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De la Création de l’Ordre dans l’Humanité/Ch. IV.

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CHAPITRE IV


l’économie politique


§ I. — Objet et circonscription de cette science.


364. « Usbeck à Hassein, dervis de la montagne de Jaron.

« Ô toi, sage dervis, dont l’esprit curieux brille de tant de connaissances, écoute ce que je vais te dire.

« Il y a ici des philosophes qui, à la vérité, n’ont point atteint jusqu’au faîte de la sagesse orientale ; ils n’ont point été ravis jusqu’au trône lumineux ; ils n’ont ni entendu les paroles ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d’une fureur divine : mais, laissés à eux-mêmes, privés des saintes merveilles, ils suivent dans le silence les traces de la raison humaine.

« Tu ne saurais croire jusqu’où ce guide les a conduits. Ils ont débrouillé le chaos et ont expliqué, par une mécanique simple, l’ordre de l’architecture divine. L’auteur de la nature a donné du mouvement à la matière : il n’en a pas fallu davantage pour produire cette prodigieuse variété d’effets que nous voyons dans l’univers.

« Que les législateurs ordinaires nous proposent des lois pour régler les sociétés des hommes, des lois aussi sujettes au changement que l’esprit de ceux qui les proposent et des peuples qui les observent ; ceux-ci ne nous parlent que des lois générales, immuables, éternelles, qui s’observent sans aucune exception, avec un ordre, une régularité et une promptitude infinie, dans l’immensité des espaces.

« Et que crois-tu, homme divin, que soient ces lois ? Tu t’imagines peut-être qu’entrant dans le conseil de l’Éternel tu vas être étonné par la sublimité des mystères : tu renonces par avance à comprendre ; tu ne te proposes que d’admirer.

« Mais tu changeras bientôt de pensée : elles n’éblouissent point par un faux respect ; leur simplicité les a fait longtemps méconnaître ; et ce n’est qu’après bien des réflexions qu’on en a vu toute la fécondité et toute l’étendue.

« La première est que tout corps tend à décrire une ligne droite, à moins qu’il ne rencontre quelque obstacle qui l’en détourne ; et la seconde, qui n’en est qu’une suite, c’est que tout corps qui tourne autour d’un centre tend à s’en éloigner ; parce que plus il en est loin, plus la ligne qu’il décrit approche de la ligne droite.

« Voilà, sublime dervis, la clef de la nature ; voilà des principes féconds, dont on tire des conséquences à perte de vue.

« La connaissance de cinq ou six vérités a rendu leur philosophie pleine de miracles, et leur a fait faire presque autant de prodiges et de merveilles que tout ce qu’on nous raconte de nos saints prophètes.

« Car enfin je suis persuadé qu’il n’y a aucun de nos docteurs qui n’eût été embarrassé si on lui eût dit de peser dans une balance tout l’air qui est autour de la terre, ou de mesurer toute l’eau qui tombe chaque année sur sa surface ; et qui n’eût pensé plus de quatre fois avant de dire combien de lieues le son fait dans une heure, quel temps un rayon de lumière emploie à venir du soleil à nous ; combien de toises il y a d’ici à Saturne ; quelle est la courbe selon laquelle un vaisseau doit être taillé pour être le meilleur voilier qu’il soit possible.

« Peut-être que si quelque homme divin avait orné les ouvrages de ces philosophes de paroles hautes et sublimes, s’il y avait mêlé des figures hardies et des allégories mystérieuses, il aurait fait un bel ouvrage qui n’aurait cédé qu’au saint Alcoran.

« Cependant, s’il le faut dire ce que je pense, je ne m’accommode guère du style figuré. Il y a dans notre Alcoran un grand nombre de petites choses qui me paraissent toujours telles, quoiqu’elles soient relevées par la force et la vie de l’expression. Il semble d’abord que les livres inspirés ne sont que les idées divines rendues en langage humain : au contraire, dans notre Alcoran, on trouve souvent le langage de Dieu et les idées des hommes ; comme si, par un admirable caprice, Dieu y avait dicté les paroles, et que l’homme eût fourni les pensées.

« Tu diras peut-être que je parle trop librement de ce qu’il y a de plus saint parmi nous ; tu croiras que c’est le fruit de l’indépendance où l’on vit dans ce pays. Non, grâce au ciel, l’esprit n’a pas corrompu le cœur ; et tant que je vivrai, Hali sera mon prophète. » (Montesquieu, Lettres Persanes.)

Quiconque aujourd’hui s’occupe d’études sociales doit avoir sans cesse présent à l’esprit cet admirable morceau. Le style haut et figuré a défrayé la première moitié du dix-neuvième siècle ; il semble à présent qu’il nous dégoûte : serait-ce qu’une science nouvelle est au moment d’éclore ?

À Dieu ne plaise que je m’attribue cette glorieuse initiative ! Mon style et mes pensées se sentent trop de la fréquentation des hommes divins dont parle le naïf persan ; trop longtemps je me suis occupé de révélations et de miracles pour que j’aie appris à en faire. Je veux seulement, à l’aide de cinq ou six vérités dégagées de la masse des faits économiques, montrer que la société, comme la nature, est soumise à des lois éternelles et immuables, à des lois qui ne changent pas selon le caprice des hommes.

365. L’Économie politique cela de particulier que sa période religieuse et philosophique a été à peu près nulle [1]. Une science, en effet, qui procède d’emblée par l’observation et l’analyse, par des calculs de statistique et des détails techniques, une semblable science devait offrir tout d’abord le plus haut degré de positivisme. Aussi les économistes furent-ils dès l’origine traités en ennemis par les hommes du privilége et de la routine, qui tous s’indignèrent qu’on parlât de gouverner par poids et mesure, et crièrent haro sur des études auxquelles ils ne comprenaient rien, sinon qu’elles menaçaient leur existence. Aujourd’hui encore sous les noms de matérialistes et d’utilitaires, les économistes sont calomniés par deux espèces de psychologues, que Jérémie Bentham a plaisamment nommés, les uns ascètes, et les autres sentimentaux ; singuliers contradicteurs, dont toutes les accusations se réduisent à ceci :

1. L’Économie politique tend à améliorer la condition physique de l’homme ;

2. L’Économie politique a pris pour guide la raison de préférence au sentiment !…

366. Toutefois, il faut le reconnaître, l’Économie politique n’est pas constituée. La masse des faits observés est immense ; toutes les branches de commerce et d’industrie ont été explorées ; pas une institution, pas une coutume, un préjugé, un abus ou un moyen de gouvernement, qui n’ait passé au creuset de l’analyse : semblables aux philosophes du seizième siècle, dont les travaux d’exégèse préparèrent le siècle littéraire de Louis XIV, les économistes ont senti qu’avant de formuler la science il fallait en dégager les matériaux. Déjà même on écrit l’histoire de l’Économie politique : et cette entreprise, nécessairement prématurée si on la juge au point de vue d’une science faite, est éminemment utile sous ce rapport, qu’elle forme le dernier degré que nous ayons à monter pour arriver au sanctuaire. Ajoutons que l’équation sérielle est l’argument dont se servent d’ordinaire les économistes : si quelquefois ils emploient la forme déductive, c’est presque toujours sur des points acceptés de la généralité des lecteurs, et qu’ils ne se croient pas la mission de discuter [2].

Avec tout cela, l’Économie politique, n’ayant pu découvrir sa méthode, ou pour mieux dire n’en ayant pas conscience, reste privée de certitude ; elle n’ose faire un pas hors de la description des faits : de là sa timidité à aborder certains problèmes, de la solution desquels dépend le progrès ultérieur des sociétés.

367. L’Économie politique est la science de la production et de la distribution des richesses. Or, l’objet d’une science étant donné, le champ d’observation, la méthode, et la circonscription de cette science doivent naturellement s’en déduire.

I. Champ d’observation de la science économique. Vers le milieu du dix-huitième siècle vivait en Angleterre un philosophe, plus remarquable par la sagacité de ses vues et la justesse de son jugement que par l’éclat et la sublimité de son style : ce philosophe avait nom Adam Smith. Ce fut lui qui le premier détermina scientifiquement le champ d’observation de l’Économie politique.

Avant A. Smith, on demandait si c’était la terre, ou l’agriculture, ou l’industrie, ou le commerce, ou l’argent, qui produisait la richesse : A. Smith répondit que c’était le Travail. En effet, la terre ne donne qu’à celui qui la fouille et la cultive, en un mot, qui la travaille ; l’agriculture est la forme originelle de ce travail, dont elle a même pris le nom (labourer de laborare) ; l’industrie est un démembrement de l’agriculture ; le commerce est pour les travailleurs de chaque pays un moyen de suppléer à leurs produits respectifs ; l’argent est un meuble de convention destiné à faciliter les échanges (406).

Qu’importe donc la matière exploitée, la forme de l’instrument, le lieu de la production ? Qu’importe l’abondance ou la rareté du signe d’échange, s’il ne vaut qu’autant qu’il représente quelque chose, c’est-à-dire du travail ? En ramenant ainsi à une source générale les formes particulières, vraies ou supposées, de la production, A. Smith détruisit des nichées d’erreurs et une incroyable chaîne de malentendus. Du même coup, se trouvèrent infirmées toutes les richesses acquises autrement que par le travail.

368. Dans le travail, on peut considérer : 1o spécialement, les procédés de chaque art et métier, les moyens de fabrication, le perfectionnement des outils et des machines, etc. ; sous ce point de vue, le travail se nomme particulièrement main-d’œuvre ; 2o généralement, les lois de production et d’organisation communes à toutes les espèces de travaux et d’industries. La première partie de cette recherche forme la Technique ; la seconde constitue l’Économie proprement dite.

L’oubli de cette distinction fondamentale a jeté nombre d’économistes dans des détails fort curieux sans doute, mais qui les écartaient de leur véritable objet. Ainsi, dans les cours publics, nous avons vu souvent la leçon du professeur dégénérer en mécanique, métallurgie, tissanderie ou filature. Or l’Économie politique, comme la science des nombres, est une suite de propositions abstraites susceptibles de développement et de systématisation, indépendamment de la pratique : c’est une de ces sciences qu’on peut appeler mères et rectrices, parce que, comprenant dans leur généralité tout un ordre de faits, elles préexistent, pour ainsi dire, à ces mêmes faits qu’elles gouvernent, et peuvent être intellectuellement construites, sans attendre la sanction de l’expérience.

Donc, procédés de main-d’œuvre ou d’exécution, c’est la technographie, ou technique ; lois générales de la production et de la distribution des richesses, c’est l’Économie politique.

369. Tout ce qui est travail, fonction utile, est matière d’Économie politique. L’Économie politique embrasse donc dans sa sphère le gouvernement, aussi bien que le commerce et l’industrie. Par quelle étrange complaisance J.-B. Say, et tout récemment M. Chevalier lui-même, ont-ils pu dire que l’Économie politique doit s’abstenir de toucher aux choses d’administration et de gouvernement ; qu’elle n’est pas la Politique, mais la servante de la Politique ? C’est comme si l’on prétendait que la géométrie est la servante des arpenteurs.

Say lui-même a détruit vingt fois sa propre thèse : le labeur du magistrat, suivant lui, est un service utile, dont la rétribution est chose juste et légitime. Du gouvernement aux administrés, des administrés au gouvernement, tout est service réciproque, échange, salaire et remboursement ; dans le gouvernement, tout est direction, répartition, circulation, organisation : en quoi donc l’Économie exclurait-elle de son domaine le gouvernement ? Serait-ce pour la diversité du but ? Mais le gouvernement est la direction des forces sociales vers le bien-être ou l’utilité générale : or, le but de l’Économie politique n’est-il pas aussi le bien-être de tous, l’utilité, la justice ! n’entre-t-il pas dans ses attributions essentielles de distinguer ce qui est utile d’avec ce qui est improductif ? les économistes n’ont-ils pas été surnommés Utilitaires ?

« L’Économie politique est la science de la production des richesses et de l’organisation du travail : donc elle ne se mêle pas de politique…. » Vraiment, en lisant cette singulière déclaration de MM. Say et Chevalier, on ne sait lequel admirer le plus, de la stupidité des gouvernants qui l’exigent, ou de l’amère ironie de ceux qui la font.

Je ne m’arrêterai pas davantage à réfuter les arguties plus ou moins sincères des économistes non politiques ; car c’est ainsi qu’il faut les appeler, malgré le nom propre de la science. Les faits que j’aurai à rapporter parleront plus haut que tous les raisonnements : on verra que les lois d’organisation du travail sont communes aux fonctions législatives, administratives et judiciaires, ainsi qu’à l’industrie et à l’agriculture, et que le progrès des réformes dans la société n’est autre chose que la détermination même de la science économique.

370. II. Méthode de l’Économie politique. Cette méthode est la dialectique sérielle, ou méthode de classification des idées, dont nous avons exposé au chapitre III les éléments. Le lecteur devait s’y attendre : comme le mouvement des sciences mathématiques, physiques et naturelles fut une préparation à la théorie de la loi sérielle ; ainsi l’Économie politique est le dernier produit de l’investigation humaine, une science composant sa méthode de la comparaison de toutes les méthodes. Déjà l’on a pu s’apercevoir que tous nos exemples d’argumentation sériée étaient empruntés à la société et à la morale : c’est qu’en effet, en dehors de la spéculation objective, l’homme ne trouve que lui, sa conscience, son moi, auquel il puisse appliquer la loi de sériation que lui indique l’Univers. Aucun économiste de quelque génie n’a failli à cette tendance ; tous ont senti que l’Économie politique devait être, comme les sciences déjà faites, positive, régulière, ayant ses principes en elle-même, son objet spécial, sa méthode à elle. Mais, plus occupés de matière industrielle que de classifications, craignant sur toute chose de laisser dégénérer leur science en métaphysique et s’évanouir en abstractions, ils n’ont pas su dégager leur propre méthode, et se sont livrés à un empirisme immodéré qui les a conduits à l’encombrement.

La série des idées est l’instrument de l’Économie politique : son système, ou son organisation, résultera de la transformation des formules [3].

Mais la série suppose la division : pour former des séries économiques, il faut diviser l’objet, parcourir le champ d’observation de l’Économie ; en un mot, il faut analyser le travail.

371. III. Circonscription de l’Économie politique. Le Travail, tel que l’Économie politique le conçoit et l’étudie, est une idée complexe, qui, décomposée dans chacun de ses éléments, puis recomposée sous tous ses points de vue, constitue la science.

L’économiste définit le travail, Action intelligente de l’homme sur la matière, dans un but prévu de satisfaction personnelle.

Aux yeux du métaphysicien, le travail est la substitution ou la superposition dans les corps des séries artificielles aux séries naturelles (231, 232).

La conception économique du travail se trouve nécessairement impliquée dans le principe de Smith, que toute richesse vient du travail. En effet, si, par travail, on entendait seulement une application quelconque de l’activité humaine, on pourrait douter que le travail fût par lui-même producteur, plutôt que le sol et les capitaux. Le travail, abstraction faite des conditions d’intelligence, de matière convenable, et d’instruments appropriés à l’œuvre demandée, n’est qu’une peine stérile, un déploiement insignifiant de force, une consommation en pure perte de l’énergie vitale, enfin une vexation de la matière sans résultat. En ce sens, j’ai donc pu dire [4] que le travail, considéré en lui-même, était improductif, et que la production résultait synthétiquement de ces trois choses, le travail, la matière, l’instrument. L’erreur de Say a été d’attribuer à chacun des éléments de la production la capacité productive, trompé en cela par l’équivoque du mot produit, qui se dit également de la terre et de l’homme. Mais l’Économie politique est la science de la production humaine, non de la production terrestre : elle commence avec le travail de l’homme, après le travail du Créateur.

272. Le travail défini, reste à savoir quel est son mode de réalisation.

L’action de l’homme sur la matière n’a lieu qu’à l’aide d’un instrument matériel : quant à la force qui préside à la manœuvre, elle est aussi secrète, aussi inconnue que celle qui fait végéter les plantes, et peser les astres les uns sur les autres à des distances infinies. Ainsi partout l’être et la substance, la force et la vie, constamment manifestés, constamment se dérobent à notre perception, et ne nous laissent voir que des rapports et des lois, ici le phénomène se passe entre la force animique de l’homme et la matière inerte et passive : c’est, comme on l’a dit, la communion de l’homme et de la nature.

373. Le premier instrument employé par l’homme dans le travail est son corps, auquel il substitue bientôt des instruments factices, tirés de la matière sur laquelle il agit, et façonnés de ses mains.

Et comme en tout ordre de faits on découvre d’abord une ligne de démarcation entre l’homme et les autres animaux, de même ici l’homme se distingue de tous les êtres vivants par la faculté ou l’industrie qu’il a de multiplier sa puissance, au moyen d’organes supplémentaires dont il arme sa nudité.


Le théosophe a dit : L’homme est l’animal qui se prosterne devant l’Être suprême, et prévoit une vie future ;
Le linguiste : L’homme est l’animal qui parle ;
Le psychologue : L’homme est l’animal en qui l’instinct devient raison ;
L’artiste : L’homme est l’animal doué de la faculté de redresser d’après un type idéal les exemplaires des choses ;
Le moraliste : L’homme est l’animal capable de dévouement et de sacrifice ;
L’économiste peut dire : l’homme est l’animal qui travaille.


Le castor, l’hirondelle, l’abeille, le ver à soie, la fourmi, l’araignée, tous les animaux que nous appellerions travailleurs, si, dans leurs opérations, ils n’obéissaient pas uniquement à une impulsion aveugle, irrésistible ; ces animaux, dis-je, n’emploient d’autres outils que leurs dents, leurs ongles, leur bec, leur estomac, leurs pattes ou leur queue ; pour mieux dire, ils sont eux-mêmes des organes inconscients de l’intelligence universelle. Plus l’homme se rapproche de la brute, plus il est enfoncé dans cette condition misérable que les philosophes du siècle dernier nommaient état de nature, plus aussi il est réduit à l’usage immédiat de ses propres membres, par conséquent moins il met du sien dans son action, moins il travaille. Le progrès de la société se mesure sur le développement de l’industrie et la perfection des instruments ; l’homme qui ne sait ou ne peut se servir d’un outil pour travailler est une anomalie, une créature abortive : ce n’est pas un homme.

Redisons-le : de tous les animaux l’homme est le seul qui travaille. Les vieilles religions ont vu là le signe d’une malédiction céleste : dans la société primitive, en effet, le travail dut être aussi pénible que peu productif. Mais la science nouvelle ne découvre plus dans le travail que le témoignage éclatant de notre immense supériorité.

374. Si, comme les animaux, l’homme n’employait pour travailler que ses mains, ou si, comme Dieu, il mouvait et manipulait la matière par sa seule volonté, il n’y aurait point de science économique ; la société serait nulle ; quelque chose manquerait dans l’univers. Ce seul mot, Travail, renferme donc tout un ordre de connaissances ; ce sera le triomphe de la méthode sérielle de l’avoir démontré.

375. Par l’action que l’homme exerce sur elle, la matière devient tour à tour et tout à la fois instrument et œuvre : dans l’un et l’autre cas, elle souffre diminution, modification, changement. Ici les exemples les plus vulgaires doivent être préférés.

Qu’un ouvrier, à l’aide d’un ciseau, taille une pierre : dans cette opération, le fer est un instrument ; la pierre, produit. Mais que le même ouvrier se serve de la pierre pour aiguiser son ciseau : la pierre devient instrument, la façon donnée au fer est produit. Cette observation s’applique à tous les cas possibles.

Or, cette corrélation si facile à entendre de matière instrumentale et matière ouvrée (opus operans et opus operatum, disait l’ancienne école) est d’une extrême fécondité pour la science, et donne lieu à des spéculations infinies ; toute la première partie de l’Économie politique, celle qui traite des produits, de la valeur, des capitaux, de la circulation, du crédit des banques, monnaies, salaires, de l’impôt, de la concurrence, des prohibitions, repose sur ce fondement.

376. Mais cette étude suppose la connaissance préalable de la loi fondamentale du travail, ou de la manière dont se produit en lui la condition générale de la possibilité des choses.

Rien ne se produit dans la nature, ne se développe que par séries : la série est la condition suprême de la vie, de la durée, de la beauté, comme de la science et de la raison. Toute manifestation de la substance et de la force, qui ne renferme pas en elle-même sa loi propre, le mode de sériation qui la fait être ce qu’elle est, est une manifestation anormale, subversive ou transitoire.

Or, le travail est-il chose bonne ou chose anormale ? le travail est-il d’institution divine ou chose diabolique ? le travail a-t-il des lois inhérentes à lui-même ; ou bien, comme la guerre et le despotisme, emprunte-t-il d’ailleurs une organisation artificielle ?

377. Après avoir le premier déclaré le travail père et producteur de toutes les richesses, A. Smith observa que l’efficacité du travail dépendait de l’habileté, de l’intelligence et de la dextérité du travailleur, qualités qui toutes se résolvaient dans un principe unique, la division.

Cette observation si simple, le travail doit être divisé, a fait faire à la science sociale, depuis cinquante ans, plus de progrès que n’en provoquèrent en vingt siècles la Politique d’Aristote, les Économiques de Xénophon, la République et les Lois de Platon, les Codes de Justinien avec tous les commentaires des jurisconsultes, l’Utopie de Morus, le roman de Fénelon, l’Esprit des lois de Montesquieu et le Contrat social de Rousseau. Ce que renferment de meilleur les doctrines de Saint-Simon, de Fourier et des communistes découle de la loi de Smith ; la plupart des réformes sollicitées par les divers organes de la presse dynastique et républicaine n’en sont que des applications ; en un mot, tout le problème de la transformation sociale est là.

378. Ayant proclamé la division du travail, A. Smith se trompa sur sa cause : selon lui, la division du travail a son principe dans le penchant à faire des trocs et des échanges. C’était confondre la cause avec la fin. Le but de la division du travail est, immédiatement, célérité dans la production, abondance et meilleure qualité des produits ; ultérieurement, commerce et association : — son principe se trouve dans l’unité du moi ou de la force intelligente et productrice, dont l’attention ne peut se diriger en même temps sur plusieurs choses. Or, d’une part, la matière du travail est immense ; de l’autre, les formes qu’elle peut recevoir de l’industrie humaine sont innombrables : la production sera donc nécessairement successive, si elle est l’œuvre d’un seul ; divisée, si elle a lieu par le concours de plusieurs. Bien loin donc que le commerce ou le besoin d’échange soit le principe de la division du travail, il en est la conséquence : aussi le commerce est-il considéré en économie politique comme spécialité de travail, c’est-à-dire comme partie intégrante de la production.

Le travail, ou pour mieux dire le produit, considéré sous tous les points de vue que nous venons d’énumérer (375) : tel est donc l’objet de la première section de la science économique.

379. Distrait dans ses recherches par des questions accessoires, beaucoup moins graves qu’il ne l’imaginait sans doute, A. Smith n’a pas connu toute la profondeur et la fécondité du principe qu’il avait découvert : tant l’éclosion des idées dans les sciences est chose lente et difficile. Après lui, un autre économiste, le marquis Germain Garnier, formula une nouvelle loi, qui n’était qu’une transformation de celle de Smith ; c’est la loi de la force collective.

« L’association, dit G. Garnier, de plusieurs hommes qui mettent en commun leur industrie, multiplie leurs moyens dans une telle progression que le dividende de chacun d’eux s’en accroît d’une manière prodigieuse. La diversité des talents, la division du travail, l’addition des forces, le concours des inventions, les échanges, forment des combinaisons incalculables dont chacune est un nouveau moyen de faire. »

380. Toutefois G. Garnier ne paraît pas avoir saisi la connexion intime de cette loi avec celle de Smith ; il s’est borné à la présenter comme un résultat. Quant à ses applications organiques et législatives, il les a encore moins entrevues.

Qu’une montre soit exécutée dans toutes ses parties par un seul et même ouvrier, ou qu’elle soit le produit de cinquante ouvriers différents ; l’unité de l’œuvre n’en sera pas le moins du monde affectée : ce sera toujours un produit un et identique. C’est comme si, au lieu d’être fabriquées par un seul individu successivement, les diverses parties de la montre avaient été produites simultanément par un ouvrier à cinquante têtes et cent bras. Ainsi, division du travail est synonyme de multiplication de l’ouvrier : division du travail et force collective ou communauté d’action sont deux faces corrélatives de la même loi. Or, suivant qu’on l’envisage dans le produit ou dans le travailleur, le principe de Smith donne lieu à des conséquences spéciales, dont les unes forment, ainsi qu’on l’a dit tout à l’heure, la science de la production et de la circulation des richesses ; et les autres constituent la science de l’Organisation, deuxième section de l’économie politique.

Le corollaire de cette double loi, ou pour mieux dire, la synthèse des deux premières parties de la science, donne lieu à une troisième et dernière section, qui a pour objet la distribution des fonctions et la répartition des salaires, et constitue le Droit. En effet,

381. La division du travail suppose la diversité des talents et amène les échanges : la collection des forces individuelles n’est autre que la série générale des travailleurs, considérée dans son unité.

De ce principe, démontré par voie d’équation sérielle, on a déduit les corollaires suivants :

1o Que, par le fait de la division du travail, devenue puissance collective, les travailleurs étaient en rapport d’association naturelle et respectivement solidaires ;

2o Que cette qualité d’associés co-responsables faisait disparaître entre eux le principe, la possibilité même de la concurrence ;

3o Que la force collective de cent travailleurs étant incomparablement plus grande que celle d’un travailleur élevée au centuple, cette force n’était pas payée par le salaire de cent individus ; conséquemment qu’il y avait aujourd’hui erreur de compte entre ouvriers et maîtres, et que la loi sur les coalitions était à refaire ;

4o Que les plus beaux talents étant, soit dans leur développement, soit dans leur exercice, des effets de la force collective, soumis, comme les moindres fonctions, à la loi de solidarité, et de beaucoup plus redevables envers la société que ces dernières, toutes prétentions à des appointements exagérés se trouvaient singulièrement réduites ;

5o Que le salaire des travailleurs n’étant au fond que l’échange de leurs services, l’égalité des fonctions associées entraînait l’équivalence des conditions entre les travailleurs, autant du moins que le permettent les anomalies physiques, intellectuelles et morales qui affligent l’espèce humaine, anomalies que les principes de division et de force collective, la théorie de la loi sérielle et les réformes à introduire dans l’éducation et l’hygiène, doivent progressivement faire disparaître ;

6o Que toute distribution des instruments de travail, toute répartition des produits, établie sur d’autres bases, était usurpation et iniquité.

À ces diverses formules, fondements d’une jurisprudence nouvelle, on n’a répondu que par des fins de non-recevoir tirées, soit de la possession des privilégiés, en d’autres termes, du fait accompli ; soit de l’absence d’une théorie d’organisation qui permît de réaliser les corrections indiquées par la critique. Ainsi, pour obtenir réparation du désordre, le prolétariat est appointé à fournir la preuve de l’ordre, c’est-à-dire, à créer la science même de l’Économie.

382. Le résumé de ce qui précède nous donnera en peu de mots l’objet, le champ d’observation, la circonscription et les principales divisions de cette science.

L’Économie politique a pour objet la production et la distribution des richesses ; elle est, en un mot, la science du travail.

Le travail, pris au point de vue objectif, c’est-à-dire dans sa réalisation et ses résultats, forme la première partie de l’Économie politique, la seule qui ait été jusqu’à ce jour abordée et cultivée avec succès.

Le travail, considéré subjectivement dans sa division et ses séries, forme la deuxième partie de l’Économie politique : elle est relative à l’organisation, et beaucoup moins connue que la première.

Le reste de ce volume y sera presque entièrement consacré.

Enfin la troisième partie de l’Économie politique a rapport à la science du Droit ; c’est comme la synthèse des deux premières divisions, le dégagement des règles du juste et de l’injuste, d’après les données fournies par la théorie des valeurs et de l’organisation.

Peut-être serait-il plus conforme à l’ordre naturel du développement des idées de transposer les deux premières sections de l’Économie politique : de parler d’abord du travail considéré dans le travailleur, c’est-à-dire au point de vue subjectif ; puis de l’analyser dans le produit, qui est le point de vue objectif. Nous avons préféré l’ordre inverse, qui paraît être celui dans lequel la science s’est constituée spontanément elle-même. Au reste, plus on approfondira l’Économie politique, plus l’on verra que ses grandes divisions forment trois séries engagées intimement l’une dans l’autre, contemporaines dans les faits, et parallèles dans la théorie.

383. Quoi qu’il en soit de la distribution que nous avons adoptée, et de celle que nous aurions pu suivre, le système entier de l’Économie politique est représenté dans la figure suivante, qui rappelle les formules chorégraphiques de Fourier.


TRAVAIL,
Y
…...K…...
Considéré subjectivement
(dans l’homme) :
Science de l’Organisation,
…...— de la Société,
…...— du Progrès.
............................... …...K…...
Considéré objectivement
(dans la matière) :
Science de la Production,
…...— du Commerce,
…...— des Richesses.
Y
Considéré synthétiquement :
Répartition et distribution.
Administration.
Justice.


Les amateurs d’analogies trouveront à s’exercer sur cette figure. La société étant une série mesurée (218, 271, Fourier), soumise par conséquent, ainsi que les sphères célestes, à un double mouvement de rotation et de révolution : le travail est le pivot ou axe de la série ; la section de gauche indique le mouvement de rotation (détermination du travailleur) ; la section de droite, le mouvement de révolution (formation et circulation des valeurs, produit collectif du travail) ; la section inférieure, opposée à l’axe, est le foyer (la Justice, égale pour tous) autour duquel se meut la série économique. Je laisse ces innocentes récréations à ceux qui les aiment.


§ II. — Transformation de l’idée de Travail, considéré dans son effet.


384. Le travail est le fait générateur de la science économique. Nous l’avons défini : Action intelligente de l’homme sur la matière, dans un but de satisfaction personnelle.

Le travail effectué a nom produit. Ainsi, en économie politique, il n’y a de produit que là où a passé la main de l’homme : cette proposition est le corollaire immédiat du principe de Smith. Le travail est la source des richesses. Say avait donc raison contre les physiocrates, lorsqu’il soutenait que la science reconnaissait d’autres produits que les produits naturels de la terre : mais il se trompait lui-même, lorsqu’au lieu de voir dans ceux-ci la matière commune du travail, et dans ceux-là seulement l’objet de la science économique, il confondait les uns et les autres et les classait parallèlement. C’était, dès l’origine, introduire dans la science une confusion fâcheuse : on en verra les conséquences.

En vertu du principe de Smith, la jurisprudence a changé sa doctrine relativement au droit de propriété. La propriété, ont dit les jurisconsultes économistes, ne devient légitime que par le travail ; jusque-là il y a occupation, il n’y a pas de droit de propriété.

385. À partir de ce moment, la science est en désaccord perpétuel avec les faits : la manière dont s’est développée la pratique industrielle et commerciale, les règles imaginées pour la répartition des instruments de travail et des produits, sont un démenti presque constant des vérités les plus certaines de l’Économie politique.

Au reste, cette contradiction entre la science et la routine n’aura rien qui nous étonne, quand nous en aurons démêlé les causes. Nous verrons alors qu’une sorte d’anomalie dans les institutions et la marche de la société était nécessaire pendant un laps de temps, au bout duquel elle devait disparaître. Déjà la période de correction et de redressement est commencée, et nous pouvons découvrir la théorie pure de l’Économie politique, soit d’après les faits anormaux qui l’ont si longtemps voilée, soit d’après les faits de réparation qui se passent sous nos yeux tous les jours.

386. Produit net, produit brut. Après que le rémouleur et le tailleur de pierres, dont nous parlions tout à l’heure (376), ont rendu celui-ci une pierre taillée, celui-là des outils aiguisés, la pierre et les outils représentent chacun une valeur qui est portée à l’avoir de l’ouvrier. Mais cet avoir n’est point égal à la totalité de la valeur produite : en taillant la pierre, l’un use ses outils ; l’autre, en rémoulant, use sa meule ; si bien qu’après un certain temps de service, les outils de l’un et la meule de l’autre doivent être remplacés. Or, ce remplacement exige une dépense que l’on déduit de l’avoir de l’ouvrier. On appelle donc l’avoir du travailleur, avant la déduction, produit brut ; après la déduction, produit net. Enfin, toute espèce d’industrie exigeant des avances et la consommation de quelques instruments, on a généralisé la distinction de produit net et produit brut, corrélative à cette autre, matière-instrument, matière-produit.

387. Ici une question s’élève : la distinction de produit net et produit brut, nécessaire en chaque espèce d’industrie, est-elle vraie de la totalité des producteurs ? en d’autres termes, y a-t-il pour la société un produit net et un produit brut, ou bien si ces deux expressions sont adéquates et synonymes ?

Plusieurs économistes, s’arrêtant à la superficie du phénomène, et trompés d’ailleurs par l’équivoque du mot produit, appliqué indifféremment aux productions de la terre et à celles de l’homme, se sont prononcés pour l’affirmative. Il est facile de s’entendre.

Lorsque l’ouvrier veut renouveler ou seulement réparer ses instruments de production, à qui s’adresse-t-il ? à d’autres ouvriers, dont la spécialité est de les lui fournir. Ceux-ci emploient à leur tour des instruments qu’ils tirent d’ailleurs, et qui tous sont des produits industriels. Le service est réciproque : dans la série des travailleurs, les produits passent de main en main, recevant à chaque passage une modification nouvelle, servant à d’autres produits. Mais les deux extrémités de la chaîne se joignent ; le mouvement est circulatoire ; l’expression de produit net et produit brut indique seulement un rapport de collaboration d’homme à homme, rapport qui dans la société est nécessairement nul. Say n’avait donc pas tort de soutenir que, relativement à la société, le produit net et le produit brut sont identiques et se confondent.

388. Mais, dit-on, les produits agricoles dépassent généralement et de beaucoup les avances et les frais de main-d’œuvre ; il en est de même pour les produits industriels. La nature n’est point avare : elle donne largement à qui sait travailler : et, pour la société comme pour l’homme, la somme des avances et celle des salaires réunies sont dépassées par la somme des produits.

Si l’on ne consulte que les livres industriels et le prix courant des journées de travail, il est certain que, pour la société même, il existe une très-grande différence entre le produit brut et le produit net : mais la balance est-elle juste ? Toutes les avances ont-elles été portées à leur véritable taux, et les ouvriers payés comme ils devaient l’être ? quelle doit être la journée d’un ouvrier ? qu’est-ce que le salaire ? le salaire n’est-il pas le produit, tout le produit, rien que le produit ?…

Les partisans du produit net dans la société courent grand risque d’étayer leur opinion sur un mal-entendu, peut-être sur une injustice, tout au moins sur une erreur de compte : ce soupçon va s’aggraver encore.

389. On a cru pouvoir faire entrer dans les frais de production la rente des terres et l’intérêt des capitaux. Cette opinion a été combattue, et on peut le dire, démontrée fausse par M. Rossi. Mais si ce que le fermier paye au propriétaire n’est pas le remboursement d’une avance, que peut-il être ? — C’est, dit-on, précisément ce que nous appelons produit net. Les terres ne sont pas toutes de même qualité ni d’égal rapport ; toutes cependant nécessitent à peu près les mêmes frais d’exploitation, quelquefois même les mauvaises coûtent plus que les bonnes. La différence des unes aux autres constitue le taux des fermages : si le produit d’un fonds est tel qu’il n’atteigne pas la somme des avances et frais de main-d’œuvre, ce fonds reste abandonné de tout le monde ; si le produit est égal à la totalité des avances, la terre sera cultivée, mais il n’y aura point de fermage ; enfin, si le produit dépasse le salaire du laboureur et les frais d’entretien de son capital, le surplus du prix des journées et des avances est produit net, et revient au propriétaire.

Mais pourquoi cette portion du produit, qu’il plaît de nommer produit net, revient-elle au propriétaire plutôt qu’au fermier, plutôt qu’à tout autre ? Le travail, on en convient, est le seul fondement de la propriété : or le propriétaire ne travaille pas ; comment donc revendiquerait-il un droit, je ne dis pas sur le fonds, mais sur le produit ? — La production, d’un autre côté, est le résultat synthétique de l’intelligence et de la force agissant sur la matière ; or, quand on accorderait un droit de propriété foncière indépendant du travail, la prestation de la terre ne ferait pas du propriétaire un producteur ; elle en ferait tout au plus un suzerain. Par conséquent, la participation au produit que revendique le propriétaire n’est point en rapport avec la nature de son droit. — Enfin, dans le raisonnement que je combats, que devient la loi de division et de force collective, dont le corollaire le plus certain est d’équilibrer entre les travailleurs les avantages et les inconvénients de la position géographique, comme des professions respectives ? Ou niez les éléments de la science ; ou reconnaissez que sur ce point la théorie dément la coutume et que, par conséquent, il existe une anomalie dont il faut chercher la cause et obtenir le redressement (401, 405).

390. Le produit une fois achevé, et reconnu propre à satisfaire le besoin qui en provoque la création, a nom valeur. La valeur a donc pour base l’utilité du produit. D’après cela, tout service utile, soit de pensée pure (433), soit de commission ou de ménage, est une véritable valeur, une chose méritant salaire, partant susceptible d’échange ; une chose, enfin, qui fait de celui qui la vend l’égal de celui qui l’achète.

Ainsi, d’une part, nous devrons avec M. Rossi rectifier l’idée de Smith, lequel déclarait improductifs, militaires, magistrats, gens de justice, gens de livrée, avocats, médecins, prêtres, artistes, et une foule d’autres professions moins honorables. Parmi ces professions, il en est, comme nous le ferons voir au paragraphe suivant, d’essentiellement anormales, par conséquent de sujettes à réforme, mais que l’on ne saurait pour cela déclarer aujourd’hui improductives, puisque la condition présente de la société en a fait un besoin ; d’autres sont productives au plus haut degré, leur spécialité étant de produire, non ce que l’homme doit consommer pour vivre, mais ce pour quoi l’homme a reçu la vie, c’est-à-dire le beau et le vrai, l’art et la science.

D’un autre côté, l’utilité du produit étant la condition nécessaire de l’échange, comme l’échange est la condition nécessaire de la vie du travailleur, la société ne peut subsister sans des communications actives et loyales entre les différentes espèces d’industries, en un mot sans une centralisation commerciale.

Or, afin que l’on ne nous accuse pas de procéder par induction et de donner des postulés comme des corollaires, reportons-nous aux principes. 1o Le travail est l’action intelligente de l’homme sur la matière, dans un but de satisfaction personnelle ; 2o la première loi du travail est la division ; 3o par cette loi, tous les travailleurs sont solidaires. Lors donc que, soit par exubérance de travail, soit par défaut de communications et d’échanges, soit par l’effet des concurrences ou par toute autre cause indépendante de la volonté des producteurs, il y a sur certains points encombrement de produits, et par suite dépréciation et non-valeur, n’est-ce pas parce que le travail a été mal divisé ? n’est-ce pas parce qu’une des fonctions sociales, le commerce, a été remplie sans intelligence ? et lorsque le travailleur est surpris par la disette à côté de son produit refusé, n’est-ce point aussi que la loi de solidarité est violée ?…

Je répète mon dilemme : ou l’Économie politique est une dérision, et ceux qui l’enseignent sont des menteurs : ou bien elle a pour objet de centraliser les forces industrielles, et de discipliner le marché.

391. Faut-il que je le dise ? Au lieu de suivre le fil de ces équations, les économistes ont accepté comme pièces probantes, comme lois fatales et absolues de la société, les innombrables accidents de non-valeurs amenés par la lutte des fabricants, par l’insuffisance de la consommation et l’imprévoyance des producteurs : et ils se sont appliqués à trouver des recettes de précaution contre toutes les chances. De là leurs spéculations interminables sur l’offre et la demande, double élément, selon eux, de la valeur, et principe régulateur du commerce. Dans la plupart des livres d’économie politique, l’offre et la demande sont deux divinités capricieuses et ingouvernables, ne relevant d’aucune loi que de leur bon plaisir, et constamment appliquées à jeter le trouble dans les relations commerciales et à leurrer les pauvres humains. Toutefois, rendons justice à nos devanciers : leur méprise sur ce point est venue de leur respect pour la liberté du travail ; ce motif excuserait un million de fautes.

Sans doute, pour que la société subsiste, il faut que les uns offrent leur travail, et que les autres le demandent ; il faut de plus, pour assurer la sincérité des relations, que la valeur du produit soit débattue contradictoirement entre les parties : mais cela veut-il dire que l’offre et la demande soient arbitraires ? qu’elles ne reconnaissent ni principe ni règle ; que l’art de dissimuler ses besoins, d’exagérer ses services, de jeter la défiance entre les producteurs, d’exciter une panique parmi les consommateurs, l’art de mentir, en un mot, puisse être de quelque autorité aux yeux de la science, qui est la vérité même ?

Autres sont l’offre et la demande, c’est-à-dire la responsabilité individuelle d’un côté, et la protection sociale de l’autre ; autres les allées et venues des maquignons. L’autorité de la routine, comme celle des fripons, est en ceci absolument nulle : l’histoire a pour mission de dire ce qui est ; la science ce qui doit être. Qu’une société antagoniste, à peine sortie des chaînes de la barbarie et des langes de la superstition ; une société dans laquelle tous les sentiments sont à la guerre et à la méfiance, ait fait le travail et le commerce ce que nous les voyons, cela se conçoit sans peine : mais que l’on prenne cet état de spoliation réciproque comme le type indestructible des lois économiques, voilà ce que la raison ne saurait accepter jamais.

392. Une méprise dans l’appréciation d’un fait ne va jamais sans une longue perturbation d’idées.

Après avoir confondu, par suite d’une équivoque, les produits de la nature avec ceux de l’industrie, et mêlé, pour ainsi dire, l’histoire naturelle avec l’économie politique ; après avoir soutenu la légitimité du fermage par la chimère du produit net, et pris un fait essentiellement anormal pour principe régulateur de l’échange, les économistes, dogmatisant sur le tout, ont formulé scientifiquement cette série d’erreurs par une distinction devenue fameuse : Valeur en usage et valeur en échange. C’était mettre dans la science le chaos de la pratique, au lieu d’éclairer peu à peu celle-ci par celle-là. Je n’ai pas besoin, je pense, d’entrer dans une discussion nouvelle, pour montrer que, selon la science, la valeur utile et la valeur échangeable, dans une société régulière, sont choses parfaitement identiques : comment en serait-il autrement ? Les biens de la nation sont communs à tous ; le droit de propriété est une fiction légale, dont nous reconnaîtrons plus tard l’utilité pour la formation et la mobilisation des capitaux, la responsabilité du travailleur et la liberté individuelle : quant aux produits du travail, puisque c’est leur utilité qui les rend susceptibles d’échange, il y a contradiction à supposer que le prix de vente soit supérieur ou inférieur à l’utilité du produit. — C’est un fait, dira-t-on, attesté par l’expérience de tous les jours. — Dites que c’est une perturbation sociale, le déplorable résultat de notre défaut d’organisation ; mais n’érigez pas en aphorisme un fait de désordre, et dont l’intensité est d’ailleurs en décroissance.

393. Admirons l’inconséquence des économistes.

Après avoir posé comme principe d’économie politique la distinction de la valeur utile et de la valeur en échange, ils s’efforcent par tous les moyens que la prudence suggère d’en conjurer les effets, et de ramener la pratique égarée à sa norme éternelle. Car, quel peut être le but de ces immenses statistiques industrielles et commerciales, de ces longues enquêtes, de ces calculs et de ces savantes combinaisons autrefois inconnues des gens de commerce ? que signifie cette instruction presque universelle par laquelle on prépare la jeunesse aux affaires ? si ce n’est que le besoin de sécurité et de franchise tend à se soumettre les oscillations de l’offre et de la demande, et par suite à prévenir les crises qui en résultent ; à proportionner la production aux besoins ; à discipliner les industries rivales ; à arrêter le prix de vente sur les frais de production. Hé quoi ! des mesures de précaution contre une loi de la société, contre une formule de la science !…

Ainsi, dans l’ordre économique, les faits anormaux se modifient peu à peu, et conduisent par une série continue de corrections à la découverte des lois absolues de l’humanité. Tels le despotisme et la féodalité se convertirent au siècle passé en monarchie constitutionnelle, dernière préparation à une forme plus parfaite. Nous plaindre d’arriver à l’ordre et à la science par des voies secrètes et détournées, ce serait reprocher à Dieu de produire par évolution, au lieu de créer instantanément et sans gradation. Pourquoi l’homme n’a-t-il pas été créé en même temps que le plésiosaure et le mégathère ? C’est, disent les naturalistes, que l’échelle des êtres non-seulement se manifeste dans la forme, mais encore se développe dans le temps. De même nous verrons un jour, lorsque notre psychologie sociale sera faite, que ces Grecs et ces Romains qui nous étonnent n’étaient, à côté des générations futures, que de magnifiques ébauches.

394. La valeur des choses se compose de deux éléments : l’utilité du produit, la quantité de travail dépensée dans la production. Ces deux éléments ont été désignés par les économistes sous les noms pratiques de demande et offre. Comme ces deux expressions semblaient impliquer indépendance absolue de la part du producteur et du consommateur et insolidarité respective, on a cru que la valeur était essentiellement variable ; et, sur ce terrain mouvant de la variabilité de la valeur, on a entrepris d’élever l’édifice économique. Mais il s’est trouvé que la variabilité dans la valeur était comme Ahriman, le mauvais principe, dont les adorateurs ne s’occupent qu’afin d’en conjurer l’influence : on a cherché tous les moyens possibles tantôt de fixer la valeur, tantôt de la régler, tantôt d’en prévoir les variations ; ce qui, au fond, était toujours la même chose. Enfin le jour approche où, toutes les chances étant soumises au calcul, la capricieuse divinité enchaînée et la bonne foi triomphante, l’Économie politique professera cet aphorisme :

C’est à l’acheteur à désigner la quotité du produit ;

C’est au fabricant à fixer la valeur des choses par la quantité du travail.

Alors seulement la double formule de Smith et Say trouvera sa pleine et entière application :

a) La division du travail est limitée par l’étendue du marché. En effet, l’étendue des besoins règle le développement de la production ; la quantité des produits à réaliser détermine le nombre des travailleurs ; plus le nombre des travailleurs diminue, moins le travail exige de division. Mais aujourd’hui, par suite de la cupidité, de l’impéritie et de la concurrence, la division du travail tantôt dépasse, tantôt n’atteint pas les besoins du marché : d’où il arrive ou que la marchandise est avilie, ce qui porte préjudice au travailleur ; ou que les frais de production sont excessifs, ce qui cause une perte pour le consommateur.

b) La consommation et la production doivent toujours se balancer l’une par l’autre. Comment cela pourrait-il être, avec le principe de la variabilité de la valeur ? Et réciproquement, si la production et la consommation se balancent, comment la valeur peut-elle varier ? comment la demande et l’offre ne se font-elles pas équilibre ? comment y a-t-il des non-valeurs, des ouvriers sans travail, et des stagnations commerciales ?…

395. On remarquera sans doute comment l’idée fondamentale de travail nous conduit, par des équations successives, à la constitution de la science, et lui donne un caractère mathématique. Ce ne sont pas là de vaines et mystiques généralités, montées sur de grands sentiments et de majestueuses sentences ; ce sont de vraies formules, telles que l’expérience la plus consommée les pourrait donner, et qu’aucun fait n’infirmera jamais.

Le travail effectué s’appelle produit ;

Le produit utile a nom valeur ;

La valeur accumulée devient, par destination reproductive, capital ; c’est-à-dire principe, ferment, moyen ou organe de production.

Et comme on vient de voir le travail, sous ses deux premiers aspects (produit et valeur), donner lieu à des considérations spéciales ; de même on le verra, sous le nom de capital, engendrer une nouvelle série de faits économiques, et conduire à de plus hautes formules.

396. Et d’abord, le capital étant du travail accumulé, concrète, solidifié, si l’on veut me passer ce latinisme (solidum, capital), d’où vient la distinction si répandue, et qui témoigne d’un si profond antagonisme entre travailleur et capitaliste ? Ces deux termes expriment-ils deux catégories de personnes, ou seulement deux faces différentes de notre condition commune, le travail ?

Ici, nous devons le dire, les économistes, en acceptant sans réserve l’autorité des faits accomplis, ont rendu presque impossible tout développement ultérieur de la science. Tantôt ils célèbrent la puissance des capitaux concurremment avec celle du travail, comme si ces deux éléments de la production étaient réellement antithétiques l’un de l’autre ; et l’on ne manque pas d’en induire l’importance du capitaliste dans la société. Ce sophisme du privilège n’a désormais plus besoin de réfutation : on sait à quoi s’en tenir sur la puissance productive de l’oisiveté. Tantôt ils se lamentent sur le défaut d’harmonie entre le travail et le capital, et lui attribuent tous les désordres de la société, ne voyant pas que c’est la distinction de deux choses identiques qui engendre tout le mal. « L’équilibre est troublé », s’écrie le savant et judicieux M. Rossi : « ici, parce que le travail surabonde ; là, parce que le capital envahit le domaine du travail ; ailleurs, parce que le capital est entravé dans ses applications ; ailleurs encore, parce que la somme du travail et du capital excède momentanément, non les besoins des consommateurs, mais leurs moyens d’échange. »

397. M. Rossi a trouvé la raison immédiate des perturbations sociales, nous allons chercher, nous, la raison de cette raison.

1o Au point de vue métaphysique, le parallélisme qu’on a prétendu établir entre le capital, le travail et le talent, comme principes de production essentiels au même degré, est une fausse série ; A. Smith en avait fait la remarque. Pour que trois termes donnés forment une série simple (et, dans le cas actuel, il ne peut être question d’aucune autre), il faut que ces termes soient distincts, indépendants, égaux, sous le point de vue qui les rassemble. Or, dans cette série saint-simonienne tant vantée, le premier terme est une modalité, et le troisième une qualité du second ; ou bien, si l’on préfère un autre style, les trois termes, capital, travail, talent, indiquent une analyse, mais non pas une synthèse. En effet, le capital est du travail solidifié, le talent est du travail considéré dans son plus ou moins de perfection. À priori, antérieurement à l’expérience, la division des éléments de production en capital, travail et talent, est mauvaise, anti-sérielle, et ne peut qu’entraîner dans la pratique des inconvénients funestes.

2o En effet, la distinction des citoyens admise depuis tant de siècles en propriétaires, travailleurs et hommes de talent, est une anomalie, un fait de subversion, qui, avec beaucoup d’autres, est en train de disparaître. Il n’y a pas de travailleurs sans talent, il n’y a que des machines ; comme aussi il n’est pas de propriété sans travail ; il n’est que fraude et usurpation. L’antagonisme du capital et du travail, tant déploré par les amis du progrès, loin de se résoudre en une association qui maintiendrait la distinction effective de travailleur et capitaliste, doit finir, au contraire, par la sujétion absolue du capital au travail, et la transformation de la fainéantise capitaliste en fonction de commissaire aux épargnes et distributeur des capitaux. Les vrais capitalistes, aux yeux de la science et du droit, sont les travailleurs : c’est afin de leur rendre cette prérogative que le gouvernement a établi des caisses d’épargne, des banques de secours et de prévoyance, et que tôt ou tard la banque de France, devenant banque nationale, et combinant ses opérations avec la loi d’expropriation pour cause d’utilité publique, portera le dernier coup à la propriété désœuvrée, et montrera l’inutilité des talents sinécuristes en les mettant à leurs pièces.

3o Que signifient donc ces plaintes : le travail manque de capitaux ;le capital envahit le domaine du travail ;la somme du travail et du capital dépasse les ressources des consommateurs ? ce qu’elles signifient, nous allons le dire :

a) Sous prétexte, de produit net, l’homme oisif, prenant pour lui une part de la production, enlève au travailleur l’épargne et le capital : et comme sans capital il est impossible de travailler à nouveau et de reproduire des valeurs, il s’ensuit que le producteur n’est plus qu’un instrument dans la main du capitaliste, qui lui vend ainsi le travail avant d’écumer son produit.

b) Dans cette situation, le travailleur pressuré cherche à s’affranchir des entraves du capitaliste en élevant son salaire et demandant des garanties ; le capitaliste, que les prétentions du travailleur inquiètent, s’efforce de réduire la main-d’œuvre en remplaçant l’homme par la machine ; tant qu’à la fin celui qui auparavant comptait dans la société comme travailleur, se trouve tout à coup exclu de la production et de la consommation.

c) Enfin, production et consommation, de même que produit brut et produit net, étant deux termes corrélatifs servant à exprimer la double face d’une circulation unitaire, il est contradictoire de supposer la consommation plus grande que la production, ou la production plus grande que la consommation. Mais le parasitisme capitaliste consommant improductivement une partie de la richesse collective, il se fait dans le produit net du travailleur un vide qui restreint ses moyens d’échange, et qui s’accroît d’autant plus que le jeu des capitaux laisse à l’ouvrier une moindre part dans l’œuvre industrielle. Voilà comment l’abondance des produits peut être accompagnée de non-vente et de misère. La cause première de ce désordre est dans l’usurpation du propriétaire, qui, consommant gratuitement une partie du produit, et vendant le reste au prix de la totalité, oblige le travailleur à racheter pour cinq francs ce qu’il a livré pour quatre. Je ne parle pas des autres causes de stagnation et d’encombrement déjà signalées.

398. Formation des capitaux. On a dit et répété à satiété : Sans la propriété, point de capitaux. Cette proposition a paru si bien établie, si solidement appuyée sur l’histoire, qu’elle a fait rejeter sans examen les démonstrations économiques les plus certaines, par cela seul qu’en attaquant la propriété, elles compromettaient la formation des capitaux, justement regardés comme l’aliment du travail et le palladium de l’industrie.

Oui, c’est un fait incontestable que, jusqu’à ce jour, la propriété a été le principe de l’épargne ; et c’est une vérité non moins certaine que la propriété est indéfendable, qu’elle penche vers sa ruine, ou, si le mot paraît trop dur, vers sa métamorphose : or si le droit du conservateur est de s’attacher au fait par la crainte de trouver pis en s’abandonnant à la théorie, le devoir de l’économiste est de chercher le mot de cette énigme, et, s’il se peut, de concilier ces contradictions.

399. D’abord, il serait étrange que, le capital étant du travail accumulé, les travailleurs, par cela même qu’ils travaillent, fussent incapables d’épargner et capitaliser. Rien n’expliquerait une pareille antilogie. Comment ce que fait illégitimement et subversivement le capitaliste, qui ne produit pas, le travailleur ne pourrait-il l’exécuter sans lui, savoir, opérer un prélèvement sur son salaire, et le convertir en capital ? En effet, de quoi résulte principalement, aujourd’hui, la formation des capitaux ? De la rente, du fermage, des bénéfices. Or, qu’est-ce que la rente, le fermage, le bénéfice, sinon un prélèvement fait sur le produit par un producteur fictif, qu’on appelle capitaliste ou propriétaire ? Du travail, encore du travail, et toujours du travail, c’est toute l’Économie politique ; et demander comment, sans monopoles, privilèges ni sinécures, il se formera des capitaux, c’est demander comment, sans le secours des oisifs, les travailleurs accumuleront du travail.

Qu’est-ce donc qui empêche les travailleurs de capitaliser ? Je l’ai dit déjà : c’est que la propriété ne leur en laisse pas les moyens. Mais alors comment un tel régime s’est-il établi ? Quel en est le but ? quel en est le sens ?

400. C’est ici que l’Économie politique, s’élevant tout à coup des notions les plus simples aux considérations les plus hautes, devient une vraie physiologie de la société, selon la juste expression de Say.

Capital fixe, Capital circulant. Toute accumulation de valeur se nomme capital : une équation sérielle démontre que des travaux d’aménagement faits à une terre, la construction d’une machine, d’un navire, l’attirail du laboureur, les outils de l’artisan, l’éducation donnée à un jeune homme, le talent d’un artiste, etc., aussi bien qu’une somme d’argent mise en réserve, sont des accumulations de valeurs et constituent des capitaux. Or, selon que le capital devient instrument de production ou objet de commerce, il prend les noms corrélatifs de capital fixe ou engagé, et capital circulant. C’est, comme l’on voit, une transformation nouvelle de l’idée du travail, considéré sous le double point de vue de matière-instrument et matière-produit.

401. Mais, 1o pour que des capitaux circulent, pour que des produits s’échangent, il faut, avant tout, qu’il y ait diversité dans la production ; or, cette diversité ne s’est établie que peu à peu, par le démembrement et la spécification incessante de la faculté industrielle. La condition de l’homme, à son entrée dans le monde, étant l’ignorance, le travail ne fut pas d’abord divisé : l’expérience seule, amenant la réflexion, a diversifié l’activité humaine. Cela ne suffit point encore : toute évolution industrielle exigeant une certaine mise de fonds, une consommation de valeurs et de temps, dont la société, sous une forme quelconque, dut supporter le fardeau, il fallut créer des loisirs et fournir des avances à certains hommes devenus pour ainsi dire les éclaireurs de la production ; et c’est à quoi servirent, d’abord l’appropriation des capitaux engagés ; en second lieu, les primes appelées rentes, fermages, usures, qui, à travers les plus honteux excès, procurèrent tant de fondations utiles et d’entreprises glorieuses. En général, les perfectionnements mécaniques, les applications de la science à l’industrie, les réformes agricoles, l’esprit d’innovation et de découverte, viennent, non des pauvres, mais des riches : non de l’initiative sociale, mais de la spontanéité individuelle. Ces vérités sont devenues triviales.

402. 2o Dans cet état de défiance et d’incapacité générales, le fondement du crédit, le grand véhicule de la production, fut la divisibilité et la mobilisation des capitaux. Supposez une société commençante, où sous prétexte de l’inaliénabilité du fonds social et du produit collectif, nul n’aurait eu le droit d’engager une part de la fortune publique ; la société serait demeurée dans une éternelle enfance ; la production immobilisée, le patriarcat eût été la forme sociale jusqu’au dernier jour. Tel fut l’état que rêvèrent Pythagore, Platon, Fénelon, et que Lycurgue vint à bout de réaliser en partie. La propriété fut donc la condition nécessaire de la division de l’industrie et de la source de ses progrès. Si l’homme dès sa naissance avait eu la science infuse ; ou si Dieu lui avait envoyé des anges pour le former à la société, comme on croyait jadis qu’il lui avait révélé d’inutiles mystères : cette longue suite d’institutions préparatoires, et cette majestueuse initiation par le droit romain que continue aujourd’hui le droit français, eussent été un embarras, une perturbation, un non-sens. Mais le monde a commencé par l’ignorance et la barbarie : la destinée de l’humanité est de s’instruire et de s’organiser par elle-même ; Dieu, qui gouverne immédiatement la matière, nous a donné des attractions et des facultés dont il a voulu que nous trouvassions les lois : dès lors une organisation sociale spontanée était impossible ; l’ordre dans l’humanité ne pouvait se créer que successivement, et les éléments métaphysiques dont il se compose durent se déterminer d’abord avec d’autant plus d’énergie qu’ils pouvaient être plus dangereusement attaqués. La propriété est un de ces éléments, et le plus précieux de tous ; je l’ai dit dès mon premier mémoire ; c’est même ce qui m’a fait accuser de contradiction par les uns, tout en me rendant de plus en plus suspect aux autres. La propriété a enfanté le crédit, la circulation, les banques ; aujourd’hui presque féodale, elle traîne à sa suite la centralisation commerciale et la solidarité universelle.

Cette dernière proposition pouvant sembler un paradoxe, nous allons tout de suite en donner la preuve.

403. 3o Tout le monde a entendu parler de sociétés par actions. Il y a quelques années, l’entraînement vers ce mode d’exploitation était devenu général : ce fut un des plus beaux moments de l’Économie politique. On put croire un instant à l’inauguration d’un immense mouvement réformiste. L’inexpérience des bailleurs de fonds, aveuglés par une cupidité grossière, et l’audace de quelques effrontés coquins firent avorter ce magnifique élan de notre esprit public.

Mais qu’est-ce qu’une société par actions ? C’est, dans sa forme rudimentaire, le prêt à intérêt. Au lieu d’un emprunteur responsable sur ses biens, il y a une société qui rend des comptes ; au lieu d’un prêteur, il y en a vingt, cent, mille. — Maintenant, qu’est-ce que le prêteur ? C’est, dit-on, un travailleur qui produit par son capital. Littéralement cela n’est pas vrai : il faut donc chercher un autre sens à cette quasi-fonction. Pour cela, il est nécessaire de remonter aux principes.

On a vu que la grande loi de Smith, la division du travail, se traduit synonymiquement en cette autre, la force collective. De même donc que la division du travail ne s’entend pas seulement des opérations simultanées, mais aussi de toutes les opérations successives, faites dans un but commun et pour un objet identique ; de même la puissance collective, et par conséquent la solidarité, la co-participation qu’elle engendre, n’embrasse pas seulement les travailleurs en actualité de service, mais encore ceux dont le travail, consommé et reproduit tour à tour, s’est effectué à des intervalles de temps plus ou moins longs. Or, le capital représente ce travail : par conséquent le capitaliste, en tant qu’il est censé avoir produit lui-même ses capitaux, devient associé de l’emprunteur, et participe à son produit. L’anomalie que nous avons signalée, et contre laquelle s’est soulevé de tout temps le prolétariat, consiste en ce que, soit par le droit de conquête, soit par les mensonges de l’offre et de la demande, certains hommes ont trouvé moyen de se faire agréer comme capitalistes sans avoir été travailleurs, et d’obtenir un salaire hors de proportion avec leurs services.

Telle est l’indissoluble chaîne qui unit les travailleurs : tous contribuent à une œuvre unique, la richesse sociale ; tous sont appelés à devenir par l’épargne capitalistes ; conséquemment tous sont débiteurs et créanciers les uns des autres. Et comme, dans une organisation que l’Économie politique peut déjà prévoir, la somme des intérêts payés à chacun est partout la même, et qu’en définitive les producteurs vivent sur le produit net de leur travail, non sur le revenu de leur capital, l’intérêt de l’argent n’exprime plus un bénéfice ; il exprime tout à la fois la communauté et l’individualité de l’appropriation, la solidarité universelle.

404. Que ceux qui prétendent faire mieux ou autrement que la nature expliquent les aberrations de la société s’ils peuvent. Il ne suffit pas de critiquer et de nier la légitimité de certains faits, il faut encore en montrer la raison et les tendances ; c’est ainsi seulement qu’on justifie la Providence, et, pour me servir de l’expression d’un ancien, qu’on absout les dieux. Il a fallu que la société souffrît les horreurs de l’égoïsme propriétaire afin d’assurer la liberté, la personnalité, la spontanéité du travailleur, et d’échapper à l’immobilisme des communautés et des religions ; il a fallu, pour mettre en circulation les capitaux, sans lesquels point de travail, point de progrès, reconnaître à l’homme un droit monstrueux ; il faut encore aujourd’hui, pour que la responsabilité du travailleur et l’égalité des produits et des salaires ne soient pas de vaines fictions, accorder au capitaliste une prime d’oisiveté.

Mais la propriété, une fois admise pour tous et reconnue sous toutes les formes, se limite et s’annule, laissant à sa place l’initiative individuelle ; — l’intérêt de l’argent, le louage des capitaux et des terres se régularisant, et, si j’ose ainsi dire, se républicanisant dans l’impôt, devient le signe du droit et du devoir (crédit et débit) de chacun envers tous, que dis-je ? l’impitoyable aiguillon du travail, le préservatif tout-puissant contre la mollesse.

405. Telle est donc, s’il m’est encore permis d’employer ce terme, la philosophie de la formation des capitaux.

D’abord, le travailleur est reconnu propriétaire absolu de son produit. En cette qualité il s’arroge le droit abusif et subversif de vendre aussi cher qu’il peut : c’est la période oscillatoire de l’offre et de la demande. Puis il place les bénéfices réalisés de la sorte à intérêt ; c’est-à-dire que, délaissant lui-même le travail, il vend à un autre le droit de produire moyennant redevance : c’est la période d’agiotage. Enfin, les derniers travailleurs devenant à leur tour capitalistes, s’organisant en sociétés de travailleurs égaux et libres, centralisant leurs épargnes dans leurs industries respectives, et acquittant la dette publique sur leur produit pendant que l’oisif la paye sur son capital, l’agioteur est jugulé par ses propres œuvres ; la garantie et la responsabilité du travailleur reçoivent une sanction égale : c’est la période d’organisation.

406. Instrument de circulation. On a disputé longtemps sur la nature de la monnaie. La monnaie est-elle marchandise, ou seulement signe représentatif des valeurs ? Tel a été le problème agité par les économistes. Si la monnaie est une marchandise, à quoi sert-elle ? si elle n’est qu’un signe, pourquoi un morceau de bois, de faïence ou de pierre, un chiffon de papier, ne la remplacerait-il pas ? — La lettre de change n’ayant valeur qu’autant qu’elle est appuyée sur un gage dont on peut exiger la remise ou l’équivalent ; le billet de banque n’étant estimé à l’égal de l’argent que parce que l’on est sûr d’en trouver le montant à la caisse de la Banque : la lettre de change et le billet de banque ne sont pas des signes, mais des contrats. — La monnaie, en tant que monnaie, n’est point chose qui se consomme : de là cette vérité mille fois démontrée, que la richesse et le bien-être d’une nation ne résident pas dans la quantité de numéraire qu’elle possède, mais dans la somme des valeurs consommées et produites ; ce qui ôte radicalement à la monnaie le caractère de marchandise. Mais la monnaie n’est pas non plus seulement un signe, puisque celui qui la porte possède une valeur réelle, et ne craint pas la banqueroute.

Il reste, ainsi que nous l’avons annoncé en tête de cet article, que la monnaie soit l’instrument de la circulation, comme le capital fixe ou engagé est l’instrument de la production. Le capital, sans matière exploitable et sans main-d’œuvre, demeure stérile ; le produit sans échange tombe en non-valeur. Mais une fois représenté par la monnaie, le produit se transforme au gré du travailleur : la société, telle du moins que nous la connaissons, ne peut donc subsister sans monnaie. Produit elle-même du travail appliqué aux matières les plus rares et les moins transformables, la monnaie offre, pour ainsi dire, à la fidélité des transactions, la double garantie de l’homme et du Créateur.

407. Quel que soit le mode d’organisation de la société, communiste ou propriétaire, despotique ou républicain, il est impossible, à moins d’opprimer les volontés, de forcer les goûts et de violer le secret de la vie privée, de se passer d’un instrument d’échange portant avec soi sa garantie, en un mot, de monnaie. Pour accorder les principes de l’égalité avec ceux d’une libre consommation des salaires ; pour que la répartition des produits s’effectue d’une manière commode et expéditive, équitable et sûre, autrement que par des assignats toujours suspects, d’interminables comptes-courants, des effets de banque trop faciles à multiplier pour qu’on n’en redoute pas la dépréciation, et qui d’ailleurs nécessitent la franchise permanente de capitaux énormes ; des billets au porteur, incommodes pour les menues dépenses si le chiffre en est élevé, qui s’en vont en fumée si le chiffre en est faible, sujets aux mille inconvénients de la contrefaçon, d’une prompte altération et d’une perpétuelle incertitude : pour assurer, dis-je, la bonne foi du commerce et faire l’appoint de tous les échanges, je ne connais, je ne comprends de moyen que la monnaie. Sans la monnaie, sans cet étalon de la valeur, l’appréciation des produits voltige à tous vents, le papier de banque ne signifie rien [5], la lettre de change est impossible, les comptes ne sont jamais apurés, le travailleur ne se croit jamais payé, le marchand jamais soldé, le consommateur jamais satisfait : sans la monnaie, la société n’est pour l’homme que charrue et râtelier, l’égalité devient un joug et la liberté un leurre [6].

408. Salaire. Cette question, la plus délicate de l’Économie politique, forme le point de jonction des trois parties de la science : liée intimement à la production, à la circulation et à la consommation des richesses ; résolue seulement par la théorie de l’Organisation du travail, elle rentre, par la variété de ses déterminations, dans le domaine de la Jurisprudence.

Le salaire est encore le travail objectivé, réalisé, se faisant équation à lui-même dans le produit, mais représenté par une formule de convention qui lui permet de s’échanger à volonté, la monnaie. Ainsi, travail, produit, valeur, salaire, sont termes corrélatifs, adéquats l’un à l’autre, mais donnant lieu à des spéculations différentes.

La récompense naturelle du travail est le produit : cela posé, le taux du salaire, sous quelque valeur échangeable qu’on l’exprime, suit la quantité et la qualité du travail. Si le travail est médiocre, le produit sera médiocre ; si le travail est exécuté avec adresse, rapidité, intelligence, le produit sera plus abondant et meilleur. Conséquemment, si chaque producteur travaillait pour soi seul, comme le sauvage dans sa horde, et qu’il n’y eût pas d’échange, le salaire serait identique au produit, et le produit serait l’expression fidèle du travail.

Mais dans une société où le travail est divisé et où se manifestent les grands effets de force collective, le produit, d’une part, s’accroît en raison de cette division ; d’autre part, comme tous les travailleurs, pour jouir de leur produit, ont besoin de l’échange, le salaire exprime un rapport de comparaison, qui en rend l’appréciation extrêmement difficile.

409. Quelle est la mesure comparative des valeurs ? en d’autres termes : quel est, pour chaque producteur, le prix naturel de la chose qu’il désire vendre, relativement à celle qu’il désire acheter ?

A. Smith a répondu : Le prix de chaque chose est le travail que sa production exige. Par conséquent deux travailleurs, quelle que soit la différence des valeurs qu’ils apportent à l’échange, peuvent toujours, en évaluant réciproquement leur travail, trouver la mesure comparative de leurs produits.

Cette réponse nous paraît juste : elle est le corollaire de toutes les propositions qui précèdent. Ne nous laissons point préoccuper par les divers accidents d’appropriation du fonds commun, ni par le fait si mal observé de l’inégalité physique, morale et intellectuelle des travailleurs, ni par toutes les fluctuations de l’offre et de la demande : ces causes de perturbation économique doivent être étudiées à part, et ramenées peu à peu aux lois inflexibles de la science. L’erreur de Smith et de ceux qui l’ont suivi a été de penser que la théorie s’éloignait de ses principes abstraits à fur et mesure du développement de la civilisation ; tandis qu’au contraire c’est le développement organique de la société qui rend l’application de ces principes possibles. Oui, le prix de chaque chose est le travail que la production de cette chose exige : et puisque chaque travailleur est individuellement payé par son produit, le produit de l’un doit pouvoir aussi payer le travail de l’autre ; la seule difficulté est de trouver la mesure comparative des valeurs. Ne disons pas avec Smith : Cette mesure pouvait exister dans l’état sauvage, mais elle ne se trouve plus ; disons au contraire : Le travail ne pouvait être équitablement évalué ni dans l’état barbare, ni pendant la période ascensionnelle de la civilisation, ni tout le temps qu’il existera des paresseux par orgueil, des incapables par vice héréditaire, des fripons par intempérance et des marchands sans contrôle : mais un jour cela sera.

La question se trouve donc ainsi réduite : Le travail dans ses mille spécialités peut-il être soumis à une mesure de comparaison exacte ?

410. Le travail, champ d’observation de l’Économie politique, peut être considéré sous un double point de vue : 1o subjectivement, dans l’homme, en tant que divisible et spécialisé ; 2o objectivement, dans la matière, en tant que réalisé.

La division et la spécialisation du travail donnent lieu aux lois d’organisation ; la réalisation du travail engendre la théorie de la production et de la circulation des richesses.

Le travail réalisé prend successivement les noms de produit, valeur, capital, salaire ; le travail divisé et spécialisé s’appelle tour à tour science, art, métier ; pensée, dessin, exécution.

Le travail est la superposition ou substitution, dans les corps, de séries artificielles aux séries naturelles. Or, comme toutes ces séries substituées ou superposées sont incommensurables entre elles (sans quoi elles ne formeraient pas des spécialités ou divisions du travail), il s’ensuit que le travail, considéré dans le produit, n’a pas de mesure de comparaison [7].

Mais puisque le travail est divisible, susceptible de genres et d’espèces, en un mot, de série, il résulte nécessairement que le travail est mesurable ; et puisque la mesure du travail ne se trouve pas dans l’objet, il faut quelle se rencontre dans le sujet, c’est-à-dire le travailleur.

Donc, mesurer le travail, ce n’est pas comparer des valeurs incommensurables entre elles, c’est trouver le rapport des capacités ; par conséquent le problème des salaires ne peut se résoudre qu’avec celui de l’organisation. C’est pour le moment tout ce que nous avons à démontrer.

411. La mesure du travail a été provisoirement prise du temps. Si dans deux fonctions séparées toutes choses étaient égales, le talent, la diligence, le zèle, la bonne foi, la dépende de force physique et d’intelligence, on pourrait dire que dix heures de travail dans l’une payent dix heures de travail dans l’autre. Mais comme une semblable égalité ne se rencontre jamais, le temps, abstraction faite des différences industrielles, est une mesure arbitraire, un vrai lit de Procuste, sur lequel le travail mutilé ou distendu se révolte, où la liberté et l’égalité expirent.

Toutefois, comme la société ne peut vivre sans ordre et sans échanges, on estime le travail ici à la journée, là au mois ou à l’année, ailleurs à la pièce, ce qui revient au même, puisque la moyenne de la production dans un temps donné est connue ; puis on tient compte des différences de spécialité en classant les fonctions en nobles et ignobles, savantes et grossières, libérales et serviles, publiques et privées, amovibles et inamovibles, etc. ; d’où résulte une variété de salaires la plus bizarre et la plus impertinente qui se puisse souffrir.

Le temps, pris pour mesure de travail, est un mode artificiel de comparaison, dont l’usage suppose la détermination préalable de la spécialité industrielle, élément de la série politique. La question des salaires restera donc insoluble aussi longtemps que la loi d’organisation ne sera pas connue ; jusque-là, c’est au magistrat de prononcer selon l’équité entre le travailleur et le capitaliste, et de poursuivre avec une ardeur égale et les coalitions tumultueuses des ouvriers, et les secrètes machinations des maîtres.


§ III. — Transformation de l’idée de travail considéré dans sa division. —
Principes d’organisation politique et industrielle.


412. Il y a quelques années, une grande pensée fût jetée dans le monde : Il faut organiser le travail. Et comme s’il suffisait à l’homme de vouloir pour agir, chacun de répéter à l’envi : Organisons le travail. Aussi, grande fut la surprise lorsqu’on s’aperçut que l’organisation du travail était un problème difficile, compliqué, sur lequel il était plus aisé de discourir que de dire un mot de vrai. L’un parlait de Dieu, Ab Jove principium ; l’autre de bonheur et d’amour, ab ovo. Tel décrivait le genre de vie le plus confortable qu’il pût imaginer ; tel autre prenait en tout le contrepied de ce qui existe : et puis on s’écriait en chœur : Le travail est organisé ; marchons.

Ce qui afflige la pensée dans ces romans humanitaires, dont quelques-uns semblent ressuscités des temps de Grégoire VII et de Charlemagne, c’est, pour un siècle aussi avancé en connaissances positives que le nôtre, leur caractère de rétrogradation et d’extravagance. Là, encore, tout est religion et mythe, ou philosophie en déroute. Celui-ci vante les capucinières et prétend restaurer la communauté primitive ; celui-là broie un salmigondis d’aristocratie, théocratie et république, assaisonné de matérialisme mystique, de fraternité sentimentale et voluptueuse ; un troisième, dans une vision des Mille et Une Nuits, fait descendre en terre le paradis de Mahomet, et réalise l’abbaye de Thélème. Les plus sages, commentant le Contrat social, n’affirment rien, font leurs réserves sur tout, se donnent l’air d’esprits forts en ne disant ni oui ni non, et, comme les sophistes d’autrefois, semblent vouloir confisquer à leur profit le gouvernement et l’opinion, en jetant le doute sur toutes les idées, au lieu de les classer et de les définir.

Le moindre défaut de ces utopies est d’affirmer et de nier alternativement sans règle ni méthode. On invoque la raison, et l’on ne s’enquiert pas même des lois de la raison. On construit un monde politique, et l’on ne sait pas ce que c’est qu’une loi politique. Essayez de faire rendre compte de leurs opinions à ces sectaires, et il vous répondent avec un merveilleux aplomb : Voilà ce que je pense, ce que je crois ; je vous défie, non-seulement de faire mieux, mais de prouver que je me trompe. Entrez en dispute avec des gens qui jugent sans principes, vous en avez pour l’éternité.

413. Organiser le travail, c’est trouver la série naturelle des travailleurs.

Or, comme toute série se compose nécessairement d’unités groupées par un rapport, il faut, pour construire la série sociale : 1o en déterminer l’unité ; 2o en trouver la raison.

Avoir de la sorte posé le problème, c’est presque l’avoir résolu.

Dans tout organisme, l’élément ou l’unité sérielle est l’organe ; dans la série sociale, que nous présumons devoir être une série organisée, l’unité organique est le travailleur, en langage un peu plus abstrait, la fonction.

Or, qu’est-ce aujourd’hui que le travailleur, et que doit-il être ? l’Économie politique n’en sait rien. — Qu’est-ce qu’une fonction ? on l’ignore.

414. Il y a des fonctionnaires qui votent ; il y en a qui signent ; d’autres qui parlent ; d’autres qui sont aux écoutes, qui se promènent et qui regardent faire. Telle fonction, à peine suffisante pour un seul, occupe dix hommes ; tel homme reçoit les émoluments de dix fonctions. Puis il y a des travailleurs expectants qui malgré eux, se reposent ; des travailleurs surchargés, qui ne veulent pas recevoir d’aide ; des travailleurs-machines à côté de travailleurs dont la spécialité absorberait dix talents ; des travailleurs-chefs qui font supporter à des travailleurs subalternes toutes les chances du va-et-vient commercial, et les rendent responsables de leurs propres folies ; des vendeurs de comestibles légiférant, des prêteurs à la petite semaine jugeant les filous, des gens que réclament la truelle et la houe faisant office de bureau, bibliothèque, église et théâtre.

On travaille : mais quel est ce travail ? Ici, honneur et joie, doux loisir, large rétribution ; là, exercice monotone, rebutant, payé de mépris : accaparement d’un côté, fériation de l’autre ; partout besogne mal faite, produits incomplets, falsifiés, sophistiqués, incohérence, désordre, irresponsabilité, surexcitation, abrutissement.

Ce n’est pas là un travail organisé : c’est la confusion d’un incendie.

415. Comme le travail, analysé dans ses effets, nous a donné successivement, par équation sérielle, les notions de produit, valeur, capital et salaire, lesquelles, analysées à leur tour, et suivies dans toutes leurs applications, transformations et combinaisons, constituent la première partie de la science économique : ainsi le travail, considéré dans sa division, nous découvrira les caractères essentiels du travailleur, les conditions qui rendent la fonction utile et normale, et, de cette conception fondamentale de l’élément politique, nous arriverons, par une sorte d’intégration sérielle, à l’organisation des sociétés.

Et d’abord, qu’est-ce que diviser le travail ?

416. I. Spécification. Voici un fossé à creuser ; tout auprès, une terrasse à élever, et cent ouvriers, ayant chacun pioche, houe, panier, hotte, brouette, prêts à se mettre à l’œuvre. Or, l’opération de creusage et terrassement dont ces ouvriers sont chargés peut s’exécuter par eux de deux manières différentes.

Ou bien chaque ouvrier, s’armant tour à tour des divers instruments qu’il a apportés, creusera un centième du fossé, transportera un centième des déblais, et fera un centième de terrasse : dans ce cas, le travail aura lieu comme s’il avait été entrepris par un seul homme, répétant une même suite d’opérations cent fois. C’est ainsi que s’exécutent aujourd’hui la plupart des opérations rurales : cent laboureurs menant charrue font chacun un centième des travaux de labour, semaille, moisson, etc., qui composent l’ensemble de l’exploitation de la commune. Dans ce mode de répartition du labeur, on a partagé la matière, on n’a pas divisé le travail. Sans doute cette division de la matière travaillée présente déjà de grands avantages : en opérant sur plusieurs points à la fois, l’exécution est plus rapide que si les laboureurs, formés en colonne, parcouraient successivement toutes les parties de leur territoire. Mais, dans un pareil système, les travailleurs, à leur grand dommage, demeurent étrangers l’un à l’autre, et pour eux les avantages de la force collective, la solidarité et les garanties qui en résultent, sont perdus.

417. Ou bien les cent ouvriers, se divisant par escouades, se classeront eux-mêmes en fossoyeurs, chargeurs, porteurs et remblayeurs. Dans cette nouvelle distribution, la moitié ou les deux tiers des outils se trouveront de trop, en même temps que l’ouvrage avancera avec une rapidité triple ou quadruple. Alors le travail sera véritablement divisé.

Ainsi : 1o division du travail, c’est économie du capital ;

2o Division du travail, c’est spécification, différenciation, espèce dans le genre, non pas fraction ni morcellement.

La division du travail est la série elle-même se manifestant aux yeux, et, qu’on me pardonne cette expression théologique, s’incarnant dans la société.

418. Diviser le travail, c’est économiser le capital : cette proposition, l’une des plus fécondes de la science économique, se convertit dans la suivante : Diviser le travail, c’est condamner la petite industrie. Car, comme en géométrie la capacité d’une sphère décroît en progression beaucoup plus rapide que la circonférence ; de même, en économie politique, les produits d’une exploitation décroissent beaucoup plus vite que ses frais généraux. En combinant cette loi avec la propriété et la liberté individuelle, on arrive à cet aphorisme :


Division du travail, grande exploitation :
Petite propriété, grande culture.


Les subversions industrielles et commerciales qu’engendre la violation de ces principes sont : le cumul des fonctions, l’emploi de capitaux superflus, l’augmentation des frais, la perte des forces vives, l’asservissement des bons ouvriers, l’encouragement donné aux mauvais, la longue durée et le désordre des opérations, la médiocrité des produits. On sait depuis longtemps que le défaut de spécialité enlève au travailleur l’habileté, la dextérité, le génie ; or, ce qui est vrai de l’individu l’est aussi de l’atelier, de la société tout entière. J’ai vu périr de vastes établissements, par suite de la manie des maîtres d’accumuler chez eux toutes les industries auxquelles ils étaient forcés d’avoir recours : ils croyaient gagner en faisant tout par eux-mêmes, et ils se ruinaient, parce qu’au lieu de produire en abondance, avec un faible capital, une valeur unique en son espèce, ils n’obtenaient qu’à grands frais, en petite quantité, des produits de qualité médiocre [8].

Spécialisation du travailleur, spécialité de l’atelier et des instruments de production ; telle est la première condition du travail, le premier caractère de la fonction.

419. Par division du travail faut-il entendre une décomposition de l’œuvre industrielle poussée jusqu’à ses derniers éléments, ou seulement une différenciation telle, que les caractères d’une opération synthétique soient toujours conservés, unité, variété, harmonie ?

La série sociale n’admet pas des aiguiseurs de couteaux, des hongreurs de chats, des tondeurs de chiens, des portefaix brutaux, de hideux chiffonniers : elle n’admet pas, comme dans les bazars du Levant, des marchands de pipes, des marchands de cannes, des marchands de tabatières, de perles, d’ambre, de coraux, de peignes, etc. Les moralistes ont eu raison de s’élever contre la division du travail portée à ses extrêmes limites : qu’est-ce qu’un homme qui sait pour tout secret tourner la manivelle, porter la hotte, piler du mortier, faire, comme dit Lemontey, un dix-huitième d’épingle ? Est-ce remplir la condition essentielle du travail, que de réduire ainsi le producteur au rôle d’un marteau, d’un ressort, d’une aile de moulin ?

Le travail est l’action intelligente de l’homme sur la matière ; le travail est ce qui distingue, aux yeux de l’économiste, l’homme des animaux : apprendre à travailler, telle est notre fin sur la terre. Et voici que, par suite de la division du travail, le travail se réduirait à une manipulation mécanique, uniforme, monotone, élémentaire, sans génie, sans idéal ! Sans division dans le travail, disions-nous tout à l’heure, le talent et l’habileté ne peuvent se produire, l’industriel croupit dans une perpétuelle enfance : et maintenant le même principe de division nous ramènerait à cette imbécillité originelle ! Comment des résultats si contraires pourraient-ils surgir d’une commune loi ?

420. II. Composition. Nous l’avons dit : la division du travail, pour être normale et utile, productrice d’intelligence et d’habileté, doit avoir lieu, non par fragmentation, mais par dédoublement. Le travail régulièrement divisé doit offrir toujours, dans chacune de ses divisions, unité, variété et synthèse, c’est-à-dire série. Comme toute série créée se compose d’un certain nombre d’unités formant groupe, lesquelles unités sont elles-mêmes des séries formées d’autres unités, susceptibles d’être décomposées à leur tour en de nouvelles séries (348, 349) ; ainsi le travail, manifestation de l’intelligence et de l’activité humaine, suit les lois de la nature et de la pensée ; il ne se divise pas, si j’ose employer ce langage chimique, en ses parcelles intégrantes, il se dédouble en ses espèces constituantes. Or, on reconnaîtra que le dédoublement du travail est régulier, conforme à la marche de la nature et de la raison, à ce double caractère : 1o la spécification de l’œuvre ; 2o  la synthèse ou composition de ses parties.

421. Tous les êtres créés sont des séries, et des séries de séries, à l’infini. La création elle-même n’est que la série mise en action ; et qui dit créer dit nécessairement, pour notre intelligence, sérier. Étudier la nature, c’est en suivre les séries, c’est opérer un interminable dédoublement : et lorsque l’analyse est parvenue à un degré auquel tout dédoublement ultérieur est impossible, la nature se voile, le panorama s’évanouit. C’est pour cela, ai-je dit, que nous concevons, sans les connaître, les substances et les causes : là où nous échappe la série, notre vue se trouble, tout rentre dans l’obscurité : c’est le non plus ultrà de notre faculté de connaître.

La série n’existe qu’à deux conditions : division et groupe. Si le Créateur s’était borné à opérer sur la matière par une force de division infinie, l’univers pulvérisé, gazéifié, dispersé comme un nuage léger à travers l’espace, privé de formes, l’univers n’existerait qu’à demi : il serait, pour ainsi dire, entre l’être et le néant. Pour que la création fût complète, il fallait une force de coercition qui déterminât des groupes, des assemblages, des organismes, des systèmes, selon des lois variées et des modes innombrables. Cette double condition de la série éclate surtout dans les systèmes sidéraux : sans la force centrifuge, les masses planétaires tomberaient sur leurs soleils ; sans la force centripète, elles s’échapperaient par la tangente de leurs orbites, et s’éparpilleraient dans l’espace.

De même, si la raison ne suivait d’autre loi que celle de la décomposition des idées, si elle se bornait à distinguer et analyser ses perceptions à l’infini, elle se perdrait dans des subtilités inintelligibles ; son ignorance croîtrait avec son activité ; l’esprit, comme nous le disions tout à l’heure de l’univers, serait placé entre l’être et le non-être ; il verrait tout, et ne connaîtrait rien. Pour que l’esprit s’élève jusqu’à la science, il faut que sa faculté synthétique unifiante, organisatrice, entre en exercice ; que ses idées se classent, se groupent et se coordonnent. Je ne répéterai point ici que ce mouvement de la pensée s’accomplit d’abord spontanément et d’une manière insensible, jusqu’à ce que la raison, ayant conscience de sa propre loi, se gouverne seule et rende sa marche plus rapide. Je ne redirai pas non plus que ce qui fait la différence des capacités, pendant la première période de l’éducation humanitaire, est l’inégalité de la faculté synthétique dans des individus, inégalité d’autant plus grande, que le développement de cette faculté rencontre plus d’obstacles, soit dans l’essor passionnel de l’homme, soit dans le milieu social qui l’entoure. Je me renferme dans mon sujet.

422. Le Travail, comme l’Univers, comme la Raison, ne revêt des formes pures et régulières qu’autant qu’il est groupé, composé, sérié dans sa division. Fractionné en parcelles infinitésimales, ou réduit à ses derniers éléments, le travail est, pour celui qui l’exécute, chose inintelligible, abrutissante, stupide.

423. Au reste, la pratique sociale, tout imparfaite qu’elle soit encore, dépose formellement à cet égard. Les premiers travaux de l’homme sont la chasse, la pêche, l’agriculture, les bergeries : or, quel déploiement d’idées, quelle activité d’imagination ne provoquent pas en lui ces différentes occupations ? Ce n’est pas la faute du travail, c’est celle de notre paresse, de nos préjugés, de nos superstitions, si lés travaux dont je parle ne tiennent pas encore le premier rang dans la société ; si les malheureux qui en sont chargés forment presque partout la dernière classe de citoyens… — La métallurgie est venue après, puis la tisseranderie et les autres arts. Or, je vous le demande, que de choses peuvent se trouver entre le marteau et l’enclume ! que de merveilles autour d’un écheveau et dans le fond d’une navette ! que de goût et de délicatesse sous le ciseau et le rabot !

Ainsi spécialité, c’est en même temps synthèse, composition, série ; ces deux formules se convertissent l’une dans l’autre. Car, si espèce n’était pas série, elle serait élément, atome, unité simple ; elle ne serait pas espèce.

424. Soit que l’homme crée ou imite, soit qu’il agisse ou qu’il pense, il est producteur ou contemplateur de séries ; sitôt que dans son travail la sériation est suspendue, on voit son esprit baisser et son intelligence s’éteindre. Nous l’avons dit plus d’une fois : les plus grands génies dont s’honore l’humanité ont été des trouveurs de séries ; cette observation suffirait seule pour nous dévoiler les causes prochaines de l’ignorance et de l’incapacité. Par cela même que la spécification et la composition du travail entretiennent et fortifient l’intelligence, elles provoquent la pensée à l’innovation et au progrès. Or, comment un être qui ne fait, chaque jour de sa vie, que dévider, frotter, polir, couper une carte, présenter une feuille au cylindre, acquerrait-il un génie inventif ? comment ses mœurs seraient-elles réglées, sociables et pures ? Dès que l’esprit n’est pas tenu en haleine par une opération sériée et intelligible, la conscience se déprave et se flétrit ; le sang et la chair gouvernent seuls ; vous croyez avoir un ouvrier, vous n’avez qu’une bête de somme.

425. On a remarqué souvent que la classe moyenne, celle qui, à une certaine aisance, joint l’exercice des professions les plus actives, était partout la mieux réglée dans ses mœurs, la plus féconde en hautes capacités. On a décrit maintes fois et la corruption raffinée des grands, et la brutalité grossière de la populace ; mais il ne paraît pas qu’on ait assigné à ces faits leur véritable cause. Que les prédicateurs tonnent l’Évangile à la main, accusent la perversité de la nature et l’infidélité du siècle, leurs déclamations feraient éclater de rire, si l’on avait encore la patience de les entendre : que des moralistes à la Sénèque, gorgés d’honneur et d’or, nous parlent de vertu, de conscience, d’intérêts spirituels et moraux, et nous laissent couverts de haillons et mourants de faim, il y a longtemps que leur hypocrisie est démasquée, et leur rhétorique percée comme le manteau d’Antisthène. La Religion et la Sophistique n’ont plus rien à dire, et devraient se taire.

Mais la théorie sérielle nous enseigne, en ce qui concerne l’esprit, que l’intelligence est tout à la fois la compréhension et l’amour de l’ordre ; en ce qui touche la règle des mœurs et la police des sociétés, que l’intelligence grandit par la division et la série du travail ; par conséquent que les mœurs se perfectionnent et s’épurent selon les progrès de l’intelligence, c’est-à-dire selon le développement de l’industrie, des arts et des sciences, et selon la participation de tous à l’œuvre sociale. De sorte que les mœurs de l’ouvrier sont d’autant meilleures que son intelligence est mieux développée ; et son intelligence se développe d’autant plus que son travail se conforme davantage aux lois de spécification et de série.

Cela posé, venons aux faits.

426. Qu’y a-t-il de plus proverbial, de plus historique, que la fainéantise et la stupidité des moines, la crapule des cordeliers, la luxure des carmes, la mollesse des bernardins, l’esprit d’égoïsme et d’intrigue de tous les couvents ? C’est que, d’après les institutions de leurs fondateurs, ceux et celles qui peuplaient les maisons religieuses passaient leur vie à prier Dieu, à rien.

Qu’est-ce qui, aux dix-septième et dix-huitième siècles, fit décliner si rapidement et périr dans le marasme la noblesse française ? La nullité politique et l’inertie courtisanesque auxquelles elle fut condamnée par Richelieu.

À Saint-Étienne, à Mulhouse, et dans tous les grands centrée d’industrie, la corruption et la barbarie du peuple sont effroyables : comment s’en étonner, si, tout en faisant la manœuvre, ce peuple n’apprend pas à travailler ; si l’organisation de la société où il se trouve le lui défend ; si ceux qui le mènent, aussi brutes que lui et cent fois plus immondes, ont intérêt à maintenir cet état de choses ; si ces indignes maîtres sont soutenus par le pouvoir, qu’ils soutiennent à leur tour ?… — Appellerai-je travailleurs des malheureux à figure humaine, passant leur vie au fond d’une mine ou dans l’infection d’un atelier, et répétant sans fin la même parcelle de travail, comme le pilon d’un mortier, le battant d’une cloche, le marteau d’une forge ?

C’est dans le bas peuple, parmi les servantes et les ouvrières, que la prostitution se recrute et se propage ; se peut-il autrement ? Sans compter la médiocrité des salaires, qui contraint les filles du peuple à troquer contre du pain et des chiffons le loyer de leurs charmes [9], où prendraient-elles l’instruction qui donne, avec l’étendue des idées, la noblesse des sentiments, la fierté, la délicatesse et la pudeur ? Encore si, dans l’intérêt même du plaisir, les amants de ces créatures leur apprenaient à penser, à travailler !… Impossible : la jouissance ayant précédé la raison étouffe la pensée dans son germe : ce n’est plus une femme que vous serrez dans vos bras ; c’est une femelle, moins que cela, une louve, disait le latin.

427. À quelque degré d’habileté que parvienne, dans sa spécialité atomique, l’homme-machine, gardez-vous de croire que la production en retire aucun avantage : les lois de la nature ne sont jamais impunément violées ; et ce qui nuit à l’âme de l’individu ne profite point à l’économie sociale.

Le premier fruit du travail parcellaire est de multiplier les incapacités, par conséquent de rendre plus précieux les contre-maîtres, chefs d’ateliers, directeurs et ingénieurs, et de créer à leur profit un droit de suzeraineté et de privilége. C’est précisément la politique du gouvernement actuel : au lieu de viser à faire de chaque homme un citoyen capable de remplir tous les grades de l’armée, tous les emplois administratifs, toutes les fonctions scientifiques et industrielles, on resserre progressivement le nombre des élèves admis aux écoles spéciales ; on rend les conditions d’admission de plus en plus difficiles ; on épuise la bourse des familles aisées en même temps qu’on rebute les pauvres ; on tourmente, jusqu’à la consomption et l’apoplexie, des milliers de pauvres enfants, en faveur de quelques précocités insignifiantes, et qui presque toujours mentent à leurs promesses. Voilà l’aristocratie de talent contre laquelle le peuple se révolte, parce qu’elle a sa source, non dans une supériorité réelle, mais dans la mutilation des sujets.

428. Après l’inconvénient de la rareté des ouvriers capables de direction, inconvénient tout à fait analogue à celui qui résulte pour une nation de la nécessité des princes, il en est un autre non moins grave auquel donne lieu le travail parcellaire : c’est l’imperfection des produits. Parcourez les ateliers : vous entendez de toutes parts les maîtres se plaindre de l’incurie, de la stupidité, de la mauvaise volonté des ouvriers en qui le travail parcellaire a rétréci l’entendement et faussé la conscience. Si le chef s’absente un instant, si la surveillance se relâche une minute, le travail se ralentit : les bévues, les contre-sens, les malentendus se succèdent ; rien ne marche, tout périclite. Qui pourrait calculer ce que coûtent ces machines vivantes, que l’on honore du nom d’hommes parce qu’elles jouissent de la triple faculté de digérer, d’engendrer et de se mouvoir, trouverait bientôt que la somme des pertes occasionnées par le travail parcellaire surpasse infiniment celle des avantages qu’on lui attribue.

429. Toutefois, on ne peut nier que le travail parcellaire ne produise en certains cas de puissants effets, auxquels l’Économie politique ne doit pas renoncer. Il s’agit donc de concilier ici les données de l’observation, avec les principes absolus de la science. Or, ce problème se résout par les différents modes de composition dont le travail individuel est susceptible.

Voyez le laboureur : avant l’hiver il laboure, sème le blé et le seigle ; au printemps il plante maïs, pomme de terre, chanvre et colza ; l’été amène fenaison et moisson ; en automne la vendange : puis il serre et soigne ses récoltes. Entre temps, le laboureur exécute nombre de petits travaux complémentaires. Chacune de ces opérations successives est une parcelle de l’œuvre agricole ; il faut une année entière pour compléter et sommer le travail du laboureur.

Si donc les différentes parties de l’action industrielle peuvent s’accomplir à des intervalles de temps plus ou moins longs sans que la loi de composition soit violée, il s’ensuit que l’ouvrier parcellaire peut devenir travailleur complet par la succession du temps. Qu’est-ce en effet que le travail du laboureur, pris à un moment quelconque de l’année ? Du travail parcellaire, qui, changeant avec la saison, recouvre ainsi le caractère de travail synthétique et sérié. Il en est de même dans toute industrie.

430. Tout ce que l’homme exécute de plus ingénieux, de plus complexe, de plus multiple en son unité, il le fait nécessairement par parties infiniment petites, mais qui, liées par un rapport de progression, produisent à la fin un assemblage, un tout, une composition, une série. Or, c’est l’immobilisation du travailleur dans l’une des parties infinitésimales de la production qui constitue ce que l’on a appelé travail parcellaire : je dis donc que cette immobilité est un fait de désordre, une conséquence de l’organisation simpliste et subversive du droit de propriété, que tout concourt à abolir.

Je prends l’exemple cité par A. Smith au commencement de son ouvrage, et qui a suggéré des réflexions si amères à Lemontey : je veux parler de la fabrication des épingles.

La confection d’une épingle embrasse, dit-on, dix-huit opérations successives, confiées à pareil nombre d’ouvriers distincts, et qui jamais ne se rechangent. Cette composition du travail de l’épinglier ressemble assez à la décomposition de la charge du fusil en douze temps, et je ne sais combien de mouvements. On m’accordera, je pense, que le même homme peut apprendre à confectionner une épingle, je veux dire à exécuter les dix-huit opérations de l’industrie épinglière, aussi bien qu’un soldat à charger un fusil.

Je suppose donc que l’ouvrier, au lieu d’être embauché par un maître pour une des dix-huit opérations de son état, fasse partie d’une société industrielle, ayant pour objet la fabrication des épingles, et dans laquelle ne pourraient entrer que des hommes propres à tous les travaux de cette fabrication : il est évident, ce me semble, que dans un pareil système, sans que rien fût perdu des avantages du travail parcellaire, chaque ouvrier pourrait, devrait même, dans son intérêt personnel et dans celui de la société, passer à des intervalles plus ou moins rapprochés d’une opération à l’autre, et parcourir le cercle entier de la fabrication. Par ce moyen, l’œuvre commune deviendrait pour chaque producteur œuvre composée et sériée ; bien plus, cette combinaison produirait une surveillance infatigable, universelle et réciproque, sans tyrannie et sans passe-droit, fraternelle et sévère, et qui permettrait d’apprécier avec la plus rigoureuse exactitude le travail de chaque associé. Là l’épargne, s’exerçant collectivement, ne s’arrêterait jamais, la formation des capitaux serait assurée ; là il y aurait liberté, égalité, solidarité et justice ; là rien ne se ferait sans la participation de tous : ce serait une miniature du gouvernement démocratique, pour lequel la France lutte depuis cinquante ans.

431. D’après cet exemple, on prévoit que la synthèse ou composition de la spécialité industrielle peut résulter de combinaisons très-diverses : soit que l’œuvre à laquelle s’est voué le travailleur embrasse des mois, des années, sa vie entière et la vie de plusieurs autres ; soit qu’elle se compose de professions hétérogènes, mais momentanément réunies ; soit enfin que, sans varier quant à la nature, elle change tous les jours (comme les modes) quant à la forme des produits. Certaines industries chôment pendant plusieurs mois de l’année, parce que leurs produits ne sont demandés qu’en une saison ; il faut trouver à ceux qui exercent ces industries temporaires des occupations qui remplissent le temps de chômage : or, cette espèce de cumul est tout à fois d’une extrême importance pour la production, et très-difficile à déterminer en théorie. La loi civile a reconnu l’incompatibilité de certaines fonctions, telles que, par exemple, celles de médecin et de pharmacien, de juge et d’arbitre, de notaire et de courtier : mais personne, que je sache, ne s’est occupé de la proposition inverse, savoir, de déterminer les fonctions qui, par leur nature, leur durée, la responsabilité qu’elles entraînent, etc., forment accord et série [10]. C’est là un problème du plus haut intérêt en économie politique, mais dont la solution, exigeant de longues études et une connaissance plus approfondie de la théorie sérielle, ne peut être présentement obtenue.

432. La vrai destination du travail parcellaire se trouve dans l’éducation de l’apprenti. L’homme n’apprend, n’exécute que par parties ; d’un autre côté, l’habitude et un exercice prolongé lui donnent seuls la dextérité et la grâce, comme une attention constante aux mêmes choses éclaire et forme son génie. Le travail parcellaire est donc favorable, indispensable même au développement des facultés ; mais il ne faut pas qu’il soit éternel. Et voilà précisément ce qui distingue l’ouvrier consommé du travailleur parcellaire : l’un, par de longues et laborieuses études, par des essais variés, par l’acquisition coûteuse des secrets de métier et des procédés de main-d’œuvre, a fait non pas un mais vingt et trente apprentissages différents ; l’autre, comme un instrument destiné à un seul usage et que l’on jette aussitôt qu’il devient inutile, s’arrête dès le premier pas, s’endort dans sa première leçon. Tandis que l’industriel vraiment digne de ce nom sait exécuter vingt opérations particulières, qui, savamment combinées, produisent une composition raisonnée et souvent ingénieuse ; l’homme-machine, une fois enroutiné dans sa manœuvre, séquestré de la composition et de l’art, dégénère rapidement en une brute sans adresse et sans moralité.

Le travail parcellaire trouve donc son application dans l’apprentissage de l’ouvrier : il peut encore être employé d’une autre manière. Il n’est pas rare de rencontrer des hommes, d’une capacité réelle et d’un talent très-développé, qui préfèrent, à salaire égal, la fonction la plus simple et la plus uniforme, parce qu’ils réservent toutes les forces de leur intelligence pour des compositions libres et desquelles ils n’attendent aucune rétribution. Dans ce cas, le travail parcellaire, ne portant préjudice ni à la société ni aux personnes, exécuté par des mains capables à l’occasion de direction et de synthèse, n’offre plus d’inconvénient. Qui sait même si, un jour, telle ne sera pas notre condition commune et définitive ? L’homme, après avoir donné l’essor à son activité juvénile, après avoir parcouru la sphère de sa spécialité, commandé et instruit les autres, à son tour, aime à se replier sur lui-même et à concentrer sa pensée. Alors, pourvu que le salaire quotidien arrive, content d’avoir fait ses preuves, il laisse à d’autres les grands projets et les postes brillants, et s’abandonne aux rêveries de son cœur, dont l’uniformité du travail parcellaire ne fait plus que faciliter le cours.

Je ne parle pas des travaux répugnants et pénibles, qui peuvent être ou exécutés par corvées, ou infligés comme peines disciplinaires, ou dévolus à des compagnies d’apprentis (telles que les petites hordes de Fourier) : ce sont détails d’organisation et de pratique dans lesquels il ne m’est pas possible d’entrer. Je ne saurais le rappeler trop souvent : en travaillant à ce nouvel ouvrage, j’ai eu pour objet beaucoup moins de décrire un système d’association détaillé et complet, que de chercher les lois générales de l’organisation, et d’ouvrir la route qui doit nous y conduire.

433. Ce que nous avons dit de la division du travail et de ses différents modes nous permet d’apprécier, avec plus de précision qu’on ne l’a fait jusqu’ici, les travaux de pure intelligence.

Le travail de tête est un effort, une fatigue souvent énorme et assurément très-méritoire : cependant, au point de vue économique, ce n’est pas encore du travail. Car, il ne faut pas l’oublier, le travail est l’action intelligente de l’homme sur la matière. Or la spéculation n’est pas de l’action.

D’après la définition du travail, l’homme réfléchit d’abord ; puis il exécute. Ces deux facultés constitutives du travail, la pensée et l’action, ne se confondent pas ; tout au contraire on conçoit qu’elles se séparent. Il arrive donc que le travail se divise non plus en ses genres, espèces et variétés ; non plus en ses particules intégrantes, comme dans les opérations parcellaires ; mais en ses éléments constituants, l’intelligence et la force.

La mission de l’homme, selon Fourier, est la gérance du globe : cette gérance suppose dans le gérant une éducation préalable, la connaissance de son domaine et des matériaux qu’il doit mettre en œuvre. C’est pour cela qu’il lui faut étudier le cours des astres, la physique, la zoologie, les vertus des plantes ; toutes études qui deviennent en certains hommes spécialités de fonctions et que, par synecdoque, on appelle du noble nom de travaux. Ainsi, observation des séries de la nature, éducation de l’intelligence par la loi sérielle, tels sont les préliminaires du travail, que nous avons défini métaphysiquement, substitution de séries artificielles aux séries naturelles. Mais le savant participe à l’exécution, puisque c’est seulement en vue de l’exécution qu’il marche à la découverte ; l’homme d’action participe à la science, parce que, pour exécuter le devis du savant, il faut qu’il en acquière l’intelligence. La solidarité et la communauté industrielle entre eux est complète : comment l’égalité civile n’en serait-elle pas, un jour, la conséquence ?

434. Par la spécification, le travail satisfait au vœu de notre personnalité, qui tend invinciblement à se différencier, à se rendre indépendante, à conquérir sa liberté et son caractère ; par la composition, le travail répond à tous les besoins de l’intelligence, à sa faculté inventive et organisatrice, comme à son amour de la synthèse et de l’unité.

Ainsi l’Économie politique se trouve d’accord avec la psychologie et le droit public, fondé lui-même sur la liberté. Il n’est pas vrai, comme l’enseigne M. Rossi à l’occasion du travail parcellaire, que l’Économie politique, suivie dans ses déductions les plus rigoureuses, conduise à des résultats contraires aux principes de la morale, et que tout ce que nous ayons à faire soit de limiter la première par la seconde. Les sciences ne sont jamais en contradiction entre elles : ce sont nos demi-connaissances, notre faux savoir qui nous montre des contradictions là où une étude approfondie nous découvre un merveilleux accord. Si le travail parcellaire est condamné par la morale, comme destructif des plus nobles facultés de l’âme, il ne l’est pas moins par l’économie politique, comme funeste à la production et à l’organisation. Le travail parcellaire est le mode général de l’éducation industrielle : hors de là il ne doit être toléré qu’en des ouvriers accomplis, capables d’une œuvre intégrale et composée, mais qui restreignent volontairement l’emploi de leur capacité sur un point, afin de l’appliquer à un autre….

435. III. Méthode. Toute science, avons-nous dit d’après les éclectiques, a besoin, pour exister, de trois choses :


1o Déterminer son objet ;
2o Circonscrire le champ de son observation, et en tracer les divisions principales ;
3o Formuler sa méthode.


Le travail est la science mise en action : comme la science, il est soumis à trois conditions, et il ne peut en reconnaître que trois : 1o Spécification ; 2o Composition ; 3o Procédés d’exécution (méthode, formulaire, procédure, technique, etc.).

Et comme dans la science la méthode est immédiatement donnée par la détermination de l’objet et la circonscription de la sphère observable ; de même, dans le travail, les procédés de main-d’œuvre sont indiqués par l’espèce du travail à accomplir et par sa composition.

C’est ici le champ des inventions et des découvertes : tout progrès dans la science et l’industrie se résout en un amendement au mode primitif d’exécution, à la méthode, à la technique ; la division incessante du travail en des industries nouvelles est une conséquence de cette loi. Avant Guttenberg on imprimait sur des planches solides, comme celles des Chinois : Guttenberg divisa cette planche en autant de parties qu’elle renfermait de caractères qu’il grava et fit fondre séparément. La charrue, dans sa forme primitive, était une pioche ou crochet de bois durci au feu, et mû d’un effort continu, par une force de traction suffisante. Les premières charrues ne retournaient pas le sol ; elles ne faisaient, comme la herse, que le rayer profondément. C’est par une suite de perfectionnements innombrables que la charrue est devenue ce que nous la voyons. La connaissance du progrès des méthodes dans chaque spécialité industrielle doit être une partie essentielle de l’éducation du travailleur : comme l’histoire de la philosophie et de la religion en métaphysique, elle aide plus à la promptitude de l’intellection, qu’une locution brillante et de profonds raisonnements. D’après cela, peut-on dire que dans nos ateliers les apprentis apprennent quelque chose [11] ?

436. Nous n’avons point à entrer ici dans les détails de la technographie : qu’il nous suffise d’indiquer sommairement au lecteur les considérations générales que soulève, dans la 3e loi du travail, la méthode.

a) Puisque l’industrie humaine est la transposition des séries de la nature ; et puisque le travail, dans ses divisions, suit les mêmes lois que toutes les choses sériées, la spécification et la composition : il s’ensuit que tout art, tout métier, toute science, en un mot, toute fonction, est une application particulière de la loi sérielle, c’est-à-dire une démonstration de l’absolu, une réduction de l’infini.

Ainsi le moindre des métiers, pourvu qu’il y ait en lui spécialité et série, renferme en substance toute la métaphysique, et peut servir de point de départ et de rudiment pour élever l’intelligence du travailleur aux plus hautes formules de l’abstraction et de la synthèse : ainsi chacune des fonctions sociales peut se regarder comme le foyer où convergent toutes les forces d’un vaste système, ou plutôt comme un observatoire central, duquel on suit tous les mouvements de l’ensemble ; et tous tant que nous sommes nous pouvons nous écrier avec orgueil :


Les cieux m’environnent ;
Les cieux ne roulent que pour moi ;
De ces astres qui me couronnent
La nature me fit le roi.


437. b) Toute fonction industrielle, artistique ou littéraire, étant un point de vue, un côté spécial par où la métaphysique peut être abordée et parcourue dans son entier : il suit de là encore que les fonctions sociales sont égales entre elles, égales en utilité productive, égales en fécondité théorique, par conséquent égales en mérite et en dignité.

En effet, sans parler de l’absurdité qu’il y aurait à établir une comparaison des fonctions d’après l’état de désordre où elles se trouvent et les opinions que nous nous en sommes faites, ne savons-nous pas maintenant que les découvertes du génie et les sublimités de la science se réduisent à l’aperception et à l’intelligence de la série ; que tout produit humain est une application instinctive ou raisonnée de la loi sérielle ; que le plus ou le moins de conformité de la raison avec cette loi fait seul la différence des capacités ; que la certitude métaphysique étant toujours la même, sous quelque point de vue que se présentent à nous les phénomènes (182, 184, 189), notre connaissance, pour être absolue, n’a pas besoin d’être universelle : il suffit qu’elle traduise fidèlement la série. Par conséquent les fonctions sociales étant les aspects divers sous lesquels nous étudions et recréons la nature d’après les lois absolues de la métaphysique, il y a contradiction dans les idées, ou désordre dans les faits, à prétendre qu’une fonction soit inférieure à une autre fonction ; qu’un métier puisse être grossier ou ignoble.

438. c) Traduisons ces idées en une autre formule.

Puisque les arts, les sciences et les métiers, par leur spécialité synthétique, leurs procédés d’exécution et leurs méthodes, sont des applications de la loi sérielle, la loi sérielle est la mesure de comparaison des industries, et par là même des capacités.

Car, que faut-il pour que la fonction soit normale ? Qu’elle soit séparée des autres, de telle sorte que les qualités du travail social et les formes de la création s’y retrouvent, unité, variété, harmonie, en un mot, série ; qu’elle se rattache aux autres fonctions comme l’espèce au genre, et ne fasse qu’un tout avec elle ; enfin qu’elle puisse subir à son tour, et toujours sous la même loi, de nouvelles divisions.

À quels traits reconnaît-on le travailleur habile, intelligent et progressif ? — S’il a saisi dans sa forme pure et idéale la série que sa mission est de reproduire ; si, pour arriver à ce but, il s’est familiarisé avec les méthodes et procédés techniques ; s’il sait raisonner son œuvre, en dégager, si j’ose ainsi dire, toute la philosophie, et la rapporter par voie de comparaison et d’analyse à la méthode sommaire, à la métaphysique.

Toute fonction qui manque de l’une des conditions essentielles du travail, la spécialité, la composition et la méthode ou la loi, est une fonction imparfaite, une série tronquée : tout ouvrier qui, dans son travail, n’a pas appris à voir une image de l’opération créatrice, et dans son produit un microcosme, est une intelligence endormie, un organe inutile.

439. Par delà la sensation et le sentiment, l’aperception de la série est la cause plastique de l’idée, le commencement de la science. Or, comme la nature se manifeste à la pensée, d’abord sous ses plus grandes divisions, puis avec des différences et des séries de plus en plus spéciales ; et comme parmi les formes sérielles nous en avons distingué de simples et de composées, de plus ou moins compréhensives et complexes : ainsi naît et se développe, ainsi se mesure l’intelligence de l’homme.

Si, dans la société, les fonctions étant délimitées conformément aux règles données par la théorie, l’intelligence de chaque travailleur pouvait se renfermer exclusivement dans sa fonction, et n’apprendre jamais rien d’aucune autre : on conçoit que les capacités industrielles, comme les fonctions elles-mêmes, s’équivaudraient et se balanceraient réciproquement, puisqu’elles seraient les unes et les autres des expressions diverses de la loi sérielle.

Mais il n’en est pas ainsi : les fonctions sociales s’enchaînent par des liens si intimes, se touchent et se pénètrent par tant de côtés, que l’exercice de chacune suppose toujours la connaissance, au moins générale et sommaire, de plusieurs autres. Celui-là donc semblerait au premier abord le plus intelligent et le plus habile qui à la théorie et à la pratique de son art joindrait la connaissance d’un plus grand nombre d’autres ; c’est-à-dire qui saisirait la loi sérielle sous un plus grand nombre de faces, et saurait lui donner une expression plus variée et plus fidèle. Car de même que la science de Dieu, réalisée par la création, embrasse toutes les catégories de formes, tous les phénomènes, tous les aspects sériels ; ainsi le génie de l’homme tend à égaler l’omniscience, et, dans chaque individu, la connaissance et le travail élèvent indéfiniment leur niveau. Le christianisme, dans ses rêves paradisiaques, promet au fidèle la vue claire et limpide des secrets de la nature, la pénétration des mystères, l’agilité et la subtilité des organes : ces priviléges de la béatitude chrétienne sont le symbole de notre éducation progressive.

Par une perturbation organique et intellectuelle dont je n’ai point ici à rechercher la cause, l’homme sortant des mains de la nature est ignorant et maladroit ; s’il s’élève à la connaissance du beau, du bien et du vrai, c’est par les routes impures du vice et de l’erreur ; mais chaque jour il acquiert plus de goût, de dextérité et de savoir ; chaque jour sa raison se rapproche de son type ; sa vie, à bien dire, est un long redressement.

440. Toutefois, ce n’est point en vue d’une intelligence infinie que se mesurent les esprits des mortels. En Dieu la connaissance est universelle, immédiate, intuitive ; la raison est tout, le talent rien. Dans l’homme, au contraire, la connaissance est partielle, successive, méthodique ; mais, si sa faculté de compréhension a des bornes, la certitude de ses idées est absolue (174-194 ; 326-363). Ce qui fait le mérite de l’homme est la puissance de s’égaler à Dieu par la série : or, la somme d’instruction nécessaire pour acquérir une pleine intelligence de la loi sérielle, et se consommer dans une ou plusieurs branches de l’encyclopédie humaine, pouvant facilement s’obtenir ; à moins que l’on ne confonde l’érudition avec la science, le travail avec la raison, les capacités, dans une société bien ordonnée, seront, à peu de chose près (319), égales.

Ainsi, comme critérium de certitude, la théorie sérielle est la fin de la philosophie et l’abolition de la foi religieuse ; comme norme du travail, de la science et de l’industrie, elle est la mesure et le niveau des intelligences.

Quelle est donc la pensée de ceux qui, dans des vues aristocratiques, ou pour flatter le despotisme propriétaire, affirment, sur la foi d’inintelligibles analogies, que les âmes humaines sont nécessairement et providentiellement inégales, et que cette inégalité entre dans les conditions de la société et de l’ordre ?…

441. Organiser le travail, c’est décrire et délimiter des fonctions, puis les grouper par ordres, genres, espèces et variétés ; comme organiser la botanique et la zoologie, ce fut, pour de Jussieu et Cuvier, trouver les familles naturelles des plantes et des animaux. La société est donc un système de séries, dont la nature inorganique, végétative et sensible offre les analogues : à la suite des règnes minéral, végétal, animal, se constitue et se détermine chaque jour le règne Industriel, qui semble devoir être, sur notre globe, le complément de l’action divine ?…

Cette magnifique analogie nous fournit une nouvelle preuve de l’équivalence des fonctions.

C’est un axiome de métaphysique que là compréhension et la matière des idées sont entre elles dans un rapport inverse : plus un concept embrasse de choses sous lui, moins il en renferme en lui, et réciproquement. Ainsi le concept de métal contient ceux d’or, d’argent, etc ; le concept d’animal contient ceux d’homme, de cheval, etc. ; le concept de savant renferme les concepts de physicien, géomètre, artiste, etc. En effet, ce en quoi des choses conviennent résulte de leurs propriétés communes ; ce en quoi elles diffèrent résulte de leurs propriétés particulières. Plus on s’élève sur cette échelle, plus le nombre des propriétés communes diminue, tant qu’à la fin elles se réduisent à une seule ; et celle-ci constitue le genre suprême, qui n’est espèce relativement à aucun autre genre.

Or, à mesure que la fonction gagne en généralité représentative, c’est-à-dire à mesure qu’elle en résume un plus grand nombre d’autres, elle perd en spécialité effective, en matière industrielle et en application scientifique. Ainsi le chef d’atelier produit matériellement moins que l’ouvrier, mais plus que l’entrepreneur ; ainsi le maire, le préfet, le ministre, le conseil d’État, le roi n’exercent ni art, ni science, ni métier ; leur rôle est de grouper les fonctions inférieures, d’en centraliser et unifier les rapports. Le travail, dans cette région élevée, suppose, comme partout, une aptitude, une éducation, et des conditions d’éligibilité spéciales ; mais, en soi, il n’est ni plus ni moins difficile qu’ailleurs : si le contraire aujourd’hui semble avoir lieu, cela vient uniquement de notre organisation imparfaite, et du simplisme des principes qui nous gouvernent.

D’après les nos 311-319, 420-436, l’inégalité d’intelligence entre les hommes est une anomalie ; d’après ce qui vient d’être dit, la dépendance et l’inégalité des fonctionnaires est une injustice.

442. Puisque la loi sérielle est la mesure commune des capacités ; en d’autres termes, puisque les fonctions sociales sont équivalentes entre elles : leurs produits peuvent s’évaluer l’un l’autre, et les salaires sont égaux. Il suffit, pour en dresser le tarif, d’indiquer la moyenne de temps nécessaire à l’achèvement de chaque produit.

Cette opération faite, l’estimation arbitrale peut intervenir sans injustice et sans danger pour tous les produits qui semblent par quelque côté défectueux : ainsi les droits du producteur et du consommateur seront également réservés, la solidarité universelle ne protégera jamais la paresse et l’ineptie. Quant aux accidents de force majeure qui viennent frapper l’industrie dans les instruments, la matière ou le produit du travail, c’est à la bourse, chargée de coter publiquement les produits (394), et, si le cas l’exige, à un système d’assurances à y pourvoir…

443. Voici donc la question des salaires résolue par l’organisation du travail : là ne s’arrête pas la science économique.

IV. Responsabilité. Le travail, considéré synthétiquement dans les lois de production et d’organisation, engendre la Justice (383). Comment cela ? Par la responsabilité du travailleur, laquelle résulte de la notion même du salaire : « Le salaire et le travail se faisant équation à lui-même dans le produit (409). »

Admirons de nouveau la simplicité féconde de l’Économie politique et son harmonie avec les traditions des peuples, avec les tendances de la civilisation et les données de la philosophie. La conscience du genre humain proclame cette vérité, que l’homme est libre, que par conséquent il est responsable de ses actes, et que toute action mauvaise, volontairement accomplie, doit lui être imputée. L’Économie politique à son tour dépose en faveur de ce grand principe : et il est consolant, après avoir fondé la moralité des actions humaines sur la liberté, de la voir sanctionnée par une science, pour ainsi dire, semi-matérielle, et qui dans les faits ne recherche jamais l’intention. Quand on aurait démontré l’immortalité de l’âme par une équation d’algèbre, l’effet ne serait pas plus surprenant.

L’association est le corollaire de la division du travail ;

La solidarité est le corollaire de la force collective ;

La personnalité du travailleur et la liberté individuelle sont le corollaire des lois de spécification et de composition ;

De même la responsabilité du travailleur résulte de l’idée de salaire.

444. Le salaire doit être égal au produit. S’il est moindre, il y a peine ou dommage pour le travailleur ; s’il est plus fort, il y a munificence ou usurpation.

La peine et la faveur peuvent être, en certains cas, permises, bien qu’essentiellement anormales : la fraude, le privilége et l’usurpation sont toujours illégitimes. C’est une grande question de savoir quand la société peut infliger une peine ou accorder une grâce : nous n’avons point à nous en occuper ici. Nous considérons le travailleur dans l’état ordinaire, c’est-à-dire capable, valide, soumis à l’ordre, et n’appelant sur lui ni pitié, ni blâme, ni éloge.

Je dis donc que le salaire devant représenter fidèlement le produit, par cela seul le travailleur est rendu responsable de son œuvre : j’ajoute que la justice le veut ainsi. Car la justice consiste à mettre tous les travailleurs à même d’obtenir, par leur produit, un bien-être égal : elle ne va pas jusqu’à conduire la main et forcer la volonté aux individus, à exagérer la charité fraternelle pour niveler, en l’absence du mérite, les récompenses. Là surtout est le faible de la communauté : la communauté abolissant le salaire en haine de l’oppression industrielle dont il est aujourd’hui l’instrument, supprime du même coup la responsabilité de l’ouvrier, la liberté des personnes, et anéantit la justice distributive. La communauté attendant du dévouement et de l’abnégation ce qui doit résulter naturellement de la nécessité du travail, je veux dire le zèle et l’activité, serait bientôt forcée d’employer les verges pour les lâches, et la prison pour ceux que l’iniquité d’un pareil régime ramènerait à la propriété et à l’isolement.

445. La responsabilité de l’ouvrier est une condition essentielle de travail, de commerce et de bonne police. Mais, dit la loi pénale, pour que l’action soit imputable, il faut qu’il y ait eu, de la part de l’agent, liberté et discernement. Rendrons-nous donc responsable l’esclave attaché dès l’enfance au tourniquet d’une machine, comme le maître glorieux dont le regard embrasse l’ensemble de la manufacture ? Et pour nous résumer en quelques lignes, l’ouvrier parcellaire, qui n’a pas même l’intelligence de ce qu’il fait, qui n’en connaît ni la destination ni les antécédents ; qui ne sait pourquoi telle place plutôt que telle autre lui est assignée dans l’atelier, cet homme, dis-je, pouvons-nous le rendre responsable des méprises où le fait tomber à chaque pas son ignorance ? Ce qui fait le travailleur est la spécialité et la composition du travail, la connaissance théorique et pratique des méthodes : comment imputer au travailleur parcellaire une infériorité qui ne vient pas de lui [12] ?…

446. La responsabilité existe, au moins virtuellement, dans toutes les parties du corps social ; il ne s’agit plus que de la proclamer et de la rendre efficace et régulière. C’est elle qui fait la distinction des ouvriers en bons, médiocres et pires ; qui assigne des différences de valeur à des produits formés des mêmes matières et sortis de fabriques semblables ; qui anime l’émulation, arrête les prétentions excessives, et punit d’une chute soudaine l’ambitieux qui se méconnaît. C’est encore elle qui sert de prétexte à certains traitements énormes, ainsi qu’aux bénéfices des maîtres et capitalistes. C’est elle enfin que notre droit public a consacrée dans les fonctions supérieures du gouvernement, où elle n’est et ne peut être qu’un vain épouvantail, une fiction.

La responsabilité du travail, appliquée à la propriété, changera celle-ci en un droit nouveau qui n’aura plus de commun avec l’ancien que le principe (l’individualité), et peut-être le nom.

447. Si la responsabilité est inconciliable avec le travail parcellaire, elle ne l’est pas moins avec le cumul. Dans tout établissement où se réunissent plusieurs professions distinctes sous le commandement d’un seul chef, que les ouvriers soient rétribués à la semaine ou aux pièces, peu importe ; ils n’en sont pas moins, respectivement et envers le maître, irresponsables. La responsabilité, comme le profit, incombe tout entière à l’entrepreneur : et Dieu sait les effroyables désordres qui en sont la suite. J’ai été témoin de ces faits, et j’en ai parfaitement démêlé les causes : je regrette que l’espace et le temps ne me permettent pas d’entrer dans de plus grands détails. Qu’il me suffise, pour le moment, de dire que spécialité et synthèse dans le travail, connaissance des méthodes et procédés techniques, et responsabilité de l’ouvrier, sont autant d’expressions qui se traduisent et se supposent ; que la violation d’une seule de ces lois neutralise l’effet de toutes les autres ; et que l’on peut toujours conclure de l’état de la fonction à la valeur de l’ouvrier et au degré de civilisation d’une société, et réciproquement.

448. Nous avons parcouru et dessiné à grands traits le champ de l’Économie politique dans sa première et sa seconde division. Il reste la troisième, la science du Droit ou science de la distribution des instruments de travail et de la répartition des produits [13]. C’est là qu’on verra comment, par le fait du salaire et de l’échange, double expression de la division du travail et de la force collective, la production est socialisée, la solidarité universelle fondée, la garantie mutuelle créée, la justice assise sur une base inébranlable, et l’égalité hors d’atteinte.

C’est là que le droit de possession sera constitué définitivement, et que l’on reconnaîtra le véritable esprit de la Succession, de la Donation, du Testament, du Prêt à intérêt et de l’Hypothèque : alors on verra combien ces coutumes, aujourd’hui si désordonnées et si funestes, peuvent, en se régularisant, contribuer à l’établissement de l’ordre et de l’égalité.

C’est dans cette troisième partie de la science économique enfin, que l’on comprendra comment, en dehors de la sphère des fonctions sociales et du travail solidaire, à côté du grand courant de l’industrie publique et des échanges cotés à la bourse, au sein de ce vaste système, dans lequel toutes les conditions sont égales, il existe un monde de travaux privés et libres (432), un mouvement industriel, artistique et littéraire, soumis aux lois générales de la production et de l’échange, mais qui, s’accomplissant hors de la solidarité collective et des garanties sociales, entretient en chaque travailleur l’énergie de la personnalité et du caractère, l’amour de la liberté, la franchise et la spontanéité de l’intelligence, crée entre les citoyens des liens nouveaux d’autant plus intimes qu’ils sont plus libres, et donne un surcroît de vigueur et de vie aux relations humaines…

449. J’avais résolu de consacrer quelques pages à l’examen des opinions communistes et phalanstériennes, en ce qui touche l’organisation du travail : après de nouvelles réflexions, j’ai abandonné cette idée. Je dirai ce qui m’a fait changer d’avis.

Tout est si indéterminé dans les ouvrages de Fourier, si incohérent, si apocalyptique ; les livres de ses disciples sont tellement surchargés de critiques vagues, de faits déclassés, d’études mal faites, de formules syllogistiques, en un mot, de choses trop peu définies pour qu’on puisse avec quelque certitude les déclarer vraies ou fausses, qu’il m’a paru que, dans l’état actuel de l’exégèse fouriériste, on pouvait également tout condamner et tout absoudre dans les assertions de cette école.

Ainsi, pour revenir aux passions, il serait possible de défendre Fourier en disant que, selon lui, les passions sont les formes du principe vital ; de même que, selon Kant, les catégories sont les formes de l’entendement (208, 281, 333). Le principe vital, agitant la matière et l’organisant, d’abord se met en rapport avec le monde par les cinq sens, et en reçoit autant de modifications ou facultés ; — puis, excité par les impressions venues du dehors, il s’élance vers les objets qui les produisent, et se pose comme volonté, force expansive, ambition et amour ; enfin, réfléchissant, et sur les perceptions de la sensibilité, et sur les affections qu’elles sollicitent, il devient, dans cette contemplation intriguée, multivague, extatique, raison pure, esprit.

Peut-être serait-il difficile de concilier cette hypothèse de l’unité triforme du moi avec la théologie de Fourier, suivant laquelle il existe trois principes irréductibles et coéternels, la Matière, le principe Vital, et le principe Mathématique : dans tous les cas, le tableau des passions serait à remanier, puisque, selon cette nouvelle psychologie, les affectives et les distributives, produit des sensitives, ne pourraient plus être considérées comme radicales (297). Quoi qu’il en soit, le sujet passionnel étant un, la genèse des trois ordres de facultés serait trouvée : resterait à faire la délimitation et le classement des passions, puis à en décrire les mouvements et les lois. La première partie de cette tâche aurait été exécutée par Fourier (grosso modo) ; quant à la seconde, elle attend de nouveaux observateurs.

Or, si c’est là ce qu’entendent les fouriéristes par leur théorie passionnelle, ce n’est pas la peine de disputer avec eux ; ils ne savent rien de plus que tous les psychologues. Il faut les prier seulement de construire, sur ces données, une science positive et régulière. La dialectique sérielle, désormais à leur disposition, leur apprendra bientôt ce qu’ils peuvent espérer de ce côté-là.

450. Autre source d’ambages et d’embarras.

Si, par analogies, Fourier a eu en vue les différents ordres sériels, qui tous ont effectivement quelque chose de commun, puisqu’ils dérivent d’une même loi et déterminent des éléments souvent homogènes ; si, par exemple, il a entendu que les trois règnes de la nature étaient, par rapport à l’esprit qui les considère, comme des allégories, non comme des répercussions effectives les uns des autres : malgré les licences et l’énergie du style de Fourier, on se rendrait à cette explication.

Pareillement, si les galanteries étranges dont Fourier a si plaisamment orné ses écrits, et que ses disciples ont si prudemment écartées des leurs, n’étaient que de vives images, destinées à rendre les formes nouvelles d’un amour universel et platonique, comme, selon les théologiens, le Cantique des cantiques, malgré ses gravelures, a pour but de célébrer l’union mystique de l’âme avec Dieu : on accorderait que la nudité des tableaux de Fourier peut s’excuser en faveur de la chasteté de l’intention.

On conviendrait aussi que, sous le nom de propriété, les phalanstériens entendant simplement avec M. P. Leroux la personnalité et l’initiative du travailleur, cette propriété peut être admise. À cet égard, leur théorie d’organisation n’est obscure que pour les dupes ; et je puis certifier que les plus éclairés parmi eux sont beaucoup plus explicites dans leurs discours que dans leurs écrits.

Quant à l’équivalence progressive des capacités, il est étonnant, lorsque l’idée d’égalité, si simple, si facile à saisir, a tant de puissance sur les masses, il est étonnant, disons-nous, que la Phalange n’ait pas depuis longtemps proclamé ce postule nécessaire de la théorie de Fourier, et son plus beau titre de gloire. D’après les textes formels du maître et les commentaires officieux des disciples, la série de groupes rivalises repose sur le principe de l’équivalence des capacités, sans laquelle elle est impossible : je défie l’École sociétaire de le nier. Mais Fourier n’avait pas aperçu dans la loi sérielle la mesure comparative des intelligences ; il appelait volontiers inégalité ce qui n’était que différence ; et, grâce à ce malentendu, ses admirateurs ont commis l’incroyable bévue de revendiquer, comme essentiel à leur système, un préjugé, une anomalie en décroissance.

451. Abordant de front la série phalanstérienne, on trouve, au premier abord, que cette série suppose : 1o travail parcellaire ; 2o courtes séances et voltige d’une opération à l’autre ; 3o détermination du salaire par voie de suffrage et numéros de capacité.

Or, le travail parcellaire tend à annuler la faculté synthétique dans le travailleur, et à livrer la direction de la phalange à quelques individus : ce qui est contraire aux lois du développement intellectuel et au principe démocratique admis au phalanstère ; — le passage incessant d’une fonction à l’autre ôte au travailleur la spécialité, la responsabilité et la synthèse, trois conditions essentielles du travail ; bien plus, cette variation perpétuelle nuit à la production, puisque, par elle, chaque travailleur intervient dans des industries pour lesquelles il a moins de capacité : ce qui est contraire à la loi même de division, qui veut que chaque producteur exécute ce dont il est le plus capable ; — enfin, l’indication du rapport des capacités par numéros d’ordre, même décernés à la pluralité des voix, n’est pas plus rationnelle que l’indication des différences calorifiques, au moyen de l’échelle centigrade.

Mais si, dans les prévisions de Fourier, le travail parcellaire usité dans les groupes et séries suppose préalablement une éducation complète et une capacité entière de la part de l’ouvrier (double condition sur laquelle il était nécessaire d’insister) ; — si la participation aux travaux de plusieurs groupes, sans ôter au travailleur la spécialité et la responsabilité qui lui sont propres, a seulement pour objet de le mettre en rapport avec d’autres travailleurs, également spéciaux et responsables, mais dont il devient momentanément l’agent subalterne, comme ils deviennent ses auxiliaires à leur tour ; — si, par cette réciprocité de services, on entend rendre plus présente et plus intime la solidarité générale, sans détruire la responsabilité individuelle (considérations importantes, et qui paraissent avoir échappé jusqu’ici à l’analyse) ; — si la variété des occupations est combinée de manière à former un tout synthétique ; — si, enfin, le classement des capacités par numéros d’ordre n’est autre que le principe électif appliqué à la nomination des directeurs et contre-maîtres, et, en certains cas, une forme arbitrale de jugement (inventions trop connues pour qu’il vaille la peine de s’en vanter) : alors on conçoit que la série industrielle de Fourier puisse devenir la forme idéale de la société ; et, pour me servir d’une comparaison appropriée au sujet, qu’elle soit la machine politique fonctionnant à vingt-cinq atmosphères. La postérité dira si une telle force de concentration et d’activité collective peut être atteinte : pour nous, notre devoir est de procéder à l’organisation sociale avec clarté et méthode, et de suivre dans notre marche la mesure frappée par l’inflexible Providence.

452. Je ne pousserai pas plus loin les exemples. Après une nouvelle étude, il m’a semblé que Fourier, génie purement instinctif, et dont la vie s’écoula, pour ainsi dire, en un perpétuel ravissement, avait été travesti par ses propres hallucinations, par les boutades humoristiques de son style et le mauvais goût de ses descriptions, enfin par les maladresses de ses admirateurs ; et j’ai cru devoir cette réhabilitation à sa mémoire.

Quant à la mécanique des passions, aux intrigues, cabales, rivalités, effets d’émulation et de contraste, à tous ces petits jeux qu’on nous dépeint comme le grand ressort de la série et l’occupation favorite des Harmoniens, je ne crois pas que la gravité de l’homme et la majesté des nations s’y arrêtent. Au reste, pour en dire tout ce que je pense, une comparaison me suffit.

Depuis que l’école sociétaire existe, il est incontestable qu’elle s’est principalement soutenue et propagée par la cabaliste : je n’en fais point un reproche aux hommes, que j’honore et que j’aime ; je ne veux tirer de là qu’un argument contre leurs opinions. Je dis donc que la vérité limpide et franche est un élixir qui tue l’intrigue, le sophisme, l’équivoque, en un mot, l’art d’exploiter l’ignorance et la crédulité. Or, est-il vrai que jusqu’à ce jour le génie de Fourier est demeuré à peu près lettre close pour tout le monde, même pour ses disciples ? Est-il vrai que, par suite de cette inintelligence ou de cette incompréhensibilité des idées du maître, les fouriéristes n’ont cessé d’équivoquer sur l’égalité, la propriété, la famille, le culte, flattant tous les préjugés, amorçant toutes les opinions ? Est-il vrai que la science dont ils se glorifient consiste depuis quinze ans à délayer des textes, qu’ils n’ont su ni analyser ni comprendre ? Est-il vrai qu’aujourd’hui, en attaquant sans relâche les opinions appelées par la force des choses à remplacer l’ordre existant, ils avouent par là même qu’ils se défient du mouvement, et ne regardent pas leur hypothèse comme le résultat naturel et prochain de l’esprit révolutionnaire du progrès ? Est-il vrai, enfin, que leur ambition la plus grande, en ce moment, est d’arriver à la création d’un phalanstère modèle ; comme si, depuis le temps où Fourier écrivait, les conditions de propagande et de réforme n’avaient pas changé ; comme si de pareilles démonstrations faisaient foi [14] ; comme si la société se constituait par juxtaposition d’éléments, et non par évolution organique ; comme si, pour agir sur elle, il ne fallait pas se placer au cœur de l’être collectif, au centre même du pouvoir et des institutions.

Je le dis avec douleur, mais je le dis avec une conviction profonde et un regret amer : l’École sociétaire, qui, par les hommes de talent qu’elle compte et les moyens dont elle dispose, pourrait agir sur les masses et déterminer un vaste mouvement réformiste ; l’École sociétaire, tout à l’heure dépassée dans la carrière qu’elle-même a ouverte, se perd par ses entortillages, ses petits moyens, sa folle opposition à la démocratie qui arrive, son entêtement de secte ; son phalanstère n’existera pas qu’elle-même aura disparu sous le scalpel de la critique, emportée par un ouragan populaire ou frappée des anathèmes du pouvoir : alors on demandera ce que sont devenues les révélations de Fourier le somnambule, et l’on rira des cabaleurs et des papillons [15].

453. Les communistes n’ont d’autre tort à mes yeux que de porter un nom sous lequel le monde s’obstine à comprendre des idées et des projets qu’eux-mêmes repoussent : Tantum quod Christiani. Ainsi les communistes se déclarent partisans de la famille [16], du mariage, de la liberté individuelle, et sans doute aussi de la spécialité et de la responsabilité des travailleurs. Or, l’argument perpétuel de leurs adversaires, je devrais peut-être dire de leurs calomniateurs, se réduit à cette négation : « Non, vous ne croyez rien de tout cela, car vous êtes communistes. »

Les Communistes, pour exprimer l’objet de leurs vœux, emploient indifféremment les termes de communauté, d’association, d’organisation, d’égalité : comme moyen de réalisation, ils demandent la réforme électorale et le gouvernement du peuple par le peuple : ce qui les range entièrement parmi les démocrates les plus avancés, et les place sur la ligne même du progrès. Du reste ils dogmatisent peu ; ils proposent modestement leurs vues. Leur méthode est de travailler sur des hypothèses [17]. Ils parlent beaucoup moins de science sociale que les Fouriéristes : mais, sans avoir ni l’érudition, ni la puissance de critique, ni la fixité d’idées de ces derniers, ils sont tout aussi près de la vérité. Ils n’ont pas vu, non plus que les Fouriéristes, que l’inéquivalence des capacités était une anomalie psychologique, un fait de subversion : mais du moins ils n’ont pas fait de cette inéquivalence la condition sine qua non de la communauté. Loin de là, partisans fidèles de l’égalité des fortunes, ils prétendent neutraliser les inconvénients de l’inégalité naturelle, par le précepte du dévouement. C’est dans le même but qu’ils insistent sur le travail fait en commun et les repas publics. Or, de semblables garanties d’égalité et de solidarité leur paraîtront superflues et même fausses, et ils consentiront à se relâcher sur ce point, nous l’espérons, aussitôt qu’ils auront compris l’influence de la théorie sérielle sur l’éducation, les effets de la centralisation du commerce et de l’industrie, et la nécessité de donner, dans le salaire, une sanction à la responsabilité du travailleur.

Les Communistes, pour tout dire, paraissent oublier quelquefois que l’homme ne vit pas seulement de la vie publique, qu’il lui faut encore une vie privée. Du reste, ils ne se réclament de personne ; au contraire, ils en appellent à toutes les traditions, à tous les socialistes passés et présents, ce qui est d’un excellent symptôme : enfin ils se sont placés franchement hors de la sphère religieuse ; en quoi la Phalange, après l’éclatante déclaration de son rédacteur en chef [18], devrait les imiter.

Lors donc que dans cet ouvrage, opposant la communauté à la propriété, nous nous prononçons contre ces deux modes de société simpliste, il est évident que notre critique ne s’adresse pas à des hommes qui cherchent encore leurs formules, et dont les idées sortent de tous les systèmes de communauté connus.

  1. Cela n’empêche pas l’Économie politique d’avoir aujourd’hui son éclectisme, ressource honteuse des intelligences que la nature a privées d’invention et le respect humain de courage.
  2. Les ouvrages d’A. Smith et de J.-B. Say sont pleins de démonstrations par séries. Voyez, par exemple, comment ce dernier prouve, contre les physiocrates, que le commerçant est producteur. Say remarque d’abord que produire c’est, par rapport à l’homme, donner une nouvelle façon à la matière. Ce principe était aussi celui de ses adversaires. Puis il montre que la façon donnée par l’homme se compose d’une multitude d’opérations successives, extraction, labour, récolte, filature, transport, hébergeage, distribution, répartition, etc., etc., etc. ; de sorte que Produire est le nom d’un genre formé d’une multitude d’espèces, parmi lesquelles se trouve nécessairement le commerce. Enfin, substituant dans son équation le travailleur à la fonction, il n’a pas de peine à faire voir que tout homme qui fait un service utile est producteur.
    …...Je saisis d’autant plus volontiers cette occasion de rendre justice aux travaux des économistes, que j’ai été, à mon insu, coupable envers eux d’ingratitude. Frappé tout à la fois de l’évidence des démonstrations économiques, et déconcerté par l’inconséquence des maîtres, que je voyais abandonner leur logique et leurs principes, aussitôt qu’ils touchaient à certaines questions brûlantes, j’eus le tort de rejeter sur la science même les contradictions des auteurs : ne réfléchissant pas que ces contradiction venaient uniquement de ce que les économistes, amis passionnés de la vérité, observateurs scrupuleux et infatigables, n’avaient su réduire en théorie leur propre dialectique.
  3. L’auteur oublie une chose essentielle, la division de l’enseignement économique en deux parties, partie critique, et partie orgonique, ou de construction. La première partie a été traitée au grand complet, dans le Système des contradictions économiques. Paris, 1846, 2 vol. in-8. (Note de l’éditeur.)
  4. Qu’est-ce que la Propriété ? ch. iv.
  5. La monnaie, dit Ricardo, est dans sa condition véritable, lorsqu’elle est à l’état de papier. Oui, mais c’est en tant que ce papier présuppose la monnaie métallique, dont il est la promesse, et par laquelle il s’exprime. Or, à quoi sert de dire qu’on peut se passer d’une chose qui reste toujours et nécessairement sous-entendue ?
  6. Sur cette question de la monnaie, il faut avouer que l’auteur est resté ici bien au-dessous de ce qu’il écrivit plus tard dans son Système des contradictions économiques et dans son Organisation du crédit et de la circulation. Paris, in-18, 1848. (Note de l’éditeur.)
  7. À cette raison théorique de l’incommensurabilité des produits se joignent encore d’autres considérations.
    …...Les produits de l’homme n’étant qu’une transformation de ceux de la nature, et celle-ci étant partout inégale à elle-même, le degré d’utilité, dans des produits identiques de matière, de destination et de main-d’œuvre, par conséquent la mesure des salaires, dans la société, ne peut se déduire de la comparaison des produits.
    …...D’un autre côté, le travail n’est pas toujours également heureux. Le meilleur ouvrier, le plus sûr de ses procédés, de ses instruments et de sa main, le plus laborieux et le plus zélé, n’atteint pas constamment à la même perfection dans son ouvrage : or, comment évaluer toutes ces différences ? comment surtout séparer les vices du travail d’avec les défectuosités de la nature et les accidents de la production ?
    …...Les économistes ont argumenté de tous ces faits pour en conclure que la valeur est essentiellement variable : ils auraient dû dire seulement que, hors de l’association, la justice distributive est une chimère. Quelles sont donc les lois de l’association ? qu’est-ce qu’organiser le travail ?…
  8. Ainsi la décroissance des frais généraux repose à la fois et sur la grandeur de l’entreprise et sur sa spécialité. Le contraire aurait lieu pour une exploitation qui réunirait sous une commune direction des industries différentes. Cette observation est de la plus haute importance pour le problème de l’association et de l’organisation du travail. (Note de l’éditeur.)
  9. À Lyon et à Saint-Étienne, les sultans accapareurs de travail et leurs vizirs ont perfectionné l’esclavage des femmes : ils ne les payent plus, ils ne les nourrissent pas, ils ne leur donnent rien ; ils daignent leur accorder de l’ouvrage. Ainsi la femme se prostitue d’abord pour travailler, puis elle travaille pour vivre ! Tout n’est pas dit encore sur la propriété ! Vivre en travaillant ou mourir en combattant, à la bonne heure ; mais travailler en se prostituant, c’est trop.
  10. Fourier, nous devons le reconnaître, poursuivait cette idée lorsqu’il composait la série industrielle de groupes rivalisés et contrastés. Il fait voir à cette occasion que deux industries qui se ressemblent sont en rivalité et opposées d’intérêts ; tandis que deux industries qui n’ont rien de commun s’appellent et s’associent. Mais Fourier n’a pas tiré de ces faits les conclusions théoriques qu’ils portent avec eux : préoccupé de son attraction passionnelle, et spéculant à perte de vue sur la cabaliste et la papillonne, il s’est mis à créer des accords et des discords entre les travailleurs, à faire de la musique avec des fonctions industrielles, comme, dans une fête donnée par le roi de Prusse, on vit deux compagnies de grenadiers déguisés en pions exécuter une partie d’échecs au commandement de leurs capitaines. Comme toujours Fourier a gâté par l’étrangeté et la puérilité des détails une observation féconde et lumineuse.
  11. Sans doute, dans une société livrée à la concurrence, insolidaire et antagoniste, il faut, par des moyens en rapport avec les anomalies sociales, assurer à chacun l’usufruit de son bien, de son génie, de ses études : mais qui ne voit que les priviléges et monopoles que la loi accorde, sous le titre de brevets d’invention ou de perfectionnement, décèlent un vice profond ? Dans l’industrie comme dans la science, la publication d’une découverte est le premier et le plus sacré des devoirs. Lorsque Leibnitz eut inventé le calcul différentiel, y aurait-il eu, je ne dis pas générosité, mais honneur à lui, à se jouer de la faiblesse de ses rivaux en leur envoyant des défis, et leur proposant des problèmes insolubles par les méthodes connues ? Comme les quantités en géométrie croissent par degrés, écrivait à cette occasion Jacques Bernouili à son frère, semblablement tout homme, pourvu du même instrument (le calcul différentiel), aurait trouvé par degrés les mêmes résultats. Toute découverte est une force que la nature, la providence, l’occasion, met aux mains de l’inventeur, non pour son profit particulier, mais pour l’avantage de tous. Combattre à armes égales, fut de tout temps la maxime du vrai soldat : l’égoïsme mercantile pouvait seul la faire oublier.
  12. Telle est pourtant la grande iniquité sociale, éternel opprobre de la propriété : Quidquid délirant reges, plectuntur Achivi. Ce qui rend si calamiteux le chômage des manufactures en Angleterre, est l’incapacité absolue où se trouvent tout à coup de prétendus ouvriers, au nombre de quelques centaine de mille, de faire autre chose que l’exercice minuscule auquel on les a dressés comme de jeunes chiens. Ce sont des paillettes détachées d’une broderie et tombées dans un tas d’ordures ; à quoi voulez-vous qu’elles servent ? Mais, malgré leur profonde innocence, ces malheureux n’en portent pas moins tout le fardeau de la responsabilité publique : ce sont eux qui jeûnent pour les lords millionnaires ; eux qui vont tout nus, eux qui ne se chauffent pas ; eux que les hôpitaux, la prison, la force armée déciment ; eux que l’on s’apprête à traquer comme des bêtes fauves, dès que la propriété et l’aristocratie se croiront menacées. Hélas ! ne craignons pas qu’ils révolutionnent l’Angleterre : ils n’en savent pas assez pour faire rendre gorge à leurs sangsues. Quand ils s’empareraient de quelque ville, ils s’enivreraient huit jours, puis ils tomberaient aux pieds des constables.
  13. Cette division fondamentale du Droit se trouve déjà indiquée dans le Code (art. 516 à 536), sous les noms de Meubles et Immeubles, qui correspondent assez exactement à la transformation binaire de l’idée de travail en instrument et produit ; capital fixe et capital circulant ; production et consommation, etc.
  14. Tant que le célèbre réformateur Owen conduisit par lui-même ses essais communistes, tout réussit à merveille ; dès qu’il les abandonna à leur propre énergie, tout périt. On a conclu de cette expérience qu’il était possible de soutenir une société factice, surtout lorsque le chef valait mieux que le système. (L. Raybaud, Études sur les Réformateurs contemporains.)
  15. La prophétie est aujourd’hui pleinement vérifiée. (Note de l’éditeur.)
  16. Voir entre autres les numéros du Populaire et de la Fraternité.
  17. Dans son Voyage en Icarie, M. Cabet a décrit le bien-être et les mœurs nouvelles qui doivent résulter, selon lui, d’un système fondé sur l’égalité : il n’a pas prétendu faire une analyse scientifique. Le tableau de la vie des Icariens offre bien moins d’agitation que celui d’un phalanstère : il n’y a ni intrigues nouées, ni rivalités contrastées ; c’est le calme et la sérénité de l’Élysée.
  18. Faite à l’Hôtel de Ville, décembre 1835.
    …...Au moment de livrer cette feuille à l’impression, je reçois une publicacation nouvelle de l’école sociétaire : Ch. Fourier, sa vie et sa théorie, par Ch. Pellarin. Cet ouvrage, expression du culte voué à Fourier par ses disciples, a pour objet de montrer le réformateur bisontin tel qu’il fut ; j’ose dire que l’auteur a réussi au delà de ses espérances. Bien loin que la fidèle et véridique histoire de M. Pellarin ajoute à la religion des peuples, elle donnera la mesure du maître ; et cette figure de Fourier, que l’on s’efforce de rendre gigantesque, vue de près restera amoindrie dans l’opinion.
    …...Voici le résultat signalétique des faits et documents rapportés par M. Pellarin, sur l’auteur du Monde Industriel.

    FOURIER


    Caractères phrénologiques. Crâne très-épais et presque éburné ; diamètre antéro-postérieur, dans œuvre, 149 millimètres (5 po. 2 lig.) ; diamètre temporal, 116 millimètres (4 po. 3 lig.) : circonférence, environ 420 millimètres (15 à 16 po.) Ces dimensions indiquent un développement cérébral médiocre. Le procès-verbal d’autopsie se tait sur le poids et les anfractuosités du cerveau.
    …...Vie privée. Bon sens, probité, modestie, bienveillance, délicatesse, rares ; caractère ferme, jusqu’à l’obstination.
    …...Spéculation. Esprit monoïque, ou, comme disait Fourier lui-même, solitone ; idées fixes, exclusives, mystiques.
    …...Impuissance radicale à changer de point de vue, à tourner une idée, à faire jaillir la vérité du préjugé ; génie inflexible.
    …...Inintelligence absolue du progrès. L’Humanité qui, selon Lessing, s’élève incessamment à l’ordre en suivant la route tracée par la Providence ; l’Humanité, selon Fourier, se fourvoie depuis la période d’édénisme ; toutes les révolutions sont des écarts ; toutes les formules politiques de déplorables erreurs ; tout le passé de la civilisation un long mensonge.
    …...Défaut complet de méthode, dialectique à peu près nulle, ignorance flagrante de ses propres découvertes. Fourier annonçant une Théorie de l’unité universelle, prouve par là même qu’il méconnaît l’indépendance essentielle des différents ordres de séries ; — Fourier protestant de son respect pour la propriété, repoussant de toutes ses forces l’imputation d’égalitaire, maudissant la république, tandis que son système est la substitution de la propriété collective à la propriété individuelle ; tandis que la série de groupes contrastés repose sur l’équivalence des fonctions, laquelle s’exprime par l’égalité du salaire, toutes choses qui détruisent le principe d’autorité et de hiérarchie, Fourier nous montre à nu l’incohérence de ses idées, l’incorrection de ses formules, la faiblesse de sa faculté réflexive ; Fourier, enfin, rejetant sans examen les écrits des philosophes, dédaignant la tradition, rompant avec la société, oubliant que son système, quel qu’il fût, ne pouvait être que la synopse théorétique des idées acquises, augmentées de quelques corollaires, Fourier, sur l’autel où il croit immoler la civilisation, se sacrifie de ses propres mains.
    …...Il est temps, je le répète, que les phalanstériens, s’ils veulent servir le progrès, changent de tactique, de méthode, je dirais presque de nom ; qu’ils s’attachent davantage à l’esprit inconsciencieux de Fourier, et un peu moins à sa lettre; qu’au lieu de revendiquer comme venant d’eux seuls les idées socialistes actuellement en circulation, ils en cherchent plus haut l’origine, et, sans déguiser jamais la vérité, se mettent à l’unisson du mouvement; qu’enfin, hommes de science exacte qu’ils sont presque tous, ils se montrent moins crédules aux mysticités de leur patron, et s’abstiennent de proclamer la science sociale trouvée alors qu’elle n’existe pas. Car tôt ou tard l’Égalité, contre laquelle ils luttent avec si peu d’intelligence, ayant ses journaux, ses écrivains, ses propagateurs, se trouvera en face de cette marionnette qu’on appelle Fourier : et l’on verra.