De la place de l’homme dans la nature/07

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Traduction par Eugène Dally.
J.-B. Baillière et fils (p. 1-4).

INTRODUCTION



Mundum… æternum, immensum, neque genitum neque interiturum unquam, sacer est, æternus, immensus, totus in toto, immo vero ipse totum : finitus et infinito similis ; omnium rerum certus et similis incerto ; extra, intra, cuncta complexus in se ; idemque rerum naturæ opus et rerum ipsa natura[1].


L’esprit, épouvanté de cette succession à l’infini des causes les plus faible et des effets les plus légers, ne se refuse à cette supposition et à quelques autres de la même espèce que par le préjugé qu’il ne se passe rien au delà de la portée de nos sens, et que tout cesse où nous ne voyons plus ; mais une des principales différences de l’observateur de la nature et de son interprète, c’est que celui-ci part du point où les sens et les instruments abandonnent l’autre ; il conjecture par ce qui est ce qui doit être encore ; il tire des ordre des choses des conclusions abstraites et générales qui ont pour lui toute l’évidence des vérités sensibles et particulières[2]


L’une des vues les plus profondes et les plus neuves qui, depuis Newton, se soient produites dans les sciences naturelles est celle de la métamorphose et de l’équivalence des forces mécaniques, physiques et chimiques. Quoique souvent pressentie et indiquée, même dans l’antiquité, cette théorie n’a été formulée d’une manière positive, c’est-à-dire expérimentale, que par J. R. Meyer, vers 1840[3]. Elle a reçu depuis lors de nombreux développements, des applications plus nombreuses encore ; de MM. Séguin, Joule, Grove, Baumgartner et Tyndall, qui s’en sont tenus aux forces physiques, à MM. Hirn, du Bois-Reymond, J. Béclard et Matteucci, qui ont eu surtout en vue les forces physiologiques, il y a une série ininterrompue de magnifiques expériences qui établissent que chacune des forces naturelles, chaleur, lumière, électricité, mouvement, peut se transformer, équivalent pour équivalent, en l’une souvent quelconque des autres forces. En sorte que la quantité de force reste indestructible et que nous n’assistons jamais à une genèse véritable des phénomènes, mais à une mutation perpétuelle des affections de la matière.

Telle semble devoir être aussi dans le temps présent, pour les sciences qui ont la vie pour sujet, la donnée fondamentale ou tout au moins le système le plus large, la méthode la plus capable de contenir l’immense nombre de faits qui débordent des anciennes systématisations. De Bonnet et de Lamarck à E. Geoffroy Saint-Hilaire, à M. Darwin, à M. Vogt, à sir Charles Lyell[4], à Moleschott, on peut compter des pas en tout comparables, pour l’étendue et la force, à ceux qu’ont marqués les Grove, les Seguin et les Tyndall, et la théorie de la transformation et de l’équivalence des êtres vivants dans la durée, sans origine et sans fin, semble prendre sa place, petit à petit, conformément à l’ordre historique du développement des sciences, à côté de la doctrine, maintenant acquise de l’indestructibilité des forces physiques.

« Dans les dernières années, disait récemment M. le professeur Gavarret, la science a fait un pas de géant ; elle a démontré, d’une manière incontestable, que la quantité de principe dynamique répandu dans l’univers est invariable comme la quantité de principe matériel. De ce point de vue élevé, les diverses forces que la limitation de nos facultés et du temps nous oblige à étudier à part, ne sont plus que des modalités de ce principe dynamique, transformables les unes dans les autres par voie d’équivalence. Or les manifestations humaines, quelles qu’elles soient, nous apparaissent comme des forces. À ce titre, elles ne peuvent être et ne sont, en effet, que des modalités de ce principe dynamique universel[5]. »

Ainsi se relient et convergent les vues les plus magnifiques et les plus sublimes qu’il ait été donné à la science de jeter sur l’univers. Ainsi paraît se déchirer le voile qui nous cache le mystère de ses origines, ou, pour parler plus exactement, ainsi s’évanouit cette idée chimérique, qui suppose à ce que nous connaissons des forces actives une origine dans le temps, c’est-à-dire une création ex nihilo.

L’objet de cette introduction sera de montrer comment tout semble aider à reculer la limite des connaissances accessibles, et comment des questions, autrefois sans lien apparent entre elles, viennent par leur concours éclairer le problème des origines ou, tout au moins, lui donner un caractère assez positif pour que l’on en puisse réclamer la solution.

  1. Pline, Hist. nat., II, 1.
  2. Diderot, de l’Interprétation de la nature, LVI, 1.
  3. On lira avec intérêt sur ce point historique une discussion qui s’est engagée, il y a quelques années, entre MM. Joule et Tyndall et qui a été reproduite par la Presse scientifique, 1862, t. ii, p. 302, 353 et passim.
  4. Lyell, L’Ancienneté de l’homme prouvée par la géologie et remarques sur les théories relatives à l’origine des espèces par variation ; trad., avec le consentement et le concours de l’auteur, par M. Chaper. Paris, 1864. — Appendice : l’Homme fossile en France ; communications faites à l’Institut (Académie des sciences), Paris, 1864.
  5. Gavarret, Bulletins de la Société d’anthropologie, 1886, p. 4.