De la mode

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La Peau de tigre (recueil, partiellement original)Michel Lévy frères (p. 349-360).
◄  le rat




DE LA MODE




Pourquoi l’art du vêtement est-il abandonné tout entier au caprice des tailleurs et des couturières, dans une civilisation où l’habit est d’une grande importance, puisque, par suite des idées morales et du climat, le nu n’y paraît jamais ? Le vêtement, à l’époque moderne, est devenu pour l’homme une sorte de peau dont il ne se sépare sous aucun prétexte et qui lui adhère comme le pelage à l’animal, à ce point que la forme réelle du corps est de nos jours tout à fait tombée en oubli. Toute personne un peu liée avec des peintres, et que le hasard a fait entrer dans l’atelier à l’heure de la pose, a éprouvé, sans trop s’en rendre Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/358 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/359 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/360 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/361 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/362 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/363 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/364 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/365 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/366 De même que les peintres habiles établissent l’accord des chairs et des draperies par des glacis légers, les femmes blanchissent leur peau, qui paraîtrait bise à côté des moires, des dentelles, des satins, et lui donnent une unité de ton préférable à ces martelages de blanc, de jaune et de rose qu’offrent les teints les plus purs. Au moyen de cette fine poussière, elles font prendre à leur épiderme un mica de marbre, et ôtent à leur teint cette santé rougeaude qui est une grossièreté clans notre civilisation, car elle suppose la prédominance des appétits physiques sur les instincts intellectuels. Peut-être même un vague frisson de pudeur engage-t-il les femmes à poser sur leur col, leurs épaules, leur sein et leurs bras ce léger voile de poussière blanche qui atténue la nudité en lui retirant les chaudes et provocantes couleurs de la vie. La forme se rapproche ainsi de la statuaire ; elle se spiritualise et se purifie. Parlerons-nous du noir des yeux, tant blâmé aussi ? Ces traits marqués allongent les paupières, dessinent l’arc des sourcils, augmentent l’éclat des yeux, et sont comme les coups dé force que les maîtres donnent aux chefs-d’œuvre qu’ils finissent. La mode a raison sur tous les points.

Qu’un grand peintre comme Véronèse peigne l’escalier de l’Opéra ou le vestibule des Italiens, quand les duchesses du monde ou du demi-monde attendent leurs voitures, drapées de burnous blancs, de cabans rayés, de camails d’hermine, de sorties de bal capitonnées et bordées de cygne, d’étoffes merveilleuses de tous les pays ; la tête étoilée de fleurs et de diamants, le bout du gant posé sur la manche du cavalier, dans toute l’insolence de leur beauté, de leur jeunesse et de leur luxe, et vous verrez si, devant son tableau, on parlera de la pauvreté de notre costume !