition exprimée ou sous-entendue, forme une série régulière ; si cette série est propre à l’objet en question ou empruntée d’ailleurs ; si le rapport est fidèlement observé entre les parties ou unités sérielles ; si le point de vue ne varie pas. Lorsque ces diverses conditions ont été remplies, la série est exacte, et la proposition est démontrée.

Ainsi raisonner, c’est classer : opération qui comprend deux parties distinctes : 1o l’analyse des termes ; 2o le dégagement de leur rapport. Comme le naturaliste dit : Le bœuf rumine, la chèvre rumine, le mouton, le cerf, le chameau ruminent ; donc ces animaux forment un groupe ou série que j’appelle série des ruminants ; de même le métaphysicien, comparant entre elles des idées dont l’objet est divers, les groupe en genres et en espèces, selon l’identité des rapports et du point de vue.

303. Tout ce qui peut être pensé par l’esprit ou perçu par les sens est nécessairement série.

Les anciens reconnaissaient quatre éléments, l’eau, l’air, la terre et le feu, auxquels ils rapportaient tous les corps organisés et inorganisés. De ces quatre éléments, aucun n’est admis comme tel dans la chimie moderne ; bien plus, lorsqu’à ces éléments décomposés par elle elle a prétendu en substituer de plus simples, en fort grand nombre, et sur cette base nouvelle élever l’édifice d’un système, il s’est trouvé des hommes qui ont révoqué en doute la simplicité des nouveaux éléments et ont expliqué les phénomènes chimiques par toutes sortes d’hypothèses (188).

Les philosophes, qui ramènent toutes les choses visibles et invisibles à trois principes ; les théologiens, qui ont divinisé ces principes ; les logiciens, qui réduisent à dix ou douze les formes élémentaires de la pensée, ressemblent aux anciens et modernes naturalistes. Les catégories de la raison sont tout à la fois des intuitions simples et de hautes généralisations (341 et suiv.) ; elles rentrent les unes dans les autres et s’engendrent réciproquement ; ce sont plutôt des jalons posés par l’esprit à travers le champ de la pensée que des éléments intellectuels ; et qui oserait dire que les trois principes des causalistes, la Matière, la Vie, l’Esprit, et les cinquante-six éléments des chimistes, ne sont pas, comme les catégories d’Aristote et de Kant, de pures spéculations de notre intelligence ? Nous avons fait la nature et la raison semblables à un arbre généalogique, dont le tronc se partage en quelques branches principales, subdivisées à leur tour en rameaux et ramuscules, à l’infini. Nous prenons des abstractions chimiques pour des décompositions : mais, pauvres myopes que nous sommes, nous ne voyons pas que chacune de ces prétendues décompositions devient pour chaque partie séparée une cause qui la rend à son tour décomposable ; que la série et l’unité, la diversité et la synthèse sont la condition essentielle de toute phénoménalité comme de toute perception ; que dans la double sphère de l’objectif et du subjectif, l’être et l’idée est nécessairement composant et composé, un et multiple, élément et série : et parce que notre analyse s’arrête, nous prétendons limiter la nature. Vanité des vanités ! la nature se joue de nos réductions, et notre propre raison se moque de nos catégories. La série se multiplie par la division : pour atteindre l’indécomposable, c’est-à-dire l’indivisible, l’inconditionné, l’être en soi, il faut sortir de la série, sortir du phénomène, et nous élancer jusqu’à Dieu, que nous ne connaissons que par la foi.

304. Quelque sujet qu’on traite, la conclusion est toujours indiquée par la formation de la série ; de sorte que sérier des idées, c’est conclure.

En France, la loi n’accorde le droit d’élection qu’aux censitaires à 200 francs. Tout le monde a répété que cette manière de déterminer la capacité électorale était mauvaise, parce que la cote du contribuable n’a rien de commun avec le patriotisme et les lumières. Kant aurait dit dans son langage qu’on avait mal à propos conclu de la quantité à la qualité, chose aussi peu raisonnable que si l’on avait dit : Celui-là seul sera électeur, qui sera reconnu chaque année apte au service par le conseil de révision.

Mais enfin telle est la loi, loi amenée par cinquante années de remaniements politiques, et à laquelle il ne serait pas difficile de trouver des raisons justificatives, je veux dire de raisonnables excuses. Il faut l’appliquer : il s’agit donc de savoir qui paye. Or cette recherche, si simple au premier coup d’œil, d’après les contrôleurs et receveurs fiscaux, est peut-être de toutes les opérations administratives la plus délicate et la plus difficile.

Et d’abord, sur quoi se prélève l’impôt ? L’impôt se divise en foncier, personnel, mobilier, patente, licence, prestations en nature, etc. ; c’est-à-dire impôt sur les terres, maisons et instruments de travail ; impôt sur les hommes, sur le travail, sur la consommation, sur le produit. Mais cette série de l’impôt est inutile pour l’objet qui nous occupe, car elle est purement verbale, et se réduit en réalité à une seule espèce, l’impôt sur le produit. En effet, le propriétaire, le capitaliste, l’industriel, le débitant, le consommateur payent leur contribution foncière sur leur revenu, leur personnelle sur leur revenu, leurs patente, licence, centimes additionnels, etc., etc., sur leur revenu. S’ils entamaient leur principal, ils se ruineraient ; s’ils retranchaient sur leur nécessaire comme le pauvre peuple à qui l’impôt indirect arrache le morceau de la bouche, ils périraient de faim. C’est donc en définitive sur le produit que se perçoivent les impôts : la conséquence nécessaire est que les producteurs sont les vrais contribuables.

Maintenant qui est-ce qui produit, qui est-ce qui travaille ? Je ne veux point ici réchauffer l’inquiétante distinction des producteurs et des improductifs : la matière est épuisée, et ne peut que déplaire là où les faits accomplis ont force de loi. J’admets que le propriétaire, le rentier et le capitaliste produisent réellement par le prêt de leurs capitaux ; que tel qui ne fait que consommer, produit encore : du moins m’accordera-t-on en revanche qu’ils ne produisent pas seuls ; et si l’on évalue leur participation au produit d’après le taux ordinaire des redevances, locations et fermages, on trouvera que la part du propriétaire dans la production ne dépasse guère le vingtième du produit. Ainsi, que l’impôt soit acquitté par la main des propriétaires ou par celle des emprunteurs et fermiers, quelle que soit, en un mot, la personne qui verse les espèces, peu importe : les travailleurs non-propriétaires supportent à eux seuls les dix-neuf vingtièmes des contributions. — Ils devraient, d’après la loi, nommer 19 députés sur 20.

La démonstration que je viens d’esquisser repose sur deux séries consécutives : 1o réduction de toutes les variétés d’impôt à une espèce, l’impôt sur la production ; 2o évaluation du produit de chaque contribuable d’après son salaire ou revenu, et détermination de la capacité électorale d’après le produit. Ici nous avons opéré seulement sur deux classes de citoyens ; le difficile serait d’appliquer l’opération aux individus. C’est alors que se présenteraient en foule les questions les plus épineuses : la répartition des salaires ; la solidarité du travail, l’appréciation du talent ; le droit de l’apprenti, de l’ouvrier, du maître ; enfin la comparaison des spécialités industrielles, et la proportion de leurs représentants. Il faudrait constater si, par les désordres de la concurrence, les inégalités de l’offre et de la demande, l’indiscipline des ateliers, la faveur, le monopole et le privilége, nul n’est privé ou ne jouit illicitement du droit de vote ; si les producteurs étant tous solidaires ne doivent pas être considérés comme virtuellement associés ; si, par conséquent, ils ne doivent pas obtenir tous une part d’influence dans l’expression de la volonté générale.

La conséquence d’un pareil travail serait infailliblement la suivante : par cela seul qu’on déterminerait au moyen de l’analyse les individualités industrielles composant la série des producteurs payant l’impôt, comme cette série embrasserait l’universalité des travailleurs, on conclurait forcément à l’universalisation des droits électoraux, et probablement à un système d’élection à double degré, avec mandat et indemnité : toutes choses que la loi actuelle a précisément pour objet d’éviter.

Donc, je le répète, sérier, c’est conclure ; former un genre avec des espèces, c’est conclure : car, qui dit conclusion dit formule générale, genre ou série.

305. Puisque former une série ou formuler une conclusion est une opération identique, la méthode sérielle est à l’abri des inconvénients de l’induction et du syllogisme. En effet, dans ces deux espèces d’arguments, l’esprit va du connu à l’inconnu en abandonnant son point de départ, et se lançant dans le vide ; dans la série, au contraire, il glisse d’un terme à l’autre sur le fil non interrompu de l’identité ; puis, joignant les extrémités de la chaîne, embrasse tous les cas particuliers sous un même horizon. Or c’est cet horizon qui exprime la totalité sérielle : tout ce qui le dépasse est étranger à la série ; par conséquent la conclusion, n’étant que la formule synthétique de cette série, est démontrée par le fait même de l’analyse. Conclure hors de l’horizon sériel serait méconnaître la théorie, et se contredire dans les termes.

Si, par exemple, de la démonstration qui précède, et par laquelle nous avons fait voir qu’aux termes de la loi qui nous régit tout travailleur doit être électeur ; si, dis-je, on introduisait que tout électeur est éligible, on ferait un paralogisme, parce que rien ne prouve encore que les conditions électorales soient les mêmes que les conditions d’éligibilité [38].

306. La dialectique sérielle est, comme l’arithmétique et la géométrie, exacte, rigoureuse, infaillible dans sa marche ; mais aussi, comme ces dernières, elle ne garantit pas nécessairement le succès dans l’application.

On conçoit, en effet, que dans un problème de mathématiques une donnée ait été omise, ou bien que les termes de la question proposée ne traduisent pas fidèlement le problème à résoudre : dans l’un et l’autre cas, l’opération pourra être irréprochable, sans que pour cela le succès qu’on espère de l’application puisse être obtenu. Les chiffres n’auront pas failli, mais bien l’énoncé du problème.

Il en est de même du raisonnement sérié : il répond avec justesse et précision aux questions qui lui sont adressées ; mais il ne préjuge pas l’utilité même et la compétence des questions. Ainsi, il est indubitable qu’en prenant pour condition du droit électoral un quantum quelconque de contribution l’on arrivera au suffrage universel ; mais cela ne prouve pas que le suffrage universel soit toujours chose utile et opportune. Il est d’autres considérations sociales, qui toutes se résolvent dans celle du progrès, et dont il est nécessaire ici de tenir compte : et je regarde, quant à moi, comme des ennemis de la liberté, ou tout au moins comme des imprudents, ceux qui demandent l’application immédiate de cet aphorisme politique : Tout citoyen est électeur, et tout électeur est éligible [39].

La métaphysique, ne craignons pas de le redire, n’est point une méthode d’invention ; elle n’enseigne pas à découvrir le vrai point de vue des questions (248 et suiv., 253), à fixer de plain-saut la position d’un problème. Mais qu’on lui soumette une hypothèse, et, en construisant la série supérieure dont cette hypothèse fait partie comme unité, elle saura promptement reconnaître si elle satisfait à toutes les propositions collatérales ; et c’est en quoi la métaphysique surpasse les mathématiques, forcées de recourir à elle pour le même objet. Ainsi, pour revenir à notre loi électorale, après avoir prouvé que le suffrage universel en est la conséquence, la dialectique sérielle démontrerait bientôt, par l’analyse et par les faits, que l’extension des droits politiques ne résout pas le problème de l’organisation ; qu’elle en est le corollaire plutôt que le principe ou le moyen ; que, par conséquent, vouloir arriver par la première à la seconde, au lieu de les faire marcher de front, c’est supposer entre elles une filiation qui n’existe pas, c’est raisonner en philosophe.

307. Les anciens logiciens comparaient le syllogisme double, ou dilemme, à un glaive à deux tranchants : cette image serait faible pour donner une idée de la méthode sérielle, soit dans la réfutation, soit dans la preuve. C’est comme une machine cylindrique, écrasant et broyant les sophismes par milliers ; c’est le char de feu d’Ézéchiel, éclairant au loin sa route et roulant sans s’arrêter ni reculer jamais.

308. On a vu avec quelle facilité la méthode sérielle découvre à priori le vice de certaines théories auxquelles le syllogisme ne peut atteindre, et qui semblent défier le sens commun et l’expérience. Elle n’est pas moins puissante pour anéantir l’autorité de certains faits longtemps admis comme légitimes par la conscience humaine, ou du moins regardés comme nécessaires dans la pratique des nations.

Faits anté-normaux et anormaux. — Dans le développement de la civilisation, et la constitution lente et progressive des sociétés, il se passe une multitude de faits, soit de préparation et de transition, soit de subversion et d’antagonisme, témoignages éclatants des efforts de la nature créatrice, mais qui tous ne peuvent servir que d’une manière négative à la démonstration de l’ordre.

De ce nombre sont, comme faits préparatoires ou anté-normaux, c’est-à-dire antérieurs à l’ordre, la religion et la philosophie, la royauté et la démocratie ; — comme faits anormaux ou de subversion, le despotisme, l’esclavage, l’inégalité des conditions, la guerre ; et, comme conséquences du désordre, les institutions soit répressives, cours pénales, prisons, échafauds ; soit palliatives, hôpitaux, ateliers de charité, aumône.

Or, la méthode sérielle prouve à priori, d’une manière invincible, que tous ces faits doivent tôt ou tard s’annihiler ou du moins s’affaiblir indéfiniment.

L’axiome métaphysique sur lequel elle se fonde est celui-ci : Cela seul est durable, vivace, utile et beau, qui est sérié ; cela seul est d’institution naturelle et permanente, qui a son ordination en soi, cujus lex in ipso est ; ou, comme disait Montesquieu, dont les lois résultent de ses propriétés essentielles.

309. Faits anté-normaux. Parlerai-je de la religion ? La religion n’est point ordonnée en elle-même, ni pour le dogme, ni pour le culte, ni pour la discipline, ni pour le gouvernement. Le christianisme, par exemple, a déduit sa trinité divine de la trinité cosmique ; son dogme de l’incarnation est une réminiscence panthéiste ; son gouvernement une imitation de la hiérarchie civile et militaire des Romains ; ses fêtes, par une coïncidence singulière, sont distribuées selon le cours du soleil et les positions des astres ; son histoire appuyée sur des témoignages humains. Essaye-t-il de se prouver, il raisonne comme la philosophie.

En toute chose la religion, institution soi-disant divine, copie la science humaine ; et, pour se mettre d’accord avec la raison, elle demande, au nom de la raison, la soumission de la raison.

Mais la religion est sentiment, foi, amour, admiration spontanée, obéissance aveugle : elle est le commencement de la science, initium sapientiœ timor Domini, le point de départ de la réflexion et de la liberté : c’est le fait le plus ancien, le plus universel, et, dans son principe, le plus indestructible de notre espèce.

Par ces motifs, la religion n’est point un fait de subversion, mais un fait précurseur de l’ordre ; fait qui, par conséquent, expire dans l’établissement de l’ordre.

Nous verrons au chapitre V comment il convient de procéder à l’abolition ou plutôt à la transformation de ce fait.

Je ne reviendrai point sur la philosophie : il est suffisamment démontré, ce me semble, que, comme investigation générale du vrai, la philosophie n’a en soi ni distribution, ni méthode, ni spécialité, par conséquent, pas de réalité. Et quand, selon les expressions de Jouffroy, elle cherche à déterminer son objet, sa circonscription, sa méthode ; quand, enfin, elle veut se faire science ou norme, elle avoue que jusque-là elle n’a été rien, et qu’en se spécialisant elle s’abdique elle-même.

Quant à la royauté et à la démocratie, considérées dans leur idée pure, nous en parlerons en leur lieu.

310. Faits anormaux. Les faits anormaux se distinguent des anté-normaux, en ce qu’ils n’ont pas leur raison dans le développement régulier de l’être, mais dans l’antagonisme de ses puissances, et qu’au lieu de se métamorphoser comme ceux-ci, en se régularisant, ils disparaissent tout à fait.

Je prends pour exemple l’esclavage. L’esclavage est un fait subversif, parce que, d’une part, son principe est dans la violence, non dans le droit, c’est-à-dire contraire à l’ordre ; de l’autre, parce que, de deux choses l’une : ou il n’est pas organisé, c’est-à-dire il y a absence de série dans cet état ; ou, s’il est organisé, il ne peut l’être que sur le modèle d’une société libre.

Partout où, comme chez les Romains, les esclaves sont entassés pêle-mêle dans une étable, conduits au travail comme des bêtes de somme, nourris sans salaire, accouplés au caprice du maître, frappés, tués, jetés à la voirie comme des charognes, l’esclavage n’est pas organisé : c’est un assassinat.

Au contraire, accordez-vous à l’esclave un petit pécule ; le soumettez-vous à la loi du mariage ; lui donnez-vous des principes de morale et de droit ? Alors vous effacez en lui le signe de l’esclave ; vous créez cette brute à votre image ; vous fondez une société nouvelle dans la vôtre ; et plus vous mettez d’ordre dans votre chenil humain, plus vous le rapprochez de votre foyer. Ordre et servitude, termes contradictoires, dont le premier absorbera tôt ou tard le second.

La même chose s’observe dans le despotisme. Ou le despote est absolu, c’est-à-dire que l’État est sans lois fixes, que tout y marche au gré de la volonté changeante et journalière du maître, et c’est le désordre et la confusion ; — ou bien le despote fait des règlements et ordonnances, institue des coutumes, divise son autorité, en d’autres termes, imite la constitution des États libres. Mais dès lors que le despote statue et légifère, il est obligé de s’accorder avec lui-même, puis d’être raisonnable, puis d’être juste ; plus ces qualités lui viennent, plus il perd son caractère de despote ; et si quelque jour sa volonté toute-puissante, subitement éclairée, décrétait dans son arbitraire la constitution régulière de la société, le despotisme aurait enfanté l’égalité et la liberté, le despotisme périrait par l’ordre. Ceci, du reste, est l’histoire de tous les gouvernements.

Nous parlerons de la guerre, autre fait anormal, en traitant du métier de soldat.

311. Les faits que nous venons de rappeler ont tous été regardés jadis comme nécessaires, légitimes, conformes à l’ordre institué par la Providence : l’expérience et le progrès du temps ont changé sur ce point l’opinion des peuples. Mais on n’accorde pas de même l’anomalie de cet autre fait : l’inégalité des conditions parmi les hommes. Or, avant d’aborder cette question sous le point de vue économique, on me saura gré, peut-être, de l’apprécier au point de vue transcendental de la théorie sérielle.

L’argument ordinaire des partisans de l’inégalité est celui-ci :

Tout est inégal dans la nature : les animaux et les plantes, la force, la taille, la beauté ; la hauteur des montagnes, la grandeur des rivières, la longueur des jours, l’intensité de la chaleur, etc.

Entre les hommes, il y a inégalité physique, morale, intellectuelle ; inégalité de travail, inégalité de talent, inégalité de dévouement.

Donc il est nécessaire qu’il y ait inégalité de conditions.

Ce raisonnement est d’autant plus spécieux qu’il a toute l’apparence d’une série, et, qui plus est, d’une série embrassant l’universalité des choses. On va voir quelle est la faiblesse, j’ai presque dit le ridicule, de cet ambitieux sophisme.

D’abord, les faits qu’on accumule en faveur de cette prétendue loi d’inégalité ne forment point entre eux une série ; ils ne sont pas gouvernés par une loi commune ; c’est une suite d’analogies. Or, nous savons que la ressemblance de deux séries dont le sujet est divers n’est point un argument de l’identité de la loi qui les gouverne, et suppose même diversité de principe. Où est ici, par exemple, la raison sérielle qui unit les propriétés chimiques et physiologiques des corps, le cours des astres, les formes organiques, l’intelligence, le talent et la beauté, avec la condition sociale de l’homme ?…

À mon tour, si je raisonnais ainsi : Chez l’homme et chez tous les êtres vivants, les yeux sont égaux, les oreilles égales, les pieds, les mains, les poumons égaux ; les intervalles du pouls égaux : du moins, la tendance naturelle, l’idéal, la loi de la beauté, est dans l’égalité parfaite des parties doubles. Dans la nature, les fluides tendent à l’équilibre, et les liquides au niveau ; le magnétisme présente deux pôles égaux ; l’électricité a deux faces toujours en équilibre ; la lumière et les corps élastiques font leur angle de réflexion égal à leur angle d’incidence ; les oscillations du pendule sont isochrones ; deux horloges en communication sur une tige de bois ou de métal se mettent bientôt à l’unisson ; dans la plupart des séries, les unités sont en rapport d’égalité ou d’équivalence ; la raison ne procède que par identité ou équation ; enfin, l’égalité devant la loi forme la base de notre droit public : qui peut dire que cette égalité ne s’étendra pas jusqu’aux fonctions sociales, d’abord ; puis, dans chaque fonction, jusqu’aux hommes ? Qui sait si les unités de la série industrielle (les travailleurs), par une combinaison qui leur est propre, ne se balancent pas l’une l’autre, de manière que les conditions des individus soient égales ? Si, dis-je, j’invoquais toutes ces analogies, qu’aurait-on à répondre ? que l’analogie ne prouve rien ? J’en tombe d’accord : aussi je répudie cette preuve.

312. Dans mes mémoires sur la propriété, j’ai fait voir que l’inégalité des conditions était contraire aux idées de société, fraternité, grande famille, que l’on invoque aujourd’hui comme principe de la réforme future : j’ai montré de plus que, dans la pratique l’inégalité de répartition était mathématiquement impossible. Par le premier argument, je mettais le fait en contradiction avec la tendance ; par le second, je faisais ressortir la qualité subversive, anormale, partant non durable de ce fait. Mais, dans l’un ni dans l’autre cas, je ne saisissais le fait dans sa cause, et n’en démontrais à priori l’illégitimité.

312. On dit : Les éléments de la condition humaine sont le travail, le talent, l’intelligence ; or les capacités individuelles sont inégales ; donc il est dans l’ordre que les conditions le soient aussi.

Le fait énoncé dans ce syllogisme est indubitable : l’inégalité des conditions est l’expression de l’inégalité des capacités. Peu importe que, dans le détail, cette règle souffre une foule d’exceptions ; que la fortune ne soit pas toujours en raison du talent, et que souvent le génie honore l’indigence : il s’agit moins ici de la valeur respective des riches et des pauvres dans un moment donné, que de la signification sociale et de la cause primitive du fait. C’est donc la capacité humaine qu’il faut soumettre à l’analyse, si l’on veut pénétrer la raison de cette antinomie flagrante, savoir, d’une part, la tendance à l’égalité, et l’impossibilité mathématique d’une répartition inégale ; de l’autre, une cause naturelle et irrésistible d’inégalité.

314. J’écrivais, en juin 1842, au journal la Phalange, en réponse à quelques articles dirigés contre la doctrine de l’égalité :

« Si l’école sociétaire pense sérieusement, comme elle l’a maintes fois exprimé, que l’inégalité des capacités soit essentielle à sa théorie, qu’une lice soit ouverte dans la Phalange… Vous démontrerez, par une analyse approfondie des facultés et des lois de l’esprit humain, que l’inégalité des capacités entre les hommes est nécessaire et permanente ; vous expliquerez la cause originelle de cette inégalité ; vous en assignerez les extrêmes limites ; vous en formulerez les lois et en calculerez les proportions et les rapports. Car ce n’est rien que d’énoncer un fait : les philosophes, les moralistes, les hommes d’État et les vieilles femmes, tout le monde s’accorde à dire qu’aujourd’hui, du moins, les individus ne se valaient pas l’un l’autre en talent et en capacité. Mais ce fait brut n’apprend rien : il faut en étudier les causes et les lois, si l’on veut qu’il prenne rang dans la science.

« De mon côté, je ferai voir, par une dialectique dont la certitude sera éprouvée, que le fait d’inégalité intellectuelle entre les individus est purement accidentel et transitoire ; que la tendance de la société est à l’égalité des intelligences, comme au nivellement des conditions ; que l’équivalence des talents et capacités est la norme de la raison collective dont nous ne sommes tous que des manifestations ; je développerai les causes de cette inégalité passagère qui tourmente tant de nobles cœurs ; j’exposerai sa raison d’être et sa marche décroissante ; enfin je donnerai la mesure de comparaison des capacités, et, si j’ose ainsi dire, le noomètre de l’espèce humaine. »

Les rédacteurs de la Phalange, prenant sans doute ce défi pour une bravade, ne crurent pas devoir y répondre. Je n’entrerai pas aujourd’hui dans les détails qu’une semblable discussion exige : cela me mènerait trop loin. Je me contenterai de présenter le sommaire de la thèse, laissant à l’école sociétaire, en réparation de ses préjugés aristocratiques, l’honneur du développement,

315. Si le lecteur a présent à la mémoire tout ce que nous avons exposé jusqu’ici touchant la religion, la philosophie, le progrès des sciences, l’émergence de la théorie sérielle, et la création d’une méthode transcendentale de la connaissance, le fait d’inégalité entre les capacités doit lui apparaître, dans la civilisation, comme une anomalie, et, en soi-même, comme une impossibilité.

L’activité, ou la faculté productrice de l’homme, se compose de deux éléments : 1o l’aptitude ou spécialité instinctive ; — 2o l’intelligence.

L’aptitude est donnée par le tempérament, les premières impressions, l’éducation, les habitudes ; l’intelligence se développe en trois périodes successives ; l’aperception spontanée, la réflexion, la connaissance méthodique ou la science.

Toutes les aptitudes, étant données par la nature, sont également estimables, également bonnes ; seulement elles peuvent être corrigées ou diminuées, transformées, fortifiées, exaltées, créées même, par la génération, le régime, la discipline ; en un mot, par toutes les circonstances du milieu où se développe l’individu, mais surtout par la méthode, que l’on peut ici définir : l’éducation de l’intelligence. Les modifications auxquelles l’homme soumet les animaux et les plantes, cette action merveilleuse qu’il exerce sur les êtres vivants, sont l’image et l’analogue de celles qu’il peut exercer sur lui-même. Le temps viendra où la production des spécialités, aujourd’hui abandonnée au hasard, sera réglée par l’infaillible compas de la science…

L’intelligence, qu’on appelle aussi la raison, est une, identique, égale à elle-même dans tous les hommes, et pure, c’est-à-dire indépendante des temps, des lieux, des tempéraments, des préjugés. Mais elle reçoit sa direction, et pour ainsi dire sa physionomie (sa différenciation), de l’aptitude, spécialité instinctive et naturelle. La raison, quant à la matière et à la forme de la connaissance, est impersonnelle et objective ; d’où il suit que, relativement à un même objet, elle n’est susceptible ni de plus ni de moins : elle est la même ou elle n’est pas.

Or, la loi du développement artistique et industriel est d’élever sans cesse le travail à l’idée pure : en d’autres termes, de le faire passer de la pratique spontanée (plus ou moins heureuse) à la science. En sorte que le terme du progrès, dans la sphère de l’activité humaine, est l’équation entre le talent ou l’aptitude, et l’intelligence.

316. C’est ce que Fourier sentait profondément lorsqu’il écrivait ces lignes : « En 1788, des Académies mettaient au concours la question suivante : Le génie est-il au-dessus des règles ? Doute injurieux au génie : il ne demande pas de prérogatives anarchiques ; il ne veut que s’affranchir des entraves du préjugé, sans pour cela s’écarter des voies de vérité certaines, des sciences physiques et mathématiques. »

Si tout est soumis à des règles, quelle peut être, dans une créature intelligente, la part de l’instinct, ou, comme nous disons, du talent ? Le génie n’est plus qu’une anticipation de la méthode, une expression servant à désigner dans l’homme le vif pressentiment de la règle, et le besoin de s’y soumettre. L’apogée du génie consiste dans cette vue intime de la loi : au delà il devient science, et une nouvelle vie commence pour l’individu. Tant que cette transformation n’a pas eu lieu, tant que la loi n’est pas pleinement révélée, le génie, roi de la pensée, plane sur le vulgaire qui l’admire et ne peut l’atteindre, parce qu’il ne peut le comprendre. C’est ainsi que nous admirons les grandes personnifications de la réflexion et de la spontanéité : Platon, Aristote, Spinosa, Kant, Fourier. Que voulaient-ils ? Où allaient-ils ? Quel Dieu, les inspirant, leur dictait de si étonnantes idées ? Nous n’en savons rien : ces hommes étaient pour nous des prodiges, des mystères. Mais à présent que la théorie sérielle, inaugurée, nous a découvert les lois et les aspirations secrètes de l’esprit humain, les conditions de la beauté et de la certitude, nous pouvons, enfants que nous étions hier, suivre à la course ces géants, et, par une illumination soudaine, nous nous trouvons leurs égaux.

Dans l’ordre scientifique, les méthodes ; dans l’industrie, les procédés techniques ; dans l’éducation, la discipline ; partout des divisions et des séries : voilà ce qui élève sans cesse le bas-fond des sociétés au niveau des plus belles intelligences, et amène peu à peu, non l’identité, mais l’équivalence des capacités.

317. Posons donc comme corollaires de la théorie sérielle les propositions suivantes :

Dans toute société inorganique ou simpliste, sous le règne de la spontanéité religieuse et de l’hallucination philosophique, l’homme n’ayant atteint nulle part son entier développement ; la science n’étant pas faite ou n’existant que par parties ; le travail s’effectuant sans division : le champ de l’activité humaine est nécessairement restreint ; les capacités, ignorantes, peu ou point différenciées, mal distribuées, sont inégales.

À mesure que la science s’élève, que le travail se divise, que l’industrie prend son essor, le nombre des capacités devient proportionnellement plus grand ; et ce progrès, tout empirique, se manifeste par l’établissement des aristocraties.

Le travail d’initiation dans la science étant incomparablement plus facile que celui de découverte, et les conditions de progrès ultérieurs se multipliant à chaque progrès accompli, la marche des intelligences ordinaires est plus rapide dans sa continuité, que le vol toujours plus embarrassé des intelligences d’élite.

Enfin, la somme des idées augmentant toujours, on supplée, d’abord par des résumés et des notions générales, puis par une théorie des lois mêmes de l’art et de la raison, à l’impossibilité de tout apprendre ; et la totalité de la connaissance se divise pour chacun en deux parties : l’une qui constitue le fonds commun par lequel l’individu est en rapport avec la société ; l’autre, qui se compose d’idées particulières et plus approfondies dont l’objet forme sa spécialité.

Puis donc que le progrès de la civilisation se résout essentiellement dans la perfection des méthodes et des instruments de travail, dans la réalisation facile et précise des idées par les organes ; en un mot, dans la soumission complète de la nature à la raison ; et puisque la raison est identique dans tous les hommes, il s’ensuit que les membres divers d’une société sont autant d’organes spéciaux de facultés équivalentes de la raison universelle (ch. IV, § iii).

318. Et il ne sert à rien de dire qu’en résolvant ainsi toutes les facultés humaines dans l’exercice régulier d’une raison servie par des organes, il pourrait encore se rencontrer des inégalités d’érudition et de mémoire : car la supériorité d’un individu sur ses semblables dépend moins de la quantité de ses connaissances que de l’usage qu’il sait en faire, en style d’école, de la puissance synthétique de son intuition.

Or la théorie sérielle non-seulement nous prépare à l’invention et à la synthèse, et tend par conséquent à égaliser dans tous la faculté créatrice ; mais elle nous apprend encore à considérer un même objet sous des points de vue d’une fécondité inépuisable, en sorte que l’intelligence peut toujours gagner en profondeur ce qu’elle perd en étendue. Et si l’on objecte qu’en certains sujets toutes les facultés semblent dépasser la mesure commune, ce qui, à égalité de travail, doit entretenir entre ces sujets et les autres une inégalité perpétuelle, je répondrai que ce qui est vrai dans un temps ne l’est plus dans un autre, parce que c’est un attribut de la raison d’être limitée par ses propres lois. D’un côté, l’attention est une, non discursive ; la compréhension successive, non simultanée ; de l’autre, la loi sérielle, qui par les méthodes donne une si forte impulsion à la masse des esprits, arrête, par une spécialisation de plus en plus étroite, l’intelligence prête à s’envoler dans la sphère de l’universel et de l’absolu ; tout cela combiné fait que le plus puissant génie a toujours moins de ressources pour s’élever dans une spécialité que, bon gré mal gré, il est forcé de choisir, que les capacités inférieures, chacune dans la sphère qui lui est propre, n’en ont pour l’atteindre.

319. En résumé, l’inégalité des capacités, quand elle n’a pas pour cause les vices de constitution, les mutilations ou la misère, résulte de l’ignorance générale, de l’insuffisance des méthodes, de la nullité ou de la fausseté de l’éducation, de la divergence de l’intuition par défaut de série ; d’où naissent l’éparpillement et la confusion des idées. Or tous ces faits, producteurs d’inégalité, sont essentiellement anormaux [40] : donc l’inégalité des capacités est anormale.

Au contraire, toutes les grandes découvertes ont eu pour objet des séries, et pour moyen des procédés de sériation ; toutes les grandes intelligences ont été éminemment synthétiques : leurs travaux, marqués au coin de la loi sérielle, ont été le levier du perfectionnement social. C’est par la faculté de classification, de sériation et de synthèse, que notre race élève son noble front au-dessus de toutes les autres, et qu’elle finira par demeurer seule maîtresse et usufruitière du globe. Car toute individualité incapable de s’ordonner par la science et la raison, dans une société savante et raisonneuse, est condamnée à servir ou à périr : elle est anormale.

Or la série est la loi du progrès, comme la forme de la raison et de la nature ; la série est ce dont l’intelligence s’empare avec le plus d’amour et de facilité ; la série donne des forces à la faiblesse en même temps qu’elle impose des entraves au génie : j’en conclus que la tendance sociale est à l’équivalence des capacités.

Mais les capacités seront-elles jamais parfaitement égales ? Demandons plutôt si les passions ne commettront plus d’écart ; si les machines ne causeront jamais d’accident ; s’il ne naîtra plus de phthisiques ; si tous les hommes ressembleront à l’Apollon, et les femmes à la Vénus. Je dis donc, et je puis le dire sans danger pour la liberté, que cette égalité absolue est peu probable : il suffit, pour notre gouverne, qu’elle soit démontrée comme la norme et la condition de la société. L’infirmité physique, morale et intellectuelle, comme une lèpre hideuse, est aujourd’hui le mal du plus grand nombre ; elle doit progressivement être guérie, et réduite à une minorité toujours décroissante : tel est le principe de l’égalité civile. La charité nous est commandée envers les incurables : tel est le précepte de la fraternité universelle.

Nous verrons plus tard, en cherchant les conditions du travail, quelle peut être la mesure de comparaison des capacités.

320. Prouver la vérité d’une proposition en allant du connu à l’inconnu ; réfuter un sophisme ; déterminer la valeur d’une hypothèse sans attendre l’expérience ; démontrer l’anomalie d’un fait, et par conséquent réduire son autorité à rien : c’est toujours la même opération ; c’est constater, par la construction des idées, la présence ou l’absence de la série, en un mot, c’est former des genres et des espèces. Voilà la raison de cette singulière puissance d’à priori que l’on ne saurait s’empêcher d’admirer dans la dialectique sérielle, et qui l’élève si fort au-dessus de l’ancienne logique ; voilà ce qui fait de la méthode transcendentale, dont nous avons exposé les éléments, un critérium de la vérité indépendant des faits eux-mêmes, une règle qui nous affranchit des démonstrations si coûteuses et souvent si funestes de l’expérience, comme les mathématiques nous préservent de toute tentative impliquant une violation de leurs lois.

Je m’étais proposé d’abord de montrer dans ce paragraphe comment, en matière législative, la théorie sérielle apprend à découvrir des principes absolus, d’une application toujours facile, toujours exacte, et dont les conséquences, si loin qu’on les pousse, ne s’écartent jamais de la raison et de l’équité : avantage que la jurisprudence ancienne et moderne regarde comme impossible d’atteindre, puisqu’elle a fait de la proposition contraire une de ses plus sages maximes. Tant la philosophie du droit manque de principes et de méthode ! Mais le temps me presse ; déjà j’ai dépassé les bornes que je m’étais assignées : d’ailleurs, cette opération rentre dans les précédentes, et plus tard, exécutée avec l’étendue qu’elle demande, elle se présentera avec plus d’avantage.

321. Puisque l’espace, le temps, le nombre, le mouvement, la force, la vie, etc., éléments primordiaux de toutes les séries naturelles, ne sont pas des négations, des limitations l’un de l’autre ; qu’au contraire ces éléments de la création se supposent réciproquement, se servent de principe, de mesure et de terme, souvent s’expliquent et se traduisent tour à tour ; il est impossible que la nature, dans l’infinie variété de ses combinaisons, se contredise ; que ses lois se heurtent, qu’une série soit la négation d’une autre série. Au contraire, un même problème pourra être comme le point de jonction de deux ordres sériels différents ; pourra même, lorsqu’il se trouvera inaccessible à la science dans la série qui lui est propre, être prouvé indirectement comme postulé d’une autre série.

Toutes les races humaines sortent-elles d’un même couple, comme on l’a cru longtemps d’après une fausse interprétation de la Genèse ? La preuve directe serait une généalogie authentique de tous les peuples depuis la création, ou bien une démonstration physiologique de la distinction absolue des races. Or, sur une pareille question, la science des Ussérius et des d’Hozier est muette ; la physiologie et l’embryogénie ne présentent guère, soit pour l’affirmative, soit pour la négative, que des probabilités à peu près égales. Cependant il faut que le problème soit résolu ; et tôt ou tard, la comparaison des langues, la psychologie, l’éthique, l’esthétique elle-même, répondront infailliblement Oui ou Non [41].

Moïse, Jésus-Christ, les apôtres, ont-ils eu des communications surnaturelles et opéré des miracles ? La preuve historique ou testimoniale, la première de toutes, manque ; du moins elle ne réunit pas les conditions de crédibilité qu’exigerait une commission d’enquête ; d’un autre côté, comment nier et déclarer impossible ce qui sort du domaine de l’expérience ? Or l’histoire comparée des religions, la connaissance des lois de la nature et de la marche de l’esprit humain ont fait justice de cette opinion.

L’homme a-t-il inventé son langage ou bien l’a-t-il reçu tout formé par inspiration divine ? La psychologie, par l’organe de Condillac et de M. de Bonald, s’est prononcée tour à tour pour les deux hypothèses ; puis, par l’organe de Rousseau, elle s’est déclarée en ce point sceptique.

Or l’analyse comparée des langues montre que la parole est un instinct de notre espèce, postérieurement développé et cultivé par la réflexion ; que l’homme parle comme il chante, comme il danse, comme il se forme en sociétés ; que les formes ingénieuses des langues primitives s’expliquent de la même manière que les produits, quelquefois étonnants, de l’art primitif, c’est-à-dire par la puissance créatrice de la spontanéité et de l’instinct ; et que la formule dubitative de Rousseau : « Si la pensée est nécessaire pour expliquer la parole, la parole ne l’est pas moins pour expliquer la pensée, » revient tout à fait à dire : Si la marche est nécessaire pour expliquer la danse, la danse ne l’est pas moins pour expliquer la marche. — En effet, où la spontanéité seule opère, il est absurde de chercher du raisonnement.

La propriété qu’ont les différents ordres sériels de s’éclairer les uns les autres sera fréquemment rappelée dans la suite de cet ouvrage ; elle nous servira à montrer que, si toute vérité n’a qu’une preuve, elle peut invoquer plusieurs témoignages. En attendant, nous déduirons de ce qui précède cet aphorisme métaphysique, dont, pressé par le temps, je laisse au lecteur le soin de chercher, les applications, et de déterminer la portée :

Le postulé immédiat d’une série est vrai comme cette série, car il forme avec elle série.

322. Tel est l’exposé sommaire, et sans doute bien imparfait encore, de la Loi sérielle. C’est en ce moment que j’éprouve le besoin de renouveler l’aveu de mon insuffisance, non pour infirmer la certitude générale de mes propositions : grâce au ciel, cette certitude est, à mes yeux, inébranlable ; mais afin d’appeler l’attention des hommes spéciaux et des métaphysiciens sur cette grande loi de la nature, vers laquelle convergent toutes les intelligences. Je n’ignorais pas, en commençant cet écrit, combien peu je devais compter, pour donner une théorie même élémentaire de la loi sérielle, et sur la variété d’une érudition qui me manque, et sur la profondeur d’études que je n’ai pas faites, et sur une habitude des formules scientifiques que je n’ai point acquise. Comme tout le monde aujourd’hui, j’ai bien plus la routine, ou si l’on veut l’instinct de la série, que je n’en possède les secrets. Mais, engagé par mes précédents mémoires, et contraint, en quelque sorte, par l’impatience des personnes qui m’ont fait l’honneur de les lire, je devais, avant de poursuivre mon œuvre de socialiste, faire connaître, qu’on me pardonne l’expression, ma philosophie. Que ceux-là, maintenant, dont le savoir dans les mille spécialités de la connaissance surpasse de si haut ma médiocrité donnent l’accroissement à ce germe, conçu d’une vue générale et superficielle des choses. Ce qui me reviendra dans cette vaste entreprise de rénovation intellectuelle (et puissé-je n’être point déçu dans mon humble espérance !) sera d’avoir saisi le caractère spécifique du génie et la forme de toute pensée créatrice, moi que la nature dota seulement d’une mobile curiosité, et qui fus par la fortune déshérité de science…

323. Le siècle attend une lumière nouvelle. L’ancienne logique ne paraît plus guère que dans ces cours appelés de théologie et philosophie ; dans ces gymnases d’avocats décorés du nom de tribunaux, et dans quelques feuilles arriérées. L’immense majorité des écrivains raisonne par généralisations, classifications, analogies, mots qui, dans la langue usuelle, signifient presque toujours série. Ce serait un beau travail, de montrer dans les publications les plus éminentes de l’époque le progrès de la loi sérielle ; de montrer, dis-je, que nos philosophes fameux, nos grands publicistes, de même que nos savants les plus illustres, sont tous, dans la partie la plus admirée de leurs écrits, dans celles de leurs idées qui, par l’adhésion populaire, sont devenues autant d’aphorismes, des faiseurs de séries. Je regrette d’autant plus de ne pouvoir ici me livrer à cette étude, qu’elle me fournirait l’occasion précieuse, et sûrement très-profitable pour moi, de relever en une foule d’écrits ce qui fait le plus d’honneur au talent de leurs auteurs : mais, après avoir tant critiqué, trop critiqué peut-être, il faut encore que je me prive du bénéfice de mes éloges.

Tout est maintenant à l’universel et à la synthèse : professeurs de l’université, lauréats de l’institut, philosophes de tous les partis, appellent de concert une loi générale, un principe supérieur, qui, embrassant les sciences organisées, donne l’objet, la circonscription et la formule de la science politique. Déjà les masses répondent à ces invocations du génie : or, quand le peuple crie à Dieu, Dieu ne peut tarder de descendre.

324. Lorsqu’une coalition jalouse, pour renverser un ministre, ameutait l’opinion contre le gouvernement personnel, que faisait-elle autre chose, sinon d’appeler de la volonté royale à un principe impersonnel, infaillible et absolu, que l’on supposait devoir s’exprimer par la représentation nationale et la majorité des suffrages ?

Lorsque le prolétariat dit à la classe aisée : Comme vous avez conquis le pouvoir et la propriété, ainsi nous voulons devenir souverains et propriétaires, que demande-t-il, sinon l’extension jusqu’à lui d’une série qui, commençant au roi, passe par la noblesse et le clergé, et se continue dans la bourgeoisie ou féodalité industrielle ?

Et lorsqu’un pouvoir bourgeois, dans son instinct d’immobilité, répond aux prolétaires : Devenez censitaires à 200 fr., et vous serez électeurs ; n’est-ce pas comme s’il disait : « Nul ne peut être exclu de la série politique, s’il satisfait à la loi d’admission, » tout en se trompant sur cette loi ?

Lorsqu’enfin le gouvernement s’efforce de diriger les élections, s’attribue la nomination aux emplois, récompense les citoyens qui l’appuient, assure des retraites à ses fonctionnaires, tandis qu’il abandonne aux misères de l’anarchie et taille à merci et miséricorde le peuple extra-officiel, ne nous enseigne-t-il pas, à son insu, que, si nous voulons constituer la série sociale, il faut que nous entrions tous dans le gouvernement ?

C’est ainsi que la réforme pénètre insensiblement dans la politique et la jurisprudence : la nécessité de généraliser et de définir conduisant les esprits, renouvelant les méthodes, et faisant l’épuration des principes. Cette influence secrète de la loi sérielle peut s’observer tous les jours dans les leçons des professeurs qui comprennent leur siècle, dans les plaidoyers des avocats vraiment jurisconsultes, et jusque dans les arrêts de la cour de cassation, dont les applications doctrinales annoncent un travail secret, indice non équivoque d’une prochaine métamorphose.

325. Mais le symptôme le plus frappant de la révolution qui se prépare, c’est cette philosophie éclectique tant sifflée, et qui tant de fois a mérité de l’être ; philosophie qui a pénétré de son souffle le gouvernement, l’instruction publique, les tribunaux, l’industrie, le commerce, la société tout entière, et qui, sous les noms de juste-milieu, de statu quo progressif, de monarchie républicaine, de philosophie religieuse, d’association des travailleurs et des capitalistes, acceptant tout, voulant concilier tout, cherche évidemment, dans cette confusion universelle, une méthode universelle.

Il n’y a pas d’éclectisme en mathématiques ; il n’y en a cas en physique, chimie, minéralogie, anatomie, histoire naturelle ; l’idée seule d’éclectisme dans les sciences dignes de ce nom est absurde. Lors donc que M. Cousin, chef de l’école éclectique, s’est mis à explorer la philosophie ancienne et moderne, songeait-il à former, de fragments empruntés à tous les systèmes, un syncrétisme discordant et inharmonique ? Non : ce que voulait M. Cousin, ce que cherchent ses disciples, c’étaient moins des idées nouvelles qu’une méthode de classification des idées acquises, une carte de l’esprit humain, disait Jouffroy.

L’éclectisme a donc tout accepté, tout recueilli : en cela consistait son rôle ; là est aussi sa gloire et son titre à notre reconnaissance. L’éclectisme est une philosophie, si j’ose ainsi dire, expectante et toute d’érudition, notant chaque fait, enregistrant chaque idée, bonne ou mauvaise, et classant artificiellement découvertes et systèmes, en attendant que la méthode naturelle soit trouvée. Cette philosophie a jeté le doute et la désolation dans les âmes : nul n’a droit de s’en plaindre. Toute raison qui aspire à la certitude se doit à elle-même de n’admettre rien d’hypothétique, comme aussi de ne rejeter rien de probable.

Lorsque Gassendi attaquait le système des tourbillons, les cartésiens lui disaient : Vos raisons sont fort bonnes ; mais que mettez-vous à la place des tourbillons ? — Je ne sais, répondait l’Épicurien ; mais je jure que vos tourbillons n’existent pas. Quelques années plus tard, l’attraction était découverte.

Ainsi lorsqu’on a dit à l’éclectisme : Qu’avez-vous mis à la place de Platon, de Malebranche, de Condillac ? qu’avez-vous mis à la place de la religion ? qu’avez-vous mis à la place de la monarchie et de la république ? l’éclectisme devait se taire, et son silence eût été sublime. Car, après la constance de la vertu dans l’adversité, il n’est rien de plus grand que la constance de la raison dans l’incertitude. Tous les torts de l’éclectisme viennent de ce qu’il a molli devant l’impatience du siècle et dogmatisé avant l’heure.


§ VII. — Solution du problème de la certitude.


326. Avant de chercher les éléments de la science politique, il convient, autant pour écarter toute objection préjudicielle de la part du scepticisme que pour montrer la puissance de notre méthode, de résoudre une question que le plus grand effort de la philosophie a été de déclarer inabordable, je veux parler du critérium de la certitude.

Le problème de la certitude, autrement dit problème logique, ou problème de la légitimité absolue de la connaissance, se divise en deux : 1o le problème de l’origine des idées ; 2o le problème de la certitude, ou de la conformité de la connaissance avec la réalité. On verra, en effet, que toutes les difficultés élevées contre la certitude absolue de nos jugements reposent sur l’ignorance où nous sommes de l’origine de nos idées ; de sorte que, cette origine étant connue, le problème de la certitude est résolu.

Telle sera la marche de la discussion où nous allons entrer.

327. Suivant Platon, les idées viennent de Dieu, en qui elles existent substantiellement ; elles sont préformées dans les âmes avant leur sortie de l’Élysée et leur union à des corps : les sensations ne font qu’en provoquer dans l’esprit la réminiscence. Ainsi nous n’acquérons pas nos idées, suivant Platon ; nous nous en souvenons. L’idée pure (l’idéal) de chaque objet est en Dieu ; les corps ne font que la reproduire concrètement d’une manière plus ou moins parfaite, que notre âme, d’après la communication qu’elle a reçue, reconnaît et apprécie. Les idées, en un mot, sont les exemplaires éternels des choses, les types ou échantillons dont notre âme a reçu l’empreinte, et d’après lesquels ont été créés tous les êtres.

On voit d’après cet exposé combien il serait facile, avec un peu de bonne volonté, de soutenir que Platon n’a fait qu’exprimer, sous un symbole religieux, l’origine objective et cosmique des idées, plus, la faculté que nous avons de redresser intellectuellement les formes qui s’écartent de leur type ; en d’autres termes, de calculer une série d’après sa raison. Mais il est probable que Platon ne concevait pas la chose avec cette précision scientifique.

328. Aristote, ou pour mieux dire l’école qui l’a pris pour chef, faisait dépendre toutes les idées de la sensation, de là le célèbre aphorisme : Rien n’est dans l’entendement qui n’ait été auparavant dans le sens.

On a objecté, contre ce système, que la sensation était tout au plus occasion, moyen, ou véhicule de l’idée, mais non pas cause : ajoutons que comme on n’explique rien en faisant remonter à Dieu, auteur de toutes choses, l’origine des idées ; de même nous n’en savons pas davantage en rapportant aux sens, c’est-à-dire à la suggestion de la nature, cette même origine.

329. Peu à peu l’on distingua différentes espèces d’idées : ce qui conduisit à multiplier, en proportion égale, les sources des idées.

Parmi les idées, les unes sont des représentations d’objets sensibles, distincts, particuliers ; ces idées furent, en conséquence, nommées particulières, et attribuées à la sensation : les autres semblent plutôt exprimer des points de vue généraux, et furent pour cette raison appelées générales. Mais quelle était la source des idées générales ?

Une première hypothèse, suggérée par l’analogie, s’offrait d’elle-même, et fut aussitôt adoptée. Puisque les idées particulières avaient une réalité particulière objective, les idées générales devaient semblablement avoir une réalité générale objective ; et l’on supposa que bonté, beauté, force, vie, grandeur, couleur, pesanteur, etc., désignaient des choses réelles, aussi bien que tel homme, tel animal, telle plante. D’après cela, toutes les idées étaient encore issues des sens : mais quelles étaient ces réalités générales que représentaient les idées de même nom, voilà ce que l’on ne pouvait dire.

330. Dans cet embarras, quelques-uns soutinrent que les idées générales étaient de purs mots, sans réalité, créés par la faculté de comparer et d’abstraire. Ainsi les idées les plus importantes à l’entendement, celles sans lesquelles le raisonnement est impossible, étaient dues à la faculté, innée ou accidentelle, divine ou physiologique, d’imposer des noms, en un mot, de parler. C’était prendre l’effet pour la cause : on ne parle que ce que l’on pense ; on ne nomme que ce que l’on aperçoit ; on ne crée des mots que pour des représentations ; de sorte que la question revenait toujours : Qu’est-ce que représentent les idées générales ?

Ceux qui réalisaient toutes les idées furent nommés réalistes ; ceux qui réduisaient à de simples noms les idées générales furent appelés nominaux.

331. Il y eut une opinion intermédiaire, dont l’auteur fut Abailard, et qui, sous le nom de conceptualisme, affirma que les idées générales ou universaux n’étaient ni des réalités ni des mots, mais des conceptions de l’esprit. L’esprit, disait-on, aperçoit des ressemblances et des dissemblances entre les individus, lesquels ne sont en eux-mêmes ni genres ni espèces ; et par sa faculté de généraliser, il produit spontanément ces idées générales, dont le langage devient le truchement. Au fond, la différence entre le nominalisme et le conceptualisme est assez légère : dans l’un, les idées générales sont des noms donnés à des riens, bien que suggérés par la comparaison des objets ; dans l’autre, elles sont des produits de l’activité intellectuelle, de véritables créations de l’entendement. Du reste, l’opinion d’Abailard expliquait le fait par le fait même ; elle revient à dire : l’esprit a des idées générales, parce qu’il a la puissance de créer ou de recevoir des idées générales.

332. J’abrège autant que je puis l’histoire de ces querelles, qui coûtèrent la vie au professeur la Ramée, devenu fameux dans les contes d’enfants. Descartes et Malebranche se déclarèrent pour l’innéité des idées, sans trop s’expliquer ni sur le mode de cette innéité, ce qu’avait essayé Platon ; ni sur ce qu’ils entendaient par idées. Locke, et Condillac son disciple, revinrent au système pur et simple de la sensation, comme origine de toutes les idées : le dernier est célèbre par son système de la sensation transformée.

Les choses en étaient là, et le système de Locke passait sans contradiction, lorsque Hume, Anglais, sceptique, avisa que si toutes les idées viennent de la sensation, elles ne doivent rien contenir de plus que ce qui est dans la sensation. Or, observa Hume, la sensation nous donne bien l’idée de succession, mais on ne saurait en tirer l’idée de cause : donc cette idée est une chimère, un vain préjugé, sans réalité. Cette réflexion de Hume concluait droit à l’athéisme, ou tout au moins à un scepticisme sans remède : elle souleva les méditations de Reid, et fit reprendre le problème de l’origine et de la légitimité des idées.

Le raisonnement de Hume, formulé en syllogisme, se réduit à dire : Toutes les idées viennent des sensations ; or, l’idée de cause ne couvre aucune réalité sensible : donc l’idée de cause n’est qu’une idée de succession.

Mais, sans disputer de l’origine externe ou interne des idées, un fait demeure certain, savoir, l’existence dans notre esprit de l’idée très-nette et très-distincte de cause ; et cela est si vrai, que l’argumentation de Hume a pour objet de corriger cette idée. En présence de ce fait, il n’est syllogisme qui tienne : il fallait, ou chercher comment l’idée de cause peut être donnée par la sensation, ou, si l’on ne pouvait le dire, déclarer que le système de la sensation était faux, puisqu’il y avait une idée dont il ne pouvait rendre compte.

Cette observation si simple suffisait pour anéantir le scepticisme de Hume, et l’on aurait dû s’en tenir là : mais on voulut renchérir et raffiner sur le système conceptualiste, et l’on aboutit à un scepticisme cent fois plus profond.

333. D’abord on distingua entre les idées générales proprement dites, celles qui naissent en nous de l’abstraction ou généralisation, et reposent sur une donnée sensible ;

Et les conceptions soi-disant sans réalité objective, et que l’on a soutenu n’être formées ni par induction, ni par déduction.

Les premières furent des produits de la réflexion ; les secondes, des produits de l’activité spontanée. C’est en cela que consiste à peu près toute la différence entre le nouveau système et celui d’Abailard ; et l’on peut dire que sur cette pointe d’aiguille les géants de la métaphysique moderne ont entassé des montagnes.

Les idées d’espace et de temps, se dirent-ils, de substance, de cause, et toutes celles qui en dérivent, quantité, qualité, relation, mode, etc., ne sont pas des représentations de réalités, mais des modifications ou déterminations du moi, des formes de l’entendement qui lui sont propres comme l’étendue et l’impénétrabilité le sont à la matière, et qui se manifestent à la conscience à l’occasion des phénomènes extérieurs, ou des sensations. De même qu’à la vue d’un crime, d’une belle action, d’un objet séduisant ou hideux, l’âme éprouve spontanément de l’horreur, de l’enthousiasme et de l’amour, sans qu’on puisse attribuer ces sentiments à la sensation ; de même, en présence des phénomènes, la raison conçoit spontanément, fatalement, en dehors de la sensation, les idées de temps et d’espace, de substance et de cause. Chronologiquement, ces idées sont postérieures à la perception des phénomènes ; logiquement, elles les précèdent, elles les frappent de leur caractère, en sorte que non-seulement nous ne connaissons pas les choses en soi, mais nous ne percevons pas même les phénomènes sous des lois générales que nous puissions assurer leur être propres, nous les percevons sous les lois spéciales de notre entendement.

334. Ce système, qui a pour lui du moins l’avantage d’être assez bien suivi, a été, depuis les travaux de Reid et de Kant et l’exposition qu’en a faite M. Cousin, admis en France presque sans discussion ; il règne dans la philosophie universitaire : mais il est loin d’être sans reproches.

D’abord il n’explique rien. Les concepts, dit-on, sont les formes de l’entendement qui se révèlent à la conscience à l’occasion de la sensation. Mais qui empêche d’en dire autant des intuitions, ou idées particulières ? C’est ce que faisait Platon : toute représentation, selon lui, était une réminiscence de l’âme, excitée dans la conscience à l’occasion de la sensation. Depuis, on s’est expliqué cette excitation de l’idée dans l’âme, en la comparant à une impression faite par un type sur une substance molle, et adéquate à ce type ; et comme on ne trouvait pas le type objectif des idées-concepts, on a conclu droit à la subjectivité de leur origine. Voilà tout le secret du criticisme kantien : ce qui n’a point d’existence substantielle, comme l’espace et le temps, ou d’objectivité perceptible, comme la substance et la cause, ne peut être qu’une conception de l’esprit. On sent tout ce que cette argumentation a de faux : la conclusion est séparée de la majeure par un abîme, et le syllogisme de Kant n’a pas même le mérite d’être lié dans toutes ses parties. Kant, en raisonnant de la sorte, violait les préceptes qu’il avait lui-même posés : il induisait de certaines qualités de l’idée (comme la nécessité, la non-réalité) une certaine modalité dans le sujet ; il faisait une permutation de catégories, ou, comme nous dirions, il changeait son point de vue.

335. Cette difficulté n’est rien encore.

Puisque toutes les idées dépendent des concepts ou formes innées de l’entendement et de la puissance plastique exercée par lui sur les perceptions de la sensibilité, il s’ensuit que la vérité est pour nous tout humaine et n’a rien d’absolu. Kant en est demeuré d’accord ; et, nonobstant les subtilités de M. Cousin, qui n’ont converti personne, M. Jouffroy a eu la bonne foi de convenir que cela était vrai.

En effet, d’après ce système, bien que nos idées soient soumises à certaines lois subjectives de subordination, de génération et de dépendance, rien ne nous assure qu’elles soient la traduction fidèle des réalités extérieures : de sorte que nous ne pouvons affirmer que le monde soit tel que nous croyons le voir, et les objets conformes à nos représentations. Il a donc fallu accepter cette terrible conséquence : mais, comme fiche de consolation, on a dit qu’il était tout à la fois de la nature de l’intelligence et de chercher sans cesse la démonstration de sa légitimité, et de ne pouvoir jamais l’obtenir.

Une tendance sans objet, l’idée du vrai en soi à côté de l’impossibilité d’une certitude absolue ! Il y avait là quelque chose de contradictoire, qui aurait dû arrêter sur la pente du scepticisme un esprit aussi pénétrant que Jouffroy. C’était l’inconséquence de Hume reparaissant sous une autre forme. Aussi la rigueur de raisonnement du scepticisme transcendental n’arrêta point l’essor des esprits : les philosophes les plus éminents se mirent avec une ardeur incroyable à chercher la solution de ce problème, l’accord de la perception avec la réalité, du subjectif avec l’objectif, du noumène avec le phénomène : les uns absorbant l’objet dans le sujet, et idéalisant le monde, qui de la sorte était le rêve de l’esprit ; les autres, extériorant, matérialisant, panthéisant le moi, ou plutôt identifiant le moi et le non-moi, le subjectif et l’objectif, dans une unité supérieure, un absolu inconditionné, duquel ils dérivèrent l’un et l’autre, et faisant du monde, de l’homme, de la pensée, de Dieu même (le moi cosmique), une sorte d’évolution de cet absolu.

Telles furent, en substance, les hypothèses de Fichte, Schelling, Hégel, et d’une foule d’autres : hypothèses évidemment nées du besoin de sortir de l’impasse où la critique de Kant avait jeté les esprits ; mais hypothèses radicalement impuissantes, puisqu’elles accordaient toute cette critique : la subjectivité des concepts suivant la raison, comme l’ombre suit le corps, dans toutes ses spéculations, et les frappant fatalement de son caractère. Car avec la subjectivité des concepts, la conformité de la connaissance avec la réalité extérieure, quelque effort que l’on fasse, reste à jamais indémontrable, l’idée même d’absolu est un non-sens. Identifier le moi et le non-moi, comme l’ont fait, sous des formes diverses, Fichte, Schelling, Hégel, ou résoudre la diversité actuelle en une identité anté-génésiaque et hypothétique, c’est abandonner la question : car il ne s’agit point ici de ce qu’ont pu être le monde et les idées à l’époque inobservable de l’identité absolue, c’est-à-dire avant la création ; il s’agit de la conformité des lois du monde avec celles de la pensée de l’homme, postérieurement à l’identité absolue, c’est-à-dire après la création.

336. Voici donc à quel point la discussion est arrivée.

Les idées se divisent en trois espèces :

a) Idées particulières, intuitions, représentations ou images, données immédiatement par les sens ;

b) Idées générales, ou universaux, formés par abstraction et généralisation, d’après les données des sens ;

c) Conceptions, ou idées pures, qui ne semblent formées ni par induction ni par déduction, en d’autres termes, qui ne sont point abstraites ni généralisées d’après le rapport des sensations.

Or, admettant pour un moment cette classification des idées considérées sous le rapport de leur origine, on conviendra, je pense, que la plus grande obscurité règne sur la formation des idées générales et des concepts, et sur cette prétendue faculté de l’esprit, soit de généraliser et d’abstraire, soit de concevoir spontanément des idées. Je me propose donc de montrer ici que concepts et universaux ne sont pas autre chose que des intuitions empiriques, et réciproquement que toute intuition implique universel et concept, et cela sans faire aucun usage de raisonnement, soit inductif soit déductif. Il s’ensuivra, non que des idées soient des sensations transformées (proposition inintelligible pour moi), mais la reproduction fidèle, sur un miroir vivant et sensible, qui est l’esprit, de la nature elle-même.

Mais, dira-t-on, quel que soit le mode de formation des idées, est-il possible de prouver que la valeur n’en soit pas subjective, et toute proposition émise dans ce but n’implique-t-elle pas nécessairement contradiction ?

Au lieu de répondre à cette difficulté, je demande la permission de raisonner dans l’hypothèse de l’objectivité originelle des idées : on verra bientôt que la distinction du moi et du non-moi, du noumène et du phénomène, du subjectif et de l’objectif, en ce qui concerne l’origine des idées, est aussi insignifiante que le serait, pour la physique générale, de substituer l’expansion universelle à l’attraction universelle.

337. a) L’intuition s’explique d’elle-même, ou plutôt ne s’explique pas du tout. Je regarde un cheval, je flaire une odeur, je goûte un fruit, je palpe une étoffe : chacun de ces actes me donne, par un organe spécial, une sensation immédiatement suivie de conscience, c’est-à-dire d’intuition. Comment la sensation produit-elle dans le moi une illumination accompagnée d’image ? comment la conscience s’éveille-t-elle au sein de la vie, et réfléchit-elle le monde extérieur ? Voilà ce que nous ne savons pas. Nous disons seulement : Le moi communique avec les objets par les sens ; le véhicule (l’objectif et le réflecteur) est connu ; l’observateur nous échappe. De ce côté, notre science s’arrête comme devant un abîme.

Observons toutefois le caractère de l’intuition. À proprement parler, l’intuition consiste moins dans l’aperception exclusive d’un objet que dans la différenciation nettement dessinée et fidèlement circonscrite de cet objet d’avec le milieu ambiant. Dans l’intuition, l’objet se détache du non-moi par la sensation, comme par le tracé d’une ligne noire une figure se détache sur un fond blanc. En sorte qu’on peut définir l’intuition : une forme que notre âme, par la sensation, détache de l’infini, qui renferme toutes les formes possibles.

Jusqu’ici la philosophie n’a pas trouvé la moindre difficulté à l’exposition du phénomène : il lui a paru naturel, facile à comprendre, qu’un objet produisît sur l’âme, l’esprit ou l’intelligence, comme on voudra l’appeler, une sorte d’image dont cette âme avait conscience, puisqu’elle la reproduisait dans le langage. On n’a pas soulevé la question de savoir si l’intuition était une forme de l’entendement déterminée à l’occasion de la sensation, ou, comme disait Platon, une réminiscence ; on a cru simplement que, l’intuition venant après la sensation, elle était une représentation de l’objet.

338. Voici où commence l’embarras.

b) Que l’âme ait, par exemple, l’idée d’un cheval, rien de mieux, dit-on, puisque ce cheval existe dans la nature : mais comment l’âme peut-elle avoir l’idée du genre auquel appartient le cheval, et qui comprend, avec le cheval, l’âne, le zèbre, le couagga ? Le genre dont le cheval fait partie n’est pas un objet formé de quatre animaux, ce n’est pas un être particulier, ce n’est rien. Et pourtant c’est quelque chose, disait Bossuet.

Cette réflexion s’applique à tous les genres, espèces, collections, en un mot, à tous les universaux : elle a servi de motif ou de prétexte pour distinguer, en outre des intuitions, une seconde espèce d’idées, les idées générales. On s’est rendu compte de la formation de ces idées de la manière suivante.

Lorsque l’on considère simultanément plusieurs objets déterminés ayant entre eux des points de ressemblance, si l’on sépare intellectuellement ces points de ressemblance des autres qualités, propriétés et modifications des objets, il en résulte une intuition spéciale, formée des éléments identiques arrachés à la diversité des objets, et rapprochés ensuite par l’imagination : cet acte particulier de l’entendement se nomme abstraction ou généralisation. Ainsi l’idée générale, quant à la matière, a la même origine que l’intuition : quant à la production, elle en diffère essentiellement. Du reste, les genres et les espèces n’existent pas dans la nature ; ils ne sont rien de réel, ils sont des créations de l’entendement.

339. Cette manière d’expliquer la formation des idées générales suppose que l’esprit ne reçoit de la nature que des images particulières, individuelles, unes ; par conséquent, que toute idée de genre et d’espèce a sa cause formelle dans la raison. En effet, dit-on, l’univers ne renferme que des êtres particuliers ou individualisés ; ce cheval, cette orange, ce rayon de lumière, sont des choses qui se laissent voir, toucher, saisir ; tandis qu’une collection, un genre, échappe à tous les sens et n’existe que pour l’esprit.

Pauvre philosophe ! ne comprendrez-vous jamais que dans les objets qui affectent votre sensibilité vous ne percevez que des séries ? que l’un, le particulier, l’individuel, vous apparaît dans les choses, non par le fait d’une matérialisation grossière, mais par le rapport qui groupe et totalise les unités sérielles, en forme des organismes et des agrégats ? Concevrez-vous enfin que, comme un animal, une plante, un cristal, sont des séries au même titre que les genres et les espèces zoologique et botanique, pareillement ces genres et ces espèces sont des individualités au même titre que cet animal, cette plante, ce cristal ; et que toute la différence entre les unes et les autres est dans l’essence de leurs unités intégrantes, dans le point de vue et la raison qui les associent, dans l’intervalle qui les sépare ? Que parlez-vous d’idées simples et d’idées générales ? Rapprochez donc par la pensée ce dont votre main ne peut saisir le lien ; rassemblez en une case ces êtres si distants pour vous dans l’espace ; groupez-les comme en un polypier, et vous retrouverez cette unité, cette individualité objective, que votre esprit, plus prompt que votre œil, a depuis longtemps aperçue, et que vous nommiez idée générale. Car l’unité ne vous est percevable que dans la série : il ne vous est pas donné de la découvrir ailleurs. La série est tout à la fois unité et multiplicité, particulier et général : véritables pôles de toute perception, et qui ne peuvent exister l’un sans l’autre.

Ainsi les idées de genre, d’espèce, de collection, que l’on attribue si ingénument à l’activité créatrice de la raison, sont précisément tout ce qu’il nous est donné de savoir de ce monde ; tandis que l’un, le particulier, le concret, dont on fait l’objet propre d’une intuition passive, n’est autre que l’aperception du rapport sériel, aperception que la nature synthétique de notre entendement rend seule possible.

Lors donc que l’esprit s’imagine créer, par abstraction ou généralisation, le genre et l’espèce, il les voit en réalité d’une vue aussi simple, aussi immédiate, qu’il se sentait voir les objets par l’intuition. L’adhérence ou la séparation des parties, leur organisation, leur fixité ou leur mobilité, leur succession dans l’espace et dans le temps, ne sont que des modes particuliers de la série, qui, nous frappant de trop près ou de trop loin, nous en déguisent l’unité. Il y a plus : si, dans nos représentations intellectuelles, quelque chose pouvait être appelé création, ce serait assurément le particulier, l’un, dont nous ne saisissons la réalité substantielle nulle part. Mais l’aperception de l’unité s’expliquera suffisamment par celle de la série, dont le rapport s’objective à nous dans le tout, et peut être défini la répétition du même.

340. Généraliser, abstraire, c’est donc, comme dans l’intuition, percevoir une série, mais une série dont les unités sont séparées par des intervalles plus ou moins grands, ou se trouvent engagées dans d’autres séries. Et puisque nous ne saisissons des objets que la forme, toute intuition implique nécessairement, du côté de l’objet, différenciation et division ; mais, comme l’essence du moi est l’unité, la simplicité, l’indivisibilité, l’esprit a la faculté de percevoir dans la série le rapport, c’est-à-dire ce que la série a de formel, d’immatériel, de purement intelligible, l’unité et la totalité.

Conséquemment il n’est pas vrai de dire : Les genres et les espèces n’existent pas dans la nature ; ce sont des vues de notre esprit : la nature ne renferme que des objets particuliers et individuels. Car, en suivant ce raisonnement, les êtres qualifiés individus n’auraient pas plus de titre à l’existence que les genres et les séries qu’ils forment entre eux : les molécules organiques qui composent cette orange et ce cheval sont séparées les unes des autres comme les astres qui circulent autour du soleil : toute la différence, encore une fois, est dans la longueur des intervalles. Est-ce la faute de la nature si nous ne savons classer les perceptions qu’elle nous envoie que par l’espacement des parties ?

Ainsi toute idée, prétendue généralisée ou abstraite, se résout dans l’aperception plus ou moins immédiate d’une série : en sorte que idée générale et intuition sont choses parfaitement identiques, quant à la production, puisque c’est toujours groupe ou série. Mais comme, dans la nature, les séries les plus diverses de matière, de raison et de point de vue sont engagées les unes dans les autres, on a cru voir un déchirement et une recomposition là où, pour parvenir à la série, l’intuition avait à traverser des milieux pleins ou à franchir des espaces.

Considérez cette boule, dont la matière vous est inintelligible autant qu’impénétrable : qu’y voyez-vous ? figure, couleur, pesanteur, élasticité, en un mot, tout ce que les abstracteurs ont appelé qualités secondes. Or toutes ces choses sont, à proprement parler, des expressions sérielles (séries logiques, anticipations de l’expérience, 241). La rondeur est cette série géométrique, appelée sphère, qui circonscrit et limite les autres séries, dont l’ensemble compose une boule. La couleur indique un certain arrangement des molécules ; l’odeur et la saveur révèlent à votre âme, par des organes spéciaux, d’autres aspects sériels de ces mêmes molécules. La pesanteur et l’élasticité se rapportent à la force de cohésion des parties et de gravitation de la masse, force inintelligible et insaisissable en soi, comme la matière, mais soumise à des lois de proportion et de série dont les unes se manifestent par le son, et que le calcul est parvenu à déterminer ; et les autres se produisent dans le cours des astres et l’accélération de la chute des graves.

Passons à la troisième espèce d’idées, aux concepts.

341. c) Les concepts sont des perceptions, non plus de la totalité sérielle, mais des lois, des formes et des éléments de la série. C’est une classe de séries logiques (241), ayant pour objet de désigner dans le discours, non plus le matériel, mais le formel des séries. J’ai déjà parlé de la formation du premier et du plus important de ces concepts, l’unité. L’unité, ai-je dit, nous est donnée originellement dans la répétition du même, ou, si l’on aime mieux, dans l’identité des parties sériées : l’intuition nous en devient possible, comme celle des objets eux-mêmes, sous la condition d’un moi doué de la faculté d’unir synthétiquement la diversité de l’aperception. Or, cette faculté, Kant l’a reconnu lui-même, est tout l’entendement. Elle ne peut se trouver qu’en une substance simple, c’est-à-dire non sériée, ne formant point groupe ou multiplicité totalisée. Cette condition admise, l’origine des concepts s’explique avec la même facilité que celle des intuitions, par des représentations objectives.

Ainsi le concept d’unité n’est autre que l’intuition même de la série, ou des termes de la série : car comme, du côté de l’objet, la série se forme du rapport des unités ; ainsi, du côté du sujet, l’unité devient visible par l’analyse du groupe qui la renferme. En sorte que les divers moments de la formation des concepts sont en sens inverse des conditions logiques de la phénoménalité des objets. L’âme distingue d’abord une série, c’est-à-dire un groupe circonscrit, une totalité déterminée ; puis, dans cette totalité, elle reconnaît des parties, et acquiert le concept de pluralité ; enfin, saisissant soit le rapport d’identité qui unit les parties, soit la partie elle-même, elle arrive au concept d’unité.

(Le concept de continuité ou contiguïté est une hypothèse de l’esprit, suggérée par la comparaison des séries plus ou moins larges, plus ou moins serrées. Il en est de même des concepts d’indifférence, d’infini, de même ; ce sont, à proprement parler, des négations de la série, dont la condition absolue est la détermination, la différenciation, la division, la variété.)

La série étant un groupe d’unités et ces unités pouvant être indéfiniment répétées, la comparaison de plusieurs séries, sous le point de vue de l’accumulation de leurs unités, donne le concept de quantité. C’est encore une variété de l’intuition sérielle, rendue possible, comme j’ai dit, par la faculté synthétique de l’entendement.

Du reste, quantité, totalité, pluralité, unité, sont des formules logiques (241), c’est-à-dire des termes de convention servant à désigner, non plus des séries, mais les lois générales de toute série, lois dont la connaissance est en nous, comme celle de la série, absolument empirique. L’observation du système solaire était nécessaire à Kepler pour la découverte des lois auxquelles il a donné son nom ; et la connaissance de ces lois n’est, comme celle des objets auxquels elles se rapportent, qu’une acquisition de l’expérience. De même, l’idée générale des formes et des éléments sériels n’est qu’une acquisition de l’esprit, comme l’aperception même des séries.

342. La formation des concepts de la deuxième classe de catégories s’explique avec une facilité égale. Qui dit série, ou totalité dégagée de l’infini indifférencié, dit nécessairement circonscription et limite. Or la limite a été définie, il y a longtemps, négation de tout développement ou réalité ultérieure. Mais la circonscription de la série peut être plus ou moins exacte, plus ou moins pure dans sa réalisation : c’est-à-dire que l’expression physique du rapport intelligible qui lie les unités peut être plus ou moins fidèle : de là le concept transcendental de qualité [42]. Tous ces concepts se résolvent en dernière analyse dans la faculté qu’a l’esprit de dire oui, lorsqu’il a l’intuition d’une série ; non, lorsque cette intuition cesse tout à coup : — oui, lorsque la raison des unités est observée ; non, lorsqu’elle ne l’est pas. Ce ne sont pas là des formes de l’entendement, ce sont des actes de la conscience. Et ces actes sont dénommés par l’esprit, en raison des objets qui les provoquent.

343. Dans la théorie sérielle, les concepts s’engendrent réciproquement, se soutiennent et se supposent l’un l’autre : cet enchaînement admirable, on le chercherait en vain dans la critique de Kant. Là les catégories symétrisées, je dirais presque cristallisées dans un cadre immobile, sont indépendantes l’une de l’autre, sans lien commun, sans genèse. Leur point de jonction est l’entendement : hors de là, elles n’offrent aucun rapport entre elles ; elles se suivent, mais on ne sait ce qu’elles sont ni d’où elles viennent. Et, qu’on veuille bien le remarquer, il n’en pouvait être autrement dans le système des formes innées de la raison : car, supposez que les catégories soient ou des conversions l’une de l’autre, ou des aspects divers d’une intuition primitive ; le système s’écroule aussitôt, et tout cet effort d’argumentation pour affranchir la connaissance humaine de l’intuition sensible, comme condition suprême de sa possibilité, aboutit au néant.

344. Comme la catégorie de quantité est donnée par l’analyse de la série en tant que multiple et différenciée, et celle de qualité par la défectuosité, plus ou moins grande, de la réalisation physique, de la série : ainsi la catégorie de modalité embrasse les propriétés de la série par rapport au jugement, c’est-à-dire les conditions d’intelligibilité des choses. C’est ce que nous avons suffisamment expliqué en traitant tour à tour des formes et des lois de la série, de la source de tout sophisme et des causes de nos erreurs, des faits anormaux et anté-normaux ; en d’autres termes, de ce qui constitue pour nous le possible, le réel, le nécessaire ; et leurs corrélatifs, l’impossible, le non-être, le contingent. La quatrième classe de catégories implique la théorie entière de la loi sérielle : comme la série elle-même, elle est essentiellement empirique, et les concepts qui la composent se résolvent tous, comme ceux de quantité et qualité, en un acte soit d’affirmation, soit de négation de la conscience, provoqué par l’analyse de ses propres représentations.

345. L’élément, le rapport, les propriétés, modes et aspects divers de la série, ont été sommairement énumérés par Kant dans sa table des catégories : mais comme ce philosophe ne saisissait point la série en elle-même et dans son objectivité, il fut conduit à subjectiver sous le nom ancien de concepts, les différentes parties de l’intuition. En autres termes, ce que décrit Kant après Aristote, sous le nom de catégories, ce sont les principes constituants de la SÉRIE. Or, si l’idée de série est une idée toute d’expérience, il faut avouer que les idées des éléments et des lois de la série sont aussi d’expérience, par la raison décisive que ce qui est vrai du tout est vrai de chacune des parties, ce qui est vrai du système est vrai à plus forte raison du principe.

Le rôle de l’entendement dans l’aperception contribuait encore à entretenir Kant dans son erreur. En effet, supposons le moi multiple et sérié, et toute représentation de l’extérieur devient impossible. Rétablissez, au contraire, dans le moi, l’identité et l’indivision ; rendez-lui sa nature amorphe, et avec elle la faculté de saisir l’unité de l’intuition : aussitôt la conscience s’éveille, la pensée entre en exercice, les images et les idées arrivent en foule, et la raison se constitue. Mais, avant l’intelligence de la série, et sous la préoccupation de la théorie des idées générales, que pouvait penser un psychologue de cette espèce d’intuitions qui n’étaient ni représentatives de genres ou d’espèces, ni représentatives d’objets individuels ? Nécessairement il les devait prendre pour des formes à priori de l’entendement, formes qu’il imposait à toute perception, comme conditions d’intelligibilité, mais qui n’étaient point inhérentes à la perception.

346. Le moi est un, identique, indivisible : c’est pour cela qu’il demeure impénétrable à lui-même, et ne se connaît que par ses opérations, lesquelles tirent toute leur dénomination de la nature ou de la forme des objets qui les excitent. C’est par là aussi qu’il est capable de sensibilité, d’aperception et de connaissance : c’est en vertu de cette unité essentielle qu’il convertit en idées les impressions qui lui sont transmises par les sens, contemple la série jusque dans ses éléments et ses lois, et s’élève enfin aux concepts de substance et de cause.

Sous le voile multiforme, multicolore de la série, par delà la série, nous percevons dans les objets la substance et la cause : le moi les devine plutôt qu’il ne les voit, et s’en empare, mais sans les pénétrer intimement elles-mêmes. Montrons d’abord l’objectivité de ces concepts ; nous en constaterons plus tard la réalité.

Concept de causalité. Selon Kant, l’idée de cause est une catégorie de la raison, c’est-à-dire une forme de l’intelligence, déterminée en elle, non par la sensation, mais à l’occasion de la sensation. L’idée de cause, en un mot, est une loi de la pensée : nous ne saurions nous démontrer à nous-mêmes qu’elle soit aussi une loi de l’être.

Mécontent de cette hypothèse, qu’apparemment il jugeait trop sceptique, l’éclectisme a cru faire merveille dans ces derniers temps d’y substituer une démonstration tirée de ce qu’il nomme, avec une vanité d’enfant, méthode psychologique. À l’aide de cette méthode, l’éclectisme prétend démontrer la légitimité de l’idée de cause, non-seulement comme loi de la pensée, mais comme fait. L’idée de cause, dit-il, est donnée immédiatement dans la conscience : c’est à la conscience, seul juge compétent en cette matière, qu’il faut s’adresser pour avoir l’origine de l’idée de cause. — Cette volte, comme on va voir, n’était pas heureuse ; elle faisait rétrograder la métaphysique.

Le moi se sent libre, actif ; il croit à sa spontanéité, à sa force causatrice : rien n’est plus vrai. Toutes ses manifestations semblent justifier aussi cette opinion qu’il a de lui-même ; il produit volontairement des idées, des combinaisons, des mouvements ; chacun de ses actes, enfin, dénote une exertion de force. Mais tout cela ne déguiserait-il point une dépendance plus profonde, une subalternisation d’un genre particulier, mais non moins absolue, dans la vaste chaîne des phénoménalités et des contingences ? La communication du mouvement n’a pas lieu nécessairement d’une manière uniforme et continue, comme dans le choc de plusieurs billes placées l’une derrière l’autre : on y remarque aussi des interruptions et des recrudescences, des synthèses et des points de centralisation, d’où jaillissent ensuite, à l’improviste, et sous des conditions certaines, des efforts que nous disons spontanés, parce que nous en avons perdu la trace. L’homme, ainsi que tous les êtres organisés, est un de ces foyers ou réservoirs de mouvement, qu’alimentent les phénoménalités éparses dans le milieu qui les environne, et dans lesquels une industrieuse organisation convertit en actes spéciaux les impulsions mécaniques ou sympathiques venues du dehors. Qu’est-ce qu’une pareille causalité, à côté de celle dont notre conscience a reçu l’image ? Si l’homme est cause, c’est comme la poudre qui fait éclater la bombe, comme la vapeur qui fait jouer nos machines, comme l’estomac du quadrupède qui nous fournit de laitage. Tous ces foyers de mouvement sont-ils causes, vous dites : Je le sens ! À la bonne heure, mais comment le voyez-vous ?

Revenons donc à l’hypothèse de Kant : et après avoir admis avec lui le concept de cause comme loi de la pensée, montrons-en l’origine dans l’intuition de la série.

347. Les sens, disait Hume, témoignent bien que les phénomènes se suivent, mais non pas qu’ils soient liés. Pour apercevoir la succession de deux faits, il suffit de la mémoire, c’est-à-dire de l’identité permanente du moi : mais l’idée de succession n’implique pas nécessairement celle de causalité. — Les critiques n’ont rien trouvé à reprendre à cet argument de Hume ; ils ont blâmé seulement, comme j’ai dit (332), la conclusion qu’en avait tirée l’auteur.

Des naturels de la Nouvelle-Hollande se trouvant rassemblés au pied d’un rocher, au moment où ils sifflaient, un fragment de roc se détacha subitement, et ils furent tous écrasés. Depuis ce temps-là, dit Dumont d’Urville, les Australiens s’abstiennent de siffler au pied des montagnes. C’est que, dans leur esprit, la chute de la montagne et le sifflet sont deux phénomènes qui se lient.

Le philosophe et le sauvage, je veux dire la réflexion et la spontanéité, s’accordent donc à concevoir la cause comme le lien des phénomènes. Mais, d’abord, dans quel cas peut-on dire que les phénomènes sont liés, et comment l’esprit aperçoit-il ce lien ? C’est, j’ose le dire, ce que la philosophie n’a jamais su.

Toutes les séries dont la nature nous offre l’inépuisable assemblage se divisent primordialement en deux grandes catégories : les unes, que nous appellerons stables ou fixes, parce que, pour subsister, leurs unités doivent être cohérentes ou tout au moins simultanées : cette espèce de série nous donnera tout à l’heure le concept de substance ; — les autres, auxquelles nous donnerons le nom de fluentes, parce que leurs unités coulent, pour ainsi dire, et s’évanouissent, comme l’eau des fleuves et le souffle des vents. Les unités de cette seconde espèce de série se nomment moments [43].

Ces moments, bien qu’ils n’aient entre eux ni cohésion ni simultanéité, n’en sont pas moins gouvernés par une raison commune : sans cela, ils ne formeraient pas série. C’est ce que la transmission du son, de la lumière, et en général de tout mouvement, rend facilement intelligible. Dans les éclipses des satellites de Jupiter, l’observateur placé à une distance de moitié moindre que celle où nous sommes de cette planète ne verrait plus le satellite que nous l’apercevrions encore ; et réciproquement lorsque l’occultation cesserait pour lui, elle commencerait pour nous. Dans cette série de mouvements vibratoires, les unités (vibrations) ne sont évidemment ni cohérentes ni simultanées ; elles sont simplement liées. Mais à quelle condition sont-elles liées ? à la condition de l’homogénéité de leur matière, et d’un rapport soit d’égalité, soit d’identité ou de progression, qui rende possible leur mutuelle influence. Ainsi les vibrations de l’air (le son) ne transmettent pas les vibrations de l’éther (la lumière), parce qu’il n’y a pas homogénéité de matière ; ainsi la chute d’un aérolithe n’entraîne pas la terre hors de son orbite, parce qu’il n’y a pas rapport convenable entre leurs masses.

La série nous fait donc connaître à priori quand les phénomènes sont liés, et quand ils ne le sont pas ; en d’autres termes, quelles sont les conditions de la causalité ou manifestation de la force. Ce premier point obtenu, reste à savoir comment la force elle-même, la cause enfin, nous apparaît dans le phénomène.

Or, le concept de cause étant corrélatif dans l’esprit à celui de substance, nous les exposerons en même temps l’un et l’autre.

348. Concept de substance. Tous les objets qui tombent sous nos sens nous offrent un assemblage de séries engagées les unes dans les autres, et que l’on peut considérer comme se servant réciproquement de pivot et de rayon, d’élément et de rapport, de sujet et d’attribut. Cette corrélation des séries s’exprime dans le langage philosophique par les termes antithétiques de substance et de modification. Ainsi, dans la boule d’ivoire, la forme chimique ou moléculaire étant prise comme série principale ou substantielle, la saveur, la pesanteur, l’élasticité sont ses attributs. Les rôles pourraient être changés entre ces diverses expressions sérielles sans que l’objet fût détruit, et la justesse du raisonnement compromise : mais l’usage a décidé qu’en toute série fixe l’une des séries élémentaires serait spécialement et exclusivement considérée comme substratum des autres, comme substance,

La même observation s’applique aux séries fluentes : dans cet ordre d’intuitions, les unités, ou moments, se déterminant l’une l’autre, prennent tour à tour, selon le point de vue où l’on se place, les noms de moteur et de mobile, d’agent et de patient, de cause et de phénomène.

C’est ce qu’avait très-bien aperçu Kant, lorsqu’il faisait entrer les concepts de substance et d’attribut, de cause et d’effet (inhérence et dépendance), dans la catégorie de relation : tous ces termes, en effet, sont autant d’expressions corrélatives indiquant tour à tour les diverses faces d’une série.

Mais l’illustre auteur de l’Analytique s’était arrêté dans sa route. La série est un tout composé d’éléments groupés sous une certaine raison ou loi. Cette raison et la forme qu’elle engendre sont la partie intelligible de la série ; l’élément sériel, considéré en lui-même et seulement comme partie intégrante d’une série, est chose obscure, inintelligible. Le ton mi, séparé de la gamme ; le rayon rouge, séparé du faisceau lumineux, ne signifient rien pour l’esprit ; un animal, une plante, séparés de l’espèce, du genre et du règne, ne se comprennent pas. De même encore une poignée de grains, un massif d’arbres, un troupeau de bêtes, donnent bien une idée de pluralité ou de collection ; mais tant que nous ne les rapportons pas à une série arithmétique, ces collections sont inintelligibles.

C’est seulement lorsque l’unité sérielle peut être à son tour prise pour série, et conséquemment être soumise à l’analyse, qu’elle devient claire à l’esprit, à qui elle fournit une idée. Jusque-là c’est un je ne sais quoi sans figure et sans nom, incompréhensible, impénétrable. L’âme, en vertu de sa propre essence, qui est l’unité et l’indifférenciation, l’âme sent l’élément sériel ; mais n’en recevant pas d’empreinte, elle ne se l’explique pas, elle le nie. Elle l’appelle non-moi, matière.

La même chose a lieu dans la série fluente : une plante germe, se développe, pousse des fleurs qui la reproduiront à l’infini ; — l’homme agit, se meut, pense, aime et raisonne ; le choc des corps, le son, la lumière, le cours des astres, tout cela nous présente des séries d’un certain ordre, tantôt simples, tantôt complexes, dont les lois peuvent être calculées et les résultats prévus, mais dans lesquelles le moment pris en lui-même est, comme l’élément dans la série fixe, à la fois sensible et inintelligible.

Or, cette unité sérielle, qui tantôt demeure et tantôt passe, qui se laisse, pour ainsi dire, toucher, mais non pas voir, ai-je besoin de dire que c’est précisément ce qui nous fournit, là le concept de substance, ici le concept de cause, substance et cause, ou comme qui dirait, ce qui dans l’aperception reste inintelligible ? et l’origine de ces concepts peut-elle actuellement être douteuse ?…

349. Pour rendre cette démonstration complète, disons comment les idées de substance et de cause, d’analytiques qu’elles sont d’abord dans l’intuition, deviennent, à fur et à mesure de l’expérience, absolues et pour ainsi dire extra-sérielles.

D’un côté, l’élément sériel, tant qu’il n’est envisagé que comme élément, est essentiellement inintelligible : en effet, l’unité, l’identité, l’indifférence ne s’expliquent pas. Mais ce même élément est-il considéré à son tour, non plus comme partie, mais comme tout ; non plus comme composant, mais comme composé : alors la série reparaît, une série subordonnée à la première, mais toujours composée d’unités susceptibles de se décomposer à leur tour en de nouvelles séries formées d’autres unités. D’autre part, à mesure que l’on descend la chaîne des séries, les formes semblent se rapprocher de plus en plus et se résoudre finalement en une seule : cela est surtout saillant dans la classification des formes animales et végétales. L’esprit se demande donc s’il est un terme à cette sériation infinie ; si, dans chaque objet, il est une série primordiale dont les éléments soient indécomposables : en d’autres termes, s’il est un atome premier de toute série substantielle et un moment premier de toute série causative ; si enfin, dans la nature, la substance est identique et la cause universelle.

En résumé, l’esprit, en parcourant la chaîne des séries, soit fixes, soit fluentes, passe continuellement de l’intelligible à l’inintelligible, de l’idée à la sensation, et vice versa. Ce qui donne lieu à l’idée se nomme rapport, loi, groupe ou série ; ce qui produit la sensation est simplement matière, élément ou substance, moment ou cause. Or, comme il est un terme où l’analyse des formes et des phénomènes est forcée de s’arrêter, où par conséquent la sensation ne fournit plus rien à l’esprit et n’est la source d’aucune idée, on a donné à cette sensation, radicalement obscure, inintelligible, indémontrable, négative, les noms abusifs d’idée de substance et d’idée de cause. Et lorsqu’à cette qualification d’idée on eut substitué celle plus logique de concept, comme les concepts de substance et de cause ne répondaient à rien d’appréciable à la raison, puisqu’ils sont la négation de toute série ultérieure, — négation de forme, non d’objet, — au lieu de dire que ces concepts étaient la sensation, non suivie d’idée, des réalités extérieures, on affirma qu’ils étaient des idées pures, des formes non empiriques de l’entendement.

Ainsi, au lieu de dire avec Hume ; La sensation ne suffit point à expliquer l’idée de cause, donc cette idée ne correspond à rien de réel ; nous disons, nous : L’idée ou plutôt le concept de causalité n’est qu’une sensation, et c’est pourquoi ce concept est inintelligible, inexplicable.

C’est ici qu’il conviendrait de reprendre la discussion des antinomies de la raison pure, dont tout le mystère consiste dans la nécessité pour l’esprit de sérier afin de comprendre, et sur lesquelles la théorie sérielle répandrait une vive lumière. Mais les bornes de cet écrit ne nous permettent pas de sonder plus avant ces profondeurs métaphysiques : il suffit que nous ayons montré, dans l’intuition sensible, l’origine des universaux et des catégories.

350. Concepts de temps et d’espace. Toute série est un conditionné, cela est impliqué dans la notion même de la série. Or, l’esprit ne percevant dans la nature que des séries, tout se rapporte nécessairement à l’un ou à l’autre de ces deux objets : la série et ses conditions.

Les conditions fondamentales de la série sont : 1o la division ; 2o l’élément ou l’unité ; 3o le rapport des unités. L’unité et le rapport nous ont donné successivement les idées catégoriques de quantité, qualité, modalité, substance et cause : pour contester l’origine que nous avons assignée à ces concepts, il faudrait renverser toute la théorie sérielle, et nier que les idées de cohésion et de mouvement vinssent de l’intuition empirique. En effet, l’idée universelle de substance est due à l’hypothèse que le moi, en vertu de son unité propre, fait, et ne peut pas ne pas faire, d’un dernier élément qui, indécomposable lui-même, sert à la constitution de toute série fixe et permanente : l’idée universelle de cause est adéquate à celle d’un fluide ralliant et entraînant les substances, comme le fluide électrique, par son passage, agite cent personnes formant la chaîne, d’une commotion tour à tour reçue et transmise.

Les concepts d’espace et de temps, corrélatifs entre eux comme les idées de substance et de cause, sont donnés par la condition première de toute série, la division.

La série se compose nécessairement d’unités. Chaque unité sérielle se sépare et se distingue de l’unité voisine comme la thèse de l’antithèse, le moi du non-moi, c’est-à-dire absolument et indéfiniment ; de sorte qu’entre l’une et l’autre il est possible d’insérer autant de moyens termes qu’on voudra, c’est-à-dire toute une série. Par exemple, entre le rayon rouge et le rayon orangé, la nuance varie continuellement ; entre le ton mi et le ton fa, les tons moyens sont innombrables, bien que l’oreille n’en saisisse pas la différence ; entre les solipèdes et les ruminants, la nature pouvait créer une foule de variétés et d’espèces ; entre un nombre et un autre nombre, on peut insérer des moyens arithmétiques à l’infini ; entre un phénomène et un autre phénomène, on conçoit la force se transmettant par une chaîne de moments de plus en plus serrée ; enfin entre un point donné dans le vide et un autre point, la distance, si petite qu’elle soit, est toujours susceptible de division.

Renversons maintenant l’hypothèse : au lieu d’insérer des moyens termes entre les unités d’une série, concevons cette série elle-même prolongée à l’infini. Ainsi, au delà des rayons visibles, l’esprit conçoit des ondes de plus en plus affaiblies ; au delà des sons perceptibles, des vibrations toujours plus rares ; au delà des espèces animales connues, de nouvelles manifestations de la vie. De même, au plus grand nombre possible l’esprit peut toujours ajouter une unité ; au lieu d’une communication sériée de la force, l’esprit la conçoit se produisant spontanément et opérant sans transition ; par delà Sirius et tous les soleils, l’espace s’étend encore.

Cette propriété de la série, de serrer ses unités ou de se prolonger indéfiniment, est analogue à celle dont nous parlions tout à l’heure, de présenter une série toujours nouvelle dans chacun de ses éléments, aussi loin qu’on en pousse l’analyse. Or, l’espace et le temps ne sont que des modes particuliers de cette puissance de différenciation indéfinie [44] ; mais l’esprit humain, conditionné par la série dont il est la vivante image, et subjugué d’abord par les idées de cohérence et de succession, les premières qu’il reçoive de l’intuition sensible, s’est objectivé à lui-même les concepts négatifs et spéciaux de temps et d’espace, et il en a fait ces deux figures gigantesques qui tiennent une si grande place dans la poésie, la théologie et la philosophie. L’espace et le temps ne sont rien de réel, pas plus que les millions de moyens arithmétiques que l’on peut insérer entre un et deux ; ce ne sont pas non plus des formes de l’entendement, mais de simples modalités sérielles, particulières aux séries fluente et géométrique, et dont l’homme a fait deux capacités contenant tous les phénomènes et tous les êtres.

351. L’idée du temps, suivant les psychologues, nous est donnée dans la conscience par la succession de nos pensées ; l’idée de l’espace nous vient par la vue et le toucher.

Mais d’abord nos pensées elles-mêmes, d’où viennent-elles ? Des phénomènes extérieurs dont l’âme reçoit la représentation, et auxquels nous sommes liés nous-mêmes, et comme phénomènes, et comme centres de mouvement. Donc, d’après le témoignage de la raison, le temps est une condition objective de phénoménalité avant d’être une forme subjective de notre entendement.

Une comparaison rendra ceci plus clair. Supposons l’Univers animé et intelligent, Dieu enfin, comme l’entend le panthéisme ; alors, en suivant le raisonnement des psychologues, l’idée de temps serait donnée à l’Univers-Dieu dans la succession de ses pensées. Mais les pensées de l’Univers-Dieu sont les phénomènes qui se passent en lui ; de sorte que, pour lui, l’idée de temps serait encore une intuition objective. Or, la différence de l’Univers-Dieu à nous, relativement au concept de temps, c’est que nous voyons les phénomènes, types de nos pensées, extérieurement à nous, tandis que l’Univers-Dieu les verrait en soi, par introspection.

Quant à l’idée d’espace, comment des métaphysiciens ont-ils pu ramener seulement à deux espèces d’aperceptions (la vue et le tact) une forme absolue de la connaissance ? C’eût été à peine pardonnable à des hommes de la société primitive, aux philosophes de l’âge d’or. Ou l’espace et le temps conditionnent toutes nos intuitions, ou ils perdent leur caractère d’absolu et ne sont eux-mêmes que des modes particuliers de la condition absolue de toute connaissance, de la série.

352. L’origine des idées-concepts, telle qu’elle se découvre par l’analyse de la série, trouve dans la philologie un éclatant témoignage. Dans les langues les plus anciennes, les idées de substance et de cause, de temps et d’espace n’ont point de termes qui les expriment, ou, si elles en ont, ces termes sont détournés de leur signification primitive et pris par métaphore. Or, si l’homme, en vertu de son organisation, a trouvé spontanément dans les articulations de sa voix les signes des idées qui lui venaient par les sens, comment cette même organisation ne lui a-t-elle pas fourni des signes pour les idées-concepts, préexistant dans l’entendement et s’éveillant seulement à l’appel de la sensation ? Comment les idées pures ont-elles été désignées par des noms d’objets sensibles, par des signes d’intuitions ? Pourquoi, par exemple, dans les idiomes primitifs, être est-il synonyme de vivre, substance synonyme de bois ou de pierre, cause synonyme de père ou de mère ? Là encore, le temps c’est la vie ; l’espace est l’air compris sous la cavité du ciel : partout un signe concret pour une idée métaphysique, le phénomène servant de symbole à une conception. D’où vient cela, encore une fois, si les concepts de l’entendement et les catégories de la raison pure sont les formes essentielles de la pensée ? Où était l’impossibilité de créer des signes spéciaux pour des idées spéciales, que dis-je ? pour des idées nécessaires ?

353. On dit que l’homme a suivi en cela la loi générale des langues, dans lesquelles toute intuition s’exprime par un vocable en rapport avec l’objet, tandis que les concepts sont rendus par des métaphores et des analogies, précisément parce qu’ils sont purs et dégagés de tout empirisme.

Cet argument, outre qu’il explique le fait par le fait même, suppose de plus que l’homme ne pouvait directement représenter par la parole les choses abstraites et intelligibles ; mais le fait vient démentir cette assertion. Ce qu’il y a de plus exclusivement intelligible au monde, c’est le rapport : or les signes de rapport sont non-seulement contemporains des signes d’intuition, mais encore, comme ces derniers, primitifs et spéciaux aux idées qu’ils représentent. Tels sont les articles, prénoms, prépositions et conjonctions, qu’aucune analyse, soit logique, soit étymologique, n’a pu ramener à des signes concrets, détournés de leur signification primitive, à des métaphores. Bien plus, les mots qui semblaient devoir le mieux traduire la catégorie de substance, les substantifs, sont tous formés d’après les apparences et modifications des objets, et d’après les rapports qu’ils soutiennent entre eux ; quant aux verbes, ou attributs propres à la catégorie de cause (force, vie, action), ils sont d’une construction plus complexe et n’ont paru que tard dans le langage. De sorte que, dans les langues, tout fut d’abord signe de phénomène et signe de rapport, c’est-à-dire expression symbolique de la série et de ses formes. Et que serait-ce si, descendant de plus en plus dans l’analyse étymologique, on montrait les substantifs et les attributifs formés de radicaux amorphes, d’articulations élémentaires, qui tous peuvent être considérés comme des particules relatives ? Comment accorder alors, dans le système de Kant, cette lenteur du langage à créer des expressions pour les idées générales de substance, cause, espace et temps, avec la création spontanée des signes de rapport et de série ?…

354. Ceci nous mène à une observation curieuse, mais dont le lecteur ne sera pas surpris. L’ordre de l’aperception spontanée des concepts est inverse de celui de leur détermination scientifique.

On a vu tout à l’heure comment l’examen de la série, de ses éléments, de ses lois et de ses modes, conduit successivement des concepts de totalité, pluralité, unité ; limitation, négation, réalité ; nécessité, existence, possibilité, aux concepts plus généraux de Quantité, Qualité, Modalité ; puis à ceux de Cause et de Substance, et de ceux-ci aux idées de Temps et d’Espace. Mais, dans la première période de son éducation intellectuelle, l’Humanité ne parvient point aux concepts par cette voie d’analyse : elle y est portée de plein saut par la vivacité de l’intuition, et s’élance du premier bond aux sommets de la métaphysique, Dieu, l’Infini, l’Espace, le Temps, la Substance, la Cause, la Série, la Pensée ; enfin commence l’observation autoptique amenant à sa suite la méthode. Arrivée à ce terme, la raison remonte la pente qu’elle avait descendue, pour ne s’arrêter qu’au lieu d’où elle est partie.

Mais l’aperception primitive des concepts est si confuse et si vague que la parole ne peut l’exprimer : de là cette contradiction philologique que nous avons relevée tout à l’heure. L’homme ne peut que bégayer ses sentiments et ses sensations : il parle ses idées. L’animal crie, chante, se plaint, parce qu’il est sensible : il ne parle pas, parce qu’il n’a point d’idées, parce que son intelligence n’est point à lui, parce que son âme n’est point, comme la notre, émancipée de la Divinité.

Ce qui d’abord tourmente les enfants et excite leur inquiétude, est l’espace. Existe-t-il une voûte au-dessus de nos têtes, et par delà cette voûte, une autre qui la renferme, puis une troisième qui contienne celle-ci, etc. ? C’est ainsi que l’esprit, informé par la loi sérielle, poursuit la série lors même qu’il ne rencontre plus d’objet, comme l’oiseau qui, privé d’air, s’efforce d’aspirer le vide. Les Hébreux se figuraient le monde comme une suite de sphères concentriques : le nom même d’espace, dans leur langue, est synonyme de plaque de métal, parce que, suivant leur opinion, le premier ciel était de cristal poli comme un miroir métallique. Tous les peuples ont placé de l’autre côté de la sphère céleste le séjour des bienheureux et des anges, et le trône de la Divinité.

Un autre sujet d’anxiété non moins vive est le Temps. L’imagination s’élance d’abord à l’origine des choses et se demande : Avant la création, qu’y avait-il, et que faisait Dieu ? La plupart des faiseurs de cosmogonies ont répondu qu’il méditait. Aussi Dieu est-il généralement représenté sous les traits d’un vieillard à la pensée profonde : on l’a appelé l’Ancien, l’Éternel, comme plus tard, à l’aide des concepts de Substance et de Cause, on l’a nommé le Vivant, le Fort, l’Être suprême, Créateur ou Causateur de toutes choses. J’ai raconté aux précédents chapitres l’histoire de ces deux derniers concepts et leur influence sur la société.

355. Si la discussion dans laquelle nous venons d’entrer au sujet des universaux et des catégories a porté la lumière dans l’esprit du lecteur, le problème logique, ou problème de la légitimité de la connaissance, est résolu. Qu’entend-on par critérium de certitude ? La condition absolue de la science. Or, cette condition, nous l’avons suffisamment exposée dans les six premiers paragraphes de ce chapitre : c’est la série. La série, c’est-à-dire : 1o la division, la multiplicité, le nombre ; 2o un rapport différentiel, engendrant synthèse, totalisation, groupe.

Qu’est-ce qu’une idée ? L’intuition d’une série.

Qu’est-ce que la vérité ? La démonstration de cette série. La vérité, disait Leibnitz, est dans la liaison des idées, c’est-à-dire dans leur série.

Qu’est-ce qui distingue le rêve de la veille ? C’est que, dans le rêve, les idées sont brisées, les intuitions formées de fragments de séries, et toutes les lois de la pensée, lois selon lesquelles le moi rêvant lui-même pense, à chaque instant violées.

Que faut-il entendre par concepts ? La représentation de l’élément, de la raison et des modes de la série. Cet élément, cette raison et ces modes, considérés dans leur universalité, deviennent eux-mêmes les points de vue généraux de toute série.

« Toute la faculté de l’entendement, dit le philosophe de Rœnigsberg, consiste à réduire la synthèse de la diversité à l’unité de l’aperception » ; c’est-à-dire à se représenter fidèlement la série, puis à la prendre elle-même pour unité.

Le concept d’unité, adéquat à celui d’infini, est la forme propre et spéciale de l’entendement, comme elle est la condition de toute aperception. Au delà de l’unité, comme au delà de l’infini, il n’y a rien.

« Mais, ajoute Kant, l’entendement ne donne l’unité de l’aperception à priori qu’au moyen des catégories. » Cela veut dire que, d’abord, nous ne pouvons former de série sans un point de vue.

« Le concept sans intuition ne donne pas la connaissance. » Pour avoir l’intelligence d’une série, il ne suffit pas d’un point de vue ; il faut une matière, un élément. Ce n’est pas tout encore : le point de vue et l’élément étant donnés, « les lois particulières qui concernent des phénomènes déterminés empiriquement ne peuvent dériver des catégories, quoiqu’elles y soient soumises ; » c’est-à-dire qu’après le point de vue et la matière, une dernière chose est essentielle à la formation de la série, c’est le rapport ou la raison.

Donc, l’élément (matière ou substratum de la série), le point de vue et la raison étant donnés, la série peut être construite, et toute science est possible à priori. Je dis plus : la sensation n’étant intelligible que par la série, l’hypothèse d’une science à posteriori, c’est-à-dire d’une science qui aurait besoin d’autre chose que de ses conditions formelles, est une absurdité. Le rôle de l’observation empirique, relativement à la formation de la connaissance, se borne, soit à susciter des phénomènes, comme dans la physique et la chimie expérimentales, pour en découvrir ultérieurement les lois rationnelles ; soit à vérifier les conclusions de la théorie dans le phénomène. Mais l’observation n’est pas la science, pas plus que la mémoire, pas plus que la sensation.

356. Que ce soit donc le moi qui, en vertu de l’unité de son essence et de sa faculté synthétique, convertisse ses sensations en idées, puis, à l’occasion des phénomènes, détermine en lui les lois de la pensée et construise le monde métaphysique ; ou bien que ce soit la nature qui se réfléchisse dans la conscience, et lui découvre peu à peu et les formes intelligibles de l’être et ses impénétrables principes : — que la diversité soit dans la nature et la synthèse dans le moi, ou bien que toutes deux soient dans l’objet, et seulement la faculté de les apercevoir dans le sujet : n’est-ce pas, au fond, par rapport à la connaissance, toujours la même chose ? Qu’importe à la science, qu’importe à la certitude, cette différence d’opinion ? Une chose demeure constante : pour que le moi se détermine, pour qu’il pense, pour qu’il se connaisse lui-même, il lui faut des sensations, des intuitions ; il lui faut un non-moi, dont les impressions répondent à sa propre capacité. La pensée est la synthèse de deux forces antithétiques, l’unité subjective et la multiplicité objective ; de sorte que nous avons le droit de poser cet aphorisme : Ce que les sens révèlent est adéquat à ce que pense la raison, et réciproquement : Toute série construite dans l’entendement est possible à l’expérience.

Les cieux instruisent la terre, a dit le poëte ; la terre redit les leçons du ciel. Voilà en deux mots le résumé de la métaphysique. La loi est absolue, la même pour l’esprit, la même pour la matière. Dualité ineffable, pôles mystérieux de la création, échos sympathiques de la parole divine, l’Homme et le Monde, comme les séraphins d’Isaïe, crient l’un à l’autre : Saint, saint, saint est l’Éternel, le Dieu des sphères, le Créateur des séries !

357. Comment, à cette heure, l’objection fondamentale du scepticisme contre l’autorité de la raison pourrait-elle trouver place ?

« La raison ne peut être démontrée par elle-même, parce que ce serait une pétition de principe ; ni par un principe antérieur, parce que ce principe aurait besoin d’être prouvé par un autre, celui-ci par un troisième, et que ce serait reculer à l’infini. » Cet argument, conçu selon la méthode syllogistique ou de causalité, tombe devant la méthode sérielle, dans laquelle les idées se démontrent, non plus par des actes de naissance et procès-verbaux généalogiques, mais par leurs genres, leurs espèces et leurs séries, résultant de leurs différences et de leurs rapports.

Comment aussi ne pas rire de pitié en voyant les niaiseries éclectiques sur cette même question de la certitude : « L’évidence ne se démontre pas ; l’aperception des principes premiers est spontanée, irréfléchie, prompte comme l’éclair, impersonnelle, subjective et objective tout à la fois, etc., etc. ? » En lisant cette partie des travaux de M. Cousin, où il se place naïvement au-dessus de Kant, on est tenté de douter que ce professeur, malgré son admirable talent, ait rien compris au philosophe dont il s’est fait l’interprète [45].

358. Mais, en échappant au scepticisme transcendental, ne retombons-nous pas dans l’idéalisme absolu, c’est-à-dire, pour nous servir d’une expression singulière, mais énergique, dans le nihilisme ? Les lois du monde et celles de la raison sont les mêmes, cela paraît démontré ; mais si nous ne percevons dans le monde que des séries et des lois, qu’est-ce que le monde ? qu’y a-t-il au delà de notre pensée ? Sommes-nous assurés de l’existence des corps ? et nos idées de substance et de cause sont-elles rien de plus que des signes logiques, des figures de convention qui ne couvrent aucune réalité ? Dès lors, que prouve la théorie sérielle ? Sinon qu’une fantasmagorie nous obsède, hors de laquelle il n’y a pour nous que le néant.

Cette objection, présentée avec une force saisissante par les sceptiques de tous les siècles, a toujours fait reculer l’analyse, et il faut le dire, elle est demeurée sans solution. Toute la réponse qu’on y a faite a été d’en appeler à la foi inébranlable du genre humain, fondée sur le témoignage des sens, témoignage qui par lui-même ne prouve rien, puisque, comme nous l’avons observé, la sensation est inintelligible. Et pourtant le fait de conscience invoqué contre l’idéalisme suffit déjà pour infirmer ce système ; car, puisque le genre humain croit à l’existence des corps, c’est qu’il y a une raison, instinctive ou raisonnée, d’y croire ; mais quelle est cette raison ?

On voit que le problème posé par l’idéalisme se réduit à légitimer par la raison pure un préjugé du sentiment. Le sentiment de l’existence des corps, le concept de corporéité nous est donné par l’étendue, la solidité, l’impénétrabilité de la matière, les phénomènes d’attraction, répulsion et changement. Or, en dehors de la sensation, la métaphysique fournit-elle des motifs de croire à la réalité des corps ?

359. Ici l’induction, aussi bien que le syllogisme, est impuissante : comment l’esprit, partant du noumène et du phénomène, arriverait-il à ce qui n’est ni noumène ni phénomène ? Comment se démontrerait-il par les idées quelque chose qui n’est point idée ?… — La théorie sérielle semble également incompétente : son axiome fondamental est que, hors des lois et de leurs combinaisons, l’esprit ne peut connaître rien. C’est par elle cependant que nous réfuterons l’idéalisme.

Au § iv (231 et suiv.), nous avons distingué des séries naturelles et des séries artificielles. Les premières, avons-nous dit, sont celles dont l’objet porte sa loi en lui-même ; les secondes sont des transpositions, des jeux de l’industrie humaine, une sorte de complément de la création, inventé pour l’agrément et la commodité de notre vie. Une distinction analogue ou, pour mieux dire, la même distinction reproduite sous un aspect plus large, va nous donner la preuve que nous cherchons..

Toutes les représentations dont s’occupe l’esprit humain se divisent en deux grandes catégories : la première, que nous nommerons des séries idéelles ; la seconde, des séries réelles. Or, si je prouve que cette classification est fondée sur un caractère certain, n’aurai-je pas résolu. le problème ?

360. Ce caractère consiste en ce que, dans la série idéelle, les unités peuvent être transposées, former d’autres séries, et se convertir l’une dans l’autre sans que leur essence soit détruite ; tandis que dans la série réelle les unités sont incommutables et inconvertibles. Je m’explique.

On a dit que les plantes étaient des animaux retournés : cette comparaison exprime très-bien la différence des organisations animale et végétale ; mais elle ne suppose pas la possibilité expérimentale du fait. Ouvrez un chien vivant, et reportez aux extrémités de ses quatre membres les organes de la respiration, de l’absorption, de la sécrétion et de la génération ; vous tuerez ce chien, mais vous ne produirez pas un nouvel organisme. Essayez de faire un homme avec des organes rapportés de cent cadavres, vous ne le pouvez pas davantage. Ainsi, dans un sujet organisé, la transposition, l’interversion des parties organiques est impossible. De même dans les deux règnes les espèces sont inaltérables : on n’a jamais vu le cheval devenir éléphant, la baleine se métamorphoser en écrevisse, ni le melon pendre aux ceps de la vigne. Dans les séries animales et végétales, les unités ou espèces sont donc encore inconvertibles, mais elles ne peuvent souffrir de modifications un peu profondes sans périr. Le chêne ne saurait s’arrêter aux dimensions du rosier, ni celui-ci acquérir la majesté du cèdre ; on ne fera pas du lion un animal domestique, propre à garder les troupeaux, et se nourrissant de foin.

Je sais bien que le règne minéral (les gaz, l’eau, l’air, la lumière) soutient et alimente le règne végétal et devient pour ainsi dire, végétal ; que les plantes se transforment en matière animale dans les sacs digestifs des herbivores, des rongeurs, des granivores, des insectes, etc. ; qui, à leur tour, servent de pâture aux carnassiers et à l’homme. Mais ce ne sont pas là des séries qui se convertissent : ce sont, dans l’échelle des êtres, des séries d’ordre supérieur qui se continuent en s’assimilant des matériaux inertes, soustraits à des séries d’ordre inférieur. Dans ces décompositions et recompositions organiques, les atomes physiques ne périssent pas, il est vrai, mais les unités sérielles sont anéanties. Il y aurait conversion de séries si, par exemple, des fragments de trèfle non trituré et digéré produisaient un bœuf vivant ; si une tortue devenait aigle, comme la chenille qui, sans périr, devient papillon.

361. Ainsi, dans la série réelle, il y a une nature, un quelque chose qui résiste, qui se défend, qui veut rester ce qu’il est, et se brise plutôt que de se soumettre à aucune métamorphose, à la plus légère altération ; quelque chose de plus que le poids, la couleur, le mouvement, la figure, la série ; quelque chose enfin d’intraitable à la pensée de l’homme [46].

362. Au contraire, dans la série idéelle, les unités peuvent être transposées, retournées, sans cesser d’être elles-mêmes et de former des séries. La conversion qu’on a vue (213) du système quaternaire d’Ampère en un système ternaire en est un exemple. Les opérations mathématiques sont toutes des conversions sérielles. Additionner, multiplier, diviser, extraire, en d’autres termes, composer et décomposer un nombre, n’est-ce pas en convertir les genres et les espèces ? D’un triangle équilatéral faites un rectangle d’égale surface ou d’égal périmètre ; les propriétés de la ligne, des parallèles, de l’angle, subsistent toujours les mêmes. Si le cercle est incommensurable avec le carré, cela vient de ce que le cercle a quelque chose d’anti-sériel, la ligne qui le décrit étant une image de continuité plutôt que de série. Mais on opère cette conversion d’une manière aussi approchée que l’on veut en sériant la circonférence, c’est-à-dire en décrivant de chaque côté de cette ligne un polygone d’un grand nombre de côtés.

L’invention de Guttenberg présente un exemple frappant de conversion sérielle. La casse typographique n’est qu’une série dont les unités mobiles peuvent servir indistinctement à reproduire tous les livres imaginables. La même chose arriverait si, au lieu de lettres, la casse renfermait tous les mots d’une langue avec leurs inflexions et désinences. Alors ce serait comme un vaste système vocabulaire et grammatical composé d’une multitude de séries dont les unités serviraient sans cesse à former de nouveaux groupes, sans perdre leurs rapports et sans se détruire.

Notre système métrique n’est pas moins remarquable : là aussi on voit une série linéaire devenir tour à tour mesure de capacité, de solidité, de poids, de monnaie.

Plus on observe la nature, plus on approfondit les lois de l’intelligence, et plus on se convainc de la certitude de cette distinction entre les séries réelles et les séries idéelles. L’eau bout à une certaine température, au delà de laquelle elle cesse d’absorber du calorique : il y a donc entre la chaleur et l’eau une proportion chimique qui ne peut être dépassée sans que la forme élémentaire du liquide soit détruite. L’eau ne peut devenir ni flamboyante ni lumineuse ; au delà de 80o R. elle s’évapore ; décomposée, elle fournit deux gaz dont l’un est respirable et l’autre combustible. Mais le thermomètre, le baromètre, le gazomètre, le calorimètre, tous les instruments qui nous servent à mesurer l’intensité des forces physiques, peuvent recevoir des graduations très-diverses, qui toutes se convertiront les unes dans les autres.

Les langues, séries de signes articulés, présentent un phénomène extraordinaire : homologues, identiques dans leurs éléments ou radicaux primitifs, c’est-à-dire dans ce qu’elles ont de purement idéel, formées, en un mot, des mêmes unités, elles sont toutes des conversions l’une de l’autre, elles sont sœurs : mais seulement analogues, inégales, pour tout ce qu’elles tiennent de la nature physiologique et sociale de l’homme, elles cessent peu à peu de s’entendre, deviennent inconvertibles l’une à l’autre, souvent même intraduisibles.

363. En résumé, toute série se compose d’unités groupées sous une loi commune : mais tantôt ces unités peuvent être séparées et servir à d’autres séries sans cesser pour cela d’être les mêmes, et cette propriété de conversion est le propre des choses intelligibles ; tantôt les unités opposent à leur conversion une invincible résistance, et ne laissent, après la destruction de la série, que leurs derniers éléments. En présence de ce fait, la pensée ne se reconnaît plus ; la raison s’étonne en voyant se rompre le fil de ses opérations ; et le moi intelligent, créateur de séries, confesse un non-moi anti-sériel, substantiel ou causatif, inintelligent et inintelligible…

Ainsi la métaphysique joint son autorité à celle du sens intime pour nous attester quelque chose hors de notre pensée ; l’idéalisme, tant objectif que subjectif, demeure convaincu de chimère, et les angoisses du scepticisme ne peuvent désormais nous atteindre [47].

  1. Nous avons fait remarquer déjà que ce que l’auteur entend par métaphysique est la même chose que ce que M. Aug. Comte appelle philosophie positive. Nous ajouterons que cette métaphysique correspond, pour le fond, à ce que les Allemands nomment logique. (Note de l’éditeur.)
  2. Auteur de plusieurs ouvrages de linguistique : 1o Poèmes islandais, Imprimerie royale, 1839 ; 2o De linguarum origine et natura ; 3o Recherches sur la quantité prosodique. Strasbourg, 1841.
  3. Confiance, orgueil de jeune homme ! — L’auteur n’a rien créé, rien inventé du tout. (Note de l’éditeur.)
  4. Cette progression est le fait le mieux constaté de l’histoire ecclésiastique. Les premiers chrétiens ne disputaient guère que sur des points de morale et de discipline, et sur la formule des mystères : dans les siècles suivants, on se divisa sur l’essence même des mystères et l’authenticité des dogmes ; enfin on nia la compétence de l’Église et on fit appel à la raison individuelle. Dès ce moment, tout fut perdu.
  5. E. Quinet, Du Génie des Religions.
  6. On verra plus tard que comme la science des nombres est plus en rapport avec la métaphysique élémentaire ou analytique, la géométrie l’est davantage avec la synthèse ou métaphysique de composition.
  7. Comparez la force d’un tissu de soie à celle d’une feuille de papier ; la pellicule de l’œuf avec l’enveloppe de la chenille ; la résistance d’une planche de sapin avec celle d’un plateau de verre.
  8. Nommée par Fourier sériaire, contrairement à l’étymologie et l’analogie. La terminaison aire désigne en général une qualité ou fonction dans les personnes : donataire, commanditaire, locataire, propriétaire, prolétaire, adversaire, commissaire, fonctionnaire, légataire, actionnaire, feudataire, contraire, etc. — Sériel, comme constitutionnel, fonctionnel, différentiel, tendantiel, providentiel, matériel, idéel, réel, formel, etc. Sans être profond linguiste, il suffit de comparer ces deux séries pour se convaincre de l’irrégularité de la dénomination adoptée par Fourier.
  9. Critique de la raison pure, trad. de Tissot.
  10. Il est impossible de concevoir comment le rapport de nombre par lequel on exprime les pesanteurs spécifiques des corps n’aurait qu’une certitude subjective, tandis que le rapport du diamètre à la circonférence aurait une certitude objective. Les corps ne nous enseignent pas plus la géométrie que l’arithmétique : ils nous fournissent des termes de comparaisons, dans leur symétrie, leur série ou leur différence, et c’est en les comparant que nous devinons les secrets de la nature, la science de Dieu, si j’ose ainsi dire. Ainsi ou il faut admettre la légitimité objective de l’arithmétique au même titre que celle de la géométrie ; ou il faut nier celle-ci, et avec elle la certitude extérieure de toutes nos idées, c’est-à-dire mettre en doute l’existence des êtres. Au 7e §, nous répondrons à ce doute.
  11. La démonstration de l’identité du produit, dans quelque ordre que l’on multiplie les facteurs, est prise, comme l’on voit, de la loi sérielle, ci n’a rien de spécialement arithmétique : il est étonnant que les mathématiciens ne s’en soient pas aperçus.
  12. Lorsqu’on démontre en géométrie que la surface du rectangle est égale au produit de la base multipliée par la hauteur, de sorte que si l’une est 5 et l'autre 40, le produit sera 50 ; il ne faut pas croire, malgré l’expression arithmétique, que ce théorème eût pu être prévu par l’arithmétique.
    …...De même la géométrie pure ne peut prévoir l’astronomie ; ni la chimie minérale, la chimie organique, ni celle-ci la politique. Toutes les fois qu’un élément nouveau s’introduit dans une science, comme l’étendue dans l’arithmétique, l’attraction ou le mouvement dans la géométrie, etc., la science change ; et il se produit un nouvel ordre de choses.
  13. Mémoires de Colebrooke, traduction de Pauthier.
  14. Ravaisson, Métaphysique d’Aristote.
  15. Voici ses propres paroles : « Mens humana si agat in materiem, pro modo naturae operatur, atque ab eâdem determinatur : si ipsa in se vertatur, tanquam aranea texens telam, tum demum indeterminata est, et parit telas quasdam doctrinae tenuitate fili operisque mirabiles, sed quoad usum fri volas et inanes. »
    …...C’est bien à tort que la philosophie compte Bacon parmi les siens ; il ne l’a point flattée.
  16. L’auteur n’a pas été toujours aussi sévère envers Descartes : voir le Système de contradictions économiques, tome II, ch. xi, et ailleurs, où il dit que la philosophie allemande est sortie de Descartes. (Note de l’éditeur.)
  17. Qui sait si, dans trois ou quatre mille ans, la similitude du nom aidant à l’identité du travail, quelque étymologiste ne prétendra pas que Kant est le même personnage que Kanada, désigné tour à tour par son nom sanscrit ou allemand ? (Note de l’éditeur.)
  18. Cependant il faut dire, pour être juste, que le but de Kant, en faisant l’inventaire des catégories, a été de montrer que la loi fondamentale du raisonnement consiste, par-dessus toute chose, à ne point conclure d’une catégorie à une autre, ce qui est, comme ou le verra plus bas, le principe même de la dialectique sérielle. Il y a peu de dialecticiens comparables à Kant : malheureusement il n’a point réduit en principes, comme l’a fait Hégel, sa dialectique.
  19. Voici donc que le grand Tout sera non-seulement un et triple, mais double et quadruple, septuple, décuple, centuple !.. Sera-ce le Dieu que nous devons adorer ? Pas encore.
  20. Cette division revient à la définition de l’homme par M. P. Leroux : L’homme est sensation-sentiment-connaissance ; et à la formule psychologique de M. Cousin : Sensibilité, Activité, Raison.
  21. Ne serait-ce point faire beaucoup trop d’honneur à l’inventeur de l’attraction passionnelle ? La série avait été découverte et analysée par d’autres avant Fourier, comme l’a judicieusement démontré P. Leroux. (Note de l’éditeur.)
  22. E. de Pompery, Théorie de l’association et de l’unité universelle.
  23. J’ai connu Fourier : il avait la tête moyenne, les épaules et la poitrine larges, l’habitude du corps nerveuse, les tempes serrées, le cerveau médiocre : un certain air d’enthousiasme répandu sur sa figure lui donnait l’air d’un dilettante en extase. Rien en lui n’annonçait l’homme de génie, pas plus que le charlatan.
  24. Voir tome ii de la Destinée sociale, par M. Considérant, les tableaux synoptiques de la série de parade et de la série de culture des poiriers.
  25. Peut-être cette assertion sera-t-elle contredite par quelque mathématicien sceptique : tout ce que j’ai à lui répondre, c’est qu’alors tout n’est pas fait pour la démonstration mathématique, et qu’elle réclame une application mieux entendue de la loi sérielle.
  26. On dira peut-être que la propriété de conserver ou de transmettre le calorique tient à la nature chimique des corps, et point du tout à la division des masses. Mais qu’est-ce que la nature chimique des corps, ou telle autre quiddité abstraite qu’il plaira d’invoquer ici ? Pour moi, je vois qu’en général les corps les plus denses, et dont la constitution moléculaire est la mieux sériée (comme les métaux), sont les meilleurs conducteurs du calorique ; tandis que ceux qui, sous un même volume, renferment le moins de matière, ou dont les parties constituantes sont confuses, obscures, peu ou point sériées, comme le bois, l’argile, les graisses, le sable, un tas de paille, ou une balle de coton, sont mauvais conducteurs.
    …...Mais ici l’on peut faire une objection : comment la série est-elle, pour les métaux, cause de conductibilité, et, pour un toit de chaume, par exemple, cause de non-conductibilité ? Il faut distinguer : tout est série dans la nature ; or, puisque nous voyons qu’il s’y passe des phénomènes opposés, il faut bien que des séries diverses produisent des effets contraires. Or, c’est ce que nous voyons ici : la série moléculaire des métaux laisse un passage facile au calorique ; tandis que les poils d’un mérinos, serrés les uns contre les autres, outre la série de leurs molécules constituantes, forment entre eux une série nouvelle, qui corrige l’effet de la première.
    …...Cela est si vrai qu’un homme qu’on exposerait à un froid vif dans une boîte de sapin hermétiquement fermée courrait risque de geler, tandis que la même planche qui lui sert de prison, divisée en copeaux longs et soyeux, pourrait servir à lui faire une chaude fourrure. La substance des poils n’est-elle pas la même que celle de la corne ? Pourquoi donc la nature a-t-elle revêtu les animaux de poils, afin de les préserver du froid, au lieu de les cuirasser comme des homards et des tortues ? Pourquoi la composition des sept couleurs en une série élémentaire produit-elle la lumière blanche, tandis que leur réunion en une série artificielle, par la superposition de verres de couleur, produit la plus profonde obscurité ?…
  27. Ceci était écrit avant la découverte de Neptune, d’Hébé, Iris, et autres planètes microscopiques, qui portent ce nombre total a 35 ou 36. (Note de l’éditeur.)
  28. J’ai moi-même fait usage de cet argument dans un opuscule sur le Dimanche, à une époque où, ne connaissant pas la loi sérielle, je raisonnais comme tout le monde ; mais dans les trois mémoires que j’ai publiés postérieurement sur la propriété, et qui m’ont servi comme d’exercice pour arriver à la métaphysique, j’ai rejeté cette preuve.
  29. La division des devoirs adoptée par les modernes est prise du point de vue objectif : 1. Devoirs envers Dieu ; 2. envers le prochain ; 3. envers soi-même.
  30. Tout cela signifie que la syntaxe ne peut, dans aucun cas, tenir lieu de dialectique. (Note de l’éditeur.)
  31. Le lecteur ne doit pas perdre de vue que le loyer ne s’entend ni de l’indemnité due au possesseur qui se prive, ni des frais d’entretien de la chose. Le loyer est ce qui est perçu comme prix du prêt, ou produit du capital. Or on sait que le capital, sans le travail, est essentiellement improductif.
  32. Voir Système des contradictions économiques, par P.-J. Proudhon, 2 vol. in-8, prologue, chap. viii, et ailleurs, les idées du même écrivain, sur la Divinité. (Note de l’éditeur.)
  33. Il est entendu que par les dénominations de matière, vie, esprit, nous désignons trois catégories de phénomènes, sans rien affirmer sur la nature de leurs principes. C’est ainsi qu’on a nommé attraction la cause inconnue, réelle ou fictive des phénomènes chimiques et sidéraux. Nous connaissons des phénomènes de pesanteur, d’impénétrabilité, de sensibilité organique, de locomotion spontanée, de liberté, etc. ; nous rangeons ces phénomènes en trois grandes catégories, à chacune desquelles nous attribuons une cause spéciale et réelle, mais sans pouvoir en dire autre chose, sinon qu’elle existe, et que nous le croyons nécessairement.
  34. On peut faire une objection. Les concepts de temps et d’espace sont des intuitions sensibles, bien que non d’objets réels ; tandis que le nombre ou la diversité est une abstraction de la raison, comprise dans la catégorie de quantité. D’ailleurs, nous pouvons toujours faire abstraction du nombre ou de la diversité, tandis que l’espace et le temps, une fois donnés par la sensibilité, s’imposent à l’entendement d’une manière nécessaire, et ne peuvent plus être abstraits.
    …...Je réponds : Il faut distinguer la diversité, en tant qu’attribut ou prédicable de quantité, et la diversité en tant que condition absolue de toute phénoménalité. Or, la même objectivité, le même caractère d’infini et de nécessité qui se trouvent dans les concepts d’espace et de temps appartiennent aussi à ce concept, que nous révèle particulièrement la divisibilité de la matière, et qui n’est lui-même que l’inévitable synthèse de l’espace et du temps. En effet, selon Kant, nous ne concevons l’espace que comme un agrégat d’espaces limités, ajoutés les uns aux autres, sans fin et dans toutes les directions ; nous ne concevons le temps que sous l’idée d’une ligne tirée mentalement et prolongée, dans ses deux directions, à l’infini. Aussitôt donc que le temps et l’espace ont été conçus dans l’entendement, le nombre ou la diversité y entre avec eux : faites abstraction de l’univers entier, les concepts d’espace et de temps demeurent, et avec eux celui d’agrégat, de prolongation, de diversité, de nombre. Ce n’est pas ma faute si notre langage manque d’un terme générique qui résume toutes ces expressions.
    …...Enfin, c’est par le concept de nombre ou diversité que la loi sérielle est rendue immédiatement possible, et que le voile de la création est levé.
    …...Kant paraît avoir senti lui-même que les concepts d’espace et de temps ne se liaient pas d’une manière intime aux catégories de la raison pure, et qu’entre celles-ci et ceux-là il y avait un vide. Il enseigne : 1o que la première chose nécessaire pour la connaissance des objets est la diversité de l’intuition ; 2o que rien autre chose que la quantité, la qualité et la relation (celle-ci, d’après Kant, renferme les concepts de substance et de cause ; voir plus bas, 284) ne forme la matière des jugements ; que la 4e classe de catégories, la modalité (qui n’est pas la même chose que la diversité), considère les objets de l’intuition, non en eux-mêmes ni les uns par rapport aux autres, mais par rapport à l’entendement, c’est-à-dire en tant que ces objets lui apparaissent comme possibles, réels ou nécessaires. (Critique de la raison pure, trad. de Tissot.)
    …...Or, si Kant avait réfléchi que la diversité de l’intuition, condition subjective de la possibilité de la connaissance, présupposait elle-même un concept objectif, nécessaire, analogue à ceux d’espace et de temps, il aurait vu que, comme dans les quatre classes de catégories, la troisième catégorie est toujours la synthèse des deux premières, de même le concept de nombre est une synthèse de l’espace et du mouvement ; que ce concept forme la transition de l’esthétique à la logique transcendentale ; que la diversité étant donnée dans la substance et la cause, il en résulte, par l’unité synthétique de l’aperception, la série ; que la série est la forme propre et objective du jugement, de même que les corps et leurs propriétés, les causes et les phénomènes, et l’action des uns sur les autres, en sont la matière ; que, considérée sous ce dernier point de vue, la série (série serrée, large, progressive, etc.) engendre les trois premières classes de catégories (quantité, qualité, relation), tandis que considérée dans sa formation, ses modes, ses lois (point de vue et raison de la série ; série naturelle, artificielle, similiforme ; faits normaux et anormaux, 300), elle produit la quatrième classe de catégories, la modalité.
    …...D’après cette détermination nouvelle des concepts fondamentaux de l’entendement et de la raison, le tableau des catégories, conformément au système cosmologique ternaire, eût été dressé de la manière suivante :

    Conditions de la connaissance. …... Espace. Temps. Nombre (division, diversité).
    Matière de la connaissance. …... Substance.
    Inhérence.
    Cause.
    Dépendance.
    Série.
    Réciprocité.
    Forme des jugements. …... Quantité.
    Unité,
    pluralité,
    totalité.
    Qualité.
    Réalité,
    négation,
    limitation.
    Modalité.
    Possibilité,
    existence,
    nécessité.
  35. H. Renaud, Solidarité.
  36. Tissot, Du Suicide et de la Révolte.
  37. Kant, Critique de la raison pure.
  38. La raison sur laquelle se fondent les partisans de l’éligibilité universelle est que rien ne doit limiter la volonté du peuple souverain, et qu’il faut s’en rapporter à son bon sens et à son intérêt évident pour le choix des députés. Mais alors pourquoi le peuple souverain lui-même limite-t-il sa volonté par des lois ? pourquoi ne s’en rapporte-t-il pas, en tout et pour tout, à son bon sens et à son plus grand intérêt ? Or, si telle est la pratique de tous les temps, pourquoi l’élection des députés ne serait-elle pas soumise a des conditions et règlements, aussi bien que la propriété, l’administration, l’industrie, etc. ? Rien dans la société, comme dans l’univers, ne doit se faire que par règle, loi, poids et mesure : toute tendance contraire est anti-sérielle, anti-organique, et rétrograde : c’est une inspiration de mysticité ou de philosophie.
  39. Au reste, mon opinion ne diffère de la leur que d’une cinquantaine d’années d’éducation populaire : pour le moment, il me semble qu’une réforme qui porterait à un million le nombre des électeurs en France, en les choisissant surtout dans les villes, produirait, par la solidarité des intérêts, tout le bien qu’on attend du suffrage universel. Ainsi, je ne nie pas le droit (263), je conteste seulement l’opportunité de l’application. Le peuple, en partie, est encore mineur : c’est un fait qu’on ne saurait méconnaître (a).

    …...(a) L’événement a confirmé depuis cette prévision. Les élections d’avril et décembre 1848 auront donné une rude leçon aux démocrates phraséologues. Ce n’est pas la seule fois que l’auteur aura été prophète. (Note de l’éditeur.)
  40. Le fait qui exprime le mieux l’inégalité des intelligences, résultat de l’ignorance générale et de l’insuffisance des méthodes, est le scepticisme. Or, la loi sérielle est la mort du scepticisme, le remède à toutes les maladies de la raison, le critérium de la certitude (§ vii) : donc la loi sérielle est le niveau des intelligences.
  41. La métaphysique a déjà répondu. Qu’importe que l’homme soit né dans un coin de la terre, d’où, il se sera répandu sur tous les points du globe, ou qu’il soit indigène à toutes les latitudes et à tous les pays ? L’unité de la race ne tient point à l’unité généalogique, mais à l’identité organique et surtout téléologique. Ce qui produit l’unité dans la série, ce n’est pas le fait, puisque le fait est toujours divers ; c’est l’idée. (Note de l’éditeur.)
  42. On voit ici pourquoi le concept de qualité n’est point applicable aux mathématiques, qui n’opèrent que sur des séries exactes et des figures régulières. Le concept de qualité commence dans la physique, réalisation de la série pure, de l’idée.
  43. Moment de momentum, pour movimentum, mouvement.
  44. Kant, qui regardait le temps et l’espace comme les conditions uniques et suprêmes de l’aperception sensible, était loin de soupçonner qu’un jour on leur trouverait tant d’analogues. Or, le même argument que Kant faisait à Hume, à propos de l’idée de causalité, nous le lui opposons à lui-même au sujet des concepts de temps et d’espace. Ces concepts sont des hypothèses ou postulata de la raison ; mais ce ne sont pas les seuls de leur espèce ; il faut y en joindre une foule d’autres, qui tous se résolvent dans l’idée commune d’infini.
  45. C’est aussi l’opinion des Allemands. (Note de l’éditeur.)
  46. Tout cela est on ne peut plus clair, et parfaitement exprimé. Ce qui suit laisse plus à désirer. L’auteur veut dire, ce semble, que les êtres dont se compose la nature dans tous les règnes, bien qu’ils ne nous soient connus qu’en tant qu’ils sont séries, et comme séries, sont cependant quelque chose de plus que des idées. La preuve, ajoute-t-il, que ces objets ne sont pas de simples idées, c’est qu’ils ne se laissent point manier, faire et défaire, composer, décomposer ou recomposer à volonté, ce qui est le propre de l’idée pure. Toute opération intellectuelle peut très-bien se transformer en une autre, par exemple, ce qui est démontré par syllogisme être démontré par induction ou série et vice versa, sans que la vérité, le résultat de l’opération en souffre. Pourquoi cela ? Parce que, dans ce qui fait ici l’objet de l’analyse, il n’y a pas autre chose qu’une idée. Mais bien que l’entendement conçoive, à priori, la possibilité de disséquer un animal et puis de le faire revivre, comme l’on démonte et remonte une horloge, l’expérience prouve qu’une telle opération est impossible : preuve, conclut l’écrivain, et nous sommes en cela tout à fait de son avis, que l’animal est quelque chose de plus qu’une idée.
    …...D’après cette théorie idéo-réaliste, la réalité de l’être irait en croissant du minéral au végétal, et du végétal à l’animal et à l’homme : elle atteindrait son maximum dans la société, la chose à la fois la plus libre, et qui souffre le moins l’arbitraire de ceux qui la gouvernent. C’est précisément le contraire de ce que suppose le vulgaire (Note de l’éditeur.)
  47. Cette démonstration du réalisme nous paraît tout à fait neuve en philosophie, et nous la recommandons, comme celle de l’origine des idées générales et des concepts, aux méditations des métaphysiciens. (Note de l’éditeur.)