De la fluxion périodique des yeux et de l’immobilité/De l’immobilité

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DE L’IMMOBILITÉ


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On désigne sous le nom d’Immobilité une maladie particulière à l’espèce chevaline, ayant son siège dans le système nerveux, dont la nature n’est pas bien connue et qui, presque toujours, est incurable. Elle se caractérise surtout par la tendance qu’a l’animal à rester immobile dans de certaines attitudes forcées, vicieuses et même instables, par la diminution de sa sensibilité et par la difficulté ou même l’impossibilité qu’il éprouve pour exécuter les mouvements en arrière.

Par cette définition, on voit que l’immobilité est considérée comme une maladie véritable, comme une entité morbide. De nos jours cependant, les études anatomo-pathologiques permettent de se faire une nouvelle idée de cette affection et de ne plus la regarder que comme un groupe de symptômes pouvant appartenir à des maladies, à des lésions très-différentes par leur siège et leur nature : un épanchement dans les ventricules cérébraux, des concrétions des plexus choroïdes, des tumeurs diverses siégeant dans le crâne, etc., etc., peuvent en effet se traduire par les caractères de cette affection.

Le mot immobilité, servant à désigner les affections du système nerveux, a donc une signification aussi vague que le mot Colique appliqué aux maladies qui ont pour siège les différents organes de la cavité abdominale. Ces deux expressions ne s’appliquent point, en effet, à un état pathologique bien défini quant à sa nature, mais seulement à un ensemble de symptômes qui ne sont que la manifestation d’altérations très-diverses.

Quoi qu’il en soit de la nature de cet état morbide, il n’en résulte pas moins que les symptômes qui le caractérisent revêtent une telle uniformité, qu’on peut en faire une étude spéciale et qu’il ne doit point pour cela être exclu de la liste des vices rédhibitoires.

Avant d’entreprendre l’étude des différentes recherches auxquelles doit se livrer l’expert, il est bon de rappeler sommairement les principaux caractères de cette affection.

L’immobilité, dont les causes sont très-variées et encore bien obscures, se fait remarquer surtout chez les chevaux à tempérament nervoso-lymphatique, à tête busquée, à crâne étroit, à oreilles rapprochées (qui manquent de cervelles).

C’est surtout pendant le repos, pendant le travail et pendant l’action de manger que l’on peut constater les principaux signes.

Pendant le repos. — Considéré dans la station debout, à [écurie, l’animal immobile a le faciès triste, sans expression ; sa tête est portée basse, souvent appuyée sur la mangeoire ; ses attitudes sont fixes : il est indifférent à tout ce qui l’entoure. Dans la station, il conserve la position d’équilibre instable que l’on donne à ses membres, soit antérieurs, soit postérieurs, quand on les croise ; ce symptôme est encore plus marqué ordinairement après un exercice forcé.

La tête peut aussi être placée, au gré de l’expérimentateur, dans une position fléchie, à droite, à gauche ou en bas, absolument comme on peut le faire avec un automate ; et si l’animal quitte au bout d’un certain temps cette position, ce n’est qu’avec une grande lenteur, comme si ce mouvement résultait plutôt d’une rétraction insensible des muscles distendus que d’une contraction commandée par la volonté.

Pendant le repas. — C’est de l’animal immobile que l’on peut dire : Graminis immemor ; car souvent, en effet, les excitations produites par la vue, l’odeur, le goût des aliments ne durent pas assez pour le déterminer à triturer complètement les portions de fourrages introduites dans la cavité buccale et qui ont commencé à subir l’action des mâchoires. La bouchée est oubliée : les mouvements de mastication s’interrompent, et souvent même on voit du foin, de la paille rester arrêtés entre les lèvres (le cheval fume la pipe). Si on lui présente enfin un seau rempli d’eau, il plonge ordinairement la tête jusqu’au fond, parce qu’il ne voit pas ou ne sent pas le liquide placé devant lui ; il ne la retire que poussé par le besoin de respirer.

Pendant le travail. — Les mouvements sont automatiques, sans énergie ; mais ils peuvent, au début, ne rien présenter d’irrégulier soit au pas, soit au trot. L’animal marche assez facilement en ligne droite tout en se montrant insensible à l’excitation du fouet ; mais après un certain exercice qui a produit une accélération de la circulation et de la respiration, le cheval immobile s’arrête souvent brusquement et reste insensible à toutes les excitations : on dit alors qu’il fait des forces. D’autres fois, il s’emporte ou se jette de côté sans qu’on puisse l’arrêter.

L’un des symptômes le plus important de l’immobilité, c’est la difficulté ou l’impossibilité où se trouve l’animal d’exécuter les mouvements en arrière. Quand on veut le faire reculer, il s’accule, tenant les membres antérieurs étendus et labourant le sol ; il peut faire ainsi quelques pas, mais bientôt il s’arrête de nouveau et s’immobilise. Quelquefois il se jette de côté, se cabre et même se renverse en arrière. Ce symptôme se manifeste tantôt à froid au premier examen, tantôt ce n’est qu’après un certain exercice au trot ; enfin, dans quelques circonstances, on ne l’observe que lorsqu’on attelle l’animal à une voiture ou qu’on le charge du poids d’un cavalier.

Ces symptômes n’existent ainsi réunis chez le même sujet que dans des cas exceptionnels ; parfois, ils sont même peu apparents, difficiles à constater ; aussi faut-il alors soumettre l’animal à l’influence des agents qui peuvent faciliter leur manifestation. On sait qu’ils deviennent plus marqués quand le cheval a été fatigué par le travail ; qu’ils sont d’autant plus prononcés que l’affection est plus ancienne. Enfin, l’expérience a démontré que la chaleur solaire augmente leur intensité : il est beaucoup de chevaux immobiles qui, pendant les saisons froides, paraissent guéris et qui éprouvent des récidives dès que les chaleurs de l’été commencent è se faire sentir.

L’immobilité est encore sujette à des paroxysmes qui résultent des conditions organiques plus ou moins obscures dont elle dépend. Les animaux présentent alors tous les caractères d’une affection vertigineuse : à l’écurie, tantôt ils poussent au mur avec tant d’énergie qu’ils s’excorient la peau du front et des orbites, tantôt ils prennent l’attitude du cabrer, les sabots antérieurs portés entre les barreaux du râtelier ou au fond de la mangeoire ; d’autres fois, ils tirent en renard sur leur longe, se renversent et se livrent par terre à des mouvements désordonnés. Après ces paroxysmes, qui peuvent n’avoir qu’une durée de quelques minutes ou se prolonger des jours entiers, l’immobilité s’accentue davantage et se traduit par un état automatique plus accusé qu’il ne l’était avant leur manifestation. Après avoir exposé les principaux symptômes qui constituent cet état pathologique, étudions-le au point de vue de la jurisprudence commerciale.

Jurisprudence commerciale. — Expertise. — Les anciennes coutumes de l’Île-de-France considéraient l’immobilité comme un vice qui devait entraîner la résiliation de la vente. La loi du 20 mai 1838 est venue confirmer ce qu’avaient établi ces coutumes en l’inscrivant dans la liste des vices rédhibitoires.

Cette affection réunit bien, en effet, les conditions essentielles exigées par la loi, pour qu’un défaut d’une chose vendue donne lieu à la garantie de la part du vendeur. Elle est cachée au moment de la vente, ou plutôt elle est assez peu accusée pour que le cheval qui en est atteint ne paraisse pas, aux yeux du plus grand nombre, différent d’un animal en santé ; elle rend en outre cet animal impropre à l’usage auquel on le destine, ou elle diminue tellement cet usage que l’acheteur ne l’aurait pas acquis ou n’en aurait donné qu’un moindre prix s’il avait reconnu l’existence de ce vice. L’article 1641 du Code civil peut donc être appliqué à l’immobilité.

Chabert, dans l’Instruction vétérinaire, tome VI, ne l’admet pas comme rédhibitoire parce que, dit-il, elle n’est ni latente ni contagieuse ; mais si elle n’est pas latente dans le sens littéral du mot, elle n’en est pas moins cachée pour toute autre personne que l’homme de l’art ; d’un autre côté, si l’on exigeait les deux conditions nécessaires, aux yeux de Chabert, pour entraîner la rédhibition, il y aurait peu de maladies rédhibitoires quoique quelques-unes fussent très-graves.

La loi du 20 mai 1838 a fixé à neuf jours la durée de la garantie légale, temps pendant lequel l’acheteur doit prendre les différentes mesures prescrites par cette loi.

Quelques auteurs ont pensé que ce délai était insuffisant dans quelques circonstances, pour permettre à l’acheteur d’observer son animal et l’utiliser de manière à rendre bien évidents les principaux caractères de ce vice. On peut objecter à cela que prolonger la durée du délai, c’est s’exposer à rendre le vendeur responsable de faits qui sont personnels à l’acquéreur. L’immobilité peut être en effet consécutive à une maladie aiguë de l’encéphale : une méningo-encéphalite aiguë peut affecter un animal récemment acheté et se terminer par une méningo-encéphalite chronique qui se traduira quelquefois par l’immobilité, dans le délai de la garantie, si l’on étend ce délai au-delà de quinze ou vingt jours. En outre, les motifs que l’on invoque et qui résident surtout dans le défaut d’observation de la part de l’acheteur, ne suffisent pas, à mon avis, pour faire changer la durée de la garantie ; car dans les neuf jours que donne la loi, l’acquéreur peut, sauf dans quelques circonstances très-rares d’ailleurs, examiner son animal dans toutes les conditions propres à favoriser la manifestation de l’immobilité. Enfin, si ces raisons étaient admises pour l’immobilité, elles devraient l’être aussi pour la plupart des maladies classées dans la loi du 20 mai.

Expertise. — Quand un cheval récemment acheté est soupçonné atteint d’immobilité et qu’une contestation s’élève entre les parties contractantes, le juge de paix nomme, sur la requête qui lui est, adressée par l’acquéreur, un ou trois experts pour procéder à l’examen de cet animal. L’expert désigné pour remplir cette mission doit réunir avec le plus grand scrupule tous les éléments d’un jugement diagnostique aussi sûr que possible, car c’est son procès-verbal qui décidera les juges à se prononcer sur la résiliation de la vente ; de sorte que l’équité de ce dernier jugement dépend presque fatalement des conclusions formulées dans le rapport du vétérinaire.

Pour procéder à l’examen d’un cheval soupçonné atteint d’immobilité, il faut le placer dans les conditions propres à rendre ce vice plus apparent et bien observer tous les signes qui en sont l’expression. L’expert ne doit pas oublier qu’il faut des épreuves soutenues et répétées pour reconnaître cette affection, car elle à ses degrés, ses nuances peu accusées, peu appréciables dans beaucoup de cas.

Ainsi, chez un animal immobile à un faible degré, l’expression d’hébétude peut manquer ou ne pas être saisissable au moment de la visite, par suite peut-être des excitations produites par la parole, le va-et-vient dans l’écurie, etc. La volition de l’animal peut encore se manifester dans une certaine mesure ; il est des cas où les lésions dont l’immobilité dépend ne sont pas assez graves pour l’empêcher d’avoir conscience de son état d’équilibre ; aussi témoigne-t-il une certaine impatience si on veut lui faire prendre des attitudes vicieuses, instables, et rétablit-il assez rapidement les membres dans leurs aplombs naturels ; toutes circonstances qui peuvent accroître les chances d’erreur. Il en est de même pour le reculer, qui n’est quelquefois impossible qu’après une course prolongée, tandis qu’il s’exécute facilement à froid. En outre, il est des chevaux immobiles qui sont pour ainsi dire, journaliers ; ils ne présentent les principaux symptômes que par intermittences irrégulières ; parfois enfin, dans la saison d’hiver, l’affection reste presque latente et n’est bien accusée que lorsque la température s’élève.

Si les cas qui viennent d’être cités se font remarquer sur un sujet à conformation céphalique régulière, appartenant à une race peu commune, la difficulté est encore augmentée ; néanmoins, ce fait quoique rare s’observant quelquefois, l’expert admettra donc la possibilité de son existence, surtout si son jugement diagnostique devra être la base des décisions ultérieures de la justice.

Ces différentes causes d’erreur étant signalées, voyons comment on doit procéder à l’examen de l’animal. Cet examen devra être fait dans les conditions suivantes :

Au repos, à l’écurie. — On doit observer l’expression de la physionomie, la conformation, les différentes attitudes de la tête, la manière dont les perceptions s’accomplissent. C’est quand l’animal est tranquille dans sa stalle, que l’on peut bien saisir l’état comateux et les attitudes vicieuses habituelles des membres. On peut encore faire intervenir un moyen inattendu d’excitation, un coup de fouet, par exemple, et voir alors le cheval se réveiller comme en sursaut, ce qui constitue un caractère assez important que l’expert doit noter avec soin. On étudiera ainsi l’animal, d’abord en le laissant abandonné à lui-même, et ensuite dans les différentes positions que l’on aura données, soit à ses membres, soit à sa tête. L’attention doit enfin se porter sur la rapidité plus ou moins grande avec laquelle s’exécutent les déplacements sous les incitations qui les commandent.

Au moment du repas. — On doit examiner la manière dont les aliments solides sont saisis et mâchés, le mode de préhension des liquides. Le fourrage étant amené sous la dent, on peut voir la mastication se faire avec lenteur, s’interrompre par intervalles, et les aliments rester en partie engagés dans la cavité buccale et sortir en partie hors de cette cavité. Le cheval peut encore plonger sa tête au fond du seau rempli d’eau qu’on lui présente, ou humer le liquide et exécuter les mouvements de déglutition, alors que les lèvres en sont assez éloignées pour ne pas être mouillées.

Dehors, au repos et en exercice. — On devra d’abord observer l’animal quand il sort de sa place et se rendre compte de la manière dont il obéit au commandement qu’on lui fait, comment il marche, tourne sur lui-même ou recule au moment où on le dirige vers la porte de sortie. Des signes peuvent alors se produire que l’expert doit être prêt à saisir. Dehors, le cheval devra être vu à l’état de repos et abandonné à lui-même. Ensuite, on pourra placer les membres l’un devant l’autre, les écarter de leurs lignes d’aplomb, les croiser et voir comment l’animal se prête à ce qu’on veut lui faire faire, comment il le fait et pendant combien de temps. Des impressions diagnostiques susceptibles d’éclairer le jugement peuvent encore être perçues à ce moment par l’expert attentif.

La tête sera aussi dirigée soit en bas, soit en haut, soit d’un côté à l’autre, et l’on remarquera le mode d’exécution de ces attitudes plus ou moins vicieuses de l’encolure et leur plus ou moins de fixité.

On cherchera enfin à faire reculer le cheval ; on verra s’il exécute ce mouvement sur un léger effort ou après une traction très-énergique des rênes, ou enfin s’il sv refuse obstinément.

En exercice. — On soumettra le sujet aux allures du pas, du trot ou du galop ; à la main, monté ou attelé. Mais on doit d’abord faire l’examen attentif du départ car à ce moment on peut constater l’irrégularité d’action des membres, soit que l’animal les soulève convulsivement soit qu’il les traîne sur le sol, soit enfin que les battues ne s’effectuent plus en cadence comme à l’état normal.

En continuant l’exercice pendant un certain temps ou même jusqu’à la fatigue, il est des cas où on voit l’animal s’arrêter brusquement et se refuser obstinément à avancer ; quelquefois même il s’emporte et devient immaîtrisable.

On essaie ensuite de mettre les membres et la tète dans des attitudes plus ou moins forcées ou de le faire reculer, surtout si l’on n’a rien constaté de saillant durant l’exercice ; ces derniers mouvements sont alors ordinairement très-pénibles et souvent impossibles pour le sujet immobile.

Lorsque, dans ces diverses conditions, aucun signe bien évident ne s’est produit, il convient d’examiner de nouveau l’animal le lendemain d’une journée de fatigue.

Il ne faut pas oublier que c’est pendant les jours chauds relativement à la saison, pendant le travail au soleil ou le séjour dans une écurie très-chaude, que l’on a le plus de chance de voir apparaître les signes du vice.

Il y a lieu encore, quand on a constaté l’interruption de la mastication. Ce rechercher si les causes ne résident pas dans des plaies de la bouche, des paralysies ou le mauvais état des dents.

Mais un autre symptôme doit aussi être étudié avec soin ; c’est celui qui consiste dans la difficulté qu’a l’animal pour exécuter les mouvements en arrière. Certaines conditions organiques viennent en effet quelquefois compliquer le problème du diagnostic ; aussi faut-il pour le résoudre avec sûreté, bien interpréter le symptôme principal que l’on remarque ; ce qui ressortira de l’absence des autres symptômes avec lesquels il coexiste d’ordinaire, et de la constatation de faits particuliers qui expliquent sa manifestation. Ainsi, quand un cheval à physionomie expressive, à tête carrée, qui s’impatiente des contraintes auxquelles on l’assujettit et quitte rapidement les positions fausses qu’on fait prendre à ses membres, manifeste une grande difficulté pour reculer, on doit rechercher ailleurs que dans l’encéphale la cause de son empêchement à exécuter ce mouvement et éloigner de l’esprit l’idée de l’immobilité.

Ce symptôme peut encore être attribué à la mauvaise construction des jarrets, à la faiblesse ou aux efforts des reins. Des crevasses, des éparvins, des courbes, de fortes douleurs dans la croupe, et quelquefois les jarrets droits produisent les mêmes effets. Un filet, une bride mal adaptés, dont le mors est mince, tranchant, peu en rapport avec la sensibilité des barres, les blessures de la bouche notamment celles de la langue, des lèvres, les plaies, la carte des barres, peuvent amener une grande gêne dans les mouvements de cette nature.

L’animal rendu quelquefois rétif par la douleur excessive que lui cause le mors se révolte, s’obstine à ne pas obéir. Quelques chevaux de trait ne sont habitués qu’au mors en bois. Certains sujets qui ne sont pas dressés refusent de reculer quand on les attelle pour la première fois ou lorsqu’on les soumet à un genre d’attelage auquel ils ne sont pas habitués ; il en est de même s’ils sont mal dressés, mal attelés ou montés par un mauvais cavalier. Quand les barres sont blessées, il suffit souvent, pour déterminer l’animal à reculer, d’éviter la pression du mors sur les parties endolories ; il cède alors à la simple pression de la longe ou de la main sur le chanfrein, tandis qu’il n’obéit pas à l’action du premier appareil.

Quand l’obstacle à ce mouvement résulte de la mauvaise conformation de l’animal, on peut le reconnaître aux essais qu’il tente pour l’exécuter et à l’irrégularité des résultats produits ; on n’a plus dans ce cas la résistance obstinée que le cheval immobile oppose aux efforts par lesquels on tâche de lui faire exécuter quelques pas en arrière.

Si cette résistance ne se rattache pas à une cause de cet ordre et qu’elle contraste avec l’habitude générale des sujets et l’absence des autres signes qui se manifestent de concert avec elle, chez les chevaux immobiles, il faut se demander si elle ne résulte pas d’un certain degré d’indocilité naturelle, de rétivité ou d’un défaut d’habitude, et l’expert peut alors, avant de formuler son jugement, faire soumettre l’animal à quelques épreuves de dressage qui arrivent souvent à lui faire effectuer ce mouvement de lui-même.

En l’absence de toute lésion ou de tout autre signe pouvant expliquer la difficulté qu’éprouve l’animal pour reculer, M. Mignon a prétendu que la constatation de ce symptôme seul suffit pour le déclarer immobile et qu’en ne saurait le considérer comme tel en l’absence de ce signe. Il s’exprime ainsi dans son Traité des Vices rédhibitoires : « En négligeant l’expression physionomique que l’animal conserve ordinairement, soit qu’il mange, travaille ou se repose, est-il nécessaire pour attester l’immobilité que les trois symptômes que nous venons de signaler (1° dans le repos : le faciès stupide, la nonchalance, et quelquefois la position si singulière des membres ; 2° pendant le travail : l’impossibilité de tourner en cercle ou de reculer ; 3° pendant la mastication : la lenteur des mouvements des mâchoires, et souvent leur suspension, leur arrêt) se rencontrent ? Non, pourvu que l’impossibilité de reculer soit suffisamment constatée, car c’est le caractère principal de l’immobilité et sans lequel ce vice ne peut exister, ainsi qu’il résulte de l’exposé des motifs du projet de loi devant les Chambres. »

Il ajoute : « Objectera-t-on que seule l’impossibilité d’aller en arrière ne suffit pas pour prouver l’immobilité, si d’autres présomptions ne viennent pas fortifier ce premier indice ? Mais si aucune cause apparente ou cachée n’explique cette impossibilité, à quel autre vice que l’immobilité pourrait-on la rapporter ? Dans le doute, ce qu’on peut contester, il n’y a aucune injustice, il y a même équité à se prononcer pour l’immobilité. Ce vice ne pouvant être matériellement démontré, il faut bien le juger par des inductions, et l’impossibilité de reculer en fournit une que la logique la plus exigeante ne saurait repousser, puisque l’expérience l’a depuis longtemps considérée comme une preuve certaine du vice qui nous occupe. »

Tel n’est pas l’avis de M. Lafosse qui croit pouvoir affirmer l’existence de l’immobilité, pourvu que le cheval ait seulement une difficulté notable de recul avec les autres signes de cette affection ; d’un autre côté il ne pense pas que la constatation de ce symptôme suffise à elle seule pour déclarer un animal immobile ; on doit l’observer non-seulement en l’absence des différentes conditions énoncées plus haut, mais encore avec accompagnement de divers autres caractères de ce vice.

Il faudrait en effet, d’après M. Mignon, pouvoir assurer qu’il n’existe aucune des nombreuses circonstances qui peuvent provoquer l’apparition de ce symptôme. C’est, je crois, demander un examen qui n’est pas sans présenter souvent de sérieuses difficultés. Dans quelques cas, l’expert ne serait pas suffisamment fixé par ses recherches pour pouvoir conclure, sans craindre d’être démenti, à la non-existence de ces conditions. Enfin, ce serait se départir de la sage réserve que tout bon praticien doit prendre pour guide, et s’exposer a voir le diagnostic être bientôt infirmé par les faits.

L’immobilité, se traduisant sur un animal par l’impossibilité d’effectuer les mouvements rétrogrades, n’existe guère sans présenter d’autres signes. Cependant si dans quelques cas très-rares, ces signes faisaient défaut, l’expert, pour se prononcer, n’aurait pas les éléments qu’exige un bon jugement diagnostique ; il ne pourrait donc affirmer avec certitude l’existence de ce vice.

C’est là certainement un des symptômes le plus caractéristique de l’état pathologique que j’ai décrit, et souvent l’étude et l’analyse attentive des phénomènes conduisent assez sûrement à faire la différence entre l’impossibilité de reculer, qui est l’expression symptomatique de l’état d’immobilité, et celle qui dépend d’une condition absolument indépendante de cet état. Aussi ces difficultés ne se présentent-elles que dans des circonstances exceptionnelles ; j’ai cru néanmoins devoir en faire mention et présenter quelques réflexions à ce sujet.

Une question se présente maintenant à examiner : L’immobilité n’a pu être constatée qu’à la suite d’une maladie aiguë qui s’est déclarée pendant le délai et s’est compliquée de phénomènes cérébraux. Conserve-t-elle dans ce cas son caractère rédhibitoire ? Ainsi, pour une fièvre typhoïde avec état comateux, une indigestion vertigineuse, certaines formes d’entérite suraiguë, et surtout les congestions et les inflammations de l’encéphale et de ses enveloppes, comme celles qui peuvent être déterminées par des coups ou par des chutes. Supposons que l’une de ces maladies affecte un cheval récemment acheté, et que l’acheteur ait intenté à son vendeur une action en rédhibition ; que l’expert nommé ait constaté dans ses visites l’existence d’une maladie aiguë compliquée de symptômes nerveux, tels que coma, affaiblissement des facultés sensoriales, titubation, automatisme, etc., etc. Si l’animal guérit mais présente encore avec toutes les apparences de la santé un certain nombre de signes caractéristiques de l’immobilité, sera-t-on en droit de considérer cet état morbide persistant comme antérieur à la vente et constituant un défaut caché dont le vendeur doit être responsable ? En un mot, peut-on dire que l’immobilité existait lors de la vente, avant la naissance de la maladie aiguë ou bien qu’elle dépend de cette dernière affection ?

Les données scientifiques ne permettent pas de résoudre catégoriquement cette question. L’immobilité n’est en effet, comme je l’ai déjà dit, qu’un assemblage de symptômes qui appartiennent, non pas à une lésion unique, bien déterminée, mais à un grand nombre d’altérations pouvant différer beaucoup par leur nature. L’expérience a démontré qu’elle pouvait être consécutive à certaines maladies aiguës de l’encéphale ou plutôt en être une terminaison, comme aussi dépendre de lésions qui détermineraient, à un moment donné, une irritation, une inflammation de la substance cérébrale, c’est-à-dire une affection aiguë du cerveau. Ce sont là des faits d’observation qui ne sauraient être prévus par l’induction théorique : les études pathologiques ne permettent point jusqu’ici de donner à l’expert des notions suffisantes pour qu’il soit autorisé à affirmer que l’immobilité, dans ce cas, est ou l’effet ou la cause de la maladie aiguë.

M. H. Bouley pense que dans de telles conditions l’expert, après avoir exposé dans son procès-verbal les symptômes qu’il a reconnus, doit faire des réserves à l’endroit de leur signification au point de vue de la rédhibition, et indiquer aux juges que ces symptômes peuvent procéder de la maladie aiguë survenue après la vente. Les magistrats, ainsi mis sur leur garde, prononceront ensuite leur jugement en toute connaissance de cause. Dans ces circonstances, un expert consciencieux doit agir en effet avec la plus grande réserve, afin d’éviter autant que possible de se prononcer contre l’équité.

M. Lafosse, dans son Traité de Pathologie, considère le cas où le vétérinaire à sa première visite constate les symptômes d’un vertige aigu. L’expert ne doit point alors se prononcer immédiatement pour la négative : l’ajournement est nécessaire et on en profite pour traiter l’animal. Si celui-ci guérit ou si l’affection se termine d’une toute autre manière que par l’immobilité, la solution est facile ; mais si, le vertige ayant disparu, l’immobilité reste, l’expert est dans le doute ne sachant si elle est effet ou bien cause ; il ne peut donc rien affirmer dans son rapport. Cependant l’immobilité pourrait être considérée comme préexistante si, au début même de l’expertise, c’est-à-dire avant l’apparition de la maladie aiguë, on avait pu constater certains caractères de ce vice, tels que la difficulté de reculer, l’état automatique, la conservation des aliments dans la bouche, et si des renseignements pris venaient confirmer le soupçon d’antériorité. Par cette conclusion affirmative, l’expert se prononce dans ce cas d’une manière équitable : car la constatation des principaux symptômes de l’immobilité, en l’absence de tout signe de maladie aiguë, indique bien l’existence de ce vice à une époque antérieure à la vente et doit par suite suffire pour donner lieu à la résiliation du contrat, les conditions exigées à cet effet par la loi étant remplies.

A défaut de ces indices, force serait de ne voir dans l’immobilité restante qu’une suite du vertige.

Le Tribunal d’Albi a eu, il y a quelques années, un cas dans lequel l’animal était mort d’une méningo-encéphalite aiguë ; ce tribunal s’est prononcé pour l’affirmative, c’est-à-dire pour la résiliation de la vente. M. Lafosse, nommé expert, avait constaté les symptômes de l’immobilité avant la mort ; il nota en outre dans son procès-verbal que la méningo-encéphalite pouvait très-bien être occasionnée par l’immobilité.

On s’est encore demandé si la méningo-encéphalite, l’hydrocéphale chroniques devaient entraîner la rédhibition, ou si elles pouvaient y porter obstacle.

D’après ce qui a été dit touchant la nature de l’immobilité, on comprend que lorsque ces maladies se traduiront par les symptômes qui caractérisent cet état morbide, il y aura vice rédhibitoire ; mais que ce vice ne saurait exister en l’absence de ces signes.

Expertise en cas de mort de l’animal. — Un animal vient à succomber pendant qu’il est en fourrière. Quel est alors le devoir de l’expert ? S’il n’a pas constaté les symptômes de l’immobilité, il ne peut se prononcer pour l’affirmative ; car cette affection ne dépend pas de lésions fixes, invariables, et celles qu’on peut trouver ne sont ordinairement que le résultat d’autres maladies chroniques du cerveau pouvant exister sans produire les signes du vice en question. On a vu qu’il en est différemment si ces symptômes ont été constatés ; reste ensuite au Tribunal à voir si la rédhibition doit avoir lieu ou non.

Le cheval peut mourir à la suite d’un accident à l’écurie ou en voyage ; il faut voir alors si c’est l’immobilité qui a déterminé la mort, comme cela arrive parfois.

Il est très-rare que cette affection fasse succomber les sujets qui en sont atteints ; ceux qui la présentent arrivée à sa dernière période, ne sont pas exposés en vente ; néanmoins il est possible que ce fait se produise. L’autopsie peut-elle dans ce cas donner des renseignements certains sur les causes de la mort ? On ne saurait donner une réponse applicable à tous les cas. Cependant lorsqu’on constate l’existence soit de tumeurs volumineuses développées à l’intérieur du crâne, avec complication d’une congestion de l’encéphale ou de foyers hémorrhagiques dans sa substance, soit d’une hydropisie ventriculaire considérable, l’expert pourrait d’après M. Bouley conclure que cet animal était immobile et qu’il a péri des suites de ces lésions, causes de l’immobilité. L’hydrocéphalie est en effet une lésion que l’on observe souvent dans ce cas ; en outre, M. Mauri a injecté de l’eau tiède dans les ventricules cérébraux, et a déterminé cette affection avec ses symptômes les mieux accusés. Ces résultats viendraient à l’appui de l’opinion des Allemands qui admettent, lors d’immobilité, l’existence constante de lésions dont la plus importante serait l’hydrocéphale. Le vétérinaire appelé dans un cas semblable pourrait donc, sinon affirmer, du moins faire bien ressortir l’importance d’une pareille lésion. Il faut ajouter que cette difficulté n’est pour ainsi dire que théorique et n’a peut-être pas encore été une seule fois observée.

Immobilité simulée. — Quelques cas ont été déjà mentionnés ; cependant il en est encore d’autres que l’expert doit connaître.

Quand les chevaux ont séjourné longtemps dans les trains, ils présentent certains caractères assez analogues à ceux des chevaux immobiles ; mais par quelques jours de repos, par un régime adoucissant ou bien en abandonnant les animaux à eux-mêmes dans les prairies, les symptômes disparaissent totalement. Les travaux pénibles, forcés, pendant les fortes chaleurs, peuvent aussi simuler cet état morbide ; le repos seul suffit pour dissiper tous les doutes. Dans ces cas cependant il faut être circonspect et examiner les animaux de près ; car le repos, on le sait, pallie la maladie et la rend quelquefois tellement bénigne, qu’à première vue on pourrait s’y tromper. Si, après cet examen, les signes de l’immobilité reparaissent, on peut se prononcer pour l’affirmative.

Parfois l’acquéreur emploie certains moyens pour simuler ce vice pendant la visite de l’expert. La principale ruse consiste à administrer de fortes doses d’opium qui produisent des phénomènes dont il est souvent très-difficile de reconnaître la véritable nature. La bête est triste ; la tête lourde, abaissée sur le sol ou reposant sur la mangeoire ; les animaux sont indifférents aux objets qui les entourent ; la sensibilité est quelquefois tellement affaiblie, d’après M. Tabourin, qu’ils ne sentent même pas les piqûres faites avec une épingle ; en outre, la pupille est dilatée ; l’appétit est diminué ou manque entièrement et les sujets tournent sur eux-mêmes avec assez de facilité.

Ces symptômes ont une grande analogie avec ceux de l’immobilité ; ils présentent néanmoins quelques signes distinctifs : tandis que chez le cheval soumis à l’influence de l’opium, ils ont une durée de plusieurs heures, on les voit diminuer ou s’atténuer, chez l’animal immobile, après quelques instants d’exercice pour s’aggraver plus tard. De plus, chez ce dernier, la pupille n’est point dilatée.

Vu la difficulté qu’on éprouve pour poser un diagnostic certain, l’expert devra être très-prudent dans son examen. S’il a quelque soupçon, il ajournera la solution au moins à vingt-quatre ou quarante-huit heures et prendra les précautions nécessaires pour qu’aucune manœuvre frauduleuse ne puisse être employée. Tous ces phénomènes auront alors disparu et l’on sera à même de reconnaître les vices cachés.

Dans quelques circonstances, l’acquéreur administre de la noix vomique, afin de produire une amélioration dans l’état du sujet. On doit alors, avant de porter un jugement, soumettre l’animal aux diverses causes d’aggravation déjà citées ; l’affection pourra être ainsi ramenée à sa période naturelle et être facilement reconnue.


D. BOSC.


Toulouse, le       juin 1876.