De la place de l’homme dans la nature/10

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Traduction par Eugène Dally.
J.-B. Baillière et fils (p. 28-41).


III

HYPOTHÈSE DE L’ESPÈCE


La notion de l’espèce semble être moderne ; selon MM. de Quatrefages et d’Archiac, elle ne remonte guère au delà du commencement du dix-huitième siècle, et c’est donc en vain qu’on a accumulé les citations de Moïse, d’Aristote, de Platon, de Porphyre et d’Albert le Grand pour établir que les anciens et les scolastiques le possédaient[1].

Elle repose sur deux idées élémentaires : la réunion des groupes d’individus semblables et la reproduction indéfinie de ces individus entre eux ; toute définition qui ne comporte pas ce double aspect de ressemblance et de filiation absolue peut être considérée comme tronquée. C’est Cuvier qui semble lui avoir donné son plus haut degré de concision quand il a dit : « L’espèce est constituée par la réunion des individus descendus l’un de l’autre ou de parents communs, et de ceux qui leur ressemblent autant qu’ils se ressemblent entre eux[2]. »

De ces deux éléments, ressemblance et filiation, M. Gaussin, dans un excellent mémoire, lu récemment à la Société d’anthropologie, a déduit, ce qui me paraît être une conséquence plutôt qu’un troisième élément de la question, à savoir : la séparation des espèces en groupes bien distincts, sans intermédiaires, laissant entre eux de véritables lacunes organiques[3],

Citons encore, pour montrer le point où s’étendent les concessions extrêmes des partisans de la variabilité limitée, la définition donnée par M. de Quatrefages : « L’espèce est l’ensemble des individus plus ou moins semblables entre eux qui sont descendus ou qui peuvent être regardés comme descendus d’une paire primitive unique par une succession ininterrompue de familles[4]. » Enfin, d’après l’admirable Dictionnaire de MM. Littré et Robin, l’espèce biologique doit être entendue dans le sens suivant, qui est déjà plus large que le précédent : « Collection d’individus descendant d’êtres vivants ou ayant vécu, qui se ressemblent plus entre eux qu’ils ne ressemblent à tous les autres, et susceptibles de se reproduire d’une manière continue entre eux ou isolément, suivant que les sexes sont réunis ou séparés, ou n’existent pas[5]. »

Allons plus loin, agrandissons encore la notion de l’espèce et de Buffon à Étienne Geoffroy, à Lamarck et à Darwin, il n’y a plus que des nuances. Buffon fait intervenir la notion de temps, il dit que l’espèce ne peut être saisie par l’homme que « dans l’instant de son siècle ; » Étienne Geoffroy introduit la variabilité par l’action des milieux ; Lamarck voulait la modification organique par la fonction, et Darwin établit la création de l’espèce, toujours transitoire, par la reproduction sélective de la variété. Dès lors, il n’y a plus que des individus, et nous pouvons reconnaître, avec M. Georges Pouchet dans son excellent Essai sur la pluralité des races humaines que « l’espèce est une collection ou suite d’individus caractérisés par un ensemble de traits distinctifs dont la transmission s’accomplit naturellement, régulièrement et indéfiniment, dans un ordre donné de choses[6]. »

On voit par ces exemples combien une même expression peut entraîner de significations distinctes, et combien, dans une discussion qui ne serait pas extrêmement rigoureuse, on peut aisément glisser sur le plus ou moins de ressemblance des individus et sur le degré de fécondité qu’ils peuvent offrir. Il faut donc être rigoureux ou renoncer à résoudre cette question des espèces qui domine toute la biologie ; et si l’on peut montrer d’une part que les deux caractères de filiation continue et de ressemblance au maximum n’ont rien de constant, d’une autre part, qu’entre les groupes spécifiques il n’y a point d’abîme, ainsi qu’on le dit souvent, et que chaque jour tend à combler, par la découverte de documents paléontologiques, les différences réelles qui séparent les espèces contemporaines, on conviendra que dans son sens classique l’entité espèce, longtemps utile pour la description et la classification des corps organisés, est devenue dangereuse au progrès du savoir humain. Le premier effort des hommes livrés à la culture de la science doit être, en ce cas, de briser cette barrière qui limite, plus que ne semble le comporter une question d’histoire naturelle, le développement mental de la société humaine.

Si, en effet, l’on peut démontrer que les espèces sont permanentes, et qu’aussi loin que nous remontions dans le cours des âges, les mêmes formes organiques se retrouvent identiques ; qu’aucune des conditions de milieu, de croisement, de destruction et de naissance n’ont pu, ne peuvent et vraisemblablement ne pourront donner lieu à des êtres nouveaux, sans ancêtres identiques dans le passé, toute autre thèse est superflue, et du même coup toute explication naturelle est condamnée. Si, d’un autre côté, l’on peut établir que, même dans les temps très-rapprochés, le tableau de la vie à la surface de la terre a offert d’incessantes variations ; que les règnes organiques n’ont pas toujours coexisté, que les formes des êtres vivants se sont çà et là modifiées, que certaines espèces ont complètement disparu et que chaque jour semble marquer la fin de quelqu’une d’entre elles ; que des formes nouvelles ont apparu dans le passé et jusque dans les temps historiques ; que les barrières infranchissables ont été franchies, que la fécondité éternelle des espèces a trouvé des millions de fois des limites et que la fécondité bornée a pu donner naissance à des espèces fécondes elles-mêmes, jusque-là inconnues…, on reconnaîtra que cette notion est purement subjective et transitoire, qu’il n’y a dans la réalité que des individus, et que la science n’en est plus au temps où Cabanis pouvait dire justement : « Le genre humain n’a pu se procurer aucun renseignement exact touchant l’époque primitive de son existence ; il ne lui est pas plus donné d’avoir des notions précises relativement aux circonstances de sa formation qu’à chaque individu en particulier de conserver le souvenir de celles de sa propre naissance, et il a bien fallu invoquer le secours d’une lumière surnaturelle pour persuader aux hommes ce que l’on devait croire à cet égard[7]. »

Or, les points que je viens d’indiquer sont aussi positifs que l’un quelconque des faits d’histoire naturelle : il est certain qu’il s’est produit à la surface de la terre une succession d’êtres organisés différents les uns des autres, non-seulement dans le même temps, mais dans la suite des temps ; en sorte que peu à peu le monde organique a offert une série multiple d’êtres organisés selon l’ordre d’une complication croissante. Il n’est pas moins certain qu’un nombre énorme de ces types ont disparu : leur permanence est donc une fiction, et leur reproduction indéfinie dans le même type, ou, selon l’expression de M. Flourens, leur éternité, une erreur.

Examinons ces deux points : M. Broca, dans ses célèbres Recherches sur l’hybridité, a pris les chiens domestiques pour base de ses arguments : « Malgré la diversité excessive de leur taille, de leur pelage, de leurs formes, de leurs instincts, dit-il, tous peuvent se croiser et se mélanger indéfiniment. On admet donc qu’ils ne forment qu’une seule espèce et qu’ils proviennent tous d’une souche commune. » Voilà donc un groupe qui est espèce par l’un des caractères, la fécondité, et qui ne l’est plus par un autre caractère, la ressemblance entre les individus, car nul ne contestera qu’il y a plus de différence entre un terrier et un lévrier qu’entre un cheval et un hémione qui sont d’espèces différentes. Que si, pour échapper à cette objection, on suppose à l’origine plusieurs types, c’est-à-dire plusieurs espèces de chiens — l’espèce qui tout à l’heure se prouvait par la fécondité continue, perd cette dernière caractéristique, et dès lors la notion espèce peut s’appliquer dans le même type au mélange de deux ou de plusieurs espèces.

On a cru échapper à cette objection en supposant que tous les chiens étaient issus d’un couple primitif et que les variations qu’ils offraient aujourd’hui étaient acquises par les croisements et par la domesticité. Cette hypothèse, professée tout d’abord par Guldenstaëlt, adoptée par Cuvier, Is. Geoffroy Saint-Hilaire, M. de Quatrefages, et corroborée par plusieurs expériences de M. Flourens, d’apparence concluante, rattache le chien au chacal ; elle expliquerait en effet la fécondité continue de l’espèce chien[8]. Mais ici se présente une nouvelle objection : comment une même espèce a-t-elle pu engendrer des types tellement distincts, et, en cas d’explication satisfaisante, que devient l’immutabilité morphologique de l’espèce ?

Évidemment il ne peut être ici question de croisement : un croisement suppose des éléments hétérogènes ou, si l’on veut, des espèces distinctes. Il faudra donc admettre que sous les influences des milieux, les chiens ont pu acquérir les traits si profondément spécifiques qu’ils offrent aujourd’hui et qui portent sur les organes les plus stables de l’économie, sur ses appareils les plus caractéristiques, — le crâne, le squelette, le nombre des doigts et celui des vertèbres, celui des mamelles, etc., aussi bien que par le pelage, les oreilles, le nez, etc. ?

Dans ce cas, l’un des traits, la ressemblance, doit être sacrifié à l’autre.

Il ne reste donc que l’hypothèse de la multiplicité originelle des espèces de chiens, et à coup sûr, quand on a sous les yeux des types aussi distincts que le limier, le boule-dogue, le lévrier et le terrier, on est bien forcé, de prime abord, à admettre que leurs dissemblances sont assez considérables pour qu’à ce point de vue, ils ne puissent être de la même espèce ; mais comme leurs croisements sont fertiles, on suppose par pétition de principe qu’ils sont de la même espèce.

Quoique ce raisonnement ne puisse s’appliquer avec la même justesse qu’aux espèces domestiques et fort inégalement, il conserve toute sa valeur à l’égard des moutons et des chèvres, des chevaux et des poules, des canards et des lapins.

M. Darwin, dans son célèbre ouvrage sur l’origine des espèces, s’est surtout attaché à décrire les différences qu’offrent entre elles les races de pigeons, et l’on connaît son opinion fondamentale, partagée par tous les naturalistes, sur l’origine commune de toutes leurs variétés, fécondes entre elles, et cependant assez distinctes par leur forme pour qu’on les puisse prendre pour autant d’espèces ; en généralisant la question on en est d’ailleurs arrivé à reconnaître que la grande majorité des espèces domestiques est d’origine inconnue, en sorte qu’il faut bien admettre que ce sont là des produits artificiels dont le type primitif a complètement disparu, et qui, pour la plupart, ne sauraient subsister à l’état sauvage.

On conçoit que ce ne saurait être notre projet de traiter ici dans tous ses développements la question de l’espèce qui a donné lieu à tant de travaux récents de premier ordre, parmi lesquels ceux de M. Broca, de M. Godron[9] et de M. Naudin, écrits dans des opinions différentes, méritent une étude toute spéciale. Mais si l’on tient compte de tous les faits, on reconnaîtra que, même pour « un ordre de choses donné, » des exceptions très-nombreuses peuvent être produites à la règle qui assure la reproduction par des individus dont les formes sont analogues, bien plus sûrement que par ceux dont les formes sont distinctes. Ce serait là en effet le dernier mot de la question de l’espèce, abstraction faite des lois imposées à la nature par les classifications. D’ailleurs la question de l’hybridité est en quelque sorte toute récente, et nul ne peut dire à quels résultats l’on pourrait arriver si l’on poursuivait pendant un grand nombre d’années des expériences méthodiques sur la fécondité des métis et des hybrides. J’ajouterai que nul ne peut dire comment, chez les mollusques, chez les insectes, chez les reptiles, se créent les variétés, et que nul n’a jamais tenté, d’une manière suivie, d’obtenir des hybrides chez les invertébrés en général, et de s’assurer de leur degré de fécondité. Concluons donc avec M. Broca que « l’opinion classique de la permanence des espèces ne reste plus dans la science que comme une hypothèse[10]). »

Mais à mesure que se déroule la question de l’espèce, des points de vue nouveaux surgissent ; l’un des plus intéressants et peut-être des plus décisifs, est peut-être le problème des métamorphoses des animaux non-seulement pendant la période embryonnaire, mais encore pendant l’état adulte ; c’est sur cette donnée qu’est fondée la théorie de M. Baumgartner, à laquelle s’est rattaché M. Kölliker, sur le perfectionnement de la vie organique par la transformation régulière et progressive des germes. On consultera sur ce point les travaux de F. Mueller sur le développement larvaire des crevettes, qui parcourent différents états, dont les analogues à l’état adulte constituent autant de genres[11]. La transmission des particularités physiologiques, l’atavisme, les organes rudimentaires ou atrophiés, constituent autant d’éléments de modifications qui font sortir un individu de son espèce, et même de son genre. Mais nous reviendrons sur ces points quand nous parlerons des procédés de transformations organiques.

Appliquée à l’homme, la notion de l’espèce, dans ses deux caractères, a donné lieu aux débats les plus singuliers ; il s’est trouvé, en définitive, que les partisans de la descendance par un seul couple primitif doivent accepter, comme un résultat de l’action des milieux, la diversité caractéristique des différentes races d’hommes ; or, comme cette diversité est assez profonde pour grouper les hommes en espèces, il s’ensuit que l’on est du même coup monogéniste et partisan de la création des espèces par variations. On dit, il est vrai, que les groupes humains constituent des variétés ou des races et non des espèces, mais comme les idées races, variétés, espèces, ne sont que des nuances, il ne reste, en réalité, qu’un seul juge de ce qui est espèce ou race, c’est la filiation continue. Mais rien n’est plus douteux que la fécondité indéfinie des différentes races humaines. Les recherches de MM. Broca et Perier ont établi à cet égard des catégories très-nombreuses, qui donnent du croisement des races humaines une notion fort analogue à celle des croisements des différentes espèces d’un même genre[12].

Toutes ces considérations le cèdent peut-être en importance à celle de l’extinction de certaines espèces ; ici un coup décisif est porté à l’idée de leur perpétuité ; d’innombrables formes organiques existaient dans un passé dont la date échappe à tout calcul, et ont aujourd’hui disparu ; quoi de plus naturel que de supposer que les formes spécifiques modernes, dont l’apparition est relativement récente, sont les descendantes, de même qu’elles sont les héritières des forces organiques que représentaient les groupes sans équivalents individuels dans la vie actuelle ? D’où proviendraient, en effet, les espèces nouvelles, si ce n’est des anciennes, grâce à un concours de circonstances sur lesquelles nous n’avons jusqu’à ce jour que des données incomplètes, quoiqu’elles soient suffisantes pour nous faire entrevoir les procédés naturels de l’évolution organique ? Que diraient les physiciens et les chimistes si l’on avançait que les transformations de la planète sont non des métamorphoses, mais des créations successives d’éléments nouveaux ? et pourquoi les manifestations d’ordre vital échapperaient-elles aux lois d’indestructibilité constatées dans l’ordre inorganique ?

Aussi longtemps que la biologie, subordonnée aux sciences géologiques, n’avait devant elle pour expliquer l’existence, qu’un petit nombre d’années, tel que celui que nous fournissent les livres hébraïques, l’esprit enfermé dans ce cercle étroit faisait appel aux forces surnaturelles à qui rien ne coûte ; — aujourd’hui nous entrevoyons l’œuvre dans son lent accomplissement à travers des myriades de siècles ; mais deux conditions doivent, outre la durée, se vérifier dans les faits ; c’est, d’une part, l’apparition dans les temps successifs de formes de plus en plus parfaites ; d’autre part, l’existence réelle d’une série animale qui nous montre encore dans l’espace les étapes graduelles du développement de la vie.

Or, ces deux conditions sont réalisées : il existe une série organique dans le temps et dans l’espace ; nous chercherons dans les pages qui suivent à en rappeler les traits principaux.

  1. De Quatrefages, Unité de l’espèce humaine, p. 42 ; d’Archiac, Paléontologie stratigraphique, 1, 2, p. 46 ; Fredault, Traité d’anthropologie, physiologique et philosophique, Paris, 1863, p. 16. Voyez aussi F. A. Pouchet, Histoire des sciences naturelles au moyen âge. Paris, 1853, p. 279.
  2. Règne animal, I. Dans sa jeunesse, Cuvier était beaucoup moins spécifiste qu’il ne l’est devenu depuis. On lit dans une lettre adressée à son ami Pfaff et datée du 23 août 1790 : « Pourquoi donc trouves-tu Hunter si absurde de regarder le loup, le chien et le chacal comme de simples variétés ? Peut-être n’as-tu pas encore une idée bien nette de l’espèce (ce qui manque à la plupart des naturalistes). Voici ce que je pense à cet égard : les classes, les ordres, les genres sont de simples abstractions de l’homme, et rien de pareil n’existe dans la nature. » Plus loin, il soutient qu’il n’y a qu’un seul caractère certain et même infaillible pour reconnaître une espèce, c’est l’accouplement. (Lettres de G. Cuvier à C. M. Pfaff, trad. Louis Marchand, 1858, p. 178.)
  3. Bulletins de la Société d’anthropologie, 1860, p. 413.

    M. A. Sanson, dans son savant ouvrage sur l’Économie du bétail, a développé sur la race et l’espèce des propositions qu’il a présentées à la Société d’anthropologie, et qui ont été combattues par MM. Gaussin, de Mortillet et Lagneau. M. A. Sanson n’admet, des deux caractères de l’espèce, que celui de la reproduction indéfinie dans le temps (Bulletins cités, 1865, p. 96 et seq.). Pour lui, l’espèce est une abstraction dont les éléments réels sont les races, lesquels sont des variétés constantes, et leur constance se tire de deux caractères : les os du crâne et de face. Il n’y a donc en réalité que des races dans la nature, et toutes celles qui sont fécondes entre elles forment des espèces ; en sorte que, selon notre excellent collègue, il n’y a qu’un seul critérium à la race et à l’espèce, à savoir, la fécondité continue. À cela M. Gaussin a justement répondu « qu’il y a impossibilité de déterminer jusqu’où s’étend la fécondité des produits, non-seulement pour tous les fossiles, mais encore pour presque toutes les espèces actuelles : insectes, poissons, reptiles, oiseaux ou mammifères sauvages. » Il faut donc le répéter, une définition qui s’appuie sur un caractère non vérifiable doit être rejetée. Combien de générations, demandera-t-on en effet, pour déclarer que les hybrides sont féconds ? et à quel moment pourra-t-on reconnaître qu’ils ne le sont pas ? M. A. Sanson repousse comme caractéristique de l’espèce la notion de ressemblance, en sorte que deux individus qui seraient semblables et stériles entre eux sont d’espèce différente, tandis que deux individus dissemblables, mais féconds, seraient de même espèce ; on peut se faire une idée de la confusion qu’une telle donnée pourrait produire dans les classifications si l’expérimentation physiologique qui, pour les questions de reproduction, date d’hier, parvenait à trouver les conditions de l’hybridité, et tout fait espérer qu’elle y parviendra. M. A. Sanson a donc fait reposer ses conceptions sur des hypothèses qui, beaucoup moins que celle de la transformation des espèces, se prêtent à la vérification. D’ailleurs pour ce qui est des modifications organiques, M. de Mortillet a fait remarquer que nous sommes à la durée des époques géologiques ce que l’éphémère est à notre existence, et que, si l’éphémère raisonnait, il se disait assurément : « De mémoire d’éphémère, en remontant aux plus anciennes traditions, en a toujours vu les mêmes hommes imberbes, les mêmes hommes barbus et vigoureux, les mêmes hommes décrépits et à cheveux blancs ; donc les caractères sont constants et invariables chez les mêmes individus. » M. Sanson, il est vrai, se retranche derrière les faits ; il prétend que l’on n’a jamais vu depuis les temps historiques donner naissance à un autre type, « même partiellement et si peu que ce fut. » À cela on peut répondre par des faits, et nous en donnerons plus loin, et par un argument dont M. Sanson appréciera la portée : si les types organiques actuels ne dérivent pas des types anciens, d’où dérivent-ils ? Ils ont donc été créés de toute pièce à l’état adulte ? J’entends M. Sanson se récrier et dire qu’il ne s’occupe pas des questions d’origine. Soit. D’autres s’en occuperont.

  4. Unité de l’espèce humaine, 1861, p. 54.
  5. Littré et Robin, Dictionnaire de médecine, 12e édition. Paris, 1865.
  6. De la pluralité des races humaines, p. 169.
  7. Cabanis, Rapp. du phys. et du moral, dixième Mémoire, § 2. 8e édition par L. Peisse. Paris, 1844, p. 477
  8. Voyez sur ce point de Quatrefages, Unité de l’espèce humaine, p. 105, et Broca, Sur l’hybridité, p. 543.
  9. Godron, de l’Espèce et des races dans les êtres organisés. Paris, 1859.
  10. Broca, loco cit., p.440.
  11. M. de Quatrefages (Physiologie comparée : Métamorphoses de l’homme et des animaux. Paris, 1863) a exposé, dans le langage le plus clair et le plus élégant, tout ce qui concerne les idées modernes sur les transformations larvaires et embryonnaires.
  12. Outre le travail déjà cité de M. Broca sur l’hybridité, on consultera avec fruit, sur ce point, les trois Mémoires de M. Périer, publiés dans Mémoires de la Société d’anthropologie, t. i et ii. L’auteur de ces remarquables écrits a mis au service de sa thèse les ressources d’une rare érudition. Il a successivement examiné les résultats de tous les croisements connus dans les cinq parties du monde.