De la place de l’homme dans la nature/08

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Traduction par Eugène Dally.
J.-B. Baillière et fils (p. 4-17).


I

LE PROBLÈME DES ORIGINES


L’origine du monde et de l’univers a toujours été pour l’esprit humain une préoccupation considérable à laquelle il a fallu donner un aliment ; il a demandé impérieusement une solution claire et complète, et les solutions n’ont pas manqué. Tantôt, elles se sont présentées sous la forme d’une fatale nécessité, tantôt, sous celle d’une tradition, tantôt, sous celle d’une révélation surnaturelle, quelquefois aussi elles ont été données comme le produit direct de la science ou de la perspicacité de leurs autours. Il va de soi que sur un pareil sujet tout a été dit, tout a été supposé, tout a été affirmé, tout aussi, jusqu’au fait même d’une origine quelconque, a été nié.

Dans ces derniers temps, la seule école philosophique qui, de nos jours, se soit présentée avec un système complet embrassant tout le savoir humain, a tracé il est vrai une ligne profonde de séparation entre ce qu’il est donné à l’homme de connaître, et qui fait l’objet des sciences et ce qui échappe à sa connaissance. Les causes premières et finales, les origines et les destinées rentrent dans cette dernière catégorie, à ce point que la question de l’unité ou de la pluralité des hommes en tant qu’espèces naturelles a été rejetée comme non scientifique par les disciples du positivisme. À plus forte raison, le problème fondamental des commencements est-il déclaré a priori insoluble comme non vérifiable. « …Toutes les questions absolues, a écrit récemment M. Littré, c’est-à-dire les questions qui s’occupent de l’origine et de la fin des choses, sont hors du domaine de la connaissance humaine et par conséquent ne peuvent plus diriger les esprits dans la recherche, les hommes dans la conduite et les sociétés dans le développement. L’origine des choses, nous n’y avons pas été ; la fin des choses, nous n’y sommes pas ; nous n’avons donc aucun moyen de connaître ni cette origine, ni cette fin[1]. »

À s’en tenir là, il semblerait donc que, dans l’homme éminent qui personnifie l’esprit du positivisme, tout effort dans cette direction est frappé de stérilité. Mais quand bien même telle serait sa pensée — et nous montrerons qu’elle est autre — elle ne pourrait servir de méthode qu’à un petit nombre de savants peu soucieux de sortir du cercle d’un certain nombre de recherches spéciales. Qu’on le veuille ou non, le problème des origines s’impose tyranniquement à l’esprit de la grande majorité de ceux qui, délivrés un moment des plus dures nécessités de la vie, ont le loisir de réfléchir ; de telle sorte qu’à mes yeux celui qui se déclare impuissant à le résoudre, renonce à toute part importante dans la direction mentale de l’humanité. C’est pourquoi il faut accueillir avec bienveillance et sans aucune systématique hostilité toute tentative scientifique destinée à jeter quelque lueur sur une question dont la solution, vraie ou fausse, mais acceptée, a donné l’empire du monde intellectuel.

Restituons donc, pour combattre une citation dont on a abusé, la pensée sinon de l’initiateur, au moins du maître véritable de cette philosophie, qui a dit dans l’un de ses plus récents écrits : « Ce qui est au delà, soit matériellement le fond de l’espace sans bornes, soit intellectuellement l’enchaînement des causes sans terme, est absolument inaccessible à l’esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul et non existant. L’immensité, tant matérielle qu’intellectuelle, tient par un lien étroit à nos connaissances, et ne devient, que par cette alliance une idée positive et du même ordre, je veux dire que, en les touchant, en les bordant, cette immensité apparaît sous un double caractère, la réalité et l’inaccessibilité. C’est un océan qui vient battre notre rive et pour lequel nous n’avons ni barque, ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable[2]. »

Où trouver une plus magnifique expression de la nécessité où nous sommes, non de repousser le problème de l’origine, mais de reconnaître qu’elle est dans l’immensité, c’est-à-dire qu’il n’en existe pas de concevable ? Dans tous les cas, nulle philosophie, nulle autorité, nulle force ne peuvent obliger l’esprit à renoncer à cette investigation. Et si l’on pouvait supposer que la science dût répondre toujours qu’elle s’interdît toute recherche des origines, je dois ici le répéter, la science aurait abdiqué en faveur d’une cosmogonie quelconque, alors même, on l’a vu, que son absurdité heurterait jusqu’au sens commun le plus vulgaire.

La science, en effet, n’est plus, ainsi que jusqu’à ce jour on l’a considéré, une sorte de domaine isolé dont les maîtres se livrent à des spéculations physiques et métaphysiques sur le vrai, et n’ont d’autre souci que la culture abstraite d’une branche de savoir ; sous peine de mourir faute de sève, il faut qu’elle entre dans le cours de la circulation générale ; et je dirai plus, il faut qu’elle anime de son souffle et qu’elle donne des méthodes à tout ce qui, pour l’esprit humain, est actuellement matière à démonstration ou à foi. Il faut donc que dans la mesure où elle le juge possible, elle pénètre avec les cosmogonies dans toutes les questions qui étaient autrefois l’apanage incontesté des poètes et des théologiens.

La difficulté qui arrête bien des esprits tient à une scrupuleuse mais illusoire bonne foi. Nous sommes dans le fini, et notre solution est à l’infini ; nous ne pouvons concevoir que dans le temps et dans l’espace, et nous sentons que notre origine est au delà de toute étendue appréciable. En sorte que nous ne pouvons que monter de sommets en sommets, découvrant des horizons toujours nouveaux, sans jamais avoir l’espérance d’arriver à une hauteur suprême. Tout au contraire, à mesure que nous montons et que notre horizon s’étend, ce qui est à nos pieds perd la netteté et la lumière, se trouble et s’obscurcit, et cependant, livrés à la contemplation des images lointaines, nous négligeons ce qui nous entoure et nous presse de toutes parts.

La bonne foi tient à ce qu’en réalité ne pouvant nous rendre un compte vérifiable que des impressions sensorielles immédiates, nous nous efforçons de nous y rattacher étroitement, et nous repoussons comme trompeur tout ce qui s’en éloigne. Mais la certitude de ce qui est au delà ne le cède en rien à la certitude de ce qui est dans l’étroite limite de nos perceptions, en vertu même de cette vérité nécessaire que toute limite est conventionnelle. Jamais l’apparente contradiction des thèses fondamentales de la logique n’a éclaté plus vivement : l’infini a le fini pour contrôle et pour garantie.

Il est bien certain d’ailleurs que dans tout ce que nous pourrons apprendre, il y aura toujours une réserve relative à l’étendue de nos facultés ; et, pour ce qui est des origines, celui qui repousserait toute solution en disant que nous ne pouvons savoir si les forces que nous constatons existaient dans le passé, celui-là, dis-je, pourrait tout aussi bien contester la vérité absolue des sciences mathématiques, en alléguant par exemple, que notre entendement pouvait être, à une époque donnée, autrement constitué. Cette remarque aboutit, on le voit, à ne reconnaître que des vérités relatives, même pour les notions qui se rattacheraient à l’absolu ; le problème des origines peut être, par un effort d’imagination, placé dans l’absolu, mais sa solution est nécessairement dans le relatif ; nous pouvons en être assurés au même titre que d’une notion quelconque, c’est-à-dire par rapport à l’être actuel, sujet et objet.

Nous n’assistons donc jamais à l’évolution d’aucun phénomène qui mérite le nom de création. Ni dans l’ordre des sciences abstraites, ni dans les opérations de la nature, nous ne pouvons même supposer un acte ou concevoir une notion qui soit sans antécédents. En sorte que l’infini mathématique dans la succession des faits est à la base de toutes nos observations. Je dis à la base — car il est antérieur à tout détail — il est ce que la phénoménalité offre de plus général.

Mais les rapports d’antécédence qui se montrent à nos yeux ne sont en réalité, ainsi que nous l’avons rappelé plus haut, que des transformations, et la somme des forces employées doit se retrouver, équivalent pour équivalent, dans la série successive des manifestations. Cela est-il vrai pour le monde organique aussi bien que pour le monde inorganique, quoique, conformément aux lois du développement historique des sciences, la vérification expérimentale ne soit complètement acquise que pour le monde inorganique ? Cela est grandement probable. L’évidence rationnelle est ici presque l’égale de la démonstration objective[3], et l’impossibilité de concevoir un commencement aux choses, jointe à la certitude de l’apparition non simultanée mais successive des êtres vivants, oblige l’esprit à admettre que cette succession a pour condition nécessaire la conversion permanente des forces qu’ils personnifient.

M. Littré lui-même, malgré l’apparente élimination que nous avons signalée plus haut, avait dit, peu de temps auparavant, dans une des plus belles pages qui soient sorties de sa plume, — je dirai même, qu’offre notre littérature : — « Leurs cosmogonies, (celles des astronomes), n’ont rien de commun que le mot avec celles des poëtes primitifs et des antiques traditions. Elles ne prétendent en aucune façon expliquer ni comment la matière est sortie du néant, ni comment, de l’état de chaos, elle a passé à un ordre meilleur. Pour la science moderne la matière est, je ne dirai pas éternelle, mais sans commencement, c’est-à-dire qu’on ne peut lui assigner un commencement ; et elle est telle avec ses propriétés de pesanteur, de caloricité, d’électricité, de lumière, d’affinité, de vie, dont elle ne peut jamais être dépouillée. Car la science moderne qui renonce à concevoir tout commencement à la matière, ne renonce pas moins rigoureusement à concevoir un commencement à ses propriétés. Ce fut la tentation et la tentative de la pensée juvénile et inexpérimentée, d’imaginer des modes sous lesquels elle se représentait la matière ou primitivement produite ou subséquemment tirée de l’inertie, et animée de facultés. L’illusion s’est dissipée[4]… » Eh bien, je le répète, c’est là une solution, et voilà dans quel sens le problème de l’origine est scientifique et dans quel sens il reçoit une réponse : l’univers dans sa phénoménalité est un ensemble de conversions dynamiques et plastiques, sans commencement comme sans terme final. Une critique très-partiale a vainement cherché dans ces dernières années à rattacher exclusivement cette solution à l’une des écoles philosophiques qui se disputent le domaine de la pensée ; c’est précisément, tout au contraire, une marque de sa valeur, qu’elle est sortie spontanément de toutes les écoles dites matérialistes ou spiritualistes, qui ont reconnu que l’élimination du surnaturalisme était la condition première des sciences.

Il n’y a donc pas de place entre les deux termes : ou admettre une création de toutes pièces ex nihilo, ou reconnaître que la substance a toujours été, ou tout au moins (ce qui revient au même pour nous), que nous ne pouvons concevoir son commencement. Sur la première hypothèse, M. A. Maury a tracé avec une grande précision le cercle vicieux dans lequel s’enferment les partisans d’une création ex nihilo. « Dieu, dit-il, ne pouvant être à nos yeux qu’une activité, qu’une force immatérielle et intelligente, il a dû, pour s’exercer, pour agir, produire perpétuellement un objet sur lequel il pût exercer cette activité, et cet objet est l’univers, autrement dit, pour nous servir d’un langage moins métaphysique et qui repose sur des idées plus claires, Dieu n’étant qu’une cause, n’existe la condition de produire des effets… Cet effet étant l’univers, Dieu a dû le produire de toute éternité… Supprimez le monde, et l’Être suprême ne devient plus nécessaire, le néant seul peut être conçu… ; s’il est donc absurde de supposer que Dieu soit sorti du néant en même temps que l’univers, il faut admettre qu’il lui est coéternel[5]. »

Une autre forme de raisonnement que j’emprunte à un écrivain spiritualiste marquera mieux encore l’impossibilité subjective des légendes créatrices. « Il est si naturel, dit Jean Reynaud, de croire avec la plupart des religions et des écoles philosophiques de l’antiquité que l’univers a existé de tout temps que l’on est réduit à se demander comment il est possible que l’opinion contraire ait pris naissance. En effet, l’univers existant à un instant donné, il est aussi facile de concevoir qu’il existait aussi l’instant d’avant, qu’il l’est peu de s’imaginer que l’instant d’avant il n’existait pas. Et cela seul suffit pour faire remonter de proche en proche, jusque dans l’infini, celui qui cherche l’origine des choses ; ce serait donc à ceux qui prétendent que l’univers cesse tout d’un coup à un point déterminé des temps qui nous précèdent, à nous faire connaître la raison d’un changement si extraordinaire. Or, il est évident que cette raison ne saurait se déduire ni de l’idée du néant qui, n’étant rien, ne peut rien, ni de l’idée de l’univers qui, une fois admise dans l’esprit, y porte avec elle l’idée d’avoir toujours été, ni enfin de l’idée de Dieu, car Dieu en présence d’un univers qu’il aime, qu’il gouverne, qu’il inonde des rayons de sa propre béatitude, constituant un ordre souverainement bon puisque autrement il n’existerait pas, cet ordre, le plus convenable actuellement, doit être le plus convenable aussi pour tous les temps imaginables… Si de toute éternité, Dieu a eu la puissance de produire l’univers, si de toute éternité sa sagesse en a formulé l’harmonie, si de toute éternité, sa bonté l’a aimé, n’est-il pas évident que de tout temps possible l’univers a dû exister et comparaître en réalité devant lui[6] ? »

Que maintenant en regard de ces déclarations rationalistes on place les formules de Spinoza et les métaphores de Hegel ; le principe : rien ne naît, rien ne meurt, aussi bien que les doctrines restaurées de Büchner, de Moleschott et de Vogt, et l’on reconnaîtra l’accord de toutes les doctrines naturalistes, qu’elles aient adopté l’hypothèse esprit ou l’hypothèse matière, sur cette question fondamentale.

On ne se méprendra pas sur le caractère philosophique des remarques qui précèdent et l’on ne confondra pas, je l’espère, l’origine et la cause. Des causes, nous ne savons rien ; une notion purement métaphysique ne comporte aucune preuve ; elle ne s’appuie sur aucune nécessité, elle n’entraîne d’ailleurs aucune négation. Des origines, au contraire, nous savons beaucoup et nous pouvons affirmer que, dans l’ordre naturel, les phénomènes ne sont qu’une suite indéfinie de transformations. Mais l’on se gardera de conclure, de ce que les forces se transforment qu’elles sont réductibles les unes aux autres. Ni dans les forces physiques ni dans les forces chimiques, ni dans les propriétés vitales, l’équivalence n’entraîne l’unité et nulle hypothèse n’est plus dangereuse qu’une force unique, dont l’action secrète déterminerait les formes apparentes des choses.

Il en est de même a fortiori de l’hypothèse fondamentale qui donne lieu de nos jours à de si regrettables et si vaines polémiques sur ce qu’est en soi le substratum des phénomènes, matière ou esprit, ou matière et force inséparablement unis. Il est évident que ces termes désignent de pures abstractions qui ne sauraient désormais jouer aucun rôle dans les sciences. Les matérialistes et les spiritualistes ont pris également une même méthode vicieuse, et les premiers sont encore plus inconséquents que les seconds, puisqu’ils reconnaissent que la matière est inséparable de la force et que néanmoins ils disent que tout est matière.

En dernière analyse, sur ce point on est arrivé, depuis bien des siècles, à imaginer l’inertie d’un corps qui représente la matière, et le mouvement qui représente la force et qui est communiqué au corps. Descartes, adoptant ce dualisme fictif, s*est écrié : « Donnez-moi de la matière et du mouvement, je referai le monde. » Prétentieuse assertion dont Diderot fit justice, où se montre l’ignorance de la vraie méthode scientifique, qui classe les phénomènes et en établit la succession sans s’inquiéter de savoir ce qu’ils sont en soi. Ce qu’on entend par matière est véritablement ce qu’il y a de plus inintelligible ; aussi, en l’absence de toute définition, les matérialistes prétendent-ils que la matière est tout ce qui est. Les spiritualistes de leur côté avancent que ce tout ce qui est est un produit d’une force qui seule a de la réalité et qui seule est tout ce qui est, le principe des choses. Arrivés là, les uns et les autres, se retranchent derrière des affirmations personnelles et la discussion devient une dispute ; mais nous avons assez marqué la ligne qui sépare, dans l’ordre d’idées où nous sommes, la recherche possible de la recherche impossible, et, pour ce qui est de l’origine des choses, nous croyons qu’il faut désormais affirmer qu’il n’en est pas de concevable, c’est-à-dire qu’il n’en est point.

Or, à un point de vue purement abstrait, il en est nécessairement de notre planète comme de l’univers ; il en est de la vie organique, il en est de l’homme comme de la Terre. Tout a toujours été en puissance. Une transformation continue suppose qu’en réalité aucun moment de la durée n’a marqué une forme complètement nouvelle, l’une n’avait pas cessé d’être quand l’autre commençait, en sorte que dans cet incessant mouvement vers un devenir inconnu, il est impossible de tracer une limite qui ne soit de pure convention. C’est seulement dans ce dernier sens, et avec ces restrictions, que l’on peut concevoir fictivement une origine à la planète, à la vie ou à l’être individuel. L’infiniment petit et l’infiniment grand enveloppent l’homme de toutes parts ; se dérober à cette condition suprême et lui opposer une fin de non-recevoir comme non scientifique, ce serait récuser les mathématiques elles-mêmes, que l’esprit positif place à la base du savoir humain, et qui ne peuvent ni déterminer le point où l’hyperbole rencontrera son asymptote, ni concevoir le lieu où deux lignes parallèles se rencontreront, ni limiter le nombre des moyens que l’on peut insérer entre deux termes d’une progression sans que pour cela l’exactitude de leurs solutions soit jamais contestée.

  1. Littré, A. Comte et la philosophie positive, 1863, p. 107.
  2. Littré, A. Comte et la philosophie positive, 1863, p. 519.
  3. Voyez l’épigraphe empruntée à Diderot.
  4. Littré, Étude sur le Cosmos de M. de Humboldt (Revue germanique, 1858, no 5).
  5. Alf. Maury, Encyclopédie moderne, art. Cosmogonie.
  6. Jean Reynaud, Terre et Ciel, 1854, p. 219 et 220.