De la sagesse/Livre II/Chapitre III

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LIVRE 2 CHAPITRE 3


vraye et essentielle preud’homie ; premiere et fondamentale partie de sagesse.

ayant appresté et disposé nostre escholier à la sagesse par les advis precedens, c’est-à-dire l’ayant purifié et affranchy de tous maux, et mis en bel estat d’une liberté pleine et universelle, pour avoir veuë, cognoissance et maistrise sur toutes choses (qui est le privilege du sage et spirituel, spiritualis omnia dijudicat ), il est maintenant temps de luy donner les leçons et les reigles generalles de sagesse. Les deux premieres seront comme prealables et presupposées comme fondemens, dont la premiere et principale sera la probité et preud’homie. Je n’auray poinct peust-estre grand affaire à establir ceste proposition, que la preud’homie soit la premiere, principale et fondamentale partie de sagesse ; car tous (soit en verité et à bon escient, ou par belle mine, de honte et craincte de dire le contraire) en font grand feste, l’honorent et recommandent tousiours en premier lieu, se disent estre ses serviteurs et affectionnez poursuyvans ; mais j’auray de la peine à monstrer et persuader quelle est la vraye et essentielle que nous requerons icy : car celle qui est en vogue et en credit, dont tout le monde se contente, qui est la seule cogneuë, recherchée et possedée (j’en excepte tousiours quelque peu de sages), est bastarde, artificielle, faulse et contrefaicte. Premierement nous sçavons que souvent nous sommes meinés et poussés à la vertu, et à bien faire par des ressorts meschans et reprouvés, par defaut et impuissance naturelle, par passion et le vice mesme. La chasteté, sobrieté, temperance, peuvent arriver en nous par deffaillance corporelle ; le mespris de la mort, patience aux infortunes, et fermeté aux dangers, vient souvent de faute d’apprehension et de jugement ; la vaillance, la liberalité, la justice mesme, de l’ambition ; la discretion, la prudence, de craincte, d’avarice. Et combien de belles actions a produict la presomption et temerité ! Ainsi les actions de vertu ne sont souvent que masques, et en portent le visage ; mais elles n’en ont pas l’essence : elles peuvent bien estre dictes vertueuses pour la consideration d’autruy et du visage qu’elles portent en public ; mais en verité et chez l’ouvrier, non ; car il se trouvera que le profict, la gloire, la coustume, et autres telles causes estrangeres, nous ont induict à les faire. Quelquesfois elles sont produictes par stupidité et bestise, dont il est dict que la sagesse et la bestise se rencontrent en mesme poinct de goust, et resolution à la souffrance des accidens humains. Il est donc très dangereux de juger de la probité ou improbité d’un homme par les actions : il faut sonder au dedans quels ressorts causent ce mouvement et donnent le bransle : les meschans font souvent de bonnes et belles choses, les bons et les meschans se gardent pareillement de mal faire : (…). Parquoy, pour descouvrir et sçavoir quelle est la vraye preud’homie, il ne se faut arrester aux actions, ce n’est que le marc et le plus grossier, et souvent une happelourde et un masque : il faut penetrer au dedans et sçavoir le motif qui faict jouer les cordes, qui est l’ame et la vie qui donne le mouvement à tout. C’est par là qu’il faut juger ; c’est à quoy un chascun doibt pourvoir qu’il soit bon et entier, c’est ce que nous cherchons. La preud’homie, communement estimée la vraye, tant preschée et recommandée du monde, de laquelle font profession expresse ceux qui ont le tiltre et la reputation publicque d’estre gens de bien et les plus entiers, est scholastique et pedantesque, serve des loix, contraincte soubs l’esperance et la craincte, acquise, apprinse, et produicte de la consideration et submission des religions, loix, coustumes, commandemens des superieurs, exemples d’autruy, subjecte aux formes prescriptes, feminine, poureuse, et troublée de scrupules et de doubtes : (…) ; laquelle non seulement par le monde est diverse et variable, selon la diversité des religions, des loix, des exemples, des formes (car changeant les ressorts, il faut bien que les mouvemens aussi changent), mais encore en soy inegale, ondoyante et deambulatoire, selon les accez, recez et succez des affaires, des occasions qui se presentent, des personnes avec qui l’on a affaire, comme le bateau poussé par le vent et les avirons, qui bransle et marche inegalement par secousses, boutées et bouffées ; bref ce sont gens de bien par accident, par occasion, par ressorts externes et estranges, et non en verité et en essence. Ils ne le sentent et ne s’en advisent pas ; mais il est aisé de les descouvrir et les en convaincre en leur secouant un peu la bride et les sondant de près, mais sur-tout par l’inegalité et diversité qui se trouve en eux ; car en mesme faict ils feront divers jugemens et se porteront tout de diverse façon, tantost le petit pas, tantost le grand galop. Ceste diversité inegale vient de ce que les occasions et ressorts externes qui les agitent s’enflent, se multiplient et grossissent, ou s’attiedissent et rabaissent plus ou moins comme accidens : (…). Or la vraye preud’homie, que je requiers en celuy qui veust estre sage, est libre et franche, masle et genereuse, riante et joyeuse, egale, uniforme et constante, qui marche d’un pas ferme, fier et hautain, allant tousiours son train, sans regarder de costé ny derriere, sans s’arrester et alterer son pas et ses alleures pour le vent, le temps, les occasions, qui se changent, mais non pas elle, j’entends en jugement et en volonté, c’est-à-dire en l’ame, où reside et a son siege la preud’homie : car les actions externes, principalement les publicques, ont un autre ressort, comme sera dict en son lieu.

Or le ressort de ceste preud’homie, c’est la loy de nature, c’est-à-dire l’equité et raison universelle, qui luist et esclaire en un chascun de nous. Qui agist par ce ressort, agist selon Dieu ; car ceste lumiere naturelle est un esclair et

rayon de la divinité, une defluxion et dependance de la loy eternelle et divine. Il agist aussi selon soy, car il agist selon ce qu’il y a de plus noble et de plus riche en soy. Il est homme de bien essentiellement, et non par accident et occasion ; car ceste loy et lumiere est essentielle et naturelle en nous ; dont aussi est appellée nature et loy de nature. Il est aussi par consequent homme de bien tousiours et perpetuellement, uniformement, et egalement, en tous temps et tous lieux : car ceste loy d’equité et raison naturelle est perpetuelle en nous, edictum perpetuum ; inviolable, qui ne peust jamais estre esteincte ny effacée, (…) : universelle et constante par-tout, et tousiours mesme, egale, uniforme, que les temps ny les lieux ne peuvent alterer ny desguyser ; ne reçoit poinct d’accez ny recez de plus et de moins, (…). Que vas-tu chercher ailleurs ? Loy ou reigle au monde ? Que te peust-on dire ou alleguer que tu n’ayes chez toy et au dedans, si tu te voulois taster et escouter ? Il te faut dire, comme au payeur de mauvaise foy, qui demande de quoy, et veust que l’on luy monstre la cedule qu’il a chez soy, (…), tu demandes ce que tu as dedans ton sein. Toutes les tables de droict, et les deux de Moyse, et les douze des grecs, et toutes les bonnes loix du monde, ne sont que des copies et des extraicts produicts en jugement, contre toy qui tiens caché l’original, et feincts ne sçavoir que c’est, estouffant tant que tu peux ceste lumiere qui t’esclaire au dedans, (…), mais qui n’ont jamais esté au dehors et humainement publiées, que pource que celle qui estoit au dedans, toute celeste et divine, a esté par trop mesprisée et oubliée. Ce sont tous ruisseaux, mais qui n’ont ny tant d’eaue ny si vifve que leur source et fontaine invisible qui est dedans toy, si tu ne la laissois deperir et perdre : non tant d’eaue, dis-je, (…). ô chetifve preud’homie des formalistes, qui se tient aux mots de la loy, et en pense estre quitte ! Combien de debvoirs requis au-delà ! (…). Ny si forte et si vifve, tesmoin que, pour les bien entendre et sçavoir leur intention, les faut ramener à la source ; et, rentrant au dedans, les mettre à la touche, et coucher au niveau de la nature : anima legis ratio . Voyci donc une preud’homie essentielle, radicale et fondamentale, née en nous de ses propres racines, par la semence de la raison universelle, qui est en l’ame comme le ressort et balancier en l’horloge, comme la chaleur naturelle au corps ; se maintient de soy-mesme forte et invincible ; par laquelle l’on agist selon Dieu, selon soy, selon nature, selon l’ordre et la police universelle du monde, quietement, doucement, et ainsi sombrement et obscurement, sans bruict, comme le bateau qui n’est poussé que du fil et du cours naturel et ordinaire de l’eaue : toute autre est entée par art et par discipline accidentale, comme le chaud et froid des fievres, acquise et conduicte par des occasions et considerations estrangeres, agissant avec bruict, esclat et ambitieusement. Voylà pourquoy la doctrine de tous les sages porte que bien vivre c’est vivre selon nature ; que le souverain bien en ce monde c’est consentir à nature ; qu’en suyvant nature comme guide et maistresse, l’on ne faudra jamais, entendant par nature l’equité et la raison universelle qui luist en nous, qui contient et couve en soy les semences de toute vertu, probité, justice, et est la matrice de laquelle sortent et naissent toutes les bonnes et belles loix, les justes et equitables jugemens, que prononcera mesme un idiot. Nature a disposé toutes choses au meilleur estat qu’elles puissent estre, et leur a donné le premier mouvement au bien et à la fin qu’elles doibvent chercher, de sorte que qui la suyvra ne faudra poinct d’obtenir et posseder son bien et sa fin. Les hommes sont naturellement bons, et ne suyvent le mal que pour le profict ou le plaisir : dont les legislateurs, pour les induire à suyvre leur inclination naturelle et bonne, et non pour forcer leurs volontez, ont proposé deux choses contraires, la peine et la recompense. Certes nature en chascun de nous est suffisante et douce maistresse à toutes choses, si nous la voulons bien escouter, l’employer, l’esveiller ; et n’est besoin aller quester ailleurs, ny mendier de l’art et des sciences, les moyens, les remedes et les reigles qui nous font besoin : un chascun de nous, s’il vouloit, vivroit à son aise du sien. Pour vivre content et heureux, il ne faut poinct estre sçavant, courtisan, ny tant habile ; toute ceste suffisance, qui est au-delà la commune et naturelle, est vaine et superflue, voire apporte plus de mal que de bien. Nous voyons les gens ignorans, idiots et simples, meiner leur vie plus doucement et gayement, resister aux assauts de la mort, de l’indigence, de la douleur, plus constamment et tranquillement que les plus sçavans et habiles. Et si l’on y prend bien garde, l’on trouvera parmy les paysans et autres poures gens des exemples de patience, constance, equanimité, plus purs que tous ceux que l’eschole enseigne ; ils suyvent tout simplement les raisons et la conduicte de nature, marchent tout doucement et mollement aux affaires, sans s’eschauffer ou s’elever, et ainsi plus sainement : les autres montent sur leurs grands chevaux, se gendarment, se bandent et tiennent tousiours en cervelle et en agitation. Un grand maistre et admirable docteur en la nature a esté Socrates, comme en l’art et science Aristote. Socrates, par les plus simples et naturels propos, par similitudes et inductions vulgaires, parlant comme un paysan, une femme, fournit des preceptes et reigles de bien vivre, et des remedes contre tous maux, tels, si forts et vigoureux, que tout l’art et science du monde ne sçauroit inventer ny y arriver. Mais non seulement nous ne la croyons, escoutons et suyvons, comme porte le conseil des sages ; mais encore (sans parler de ceux qui, par la violence des vices, desbauches, volontez trop desreiglées et perverses, l’estouffent, esteignent tant qu’est en eux sa lumiere, mortifient ses semences) nous eschivons tous à elle, nous la laissons dormir et chomer, aymans mieux mendier ailleurs nostre apprentissage, recourir à l’estude et à l’art, que de nous contenter de ce qui croist chez nous. Nous avons un esprit brouillon, qui s’ingere de maistriser et gouverner par-tout, et qui se meine à nostre poste, desguise, change et brouille tout, veust adjouster, inventer, changer, et ne se peust arrester à la simplicité et naïfveté, ne trouve rien bon s’il n’y a de la finesse et de la subtilité : (…). Et puis nous avons ce vice, que nous n’estimons poinct ce qui croist chez nous, nous n’estimons que ce qui s’achepte, ce qui couste et s’apporte de dehors ; nous preferons l’art à la nature, nous fermons en plein midi les fenestres, et allumons les chandelles. Ceste faute et folie vient d’une autre, qui est que nous n’estimons poinct les choses selon leur vraye et essentielle valeur, mais selon la monstre, la parade et le bruict. Mais encore nous la foulons aux pieds, la desdaignons, et en avons honte, pour faire valoir la ceremonie, et la loy de civilité, que nous nous sommes forgez : ainsi l’art emporte la nature ; l’ombre nous est plus que le corps ; la mine, la contenance, plus que la substance des choses. Pour n’offenser la ceremonie, nous couvrons et cachons les choses naturelles ; nous n’osons nommer, et rougissons au son des choses que nous ne craignons aucunement de faire, et licites et illicites ; nous n’osons dire ce qui est permis de faire, nous n’osons appeller à droict nos propres membres, et nous ne craignons les employer à toutes sortes de desbauches ; nous prononçons, disons et faisons, sans craincte et sans honte, les meschantes choses contre nature et raison, parjurer, trahir, affronter, tuer, tromper, et rougissons au dire et au faire des bonnes, naturelles, necessaires, justes et legitimes. Il n’y a mari qui n’eust plus de honte d’embrasser sa femme devant le monde, que de tuer, mentir, affronter ; ny femme qui ne dise plustost toutes les meschancetez du monde, que de nommer ce en quoy elle prend plus de plaisir, et peust legitimement faire. Jusques aux traistres et assassins, ils espousent les loix de la ceremonie, et attachent là leur debvoir : chose estrange, que l’injustice se plaigne de l’incivilité ; et la malice, de l’indiscretion ! L’art de la ceremonie ne prevaut-elle pas contre la nature ? La ceremonie nous deffend d’exprimer les choses naturelles et licites, et nous l’en croyons ; la nature et la raison nous deffend les illicites, et personne ne l’en croit ; l’on envoye sa conscience au bordel, et l’on tient sa contenance en reigle : tout cela est monstrueux, et ne se trouve rien de semblable aux bestes. De ceste generalle et universelle alteration et corruption, il est advenu qu’il ne se cognoist plus rien de nature en nous : s’il faut dire quelles sont ses loix et combien il y en a, nous voylà bien empeschez : l’enseigne et la marque d’une loy naturelle est l’université d’approbation ; car ce que nature nous auroit veritablement ordonné, nous l’ensuyvrions sans doubte d’un commun consentement, et non seulement toute nation, mais tout homme particulier. Or n’y a-il aucune chose au monde qui ne soit contredicte et desadvouée, non par une nation, mais par plusieurs ; et n’y a-il chose si estrange et si desnaturée à l’opinion de plusieurs, qui ne soit approuvée et authorisée en plusieurs lieux par usage commun ; le nonchaloir d’avoir des enfans, le meurtre des parens, des enfans, de soy-mesme, mariage avec ses plus proches, larrecin, traffic de voleries, marchandise publicque de sa liberté et de son corps, tant des masles que des femelles, sont receus par usage public en des nations. Certes il ne reste plus aucune image ny trace de nature en nous, il la faut aller chercher aux bestes, où cest esprit brouillon et inquiet, ce vif-argent, ny l’art, ny la belle ceremonie, ne l’ont peu alterer ; elles l’ont pure et entiere, sinon qu’elle soit corrompue par nostre hantise et contagion, comme elle est aucunement. Tout le monde suyt nature, la reigle premiere et universelle que son autheur y a mis et establi, sinon l’homme seul, qui trouble la police et l’estat du monde, avec son gentil esprit et son liberal arbitre : c’est le seul desreiglé et ennemy de nature. Voyci donc la vraye preud’homie (fondement et pivot de sagesse), suyvre nature, c’est-à-dire la raison. Le bien, le but et la fin de l’homme, auquel gist son repos, sa liberté, son contentement, et en un mot sa perfection en ce monde, est vivre et agir selon nature, quand ce qui est en luy le plus excellent commande, c’est-à-dire la raison. La vraye preud’homie est une droicte et ferme disposition de la volonté à suyvre le conseil de la raison. Or, cecy est en la puissance de l’homme, qui est maistre de sa volonté ; il la peust disposer et contourner à son plaisir, et en cela est le propre de l’homme ; ainsi la peust-il affermir à suyvre tousiours la raison. Mais pour l’effectuer et venir à la practique, il est bien plus aisé aux uns qu’aux autres. Il y en a qui ont leur naturel particulier, c’est-à-dire le temperament et la trempe si bonne et si douce (ce qui vient principalement de la premiere conformation au ventre de la mere, et puis du laict de la nourrice et de toute ceste premiere et tendre education), qu’ils se trouvent, sans effort et sans art ou discipline, tout portez et disposez à la bonté et preud’homie, c’est-à-dire à suyvre et se conformer à la nature universelle, dont ils sont dicts bien nez : gaudeant bene nati . Ceste telle preud’homie naturelle et aisée, et comme née avec nous, s’appelle proprement bonté, qualité d’ame bien née et bien reiglée : c’est une douceur, facilité et debonnaireté de nature, non pas (affin que personne ne se trompe) une mollesse, une feminine, sotte, bonasse et vicieuse facilité, qui faict que l’on veust plaire à tous et ne desplaire ny offenser personne, encore qu’il y ait subject juste et legitime, et que ce soit pour le service de la raison et de la justice. D’où il advient qu’ils ne veulent s’employer aux actions legitimes, quand c’est contre ceux qui s’en offensent, ny aussi refuser du tout les illegitimes, quand c’est envers ceux qui y consentent. D’eux on dict, et est ceste loüange injurieuse, il est bon, puis qu’il est bon mesme aux meschans ; et ceste accusation vraye, comment seroitil bon, puis qu’il n’est pas mauvais aux meschans ? Il faudroit plustost appeller ceste telle bonté, innocence, selon que l’on appelle les petits enfans, brebis, et autres telles bestes innocentes. Mais une active, forte, masle et efficace bonté, qui est une prompte, aisée et constante affection à ce qui est bon, droict, juste, selon raison et nature. Il y en a d’autres si mal nez, qu’il semble que (comme des monstres) leur naturel particulier soit faict comme en despit de la nature universelle, tant ils luy sont revesches. En ce cas, le remede pour corriger, reformer, adoucir, apprivoiser et redresser ceste mauvaise, aspre, sauvage et tortue nature, la ployer et appliquer au niveau de sa generalle et grande maistresse la nature universelle, est de recourir à l’estude de la philosophie (comme fit Socrates) et à la vertu, qui est un combat et un effort penible contre le vice, un estude laborieux qui requiert du temps, de la peine et de la discipline. (…). Ce n’est pour enter ou introduire une nouvelle, estrangere, ou artificielle preud’homie, et ainsi accidentale, et telle que cy-dessus j’ay dict n’estre la vraye ; mais c’est en ostant les empeschemens pour resveiller et reallumer ceste lumiere presque esteincte et languissante, et faire revivre ses semences presque estouffées par le vice particulier et mauvais temperament de l’individu ; comme en ostant la taye de devant l’œil, la veuë se recouvre, et la poussiere de dessus le miroir, l’on y void clair. Par tout cecy se void qu’il y a deux sortes de vraye preud’homie ; l’une naturelle, douce, aisée, equable, dicte bonté ; l’autre acquise, difficile, penible et laborieuse, dicte vertu : mais, à bien dire, il y en a encore une troisiesme qui est comme composée des deux, et ainsi seront trois degrez de perfection. Le plus bas est une facile nature et debonnaire, desgoustée par soy-mesme de la desbauche et du vice ; nous l’avons nommé bonté, innocence : le second, plus haut, qu’avons appellé vertu, est à empescher de vive force le progrez des vices, et s’estant laissé surprendre aux esmotions premieres des passions, s’armer et se bander pour arrester leur course et les vaincre : le troisiesme et souverain est d’une haute resolution et d’une habitude parfaicte, estre si bien formé, que les tentations mesmes n’y puissent naistre, et que les semences des vices en soyent du tout desracinées, tellement que la vertu leur soit passée en complexion et en nature. Cestuy dernier se peust appeller perfection ; luy et le premier de bonté se ressemblent, et sont differens du second en ce qu’ils sont sans bruict, sans peine, sans effort ; c’est la vraye teincture de l’ame, son train naturel et ordinaire, qui ne couste rien ; le second est tousiours en cervelle et en contraste. Ce dernier et parfaict, ou est octroyé par don et grace speciale du ciel, comme en Saint Jean-Baptiste et quelques autres ; ou acquis par un long estude et serieux exercice des reigles de la philosophie, joincte à une belle, forte et riche nature ; car il y faut tous les deux, le naturel et l’acquis. C’est à quoy estudioient ces deux sectes, la stoïciene et encore plus l’epicuriene (ce qui sembleroit estrange si Seneque et d’autres encore anciens ne l’attestoient), qui avoit pour ses jouets et esbats la honte, l’indigence, les maladies, les douleurs, les gehennes, la mort : non seulement ils mesprisoient, soustenoient patiemment et vaincquoient toutes aspretez et difficultez ; mais ils les recherchoient, s’en esiouissoient et chatouilloient, pour tenir leur vertu en haleine et en action, laquelle ils rendoient non seulement ferme, constante, grave et severe, comme Caton et les stoïciens, mais encore gaye, riante, enjouée, et, s’il est permis de dire, folastre. Sur la comparaison de ces trois il semble à aucuns (qui n’apperçoivent la hauteur et valeur du troisiesme) que le second de la vertu, à cause de ses difficultez, dangers, efforts, emporte l’honneur ; et, comme disoit Metellus, c’est chose par trop lasche et vilaine de mal faire : faire du bien où n’y a peine ny danger, c’est chose commune et trop aisée ; mais faire bien où y a du danger et peine, c’est le debvoir d’un homme de bien et de vertu : c’est le mot du divin philosophe, (…). Mais pour en dire au vray ce qui en est, outre que la difficulté, comme est dict par nous ailleurs, n’est pas vraye, ny juste et legitime cause d’estimer une chose, il est certain qu’en chose pareille le naturel vaut mieux que l’acquis ; qu’il est bien plus noble, plus excellent et divin d’agir par nature que par art ; aisement, equablement et uniformement, que peniblement, inegalement avec doubte et danger ; Dieu est bon en la premiere façon, c’est la naturelle et essentielle bonté ; nous ne l’oserions appeller vertueux, ny les anges et esprits bienheureux, ils sont dicts bons : mais pource que la vertu faict plus de bruict et d’esclat, et agist avec plus de vehemence que la bonté, elle est plus admirée, estimée du populaire, qui est un sot juge ; mais c’est à tort : car ces grandes enleveures et extravagantes productions, qui semblent estre tout zele et tout feu, ne sont pas du jeu, et n’appartiennent aucunement à la vraye preud’homie ; ce sont plustost maladies et accez fievreux, bien eslongnez de la sagesse que nous requerons icy, douce, equable et uniforme.

Cecy soit dict en gros de la preud’homie ; car les parties d’icelle et ses debvoirs seront au troisiesme livre, specialement en la vertu de justice : mais il faut parler icy un peu de sa contraire, la meschanceté, et la luy opposer.

La meschanceté est contre nature, est laide, difforme et incommode, offense tout bon jugement, se faict hayr estant bien cogneuë, dont aucuns ont dict qu’elle estoit produicte de bestise et d’ignorance. Plus la meschanceté engendre du desplaisir, et du repentir en l’ame, qui, comme un ulcere en la chair, luy demange, l’egratigne et la fasche, la malice fabrique des tourmens contre soy : (…) : comme la mousche guespe, qui offense autruy, mais bien plus soy-mesme, car elle y perd son esguillon et sa force pour jamais. Le vice a du plaisir, autrement il ne seroit pas receu et ne trouveroit place au monde, (…) ; mais il engendre aussi du desplaisir contraire. La peine suyt le peché, dict Platon ; voire elle naist avec luy, dict Hesiode, qui est tout le contraire de la volonté et vertu, qui resiouyst et plaist. Il y a de la congratulation, de la complaisance et satisfaction à bien faire ; c’est la vraye et essentielle recompense de la bonne ame, qui ne luy peust faillir, et de quoy aussi elle se doibt contenter en ce monde. Personne ne debat que le vice ne soit à esviter et à hayr sur toutes choses ; mais c’est une question, s’il se pouvoit presenter tel profict, ou tel plaisir, pour lequel tel vice feust excusablement faisable. Il semble bien qu’ouy à plusieurs : du profict s’il est public, il n’y a poinct de doubte (avec les modifications toutesfois qui se diront en la vertu de prudence politique), mais aucuns en veulent autant dire du profict et du plaisir particulier. L’on en pourroit plus seurement parler et juger, estant proposé un faict et un exemple certain ; mais, pour en parler tout simplement, il se faut tenir ferme à la negative. Que le peché ne puisse fournir tel plaisir et contentement au dedans, comme faict la preud’homie, il n’y a aucun doubte ; mais qu’il gehenne et tourmente, comme il a esté dict, il n’est pas universellement ny en tout sens vray : par quoy il faut distinguer. Il y a trois sortes de meschancetez et de gens vicieux. Les uns sont incorporez au mal par discours et resolution ou par longue habitude, tellement que leur entendement mesme y consent et l’approuve ; c’est quand le peché, ayant rencontré une ame forte et vigoureuse, est tellement enraciné en elle, qu’il y est formé et comme naturalisé, elle en est imbuë et teincte du tout. D’autres, à l’opposite, font mal par bouttées, selon que le vent impetueux de la tentation trouble, agite et precipite l’ame au vice, et qu’ils sont surprins et emportez par la force de la passion. Les tiers, comme moyens entre ces deux, estiment bien leur vice tel qu’il est, l’accusent et le condamnent au rebours des premiers, et ne sont poinct emportez par la passion ou tentation comme les seconds. Mais, en sang froid, après y avoir pensé, entrent en marché, le contrebalancent avec un grand plaisir ou profict, et enfin à certain prix et mesure se prestent à luy, et leur semble qu’il y a quelque excuse de ce faire. De ceste sorte sont les usures et paillardises, et autres pechez reprins à diverses fois, consultez, deliberez, aussi les pechez de complexion. De ces trois, les premiers ne se repentent jamais sans une touche extraordinaire du ciel : car estans affermis et endurcis à la meschanceté, n’en sentent poinct l’aigreur et la poincte : puis que l’entendement l’approuve, et l’ame en est toute teincte, la volonté n’a garde de s’en desdire. Les tiers se repentent, ce semble, en certaine façon, sçavoir, considerant simplement l’action deshonneste en soy, mais puis compensée avec le profict ou plaisir, ils ne s’en repentent poinct, et, à vray dire et parler proprement, ils ne s’en repentent poinct, puis que leur raison et conscience veust et consent à la faute. Les seconds sont ceux vrayement qui se repentent et se r’advisent : et c’est proprement d’eux qu’est dicte la penitence, de laquelle je prendray occasion de dire icy un mot. Repentance est un desadveu et une desdite de la volonté, c’est une douleur et tristesse engendrée en nous par la raison, laquelle chasse toutes autres tristesses et douleurs qui viennent de causes externes. La repentance est interne, internement engendrée, par quoy plus forte que tout autre, comme le chaud et le froid des fievres est plus poignant que celuy qui vient de dehors. La repentance est la medecine des ames, la mort aux vices, la guarison des volontez et consciences, mais la faut bien cognoistre. Premierement elle n’est pas de tout peché, comme a esté dict, non de celuy qui est inveteré, habitué, authorisé par le jugement mesme, mais de l’accidental et advenu par surprinse ou par force, ny des choses qui ne sont pas en nostre puissance, desquelles y a bien regret et desplaisir, non repentir, ny ne doibt advenir en nous pour les issues mauvaises et contraires à nos conseils et desseins. Il est advenu autrement que l’on n’a pensé, conceu et advisé ; pour cela ne se faut repentir du conseil et de l’advis, si lors l’on s’y est porté comme l’on debvoit : car l’on ne peust pas deviner les issues ; si l’on les sçavoit, il n’y auroit lieu de consulter ; et ne faut jamais juger des conseils par les issues ; ny ne doibt naistre en nous par la vieillesse, impuissance et desgoust des choses, ce seroit laisser corrompre son jugement ; car les choses ne sont pas changées pource que nous sommes changez par l’aage, maladie, ou autre accident. L’assagissement ou amandement qui vient par le chagrin, le desgoust et foiblesse, n’est pas vray ny consciencieux, mais lasche et catarreux. Il ne faut poinct que la lascheté du corps serve de courretier pour nous ramener à Dieu et à nostre debvoir ou repentance ; mais la vraye repentance et vray ravisement est un don de Dieu qui nous touche le courage, et doibt naistre en nous, non par la foiblesse du corps, mais par la force de l’ame et de la raison. Or de la vraye repentance naist une vraye, franche et consciencieuse confession de ses fautes. Comme aux maladies du corps l’on use de deux sortes de remedes, l’un qui guarit ostant la cause et racine de la maladie, l’autre qui ne faict que pallier et endormir le mal, dont celuy-là est plus cuisant que cestuy-ci, mais aussi plus salutaire : ainsi aux maladies de l’ame le vray remede qui nettoye et guarit, c’est une serieuse et honteuse confession de ses fautes ; l’autre fauls, qui ne faict que desguiser et couvrir, est excuse ; remede inventé par l’autheur du mal mesme, dont dict le proverbe que la malice s’est elle-mesme faict et cousu une robe ; c’est l’excuse, la robe faicte de feuilles de figuier des premiers fautiers, qui se couvrirent et de parole et de faict, mais c’estoit d’un sac mouillé. Nous debvrions donc apprendre à nous accuser, dire et confesser hardiment toutes nos actions et pensées ; car, outre que ce seroit une belle et genereuse franchise, ce seroit un moyen de ne rien faire ny penser que ne fust honneste et publiable. Car qui s’obligeroit à tout dire s’obligeroit aussi à ne rien faire de ce qu’on est contrainct de cacher. Mais au rebours chascun est secret et discret en la confession, et l’on ne l’est en l’action : la hardiesse de faillir est aucunement compensée et bridée par la hardiesse de confesser ; s’il est laid de faire quelque chose, il est encore autant ou plus laid de ne l’oser advouer. Plusieurs grands et saincts, comme Saint Augustin, Origene, Hippocrates, ont publié les erreurs de leurs opinions : il faut aussi le faire de ses mœurs. Pour les vouloir cacher, l’ on tombe souvent en plus grand mal, comme celuy qui nia solemnellement avoir paillardé, pensant sauver le plus par le moins ; car au rebours il encherit son marché, si ce ne fust en pis (car peust-estre mentir publicquement est pire que simplement paillarder), au moins ce fust en multiplication ; ce ne fust pas election de vice, mais addition.


LIVRE 2 CHAPITRE 4


avoir un but et train de vie certain ; second fondement de sagesse.

après ce premier fondement de vraye et interne preud’homie vient comme un second fondement prealable et necessaire pour bien reigler sa vie, qui est se dresser et former à un certain et asseuré train