De la baguette divinatoire/Partie 3

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TROISIÈME PARTIE.

DES TABLES TOURNANTES ET DES TABLES FRAPPANTES OU PARLANTES.



175.Le pendule explorateur, objet d’un travail spécial de ma part, a pu être examiné avec détail dans la IIe partie de cet ouvrage, comme la baguette divinatoire a pu l’être pareillement dans la Ire partie, à cause de l’analogie de son mouvement avec celui du pendule, et de l’étude des sciences occultes à laquelle je me suis livré à l’occasion de mes considérations sur l’histoire de l’alchimie. C’est donc spontanément que j’ai été conduit à écrire sur le pendule explorateur et la baguette divinatoire. Il en a été autrement des tables tournantes ; l’examen dont elles vont être le sujet est tout à fait accidentel, et je veux que le lecteur le sache bien, avant d’aller plus loin.

176.J’ai dit (1) que, le 21 de mars 1853, l’Académie des Sciences renvoya à l’examen d’une Commission dont j’étais le rapporteur, d’abord un Mémoire sur la recherche des eaux souterraines au moyen de là baguette divinatoire, par M. Riondet (du Var), et plus tard, une Lettre sur le mouvement circulaire des tables, par M. Kœppelin, de Colmar. Ce fut dans le temps écoulé entre ces deux communications que j’entendis parler pour la première fois des tables tournantes et que j’appris l’application que plusieurs organes de la presse avaient faite à ce phénomène de l’explication que j’avais donnée du mouvement du pendule explorateur. Voilà ce qui m’a engagé à traiter ce sujet. C’est donc, je le répète, une cause purement accidentelle. Dès lors, le lecteur ne devra pas s’étonner de la brièveté avec laquelle je traiterai ce sujet et de ce que je n’insisterai guère que sur le mouvement rotatoire des tables, voulant, quant à leur langage, me borner à un résumé historique suffisant pour montrer l’analogie qu’elles peuvent avoir avec la baguette divinatoire répondant aux questions qu’on lui adresse. Par ces motifs, et dans l’impossiblité où je serais, lors même que je le voudrais, de faire un examen critique des écrits concernant les tables tournantes et les tables frappantes on parlantes, en les prenant dans l’ordre de leur publication, je parlerai des phénomènes des tables suivant l’ordre où ils sont parvenus à ma connaissance. Je traiterai en conséquence des tables tournantes, et ensuite des tables frappantes ou parlantes.


§ I. — Des tables tournantes.

177.Je l’avoue, lorsque j’entendis parler des tables tournantes et que j’appris qu’on en avait expliqué le mouvement rotatoire conformément à l’explication que j’avais donnée en 1833 du mouvement du pendule explorateur, l’explication me parut fondée, et malgré toutes les objections qu’on y a faites, je la crois vraie encore dans bien des cas, comme je le dirai dans la IVe partie. Quant à présent, je vais parler des faits dont j’ai été témoin ; en les exposant méthodiquement, j’en rendrai la comparaison plus facile avec ce que j*ai dit de la baguette et du pendule explorateur.

178.Premier et deuxième fait. — Une personne applique la main sur un guéridon ou une petite table ronde, et il arrive

Que le meuble reste en repos,
Ou
Qu’il tourne sur lui-même.

J’ai été témoin des deux faits.

179.Troisième et quatrième fait. — Plusieurs personnes appliquent les mains sur un guéridon ou une table ronde, de manière à établir une chaîne continue parce qu’elles se touchent les doigts, ou elles les y appliquent sans se toucher.

Le meuble reste en repos,
Ou
Il prend un mouvement de rotation.

180.Témoin de ces faits, mais bien plus souvent de faits négatifs que de faits positifs, je n’ai jamais eu l’occasion, dans les cas de mouvement, d’observer qu’il ait été hors de proportion avec une action que les mains apposées sur la table étaient susceptibles d’exercer latéralement : je ne parle, bien entendu, que de ce que j’ai vu.

Le mouvement, en effet, n’aura jamais lieu tant que les mains presseront la table perpendiculairement ; mais à cause de la difficulté de maintenir cette pression constamment perpendiculaire durant un laps de temps variant d’un quart d’heure à une heure et plus, il arrive que l’action des mains est représentée par une action perpendiculaire inefficace pour le mouvement, et une action latérale de gauche à droite ou de droite à gauche, qui seule est capable de mettre la table en mouvement. C’est pour mettre cette pression latérale en évidence que l’on avait proposé :

1°. De faire presser la table par l’intermédiaire d’une bille placée sous chaque doigt : dans le cas où la pression aurait été simplement perpendiculaire, la bille serait restée en place ; dans le cas contraire, elle se serait échappée à gauche ou à droite, ou même en avant ou en arrière ;

2°. Ou de la faire presser par l’intermédiaire de disques d’un damier dont la place aurait été circonscrite d’un trait : dans le cas d’une pression latérale, ils seraient sortis de leurs cercles respectifs ;

3°. Ou de la faire presser par l’intermédiaire de deux cercles égaux dont l’inférieur eût été fixé à la table d’une manière quelconque, tandis que la surface supérieure de ce cercle, excessivement lisse ou polie, aurait été en contact avec la surface inférieure du second cercle, pareillement polie ; pour peu qu’il y eût eu pression latérale, ce cercle en glissant aurait cessé de couvrir le cercle inférieur ;

4°. Ou de faire placer chaque doigt entre deux traînées de sable fin : dans le cas d’une pression latérale, le sable aurait été déplacé dans le sens du mouvement.

181.Plusieurs auteurs ayant attribué le mouvement des tables à un fluide impondérable obéissant à une volonté d’homme, un physicien d’Italie a imaginé un appareil composé d’un anneau métallique qu’il jugeait de nature à conduire le fluide supposé dans une table entourée de l’anneau et y communiquant. Il n’y a pas eu le moindre mouvement, les mains étant apposées sur l’anneau.

L’illustre M. Faraday n’a pas été plus heureux lorsqu’il s’est agi de rechercher s’il y avait manifestation d’électricité ou de magnétisme. Il a fait dépendre le mouvement d’une suite d’impulsions qui se distribuaient dans toute la masse de la table, de manière qu’il arrivait un moment où leur somme, en en surmontant l’inertie, la mettait en mouvement.


§ II. — Des tables frappantes ou parlantes.

182.Il est clair, parce que je viens de dire des tables tournantes, qu’elles se sont présentées à mon examen comme des objets d’étude qui ne sortaient pas de mes recherches habituelles, surtout après l’application faite à leur mouvement par d’autres que par moi, démon explication du mouvement du pendule explorateur ; c’est plus tard que j’ai entendu parler des merveilles de leur intelligence. Un examen critique des écrits dont elles ont été l’objet, correspondant à celui que j’ai fait précédemment d’écrits concernant la baguette et le pendule explorateur, serait impossible ; car, les premiers n’étant pas spéciaux comme les seconds, je serais entraîné dans des discussions tout à fait en dehors du cadre de cet ouvrage. C’est ce que le lecteur verra par le résumé succinct que je vais tracer des choses les plus générales qui sont exposées dans les écrits auxquels je fais allusion.

183.L’extrême variété des matières traitées dans les écrits américains sur les tables, que j’ai eu l’occasion de parcourir, est telle, que celui qui voudrait en rendre un compte critique et raisonné véritablement instructif, devrait aborder toutes les questions principales que soulèvent les diverses manières dont on s’est représenté le monde invisible ; car ces écrits admettent sans discussion la réalité du magnétisme animal, de l’art divinatoire, de la nécromancie ou plutôt des moyens d’évoquer les esprits des morts. Il faudrait donc discuter d’abord si cette réalité existe, et dans le cas de l’affirmative discuter le degré de probabilité des propositions particulières qu’on avance comme faits démontrés, et de plus envisager le sujet au point de vue théologique, afin de distinguer le licite de ce qui ne l’est pas. Le critique serait donc obligé de traiter des sujets tout à fait en dehors de celui dont j’ai posé les limites en parlant dans mon introduction des réserves que j’y ai faites pour ne pas sortir du champ de mes études habituelles (24).

184.S’il est vrai qu’en Amérique l’origine de la direction des idées vers le monde invisible remonte à la famille Fox, voici comment les faits se seraient passés.

À Hydesville, village de l’État de New-York, se trouve une maison dans laquelle un locataire entendait des bruits qui semblaient des coups frappés à la porte et dans différents endroits de la maison, sans qu’il pût s’en expliquer la cause. La famille Fox, méthodiste, qui, après lui, habita cette maison en 1848, entendit des bruits semblables, mais plus forts et plus fréquemment répétés.

La famille Fox comptait quatre individus, le mari, la femme et deux jeunes filles.

Un soir, celles-ci étaient près de se coucher, et des coups se faisaient entendre, quand une d’elles, sans intention, ayant fait claquer ses doigts, le bruit fut aussitôt reproduit comme par un écho. L’autre jeune fille frappe dans sa main, en disant : comptez 1, 2, 3, 4, 5, et on lui obéit.

Mme Fox demande l’âge de ses enfants, et un nombre de coups égal à celui des années de chacun d’eux est la réponse.

À la question : Êtes-vous un être humain ? silence absolu .

Si vous êtes un esprit, répondez par deux coups et les deux coups sont frappés.

Enfin, l’esprit répond qu’il est celui d’un colporteur que l’on assassina à l’âge de trente et un ans, et que l’on enterra dans la maison. Il se nommait Charles Rayn, dit-il.

Le langage de l’esprit était fort simple ; on prononçait successivement la série des lettres de l’alphabet et il frappait à chaque lettre que l’on prononçait dans l’ordre des mots de la réponse. Exemple : pour mot Charles il frappait successivement.

Dans la 1re revue de l’alphabet, aux lettres C, H.

2e

A, R.

3e
à la lettre L.

4e
aux lettres E, S.

En écrivant successivement les lettres frappées, on avait le mot Charles.

183.À peine ces faits furent-ils connus, que des voyageurs en foule voulurent les constater à Hydesville, sur les lieux mêmes. La famille Fox ayant quitté ce village pour habiter à Rochester, les mêmes faits s’y reproduisirent, et des milliers de personnes en furent témoins.

C’est ainsi que les manifestations spirituelles, ou le spiritualisme, comme on dit en Amérique, se propagèrent rapidement dans tous les États de l’Union.

186.Les phénomènes par lesquels les esprits se manifestent sont très-différents et fort variés : j’en citerai, comme exemples, de plusieurs sortes.


A. — Phénomènes d’acoustique.

187.Il est des bruits que l’on compare aux sons que rendent des planches, des tables frappées plusieurs fois de suite par l’articulation d’un doigt ployé en deux ; d’autres rappellent le cri de la scie, les bruits d’un rabot passé contre une planche, de la navette du tisserand, de la pluie tombant contre un toit ou des vitres, le mugissement des vagues de la mer, et même le roulement du tonnerre.

On entend quelquefois le son des cloches, des marches militaires, des airs de violon, de guitare, etc.


B. — Phénomènes de translation.

188.Sans cause apparente ou sur la demande d’une personne, des meubles, comme tables, secrétaires, commodes, des pupitres, des livres, des objets de toutes sortes, se mettent d’eux-mêmes en mouvement ; des tables se penchent au delà de 45 degrés, et cependant les objets qu’elles supportent ne glissent point à terre.

Des vases se renversent, se brisent sans cause apparente.

Des projectiles lancés on ne sait d’où, brisent fenêtres, des glaces, etc.

Des hommes sont transportés du bout d’un appartement à l’autre ; il en est qui restent suspendus quelques instants en l’air contre la loi de la pesanteur.


C. — Phénomènes optiques.

189.Des fantômes ou images d’hommes, de femmes, d’enfants apparaissent ; quelquefois on ne voit que des mains sans bras.

Des colonnes grises vaporeuses se montrent dans l’air.

Un appartement paraît tout à coup éclairé, et un appartement éclairé cesse à l’instant de l’être.


D. — Phénomènes intellectuels.

190.Les phénomènes intellectuels ne sont pas bornés aux réponses faites à des questions dont j’ai cité des exemples.

Les esprits composent des phrases et des ouvrages même en prose et en vers. La bibliothèque de l’Institut possède les opuscules d’une chaise de la Guadeloupe qui sortent de l’imprimerie du Gouvernement. Elles comprennent les pièces suivantes :

  1. Juanita, nouvelle en prose ;
  2. Le magnétisme, proverbe à six personnages ;
  3. Inspirations ;
  4. Poésie. L’éditeur fait observer que l’esprit s’est contenté dans ces vers de la rime euphonique, et qu’il n’a pas cru devoir les corriger.

À en juger par les quatrains adressés à Mlle V…, Mlle E…, Mlle M…, Mlle C…, l’esprit serait masculin, et plusieurs de ses vers rappellent ceux du Fidèle Berger de la rue des Lombards, notamment le quatrain adressé à Mlle C… :

Il est un ange, jeune fille,
Qui, simple à la fois et gentille,
Promet un céleste bonheur
À celui qui prendra son cœur.

191.On voit que les phénomènes extraordinaires que nous venons de passer en revue ont été attribués, dès l’origine de leur manifestation, à des causes intelligentes, à des esprits.

Les croyants américains disent que les esprits se donnent eux-mêmes pour appartenir à des catégories fort différentes dont je compterai trois principales.

192.Première catégorie : Esprits d’individus de l’espèce humaine qui sont morts.

a. Ils peuvent être ceux de parents ou d’amis des personnes qui les interrogent, soit directement, soit indirectement, comme je le dirai tout à l’heure, par l’intermédiaire d’individus qu’on nomme des médiums aux États-Unis.

b. Ils peuvent être ceux d’individus obscurs qui n’ont eu aucun rapport avec les personnes auxquelles ils se manifestent ; tel est l’esprit du colporteur Charles Rayn, qui se manifesta dès 1848 à la famille Fox lorsqu’elle demeurait à Hydesville.

c. Ils peuvent être ceux de personnes qui ont joué un grand rôle dans l’histoire des États-Unis, tels que Washington, Jefferson, Adams, etc.

d. Ils peuvent être ceux de soi-disant réformateurs de religion, de chefs de sectes, d’illuminés, tels que Luther, Calvin, Swedemborg, Martin, etc.

e. Ils peuvent être ceux d’apôtres, de saints.

f. Ils peuvent être ceux de damnés.

193.Deuxième catégorie : Esprits célestes.

Il en est qui se sont donnés pour des anges, et pour Jésus-Christ même.

194.Troisième catégorie : Esprits infernaux. Il en est qui se disent esprits infernaux, diables, démons, Satan.

195.Il faut parler maintenant des médiums. Peu de temps après que le public américain connut les phénomènes qui s’étaient passés dans la famille Fox, certaines personnes furent distinguées d’une manière toute spéciale par la puissance de déterminer les esprits à se manifester que leur attribuèrent les croyants De là leur nom de médiums, qui signifie intermédiaire entre les esprits et les hommes dépourvus de la puissance d’agir sur les mêmes esprits.

196.L’aptitude des citoyens des États-Unis pour le commerce et l’industrie est incontestable. Le monde entier la connaît. Eh bien y elle n’a pas fait défaut lorsqu’il s’est agi d’entrer en communication avec les esprits. Aujourd’hui on est médium aux États de l’Union comme on y est marchand, industriel, médecin, avocat, et l’on assume que les médiums en réputation trouvent de grands avantages pécuniaires à mettre le commun des hommes en rapport avec les esprits.

Au commencement de 1853, on ne comptait pas moins de 700 médiums dans la ville de Cleveland, et de 1200 dans celle de Cincinati.

197.On distingue des médiums de différents genres.

a. Il en est qu’on qualifie de rapping, parce que les esprits répondent à leur invocation par des bruits semblables à des coups frappés contre quelque corps sonore.

Un jeune professeur de Londres nous parlait, ces jours derniers, d’un célèbre physiologiste anglais qui fait entendre de pareils bruits sans qu’on puisse deviner l’artifice fort simple dont il se sert. Lors même qu’on sait qu’il est la cause de ces bruits, il frappe l’intérieur de sa chaussure avec un des doigts du pied, comme on le fait, par exemple, en posant le doigt médius de la main droite sur une table, puis faisant claquer contre elle l’index qui était relevé sur lui.

b. Il est des médiums writing qui, privés de toute spontanéité, tant est grande la puissance de l’esprit dont ils sont possédés, tracent avec une plume ou un crayon tout ce que l’esprit veut leur faire écrire ou dessiner.

Le bras de ces médiums est généralement raide comme s’il était affecté du tétanos.

c. Les médiums speaking, inspirés par un esprit, prononcent des paroles, soit à l’état de veille ou de sommeil naturel, souvent avec un timbre de voix fort différent de leur timbre habituel. On raconte que des médiums ayant voulu résister à l’esprit qui les possédait sont tombés dans de violentes convulsions, tant l’esprit est jaloux des prérogatives du commandement.

Les médiums speaking, en proie à cet esprit dominateur, prononcent des sermons, des discours politiques. Ils parlent, assure-t-on, des langues qui leur sont inconnues.

d. Des médiums sont mis par l’esprit qui s’est emparé d’eux, dans un état analogue à celui d’une personne magnétisée. À toutes les questions adressées verbalement ou mentalement à l’esprit qui les possède ils répondent tantôt par des coups frappés dans la main ou par des gestes, tantôt en promenant le doigt sur les lettres d’un alphabet qu’on leur a présenté.

e. Il est des médiums qui, jouissant, à l’état de veille, de la clairvoyance magnétique, voient les esprits et les entendent ; d’autres racontent avec des détails minutieux les visions que leur offre l’esprit qui s’est emparé d’eux.

f. Des médiums reproduisent avec la plus grande fidélité les traits de la figure, le son de la voix, l’attitude, le geste des personnes qu’ils n’ont jamais vues, assure-t on.

g. Des médiums sont chanteurs.

h. Il en est d’autres qui se livrent avec ardeur à l’exercice de la danse.

198.Les médiums considérés dans leur ensemble représentent toutes les facultés que l’antiquité et le moyen âge ont accordées à certains hommes de connaître le passé, le présent et l’avenir, soit par des inspirations quelconques émanées d’êtres purement spirituels, soit par des cérémonies théurgiques ou des opérations magiques. Avec cette puissance de facultés, il n’est pas étonnant que les médiums soient consultés sur toutes choses et sur tous les actes de la vie privée et publique : ainsi ils le sont pour les naissances, les mariages, les décès, les inclinations du cœur, les procès, les opérations de banque, les moyens de conserver sa santé et de la rétablir si elle a été troublée.

199.Il s’agit maintenant de dire comment les tables interviennent dans l’histoire dont je viens d’exposer le résumé. Ont-elles fait découvrir les esprits ? ou sont-ce les esprits qui ont indiqué les tables comme les intermédiaires les plus efficaces à assurer leur communication avec l’homme ? Cette question est d’autant plus intéressante à résoudre pour l’histoire des découvertes de l’esprit humain, qu’un auteur grave a dit : « SI les tables répondent sur les questions du passé, du présent, de l’avenir, c’est un phénomène physique et moral aussi grand, plus grand peut-être, que celui résolu par Newton. » Je partage cette opinion, mais avant de conclure définitivement, il y a un si à ôter ; conséquemment je ne conclurai pas avant qu’il ait été rayé de la proposition.

Quoi qu’il en soit, si les écrits que j’ai sous les yeux sont exacts, l’homme n’aura point à se prévaloir de la découverte des tables frappantes, les médiums nous en préviennent : modestes comme ils sont, ils reconnaissent les premiers devoir tout à l’esprit qui les possède ; absolument passifs, l’esprit dirige à sa guise leurs paroles, leurs écrits et leurs dessins comme leurs actions. Aux yeux de la morale, de l’intelligence, du goût et de la politesse, ils n’ont pas droit à l’éloge, mais aussi ils sont exempts de blâme.

200.Les médiums conviennent devoir aux esprits l’idée des cercles spirituels, c’est-à-dire de l’association de plusieurs personnes qui forment la chaîne avec les mains posées sur une table dans l’intention de la faire tourner. Au dire des médiums, les esprits aiment cette chaîne de personnes qui les désirent, surtout quand elles se préparent à les bien recevoir par des discours et des chants auxquels ils sont très-sensibles. D’un autre côté, c’est une occasion fort heureuse pour certaines personnes de découvrir qu’elles sont douées de la faculté de médiums, et, je le répète, si les médiums ont de la modestie, ils ne sont point insensibles à l’argent : dès lors, apprendre, aux États-Unis, qu’on est apte à le devenir n’est point une chose indifférente.

201.Les esprits ne sont pas toujours disposés à répondre aux invocations ; ils se font prier quelque-fois, et alors ce n’est qu’après plusieurs jours que, se rendant aux désirs des personnes qui font la chaîne, ils se manifestent par quelques-uns des phénomènes dont j’ai parlé. D’autres fois ils refusent de se manifester à cause de la présence dans le cercle d’une personne qui leur déplaît et qu’on pourrait qualifier d’anti-médium.

202.J’ai l’espoir que les croyants à la science des médiums ne m’accuseront pas d’avoir cherché, dans le résumé que je viens de tracer, à rabaisser la sublimité de leur science, à diminuer le nombre de leurs connaissances, et à dissimuler les services qu’ils peuvent rendre à la société comme jurisconsultes, financiers, médecins et historiens ; cependant, voulant être vrai avant tout, je suis obligé d’apporter à l’éloge quelques restrictions, dont j’ai emprunté la plupart aux écrits même des croyants dans lesquels j’ai puisé les choses merveilleuses que je viens de raconter.


A. — Les esprits ne disent pas toujours la vérité.

203.Les erreurs des esprits sur les lieux, les temps, les faits et les personnes, semblent d’autant plus graves, plus surprenantes aux croyants, que ceux-ci ne doutent pas de leur faculté de raconter le passé, de voir le présent et de pénétrer dans l’avenir. Ces erreurs étant un fait, elles doivent jeter beaucoup d’incertitude chez le croyant sincère qui, ne se fiant pas à sa raison pour se conduire, prendre une résolution, va consulter quelque esprit avec l’espoir d’un bon conseil.

Une table parisienne, consultée dernièrement sur le sexe d’un enfant, encore dans le sein de sa mère, répondit une fille ; deux jours après cette réponse, l’accouchement donna un garçon à la mère.


B. — Les esprits ne sont pas toujours très-intelligents ni même intelligents.

204.Il faut l’avouer, quand on veut juger l’intelligence des esprits par leurs réponses, lors même qu’elles sont vraies, celles-ci n’en donnent pas une bien haute idée.

Avant tout, convenons qu’un esprit doit avoir bien du loisir pour être prêt en général à tout moment qui convient à des oisifs, de venir répondre sur l’âge des personnes, le nombre des enfants, la couleur de leurs cheveux ; si telle personne est absente ou à table, ou au lit ; si elle a un chapeau rose ou un chapeau vert ; si elle a des souliers ou des bottes, etc.

Si nous parcourons les œuvres intellectuelles des esprits, celles qui ont été dictées par des tables ou même par une simple chaise, comme l’ont été ces opuscules en prose ou en vers sortis des presses de l’imprimerie du Gouvernement à la Guadeloupe, dont j’ai parlé plus haut, il faut avouer que les purs esprits ne sont pas de force à lutter avec des esprits unis à la matière dont nous possédons les œuvres intellectuelles ; il semblerait cependant, au dire de ces spiritualistes dont le dédain pour la matière est si profond, que les premiers devraient avoir une supériorité marquée sur les seconds.


C. — Les esprits ne sont pas toujours moraux, ni polis, ni de bon goût dans leur langage.

205.Sans entrer dans aucun détail concernant la manière de voir de beaucoup de médiums ou d’esprits en fait de la constitution politique et sociale de l’espèce humaine, je me bornerai à dire que ces médiums ou esprits font bon marché de la famille, et cela n’a rien d’étonnant pour qui connaît ce qu’ils racontent de la vie des esprits séparés du corps qui n’arrivent au ciel qu’après avoir passé dans des sphères successives où tous les appétits charnels sont aussitôt satisfaits que conçus. Au reste, leur amour des jouissances corporelles est parfaitement d’accord avec le cynisme des propos et l’obscénité des discours les plus grossiers que tiennent beaucoup de ces esprits.

206.Si les esprits américains ont souvent péché contre le bon goût et le langage de la société polie, il ne faudrait pas en accuser les sociétés américaines comme moins avancées, moins bien choisies que les sociétés françaises ; car le fait suivant prouve qu’il y aurait erreur. Dans un salon du quartier de Paris, le plus renommé pour l’esprit du monde, le bon goût du langage et la politesse des manières, se trouvaient deux jeunes femmes spirituelles autant que belles, formant la chaîne sur un élégant guéridon. À en juger par la rapidité du mouvement, l’esprit qui animait le meuble semblait heureux de satisfaire le désir de ces gracieuses personnes, en même temps qu’il semblait sentir la douceur de quatre mains d’une éclatante blancheur avec lesquelles il communiquait, lorsque à une question aussi simple qu’aimable que lui adresse une de ces personnes, il répond par un mot que je ne puis écrire, mais qui était pire qu’aucun de ceux que Ver-Vert recueillit dans son fatal voyage de Nevers à Nantes. Erreur ! si on excusait l’esprit en lui attribuant une distraction ; le mot que la plume se refuse à écrire fut bien dit avec intention ; car ces dames, loin de la réponse, pensant ne l’avoir pas entendue, prièrent l’esprit de vouloir bien ; la répéter. Cette fois, le mot fut prononcé d’une manière parfaitement claire ; la chaîne se rompit et le guéridon cessa de tourner… Il y a donc à Paris des esprits mal élevés et grossiers, aussi bien qu’en Amérique !