De la ville au moulin/11

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Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle (p. 152-166).
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XI


Notre dimanche bleu a été notre dernier jour de fête. Chaque samedi maintenant ramène Valère ivre et les dimanches se passent pour lui à dormir jusqu’au soir, et pour moi à m’ennuyer au logis.

J’ai toujours eu une grande répugnance pour les hommes ivres. Lorsque j’étais enfant, ils m’apparaissaient comme des bêtes malpropres et malfaisantes, je les fuyais avec une terreur qui faisait rire autour de moi. Valère qui sait cela, s’applique à dissimuler son ivresse, il m’affirme que son état est causé par la fatigue d’une comptabilité difficile qui le retient tard au magasin chaque fin de semaine.

Je ne le contredis pas, j’évite seulement de le regarder.

Aujourd’hui, c’est encore dimanche, et ce matin, au petit jour, Valère est rentré tellement ivre qu’il a manqué la porte et trébuché sur le seuil. Cependant il s’est redressé avant que ses genoux n’eussent touché terre et il a refusé la main que je lui tendais. Et, le corps droit, le regard fixe et les bras en balancier il s’est dirigé vers la chambre à coucher et s’est jeté tout habillé sur le lit.

Se réveillera-t-il pour le repas du soir ?

Je ne lui ferai pas plus de reproches que les autres fois. À quoi bon ! l’ivresse, chez lui n’est pas un vice, c’est, un accident du samedi ; puisqu’il ne l’avoue pas, c’est qu’il en a honte. Je me rassure en me disant que cela passera, comme passe un mal léger qui ne laisse pas de trace. Valère, en ce moment, subit une sorte de transformation que j’attribue à la plénitude de sa force qu’il acquiert avec ses trente ans. Si ce n’est pas cela, qu’est-ce donc alors qui épaissit et fait si rouges ses oreilles autrefois minces et transparentes. Ses longues mains se transforment pareillement et les paumes en deviennent charnues et colorées. N’est-ce pas aussi l’assurance de son adresse commerciale qui enlève toute timidité de son visage et fait de ses yeux pâles ces deux lumières brillantes et presque vertes qui s’appuyent si fortement sur les gens qu’il regarde. Tout augmente en Valère Chatellier, sa voix basse devient éclatante, et son pas sonne dans la maison comme celui d’un maître. Va-t-il perdre ce je ne sais quoi qui affinait toute sa personne ? et son esprit va-t-il s’alourdir en même temps que son corps ?


Contre mon espoir, Valère ne s’est pas éveillé pour le repas du soir. Je lui ai parlé sans obtenir de réponse, et comme je lui passais un linge mouillé sur le visage il m’a éloignée d’une main brutale, et il a grogné :

« Laisse-moi tranquille, je veux dormir. »

J’ai refermé la porte de la chambre et suis montée dans la tour, en disant :

« Dors, Valère, dors aussi longtemps que cela te sera nécessaire, tu peux même prendre ma part de sommeil, car je sens bien que je n’en aurai pas besoin cette nuit. Je n’ai pas besoin de nourriture non plus, et, quoique je n’aie pris aucun aliment de toute cette journée, mon estomac est plus lourd que s’il était chargé de pierres.

Pour me sentir moins seule j’ouvre la petite fenêtre carrée, et je m’y accoude. C’est ici que je passe mes veillées du samedi ; je reste là des heures à souhaiter le retour de Valère, et à guetter sa silhouette vacillante sur le court chemin qui nous sépare de la station des tramways. Aujourd’hui, je n’ai personne à guetter sur le chemin, et dans le jour finissant, je regarde ce coin de jardin enserré entre la cabane de la Crapaude et un mur qui borde la route. Dans cet enclos, à part un citronnier complètement couché, et malgré cela chargé de fruits, il n’y a que des pierres ; des pierres de toutes formes et de toutes tailles, entassées ou séparées mais auprès desquelles nulle herbe ne pousse. Juste au-dessous de moi trois pierres hautes et de formes inquiétantes sont groupées ; larges et solides à la base, elles s’amenuisent et s’effilent jusqu’à devenir pointues comme des fuseaux. D’où viennent ces pierres trouées d’usure et rongées de rouille ? et qui les a groupées ainsi ?

Soudain je cesse de me pencher car l’idée me vient que si je tombais sur elles, je ne reverrais plus la lumière du soleil.

À cette heure, le ciel est tout voilé de brume, et la mer bruissante se cache sous une immense couverture grise. Au loin, une longue bande de terre s’avance dans l’eau. Sur cette avancée, un palais vient de s’éclairer et brille comme une ville entière. Existait-il ce palais avant son éclairage ? Je ne me souviens pas l’avoir vu. C’est peut-être la demeure de la dame en robe sombre qui se promène sous les flots par les soirs de lune ? Justement la lune qui a déjà gravi l’autre versant de la montagne, s’avance, voilée de brume aussi, et la mer pour la regarder venir, soulève par en droit sa couverture grise.

Cette veillée d’avril est chaude comme une veillée d’été au moulin. Et voici que ma pensée s’en va vers ceux que j’ai laissés derrière moi. C’est la mer que je regarde, mais c’est le moulin que je vois ; je le vois distinctement, avec sa rivière aux rangées de saules se penchant tout tordus sur la rive ; je vois ses prés, ses haies et son jardin potager ; je vois même ses grands arbres avec ses personnages mystérieux juchés au faîte et se balançant mollement dans le vent frais. Je vois encore la maison et son large foyer, la cour tout encombrée de paille et de fumier où les enfants menaient un bruit assourdissant, et où les soirées du dimanche étaient si joyeuses et si douces. Je voudrais avoir le regret de ce temps-là, mais le regret ne vient pas à mon appel ; il sait bien que la tristesse qui me vient de Valère m’est plus précieuse que la gaîté du temps passé. J’éloigne ces souvenirs qui sont pour moi comme des choses mortes, et du fond du cœur je dis aux chers délaissés :

— Jumeaux charmants, douce Manine, jolie petite Reine, et vous oncle meunier dont la tendresse intelligente m’a aidé à vaincre la misère, jamais, de vous tous ne m’est venue la moindre peine, et, cependant, ce soir je vous renie pour celui qui vient de me repousser durement et qui peut rester, sans pensée, ni rêve, étendu tout un jour comme une bête trop gavée.

Les heures passent, une cloche les compte à petits sons grêles et d’autres cloches les répètent. Aux douze coups de minuit, là-bas, sur la longue bande de terre, le palais s’éteint d’un seul coup, comme il s’est allumé, et plus rien n’est visible à sa place.

En bas, sous la fenêtre, un trottinement attire mon attention. On dirait le pas d’un petit animal craintif. C’est la Crapaude qui rôde autour de son enclos ; elle soulève des pierres et les replace sans bruit, et chaque fois elle a l’air d’éteindre une lampe. C’est peut-être elle qui vient de souffler sur le palais brillant. Elle disparait elle-même sans que je l’aie vue rentrer dans sa cabane.

Tout semble dormir maintenant autour de moi. Du grand jardin monte un bruit semblable à une forte respiration. Je cherche d’où cela peut venir, et je vois que la lune a couché à terre l’ombre des orangers, des citronniers et des oliviers. C’est sans doute ainsi que les arbres se reposent, et c’est eux que j’entends respirer. J’écoute ce souffle court qui revient à intervalles réguliers…

— Oui, c’est le jardin qui dort, il dort profondément, la lune s’attarde au-dessus pour le contempler et la mer se tait pour ne pas le réveiller.

Le jour parait enfin, ramenant avec lui ma part de sommeil, mais ce sommeil vient trop tard, je lutte et je me défends contre lui, et pour l’empêcher de peser trop lourdement sur mes yeux, je descends de la tour et m’en vais à la cuisine préparer le petit déjeuner.

Peu après, comme à un appel mystérieux de l’heure du travail, Valère se lève et je l’entends faire sa toilette. Tout habillé et prêt pour le départ, il entre à son tour dans la cuisine. Le dos tourné, je feins d’ignorer sa présence ; pourtant je voudrais rompre ce silence qui met un malaise entre nous ; je cherche des mots qui n’aient pas l’air d’être des reproches ; je trouve enfin, et, me tournant vers lui, je dis sur le ton habituel :

— Ce long sommeil a dû te reposer des fatigues de la semaine ?

Il ne répond pas à cela et demande :

— Quel jour sommes-nous ?

La question me fait rire :

— Lundi.

Il baisse la tête comme pour réfléchir et ses oreilles aux ourlets gonflés deviennent encore plus rouges.

Il reprend au bout d’un moment :

— J’ai dormi comme une brute, et tu as dû t’ennuyer ?

— Non, je me suis occupée.

Il se met à table et mange de bon appétit ; ensuite il tire sa montre, et, tout en la mettant à l’heure, il dit encore :

— C’est que j’étais réellement las ; tu t’en es bien rendu compte, n’est-ce pas ?

Je fais oui, de la tête seulement, car il y a dans sa voix une moquerie qui me blesse. Me croit-il vraiment si sotte ?

Au moment du départ il vient à moi pour m’embrasser comme à l’ordinaire. La moquerie de sa voix a passé dans ses yeux qui sourient malicieusement de ma confiance. J’évite son baiser, et je ne sais ce qui me pousse à lui dire :

— Tu sais si je t’aime, Valère, mais j’ai un tel dégoût des ivrognes que je me sens capable de me séparer de toi sans regret, si tu dois le devenir.

Les yeux de Valère changent d’expression, les couleurs de son visage disparaissent, et sa voix si moqueuse l’instant d’avant, se fait singulièrement sourde pour me dire :

— Prends garde, Annette ! ne dis pas de ces mots qui vous blessent comme des pierres et qu’on ne peut plus oublier.

Son émotion est si forte que la sueur lui perle au front.

J’ai regret de ma méchanceté, et, ne trouvant rien à dire, je pose mes deux mains sur ses épaules. Aussitôt nos regards se croisent et se fouillent. Il semble que nos âmes soient là, face à face, tremblantes de doute et de crainte. Cela dure, dure, puis un souffle rude s’échappe de nos poitrines et, soudain, lancés l’un vers l’autre avec la même violence, nous restons unis comme deux êtres qui n’auraient qu’une seule bouche pour respirer.


Dans notre part de jardin, en plus des orangers et des citronniers, il y a un énorme cactus et un très gros et très vieil olivier.

Le cactus a poussé à l’écart, dans un endroit où nulle ombre ne peut l’atteindre, et son pied est entouré de grosses pierres, comme pour empêcher de venir jusqu’à lui l’herbe et les fleurs qui poussent tout alentour. Cette plante faite de larges mains pleines de piquants me fait un peu peur. Charnue et vigoureuse elle me fait penser à une bête étrange que quelqu’un nourrirait en cachette avec de la viande fraîche.

Je me moque de moi-même quand cette idée ne vient, car l’herbe haute n’est foulée de nulle part dans le voisinage, et jamais encore je n’ai aperçu la Crapaude de ce côté. Il y a quelques jours, comme le cactus paraissait avoir soif sous le soleil, je m’en suis approchée malgré ma répugnance afin de verser un peu d’eau à son pied. Mais, à la première pierre que je voulus déplacer, une vipère s’est dressée. Elle n’a pas cherché à me mordre, elle s’est seulement enroulée rapidement sur la pierre que je venais de toucher, et, la tête haute, elle m’a regardée avec des yeux si haineux, que j’en ai ressenti un frémissement par tout le corps. J’ai remporté mon arrosoir, marchant de biais, afin de ne pas perdre de vue la vipère et son cactus aux mains méchantes.

Ma jeune voisine n’a pas cru à la vipère. « Tout au plus, une couleuvre » m’a-t-elle dit en riant ; mais elle craint les pierres du cactus car elle sait que le mari de la Crapaude y a trouvé la mort, un jour que, pris de vin, il s’y était endormi en plein midi.

« Par les jours d’été, m’a-t-elle dit, ces pierres sont plus chaudes que si elles sortaient de l’enfer. »

Le vieil olivier étend ses fortes branches sur une pelouse épaisse et verte ; il a un tronc rugueux et plus déchiré que l’habit d’un mendiant. On ne sait pas comment il tient à la terre car ses racines bossues et tordues paraissent être toutes dehors.

Ces racines, presque aussi grosses que des arbres ordinaires, forment entre elles des cavernes profondes où logent des rats, des loirs et beaucoup de bêtes rampantes.

Lorsque je suis lasse de sarcler et d’arroser, je viens me reposer auprès du vieil arbre comme auprès d’un ami paisible et sage ; son ombre fraîche efface le feu de mes joues et le bruissement continu de son feuillage est comme une musique très douce qui détend mes membres et apaise les durs battements de mon cœur.

Mon immobilité engage les habitants de l’olivier à sortir de leurs cavernes. Certains, en m’apercevant, bondissent et disparaissent au loin, mais j’y ai des amis. C’est d’abord une fine couleuvre qui s’avance avec une extrême lenteur en agitant sa langue fourchue comme pour me montrer qu’elle possède une arme. C’est ensuite un beau lézard mordoré dont la gorge palpite de crainte et qui a l’air d’implorer la permission de s’étendre au soleil ; et enfin, une petite salamandre, à peine longue d’un doigt, et qui avance prudemment à la façon des chats. Ces petites bêtes choisissent un endroit où le soleil passe à travers les branches, et d’où il leur sera facile de rentrer chez elles en cas de danger. Le danger pour l’instant, c’est moi, et au moindre de mes mouvements les trois frémissent et s’apprêtent à fuir. Je leur parle alors sans remuer, et leur confiance renaît.

Il m’arrive de rester là bien après le coucher du soleil, car maintenant, c’est chaque soir que Valère rentre passé minuit, pas toujours ivre, mais toujours silencieux comme un homme accablé de soucis. Plusieurs fois j’ai surpris son regard fixé sur moi avec intensité. On dirait qu’il a quelque chose à me demander et qu’il ne sait comment s’y prendre. S’aperçoit-il que je suis pâlie et déprimée ? A-t-il remarqué ces malaises subits qui me font rejeter la nourriture que j’ai cependant prise de bon appétit ? Ces malaises, je les accepte sans me plaindre car ils me donnent l’espoir d’une grossesse, mais je n’ose en parler à Valère ; si j’allais me tromper ! Un médecin que j’ai consulté à ce sujet n’a rien pu m’affirmer, et il m’a conseillé d’attendre. Ce médecin déjà vieux m’a dit :

« Si c’est une grossesse, le petit vous le fera savoir de lui-même, et vous ne vous y tromperez pas lorsqu’il fera toc toc à la cloison. »


Ce matin, samedi, Valère est venu à moi :

— Écoute, Annette, demain et lundi, c’est la Pentecôte, le magasin sera fermé, et si tu le veux ces deux jours-là seront pour nous, deux jours de grande fête.

Comment ne le voudrais-je pas ? Je dis toute ma joie, et Valère qui paraît débarrassé brusquement de tout souci, me serre dans ses bras en recommandant :

— Prépare-nous un fin dîner. Ce soir, je serai ici de bonne heure.

Il rit, m’embrasse encore et part en courant.

La fête est déjà commencée pour moi. Aujourd’hui je n’irai pas m’étendre sous l’olivier ; je veux que la maison soit plus reluisante encore. Bien à l’aise sous mon grand tablier, je commence à frotter et à nettoyer même ce qui n’en a pas besoin. La tour n’en sera pas exempte quoique je sache qu’il n’y viendra personne. Il faut que tout soit clair et brille devant mes yeux, comme tout est clair et brille au-dedans de moi-même. La joie a ouvert dans mon cerveau, comme une grande fenêtre par où est entré un rayon mystérieux qui demeure, et m’éclaire sur mon état de grossesse. Oui, je le sais, j’en suis sûre maintenant, je porte en moi un enfant. Qu’importe qu’il n’ait pas encore fait toc toc à la cloison, je le vois aussi sûrement que s’il était déjà né, et d’en apprendre la nouvelle à Valère sera pour moi le plus bel instant de ces deux jours de fête.


J’ai préparé le fin dîner ; la table est mise à sa place habituelle, devant l’amandier dont les fleurs se sont changés en fruits d’un vert doux. Nous pourrons dîner dans la lumière du couchant, cette lumière de couleur si tendre ici qu’on croit voir le bleu de la mer flotter dans l’air en voiles légers.

La gaîté de mes jeunes voisins accompagne ma gaîté. Ils sont à table, fenêtre et porte ouvertes et j’entends ce qu’ils disent. Tout comme nous, ils se proposent de passer agréablement la Pentecôte ; le mari parle de faire un petit voyage et la jeune femme rit et bat des mains…

Le jour baisse, la lumière du couchant n’éclaire plus la table. Tant pis ! Quoiqu’il ne fasse pas nuit encore, j’allume la lampe afin que la table reste brillante pour l’arrivée de Valère.

Un pas pressé s’approche. Au lieu de Valère c’est un télégraphiste qui s’arrête au seuil. Ma pensée m’échappe et s’en va vers le moulin, vers Firmin, vers mes parents. Non, le télégramme ne vient pas de si loin ; il vient de Nice. Valère est forcé de s’absenter pour une affaire sérieuse et imprévue ; il espère pouvoir revenir lundi, en tout cas, il m’écrira de l’endroit où il se rend, et le papier porte en bas : « Que mon amour t’apporte le bonheur et le repos ».

Un découragement intense m’enlève mes forces et me jette sur un siège ; la clarté de la lampe me blesse comme une injure en pleine face et je ressens un besoin immédiat d’obscurité. Il faut que tout soit noir autour de moi, noir comme l’ombre qui vient d’envelopper mon cœur. Il ne faut pas non plus que rien du dehors ne vienne adoucir cette ombre, rien, pas même la voix de ma jeune voisine, pas même la pipe du vieux cordonnier qui fume accoté à un arbre du jardin. Je ferme les volets, je souffle la lampe et, affaissée sur mon siège, je reste sans pleurs ni pensées.

Voici encore des pas devant la maison, des pas hésitants, de quelqu’un qui chercherait la porte, ou de quelqu’un qui serait ivre. Oppressée, j’espère…

Non, ce n’est pas Valère. Un poing frappe au volet et une voix appelle :

— Annette ! Annette !

Cette voix je la reconnais, et mon émotion trop forte m’empêche de bouger.

Le poing frappe plus durement, et la voix crie plus fort :

— Annette ! Ouvre, c’est ton Firmin.

J’atteins enfin la porte, et, l’instant d’après, sur le seuil obscur, deux êtres s’enlacent et ne peuvent plus se séparer.

La lampe rallumée, Firmin, devant ma surprise de le voir en habit civil, m’apprend que le grand-père de sa fiancée est mort et qu’il vient d’accompagner la jeune fille à Marseille chez une parente, où elle doit passer le temps de son deuil.

Tout cela dit précipitamment, Firmin s’étonne de l’absence de Valère et de la table si bien garnie. Je lui montre le télégramme, et il comprend d’où vient la tristesse de mon visage. Je la refoule cette tristesse, je l’oublie même auprès de mon frère chéri, et c’est de bon cœur que peu après je partage avec lui le fin dîner que j’avais préparé pour Valère.

Firmin qui a quatre jours de permission ne pourra en passer que deux ici, à cause de la longueur du voyage, mais ce sera, comme l’a dit Valère, deux jours de grande fête.

Le lendemain nous trouve joyeux et reposés, et nous nous promenons par la ville ; je mène Firmin devant le magasin de chaussures dont les rideaux de fer, à demi-baissés, laissent voir l’arrangement plein de goût des vitrines. Nous revenons chez nous par le sentier du bord de la mer où ne passe personne. Je montre à Firmin le cactus inquiétant, et je le retiens longtemps auprès de mes amis, le vieil olivier et ses trois bestioles. Rentrés dans la maison, toutes fenêtres ouvertes au soleil, nous vivons de notre tendresse comme d’une nourriture merveilleuse.

La tour nous sert à prolonger la veillée ; assis tous deux sur le petit lit de fer pour être plus à l’aise, nous rappelons le passé ; il y a quelques pleurs, mais il y a surtout des rires. Nous chantons même, car nous retrouvons sans peine nos chansons enfantines, et, comme Firmin continue de se tromper tout comme autrefois, cela nous amuse et nous fait rire autant que quand nous étions petits.

Soudain, au milieu de nos rires, je ressens nettement deux chocs intérieurs qui me laissent sans souffle et me font presque défaillir. J’ai peur, j’ai peur comme si dans cette pièce où je suis sûre d’être seule avec Firmin, un voleur caché dénonçait imprudemment sa présence. J’ai si peur que je tends les mains vers mon frère comme pour du secours. Puis, je comprends d’où viennent les chocs et, à Firmin qui s’inquiète, je crie :

— C’est lui, c’est l’enfant, il vient de frapper pour m’avertir.

À grand souffle je ramène mes forces et dans l’exaltation de mes nerfs ébranlés, je fais part de ma grossesse à Firmin en même temps que je lui avoue les graves soucis que me cause Valère.

Firmin qui se montre enchanté de mon état refuse de prendre au sérieux mes craintes au sujet de Valère. Il parle de son ami avec chaleur :

— Si tu savais, Annette, comme il a été bon pour moi ! J’étais un mauvais employé, ne sachant même pas compter. Le soir, au lieu d’aller au café comme les autres jeunes gens, il m’emmenait dans sa chambre, et, avec une patience plus grande que la tienne encore, il me faisait faire des chiffres et corrigeait mon orthographe. Et je n’étais pas content. Je me rebiffais contre lui, récriminant sans cesse, sans que jamais un mot désagréable de lui ne me parvint.

Et Firmin, tout vibrant de persuasion, me recommande :

— Sois patiente ! Aie confiance. Un homme comme Valère peut trébucher, il ne peut pas tomber.

Il reprend avec l’accent de gaminerie qui lui est familier :

— Tiens ! dès son retour, dis-lui seulement que tu vas être mère, et tu verras comme tout va changer.


Sur le quai de la gare, tandis que nous attendons le train qui doit emmener Firmin, un autre train arrive d’où descendent les patrons de Valère. Je les indique à Firmin qui a l’espoir d’apercevoir Valère auprès d’eux, mais Valère n’est pas là. Ses patrons m’ont remarqué aussi, et ils s’avancent vers nous comme pour s’assurer que c’est bien moi. Firmin qui les regarde venir me dit entre ses dents :

— J’ai grande envie de leur faire un pied-de-nez.

Il ne fait pas de pied-de-nez, mais il fait face au couple avec une réelle effronterie.

Je ne dois pas leur paraître moins effrontée, car en les regardant je pense :

— Oui, c’est mon frère. C’est mon frère bien aimé, et celui-là, vous ne pourrez pas me le prendre.

Ils passent gênés, et ils se retournent juste au moment où, nous moquant de leur air penaud, nous rions comme deux enfants heureux.