De la ville au moulin/6

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Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle (p. 92-104).
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VI


Je m’aperçus bientôt que Valère Chatellier occupait à lui seul toutes mes pensées. Comme un être visible pour moi seulement, il se tenait sans cesse à mes côtés, redisant des mots que je connaissais et appuyant ma tête sur une poitrine où battait un cœur et grondait une voix. Parfois je prenais peur de cette ombre et je la chassais, mais toujours elle revenait. Mes nuits ne tardèrent pas à devenir aussi agitées que mes jours. Je m’endormais avec l’être invisible aux autres. Je rêvais de lui, je m’éveillais avec lui, et un matin que je n’avais pas su éloigner à temps son baiser je me surpris à dire :

— Oh ! comme je l’aime.

Cette fois, ce fut ma voix qui me fit peur. Elle avait fait un bruit sourd et heurté comme eût pu le faire un gros oiseau enfermé dans une cage trop étroite. Pour essayer d’en rire, je voulus répéter ce que je venais de dire. Mais je compris que les mots étaient désormais inutiles, et que mon amour pour Valère Chevallier était maintenant égal à celui qu’il avait pour moi.

J’en restais atterrée.

Ainsi, l’amour, c’était cela. C’était ce désir constant d’avoir auprès de soi un être qui ne vous était de rien, et dont on se moquait la veille. C’était cela qui encerclait votre pensée et ne la laissait s’égarer sur rien d’autre. Cela enfin qui avait lancé Valère Chatellier sur ma bouche, au risque d’être pris pour un malhonnête homme et chassé honteusement de la maison.

Et ce qui jusqu’alors n’avait été pour moi qu’un ennui mêlé de je ne savais quelle joie, devint brusquement une crainte pleine d’angoisse.

« Est-ce que j’allais devenir capable de me jeter à l’improviste sur la bouche de Valère Chatellier ? » Une révolte toute faite de honte fit jaillir mes larmes. J’appuyais durement mes poings fermés sur mon cœur.

— Non, non, et non. Puisque je ne veux pas me marier, j’échapperai à l’amour. Je ne suis pas une petite fille, Dieu merci ! J’ai vingt ans bien sonnés. De plus, ne suis-je pas Annette Beaubois ? Annette Beaubois, qui a peiné pour élever les enfants de ses parents. Annette Beaubois, qui a formé ses muscles en ramassant le blé derrière l’homme à la faux et en chargeant, comme un homme, des sacs de pommes de terre sur ses épaules. Annette Beaubois, oui, consciente de sa force et de son courage, et qui se défendra contre l’amour comme elle s’est défendue contre la misère et la rancune.

Pour m’aider à vaincre, n’ai je pas l’affection des miens ? N’ai-je pas surtout l’affection dévouée et si compréhensive d’oncle meunier ? Hier encore, seul avec moi dans le fournil, n’a-t-il pas aussi appuyé ma tête contre sa poitrine, et posé sur ma nuque une main caressante ? Et sa voix, au lieu de gronder n’était-elle pas pleine de vibrations harmonieuses tandis qu’il disait tout contre mon oreille : « Ma grande Annette ! Ma courageuse fille ». Et pour finir, les doux baisers qu’il a pris l’habitude de mettre sur mes tempes comme pour les rafraîchir, ne valent-ils pas tous les baisers qui vous surprennent dans l’ombre et vous meurtrissent la bouche ?

Je repris confiance en moi-même, et d’un léger tapotement sur ma joue brûlante je m’encourageais :

— Allons Annette, hâte-toi d’aller reprendre ton travail au moulin où tu retrouveras le cher oncle dont la tendresse est si apaisante.

Malgré le peu de temps dont je disposais entre mes occupations, je ne négligeais pas Mme Lapierre. J’aimais à la retrouver assise bien droite sur sa chaise à haut dossier, un ouvrage de broderie entre les mains et son aimable visage levé vers moi. Les années ne semblaient pas avoir passé sur elle tant elle gardait de jeunesse dans toute sa personne ; l’affection maternelle qu’elle m’avait témoignée au début s’était changée en une amitié plus libre qui nous permettait de tout dire. Elle n’ignorait pas ma décision contre le mariage mais elle eut vite fait de découvrir ce que je tenais tant à cacher :

— Vous l’aimez, Annette, et l’amour sera plus fort que vous.

Ainsi que Firmin, elle parla de ménages restant unis jusqu’à la mort. Selon elle, l’amour de Valère Chatellier joint à mon acceptation des dures choses de la vie, offrait toute garantie dans cette union, et elle me suppliait de ne pas mettre obstacle à mon propre bonheur pour des craintes d’avenir que rien ne faisait prévoir entre Valère et moi.

Je ne me laissais pas convaincre, car dans le désarroi où se débattait ma pensée, ma vision du mariage s’enlaidissait encore. Ce n’était même plus la scène odieuse de mes parents que je voyais. C’était une sorte de bête possédant deux têtes haineuses dont l’une était faite d’un lourd marteau, et l’autre de pointes griffues. Et toujours ces deux effroyables têtes se balançaient face à face et se menaçaient.

Cela, personne ne pouvait le deviner et je n’osais l’avouer à personne. Je sentais bien que j’étais victime de mon imagination, mais plus j’essayais d’effacer la vision, plus elle devenait précise. Alors, pour raffermir ma volonté qui fléchissait souvent, je m’efforçais de chanter une des berceuses de Manine :

Fille de la charité
Vous irez
Parmi les enfants trouvés.

Je devins malade. Une langueur m’enleva mes forces et me rendit le travail pénible.

Tante Rude me regardait de travers et me reprochait ma faiblesse :

— Tu n’es pas belle avec tes airs de poule couveuse.

Oncle meunier ne prenait pas non plus au sérieux les palpitations de cœur qui me pâlissaient soudain et me faisaient presque défaillir. Dans ces moments-là il désignait du doigt mon cœur et me disait en riant :

— Prends garde qu’il ne soit pas d’accord avec toi contre le mariage.

Pourtant, ce matin, comme je m’affaissais manquant de souffle, il est venu à mon secours et m’a demandé avec intérêt :

— Où as-tu mal ?

Je ne savais pas ; je souffrais de partout, et je répondis en essayant de rire :

— Je crois que c’est dans l’âme que ça me fait mal.

Oncle meunier ne rit pas comme je m’y attendais :

Il se rapprocha en baissant la voix :

— Pourquoi refuser le mariage ? Valère Chatellier a une âme aussi, n’y as-tu pas songé ?

Non, je n’y avais pas songé, je ne songeais qu’à la bouche de Valère Chatellier, et de l’évoquer en ce moment me fut si désagréable, que je m’essuyai rudement les lèvres du revers de la main.

— Oh ! fit oncle meunier.

Et il me quitta sans attendre ma réponse.

Parce que ma faiblesse augmentait et que mon teint devenait jaune, oncle meunier fit venir le médecin. C’était le même qui avait soigné Angèle, et il me connaissait bien. Il ne me trouva pas très malade ; il dit seulement en écoutant mon cœur :

— Comme il est sourd !

Il ordonna tout de même une potion. Puis, tout en se levant pour partir il dit à oncle meunier :

— Il faudrait marier cette jeune fille.


Pour Manine il n’est pas besoin de confidences ; une merveilleuse intuition l’avertit du bonheur ou malheur de ceux qu’elle aime. À peine m’étais-je rendu compte de mon propre tourment, que déjà elle m’avait dit : « Si au moins, je pouvais t’aider à sortir de ce guêpier ». En attendant, pour alléger mon ennui, elle m’abandonne presque la petite Reine. « Tu peux la garder, va, elle est à toi autant qu’à moi. »

Lorsque le cœur trop lourd, je m’éloigne de la maison, j’entends aussitôt :

— Reine, cours vite rejoindre Annette.

Et Reine que je ne sais pas renvoyer me prend la main et marche fièrement à mes côtés. Elle me pose mille questions auxquelles je suis bien obligée de répondre, et qui mettent en fuite pour un moment l’amour et ses exigences.

Et puis, comment ne pas regarder Reine courir et sauter sur le chemin. Elle est légère et brillante comme un matin d’avril. Et les oiseaux ne s’enfuient pas à son approche.

Cette petite fille si attentive à ce qui vit autour d’elle n’apporte cependant à l’école aucune attention. Sa maîtresse venue pour s’en plaindre nous a dit :

— Ses yeux sont comme deux papillons bleus qui bougent et se posent de tous côtés.

Ses débuts, surtout, ont été difficiles. Non seulement elle déchirait son alphabet, mais encore elle perdait constamment la craie qui lui servait à écrire sur l’ardoise. Clémence l’accusait de la perdre exprès, par paresse pour ne plus avoir à écrire. Reine se défendait et pleurait : « Non, pas exprès ». Si, assurait Clémence, puisqu’elle l’emporte au dehors au lieu de la laisser en classe comme tout le monde.

Reine que j’interrogeai doucement m’avoua qu’elle emportait en effet sa craie, mais que c’était pour faire comme le petit Jésus qui la portait sur son épaule, en allant à l’école.

J’essayais d’expliquer la différence.

— Mais Reine, ce n’est pas sa craie qu’il portait sur son épaule, le petit Jésus, c’est sa croix. Une grande croix comme celle qui est sur la place de l’église, comprends-tu ?

— Oui, dit Reine. Et après un instant de réflexion elle demanda :

— Comment qu’il faisait pour écrire avec ?

Maintenant elle va sur ses sept ans, et si elle n’aime pas l’école, en revanche, elle aime les histoires, et rien ne lui plaît plus que d’entendre chanter sa mère. Ses préférences vont aux chansons qui réclament de la pitié, et s’il arrive à Manine de s’arrêter au beau milieu d’un de ces airs tristes et lents qu’elle déroule comme inconsciente, Reine ne lui laisse pas de paix qu’elle ne sache la suite.

Le soir, avant d’aller se coucher, elle se plaît à grimper sur mes genoux. Elle niche sa tête au creux de mon épaule. Et là, son petit corps bien serré contre le mien, elle essaye de compter les étoiles que le bon Dieu, dit-elle, dépose dans ses prés pour les éclairer.

Je voulus la détromper :

— Non, Reine, il n’y a pas de prés dans le ciel.

Elle s’est fâchée :

— Si, il y en a, je les vois bien, moi.

Je n’ose plus la contredire, car certains soirs, à travers les étoiles clairsemées, la voûte d’un bleu léger s’étend à mes yeux comme un immense champ de lin.


Mon amour grandit. Malgré ma certitude de le vaincre je m’en effraye souvent.

Dans cette lutte de tous les instants, je garde cependant un caractère égal. Seuls mes goûts sont changés. J’ai toujours aimé les fleurs de couleur tendre, et voici que je leur préfère celles de teintes violentes. Les roses rouges très épanouies m’attirent et je ne sais plus les respirer sans les déchirer un peu avec les dents. Parfois il me semble que mon corps est habité par une étrangère. Cette étrangère n’aime pas les enfants et je m’en éloigne, elle n’aime pas les fleurs simples et je les dédaigne, elle n’aime pas le sommeil paisible, et la nuit je rôde comme un fantôme autour de la maison.

Le dimanche l’étrangère n’est jamais là, et je suis en pleine possession de mon corps. Je cueille les fleurettes et je respire doucement les roses, je joue avec les enfants sous les grands chênes. Et au retour de la promenade, le cœur attentif et léger, je marche en m’appuyant au bras de Valère Chatellier.

À l’heure de la séparation, pendant l’échange du baiser fraternel, je sens mon cœur redevenir sourd. Et tout en suivant des yeux deux silhouettes qui s’effacent beaucoup trop vite dans la nuit, je dis avec une grande pitié sur moi-même :

— Pauvre Annette ! Voilà ton bonheur qui s’en va.


J’essayais de me rapprocher d’Angèle afin de prier comme elle. Quoique nous habitions la même maison, elle et son mari étaient aussi distants de moi que s’ils eussent habité un autre village. Leur vie était réglée heure par heure, et rien, ni personne ne pouvait les obliger à y changer quoi que ce soit.

Firmin admirait leur entente et disait :

— Ces deux-là sont unis comme les doigts de la main.

Angèle n’avait aucun soupçon de ma peine. Elle crut seulement, que ne voulant pas me marier je cherchais une compensation dans la prière :

— Parle à Dieu, il t’entendra, me dit-elle.

Dieu ne m’entendit pas, sans doute parce que je ne savais pas lui parler.

Je demandais alors à Angèle :

— Comment faire pour avoir la foi ?

De ce ton placide qui lui était particulier elle répondit :

— Cherche en ton âme et tu la découvriras.

Ardemment je cherchai en mon âme, mais je n’y rencontrai que mon amour pour Valère Chatellier.

Dans l’espoir que le recueillement me serait plus facile j’allais à la messe. C’était comme un monde nouveau que je trouvais là, et je me sentais bien, dans la fraîcheur de l’église et la douceur des chants. Mais je m’en lassai vite, la messe était trop longue, l’odeur de l’encens me donnait des vertiges, et la foi qui s’était approchée un instant, s’éloignait comme effrayée de moi-même.

De retour au moulin, tandis que je refoulais un amour plein de trouble, Angèle, sous l’impression de la sainte communion chantait de sa voix inégale et sans timbre :

Mon cœur se tait et mon âme est tranquille,
La paix du ciel habite dans ces lieux.


L’hiver m’apporta un engourdissement que je pris pour la guérison. La compagnie presque constante d’oncle meunier, sa bonne humeur et sa tendresse toujours en éveil me firent retrouver ma santé en même temps que ma gaieté.

Pour effacer les moments pénibles, j’avais aussi de loin en loin la compagnie du vieux poète, ainsi que l’appelait oncle meunier. C’était un très vieux chemineau qui ne s’arrêtait jamais plus d’un jour au moulin, mais qui laissait après lui des souvenirs si merveilleux que j’attendais sa venue comme une récompense à mon travail et à mon effort contre l’amour.

Il plaisait à tous ici, et Manine disait de lui :

« Il a bien plus d’histoires que de pain dans sa besace. »

C’était vrai, il savait des histoires sur les bêtes et sur les plantes. Il en savait sur la forêt et sur le lac, sur la pluie, le vent et le soleil. Et sa voix que je ne pouvais comparer à aucune autre, était pour moi une musique étrange qui éclairait ma pensée et mettait mon cœur à l’aise.

Trois années auparavant oncle meunier et moi avions ramassé le pauvre homme à moitié mort de froid et de faim, sur la route. Réchauffé et rassasié d’une bonne soupe, il avait refusé le lit que je lui offrais, et j’avais dû le conduire à la grange et lui laisser faire son trou au milieu du foin ainsi qu’il l’exigeait.

Le lendemain, inquiets de sa faiblesse, nous étions retournés vers lui dès le matin. Cette simple intention l’avait touché comme un fait inimaginable. Jamais, au grand jamais, nous avait-il dit, personne n’avait eu pareil souci à son endroit. Et, pris d’une reconnaissance infinie, ne sachant quoi nous offrir en retour il nous avait récité des vers composés la veille dans la neige et le vent glacé.

Les mots disant toute la désolation du paysage d’hiver ne nous apprenaient rien. Nous savions qu’à cette époque de l’année,

Tout était au repos, le vallon, la montagne,
Les longs peupliers gris et les chênes touffus.

Nous savions que, par les temps de neige,

Des bandes d’oiseaux noirs passaient sur la campagne
Et fuyaient en criant vers des lieux inconnus.

Mais ce que nous entendions pour la première fois, c’était la voix extraordinaire du vieux chemineau. Elle s’élevait comme d’un instrument vibrant de plusieurs cordes à la fois, et quoique nous fussions tout près de l’homme, sa voix nous paraissait beaucoup moins sortir de lui-même, que du tas de foin, des poutres de la grange, et des sacs de blé étagés autour de nous.

Oncle meunier en était resté comme saisi, et sitôt dehors, il m’avait dit :

« Mazette ! il sait chanter le vieux. »

Le chemineau était reparti deux jours plus tard, quitte à mourir de faim et de froid un peu plus loin, s’ennuyant déjà sous notre toit. À mes recommandations de prudence, il avait répondu en chantant :

Je voudrais comme les oiseaux
Mourir au fond des bois.

Il revenait maintenant au hasard des jours. Et si pendant l’été, il aimait à dormir sur l’herbe, tout contre la barrière du pré, l’hiver, il était heureux de retrouver la grange et son foin.

J’aimais à le voir arriver de la route. Il avançait à tout petits pas raides, et le bâton qui le soutenait était presque aussi courbé que lui. Ses cheveux tout pareils à des effilochures de vieille soie blanche descendaient jusque sur ses épaules, et sa barbe qui s’élargissait aux pommettes, lui couvrait presque tout le visage ; mais dans ce visage où tout semblait flétri et passé, je découvrais vite les yeux qui me faisaient penser à deux fleurettes fraîches poussées dans les broussailles d’une haie d’hiver.

Par une nuit de ce dernier automne, alors que je cherchais le sommeil hors de la maison, le vieux chemineau m’avait appelée :

« Venez vous asseoir auprès de moi, jeune fille. »

Et tout de suite il avait pris dans ses mains mes pieds nus, glacés de rosée, afin de les réchauffer un peu.

Au toucher de ces vieilles mains caressantes j’avais retenu mon secret qui voulait s’échapper. Cet homme qui chantait toujours n’avait peut-être jamais connu la souffrance d’amour, et ce n’était pas lui qu’il fallait attrister de ma peine.

Adossés tous deux à la barrière du pré nous étions restés longtemps silencieux. Et comme pour compatir à ma tristesse, il avait enfin parlé de lui-même.

« Lorsque je n’étais encore qu’un enfant, ma mère nouvellement remariée n’a rien fait pour me retenir auprès d’elle quand l’homme m’a jeté dehors, comme une bête malfaisante, par une triste journée de février. »

Et sans me laisser le temps d’une parole de consolation le vieux poète avait chanté :

    Alors je m’en allais sur les routes de France
    Le long des buissons noirs et des fossés boueux.


Sa chanson avait dit d’abord toute la méfiance et l’hostilité des êtres contre ce garçon de douze ans seul sur les routes, puis la voix s’était étendue davantage pour dire la joie des nuits passées à la belle étoile, pour dire aussi cette joie nouvelle de tenir dans ses mains de vieillard, « deux pieds blancs, deux pieds de jeune fille ». Et au son de cette voix qui paraissait sortir tout à la fois du pré, de la rivière et des bois d’alentour, le sommeil était accouru et m’avait bercée jusqu’au matin.