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De la génération des vers dans le corps de l’homme (1741)/Compléments/Lettre de Geoffroy

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Traduction par Nicolas Andry de Boisregard.
Veuve Alix ; Lambert et Durand (Tome IIp. 772-808).
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LETTRE
DE M. GEOFFROY


De l’Académie Royale des Sciences, Docteur-Régent de la faculté de Médecine de Paris, en réponse à quelques difficultés qui lui ont été faites contre la précédente Dissertation sur le systême de la Génération de l’Homme par les Vers Spermatiques. Laquelle lettre a été envoyée par M. Geoffroi à l’Auteur de ce Livre.


MONSIEUR,

Puisque la lettre que j’ai écrite à un de mes amis de Province sur la Génération de l’Homme par les Vers Spermatiques, vous paroît propre à éclaircir & à confirmer ce systême, j’accepte avec reconnoissance l’offre obligeante que vous me faites de l’insérer dans la nouvelle édition de votre Traité de la Génération des Vers avec la thése que j’ai déja donnée sur cette matiere, & que vous n’avez pas jugée indigne du soin que vous avez pris de la traduire en notre langue. Voilà donc cette lettre, Monsieur, que je vous envoye transcrite au net. Je vous prie de la relire encore une fois ; vous la produirez, ou vous la supprimerez, comme vous le jugerez à propos : je vous l’abandonne. Je suis, &c.

MONSIEUR,

Votre très-humble & très-obéissant serviteur, Geoffroy.



Il ne faut pas croire que j’aie avancé le systême de la Génération des corps vivans dans les plantes, dans les animaux, & particulierement dans l’homme, comme une vérité incontestable, bien loin de cela je n’ai prétendu la proposer que comme une question problematique, telle que doivent être les questions de nos Theses de Médecine, dont on peut soutenir presque également l’affirmative & la négative, & comme le font en effet les Bacheliers, qui sont obligés de parler dans ces sortes d’Actes.

On peut donc ne regarder ce sentiment que comme une hypothese un peu hazardée, mais qui cependant, toute hazardée qu’elle est, ne manque pas de vrai-semblance, j’ose dire même qu’elle en a plus qu’aucune opinion qu’il y ait eu jusqu’à présent sur la génération.

Ce qui rend une hypothese plus vraisemblable qu’une autre, c’est lorsqu’on y suppose moins de choses, lorsqu’on y explique un plus grand nombre de faits & d’une maniere plus simple. Or ce sentiment sur la reproduction des corps vivans est plus simple que tout autre, plus général & suppose moins. Il est plus simple, puisque dans ce sentiment, tous les corps organisés sont formés dès le commencement du monde par l’Auteur de la nature, au lieu qu’il étoit très-difficile de concevoir leur formation dans l’ancienne opinion qui mettoit la génération dans l’arrangement fortuit de quelques parties de matiere mêlées confusément. Il est plus général, puisque par ce sentiment, on explique également la génération dans tous les corps organisés. A la vérité, le systême des œufs & des graines paroît aussi simple & aussi général, mais il suppose le point principal de tout le systême, c’est l’animal & la plante tout formés dans l’œuf & dans la graine, ce qui n’est point supposé dans ce sentiment-ci.

Je dis que les Défenseurs du systême des œufs supposent le petit animal dans l’œuf, mais ils ne peuvent le démontrer qu’après la fécondation : & pareillement ils supposent dans les graines les petits germes des plantes, mais ils ne peuvent faire voir ces rudimens de la plante dans les graines avant leur fécondation. Au contraire, si l’on examine les œufs des animaux avant qu’ils ayent été fécondés par le mâle, on n’y peut découvrir aucuns prémices de l’animal. Dans les œufs que les poules pondent sans le coq, quoique ces œufs paroissent aussi beaux & aussi gros que les autres, cependant on ne voit qu’une cicatricule vuide & dans laquelle on ne trouve point ce petit corps, qu’on reconnoît par le développement qui s’en fait dans la suite, être le corps déja formé, du poulet. Ceux qui ont élevé des vers à soye sçavent que si un papillon vient à pondre des œufs sans l’aide du mâle, ces œufs sont clairs, transparens, & qu’on n’y voit pas ce petit point noir, ou opaque, (qui est le commencement du petit Ver ou de la petite chenille,) qu’on découvre dans les œufs féconds ; ce qui est cause qu’on rejette ces œufs clairs qui sont toûjours stériles. On rencontre même souvent de ces œufs stériles parmi les œufs féconds pondus tous par le même papillon, parce qu’apparemment ces œufs n’ont pû être fécondés comme les autres pour quelque cause particuliere.

Dans les graines on observe la même chose. On rencontre souvent des graines sans germes, & par consequent stériles. Et on en trouve même au milieu de quelques fruits aussi beaux en apparence, que les autres. Si on observe d’ailleurs toutes les graines dans leur commencement avant que la fleur soit tout-à-fait épanouie, on les trouvera claires & transparentes, & si on les examine quelque tems après que la fleur est passée, c’est-à-dire, après leur fécondation, ces graines sont rendues opaques par un petit corps qui est apparemment le germe.

Les Ovaristes supposent que ces germes n’ont fait que croître, & qu’ils étoient déjà dans les œufs & dans les graines, mais ce n’est qu’une supposition gratuite ; & puisqu’on ne peut par aucun moyen les appercevoir dans les œufs & dans les graines avant leur fécondation, quoiqu’on les y découvre aisément par la suite, il est bien plus naturel de croire que ces germes n’étaient auparavant ni dans les œufs ni dans les graines, & qu’ils n’y sont arrivée que dans l’instant de cette fécondation.

Pour se convaincre de ce que j’avance, il n’y a qu’à considérer ce qui se passe dans le tems de la fécondation chez les animaux.

Parmi les Poissons, qui ne s’accouplent point, la liqueur, qui dans le mâle est destinée à la génération, ne fait que se répandre sur les œufs que la femelle vient de pondre, & qui flotent dans l’eau. Parmi les autres animaux, où l’on ne peut observer les choses de la même maniere, on sçait seulement que la liqueur du mâle se porte non-seulement dans la cavité de la matrice, mais même jusques dans les trompes, où on la trouve souvent dans les animaux que l’on ouvre peu de tems après l’accouplement ; il est à présumer qu’elle arrive jusqu’aux ovaires, où elle arrose quelques œufs de la femelle.

La fécondation se fait donc par l’épanchement de cette liqueur du mâle sur l’œuf ; d’où on peut conclure fort naturellement que l’effet que cette liqueur produit sur les œufs des animaux, est principalement d’y porter le petit Ver ou le petit animal qu’on découvre dans l’œuf après ce tems-là, & d’autant plus qu’on le distingue déjà dans cette liqueur fécondante.

Nous avons d’autant plus de raison de croire que ces petits Vers ou animaux, dont la liqueur du mâle est remplie, sont les principes de la génération ou le commencement de l’Homme & des autres animaux, que nous le trouvons toujours constamment dans les liqueurs qui remplissent les vaisseaux spermatiques de tous les animaux, qu’ils varient selon leurs différentes espéces, & qu’ils manquent dans ces liqueurs, lorsque par l’âge ou par les maladies, elles deviennent steriles.

En établissant de cette maniere, le systême de la génération des Animaux, nous ne raisonnons que sur des faits constans & sans rien supposer d’incertain, au lieu que les Ovaristes supposent, 1o. Les commencemens de l’animal dans l’œuf, quoiqu’ils ne les voyent point, & de plus un esprit fécondant dans la liqueur du mâle destinée à la génération, ce qui est très-incertain. Car selon eux, cet esprit séminal doit être très-subtil & très-volatil, & cependant parmi les animaux aquatiques, cet esprit tout volatil qu’il est, n’est ni énervé ni dissipé par les eaux avec lesquelles la liqueur se mêle ; ce qui paroît tout-à-fait impossible. Parmi la plûpart des Poissons il n’y a point d’accouplement ; la femelle jette ses œufs, & le mâle qui la suit répand le frai sur ces ces mêmes œufs ; or avant que l’eau ait étendu cette liqueur sur tous ces œufs, l’esprit fécondant doit en avoir été dissipé par les eaux. La difficulté de la fécondation est encore plus considérable pour les huitres & les autres coquillages qui se tiennent attachés aux rochers ou au fond de la mer, sans avoir que très-peu de mouvement. Le frai des mâles est porté au gré des eaux de côté & d’autre, & enfin le hazard fait que les œufs des femelles en sont touchés & rendus féconds. Que deviendroit pendant ce transport l’esprit séminal, si la génération se faisoit par son entremise ? Il auroit tout le tems de s’exhaler, & jamais les œufs des huitres & des autres coquillages de cette nature, ne pourroient être rendus féconds.

Nous évitons donc dans notre systême ces deux suppositions, & par consequent jusques ici ce systême est plus simple que celui des Ovaristes pour la génération des animaux. Voyons présentement s’il n’en est pas de même pour la génération des plantes.

Jusqu’à ce que la fleur commence à passer, on n’apperçoit aucun corps ou germe de plante dans les embryons des graines ou vesicules séminaires, & on ne commence à appercevoir du changement dans ces embryons, que lorsque la poussiere des étamines est tombée.

Cette poussiere des étamines est nécessaire à la fécondation, puisque dans les plantes où les étamines naissent sur le même pied en des lieux différens, ou sur différents pieds, si on vient à couper ces étamines dans le tems qu’elles commencent à paroître, & avant qu’elles soient ouvertes, les fruits ne viennent point à maturité, ou s’ils meurissent, ils ne contiennent point de germes, & sont par consequent stériles.

La nécessité de la poussiere des étamines pour faire croître les graines, pour les faire venir à maturité & pour les rendre fécondes, est confirmée par les observations de tous les Botanistes sur le Palmier qui produit les dattes.

Cette espéce d’arbre porte les étamines sur un pied séparé de celui qui porte les fruits ; de maniere qu’on en distingue ordinairement les pieds en mâle & femelle. Theophraste, Prosper Alpin, & tous les Botanistes conviennent que si un pied femelle n’a point de mâle dans son voisinage, il ne porte point de fruits, ou que s’il en porte, ils ne viennent que rarement à maturité, ils sont âpres & de mauvais goût, ils sont sans noyau & par consequent sans germe : mais pour faire meurir ces fruits, & pour les rendre bons à manger, on a soin, ou de planter un Palmier mâle dans le voisinage, ou de couper des branches du Palmier mâle chargées d’étamines fleuries, & de les attacher aux branches du Palmier femelle ; quelquefois même on ne fait que sécouer ces branches sur celles du Palmier femelle ; & pour lors il produit de bons fruits, en abondance & féconds. Cette observation fut confirmée à M. Tournefort en 1697. par Hadgi Mustapha Aga homme d’esprit & curieux, Ambassadeur de Tripoli vers le Roi, comme ce sçavant Botaniste le rapporte dans les Institutions Botaniques.

Ce n’est pas seulement sur les Palmiers que ces observations se vérifient. Cela est encore très-sensible sur la plûpart des plantes qui portent les fleurs & les fruits sur différens pieds ou sur différens endroits du même pied, pourvû que l’on ait un très-grand soin de couper les étamines avant qu’elles ayent commencé à se déveloper, ou pourvû que l’on tienne les plantes femelles dans des endroits où la poussiere des étamines ne puisse avoir aucun accès, comme il a été dit dans la These. Je sçai bien qu’on pourra m’objecter ce que rapporte M. Tournefort dans ces mêmes Institutions, qu’il a vu un pied de femelle de houblon produire des graines dans le Jardin du Roi, où il n’y avoit point de pied mâle : mais on peut lui répondre que les étamines ont pu être apportées d’ailleurs sur ce pied femelle par le vent, comme nous en avons un bel exemple rapporté par Jovianus Pontanus, Précepteur d’Alphonse Roi de Naples, qui raconte que l’on vit de son tems, deux Palmiers, l’un mâle cultivé à Brindes, & l’autre femelle élevé dans les bois d’Ottrante ; que ce dernier fut plusieurs années sans porter de fruits, jusqu’à ce qu’enfin s’étant élevé au-dessus des autres arbres de la forêt, il pût appercevoir (dit le Poëte) le Palmier mâle de Brindes, quoiqu’éloigné de plusieurs lieues. Car alors il commença à porter des fruits en abondance. Il n’y a aucun lieu de douter qu’il ne commença pour lors à porter des fruits, que parce, qu’il commença dès-lors à recevoir sur ses branches la pousssiere des étamines que le vent enlevoit de dessus le Palmier mâle, & qui étoit emportée par-dessus les autres arbres. Nous expliquons par-là d’une manière naturelle & sensible cette fécondité qui a bien embarrassé les anciens Physiciens, & qu’ils attribuoient à la sympathie ou à l’amour qui se rencontroit entre les arbres. Voici les paroles de l’Auteur.

Brundusii satis longè viret ardua terris
  Arbor, Idumæis usque petita locis,

Altera hydruntinis in saltibus æmula Palma,
  Illa virum referens, hæc muliebre decus.
Non uno crevere solo, distantibus agris,
  Nulla loci facies, nec socialis amor.
Permansit sine prole diu, sine fructibus arbor
  Utraque, frondosis & sine fruge comis.
At postquam patulos fuderunt brachia ramos
  Cœpere & cœlo liberiore frui,
Frondosique apices se conspexere, virique
  Illa sui vultus, conjugis ille suæ
Hausere & blandum, venis sitientibus, ignem,
  Optatos fœtus sponte tulere suâ
Ornarunt ramos gemmis, mirabile dictu,
  Implevere suos melle liquente favos.

Cette histoire, en prouvant la nécessité des étamines pour la fécondation du Palmier, fait voir que l’éloignement n’est point une raison à opposer à la fécondation des autres arbres par la poussiere de ces mêmes étamines.

On dira que je n’ai point de preuves que chaque grain de cette poussiere soit une petite plante en racourci, puisque le microscope ne me montre chaque grain que comme une petite boulle lisse & hérissée de pointes, pleine ou percée dans son milieu, ou enfin de quelqu’autre maniere. Je conviens qu’il est difficile de distinguer dans chacun de ces petits grains les prémices de la plante, parce qu’elle est repliée sur elle-même, & peut-être enveloppée d’une membrane, ou du moins revêtue d’une matiere résineuse & séche, qui s’embrase très-facilement lorsqu’on la soufle sur la flame d’une chandelle, de même que feroit de la raisine en poudre. Peut-être qu’avec le tems on trouvera le moyen de développer ce petit germe, & de le découvrir à nud. Mais cependant si on s’opiniâtre à ne vouloir regarder que comme une supposition cette proposition, on conviendra du moins qu’elle est très-vraisemblable, puisque ce n’est qu’après l’intromission de ces petits corps dans les pistiles, qu’on commence à appercevoir un corps opaque dans les vesicules séminaires ou embryons de graines, lequel en croissant fait appercevoir dans la suite qu’il est en effet le germe de la plante.

Enfin ce qui acheve de confirmer cette hypothese, c’est l’uniformité qu’elle nous découvre dans la genération de tous les corps vivans : uniformité qui seule seroit un grand préjugé en faveur de cette opinion, mais qui jointe à tant de faits & à tant d’apparence de vérité, tient lieu d’une parfaite démonstration, si toutefois on en peut espérer dans ces sortes de matieres.

Apres avoir établi les preuves de notre hypothese & satisfait en même tems à plusieurs objections, il faut répondre à quelques autres qui demandent un détail particulier.

1o. Il n’y a pas d’apparence, dit-on, qu’un Insecte quitte sa nature d’Insecte pour prendre celle d’un animal parfait.

C’est un ancien préjugé, de distinguer les animaux en parfaits & imparfaits, préjugé dans lequel l’ignorance où l’on étoit autrefois sur la structure de leur corps, & particulièrement de ceux qui sont les plus petits, a long-tems entretenu les hommes. Les yeux ne découvroient point dans les Vers, dans les papillons, dans les mouches & dans les autres Insectes, les mêmes parties que dans les autres animaux, & on croyoit qu’elles y manquoient. On voit ordinairement ces Insectes prendre naissance dans la bouë, dans le fumier, dans les chairs corrompues ou les herbes pourries, & on a cru que ces petits corps n’avoient point d’autre origine que l’assemblage fortuit des parties de matieres qui se pourrissoient. On a même été jusqu’à croire que les animaux plus gros, comme des grenoüilles, des macreuses, &c. n’avoient qu’un pareil commencement, sans faire réfléxion que ces animaux forment des espéces constantes, qui sont toûjours produites de même, & qu’il est impossible que le hazard produise un arrangement de parties toûjours uniforme & toûjours constant. Nous avons l’obligation au sçavant M. Redi, d’avoir un des premiers débrouillé cette matiere, & vérifié que la génération des Insectes vient de mâle & de femelle, & qu’elle suit le systême des œufs, de même que parmi les autres espéces d’animaux. Plusieurs habiles Physiciens, & particulierement M. Swammerdam, ont commencé à anatomiser les Insectes, & nous avons l’obligation à ce grand homme de nous avoir démontré dans ces petits animaux des parties semblables aux nôtres, ou qui en font les fonctions. La mort l’a prévenu avant qu’il ait pû terminer ce grand ouvrage, & M. Duverney, qui le continue aujourd’hui, & qui suit ces petits animaux depuis le commencement jusqu’à leur fin, bien loin de nous représenter les Insectes comme des animaux imparfaits, nous y découvre tant d’art qu’on peut dire qu’ils sont plus parfaits que les animaux les plus considérables. Dans les chenilles, dans les vers qui se changent en papillon, ou enfin dans les animaux qui de reptiles deviennent volans, il est surprenant de voir quel changement arrive en toute la structure intérieure de leurs petits corps. Une infinité de parties qui restoient pliées se dévelopent au bout d’un certain tems ; quelques-unes deviennent absolument inutiles, se desséchent & tombent ; quelques autres deviennent méconnoissables. Rien n’est plus admirable que de suivre tous ces changement. La grenouille est poisson dans son commencement, c’est ce petit animal qu’on nomme têtart, qui a une grosse tête, une gueule de poisson, des nageoires & une queuë comme les poissons : elle respire par des oüies qui sont les poumons particuliers aux poissons. Quelque tems après, la queuë & les nageoires tombent & laissent voir des pattes, avec lesquelles elle peut marcher & nager. Tout le devant de sa tête ou plutôt son masque tombe de même que les oüies, pendant que ses poumons semblables à ceux des animaux terrestres se développent, & deviennent non-seulement visibles, mais même considérablement gros, d’invisibles qu’ils étoient auparavant. Ne peut-on pas regarder comme une plus grande perfection dans ces animaux, ce don de pouvoir goûter la vie successivement dans différens états & dans différens élémens ?

Le plus souvent l’état des vers n’est qu’un état de passage pour arriver à une autre forme. Ainsi la plûpart des Vers qui s’engendrent dans la chair pourrie se changent en mouches. Certains gros Vers qui se tiennent assez long-tems cachés dans la terre, se changent par la suite en hannetons. Les Vers à soie & les chenilles deviennent papillons. Et je ne connois que les Vers de terre qui puissent constituer une espéce qui ne souffre point de métamorphose.

Cela étant ainsi, on pourra doresnavant regarder la forme de Ver dans les animaux, comme un indice presque certain d’une métamorphose future, bien loin de la regarder comme un obstacle à ce changement.

2o. On objecte en second lieu, que j’attribue au petit animal un instinct imaginaire pour le faire monter dans sa cellule. J’avouë qu’il est difficile de développer un mystére aussi caché que celui de la Génération, sans y rencontrer bien des difficultés qu’on a beaucoup de peine à résoudre. Mais lorsqu’on ne voit pas une opposition formelle à ce qu’on donne pour la cause d’un effet évident, il semble qu’on n’ait pas droit de la contester. Telle est la difficulté en question. Il ne s’agit point ici d’instinct, je n’en ai point attribué au petit animal pour entrer dans sa cellule ; je sçai trop bien qu’en matiere de Physique il faut des loix de Méchanique, & je tâche d’en donner de probables.

La prodigieuse multitude d’animaux que la liqueur Spermatique charrie, inondant l’œuf qui se trouve prêt à être fécondé, il est presque impossible qu’il ne s’en présente un à la petite ouverture de la cicatricule. Et de cette prodigieuse multitude il n’y en a qu’un qui y puisse trouver place, parce que la cicatricule n’est pas capable d’en contenir davantage. Si par hazard elle est assez grande pour en admettre deux, il en viendra deux fœtus sous une même enveloppe, ou un monstre de deux fœtus joints par quelque endroit du corps. Et la facilité avec laquelle cet événement d’ailleurs assez commun s’explique par ce systéme, est encore une preuve de sa vraisemblance.

3o. On dit que c’est aller chercher bien loin l’usage de ces petits Vers, que d’en faire les prémices de l’homme, qu’ils peuvent être produits dans la liqueur séminale pour d’autres usages, comme d’agiter la liqueur & d’en faciliter l’exhalation des esprits.

Outre que j’ai déja fait voir qu’on suppose sans preuve, des esprits dans cette liqueur, il me paroît bien plus naturel de tirer cette conséquence, que les petits animaux ou vermisseaux qui se trouvent en très-grande quantité dans une liqueur si nécessaire à la Génération, sont eux-mêmes la cause prochaine & immédiate de la Génération, que de croire qu’ils n’en sont que de foibles instrumens & très-éloigné, sur-tout lorsqu’on n’en découvre point de cause plus prochaine. Après cela l’autre usage qu’on leur assigne n’est nullement nécessaire, & cette cause finale n’est point du tout vrai-semblable. Tout ce qui est liquide est dans un assez grand mouvement sans avoir besoin d’un aide aussi foible que celui qu’il recevroit du mouvement des animaux qui pourroient s’y mouvoir. Dira-t-on que les poissons ont été créés dans la mer, les oiseaux dans l’air, pour empêcher par leur mouvement ces liquides, de se corrompre ? L’un n’est pas plus plausible que l’autre.

4o. On trouve que la conception par le moyen du petit Ver, charge trop le systême du développement. Mais en quoi le systême du développement est-il plus chargé dans cette hypothése que dans le sentiment ordinaire des œufs ? Si nous admettons dans Adam tous les petits animaux enfermés & comme emboîtés les uns dans les autres ; les Ovaristes ne supposent-ils pas de même tous leurs œufs enfermés les uns dans les autres & contenus dans Eve ? On ne peut donc rien nous objecter sur cela, qu’on ne puisse opposer de même à l’opinion des œufs déja reçûë. Mais pour défendre présentement l’une & l’autre de ces opinions contre ceux qui trouvent trop d’embarras dans le développement, qu’ils considerent avec moi ce qui se passe dans la nature, & ils verront combien en effet le systême du développement est chargé ; mais en même tems ils seront forcés de convenir que quelque surchargé qu’il paroisse, il n’en est pas moins vrai. Voyons ce que dit M. Dodart sur la fécondité des plantes, démontrée particulièrement dans l’orme, & dont le Mémoire est inseré dans les Mémoires de l’Académie Royale des Sciences de l’année 1700. En voici l’extrait. Une merveille assez exposée aux yeux de tout le monde & peu observée, c’est la fécondité des plantes ; non pas seulément la fécondité naturelle des plantes abandonnées à elles-mêmes, mais encore plus leur fécondité artificielle procurée par la taille & par le retranchement de quelques-unes de leurs parties. Cette fécondité artificielle n’est autre que la naturelle ; car enfin l’art du Jardinier ne donne pas aux plantes ce qu’elles n’avoient point, il ne fait que leur aider à développer & à mettre au jour ce qu’elles avoient. Voici un exemple de la fécondité que peut avoir un arbre, en fait des graines seulement, qui sont comme l’on sçait, le dernier terme & l’objet de toutes les productions de l’arbre.

On sçait que les ramaux de l’Orme ne sont que des glanes de bouquets de graines extrêmement pressées l’une contre l’autre. M. Dodart ayant pris au hazard un Orme de six pouces de diamêtre, de vingt pieds de haut, jusqu’à la naissance des branches, & qui pouvoit avoir douze ans, en fit abattre, avec un croissant, une branche de huit pieds de long, & négligeant les graines qui avoient été abbatuës par les coups redoublés du croissant, & par la chûte de la branche, il fit compter ce qui en restoit. On trouva sur cette branche 16450. graines.

Il y a sur un Orme de six pouces de diametre, plus de dix branches de huit pieds, mais supposé qu’il n’y en ait que dix, ce sont pour chacune de ces dix branches 164500. graines : Toutes les branches qui n’ont pas huit pieds, prises ensemble, font une surface qui est beaucoup plus que double de la surface des dix branches de huit pieds. Mais en ne la posant que double, parce que peut-être ces branches moindres sont moins fecondes, ce sont pour toutes les branches prises ensemble 329000 graines.

Un Orme peut aisément vivre cent ans, & l’âge où il a sa fécondité moyenne n’est assurément pas celui de douze ans. On peut donc compter pour une année de fécondité moyenne, plus de 329000. & n’en mettre au lieu de ce nombre que 330000. c’est bien peu. Mais il faut encore multiplier ces 330000. par les cent années de la vie de l’Orme. Ce sont donc 33000000. de graines qu’un Orme produit en toute la vie, en mettant tout au plus bas pied. Et ces trente-trois millions sont venus d’une seule graine.

Ce n’est là que la fécondité naturelle de l’arbre, qui n’a pas fait paroître tout ce qu’il renfermoit.

Si on l’avoit étêté, il aurait repoussé de son tronc autant de branches qu’il en avoit auparavant dans son état naturel ; & ces nouveaux jets seroient sortis dans l’espace de six lignes de hauteur, ou environ, à l’extrémité du tronc étêté.

A quelque endroit & à quelque hauteur qu’on l’eût étêté, il auroit toujours repoussé également ; ce qui paroît constant par l’exemple des arbres nains, qui sont coupés presque rés pieds rés terre.

Tout le tronc depuis la terre jusqu’à la naissance des branches, est donc plein de principes ou de petits embrions de branches, qui à la vérité ne peuvent jamais paroître tous à la fois ; mais qui étant conçus comme partagés par petits anneaux circulaires de six lignes de hauteur, composent autant d’anneaux, dont chacun en particulier est prêt à paroître, & paroîtra toûjours dès que le retranchement se fera précisément au-dessus de lui.

Toutes ces branches invisibles cachées, n’existent pas moins que celles qui se manifestent ; & si elles se manifestoient, elles auroient un nombre égal de graines, qu’il faut par conséquent qu’elles contiennent déjà en petit.

Donc en suivant l’exemple proposé, il y a en cet Orme autant de fois trente-trois millions de graines que six lignes sont contenues dans la hauteur de vingt pieds ; c’est-à-dire, qu’il y a 15 milliars 840. millions de graines, & que cet arbre contient actuellement en lui-même de quoi se multiplier & se reproduire un nombre de fois si prodigieux. L’imagination est épouvantée de se voir conduire jusques-là par l’expérience & par la raison.

Que diront à ces Observations ceux qui craignent de trop charger le systême du dévelopement ? Ne seront-ils pas forcés d’avouer qu’ils ont eu une idée trop bornée de la prévoyance infinie du Créateur pour la propagation des Etres vivans ? Mais qu’ils permettent à présent à notre raison de pénétrer au-delà de ces bornes, où les sens nous ont conduits, & où ils commencent à nous abandonner. Ils reconnoîtront que tout ce que les sens viennent de leur montrer, n’est encore rien en comparaison de ce qu’elle leur va découvrir. Car si l’on vient à penser que chaque graine d’un arbre contient en elle-même un second arbre, qui contient le même nombre de graines ; que l’on ne peut jamais arriver ni à une graine qui ne contienne plus d’arbres, ni à un arbre qui ne contienne plus de graines, ou qui en contienne moins que le précèdent, & que par conséquent voilà une progression géométrique croissante, dont le premier terme est 1. le second 15840000000. le troisiéme le quarré de 15840000000. le quatriéme son cube, & ainsi de suite, à l’infini ; la raison & l’imagination seront en quelque sorte perdues & abîmées dans ce calcul immense.

Cette suite prodigieuse de nombre est capable d’effrayer des esprits qui ne sont pas accoûtumés à pousser bien loin leur méditation ; mais ceux qui ont coûtume de creuser soit en Physique, soit en Mathématique, sçavent qu’ils ne vont pas bien loin sans rencontrer bien-tôt quelque infini ; comme si l’Auteur de la Nature avoit pris soin de répandre par tout son principal caractere.

Si donc on demeure d’accord du systême du dévelopement dans les plantes, tout surchargé qu’il est, comme on n’en peut pas douter, on l’admettra très-aisément dans les animaux, où il paroît moins chargé & on l’admettra d’autant plus facilement, que ce systême est le plus simple de tous. Car supposant une fois tout créé en même temps, comme semble le marquer ce passage de l’Ecclésiastique [18. 1.]. Deus creavit omnia simul, il ne faut pas se donner la torture, pour trouver de quelle maniere se peuvent former les corps organisés, qui ne font plus que se déveloper les uns après les autres. Au lieu qu’il sera toujours aussi difficile d’expliquer leur formation fortuite, que de démontrer qu’en mettant dans un creuset de l’or, de l’argent, du cuivre, de l’acier, & de l’émail, les parties de chaque matiere se rangeront de telle sorte, qu’elles formeront une montre.

5o. On fait une cinquième objection ; sçavoir, que l’animal que l’on commence à découvrir dans l’œuf après la conception, ne paroît point un Ver.

Je répondrai à cela, que si l’on pouvoit ouvrir la cicatricule de l’œuf un instant après la conception, c’est-à-dire, immédiatement après l’entrée du Ver, on y découvriroit encore le petit animal sous la forme de Ver. Mais comme il commence à grossir presque aussi-tôt qu’il commence à prendre une nouvelle nourriture dans l’œuf, & comme de nouvelles parties commencent en même temps à se développer en lui, il n’est pas étonnant qu’on ne le voye plus sous la forme de Ver, mais dans les différens états où il passe de cette forme à celle de l’animal, de l’espéce duquel il doit être.

On a observé des fœtus tout formés dans l’ovaire & dans les trompes de la matrice au bout d’un temps fort court après la conception ; mais cela ne détruit point mon hypotese ; & tout ce qu’on en peut conclure, c’est que les petits animaux qui sont les prémices de l’Homme quittent peu de temps après qu’ils sont arrivés dans l’œuf, la forme de Ver, pour commencer à prendre la forme humaine.

Entre les observations des fœtus insérées dans les Mémoires de l’Académie, la plus circonstanciée est celle qui est rapportée par Mr Dodart en l’année 1701. d’un embrion de vingt-un jours. Il n’avoit encore que sept lignes de long, mais à peine y pouvoit-on discerner les parties ; on n’y discernoit bien que la tête & le tronc : les cuisses & les bras n’étoient point encore développés, & sa tête avoit le tiers de toute sa longueur. Dira-t’on que cet Embrion fut un Homme formé ? Et n’avoit-il pas en cet état plus de rapport avec la forme de Ver qu’il avoit en premier lieu, qu’avec celle de l’Homme ? Supposant que la tête du petit Ver fût devenue la tête du fœtus, dont le reste du corps avoit été caché dans ce qui faisoit la queue de ce même Ver. Mais je dis plus, ce Ver n’est pas encore homme parfait, au bout de neuf mois qu’il vient au monde ; car on peut dire qu’il n’est dans cet état de perfection, que vers les vingt ans, qui est à peu près le terme où le corps de l’homme a acquis toutes ses proportions.

6o. On attaque ensuite le systême des Plantes, & on objecte que la disposition de certains pistiles qui s’allongent beaucoup au-delà des sommets des étamines, ne permet pas l’entrée de la petite farine prolifique.

Je conviens que quelques pistiles surpassent de beaucoup les sommets ; mais cela n’arrive ordinairement que dans les fleurs panchées ou renversées, & pour lors cette situation de pistile favorise la fécondation ; car dans ces fleurs la poussière ne peut tomber des capsules des étamines, sans qu’il s’en attache une grande quantité aux pistiles. Quelques-uns même de ces pistiles prolongés sont garnis de petits poils dans leur longueur ou à leur extrémité, pour mieux retenir ces petits grains, & presque tous sont enduits d’une légère glu, ou thérébentine, à quoi les petits grains s’attachent aisément. Dans la Tulipe & dans quelques autres fleurs, le pistile ne commence à s’élever au dessus des sommets des étamines, qu’après que les étamines étant mures, ont déjà versé leurs poussières. Ainsi dans ces fleurs l’allongement du pistile ne nuit plus à la fécondation qui l’a précédé.

Je conviens que ce n’est pas assez d’avoir prouvé que la poussiere prolifique des étamines peut s’attacher aux pistiles des fleurs : qu’il reste encore à la conduire jusques dans les cellules des graines, & j’avoue qu’il est très-difficile de comprendre comment ces petits grains y parviennent. Mais de ce que l’on a peine à découvrir comment une chose se fait, doit-on la conclure impossible, sur-tout lorsqu’on découvre autant d’appareil pour la faire réussir, que nous en voyons dans les plantes pour préparer cette poussiere prolifique dans les étamines, pour la répandre dans un certain temps, pour la recevoir dans ce même temps sur les pistiles, & pour l’y retenir ? Ne voyons-nous pas dans les animaux quelque chose d’aussi difficile à concevoir, lorsque nous trouvons dans les Oiseaux l’entrée de l’infundibulum, ou entonnoir de leur matrice fort éloigné de l’ovaire. On a peine à s’imaginer comment les œufs se détachant de l’ovaire, viennent chercher l’ouverture de cet entonnoir, quoiqu’on ne puisse pas douter que cela ne se fasse. Tout l’appareil des fleurs doit nous persuader de la nécessité des poussieres prolifiques pour la fécondation des graines ; & les autres preuves que j’ai déja rapportées ci-devant, achevent de nous en convaincre. Quelques observations lèveront avec le temps les doutes qui peuvent rester encore sur cette matiere.

7o. On dit avoir observé que des fleurs d’abricotier, dont les sommets des étamines avoient été rongés par des Mouches, ne laisserent pas de porter du fruit ; mais étoit-on bien assuré que tous les sommets avoient été entièrement mangés, & qu’ils l’avoient été avant qu’il se fût épanché aucun grain de poussière des capsules de ces sommets ? Et supposé que cela fût, on ne peut rien conclure contre ce systême, de ce que des fruits ont succédé à ces fleurs ; car souvent des pieds d’arbres femelles portent des fruits sans le secours des étamines ; mais ces fruits avortant ordinairement, ou s’ils viennent à une espéce de maturité, ils sont âpres & de mauvais goût, comme je l’ai déjà fait observer dans les Palmiers, ils sont stériles, comme je l’ai observé moi-même dans plusieurs poires, pommes, & autres fruits, dont les pepins étoient flétris, desséchés & sans germe. On peut ajouter à cela que les œufs de Poule qui ne sont pas fécondés du Coq, ne different pas extérieurement des autres, & sont pourtant stériles.

8o. On ne peut s’imaginer que l’air puisse être l’entremetteur de cette fécondation.

Mais y a-t’il plus d’inconvénient à rendre l’air l’entremetteur de la fécondation de quelques plantes, qu’à rendre l’élement de l’eau entremetteur de celle des Poissons, & particulierement des Huitres & des autres animaux qui restent immobiles attachés au fond de la mer ? D’ailleurs si quelques plantes, faute de vent, demeurent stériles, est-ce à l’observateur de la Nature, qu’il s’en faut prendre, & le malheur est-il si grand ?

9o. On ajoute enfin, que si ces petits grains de poussiere étoient autant de plantes, ils devroient, en tombant à terre, y produire autant de petites plantes ; mais pourquoi n’avoir pas fait la même difficulté touchant la liqueur dessinée à la propagation des animaux ? Car enfin si le petit animal ne rencontre pas dans la terre, ou dans l’eau, une nourriture convenable pour le faire croître, & s’il ne la trouve que dans l’œuf de la femelle, le petit germe de la plante ne rencontre pas non plus dans la terre, une nourriture propre pour son dévelopement, il ne la trouve que dans l’embrion de la graine.

Si l’on veut comparer présentement, sans préjugé, les diverses opinions sur la Génération des Plantes & des Animaux ; si l’on pese bien les preuves des unes & des autres, & les difficultés qui se rencontrent dans toutes ces hypotheses, je ne doute pas qu’on ne convienne aisément que la nôtre est plus simple, plus générale, & admet moins de suppositions. Je ne suis point entêté de mon opinion ; & comme je n’ai pris ce parti qu’en attendant mieux, si l’on a quelque chose de meilleur à me proposer, je le suivrai avec plaisir ; la vérité étant l’unique but que je me propose. Je suis, &c.