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Delphine/Première partie

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Delphine (1803)
GARNIER FRERES (p. 1-115).
DELPHINE

PREMIÈRE PARTIE


LETTRE I. — MADAME D’ALBÉMAR À MATHILDE DE VERNON.
Bellerive, ce 12 avril 1790.

Je serai trop heureuse, ma chère cousine, si je puis contribuer à votre mariage avec M. de Mondoville ; les liens du sang qui nous unissent me donnent le droit de vous servir, et je le réclame avec instance. Si je mourais, vous succéderiez naturellement à la moitié de ma fortune : me serait-il refusé de disposer d’une portion de mes biens pendant ma vie, comme les lois en disposeraient après ma mort ? À vingt et un ans, convenez qu’il serait ridicule d’offrir mon héritage à vous qui en avez dix-huit ! Je vous parle donc des droits de succession, seulement pour vous faire sentir que vous ne pouvez considérer le don de la terre d’Andelys comme un service embarrassant à recevoir et dont votre délicatesse doive s’alarmer.

M. d’Albémar m’a comblée de tant de biens en mourant, que j’éprouverais le besoin d’y associer une personne de sa famille, quand cette personne, ma compagne depuis trois ans, ne serait pas la fille de madame de Vernon, de la femme du monde dont l’esprit et les manières m’attachent et me captivent le plus. Vous savez que la sœur de mon mari, Louise d’Albémar, est mon amie intime ; elle a confirmé avec joie les dons que M. d’Albémar m’avait faits. Retirée dans un couvent à Montpellier, ses goûts sont plus que satisfaits par la fortune qu’elle possède ; je suis donc libre et parfaitement libre de vous assurer vingt mille livres de rente, et je le fais avec un sentiment de bonheur que vous ne voudrez pas me ravir.

En vous donnant la terre d’Andelys, il me restera encore cinquante mille livres de revenu ; j’ai presque honte d’avoir l’air de la générosité quand je ne dérange en rien les habitudes de ma vie. Ce sont ces habitudes qui rendent la fortune nécessaire : dès que l’on n’est pas obligé d’éloigner de soi les inférieurs qui se reposent de leur sort sur notre bienveillance, ou d’exciter la pitié des supérieurs par un changement remarquable dans sa manière d’exister, l’on est à l’abri de toutes les peines que peut faire éprouver la diminution de la fortune. D’ailleurs je ne crois pas que je me fixe à Paris ; depuis près d’un an que j’y habite, je n’y ai pas formé une seule relation qui puisse me faire oublier les amis de mon enfance : ces véritables amis sont gravés dans mon cœur avec des traits si chers et si sacrés, que toutes les nouvelles connaissances que je fais laissent à peine des traces à côté de ces profonds souvenirs. Je n’aime ici que votre mère : sans elle je ne serais point venue à Paris, et je n’aspire qu’à la ramener en Languedoc avec moi : j’ai pris, depuis que j’existe, l’habitude d’être aimée, et les louanges qu’on veut bien m’accorder ici laissent au fond de mon cœur un sentiment de froideur et d’indifférence qu’aucune jouissance de l’amour-propre n’a pu changer entièrement ; je crois donc que, malgré mon goût pour la société de Paris, je retirerai ma vie et mon cœur de ce tumulte où l’on finit toujours par recevoir quelques blessures, qui vous font mal ensuite dans la retraite.

J’entre dans ces détails avec vous, ma chère cousine, pour que vous soyez bien convaincue que j’ai beaucoup plus de fortune qu’il n’en faut pour la vie que je veux mener. C’est à regret que je me condamne à rechercher tous les arguments imaginables pour vous faire accepter un don qui devrait s’offrir et se recevoir avec le même mouvement ; mais les différences de caractère et d’opinion qui peuvent exister entre nous m’ont fait craindre de rencontrer quelques obstacles aux projets que nous avons arrêtés votre mère et moi : j’ai donc voulu que vous sussiez tout ce qui peut vous tranquilliser sur un service auquel vous paraissiez attacher beaucoup trop d’importance ; il n’entraîne point avec lui une reconnaissance qui doive vous imposer de la gêne ; et si tout ce que je viens de vous dire ne suffit pas pour vous le prouver, je vous répéterai que mon amitié pour votre mère est si vive, si dévouée, qu’il vous suffirait d’être sa fille pour que je fisse pour vous, quand même je ne vous connaîtrais pas, tout ce qui est en mon pouvoir. Mais c’est assez parler de ce service ; assurément je ne vous en aurais pas entretenue si longtemps si je n’avais aperçu que vous aviez une répugnance secrète pour la proposition que je vous faisais.

Il se peut aussi que vous soyez blessée des conditions que madame de Mondoville a mises à votre mariage avec son fils. N’oubliez pas cependant, ma chère Mathilde, qu’elle ne vous a connue que pendant votre enfance, puisqu’elle n’a pas quitté l’Espagne depuis dix ans ; et songez surtout que son fils ne vous a jamais vue. Madame de Mondoville aime votre mère, et désire s’allier avec votre famille ; mais vous savez combien elle met d’importance à tout ce qui peut ajouter à la considération des siens ; elle veut que sa belle-fille ait de la fortune, comme un moyen d’établir une distance de plus entre son fils et les autres hommes. Elle a de la générosité et de l’élévation, mais aussi de la hauteur et de l’orgueil ; ses manières, dit-on, sont très-simples et son caractère très-arrogant. Née en Espagne, d’une famille attachée aux antiques mœurs de ce pays, elle a vécu longtemps en France avec son mari, et elle y a appris l’art de revêtir ses défauts de formes aimables qui subjuguent ceux qui l’entourent. Tout ce que l’on raconte de Léonce de Mondoville me persuade que vous serez parfaitement heureuse avec lui ; mais je crois que madame de Mondoville, malgré les inconvénients de son caractère, a beaucoup d’ascendant sur son fils. J’ai souvent remarqué que c’est par ses défauts que l’on gouverne ceux dont on est aimé ; ils veulent les ménager, ils craignent de les irriter, ils finissent par s’y soumettre, tandis que les qualités dont le principal avantage est de rendre la vie facile sont souvent oubliées, et ne donnent point de pouvoir sur les autres.

Ces diverses réflexions ne doivent en rien vous détourner du mariage le plus brillant et le plus avantageux ; mais elles ont pour but de vous faire sentir la nécessité de remplir toutes les conditions que demande ou que désire madame de Mondoville. Il ne faut pas que vous entriez dans une telle famille avec une infériorité quelconque ; il faut que madame de Mondoville soit convaincue qu’elle a fait pour son fils un mariage très-convenable, afin que tous les égards que vous aurez pour elle la flattent davantage encore. Plus vous serez indépendante par votre fortune, plus il vous sera doux d’être asservie par vos sentiments et vos devoirs. Oubliez donc, ma chère Mathilde, les petites altercations que nous avons eues quelquefois ensemble, et réunissons nos cœurs par les affections qui nous sont communes, par l’attachement que nous ressentons toutes les deux pour votre aimable mère.

Delphine d’Albémar.
LETTRE II. — RÉPONSE DE MATHILDE DE VERNON
À MADAME D’ALBÉMAR.
Paris, ce 14 avril 1790.

Puisque vous croyez, ma chère cousine, qu’il est de votre délicatesse de faire jouir les parents de M. d’Albémar d’une partie de la fortune qu’il vous a laissée, je consens, avec l’autorisation de ma mère, à la donation que vous me proposez, et je considère avec raison cette conduite de votre part comme satisfaisant à beaucoup plus que l’équité, et vous donnant des droits à ma reconnaissance ; je m’engage donc à tout ce que la religion et la vertu exigent d’une personne qui a contracté, de son libre aveu, l’obligation qui me lie à vous.

Ma mère désire que le service que vous me rendez reste secret entre nous ; elle croit que la fierté de madame de Mondoville pourrait être blessée en apprenant que c’est par un bienfait que sa belle-fille est dotée. Je vous dis ce que pense ma mère, mais je serai toujours prête à publier ce que vous faites pour moi si vous le désirez ; dût la publicité de vos bienfaits m’humilier selon l’opinion du monde, elle me relèverait à mes propres yeux : tel est l’esprit de la religion sainte que je professe.

Je sais que ce langage vous a paru quelquefois ridicule, et que, malgré la douceur de votre caractère, douceur à laquelle je rends justice, vous n’avez pu me cacher que vous ne partagiez pas mes opinions sur tout ce qui tient à l’observance de la religion catholique. Je m’en afflige pour vous, ma chère cousine, et plus vous resserrez par votre excellente conduite les liens qui nous attachent l’une à l’autre, plus je voudrais qu’il me fût possible de vous convaincre que vous prenez une mauvaise route, soit pour votre bonheur intérieur, soit pour votre considération dans le monde.

Vos opinions en tout genre sont singulièrement indépendantes : vous vous croyez, et avec raison, un esprit très-remarquable ; cependant, qu’est-ce que cet esprit, ma cousine, pour diriger sagement, non-seulement les hommes en général, mais les femmes en particulier ? Vous êtes charmante, on vous le répète sans cesse ; mais combien vos succès ne vous font-ils pas d’ennemis ! Vous êtes jeune, vous aurez sans doute le désir de vous remarier ; pensez-vous qu’un homme sage puisse être empressé de s’unir à une personne qui voit tout par ses propres lumières, soumet sa conduite à ses propres idées, et dédaigne souvent les maximes reçues ? Je sais que vous avez une simplicité tout à fait aimable dans le caractère, que vous ne cherchez point à dominer, que vous n’avez de hardiesse ni dans les manières ni dans les discours ; mais dans le fond, et vous en convenez vous-même, ce n’est point à la foi catholique, ce n’est point aux hommes respectables chargés de nous l’enseigner, que vous soumettez votre conduite, c’est à votre manière de sentir et de concevoir les idées religieuses.

Ma cousine, où en serions-nous si toutes les femmes prenaient ainsi pour guide ce qu’elles appelleraient leurs lumières ? Croyez-moi, ce n’est pas seulement par les fidèles qu’une telle indépendance est blâmée ; les hommes qui sont le plus affranchis des vérités traitées de préjugés dans la langue actuelle veulent que leurs femmes ne se dégagent d’aucun lien ; ils sont bien aises qu’elles soient dévotes, et se croient plus sûrs ainsi qu’elles respecteront et leurs devoirs et jusqu’aux moindres nuances de ces devoirs.

Je ne fais rien pour l’opinion, vous le savez ; j’ai de bonne foi les sentiments religieux que je professe : si mon caractère a quelquefois de la roideur, il a toujours de la vérité ; mais si j’étais capable de concevoir l’hypocrisie, je crois tellement essentiel pour une femme de ménager en tout point l’opinion, que je lui conseillerais de ne rien braver en aucun genre, ni superstitions (pour me conformer à votre langage), ni convenances, quelque puériles qu’elles puissent être. Combien toutefois il vaut mieux n’avoir point à penser aux suffrages du monde, et se trouver disposée par la religion même à tous les sacrifices que l’opinion peut exiger de nous !

Si vous pouviez consentir à voir l’évêque de L. qui, malgré tous les maux que nous éprouvons depuis dix mois, est resté en France, je suis sûre qu’il prendrait de l’ascendant sur vous. Mon zèle est peut-être indiscret ; la religion ne nous oblige point à nous mêler de la conduite des autres : mais la reconnaissance que je vais vous devoir m’inspire un nouveau désir de vous appeler au salut. Vous le dites vous-même, vous n’êtes pas heureuse : c’est un avertissement du ciel. Pourquoi n’êtes-vous pas heureuse ? Vous êtes jeune, riche, jolie ; vous avez un esprit dont la supériorité et le charme ne sont pas contestés ; vous êtes bonne et généreuse : savez-vous ce qui vous afflige ? c’est l’incertitude de votre croyance ; et, s’il faut tout vous dire, c’est que vous sentez aussi que cette indépendance d’opinion et de conduite, qui donne à votre conversation peut-être plus de grâce et de piquant, commence déjà à faire dire du mal de vous, et nuira sûrement tôt ou tard à votre existence dans le monde.

Ne prenez pas mal les avis que je vous donne ; ils tiennent, je vous l’atteste, à mon attachement pour vous : vous savez que je ne suis point jalouse, vous m’avez rendu plusieurs fois cette justice ; je ne prétends point aux succès du monde, je n’ai pas l’esprit qu’il faudrait pour les obtenir, et je me ferais scrupule de m’en occuper. Je vous parle donc en conscience, sans aucun autre motif que ceux qui doivent inspirer une âme chrétienne ; j’aurais fait pour vous bien plus que vous ne faites pour moi, si j’avais pu vous engager à sacrifier vos opinions particulières pour vous soumettre aux décisions de l’Église.

Adieu, ma chère cousine ; je ne vous plais pas, je ne dois pas vous plaire ; cependant vous êtes certaine, j’en suis sûre, que je ne manquerai jamais aux sentiments que vous méritez.

Mathilde de Vernon.
LETTRE III. — DELPHINE À MATHILDE.

J’ai bien de la peine à contenir, ma cousine, le sentiment que votre lettre me fait éprouver ; je devrais ne pas y céder, puisque j’attends de vous une marque précieuse d’amitié ; mais il m’est impossible de ne pas m’expliquer une fois franchement avec vous ; je veux mettre un terme aux insinuations continuelles que vous me faites sur mes opinions et sur mes goûts : vous estimez la vérité, vous savez l’entendre ; j’espère donc que vous ne serez point blessée des expressions vives qui pourront m’échapper dans ma propre justification.

D’abord vous attribuez à la délicatesse le don que j’ai le bonheur de vous offrir, et c’est l’amitié seule qui en est la cause. S’il était vrai que je vous dusse de quelque manière une partie de ma fortune, parce que votre mère est parente de M. d’Albémar, j’aurais eu tort de la conserver jusqu’à présent : la délicatesse est pour les âmes élevées un devoir plus impérieux encore que la justice ; elles s’inquiètent bien plus des actions qui dépendent d’elles seules que de celles qui sont soumises à la puissance des lois. Mais pouvez-vous ignorer quelle malheureuse prévention éloignait M. d’Albémar de votre mère ? C’est le seul sujet de discussion que nous ayons jamais eu ensemble ; cette prévention était telle, que j’ai eu beaucoup de peine à éviter l’engagement qu’il voulait me faire prendre de rompre entièrement avec elle : connaissant les dispositions de M. d’Albémar, comme je le fais, si je puis me permettre de disposer de sa fortune en votre faveur, c’est parce qu’il m’a ordonné de la considérer comme appartenant à moi seule.

Mais pourquoi donc éprouvez-vous le besoin de diminuer le faible mérite du service que je veux vous rendre ? Est-ce parce que vous êtes effrayée de tous les devoirs que vous croyez attachés à la reconnaissance ? Pourquoi mettez-vous tant d’importance à une action qui ne peut être comptée que comme l’expression de l’amitié que j’éprouve ? Je n’ai qu’un but, je n’ai qu’un désir, c’est d’être aimée des personnes avec qui je vis ; il faut que vous vous sentiez tout à fait incapable de m’accorder ce que je demande, puisque vous craignez tant de me rien devoir : mais encore une fois soyez tranquille ; votre mère peut tout pour mon bonheur ; son esprit plein de grâce, sa douceur et sa gaieté, répandent tant de charmes sur ma vie ! Quelquefois l’inégalité, la froideur de ses manières, m’inquiètent ; je voudrais qu’elle répondit sans cesse à la vivacité de mon attachement pour elle. Ne suis-je donc pas trop heureuse si je trouve une occasion de lui inspirer un sentiment de plus pour moi ? Ma cousine, je ne cherche point à me faire valoir auprès de vous ; vous ne me devez rien : je serai mille fois récompensée de mon zèle pour vos intérêts, si votre mère me témoigne plus souvent cette amitié tendre qui calme et remplit mon cœur.

Maintenant passons aux reproches ou aux conseils que vous croyez nécessaire de m’adresser.

Je n’ai pas les mêmes opinions que vous ; mais je ne pense pas, je vous l’avoue, que ma considération en souffre le moins du monde. Si je songeais à me remarier, j’ose croire que mon cœur est un assez noble présent pour n’être pas dédaigné par celui qui m’en paraîtrait digne. Vous avez cru, dites-vous, démêler de la tristesse dans ma lettre, vous vous êtes trompée ; je n’ai, dans ce moment, aucun sujet de peine : mais le bonheur même des âmes sensibles n’est jamais sans quelque mélange de mélancolie ; et comment n’éprouverais-je pas cette disposition, moi qui ai perdu dans M. d’Albémar un ami si bon et si tendre ? Il n’a pris le nom de mon époux, lorsque j’avais atteint ma seizième année, que pour m’assurer sa fortune ; il mettait dans ses relations avec moi tant de bonté protectrice et de galanterie délicate, que son sentiment pour moi réunissait tout ce qu’il y a d’aimable dans les affections d’un père et dans les soins d’un jeune homme. M. d’Albémar, uniquement occupé d’assurer le bonheur du reste de ma vie, dont son âge ne lui permettait pas d’être le témoin, m’avait inspiré cette confiance si douce à ressentir, cette confiance qui remet, pour ainsi dire, à un autre la responsabilité de notre sort, et nous dispense de nous inquiéter de nous-mêmes ! Je le regretterai toujours, et les souvenirs de mon enfance et les premiers jours de ma jeunesse ne peuvent jamais cesser de m’attendrir ; mais quel autre chagrin pourrais-je éprouver en ce moment ? Qu’ai-je à redouter du monde ? je n’y porte que des sentiments doux et bienveillants. Si j’avais été dépourvue de toute espèce d’agréments, peut-être n’aurais-je pu me défendre d’un peu d’aigreur contre les femmes assez heureuses pour plaire ; mais je n’entends retentir autour de moi que des paroles flatteuses : ma position me permet de rendre quelques services, et ne m’oblige jamais à en demander ; je n’ai que des rapports de choix avec les personnes qui m’entourent ; je ne recherche que celles que j’aime ; je ne dis aucun mal des autres : pourquoi donc voudrait-on affliger une créature aussi inoffensive que moi, et dont l’esprit, s’il est vrai que l’éducation que j’ai reçue m’ait donné cet avantage, dont l’esprit, dis-je, n’a d’autre mobile que le désir d’être agréable à ceux que je vois ?

Vous m’accusez de n’être pas aussi bonne catholique que vous, et de n’avoir pas assez de soumission pour les convenances arbitraires de la société. D’abord, loin de blâmer votre dévotion, ma chère cousine, n’en ai-je pas toujours parlé avec respect ? Je sais qu’elle est sincère, et quoiqu’elle n’ait pas entièrement adouci ce que vous avez peut-être de trop âpre dans le caractère, je crois qu’elle contribue à votre bonheur, et je ne me permettrai jamais de l’attaquer ni par des raisonnements ni par des plaisanteries ; mais j’ai reçu une éducation tout à fait différente de la vôtre. Mon respectable époux, en revenant de la guerre d’Amérique, s’était retiré dans la solitude, et s’y livrait à l’examen de toutes les questions morales que la réflexion peut approfondir. Il croyait en Dieu, il espérait l’immortalité de l’âme ; et la vertu fondée sur la bonté était son culte envers l’Être suprême. Orpheline dès mon enfance, je n’ai compris des idées religieuses que ce que M. d’Albémar m’en a enseigné ; et comme il remplissait tous les devoirs de la justice et de la générosité, j’ai cru que ses principes devaient suffire à tous les cœurs.

M. d’Albémar connaissait peu le monde, je commence à le croire ; il n’examinait jamais dans les actions que leur rapport avec ce qui est bien en soi, et ne songeait point à l’impression que sa conduite pouvait produire sur les autres. Si c’est être philosophe que penser ainsi, je vous avoue que je pourrais me croire des droits à ce titre, car je suis absolument, à cet égard, de l’opinion de M. d’Albémar ; mais si vous entendiez par philosophie la plus légère indifférence pour les vertus pures et délicates de notre sexe ; si vous entendiez même par philosophie la force qui rend inaccessible aux peines de la vie, certes je n’aurais mérité ni cette injure ni cette louange ; et vous savez bien que je suis une femme, avec les qualités et les défauts que cette destinée faible et dépendante peut entraîner.

J’entre dans le monde avec un caractère bon et vrai, de l’esprit, de la jeunesse et de la fortune ; pourquoi ces dons de la Providence ne me rendraient-ils pas heureuse ? Pourquoi me tourmenterais-je des opinions que je n’ai pas, des convenances que j’ignore ? La morale et la religion du cœur ont servi d’appui à des hommes qui avaient à parcourir une carrière bien plus difficile que la mienne : ces guides me suffiront.

Quant à vous, ma chère cousine, souffrez que je vous le dise : vous aviez peut-être besoin d’une règle plus rigoureuse pour réprimer un caractère moins doux ; mais ne pouvons-nous donc nous aimer, malgré la différence de nos goûts et de nos opinions ? Vous savez combien je considère vos vertus ; ce sera pour moi un vif plaisir de contribuer à rendre votre destinée heureuse ; mais laissez chacun en paix chercher au fond de son cœur le soutien qui convient le mieux à son caractère et à sa conscience. Imitez votre mère, qui n’a jamais de discussion avec vous, quoique vos idées diffèrent souvent des siennes. Nous aimons toutes deux un être bienfaisant, vers lequel nos âmes s’élèvent ; c’est assez de ce rapport, c’est assez de ce lien qui réunit toutes les âmes sensibles dans une même pensée, la plus grande et la plus fraternelle de toutes.

Je retournerai dans deux jours à Paris ; nous ne parlerons plus du sujet de nos lettres, et vous m’accorderez le bonheur de vous être utile, sans le troubler par des réflexions qui blessent toujours un peu, quelques efforts qu’on fasse sur soi-même pour ne pas s’en offenser. Je vous embrasse, ma chère cousine, et je vous assure qu’à la fin de ma lettre je ne sens plus la moindre trace de la disposition pénible qui m’avait inspiré les premières lignes.

Delphine d’Albémar.
LETTRE IV. — DELPHINE D’ALBÉMAR À MADAME DE VERNON.
Bellerive, ce 16 avril 1790.

Ma chère tante, ma chère amie, pourquoi m’avez-vous mise en correspondance avec ma cousine sur un sujet qui ne devait être traité qu’avec vous ? Vous savez que Mathilde et moi nous ne nous convenons pas toujours, et je m’entends si bien avec vous ! Quand j’ai pu vous être utile, vous avez si noblement accepté le dévouement de mon cœur, vous l’avez récompensé par un sentiment qui me rend la vie si douce ! Ne voulez-vous donc plus que ce soit à vous, à vous seule, que je m’adresse ?

Si cependant je vous avais déplu par ma réponse à Mathilde, si vous ne me jugiez plus digne d’assurer le bonheur de votre fille ! Mais non, vous connaissez la vivacité de mes premiers mouvements ; vous me les pardonnez, vous qui conservez toujours sur vous-même cet empire qui sert au bonheur de vos amis plus encore qu’au vôtre. Je n’ai rien à redouter de votre caractère généreux et fier : il reçoit les services, comme il les rendrait, avec simplicité ; cependant rassurez-moi avant que je vous revoie. Je sais bien que vous n’aimez pas à écrire ; mais il me faut un mot qui me dise que vous persistez dans la permission que vous m’avez accordée.

Je le répète encore, vous n’affligerez pas profondément votre amie ; je serais la première personne du monde à qui vous auriez fait de la peine. Si j’ai eu tort, c’est alors surtout que, prévoyant les reproches que je me ferais, vous ne voudrez pas que ce tort ait des suites amères. J’attends quelques lignes de vous, ma chère Sophie, avec une inquiétude que je n’avais point encore ressentie.

LETTRE V. — MADAME DE VERNON À DELPHINE.
Paris, ce 17 avril.

Vous êtes des enfants, Mathilde et vous ; ce n’est pas ainsi qu’il faut traiter des objets sérieux ; nous en causerons ensemble ; mais n’ayez jamais d’inquiétude, ma chère Delphine, quand ce que vous désirez dépend de moi.

Sophie de Vernon,
LETTRE VI. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Paris, ce 19.

Une légère altercation qui s’était élevée entre Mathilde et moi, il y a quelques jours, m’avait assez inquiétée, ma chère sœur ; je vous envoie la copie de nos lettres, pour que vous en soyez juge. Mais combien je voudrais que vous fussiez près de moi ! Je cherche à me rappeler sans cesse ce que vous m’avez dit : il me semblait autrefois que votre excellent frère, dans nos entretiens, m’avait donné des règles de conduite qui devaient me guider dans toutes les situations de la vie, et maintenant je suis troublée par les inquiétudes qui me sont personnelles, comme si les idées générales que j’ai conçues ne suffisaient point pour m’éclairer sur les circonstances particulières. Néanmoins ma destinée est simple, et je n’éprouve, et je n’éprouverai jamais, j’espère, aucun sentiment qui puisse l’agiter.

Madame de Vernon, que vous n’aimez pas, quoiqu’elle vous aime, madame de Vernon est certainement la personne la plus spirituelle, la plus aimable, la plus éclairée dont je puisse me faire l’idée ; cependant il m’est impossible de discuter avec elle jusqu’au fond de mes pensées et de mes sentiments. D’abord elle ne se plaît pas beaucoup dans les conversations prolongées ; mais ce qui surtout abrège les développements dans les entretiens avec elle, c’est que son esprit va toujours droit aux résultats, et semble dédaigner tout le reste. Ce n’est ni la moralité des actions, ni leur influence sur le bien-être de l’âme, qu’elle a profondément étudiées, mais les conséquences et les effets de ces actions ; et quoiqu’elle soit elle-même une personne douée des plus excellentes qualités, l’on dirait qu’elle compte pour tout le succès, et pour très-peu le principe de la conduite des hommes. Cette sorte d’esprit la rend un meilleur juge des événements de la vie que des peines secrètes ; il me reste donc toujours dans le cœur quelques sentiments que je ne lui ai pas exprimés, quelques sentiments que je retiens comme inutiles à lui dire, et dont j’éprouve pourtant la puissance en moi-même. Il n’existe aucune borne à ma confiance en elle ; mais, sans que j’y réfléchisse, je me trouve naturellement disposée à ne lui dire que ce qui peut l’intéresser ; je renvoie toujours au lendemain pour lui parler des pensées qui m’occupent, mais qui n’ont point d’analogie avec sa manière de voir et de sentir : mon désir de lui plaire est mêlé d’une sorte d’inquiétude qui fixe mon attention sur les moyens de lui être agréable, et met dans mon amitié pour elle encore plus, pour ainsi dire, de coquetterie que de confiance.

Mon âme s’ouvrirait entièrement avec vous, ma chère Louise ; vous l’avez formée, en me tenant lieu de mère ; vous avez toujours été mon amie ; je conserve pour vous cette douce confiance du premier âge de la vie, de cet âge où l’on croit avoir tout fait pour ceux qu’on aime en leur montrant ses sentiments et en leur développant ses pensées.

Dites-moi donc, ma chère sœur, quel est cet obstacle qui s’oppose à ce que vous quittiez votre couvent pour vous établir à Paris avec moi ? Vous m’avez fait un secret jusqu’à présent de vos motifs ; supportez-vous l’idée qu’il existe un secret entre nous ?

Je vous ai promis, en vous quittant, de vous écrire mon journal tous les soirs ; vous vouliez, disiez-vous, veiller sur mes impressions. Oui, vous serez mon ange tutélaire, vous conserverez dans mon âme les vertus que vous avez su m’inspirer ; mais ne serions-nous pas bien plus heureuses si nous étions réunies ? et nos lettres peuvent-elles jamais suppléer à nos entretiens ?


Après avoir reçu le billet de madame de Vernon, je partis le jour même pour l’aller voir ; je quittai Bellerive à cinq heures du soir, et je fus chez elle à huit. Elle était dans son cabinet avec sa fille ; à mon arrivée, elle fit signe à Mathilde de s’éloigner. J’étais contente, et néanmoins embarrassée de me trouver seule avec elle : j’ai éprouvé souvent une sorte de gêne auprès de madame de Vernon, jusqu’à ce que la gaieté de son esprit m’ait fait oublier ce qu’il y a de réservé et de contenu dans ses manières ; je ne sais si c’est un défaut en elle, mais ce défaut même sert à donner plus de prix aux témoignages de son affection.

« Eh bien, me dit-elle en souriant, Mathilde a donc voulu vous convertir ? — Je ne puis vous dire, ma chère tante, lui répondis-je, combien sa lettre m’a fait de peine ; elle a provoqué ma réponse, et je m’en suis bientôt repentie : j’avais une frayeur mortelle de vous avoir déplu. — En vérité, je l’ai à peine lue, reprit madame de Vernon ; j’y ai reconnu votre bon cœur, votre mauvaise tête, tout ce qui fait de vous une personne charmante ; je n’ai rien remarqué que cela : quant au fond de l’affaire, l’homme chargé de dresser le contrat y insérera les conditions que vous voulez bien offrir ; mais il faut que vous permettiez qu’on mette dans l’article que c’est une donation faite en dédommagement de l’héritage de M. d’Albémar. Si madame de Mondoville croyait que c’est par une simple générosité de votre part que ma fille est dotée, son orgueil en souffrirait tellement qu’elle romprait le mariage. » J’éprouvai, je l’avoue, une sorte de répugnance pour cette proposition, et je voulais la combattre : mais madame de Vernon m’interrompit et me dit : « Madame de Mondoville ne sait pas combien on peut être fière d’être comblée des bienfaits d’une amie telle que vous ; vous m’avez déjà retirée une fois de l’abîme où m’avait jetée un négociant infidèle ; vous allez maintenant marier ma fille, le seul objet de mes sollicitudes, et il faut que je condamne ma reconnaissance au silence le plus absolu : tel est le caractère de madame de Mondoville. Si vous exigiez que le service que vous rendez fût connu, je serais forcée de le refuser, car il deviendrait inutile ; mais il vous suffit, n’est-il pas vrai, ma chère Delphine, du sentiment que j’éprouve, de ce sentiment qui me permet de vous tout devoir, parce que mon cœur est certain de tout acquitter ? » Ces derniers mots furent prononcés avec cette grâce enchanteresse qui n’appartient qu’à madame de Vernon ; elle n’avait pas l’air de douter de mon consentement, et lui en faire naître l’idée, c’était refroidir tous ses sentiments ; elle s’y abandonne si rarement qu’on craint encore plus d’en troubler les témoignages. Les motifs de ma répugnance étaient bien purs ; mais j’avais une sorte de honte, néanmoins, d’insister pour que mon nom fût proclamé à côté du service que je rendrais, et je fus irrésistiblement entraînée à céder au désir de madame de Vernon.

Je lui dis cependant : « J’ai quelque regret de me servir du nom de M. d’Albémar dans une circonstance si opposée à ses intentions ; mais s’il était témoin du culte que vous rendez à ses vertus, s’il vous entendait parler de lui comme vous en parlez avec moi, peut-être… — Sans doute, « interrompit madame de Vernon ; et ce mot finit la conversation sur ce sujet.

Un moment de silence s’ensuivit ; mais bientôt reprenant sa grâce et sa gaieté naturelles, madame de Vernon dit : « A propos, dois-je vous envoyer M. l’évêque de L. pour vous confesser à lui, comme Mathilde vous le propose ? — Je vous en conjure, lui répondis-je, dites-moi donc, ma chère tante, pourquoi vous avez donné à Mathilde une éducation presque superstitieuse, et qui a si peu de rapport avec l’étendue de votre esprit et l’indépendance de vos opinions ? » Elle redevint sérieuse un moment, et me dit : « Vous m’avez fait vingt fois cette question ; je ne voulais pas y répondre, mais je vous dois tous les secrets de mon cœur.

« Vous savez, continua-t-elle, tout ce que j’ai eu à souffrir de M. de Vernon : proche parent de votre mari, il était impossible de lui moins ressembler : sa fortune et ma pauvreté furent les seuls motifs qui décidèrent notre mariage. J’en fus longtemps très-malheureuse ; à la fin, cependant, je parvins à m’aguerrir contre les défauts de M. de Vernon ; j’adoucis un peu sa rudesse : il existe une manière de prendre tous les caractères du monde, et les femmes doivent la trouver si elles veulent vivre en paix sur cette terre, où leur sort est entièrement dans la dépendance des hommes. Je n’avais pu néanmoins obtenir que ma fille me fût confiée, et son père la dirigeait seul : il mourut qu’elle avait onze ans ; et, pouvant alors m’occuper uniquement d’elle, je remarquai qu’elle avait dans son caractère une singulière âpreté, assez peu de sensibilité, et un esprit plus opiniâtre qu’étendu. Je reconnus bientôt que mes leçons ne suffisaient pas pour corriger de tels défauts : j’ai de l’indolence dans le caractère, inconvénient qui est le résultat naturel de l’habitude de la résignation ; j’ai peu d’autorité dans ma manière de m’exprimer, quoique ma décision intérieure soit très-positive. Je mets d’ailleurs trop peu d’importance à la plupart des intérêts de la vie pour avoir le sérieux nécessaire à l’enseignement. Je me jugeai comme je jugerais un autre ; vous savez que cela m’est facile ; et je résolus de confier à M. l’évêque de L. l’éducation de ma fille. Après y avoir bien réfléchi, je crus que la religion, et une religion positive, était le seul frein assez fort pour dompter le caractère de Mathilde : ce caractère aurait pu contribuer utilement à l’avancement d’un homme ; il présentait l’idée d’une âme ferme et capable de servir d’appui ; mais les femmes, devant toujours plier, ne peuvent trouver dans les défauts et dans les qualités même d’un caractère fort que des occasions de douleur. Mon projet a réussi : la religion, sans avoir entièrement changé le caractère de ma fille, lui a ôté ses inconvénients les plus graves ; et comme le sentiment du devoir se mêle à toutes ses résolutions et presque à toutes ses paroles, on ne s’aperçoit plus des défauts qu’elle avait naturellement, que par un peu de froideur et de sécheresse dans les relations de la vie, jamais par aucun tort réel. Son esprit est assez borné ; mais comme elle respecte tous les préjugés, et se soumet à toutes les convenances, elle ne sera jamais exposée aux critiques du monde : sa beauté, qui est parfaite, ne lui fera courir aucun risque, car ses principes sont d’une inébranlable austérité.

« Elle est disposée aux plus grands sacrifices ainsi qu’aux plus petits ; et la roideur de son caractère lui fait aimer la gêne comme un autre se plairait dans l’abandon. C’eût été bien dommage, ma chère Delphine, qu’une personne aussi aimable, aussi spirituelle que vous, se fût imposé un joug qui l’eût privée de mille charmes ; mais réfléchissez à ce qu’est ma fille, et vous verrez que le parti que j’ai pris était le seul qui pût la garantir de tous les malheurs que lui préparait sa triste conformité avec son père. Je ne parlerais à personne, ma chère Delphine, avec la confiance que je viens de vous témoigner ; mais je n’ai pas voulu que l’amie de mon cœur, celle qui veut assurer le bonheur de Mathilde, ignorât plus longtemps les motifs qui m’ont déterminée dans la plus importante de mes résolutions, dans celle qui concerne l’éducation de ma fille.

— Vous ne pouvez jamais parler sans convaincre, ma chère tante, lui répondis-je ; mais vous-même, cependant, ne pouviez-vous pas guider votre fille ? Vos opinions ne sont-elles pas en tout conformes à celles que la raison… — Oh ! mes opinions, répondit-elle en souriant et m’interrompant, personne ne les connaît ; et comme elles n’influent point sur mes sentiments, ma chère Delphine, vous n’avez pas besoin de les savoir. » En achevant ces mots, elle se leva, me prit par la main, et me conduisit dans le salon, où plusieurs personnes étaient déjà rassemblées.

Elle entra, et leur fit des excuses avec cette grâce inimitable que vous-même lui reconnaissez. Quoiqu’elle ait au moins quarante ans, elle paraît encore charmante, même au milieu des jeunes femmes ; sa pâleur, ses traits un peu abattus, rappellent la langueur de la maladie et non la décadence des années ; sa manière de se mettre toujours négligée est d’accord avec cette impression. On se dit qu’elle serait parfaitement jolie si un jour elle se portait mieux, si elle voulait se parer comme les autres : ce jour n’arrive jamais, mais on y croit, et c’est assez pour que l’imagination ajoute encore à l’effet naturel de ses agréments.

Dans un des coins de la chambre était madame du Marset. Vous ai-je dit que c’est une femme qui ne peut me supporter, quoique je n’aie jamais eu et ne veuille jamais avoir le moindre tort avec elle ? Elle a pris, dès mon arrivée, parti contre la bienveillance qu’on m’a témoignée, et l’a considérée comme un affront qui lui serait personnel. J’ai, pendant quelque temps, essayé de l’adoucir ; mais quand j’ai vu qu’elle avait contracté aux yeux du monde l’engagement de me détester, et que, ne pouvant se faire une existence par ses amis, elle espérait s’en faire une par ses haines, j’ai résolu de dédaigner ce qu’il y avait de réel dans son aversion pour moi. Elle prétend, ne sachant trop de quoi m’accuser, que j’aime et que j’approuve beaucoup trop la révolution de France. Je la laisse dire ; elle a cinquante ans et nulle bonté dans le caractère : c’est assez de chagrins pour lui permettre beaucoup d’humeur.

Derrière elle était M. de Fierville, son fidèle adorateur, malgré son âge avancé : il a plus d’esprit qu’elle et moins de caractère, ce qui fait qu’elle le domine entièrement ; il se plaît quelquefois à causer avec moi : mais comme, par complaisance pour madame du Marset, il me critique souvent quand je n’y suis pas, il fait sans cesse des réserves dans les compliments qu’il m’adresse, pour se mettre, s’il est possible, un peu d’accord avec lui-même. Je le laisse s’agiter dans ses petits remords, parce que je n’aime de lui que son esprit, et qu’il ne peut m’empêcher d’en jouir quand il me parle.

Au milieu de la société, Mathilde ne songe pas un instant à s’amuser ; elle exerce toujours un devoir dans les actions les plus indifférentes de sa vie ; elle se place constamment à côté des personnes les moins aimables, arrange les parties, prépare le thé, sonne pour qu’on entretienne le feu ; enfin s’occupe d’un salon comme d’un ménage, sans donner un instant à l’entraînement de la conversation. On pourrait admirer ce besoin continuel de tout changer en devoir, s’il exigeait d’elle le sacrifice de ses goûts : mais elle se plaît réellement dans cette existence toute méthodique, et blâme au fond de son cœur ceux qui ne l’imitent pas.

Madame de Vernon aime beaucoup à jouer ; quoiqu’elle pût être très-distinguée dans la conversation, elle l’évite : on dirait qu’elle n’aime à développer ni ce qu’elle sent ni ce qu’elle pense. Ce goût du jeu, et trop de prodigalité dans sa dépense, sont les seuls défauts que je lui connaisse.

Elle choisit pour sa partie, hier au soir, madame du Marset et M. de Fierville. Je lui en fis quelques reproches tout bas, parce qu’elle m’avait dit plusieurs fois assez de mal de tous les deux. « La critique ou la louange, me répondit-elle, sont un amusement de l’esprit ; mais ménager les hommes est nécessaire pour vivre avec eux. — Estimer ou mépriser, repris-je avec chaleur, est un besoin de l’âme ; c’est une leçon, c’est un exemple utile à donner. — Vous avez raison, me dit-elle avec précipitation, vous avez raison sous le rapport de la morale ; ce que je vous disais ne faisait allusion qu’aux intérêts du monde. » Elle me serra la main, en s’éloignant, avec une expression parfaitement aimable.

Je restai à causer auprès de la cheminée avec plusieurs hommes dont la conversation, surtout dans ce moment, inspire le plus vif intérêt à tous les esprits capables de réflexion et d’enthousiasme. Je me reproche quelquefois de me livrer trop aux charmes de cette conversation si piquante : c’est peut-être blesser un peu les convenances que se mêler ainsi aux entretiens les plus importants ; mais quand madame de Vernon et les dames de la société sont établies au jeu, je me trouve presque seule avec Mathilde, qui ne dit pas un mot ; et l’empressement que me témoignent les hommes distingués m’entraîne à les écouter et à leur répondre.

Cependant, peut-être est-il vrai que je me livre souvent avec trop de chaleur à l’esprit que je peux avoir ; je ne sais pas résister assez aux succès que j’obtiens en société, et qui doivent quelquefois déplaire aux autres femmes. Combien j’aurais besoin d’un guide ! — Pourquoi suis-je seule ici ? Je finis cette lettre, ma chère sœur, en vous répétant ma prière : venez près de moi, n’abandonnez pas votre Delphine dans un monde si nouveau pour elle ; il m’inspire une sorte de crainte vague que ne peut dissiper le plaisir même que j’y trouve.

LETTRE VII. — RÉPONSE DE MADEMOISELLE D’ALBÉMAR À DELPHINE.
Montpellier, 25 avril 1790.

Ma chère Delphine, je suis fâchée que vous vous montriez si généreuse envers ces Vernon ; mon frère aimait encore mieux la fille que la mère, quoique la mère ait beaucoup plus d’agréments que la fille : il croyait madame de Vernon fausse jusqu’à la perfidie. Pardon si je me sers de ces mots ; mais je ne sais pas comment dire leur équivalent, et je me confie en votre bonne amitié pour m’excuser. Mon frère pensait que madame de Vernon dans le fond du cœur n’aimait rien, ne croyait à rien, ne s’embarrassait de rien, et que sa seule idée était de réussir, elle et les siens, dans tous les intérêts dont se compose la vie du monde, la fortune et la considération. Je sais bien qu’elle a supporté avec une douceur exemplaire le plus odieux des maris, et qu’elle n’a point eu d’amants, quoiqu’elle fût bien jolie. Il n’y a jamais eu un mot à dire contre elle ; mais, dussiez-vous me trouver injuste, je vous avouerai que c’est précisément cette conduite régulière qui ne me parait pas du tout s’accorder avec la légèreté de ses principes et l’insouciance de son caractère. Pourquoi s’est-elle pliée à tous les devoirs, même à tous les calculs, elle qui a l’air de n’attacher d’importance à aucun ? Malgré les motifs qu’elle donne de l’éducation de sa fille, ne faut-il pas avoir bien peu de sensibilité pour ne pas former soi-même, et selon son propre caractère, la personne qu’on aime le plus, pour ne lui donner rien de son âme, et se la rendre étrangère par les opinions, qui exercent le plus d’influence sur toute notre manière d’être ?

Il se peut que j’aie tort de juger si défavorablement une personne dont je ne connais aucune action blâmable ; mais sa physionomie, tout agréable qu’elle est, suffirait seule pour m’empêcher d’avoir la moindre confiance en elle. Je suis fermement convaincue que les sentiments habituels de l’âme laissent une trace très-remarquable sur le visage ; grâce à cet avertissement de la nature, il n’y a point de dissimulation complète dans le monde. Je ne suis pas défiante, vous le savez ; mais je regarde, et si l’on peut me tromper sur les faits, je démêle assez bien les caractères ; c’est tout ce qu’il faut pour ne jamais mal placer ses affections : que m’importe ce qu’il peut arriver de mes autres intérêts !

Pour vous, ma chère Delphine, vous vous laissez entraîner par le charme de l’esprit, et je crains bien que si vous livrez votre cœur à cette femme, elle ne le fasse cruellement souffrir : rendez-lui service, je ne suis pas difficile sur les qualités des personnes qu’on peut obliger ; mais on confie à ceux qu’on aime ce qu’il y a de plus délicat dans le bonheur, et moi seule, ma chère Delphine, je vous aime assez pour ménager toujours votre sensibilité vive et profonde. C’est pour vous arracher à la séduction de cette femme que je voudrais aller à Paris ; mais je ne m’en sens pas la force ; il m’est absolument impossible de vaincre la répugnance que j’éprouve à sortir de ma solitude.

Il faut bien vous avouer le motif de cette répugnance, je consens à vous l’écrire ; mais je n’aurais jamais pu me résoudre à vous en parler, et je vous prie instamment de ne pas me répondre sur un sujet que je n’aime pas à traiter. Vous savez que j’ai l’extérieur du monde le moins agréable : ma taille est contrefaite, et ma figure n’a point de grâce ; je n’ai jamais voulu me marier, quoique ma fortune attirât beaucoup de prétendants ; j’ai vécu presque toujours seule, et je serais un mauvais guide pour moi-même et pour les autres au milieu des passions de la vie ; mais j’en sais assez pour avoir remarqué qu’une femme disgraciée de la nature est l’être le plus malheureux lorsqu’elle ne reste pas dans la retraite. La société est arrangée de manière que, pendant les vingt années de sa jeunesse, personne ne s’intéresse vivement à elle ; on l’humilie à chaque instant sans le vouloir, et il n’est pas un seul des discours qui se tiennent devant elle qui ne réveille dans son âme un sentiment douloureux.

J’aurais pu jouir, il est vrai, du bonheur d’avoir des enfants : mais que ne souffrirais-je pas si j’avais transmis à ma fille les désavantages de ma figure ! si je la voyais destinée comme moi à ne jamais connaître le bonheur suprême d’être le premier objet d’un homme sensible ! Je ne le confie qu’à vous, ma chère Delphine ; mais parce que je ne suis point faite pour inspirer de l’amour, il ne s’en suit pas que mon cœur ne soit pas susceptible des affections les plus tendres. J’ai senti, presque au sortir de l’enfance, qu’avec ma figure il était ridicule d’aimer ; imaginez-vous de quels sentiments amers j’ai dû m’abreuver. Il était ridicule pour moi d’aimer, et jamais cependant la nature n’avait formé un cœur à qui ce bonheur fût plus nécessaire.

Un homme dont les défauts extérieurs seraient très-marquants pourrait encore conserver les espérances les plus propres à le rendre heureux. Plusieurs ont ennobli par des lauriers les disgrâces de la nature ; mais les femmes n’ont d’existence que par l’amour : l’histoire de leur vie commence et finit avec l’amour ; et comment pourraient-elles inspirer ce sentiment sans quelques agréments qui puissent plaire aux yeux ? La société fortifie à cet égard l’intention de la nature, au lieu d’en modifier les effets ; elle rejette de son sein la femme infortunée que l’amour et la maternité ne doivent point couronner. Que de peines dévorantes n’a-t-elle point à souffrir dans le secret de son cœur !

J’ai été romanesque comme si je vous ressemblais, ma chère Delphine ; mais j’ai néanmoins trop de fierté pour ne pas cacher à tous les regards le malheureux contraste de ma destinée et de mon caractère. Comment suis-je donc parvenue à supporter le cours des années qui m’étaient échues ? Je me suis renfermée dans la retraite, rassemblant sur votre tête tous mes intérêts, tous mes vœux, tous mes sentiments ; je me disais que j’aurais été vous, si la nature m’eût accordé vos grâces et vos charmes ; et, secondant de toute mon âme l’inclination de mon frère, je l’ai conjuré de vous laisser la portion de son bien qu’il me destinait.

Qu’aurais-je fait de la richesse ? J’en ai ce qu’il faut pour rendre heureux ce qui m’entoure, pour soulager l’infortune autour de moi ; mais quel autre usage de l’argent pourrais-je imaginer, qui n’eût ajouté au sentiment douloureux qui pèse sur mon âme ? Aurais-je embelli ma maison pour moi, mes jardins pour moi ? et jamais la reconnaissance d’un être chéri ne m’aurait récompensée de mes soins ! Aurais-je réuni beaucoup de monde, pour entendre plus souvent parler de ce que les autres possèdent et de ce qui me manque ? Aurais-je voulu courir le risque des propositions de mariage qu’on pouvait adresser à ma fortune ? et me serais-je condamnée à supporter tous les détours qu’aurait pris l’intérêt avide pour endormir ma vanité, et m’ôter jusqu’à l’estime de moi-même ?

Non, non, Delphine, ma sage résignation vaut bien mieux. Il ne me restait qu’un bonheur à espérer, je l’ai goûté : je vous ai adoptée pour ma fille ; j’avais manqué la vie, j’ai voulu vous donner tous les moyens d’en jouir. Je serais sans doute bien heureuse d’être près de vous, de vous voir, de vous entendre ; mais avec vous seraient les plaisirs et la société brillante qui doivent vous entourer. Mon cœur, qui n’a point aimé, est encore trop jeune pour ne pas souffrir de son isolement, quand tous les objets que je verrais m’en renouvelleraient la pensée.

Les peines d’imagination dépendent presque entièrement des circonstances qui nous les retracent ; elles s’effacent d’elles-mêmes lorsque l’on ne voit ni n’entend rien qui en réveille le souvenir ; mais leur puissance devient terrible et profonde, quand l’esprit est forcé de combattre à chaque instant contre des impressions nouvelles. Il faut pouvoir détourner son attention d’une douleur importune, et s’en distraire avec adresse ; car il faut de l’adresse vis-à-vis de soi-même, pour ne pas trop souffrir. Je ne connais guère les autres, ma chère Delphine, mais assez bien moi ; c’est le fruit de la solitude. Je suis parvenue avec assez d’efforts à me faire une existence qui me préserve des chagrins vifs ; j’ai des occupations pour chaque heure, quoique rien ne remplisse mon existence entière ; j’unis les jours aux jours, et cela fait un an, puis deux, puis la vie. Je n’ose changer de place, agiter mon sort ni mon âme ; j’ai peur de perdre le résultat de mes réflexions, et de troubler mes habitudes qui me sont encore plus nécessaires, parce qu’elles me dispensent de réflexions même, et font passer le temps sans que je m’en mêle.

Déjà cette lettre va déranger mon repos pour plusieurs jours ; il ne faut pas me faire parler de moi, il ne faut presque pas que j’y pense : je vis en vous ; laissez-moi vous suivre de mes vœux, vous aider de mes conseils, si j’en peux donner pour ce monde que j’ignore. Apprenez-moi successivement et régulièrement les événements qui vous intéressent, je croirai presque avoir vécu dans votre histoire ; je conserverai des souvenirs ; je jouirai par vous des sentiments que je n’ai pu ni inspirer, ni connaître.

Savez-vous que je suis presque fâchée que vous ayez fait le mariage de Mathilde avec Léonce de Mondoville ? J’entends dire qu’il est si beau, si aimable et si fier, qu’il me semblait digne de ma Delphine ; mais je l’espère, elle trouvera celui qui doit la rendre heureuse : alors seulement je serai vraiment tranquille. Quelque distinguée que vous soyez, que feriez-vous sans appui ? vous exciteriez l’envie, et elle vous persécuterait. Votre esprit, quelque supérieur qu’il soit, ne peut rien pour sa propre défense ; la nature a voulu que tous les dons des femmes fussent destinés au bonheur des autres, et de peu d’usage pour elles-mêmes. Adieu, ma chère Delphine ; je vous remercie de conserver l’habitude de votre enfance et de m’écrire tous les soirs ce qui vous a occupée pendant le jour : nous lirons ensemble dans votre âme, et peut-être qu’à deux nous aurons assez de force pour assurer votre bonheur.

LETTRE VIII. — RÉPONSE DE DELPHINE À MADEMOISELLE
D’ALBÉMAR.
Paris, 1er mai.

Pourquoi m’avez-vous interdit de vous répondre, ma chère sœur, sur les motifs qui vous éloignent de Paris ? Votre lettre excite en moi tant de sentiments que j’aurais le besoin d’exprimer ! Ah ! j’irai bientôt vous rejoindre ; j’irai passer toutes mes années près de vous : croyez-moi, cette vie de jeunesse et d’amour est moins heureuse que vous ne pensez. Je suis uniquement occupée depuis quelques jours du sort de l’une de mes amies, madame d’Ervins ; c’est sa beauté même et les sentiments qu’elle inspire, qui sont la source de ses erreurs et de ses peines.

Vous savez que lorsque je vous quittai, il va un an, je tombai dangereusement malade à Bordeaux. Madame d’Ervins, dont la terre était voisine de cette ville, était venue pendant l’absence de son mari y passer quelques jours ; elle apprit mon nom, elle sut mon état, et vint avec une ineffable bonté s’établir chez moi pour me soigner ; elle me veilla pendant quinze jours, et je suis convaincue que je lui dois la vie. Sa présence calmait les agitations de mon sang ; et quand je craignais de mourir, il me suffisait de regarder son aimable figure pour croire à de plus doux présages. Lorsque je commençai à me rétablir, je voulus connaître celle qui méritait déjà toute mon amitié ; j’appris que c’était une Italienne dont la famille habitait Avignon : on l’avait mariée à quatorze ans à M. d’Ervins, qui avait vingt-cinq ans de plus qu’elle, et la retenait depuis dix ans dans la plus triste terre du monde.

Thérèse d’Ervins est la beauté la plus séduisante que j’aie jamais rencontrée ; une expression à la fois naïve et passionnée donne à toute sa personne je ne sais quelle volupté d’amour et d’innocence singulièrement aimable. Elle n’a point reçu d’instruction, mais ses manières sont nobles et son langage est pur ; elle est dévote et superstitieuse comme les Italiennes, et n’a jamais réfléchi sérieusement sur la morale, quoiqu’elle se soit souvent occupée de la religion ; mais elle est si parfaitement bonne et tendre, qu’elle n’aurait manqué à aucun devoir si elle avait eu pour époux un homme digne d’être aimé. Les qualités naturelles suffisent pour être honnête lorsque l’on est heureux ; mais quand le hasard et la société vous condamnent à lutter contre votre cœur, il faut des principes réfléchis pour se défendre de soi-même ; et les caractères les plus aimables dans les relations habituelles de la vie sont les plus exposées quand la vertu se trouve en combat avec la sensibilité. Le visage et les manières de Thérèse sont si jeunes, qu’on a de la peine à croire qu’elle soit déjà la mère d’une fille de neuf ans : elle ne s’en sépare jamais ; et la tendresse extrême qu’elle lui témoigne étonne cette pauvre petite, qui éprouve confusément le besoin de la protection, plutôt que celui d’un sentiment passionné. Son âme enfantine est surprise des vives émotions qu’elle excite : une affection raisonnable et des conseils utiles la toucheraient peut-être davantage.

Madame d’Ervins a vécu très-bien avec son mari pendant dix ans ; la solitude et le défaut d’instruction ont prolongé son enfance ; mais le monde était à craindre pour son repos, et je suis malheureusement la première cause du temps qu’elle a passé à Bordeaux, et de l’occasion qui s’est offerte pour elle de connaître M. de Serbellane : c’est un Toscan, âgé de trente ans, qui avait quitté l’Italie depuis trois mois, attiré en France par la révolution. Ami de la liberté, il voulait se fixer dans le pays qui combattait pour elle ; il vint me voir parce qu’il existait d’anciennes relations entre sa famille et la mienne. Je partis peu de jours après ; mais j’avais déjà des raisons de craindre qu’il n’eût fait une impression profonde sur le cœur de Thérèse. Depuis six mois elle m’a souvent écrit qu’elle souffrait, qu’elle était malheureuse, mais sans m’expliquer le sujet de ses peines. M. de Serbellane est arrivé à Paris depuis quelques jours ; il est venu me voir, et ne m’ayant point trouvée, il m’a envoyé une lettre de Thérèse qui contient son histoire.

M. de Serbellane a sauvé son mari et elle, un mois après mon départ, des dangers que leur avait fait courir la haine des paysans contre M. d’Ervins. Le courage, le sang-froid, la fermeté que M. de Serbellane a montrés dans cette circonstance, ont touché jusqu’à l’orgueilleuse vanité de M. d’Ervins ; il l’a prié de demeurer chez lui ; il y a passé six mois, et Thérèse pendant ce temps n’a pu résister à l’amour qu’elle ressentait : les remords se sont bientôt emparés de son âme ; sans rien ôter à la violence de sa passion, ils multipliaient ses dangers, ils exposaient son secret. Son amour et les reproches qu’elle se faisait de cet amour compromettaient également sa destinée. M. de Serbellane a craint que M. d’Ervins ne s’aperçût du sentiment de sa femme, et que l’amour-propre même qui servait à l’aveugler ne portât sa fureur au comble s’il découvrait jamais la vérité. Thérèse elle-même a désiré que son amant s’éloignât ; mais quand il a été parti, elle en a conçu une telle douleur, que d’un jour à l’autre il est à craindre qu’elle ne demande à son mari de la conduire à Paris.

Il faut que je vous fasse connaître M. de Serbellane pour que vous conceviez comment, avec beaucoup de raison et même assez de calme dans ses affections, il a pu inspirer à Thérèse un sentiment si vif : d’abord je crois, en général, qu’un homme d’un caractère froid se fait aimer facilement d’une âme passionnée ; il captive et soutient l’intérêt en vous faisant supposer un secret au delà de ce qu’il exprime, et ce qui manque à son abandon peut, momentanément du moins, exciter davantage l’inquiétude et la sensibilité d’une femme ; les liaisons ainsi fondées ne sont peut-être pas les plus heureuses et les plus durables, mais elles agitent davantage le cœur assez faible pour s’y livrer. Thérèse, solitaire, exaltée et malheureuse, a été tellement entraînée par ses propres sentiments, qu’on ne peut accuser M. de Serbellane de l’avoir séduite. Il y a beaucoup de charme et de dignité dans sa contenance ; son visage a l’expression des habitants du Midi, et ses manières vous feraient croire qu’il est Anglais. Le contraste de sa figure animée avec son accent calme et sa conduite toujours mesurée a quelque chose de très-piquant. Son âme est forte et sérieuse ; son défaut, selon moi, c’est de ne jamais mettre complètement à l’aise ceux mêmes qui lui sont chers ; il est tellement maître de lui, qu’on trouve toujours une sorte d’inégalité dans les rapports qu’on entretient avec un homme qui n’a jamais dit à la fin du jour un seul mot involontaire. Il ne faut attribuer cette réserve à aucun sentiment de dissimulation ou de défiance, mais à l’habitude constante de se dominer lui-même et d’observer les autres.

Un grand fonds de bonté, une disposition secrète à la mélancolie, rassurent ceux qui l’aiment, et donnent le besoin de mériter son estime. Des mots fins et délicats font entrevoir son caractère ; il me semble qu’il comprend, qu’il partage même tout bas la sensibilité des autres, et que, dans le secret de son cœur, il répond à l’émotion qu’on lui exprime ; mais tout ce qu’il éprouve en ce genre vous apparaît comme derrière un nuage, et l’imagination des personnes vives n’est jamais, avec lui, ni totalement découragée, ni entièrement satisfaite.

Un tel homme devait nécessairement prendre un grand empire sur Thérèse ; mais son sort n’en est pas plus heureux, car il se joint à toutes ses peines l’inquiétude continuelle de se perdre même dans l’estime de son amant. Tourmentée par les sentiments les plus opposés, par le remords d’avoir aimé, par la crainte de n’être pas assez aimée, ses lettres peignent une âme si agitée, qu’on peut tout redouter de ces combats, plus forts que son esprit et sa raison.

Je rencontrai M. de Serbellane chez madame de Vernon le soir du jour où j’avais reçu la lettre de Thérèse ; je m’approchai de lui, et je lui dis que je souhaitais de lui parler. Il se leva pour me suivre dans le jardin avec son expression de calme accoutumée. Je lui appris, sans entrer dans aucun détail, que j’avais su par madame d’Ervins tout ce qui l’intéressait, mais que je frémissais de son projet de venir à Paris. « Il est impossible, continuai-je, avec le caractère que vous connaissez à Thérèse, que son sentiment pour vous ne soit pas bientôt découvert par les observateurs oisifs et pénétrants de ce pays-ci. M. d’Ervins apprendra les torts de sa femme par de perfides plaisanteries, et la blessure d’amour-propre qu’il en recevra sera bien plus terrible. Ecrivez donc à madame d’Ervins ; c’est à vous à la détourner de son dessein. — Madame, répondit M. de Serbellane, si je lui écrivais de ne pas me rejoindre, elle ne verrait dans cette conduite que le refroidissement de ma tendresse pour elle, et la douleur que je lui causerais serait la plus amère de toutes. Me convient-il, à moi qui suis coupable de l’avoir entraînée, de prendre maintenant le langage de l’amitié pour la diriger ? je révolterais son âme, je la ferais souffrir, et ma conduite ne serait pas véritablement délicate, car il n’y a de délicat que la parfaite bonté. — Mais, lui dis-je alors, vous montrez cependant dans toutes les circonstances une raison si forte… — J’en ai quelquefois, interrompit M. de Serbellane, lorsqu’il ne s’agit que de moi ; mais je trouve une sorte de barbarie dans la raison appliquée à la douleur d’un autre, et je ne m’en sers point dans une pareille situation. — Que ferez-vous cependant, lui dis-je, si madame d’Ervins vient dans ces lieux, si elle se perd, si son mari l’abandonne ? — Je souhaite, madame, me répondit M. de Serbellane, que Thérèse ne vienne point à Paris. Je consentirais au douloureux sacrifice de ne plus la revoir si son repos pouvait en dépendre ; mais si elle arrive ici et qu’elle se brouille avec son mari, je lui dévouerai ma vie ; et, en supposant que les lois de France me permettent le divorce, je l’épouserai. — Y pensez-vous ? m’écriai-je, l’épouser, elle qui est catholique, dévote ! — Je vous parle uniquement, reprit avec tranquillité M. de Serbellane, de ce que je suis prêt à faire pour elle si son bonheur l’exige ; mais il vaut mieux pour tous les deux que nos destinées restent dans l’ordre, et j’espère que vous la déciderez à ne pas venir. — Me permettez-vous de le dire, monsieur ? lui répondis-je ; il y a dans votre conversation un singulier mélange d’exaltation et de froideur. — Vous vous persuadez un peu légèrement, madame, répliqua M. de Serbellane, que j’ai de la froideur dans le caractère ; dès mon enfance, la timidité et la fierté réunies m’ont donné l’habitude de réprimer les signes extérieurs de mon émotion. Sans vous occuper trop longtemps de moi, je vous dirai que j’ai fait, comme la plupart des jeunes gens de mon âge, beaucoup de fautes en entrant dans le monde ; que ces fautes, par une combinaison de circonstances, ont eu des suites funestes, et qu’il m’est resté, de toutes les peines que j’ai éprouvées, assez de calme dans mes propres impressions, mais un profond respect pour la destinée des personnes qui de quelque manière dépendent de moi. Les passions impétueuses ont toujours pour but notre satisfaction personnelle ; ces passions sont très-refroidies dans mon cœur, mais je ne suis point blasé sur mes devoirs, et je n’ai rien de mieux à faire de moi que d’épargner de la douleur à ceux qui m’aiment, maintenant que je ne peux plus avoir ni goût vif, ni volonté forte qui ait pour objet mon propre bonheur. » En achevant ces mots, une expression de mélancolie se peignit sur le visage de M. de Serbellane ; j’éprouvai pour lui ce sentiment que fait naître en nous le malheur d’un homme distingué. Je lui pris moi-même la main comme à mon frère ; il comprit ce que j’éprouvais, il m’en sut gré. Mais son cœur se referma bientôt après ; je crus même entrevoir qu’il redoutait d’être entraîné à parler plus longtemps de lui, et je le suivis dans le salon, ou il remontait de son propre mouvement. Depuis cette conversation je l’ai vu deux fois ; il a toujours évité de s’entretenir seul avec moi, et il y a dans ses manières une froideur qui rend impossible l’intimité ; cependant il me regarde avec plus d’intérêt, s’adresse à moi dans la conversation générale, et je croirais qu’il veut m’indiquer que la personne à qui il a ouvert son cœur, même une seule fois, sera toujours pour lui un être à part. Mais, hélas ! mon amie ne sera point heureuse, elle ne le sera point ; et le remords et l’amour la déchireront en même temps. Que je bénis le ciel des principes de morale que vous m’avez inspirés, et peut-être même aussi des sentiments qu’on pourrait appeler romanesques, mais qui, donnant une autre idée de soi-même et de l’amour, préservent des séductions du monde comme trop au-dessous des chimères que l’on aurait pu redouter.

Je consacrerai ma vie, je l’espère, à m’occuper du sort de mes amis, et je ferai ma destinée de leur bonheur. Je prends un grand intérêt au mariage de Mathilde ; j’y trouverais plus de plaisir encore si elle répondait vivement à mon amitié : mais toutes ses démarches sont calculées, toutes ses paroles préparées ; je prévois sa réponse, je m’attends à sa visite ; quoiqu’il n’y ait point de fausseté dans son caractère, il y a si peu d’abandon, qu’on sait avec elle la vie d’avance, comme si l’avenir était déjà du passé.

Ma chère Louise, je vous le répète, je veux retourner vers vous, puisque vous ne voulez pas venir à Paris ; comment pourrai-je renoncer aux douceurs parfaites de notre intimité ? Adieu.

LETTRE IX. — MADAME DE VERNON À M. DE CLARIMIN,
À SA TERRE PRÈS DE MONTPELLIER.
Paris, ce 2 mai.

Toujours des inquiétudes, mon cher Clarimin, sur la dette que j’ai contractée avec vous ! Ne vous ai-je pas mandé plusieurs fois que les réclamations de madame de Mondoville sur la succession de M. de Vernon étaient arrangées par le mariage de son fils avec ma fille ? Je constitue en dot à Mathilde la terre d’Andelys, de vingt mille livres de rente. C’est beaucoup plus que la fortune de son père ; je ne lui devrai donc aucun compte de ma tutelle. Je n’étais gênée que par ce compte et par les diverses sommes que je devais rembourser à madame de Mondoville sur la succession de M. de Vernon. Mais il sera convenu dans le contrat que ces dettes ne seront payées qu’après moi, et je me trouve ainsi dispensée de rendre à Mathilde le bien de son père. Je puis donc vous garantir que vos soixante mille livres vous seront remises avant deux mois. J’ajouterai, pour achever de vous rassurer, que je n’achète point la terre d’Andelys ; c’est madame d’Albémar qui la donne à ma fille. J’avais cru jusqu’à présent cette confidence superflue, et je vous demande un profond secret. Madame d’Albémar est très-riche : je ne pense pas manquer de délicatesse en acceptant d’elle un don qui, tout considérable qu’il parait, n’est pas un tiers de la fortune qu’elle tient de son mari. Cette fortune, vous le savez, devait nous revenir en grande partie. J’ai cru qu’il ne m’était point interdit de profiter de la bienveillance de madame d’Albémar pour l’intérêt de ma fille et pour celui de mes créanciers ; mais il est pourtant inutile que ce détail soit connu.

Votre homme d’affaires vous a alarmé en vous donnant comme une nouvelle certaine que je voulais rembourser tout de suite à madame d’Albémar les quarante mille livres qu’elle m’a prêtées à Montpellier. Il n’en est rien ; elle ne pense point à me les demander. Vous m’écririez vingt lettres sur votre dette, avant que madame d’Albémar me dit un mot de la sienne. Ceci soit dit sans vous fâcher, mon cher Clarimin. L’on ne pense pas à vingt ans comme à quarante ; et si l’oubli de soi-même est un agrément dans une jeune personne, l’appréciation de nos intérêts est une chose très-naturelle à notre âge.

Madame d’Albémar, la plus jolie et la plus spirituelle femme qu’il y ait, ne s’imagine pas qu’elle doive soumettre sa conduite à aucun genre de calcul ; c’est ce qui fait qu’elle peut se nuire beaucoup à elle même, jamais aux autres. Elle voit tout, elle devine tout, quand il s’agit de considérer les hommes et les idées sous un point de vue général ; mais dans ses affaires et ses affections, c’est une personne toute de premier mouvement, et ne se servant jamais de son esprit pour éclairer ses sentiments, de peur peut-être qu’il ne détruisit les illusions dont elle a besoin. Elle a reçu de son bizarre époux et d’une sœur contrefaite une éducation à la fois toute philosophique et toute romanesque ; mais que nous importe ? elle n’en est que plus aimable ; les gens calmes aiment assez à rencontrer ces caractères exaltés, qui leur offrent toujours quelque prise. Remettez-vous-en donc à moi, mon cher Clarimin ; laissez-moi terminer le mariage qui m’occupe, et qui m’est nécessaire pour satisfaire à vos justes prétentions ; et voyez dans cette lettre, la plus longue, je crois, que j’aie écrite de ma vie, mon désir de vous ôter toute crainte, et la confiance d’une ancienne et bien fidèle amitié.

LETTRE X. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Paris, ce 3 mai.

J’ai passé hier, chez madame de Vernon, une soirée qui a singulièrement excité ma curiosité ; je ne sais si vous en recevrez la même impression que moi. L’ambassadeur d’Espagne présenta hier à ma tante un vieux duc espagnol, M. de Mendoce, qui allait remplir une place diplomatique en Allemagne. Comme il venait de Madrid et qu’il était parent de madame de Mondoville, madame de Vernon lui fit des questions très-simples sur Léonce de Mondoville ; il parut d’abord extrêmement embarrassé dans ses réponses. L’ambassadeur d’Espagne s’approchant de lui comme il parlait, il dit à très-haute voix que depuis six semaines il n’avait point vu M. de Mondoville, et qu’il n’était pas retourné chez sa mère. L’affectation qu’il mit à s’exprimer ainsi me donna de l’inquiétude ; et comme madame de Vernon la partageait, je cherchai tous les moyens d’en savoir davantage.

Je me mis à causer avec un Espagnol que j’avais déjà vu une ou deux fois, et que j’avais remarqué comme spirituel, éclairé, mais un peu frondeur. Je lui demandai s’il connaissait le duc de Mendoce. « Fort peu, répondit-il, mais je sais seulement qu’il n’y a point d’homme dans toute la cour d’Espagne aussi pénétré de respect pour le pouvoir. C’est une véritable curiosité que de le voir saluer un ministre : ses épaules se plient, dès qu’il l’aperçoit, avec une promptitude et une activité tout à fait amusantes ; et quand il se relève, il le regarde avec un air si obligeant, si affectueux, je dirais presque si attendri, que je ne doute pas qu’il n’ait vraiment aimé tous ceux qui ont eu du crédit à la cour d’Espagne depuis trente ans. Sa conversation n’est pas moins curieuse que ses démonstrations extérieures. Il commence des phrases pour que le ministre les finisse ; il finit celles que le ministre a commencées ; sur quelque sujet que le ministre parle, le duc de Mendoce l’accompagne d’un sourire gracieux, de petits mots approbateurs qui ressemblent à une basse continue, très-monotone pour ceux qui écoutent, mais probablement agréable à celui qui en est l’objet. Quand il peut trouver l’occasion de reprocher au ministre le peu de soin qu’il prend de sa santé, les excès de travail qu’il se permet, il faut voir quelle énergie il met dans ces vérités dangereuses ; on croirait, au ton de sa voix, qu’il s’expose à tout pour satisfaire sa conscience ; et ce n’est qu’à la réflexion qu’on observe que, pour varier la flatterie fade, il essaye de la flatterie brusque, sur laquelle on est moins blasé. Ce n’est pas un méchant homme ; il préfère ne pas faire du mal, et ne s’y décide que pour son intérêt. Il a, si l’on peut le dire, l’innocence de la bassesse ; il ne se doute pas qu’il y ait une autre morale, un autre honneur au monde que le succès auprès du pouvoir ; il tient pour fou, je dirais presque pour malhonnête, quiconque ne se conduit pas comme lui. Si l’un de ses amis tombe dans la disgrâce, il cesse à l’instant tous ses rapports avec lui, sans aucune explication, comme une chose qui va de soi-même. Quand, par hasard, on lui demande s’il l’a vu, il répond : Vous sentez bien que, dans les circonstances actuelles, je n’ai pu… et s’interrompt en fronçant le sourcil, ce qui signifie toujours l’importance qu’il attache à la défaveur du maître. Mais si vous n’entendez pas cette mine, il prend un ton ferme, et vous dit les serviles motifs de sa conduite avec autant de confiance qu’en aurait un honnête homme en vous déclarant qu’il a cessé : de voir un ami qu’il n’estimait plus. Il n’a pas de considération à la cour de Madrid ; cependant il obtient toujours des missions importantes : car les gens en place sont bien arrivés à se moquer des flatteurs, mais non pas à leur préférer les hommes courageux ; et les flatteurs parviennent à tout, non pas, comme autrefois, en réussissant à tromper, mais en faisant preuve de souplesse, ce qui convient toujours à l’autorité. »

Ce portrait, que me confirmaient la physionomie et les manières de M. le duc de Mendoce, me rassura un peu sur l’embarras qu’il avait témoigné en parlant de M. de Mondoville ; mais je résolus cependant d’en savoir davantage, et, après avoir remercié le spirituel Espagnol, j’allai me rejoindre à la société. Je retins le duc sous divers prétextes ; et quand l’ambassadeur d’Espagne fut parti, et qu’il ne resta presque plus personne, madame de Vernon et moi nous primes le duc à part, et je lui demandai formellement s’il ne savait rien de M. de Mondoville qui put intéresser les amis de sa mère. Il regarda de tous côtés pour s’assurer mieux encore que son ambassadeur n’y était plus, et me dit : « Je vais vous parler naturellement, madame, puisque vous vous intéressez à Léonce ; sa position est mauvaise, mais je ne la tiens pas pour désespérée, si l’on parvient à lui faire entendre raison : c’est un jeune homme de vingt-cinq ans, d’une figure charmante : vous ne connaissez rien ici qui en approche : spirituel, mais très-mauvaise tête ; fou de ce qu’il appelle la réputation, l’opinion publique, et prêt à sacrifier, pour cette opinion ou pour son ombre même, les intérêts les plus importants de la vie. Voici ce qui est arrivé : un des cousins de M. de Mondoville, très-bon et très-joli jeune homme, a fait sa cour, cet hiver, à mademoiselle de Sorane, la nièce de notre ministre actuel, Son Excellence M. le comte de Sorane ; il a su en très-peu de temps lui plaire et la séduire. Je dois vous avouer, puisque nous parlons ici confidentiellement, que mademoiselle de Sorane, âgée de vingt-cinq ans, et ayant perdu son père et sa mère de bonne heure, vivait depuis plusieurs années dans le monde avec trop de liberté ; l’on avait soupçonné sa conduite, soit à tort, soit justement ; mais enfin pour cette fois elle voulut se marier, et fit connaître clairement son intention à cet égard, et celle du ministre son oncle. Il n’y avait pas à hésiter ; Charles de Mondoville ne pouvait pas faire un meilleur mariage : fortune, crédit, naissance, tout y était, et je sais positivement que lui-même en jugeait ainsi ; mais Léonce, qui exerce dans sa famille une autorité qui ne convient pas à son âge, Léonce, qu’ils consultent tous comme l’oracle de l’honneur, déclara qu’il trouvait indigne de son cousin d’épouser une femme qui avait eu une conduite méprisable ; et, ce qui est vraiment de la folie, il ajouta que c’était précisément parce qu’elle était la nièce d’un homme très-puissant qu’il fallait se garder de l’épouser, « Mon cousin, disait-il, pourrait faire un mauvais mariage, s’il était bien clair que l’amour seul l’y entraînât ; mais dès que l’on peut soupçonner qu’il y est forcé par une considération d’intérêt ou de crainte, je ne le reverrai jamais s’il y consent. » Le frère de mademoiselle de Sorane se battit avec le parent de M. de Mondoville, et fut grièvement blessé. Tout Madrid croyait qu’à sa guérison le mariage se ferait : on répandait que le ministre avait déclaré qu’il enverrait le régiment de Charles de Mondoville dans les Indes occidentales, s’il n’épousait pas mademoiselle de Sorane, qui était, disait-on, singulièrement attachée à son futur époux. Mais Léonce, par un entêtement que je m’abstiens de qualifier, dédaigna la menace du ministre, chercha toutes les occasions de faire savoir qu’il la bravait, excita son cousin à rompre ouvertement avec la famille de mademoiselle de Sorane, dit à qui voulut l’entendre qu’il n’attendait que la guérison du frère de mademoiselle de Sorane pour se battre avec lui, s’il voulait bien lui donner la préférence sur son cousin. Les deux familles se sont brouillées ; Charles de Mondoville a reçu l’ordre de partir pour les Indes ; mademoiselle de Sorane a été au désespoir, tout à fait perdue de réputation, et, pour comble de malheur enfin, Léonce a tellement déplu au roi, qu’il n’est plus retourné à la cour. Vous comprenez que depuis ce temps je ne l’ai pas revu ; et, comme je suis parti d’Espagne avant que le frère de mademoiselle de Sorane fût guéri, je ne sais pas les suites de cette affaire ; mais je crains bien qu’elles ne soient très-sérieuses, et qu’elles ne fassent beaucoup de tort à Léonce. »

L’Espagnol que j’avais interrogé sur le caractère du duc de Mendoce s’approcha de nous dans ce moment ; et, entendant que l’on parlait de M. de Mondoville, il dit : « Je le connais, et je sais tous les détails de l’événement dont M. le duc vient de vous parler ; permettez-moi d’y joindre quelques observations que je crois nécessaires. Léonce, il est vrai, s’est conduit, dans cette circonstance, avec beaucoup de hauteur ; mais on n’a pu s’empêcher de l’admirer, précisément par les motifs qui aggravent ses torts dans l’opinion de M. le duc. Le crédit de la famille de mademoiselle de Sorane était si grand, les menaces du ministre si publiques, et la conduite de mademoiselle de Sorane avait été si mauvaise, qu’il était impossible qu’on n’accusât pas de faiblesse celui qui l’épouserait. M. de Mondoville aurait peut-être dû laisser son cousin se décider seul : mais il l’a conseillé comme il aurait agi ; il s’est mis en avant autant qu’il lui a été possible pour détourner le danger sur lui-même, et peut-être ne sera-t-il que, trop prouvé dans la suite qu’il y est bien parvenu, Il a donné une partie de sa fortune, à son cousin pour le dédommager d’aller aux Indes ; enfin, sa conduite a montré qu’aucun genre de sacrifice personnel ne lui coûtait quand il s’agissait de préserver de la moindre tache la réputation d’un homme qui portait son nom. Le caractère de M. de Mondoville réunit, au plus haut degré, la fierté, le courage, l’intrépidité, tout ce qui peut enfin inspirer du respect : les jeunes gens de son âge ont, sans qu’il le veuille, et presque malgré lui, une grande déférence pour ses conseils ; il y a dans son âme une force, une énergie qui, tempérées par la bonté, inspirent pour lui la plus haute considération, et j’ai vu plusieurs fois qu’on se rangeait quand il passait, par un mouvement involontaire dont ses amis riaient à la réflexion, mais qui les reprenait à leur insu, comme toutes les impressions naturelles. Il est vrai néanmoins que Léonce de Mondoville porte peut-être jusqu’à l’exagération le respect de l’opinion, et l’on pourrait désirer pour son bonheur qu’il sût s’en affranchir davantage ; mais, dans la circonstance dont M. le duc vient de parler, sa conduite lui a valu l’estime générale, et je pense que tous ceux qui l’aiment doivent en être fiers. »

Le duc ne répliqua point au défenseur de Léonce : il ne lui était point utile de le combattre ; et les hommes qui prennent leur intérêt pour guide de toute leur vie ne mettent aucune chaleur ni aux opinions qu’ils soutiennent, ni à celles qu’on leur dispute : céder et se taire est tellement leur habitude, qu’ils la pratiquent avec leurs égaux pour s’y préparer avec leurs supérieurs.

Il résulta pour moi, de toute cette discussion, une grande curiosité de connaître le caractère de Léonce. Son précepteur et son meilleur ami, celui qui lui a tenu lieu de père depuis dix ans, M. Barton, doit être ici demain ; je croirai ce qu’il me dira de son élève. Mais n’est-ce pas déjà un trait honorable pour un jeune homme, que d’avoir conservé non-seulement de l’estime, mais de l’attachement et de la confiance pour l’homme qui a dû nécessairement contrarier ses défauts et même ses goûts ? Tous les sentiments qui naissent de la reconnaissance ont un caractère religieux, ils élèvent l’âme qui les éprouve. Ah ! combien je désire que madame de Vernon ait fait un bon choix ! Le charme de sa vie intérieure dépendra nécessairement de l’époux de sa fille : Mathilde elle-même ne sera jamais ni très-heureuse, ni très-malheureuse ; il ne peut en être ainsi de madame de Vernon. Espérons que Léonce, si fier, si irritable, si généralement admiré, aura cette bonté sans laquelle il faut redouter une âme forte et un esprit supérieur, bien loin de désirer de s’en rapprocher.

LETTRE XI. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Paris, ce 4 mai.

M. Barton est arrivé hier. En entrant dans le salon de madame de Vernon, j’ai deviné tout de suite que c’était lui. L’on jouait et l’on causait : il était seul au coin de la cheminée ; Mathilde, de l’autre côté, ne se permettait pas de lui adresser une seule parole ; il paraissait embarrassé de sa contenance au milieu de tant de gens qui ne le connaissaient pas. La société de Paris est peut-être la société du monde où un étranger cause d’abord le plus de gêne ; on est accoutumé à se comprendre si rapidement, à faire allusion à tant d’idées reçues, à tant d’usages ou de plaisanteries sous-entendues, que l’on craint d’être obligé de recourir à un commentaire pour chaque parole, dès qu’un homme nouveau est introduit dans le cercle. J’éprouvai de l’intérêt pour la situation embarrassante de M. Barton et j’allai à lui sans hésiter : il me semble qu’on fait un bien réel à celui qu’on soulage des peines de ce genre, de quelque peu d’importance qu’elles soient en elles-mêmes.

M. Barton est un homme d’une physionomie respectable, vêtu de brun, coiffé sans poudre ; son extérieur est imposant ; on croit voir un Anglais ou un Américain, plutôt qu’un Français. N’avez-vous pas remarqué combien il est facile de reconnaître au premier coup d’œil le rang qu’un Français occupe dans le monde ? ses prétentions et ses inquiétudes le trahissent presque toujours, dès qu’il peut craindre d’être considéré comme inférieur ; tandis que les Anglais et les Américains ont une dignité calme et habituelle, qui ne permet ni de les juger, ni de les classer légèrement. Je parlai d’abord à M. Barton de sujets indifférents ; il me répondit avec politesse, mais brièvement. J’aperçus très-vite qu’il n’avait point le désir de faire remarquer son esprit, et qu’on ne pouvait pas l’intéresser par son amour-propre : je cédai donc à l’envie que j’avais de l’interroger sur M. de Mondoville, et son visage prit alors une expression nouvelle ; je vis bien que depuis longtemps il ne s’animait qu’à ce nom. Comme M. Barton me savait proche parente de Mathilde, il se livra presque de lui-même à me parler sur tous les détails qui concernaient Léonce ; il m’apprit qu’il avait passé son enfance alternativement en Espagne, la patrie de sa mère, et en France, celle de son père ; qu’il parlait également bien les deux langues, et s’exprimait toujours avec grâce et facilité. Je compris, dans la conversation, que madame de Mondoville avait dans les manières une hauteur très-pénible à supporter, et que Léonce, adoucissant par une bonté attentive et délicate ce qui pouvait blesser son précepteur, lui avait inspiré autant d’affection que, d’enthousiasme. J’essayai de faire parler M. Barton sur ce qui nous avait été dit par le duc de Mendoce ; il évita de me répondre : je crus remarquer cependant qu’il était vrai qu’à travers toutes les rares qualités de Léonce on pouvait lui reprocher trop de véhémence dans le caractère, et surtout une crainte du blâme portée si loin, qu’il ne lui suffisait pas de son propre témoignage pour être heureux et tranquille ; mais je le devinai plutôt que M. Barton ne me le dit. Il s’abandonnait à louer l’esprit et l’âme de M. de Mondoville avec une conviction tout à fait persuasive ; je me plus presque tout le soir à causer avec lui. Sa simplicité me faisait remarquer dans les grâces un peu recherchées du cercle le plus brillant de Paris une sorte de ridicule qui ne m’avait point encore frappée. On s’habitue à ces grâces, qui s’accordent assez bien avec l’élégance des grandes sociétés ; mais quand un caractère naturel se trouve au milieu d’elles, il fait ressortir, par le contraste, les plus légères nuances d’affectation.

Je causai presque tout le soir avec M. Barton ; il parlait de M. de Mondoville avec tant de chaleur et d’intérêt, que j’étais captivée par le plaisir même que je lui faisais en l’écoutant ; d’ailleurs, un homme simple et vrai parlant du sentiment qui l’a occupé toute sa vie excite toujours l’attention d’une âme capable de l’entendre.

M. de Serbellane et M. de Fierville vinrent cependant auprès de moi me reprocher de n’être pas, selon ma coutume, ce qu’ils appellent brillante : je m’impatientai contre eux de leurs persécutions, et je m’en délivrai en rentrant chez moi de bonne heure. Que la destinée de ma cousine sera belle, ma chère Louise, si Léonce est tel que M. Barton me l’a peint ! Elle ne souffrira pas même du seul défaut qu’il soit possible de lui supposer, et que peut-être on exagère beaucoup. Mathilde ne hasarde rien ; elle ne s’expose jamais au blâme ; elle conviendra donc parfaitement à Léonce : moi, je ne saurais pas… Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est de Mathilde : elle sera bien plus heureuse que je ne puis jamais l’être. Adieu, ma chère Louise, je vous quitte ; j’éprouve ce soir un sentiment vague de tristesse que le jour dissipera sans doute. Encore une fois, adieu.

LETTRE XII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Paris, ce 8 mai.

Je suis mécontente de moi, ma chère Louise, et pour me punir, je me condamne à vous faire le récit d’un mouvement blâmable que j’ai à me reprocher. Il a été si passager, que je pourrais me le nier à moi-même ; mais, pour conserver son cœur dans toute sa pureté, il ne faut pas repousser l’examen de soi ; il faut triompher de la répugnance qu’on éprouve à s’avouer les mauvais sentiments qui se cachent longtemps au fond de notre cœur avant d’en usurper l’empire.

Depuis quelques jours, M. Barton me parlait sans cesse de Léonce ; il me racontait des traits de sa vie qui le caractérisent comme la plus noble des créatures. Il m’avait une fois montré un portrait de lui, que Mathilde avait refusé de voir, avec une exagération de pruderie qui n’était en vérité que ridicule ; et ce portrait, je l’avoue, m’avait frappée. Enfin M. Barton se plaisant tous les jours plus avec moi, me laissa entrevoir avant-hier, à la fin de notre conversation, qu’il ne croyait pas le caractère de Mathilde propre à rendre Léonce heureux, et que j’étais la seule femme qui lui eût paru digne de son élève. De quelques détours qu’il enveloppât cette insinuation, je l’entendis très-vite ; elle m’émut profondément ; je quittai M. Barton à l’instant même, et je revins chez moi inquiète de l’impression que j’en avais reçue. Il me suffit cependant d’un moment de réflexion pour rejeter loin de moi des sentiments confus que je devais bannir dès que j’avais pu les reconnaître. Je résolus de ne plus m’entretenir en particulier avec M. Barton, et je crus que cette décision avait fait entièrement disparaître l’image qui m’occupait. Mais hier, au moment où j’arrivai chez madame de Vernon, M. Barton s’approcha de moi, et me dit : « Je viens de recevoir une lettre de M. de Mondoville, qui m’annonce son départ d’Espagne ; ayez la bonté de la lire. » En achevant ces mots, il me tendit cette lettre. Quel prétexte pour la refuser ? D’ailleurs ma curiosité précéda ma réflexion ; mes yeux tombèrent sur les premières lignes de la lettre, et il me fut impossible de ne pas l’achever. En effet, ma chère Louise, jamais on n’a réuni dans un style si simple tant de charmes différents ! de la noblesse et de la bonté, des expressions toujours naturelles, mais qui toutes appartenaient à une affection vraie et à une idée originale ; aucune de ces phrases usées qui ne peignent rien que le vide de l’âme ; de la mesure sans froideur, une confiance sérieuse, telle qu’elle peut exister entre un jeune homme et son instituteur ; mille nuances qui semblent de peu de valeur, et qui caractérisent cependant les habitudes de la vie entière, et cette élévation de sentiments, la première des qualités, celle qui agit comme par magie sur les âmes de la même nature. Cette lettre était terminée par une phrase douce et mélancolique sur l’avenir qui l’attendait, sur ce mariage décidé sans qu’il eût jamais vu Mathilde : la volonté de sa mère, disait-il, avait pu seule le contraindre à s’y résigner. Je relus ce peu de mots plusieurs fois. Je crois que M. Barton le remarqua, car il me dit : « Madame, croyez-vous que la froideur de mademoiselle de Vernon puisse rendre heureux un homme d’une sensibilité si véritable ? » Je ne sais ce que j’allais lui répondre, lorsque M. de Serbellane, se donnant à peine le temps de saluer madame de Vernon, me pria d’aller avec lui dans le jardin. Il y a tant de réserve et de calme dans les manières habituelles de M. de Serbellane, que je fus troublée par cet empressement inusité, comme s’il devait annoncer un événement extraordinaire ; et craignant quelque malheur pour Thérèse, je suivis son ami en quittant précipitamment M. Barton. « Elle arrive dans huit jours, me dit M. de Serbellane ; vous n’avez plus le temps de lui écrire ; il faut s’occuper uniquement d’écarter d’elle, s’il est possible, les dangers de cette démarche. — Ah ! mon Dieu, que m’apprenez-vous ? lui répondis-je. Comment ! vous n’avez pu réussir… — J’en ai peut-être trop fait, interrompit-il, car je crois entrevoir que l’inquiétude qu’elle éprouve sur mes sentiments est la principale cause de ce voyage. Je la rassurerai sur cette inquiétude, ajouta-t-il, car je lui suis dévoué pour ma vie ; mais quand vous verrez M. d’Ervins, vous comprendrez combien je dois être effrayé. Le despotisme et la violence de son caractère me font tout craindre pour Thérèse, s’il découvre ses sentiments ; et quoiqu’il ait peu d’esprit, son amour-propre est toujours si éveillé, que dans beaucoup de circonstances il peut lui tenir lieu de finesse et de sagacité. » M. de Serbellane continua cette conversation pendant quelque temps, et j’y mettais un intérêt si vif, qu’elle se prolongea sans que j’y songeasse ; enfin je la terminai en recommandant Thérèse à la protection de M. de Serbellane. « Oui, lui dis-je, je ne craindrai point de demander à celui même qui l’a entraînée, de devenir son guide et son frère dans cette situation difficile. Thérèse est plus passionnée que vous, elle, vous aime plus que vous ne l’aimez ; c’est donc à vous à la diriger : celui des deux qui ne peut vivre sans l’autre est l’être soumis et dominé. Thérèse n’a point ici de parents ni d’amis, veillez sur elle en défenseur généreux et tendre ; réparez vos torts par ces vertus du cœur qui naissent toutes de la bonté. » Je, m’animai en parlant ainsi, et je posai ma main sur le bras de M. de Serbellane ; il la prit et l’approcha de ses lèvres avec un sentiment dont Thérèse seule était l’objet. M. Barton, dans ce moment, entrait dans l’allée ou nous étions ; en nous apercevant, il retourna très-promptement sur ses pas, comme pour nous laisser libres. Je compris dans l’instant son idée, et je l’atteignis avant qu’il fût rentré dans le salon. « Pourquoi vous éloignez-vous de nous ? lui dis-je avec assez de vivacité. — Par discrétion, madame ; par discrétion, me répéta-t-il d’une manière un peu affectée. — Je le vois, repris-je, vous croyez que j’aime M. de Serbellane. » Concevez-vous, ma chère Louise, que j’aie manqué de mesure au point de parler ainsi à un homme que je connaissais à peine ? Mais j’avais eu trop d’émotion depuis une heure, et j’étais si agitée, que mon trouble même me faisait parler sans avoir le temps de réfléchir à ce que je disais. « Je ne crois rien, madame, me répondit M. Barton ; de quel droit… — Ah ! que je déteste ces tournures, lui dis-je, avec une personne de mon caractère ! — Mais, permettez-moi, madame, de vous faire observer, interrompit M. Barton, que je n’ai pas l’honneur de vous connaître depuis longtemps. — C’est vrai, lui dis-je ; cependant il me semble qu’il est bien facile de me juger en peu de moments ; mais, je vous le répète, je ne l’aime point, M. de Serbellane, je ne l’aime point ; s’il en était autrement, je vous le dirais. — Vous auriez tort, me répondit M. Barton ; je n’ai point encore mérité cette confiance. »

Toujours plus déconcertée par sa raison, et cependant toujours plus inquiète de l’opinion qu’il pouvait prendre de mes sentiments pour M. de Serbellane, une vivacité que je ne puis concevoir, que je ne puis me pardonner, me fit dire à M. Barton : « Ce n’est pas de moi, je vous jure, que M. de Serbellane est occupé. » Je n’achevai pas cette phrase, tout insignifiante qu’elle était, je ne l’achevai pas, ma sœur, je vous l’atteste ; elle ne pouvait rien apprendre ni rien indiquer à M. Barton ; néanmoins je fus saisie d’un remords véritable au premier mot qui m’échappa ; je cherchai l’occasion de me retirer ; et réfléchissant sur moi-même, je fus indignée du motif coupable qui m’avait causé tant d’émotion.

Je craignais, je ne puis me le cacher, je craignais que M. Barton ne dit à Léonce que mes affections étaient engagées ; je voulais donc que Léonce pût me préférer à ma cousine. C’est moi qui fais ce mariage ; c’est moi qui suis liée par un sentiment presque aussi fort que la reconnaissance, par les services que j’ai rendus, les remerciements que j’en ai recueillis, la récompense que j’en ai goûtée ; mon amie se flatte du bonheur de sa fille, elle croit me le devoir, et ce serait moi qui songerais à le lui ravir ? Quel motif m’inspire cette pensée ? un penchant de pure imagination pour un homme que je n’ai jamais vu, qui peut-être me déplairait si je le connaissais ! Que serait-ce donc si je l’aimais ! Et néanmoins les sentiments de délicatesse les plus impérieux ne devraient-ils pas imposer silence même à un attachement véritable ? Ne pensez pas cependant, ma chère Louise, autant de mal de moi que ce récit le mérite : n’avez-vous pas éprouvé vous-même qu’il existe quelquefois en nous des mouvements passagers les plus contraires à notre nature ? C’est pour expliquer ces contradictions du cœur humain qu’on s’est servi de cette expression : Ce sont des pensées du démon. Les bons sentiments prennent leur source au fond de notre cœur ; les mauvais nous semblent venir de quelque influence étrangère qui trouble l’ordre et l’ensemble de nos réflexions et de notre caractère. Je vous demande de fortifier mon cœur par vos conseils : la voix qui nous guida dans notre enfance se confond pour nous avec la voix du ciel.

LETTRE XIII. — RÉPONSE DE MADEMOISELLE D’ALBÉMAR À DELPHINE.
Montpellier, ce 14 mai.

Non, ma chère enfant, je ne vous aurais point trouvée coupable de vous livrer à quelque intérêt pour Léonce ; et s’il avait été digne de vous, s’il vous avait aimée, je n’aurais pas trop conçu pourquoi vous auriez sacrifié votre bonheur, non à la reconnaissance que vous devez, mais à celle que vous avez méritée. Quoi qu’il en soit, hélas ! il n’est plus temps de faire ces réflexions : il n’est que trop vraisemblable qu’en ce moment ce malheureux jeune homme n’existe plus pour personne ! J’ai la triste mission de-vous envoyer cette lettre. Il faut la montrer à M. Barton, et prévenir madame de Vernon et sa fille de la perte de leurs plus brillantes espérances. C’est le seul moment où j’aie éprouvé quelques bons sentiments pour madame de Vernon ; mais il n’est pas nécessaire de me joindre à tout ce que vous lui témoignerez. Celle qui est aimée de vous, ma chère Delphine, ne manque jamais des consolations les plus tendres ; et c’est vous que je plains quand vos amis sont malheureux.

Je ne doute pas que ce ne soit l’indigne frère de mademoiselle de Sorane qui doive être accusé de ce crime abominable,

Bayonne, ce 10 mai 1790.

Comme vous êtes parente de madame de Vernon, mademoiselle, vous avez sans doute son adresse à Paris, et vous ferez parvenir à un M. Barton, qui doit être chez elle à présent, la nouvelle du triste accident arrivé à son élève, qui n’a voulu dire qu’un seul mot, c’est qu’il désirait voir son instituteur, actuellement à Paris chez madame de Vernon. Ce pauvre M. Léonce de Mondoville m’était recommandé par un négociant de Madrid, et je l’attendais hier au soir ; mais je ne croyais pas qu’on me l’apportât dans ce triste, état.

En traversant les Pyrénées, il a fait quelques pas à pied, laissant passer sa voiture devant lui avec son domestique ; à la nuit tombante, il a reçu deux coups de poignard près du cœur, par deux hommes qu’il connaît, à ce que j’ai pu comprendre d’après quelques mots qu’il a prononcés, mais qu’il n’a jamais voulu nommer. Son domestique, ne le voyant point venir, est retourné sur ses pas, il l’a trouvé sans connaissance au milieu du chemin de la forêt : on a appelé des paysans, et, avec leur secours, il a été apporté chez moi sans reprendre ses sens ; on le croyait mort. Cependant depuis une heure il a parlé, comme je l’ai dit, pour demander que son instituteur vint en toute hâte auprès de lui, et qu’on se gardât bien d’informer sa mère de son état.

Le juge s’est transporté chez moi pour écrire sa déposition sur les assassins. Il a refusé de rien répondre, ce qui me parait vraiment trop beau ; mais, du reste, il est impossible d’être plus intéressant ; et c’est avec une vraie douleur, mademoiselle, que je me vois forcé de vous apprendre que les médecins ont déclare ses blessures mortelles. Il est si beau, si jeune, si bon, que cela l’ait pleurer tout le monde ; et ma pauvre famille en particulier s’en désole vivement. Ne perdez pas de temps, je vous prie, mademoiselle, pour faire venir son instituteur. Il arrivera trop tard, mais enfin il nous dira ce que nous avons à faire. J’ai l’honneur d’être, avec respect, mademoiselle, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Télin, négociant à Bayonne.
LETTRE XIV. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 19 mai.

Ah ! ma chère sœur, quelle nouvelle vous m’apprenez ! Je suis dans une angoisse inexprimable, craignant de perdre, une minute pour avertir M. Barton, et frémissant de la douleur que je suis condamnée à lui causer. Il faut aussi prévenir madame de Vernon et Mathilde. Combien je sens vivement leurs peines ! Ma pauvre Sophie ! le fils de son amie ! l’époux de sa fille ! et Mathilde ! Ah ! que je me reproche d’avoir blâmé l’excès de sa dévotion ! elle ne sera peut-être jamais heureuse. Si elle avait livré son cœur à l’espérance d’être aimée, que deviendrait-elle à présent ? Néanmoins elle ne l’a jamais vu. Mais moi aussi je ne l’ai jamais vu, et les larmes m’oppressent, et la force me manque pour remplir mon triste devoir ! Allons, je m’y soumets, je sors ; adieu. Ce soir je vous rendrai compte de cette journée.

Minuit.

M. Barton est parti depuis une heure, ma chère Louise. Excellent homme, qu’il est malheureux ! Ah ! que les peines de l’âge avancé portent un caractère déchirant ! Hélas ! la vieillesse elle-même est une douleur habituelle, dont l’amertume aigrit tous les chagrins que l’on éprouve.

J’ai été chez madame de Vernon à six heures ; j’ai fait demander M. Barton à sa porte : il est venu à l’instant même avec un air d’empressement et de gaieté qui m’a fait bien mal. Rien n’est plus touchant que l’ignorance d’un malheur déjà arrivé, et le calme qui se peint sur un visage qu’un seul mot va bouleverser. M. Barton monta dans ma voiture, et je donnai l’ordre de nous conduire loin de Paris : j’avais imaginé plusieurs moyens de lui annoncer cet affreux événement ; mais il remarqua bientôt l’altération de mes traits, et me demanda avec sensibilité s’il m’était arrivé quelque malheur. L’intérêt même qu’il prenait à moi l’éloignait entièrement de l’idée que la peine dont il s’agissait pût le concerner. J’hésitais encore sur ce que je lui dirais ; mais enfin je pensai qu’il n’y avait point de préparation possible pour une telle douleur, et je lui remis la fatale lettre.

« Lisez, lui dis-je, avec courage, avec résignation, et sans oublier les amis qui vous restent et que votre malheur attache à vous pour jamais. » À peine cet excellent homme eut-il vu le nom de Léonce, qu’il pâlit ; il lut cette lettre deux fois, comme s’il ne pouvait le croire. Enfin, il la laissa tomber, couvrit son visage de ses deux mains, et pleura amèrement sans dire un seul mot. Je versais des larmes à côte de lui, effrayée de son silence, attendant que ses premières paroles m’indiquassent dans quel sens il cherchait des consolations. Je demandais au ciel la voix qui peut adoucir les blessures du cœur. « Ô Léonce ! s’écria-t-il enfin, gloire de ma vie, seul intérêt d’un homme sans carrière, sans nom, sans destinée, était-ce à moi de vous survivre ? Que fait ce vieux sang dans mes veines, quand le vôtre a coulé  ? Quelle fin de vie m’est réservée ! Ah ! madame, me dit-il, vous êtes jeune, belle, vous avez pitié d’un vieillard ; mais vous ne pouvez pas vous faire une idée des dernières douleurs d’une existence sans avenir, sans espoir ? Vous ne le connaissiez pas, mon ami, mon noble ami, que des monstres ont assassiné. Pourquoi ne veut-il pas les nommer ? Je les connais, je les ferai connaître ; ils ne vivront point après avoir fait périr ce que le ciel avait formé de meilleur. » Alors il se rappelait les traits les plus aimables de l’enfance et de la jeunesse de son élève ; ce n’était plus le beau, le fier, le spirituel Léonce qu’il me peignait ; il ne se retraçait plus les grâces et les talents qui devaient plaire dans le monde : il ne parlait que des qualités touchantes dont le souvenir s’unit avec tant d’amertume à l’idée d’une séparation éternelle.

J’étais agitée avec une incertitude cruelle. Devais-je, en rappelant à M. Barton que Léonce le demandait auprès de lui, fixer son imagination sur la possibilité de le revoir encore, et de contribuer peut-être à le guérir ? M. Barton ne m’avait pas dit un seul mot qui indiquât cette pensée. La craignait-il, redoutait-il une seconde douleur après un nouvel espoir ? Ma chère Louise, avec quel tremblement l’on parle à un homme vraiment malheureux ! Comme on a peur de ne pas deviner ce qu’il faut lui dire, et de toucher maladroitement aux peines d’un cœur déchiré !

Enfin, je dis à M. Barton qu’il devait partir, et que peut-être il pouvait encore se flatter de retrouver Léonce : ce dernier mot, dont j’attendais tant d’effet, n’en produisit aucun ; il m’entendit tout de suite, mais sans se livrer à l’espoir que je lui offrais. À l’âge de M. Barton, le cœur n’est point mobile, les impressions ne se renouvellent pas vite, et le même sentiment oppresse sans aucun intervalle de soulagement.

Néanmoins, depuis cet instant, il ne parla plus que de son départ : il me demanda de retourner chez madame de Vernon ; j’en donnai l’ordre. Je convins avec lui qu’il partirait le soir même avec ma voiture, et que l’un de mes domestiques, plus jeune que le sien, courrait devant lui pour hâter son voyage. Il était un peu ranimé par l’occupation de ces détails : tant qu’il reste une action à faire pour l’être qui nous intéresse, les forces se soutiennent et le cœur, ne succombe pas. Nous arrivâmes enfin chez ma tante : en songeant à la peine qu’elle allait éprouver, j’étais saisie moi-même de la plus vive émotion. Je laissai M. Barton entrer seul chez madame de Vernon, et je restai quelques minutes dans le salon pour reprendre mes sens ; enfin, domptant cette faiblesse qui m’empêchait de consoler mon amie, j’entrai chez elle ; je la trouvai plus calme que je ne l’espérais. M. Barton gardait le silence. Mathilde se contenait avec quelque effort. Madame de Vernon vint à moi et m’embrassa. Je voulus m’approcher de Mathilde ; je la vis rougir et pâlir ; elle me serra la main amicalement, mais elle sortit de la chambre à l’instant même, se faisant un scrupule, je crois, d’éprouver ou de montrer aucune émotion vive.

Madame de Vernon me dit alors : « Imaginez que dans ce moment même je viens de recevoir une lettre de madame de Mondoville, pour m’apprendre son consentement au mariage, d’après les nouvelles propositions que je lui avais faites ! Elle m’annonce en même temps le départ de son fils. » Je serrai une seconde fois madame de Vernon dans mes bras, et Enfin, me dit-elle avec le courage qui lui est propre, occupons-nous de hâter le départ de M. Barton, et soumettons-nous aux événements. — Il n’y a rien à faire pour mon voyage, dit M. Barton avec un accent qui exprimait, je crois, une humeur un peu injuste sur le calme apparent de madame de Vernon ; madame d’Albémar a bien voulu pourvoir à tout, et je pars. — C’est très-bien, répliqua madame de Vernon, qui s’aperçut du mécontentement de M. Barton ; et, s’adressant à moi, elle me dit comme à demi-voix : — Quel zèle et quelle affection il témoigne à son élève ! » Vous avez remarqué quelquefois que madame de Vernon avait l’habitude de louer ainsi, comme par distraction et en parlant à un tiers ; mais le malheureux Barton n’y donna pas la moindre attention ; il était bien loin de penser à l’impression que sa douleur pourrait produire sur les autres. S’il lui était resté quelque présence d’esprit, c’eût été pour la cacher et non pour s’en parer.

Absorbé dans son inquiétude, il sortit sans dire un mot à madame de Vernon. Je le suivis pour le conduire chez moi, où il devait trouver tout ce qui lui était nécessaire pour sa route. Lorsque nous fûmes en voiture, il dit en se parlant à lui-même : « Mon cher Léonce, vos seuls amis, c’est votre malheureux instituteur ; c’est aussi votre pauvre mère. » Et se retournant vers moi : « Oui, s’écria-t-il, j’irai nuit et jour pour le rejoindre ; peut-être me dira-t-il encore un dernier adieu, et je resterai près de sa tombe pour soigner ses derniers restes, et mériter ainsi d’être enseveli près de lui. » En disant ces mots, cet infortuné vieillard se livrait à un nouvel accès de désespoir. « Madame, me dit-il alors, devant vous je pleure ; tout à l’heure j’étais calme : votre bonté ne repoussera pas cette triste preuve de confiance ; j’en suis sûr, vous ne, la repousserez pas. »

Nous arrivâmes chez moi ; je pris toutes les précautions que je pus imaginer pour que le voyage de M. Barton fût le plus commode et le plus rapide possible ; il fut touché de ces soins, et, prêt à monter en voiture, il me dit : « Madame, s’il vient en mon absence quelques lettres de Bayonne, je n’ose pas dire de Léonce, enfin aussi de Léonce même, ouvrez-les ; vous verrez ce qu’il faut faire d’après ces lettres, et vous me l’écrirez à Bordeaux. — N’est-ce pas madame de Vernon, lui dis-je, qui devrait… — Non, me répondit-il, madame, permettez-moi de vous répéter que je veux que ce soit vous ; hélas ! dans ce dernier moment, lorsqu’il n’est que trop probable que jamais je ne vous reverrai, qu’il me, soit permis de vous dire une idée, peut-être, insensée, que j’avais conçue pour mon malheureux élève. Je ne trouvais point que mademoiselle de Vernon pût lui convenir, et j’osais remarquer en vous tout ce qui s’accordait le mieux avec son esprit et son âme. » J’allais lui répondre, mais il me serra la main avec une affection paternelle. Cette affection me rappelle M. d’Albémar, et jamais je ne l’ai retrouvée sans émotion. Il me dit alors : « Ne vous offensez pas, madame, de cette hardiesse d’un vieillard qui chérit Léonce, comme son fils, et que vos bontés ont profondément touché. Hélas ! ces douces chimères sont remplacées par la mort ! la mort ! ah Dieu ! » Il se précipita hors de ma chambre, et se jeta au fond de la voiture, dans un accablement qui redoubla ma pitié.

Restée seule, je pus me livrer enfin à la douleur que moi aussi j’éprouvais. Je n’avais dû m’occuper que des peines des autres ; mais celle que je ressentais n’était pas moins vive, quoique la destinée de ce malheureux jeune homme fût étrangère à la mienne. Ma tante et ma cousine le regrettent pour elles, pour le bonheur qu’il devait leur procurer ; moi, que le sort séparait irrévocablement de lui, je pleure une âme si belle, un être si libéralement doué, périssant ainsi dans les premières années de sa vie. Oui, s’il meurt, je lui vouerai un culte dans mon cœur ; je croirai l’avoir aimé, l’avoir perdu, et je serai fidèle au souvenir que je garderai de lui : ce sera un sentiment doux, l’objet d’une mélancolie sans amertume. Je demanderai son portrait à M. Barton, et toujours je conserverai cette image comme celle d’un héros de roman dont le modèle n’existe, plus. Déjà depuis quelque temps, je perdais l’espoir de rencontrer celui qui posséderait toutes les affections de mon cœur ; j’en suis sûre maintenant, et cette certitude est tout ce qu’il faut pour vieillir en paix. Mais peut-être que Léonce vivra ; s’il vit, il sera l’époux de Mathilde, et plus de chimères alors, mais aussi plus de regrets. Adieu, ma chère Louise ; il est possible que dans peu je me réunisse à vous pour toujours.

LETTRE XV. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Paris, ce 22 mai.

J’ai trouvé ce soir plus de charmes que jamais dans l’entretien de madame de Vernon, et cependant, pour la première fois, mon cœur lui a l’ait un véritable reproche. Quand je vous parle d’elle avec tant de franchise, ma chère Louise, je vous donne la plus grande marque possible de confiance ; n’en concluez, je vous prie, rien de défavorable à mon amie. Je puis me tromper sur un tort que mille motifs doivent excuser ; mais j’ai sûrement raison, quand je crois que les qualités les plus intimes de l’âme peuvent seules inspirer cette délicatesse parfaite dans les discours et dans les moindres paroles, qui rend la conversation de madame de Vernon si séduisante.

J’avais été douloureusement émue tout le jour : l’image de Léonce me poursuivait, je n’avais pu fermer l’œil sans le voir sanglant, blessé, prêt à mourir. Je me le représentais sous les traits les plus touchants, et ce tableau m’arrachait sans cesse des larmes. J’allai, vers huit heures du soir, chez madame de Vernon : Mathilde avait passé tout le jour à l’église et s’était couchée en revenant, sans avoir témoigné le moindre désir de s’entretenir avec sa mère. Je trouvai donc Sophie seule et assez triste ; je l’étais bien plus encore. Nous nous assîmes sur un banc de son jardin, d’abord sans parler ; mais bientôt elle s’anima, et elle me fit passer une heure dans une situation d’âme beaucoup meilleure que je ne pouvais m’y attendre. La douceur, et, pour ainsi dire, la mollesse même de sa conversation ont je ne sais quelle grâce qui suspendit ma peine. Elle suivait mes impressions pour les adoucir ; elle ne combattait aucun de mes sentiments, mais elle savait les modifier à mon insu ; j’étais moins triste sans en savoir la cause, mais enfin auprès d’elle je l’étais moins.

Je dirigeai notre conversation sur ces grandes pensées vers lesquelles la mélancolie nous ramène invinciblement : l’incertitude de la destinée humaine, l’ambition de nos désirs, l’amertume de nos regrets, l’effroi de la mort, la fatigue de la vie ; tout ce vague du cœur, enfin, dans lequel les âmes sensibles aiment tant à s’égarer, fut l’objet de notre entretien. Elle se plaisait à m’entendre, et, m’excitant à parler, elle mêlait des mots précis et justes à mes discours, et soutenait et ranimait mes pensées toutes les fois que j’en avais besoin. Lorsque j’arrivai chez elle, j’étais abattue et mécontente de mes sentiments sans vouloir me l’avouer. Je crois qu’elle devina tout ce qui m’occupait, car elle me dit exactement ce que j’avais besoin d’entendre. Elle me releva par degrés dans ma propre estime ; j’étais mieux avec moi-même, et je ne m’apercevais qu’à la réflexion, que c’était elle qui modifiait ainsi mes pensées les plus secrètes. Enfin j’éprouvais au fond de l’âme un grand soulagement, et je sentais bien en même temps qu’en m’éloignant de Sophie, le chagrin et l’inquiétude me ressaisiraient de nouveau.

Je m’écriai donc dans une sorte d’enthousiasme : «Ah ! mon amie, ne me, quittez pas ; passons de longues heures à causer ensemble ; je serai si mal quand vous ne me parlerez plus ! »

Comme je prononçais ces mots, un domestique entra, et dit à madame de Vernon que M. de Fierville demandait à la voir, quoiqu’on lui eût déclaré à sa porte qu’elle ne recevait personne. « Refusez-le, je vous en conjure, ma chère Sophie ! dis-je avec instance. — Savez-vous, interrompit madame de Vernon, si le neveu de madame du Marset a gagné ou perdu ce grand procès dont dépendait toute sa fortune ? — Mon Dieu ! interrompis-je, on m’a dit hier qu’il l’avait gagné ; ainsi, vous n’avez point à consoler M. de Fierville des chagrins de son amie ; refusez-le. — Il faut que je le voie, dit alors madame de Vernon. » Et elle fit signe à son domestique de le faire monter. Je me sentis blessée, je l’avoue, et ma physionomie l’exprima. Madame de Vernon s’en aperçut et me dit : « Ce n’est pas pour moi, c’est pour ma fille… — Quoi ! m’écriai-je assez vivement, vous songez déjà à remplacer Léonce ? Pauvre jeune homme ! vous n’êtes pas longtemps regretté par l’amie de votre mère. » Je me reprochai ces paroles à l’instant même, car madame de Vernon rougit en les entendant ; et comme elle me laissait partir sans essayer de me retenir, je restai quelques minutes après l’arrivée de M. de Fierville, la main appuyée sur la clef de la porte du salon, et tardant à l’ouvrir. Madame de Vernon enfin le remarqua ; elle vint à moi, et, sans me faire aucun reproche, elle insista beaucoup sur le prix qu’elle incitait à l’union de sa fille avec Léonce, sur toutes les circonstances qui lui rendaient ce mariage mille fois préférable à tout autre ; elle reprit par degrés sa grâce accoutumée, et je partis après l’avoir embrassée ; mais je conservai cependant quelques nuages de ce qui venait de se passer.

Concevez-vous ma folie, ma chère Louise ? Ce qui m’a blessée peut-être si vivement, c’est un témoignage d’indifférence pour Léonce ! Pourquoi vouloir que madame de Vernon le regrette profondément, qu’elle ne cherche, point un autre époux pour sa fille ? elle ne l’a jamais vu. Cependant n’est-il pas vrai, ma chère Louise, que c’est se consoler trop tôt de la perte d’un jeune, homme si distingué ? Ah ! s’il était possible qu’on le sauvât ! ce serait Mathilde qui goûterait le bonheur d’en être aimée ; elle n’aurait pas souffert de son danger ; il renaîtrait pour elle : le calme de son imagination et de son âme la préserve des peines les plus amères de la vie. Louise, votre Delphine ne lui ressemble pas.

LETTRE XVI. — MADEMOISELLE D’ALBÉMAR À DELPHINE.
Montpellier, 20 mai 1790.

Je me hâte de vous dire, ma chère Delphine, que M. de Mondoville est mieux ; un chirurgien habile l’a soigné avec beaucoup de bonheur, et lorsque la perte de son sang a été arrêtée, il s’est trouvé, très-vite hors de tout danger. Il aurait déjà repris sa route, si l’on ne craignait que sa blessure ne se rouvrit en voyageant. Il a écrit à M. Barton une lettre que Télin m’a adressée, pour vous prier de la faire parvenir sûrement. Je vous l’envoie.

Il faut que Léonce ait quelque chose de bien aimable, pour que ce vieux négociant de Bayonne, Télin, qui de sa vie n’a pensé qu’aux moyens de gagner de l’argent, écrive des lettres toutes remplies d’éloges sur les qualités généreuses de M. de Mondoville ; en vérité, je crois qu’il a fait de Télin une mauvaise tête ! Sérieusement, c’est un rare mérite que celui qui est vivement senti même par les hommes vulgaires ; et je crois toujours plus aux qualités qui produisent de l’effet sur tout le monde qu’à ces supériorités mystérieuses qui ne sont reconnues que par des adeptes.

Chère Delphine, il est très-vraisemblable, à présent que vous allez voir M. de Mondoville ; votre imagination est singulièrement préparée à recevoir une grande impression par sa présence : défendez-vous de cette disposition, je vous en conjure, et rendez à votre esprit toute l’indépendance dont il a besoin pour bien juger.

LETTRE XVII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Paris, ce 25 mai.

La lettre de Léonce que vous m’envoyez, ma chère sœur, est extrêmement remarquable : comme M. Barton m’avait demandé de l’ouvrir, je l’ai lue ; depuis deux heures qu’elle est entre mes mains, elle a fait naître en moi une foule de pensées qui m’étaient nouvelles. Je vous ferai part de mes réflexions une autre, fois ; le seul mot que je sois pressée de vous dire, c’est que la lecture de cette lettre, a tout à l’ait calmé les idées qui me troublaient, et que je n’ai plus à craindre le mauvais mouvement qui me faisait envier le sort de ma cousine.

LETTRE XVIII[1]. — LÉONCE À M. BARTON.
Bayonne, 17 mai 1790.

Je crains, mon cher ami, que vous ne soyez déjà parti sur la nouvelle de mon accident et lorsque vous aurez su que j’avais témoigné le désir de vous voir. J’aurais dû vous épargner la fatigue d’un tel voyage ; mais vous pardonnerez à votre élève le besoin qu’il avait de vous dire adieu au moment de mourir. Si vous êtes encore à Paris, attendez-moi ; je serai en état de voyager sous peu de jours. On me défend de parler, de peur que mes blessures à la poitrine ne se rouvrent ; j’ai du temps au moins pour vous écrire tout ce qui tient à l’événement dont vous devez seul connaître le secret.

Je sais quel est le furieux qui a voulu m’assassiner et qui m’a attaqué, ayant pour second son domestique, sans me laisser aucun moyen de me défendre. Il m’a dit avec fureur en me poignardant : Je venge ma sœur déshonorée. J’aurais nommé l’auteur de cette action infâme, si les motifs qui l’ont irrité contre moi ne méritaient une sorte d’indulgence : vous les savez, ces motifs, et vous devinez mon assassin.

Mon cousin, en se soumettant à mes conseils, les a suivis néanmoins de la manière du monde la plus faible et la plus inconséquente ; il m’a prouvé qu’il ne faut jamais faire agir un homme dans un sens différent de son caractère. La nature place des remèdes à côté de tous les maux : l’homme faible ne hasarde rien ; l’homme fort soutient tout ce qu’il avance ; mais l’homme faible, conseillé par l’homme fort, marche pour ainsi dire par saccades, entreprend plus qu’il ne peut, se donne des défis à lui-même, exagère ce qu’il ne sait pas imiter, et tombe dans les fautes les plus disparates : il réunit les inconvénients des caractères opposés, au lieu de concilier avec art leurs divers avantages.

Charles de Mondoville a laissé pénétrer à la famille de mademoiselle de Sorane qu’il suivait mes avis presque malgré lui : c’est ainsi qu’il a dirigé sur moi toute leur haine. M. de Sorane a été obligé de faire faire un très-mauvais mariage à sa sœur, pour étouffer le plus promptement possible l’éclat de son aventure. La crainte de ce même éclat l’a empêché de se battre avec moi ; il a regardé l’assassinat comme une vengeance plus obscure et plus certaine, et il avait imaginé sans doute que si j’étais tué dans les montagnes des Pyrénées, on attribuerait ma mort à des voleurs français ou espagnols qui sont en assez grand nombre sur les frontières des deux pays.

Si je ne savais pas que M. de Sorane a été réellement très-malheureux de la honte de sa sœur, s’il n’avait pas raison de m’accuser de la résistance de mon cousin à ses désirs, je livrerais son crime à la justice des lois. Mais, m’étant vu forcé, par un concours funeste de circonstances, à sacrifier la réputation de mademoiselle de Sorane à l’honneur de ma famille, j’ai cru devoir taire le nom d’un homme qui n’était devenu mon assassin que pour venger sa sœur. Sa haine contre moi était naturelle ; le mal que je lui avais fait tenait peut-être à un défaut de mon caractère : vous m’avez souvent dit que l’opinion avait trop d’empire sur moi. S’il est vrai que M. de Sorane ait réellement à se plaindre de ma conduite, je lui dois le secret sur un crime que j’ai provoqué : je le lui ai gardé ; il vous sera sacré comme à moi-même.

Mais je le prévois, mon cher Barton, tremblant encore du danger que j’ai couru, vous aurez une aimable colère contre votre élève, pour avoir exposé si légèrement cette vie dont vous et ma mère daignez avoir besoin. Cette pensée m’est venue, non sans quelques regrets, lorsque je me croyais près de mourir. Peut-être aurais-je pu laisser mon parent à lui-même, quoiqu’il fût de mon sang, quoiqu’il portât mon nom ; mais, je vous le demande, à vous qui avez bien plus de modération que moi dans votre manière de juger, et qui n’attachez pas autant d’importance à ce qu’on peut dire dans le monde, si je m’étais trouvé dans la même position que Charles de Mondoville, n’auriez-vous pas été le premier à me détourner d’épouser une femme généralement mésestimée, quand même je l’aurais aimée ?

Pendant les jours que je viens de passer entre la vie et la mort, j’ai réfléchi beaucoup à ce que vous m’avez constamment dit sur la nécessité de ne soumettre sa conduite qu’au témoignage de sa conscience et de sa raison. Vous êtes chrétien et philosophe tout à la fois ; vous vous confiez en Dieu, et vous comptez pour rien les injustices des hommes. J’ai peu de disposition, vous le savez, à aucun genre de croyance religieuse, et moins encore à la patience et à la résignation que la foi, dit-on, doit nous inspirer. Quoique j’aie reçu, grâce à vous, une éducation éclairée, cependant une sorte d’instinct militaire, des préjugés, si vous le voulez, mais les préjugés de mes aïeux, ceux qui conviennent si parfaitement à la fierté et à l’impétuosité de mon âme, sont les mobiles les plus puissants de toutes les actions de ma vie. Mon front se couvre de sueur quand je me figure un instant que, même à cent lieues de moi, un homme quelconque pourrait se permettre de prononcer mon nom ou celui des miens avec peu d’égards, et que je ne serais pas là pour m’en venger. La plupart des hommes, dites-vous, ne méritent pas qu’on attache le moindre prix à leurs discours. Leur haine peut n’être rien, mais leur insulte est toujours quelque chose ; ils s’égalent à vous ; ils font plus, il se croient vos supérieurs quand ils vous calomnient : faut-il leur laisser goûter en paix cet insolent plaisir ?

Avez-vous d’ailleurs réfléchi sur la rapidité avec laquelle un homme peut se déconsidérer sans retour ? S’il est indifférent aux premiers mots qu’on hasarde sur lui, si sa délicatesse supporte le plus léger nuage, quel sentiment l’avertira que c’en est trop ? D’abord de faux bruits circuleront, et ils s’établiront bientôt après comme vrais dans la tête de ceux qui ne le connaissent pas ; alors il s’en irritera, mais trop tard. Quand il se hâterait de chercher vingt occasions de duel, des traits de courage désordonnés rétabliront-ils la réputation de son caractère ? Tous ces efforts, tous ces mouvements présentent l’idée de l’agitation, et l’on ne respecte point celui qui s’agite : le calme seul est imposant. On ne peut reconquérir en un jour ce qui est l’ouvrage du temps ; et néanmoins la colère, ne vous permettant pas le repos, vous rend incapable de trouver ou d’attendre le remède à votre malheur. Je ne sais ce qui peut nous être réservé dans un autre monde ; mais l’enfer de celui-ci, pour un homme qui a de la fierté, c’est d’avoir à supporter la moindre altération de cette intacte renommée d’honneur et de délicatesse, le premier trésor de la vie. J’ai cessé de combattre en moi ces sentiments, je les ai reconnus pour invincibles ; toutefois, s’ils pouvaient jamais se trouver en opposition avec la véritable morale, j’en triompherais, du moins je le crois, et c’est à vos leçons, mon cher maître, que je dois cet espoir ; mais, dans toutes les résolutions qui ne regardent que moi seul, j’aurais tort de vouloir lutter contre un défaut que je ne puis braver qu’en sacrifiant ton mon bonheur. Il vaut mieux exposer mille fois sa vie que de faire souffrir son caractère.

J’ose croire que je ne rends pas malheureux ce qui m’entoure : pourquoi donc voudrais-je me tourmenter par des efforts peut-être inutiles, et sûrement très-douloureux ? La considération que je veux obtenir dans le monde ne doit-elle pas servir à honorer tout ce qui m’aime ? Un homme n’est-il pas le protecteur de sa mère, de sa sœur, et surtout de sa femme : Ne faut-il pas qu’il donne à la compagne de sa vie l’exemple de ce respect pour l’opinion qu’il doit à son tour exiger d’elle. Savez-vous pourquoi, jusqu’à présent, je me suis défendu contre l’amour, quoique je sentisse bien avec quelle violence il pourrait s’emparer de moi ? C’est que j’ai craint d’aimer une femme qui ne fût point d’accord avec moi sur l’importance que j’attache à l’opinion, et dont le charme m’entraînât, quoique sa manière de penser me fit souffrir. J’ai peur d’être déchiré par deux puissances égales : un cœur sensible et passionné, un caractère fier et irritable.

Ma mère a peut-être raison, mon cher Barton, en me faisant épouser une personne qui n’exercera pas un grand empire sur moi, mais dont la conduite est dirigée par les principes les plus sévères. Cependant, hélas ! je vais donc, à vingt-cinq ans, renoncer pour toujours à l’espoir de m’unir à la femme que j’aimerais, à celle qui comblerait le vide de mon cœur par toutes les délices d’une affection mutuelle ! Non, la vie n’est pas cet enchantement que mon imagination a rêvé quelquefois ; elle, offre mille peines inévitables, mille périls à redouter, pour sa réputation, pour son repos, mille ennemis qui vous attendent : il faut marcher fermement et sévèrement dans cette triste route, et se garantir du blâme en renonçant au bonheur.

Après avoir lu cette lettre, serez-vous content de moi, mon cher maître ? Songez cependant avec quelque plaisir que votre élève n’a pas une pensée secrète pour vous, et que vos conseils lui seront toujours nécessaires,

LETTRE XIX. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 27 mai.

J’ai relu plusieurs fois la lettre où Léonce peint son propre caractère avec la vérité la plus parfaite ; vous n’avez pas conclu, je l’espère, de quelques lignes que je vous écrivis dans le premier moment, que mon estime pour M. de Mondoville fût le moins du monde altérée ? Non, assurément, rien de pareil n’est vrai ; sa lettre à M. Barton indique, au contraire, des qualités rares et une grande supériorité d’esprit : mais ce qui m’a frappée comme une lumière subite, c’est l’étonnant contraste de nos caractères.

Il soumet les actions les plus importantes de sa vie à l’opinion ; moi, je pourrais à peine consentir à ce qu’elle influât sur ma décision dans les plus petites circonstances : les idées religieuses ne sont rien pour lui ; cela doit être ainsi, puisque l’honneur du monde est tout. Quant à moi, vous le savez, grâce à l’heureuse éducation que vous et votre frère m’avez donnée, c’est de mon Dieu et de mon propre cœur que je fais dépendre ma conduite. Loin de chercher les suffrages du plus grand nombre, par les ménagements nécessaires pour se les concilier, je serais presque tentée de croire que l’approbation des hommes flétrit un peu ce qu’il y a de plus pur dans la vertu, et que le plaisir qu’on pourrait prendre à cette approbation finirait par gâter les mouvements simples et irréfléchis d’une bonne nature.

Sans doute, à travers l’irritabilité de Léonce sur tout ce qui tient à l’opinion, il est impossible de ne pas reconnaître, en lui une âme vraiment sensible : néanmoins ne regrettez plus, ma sœur, ses engagements avec Mathilde ; réjouissez-vous au contraire de ce qu’il ne sera jamais rien pour moi : les oppositions qui existent dans nos manières d’être sont précisément celles qui rendraient profondément malheureux deux êtres qui s’aimeraient, sans les détacher l’un de l’autre.

Il me serait impossible, quelle que fût ma résolution à cet égard, de veiller assez sur toutes mes actions pour qu’elles ne prêtassent point aux fausses interprétations de la société ; et que ne souffrirais-je pas si celui que j’aimerais ne supportait pas sans douleur le mal que l’on pourrait dire de moi ; si j’étais obligée de redouter le jugement des indifférents, à cause de leur influence sur l’objet qui me serait cher ; de craindre toutes les calomnies parce qu’il souffrirait de toutes, et de me courber devant l’opinion parce que j’aimerais un homme qui serait son premier esclave !

Non, Léonce, ma chère Louise, ne convient pas à votre Delphine ; ah ! combien les sentiments de votre généreux frère, mon noble protecteur, répondaient mieux à mon cœur ! Il me répétait souvent qu’une âme bien née n’avait qu’un seul principe à observer dans le monde : faire toujours du bien aux autres et jamais de mal. Qu’importe à celle qui croit à la protection de l’Être suprême et vit en sa présence, à celle qui possède un caractère élevé et jouit en elle-même du sentiment de la vertu ; que lui importent, me disait M. d’Albémar, les discours des hommes ? elle obtient leur estime tôt ou tard, car c’est de la vérité que l’opinion publique relève en dernier ressort ; mais il faut savoir mépriser toutes les agitations passagères que la calomnie, la sottise et l’envie excitent contre les êtres distingués. Il ajoutait, j’en conviens, que cette indépendance, cette philosophie de principes, convenait peut-être mieux encore à un homme qu’à une femme ; mais il croyait aussi que les femmes étant bien plus exposées que les hommes à se voir mal jugées, il fallait d’avance fortifier leur âme contre ce malheur. La crainte de l’opinion rend tant de femmes dissimulées, que, pour ne point exposer la sincérité de mon caractère, M. d’Albémar travaillait de tout son pouvoir à m’affranchir de ce joug. Il y a réussi ; je ne redoute rien sur la terre que le reproche juste de mon cœur, ou le reproche injuste de mes amis ; mais que l’opinion publique me recherche ou m’abandonne, elle ne pourra jamais rien sur ces jouissances de l’âme et de la pensée, qui m’occupent et m’absorbent tout entière. Je porte en moi-même un espoir consolateur qui se renouvellera toujours tant que je pourrai regarder le ciel et sentir mon cœur battre pour la véritable gloire et la parfaite bonté.

Ce bonheur ou ce calme dont je jouis, que deviendraient-ils néanmoins, si, par un renversement bizarre, c’était moi, faible femme, moi dont la destinée réclame un soutien, qui savait mépriser l’opinion des hommes, tandis que l’être fort, celui qui doit me guider, celui qui doit me servir d’appui, aurait horreur du moindre blâme ? Vainement je tâcherais de me conformer à tous ses désirs ; en adoptant une conduite qui ne me serait point naturelle, je n’éviterais pas d’y commettre des fautes, et notre vie, bientôt troublée, aurait peut-être un jour une funeste fin.

Non, je ne veux point aimer Léonce ; quand il serait libre, je ne le voudrais point. J’ai eu besoin de me le répéter, de relire sa lettre, de détruire par de longues réflexions l’impression que m’avait faite le danger qu’il vient de courir ; mais j’y suis parvenue : mon âme s’est affermie, et je puis le revoir maintenant avec le plus grand calme et la plus ferme résolution de ne considérer désormais en lui que l’époux de Mathilde.

LETTRE XX. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 31 mai.

Que vous disais-je dans ma dernière lettre, ma chère Louise ? Il me semble que je vais le démentir. Je l’ai vu, Léonce. Ah ! je n’ai plus aucun souvenir de ce que je pensais contre lui : comment pourrais-je mettre tant d’importance à ce que j’appelais ses défauts ? Pourquoi le juger sur une lettre ? L’expression de son visage le fait bien mieux connaître.

J’avais reçu hier une lettre de M. Barton, qui m’annonçait qu’il avait rencontré M. de Mondoville à Bordeaux, et qu’ils revenaient ensemble : j’allai chez madame de Vernon pour lui porter ces bonnes nouvelles. J’avais l’esprit tout à fait libre ; la lettre de Léonce avait changé mes idées sur lui. Je ne sais pas pourquoi elle avait produit cette impression ; en y pensant bien aujourd’hui, je trouve que c’était absurde ; mais enfin Léonce n’était plus pour moi que le mari de Mathilde, le gendre de mon amie, et j’entretins pendant deux heures madame de Vernon de tout ce qui pouvait avoir rapport à ce mariage, avec un sentiment d’intérêt qui lui fit beaucoup de plaisir. Elle ne s’était pas doutée, je crois, des pensées qui m’avaient troublée pendant quelques jours : mais la conversation ne s’était point prolongée sur Léonce, parce que je la laissais tomber involontairement ; tandis qu’hier, par je ne sais quelle sécurité, à la veille même du danger, j’étais inépuisable sur les motifs qui devaient attacher madame de Vernon à ses projets pour sa fille. Je ne conçois pas encore d’où me venait ce bizarre mouvement ; je voulais prendre, je crois, des engagements avec moi-même, car cette vivacité ne pouvait pas être naturelle : elle plut à madame de Vernon, qui me pressa vivement de passer, le lendemain, le jour entier avec elle.

Après dîner, l’on annonça tout à coup M. Barton : sa figure me parut triste ; je craignis quelque événement funeste, et je l’interrogeai avec crainte. « M. de Mondoville, nous dit-il, est arrivé hier avec moi ; mais en chemin sa blessure s’est rouverte, et je crains que le sang qu’il a perdu ne mette en danger sa vie : il est dans un état de faiblesse et d’abattement qui m’inquiète extrêmement ; il a repris la fièvre depuis huit jours, et il est maintenant hors d’état non-seulement de sortir, mais même de se tenir debout. Il voudrait, dit M. Barton en se retournant vers madame de Vernon, vous remettre des lettres de sa mère ; il prend la liberté de vous demander de venir le voir. Il n’ose se flatter que mademoiselle de Vernon consente à vous accompagner ; cependant il me semble qu’à présent que les articles sont signés par madame de Mondoville, il n’y aurait point d’inconvenance… » Mathilde interrompit M. Barton, et lui dit en se levant, d’un ton de voix assez sec : « Je n’irai point, monsieur ; je suis décidée à n’y point aller. »

Madame de Vernon n’essaye jamais de lutter contre les volontés de sa fille si positivement exprimées ; elle a dans le caractère une sorte de douceur et même d’indolence qui lui l’ait craindre, toute espèce de discussion ; ce n’est jamais par un moyen de force, de quelque nature qu’il soit, qu’elle veut atteindre à son but. Sans répondre donc à Mathilde ; elle s’adressa à moi et me dit : « Ma chère Delphine, ce sera vous qui m’accompagnerez, n’est-ce pas ? Nous irons avec M. Barton chez Léonce. » Je m’en défendis d’abord, quoique par un mouvement assez inexplicable j’éprouvasse tant d’humeur du refus de Mathilde, qu’il m’était doux d’opposer mon empressement à sa pruderie. Madame de Vernon insista : elle s’inquiétait de la sorte de timidité dont elle est quelquefois susceptible avec une personne nouvelle ; elle craignait ces premiers mouvements dans lesquels Léonce pouvait se livrer à l’attendrissement. J’ai toujours vu madame de Vernon redouter tout ce qui oblige à des témoignages extérieurs, lors même que son sentiment est véritable. On l’accuse de fausseté, et c’est cependant une personne tout à fait incapable d’affectation. Une réunion si singulière est-elle possible ? je ne le crois pas.

Lorsque enfin je ne pus douter que madame de Vernon ne désirât vivement que j’allasse avec elle, j’y consentis. Cependant, quand nous fûmes en voiture, je me rappelai la lettre de Léonce à M. Barton, et il me vint dans l’esprit qu’un homme si délicat sur tout ce qui tient aux convenances trouverait peut-être un peu léger qu’une femme de mon âge vînt le voir ainsi chez lui sans le connaître. Cette pensée me blessa et changea tellement ma disposition, que je montai l’escalier de Léonce avec assez d’humeur ; mais au moment où nous entrâmes dans sa chambre, lorsque je le vis étendu sur un canapé, pâle, pouvant à peine soulever sa tête pour me saluer, et néanmoins semblable en cet état à la plus noble, à la plus touchante image de la mélancolie et de la douleur, j’éprouvai à l’instant une émotion très-vive.

La pitié me saisit en même temps que l’attrait : tous les sentiments de mon âme me parlaient à la fois pour ce malheureux jeune homme. Sa taille élégante avait du charme, malgré l’extrême faiblesse qui ne lui permettait pas de se soutenir. Il n’y avait pas un trait de son visage qui, dans son abattement même, n’eût une expression séduisante. Je restai quelques instants debout, derrière M. Barton et madame de Vernon. Léonce adressa quelques remercîments aimables à ma tante avec un son de voix doux, et cependant encore assez ferme. Sa manière d’accentuer donnait aux paroles les plus simples une expression nouvelle ; mais, à chaque mot qu’il disait, sa pâleur semblait augmenter, et, par un mouvement involontaire, je retenais ma respiration quand il parlait, comme si j’avais pu soulager et diminuer ainsi ses efforts.

Nous nous assîmes ; il me vit alors. « Est-ce mademoiselle de Vernon ? dit-il à ma tante. — Non, répondit madame de Vernon : elle n’ose point encore venir vous voir ; c’est ma nièce, madame d’Albémar. — Madame d’Albémar ! reprit Léonce ! assez vivement, celle qui a bien voulu prêter sa voiture à M. Barton pour venir me chercher ; celle qui a daigné s’intéresser à mon sort avant de me connaître ! Je suis bien honteux, répéta-t-il en tâchant d’élever la voix, je suis bien honteux d’être si mal en état de lui témoigner ma reconnaissance ! » J’allais lui répondre, lorsqu’on finissant ces mots sa tête retomba sur ma main. Je fis un mouvement pour me lever et lui porter du secours ; mais, rougissant aussitôt de mon dessein, je me rassis, et je gardai le silence. Léonce se tut aussi pendant quelques minutes. Tant de douceur et de sensibilité se peignit alors sur son visage, que j’oubliai entièrement l’opinion que j’avais eue de lui, et qui pouvait garantir mon cœur. Mon attendrissement devenait à chaque instant plus difficile à cacher. Les yeux et les paupières noires de Léonce accablé par son mal, se baissaient malgré lui ; mais quand il parvenait à soulever son regard et qu’il le dirigeait sur moi, il me semblait qu’il fallait répondre à ce regard, qu’il sollicitait l’intérêt, qu’il expliquait sa pensée ; et je me sentais émue comme s’il m’avait longtemps parlé.

N’ayez pas honte pour moi, ma Louise, de cette impression subite et profonde ; c’est la pitié qui la produisait, j’en suis sûre : votre Delphine ne serait pas ainsi, dès la première vue, accessible à l’amour ; c’était la douleur, la toute-puissante douleur, qui réveillait en moi le plus fort, le plus rapide, le plus irrésistible des sentiments du cœur, la sympathie.

Léonce s’aperçut, je crois, de l’intérêt que je prenais à sa situation ; quoique je n’eusse pas parlé, c’est moi qu’il rassura. « Ce n’est rien, dit-il, madame ; la fatigue de la route a rouvert ma blessure, mais elle est maintenant refermée, et dans quelques jours je serai mieux. » Je voulus essayer de lui répondre ; mais je craignis qu’en parlant ma voix ne fût trop altérée, et j’interrompis ma phrase sans la finir. Madame de Vernon lui demanda des nouvelles de madame de Mondoville, lui dit quelques mots aimables sur l’impatience qu’elle avait de le voir. Il répondit à tout d’un ton abattu, mais avec grâce. Madame de Vernon, craignant de le fatiguer, se leva, lui prit la main affectueusement, et donna le bras à M. Barton pour sortir.

Je m’avançai après elle, voulant enfin prendre sur moi d’exprimer mon intérêt à M. de Mondoville. Il se leva pour me remercier avant que je pusse l’en empêcher, et voulut faire quelques pas pour me reconduire ; mais un étourdissement très-effrayant le saisit tout à coup ; il cherchait à s’appuyer pour ne pas tomber : je lui offris mon bras involontairement, et sa tête se pencha sur mon épaule ; je crus qu’il allait expirer. Ah ! ma Louise, qui n’aurait pas été troublé dans un tel moment ! — Je perdis toute idée de moi-même et des autres ; je m’écriai : « Ma tante, venez à son secours ; regardez-le, il va mourir. » Et mon visage fut couvert de larmes. M. Barton se retourna précipitamment, soutint Léonce dans ses bras, et le reconduisit jusqu’au sofa. Léonce revint à lui ; il ouvrit les yeux avant que j’eusse essuyé mes pleurs, et les regards les plus reconnaissants m’apprirent qu’il avait remarqué mon émotion.

Je m’éloignai alors, et madame de Vernon me suivit : il faisait nuit quand nous revînmes ; elle ne put, je crois, s’apercevoir de la peine que j’avais à me remettre ; et d’ailleurs n’était-il pas naturel que je fusse inquiète de l’état où j’avais vu Léonce ? J’appris à la porte de madame de Vernon que M. de Serbellane était venu me demander deux fois, et je me servis de ce prétexte pour rentrer chez moi : je m’y suis renfermée pour vous écrire.

Après ce récit, ma chère Louise, vous tremblerez pour mon bonheur ; cependant n’oubliez pas combien la pitié a eu de part à mon émotion. L’intérêt qu’inspire la souffrance trompe une âme sensible : il peut arriver de croire qu’on aime lorsque seulement on plaint. Cependant je n’accompagnerai plus madame de Vernon chez M. de Mondoville ; il connaîtra bientôt Mathilde, il sera frappé de sa beauté, et je pourrai le voir alors avec les sentiments que me commandent la délicatesse et la raison.

Mon amie, ma chère Louise, je suis déjà plus calme ; mais c’est un malheur que de l’avoir vu ainsi entouré de tout le prestige du danger et de la souffrance. Pourquoi le mari de Mathilde ne s’est-il pas d’abord offert à moi au milieu de toutes les prospérités qui l’attendent ? Qu’avait-il à faire de ma pitié ?

LETTRE XXI. — LÉONCE À M. BARTON.
Ce 1er juin.

Ma mère me mande, mon cher Barton, qu’elle vous écrit pour vous charger de quelques affaires à Mondoville, qu’il faut terminer, dit-elle, avant mon mariage. Je voudrais bien que vous ne partissiez pas encore pour cette terre. C’est à votre réveil que vous avez coutume de régler vos projets. Mon domestique vous portera cette lettre demain, à huit heures, dans votre nouveau logement ; vous ne me direz donc pas que vos arrangements étaient pris pour partir, et que vous ne pouvez plus y rien changer. Dans quelques jours je pourrai sortir, et l’on me montrera enfin mademoiselle de Vernon. Peut-on regarder un mariage comme décidé, quand on n’a jamais vu celle qu’on doit épouser ? Ah ! que vous aviez raison de me parler de madame d’Albémar comme de la plus charmante personne du monde ! Vous m’avez vanté le charme de son entretien, la noblesse et la bonté de son caractère ; mais vous n’auriez pu me peindre la grâce enchanteresse de sa figure, cette taille svelte, souple, élégante ; ces cheveux blonds qui couvrent à moitié des yeux si doux et en même temps si animés ; cette physionomie, mobile et cet air d’abandon plus pur, plus modeste, plus innocent encore qu’une réserve austère. J’étais entre la mort et la vie, quand je l’entendis crier : Ah ! ma tante, venez, venez ; il va mourir ! Je, crus, pendant un moment, avoir déjà passé dans un autre monde, et que c’était la voix des anges qui réveillait mon âme au bonheur des immortels.

Quand j’ouvris les yeux, Delphine ne s’attendait point à mes regards, et tout son visage exprimait encore une compassion céleste : elle s’éloigna ; mais je n’oublierai jamais sa physionomie dans cet instant. Ô pitié ! douce pitié ! s’il suffit de ton émotion pour la rendre si belle, que serait-elle donc si l’amour répandait son charme sur ses traits ? Oui, mon ami, chacune des grâces de cette figure est le signe aimable d’une qualité de l’âme. Sa taille, qui se balance et se plie mollement quand elle marche, comme si ses pas avaient besoin d’appui ; ses regards, qui peignent une intelligence supérieure, et cependant un caractère timide ; tout exprime en elle ce rare contraste que vous m’aviez vous-même indiqué, lorsque, dans notre voyage, vous me disiez qu’elle réunissait un esprit très-indépendant à un cœur dévoué et facilement asservi quand elle aime. C’est ainsi que vous m’expliquiez son amitié presque soumise pour madame de Vernon. N’allez pas vous reprocher, mon cher Barton, l’impression que madame d’Albémar m’a faite : je n’ai rien appris de vous ; ce sont ses regards qui m’ont tout dit.

Ne croyez pas, cependant, que je me livre sans réflexion à l’attrait qu’elle m’inspire ; je sais quels sont mes devoirs envers ma mère : je n’ai point encore examiné la force des engagements qu’elle a pris avec madame de Vernon, jusques à quel point ils me lient ; mais je ne vous cache point que depuis que j’ai vu madame d’Albémar, il me serait odieux de me prononcer que je ne suis plus libre : il se peut que je ne le sois plus, mais laissez-moi le temps d’en juger moi-même. Mon cher maître, si de la manière la plus indirecte je crois l’honneur de ma mère intéressé à mon mariage avec mademoiselle de Vernon, il sera, fait, vous n’en doutez pas. Pourquoi craindriez-vous donc de m’aider à gagner du temps ? Adieu, je vous attends ce matin, mais je suis bien aise de vous avoir écrit tout ce que contient cette lettre ; vous le savez à présent, et il m’en aurait coûté de vous le dire.

LETTRE XXII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 3 juin.

Léonce est beaucoup mieux : il sortira bientôt ; je ne l’ai pas revu. Madame de Vernon est retournée seule chez lui ; je ne l’aurais pas suivie, mais elle ne me l’a pas proposé. Je n’ai pas non plus aperçu M. Barton ; il a quitté Léonce pour ses affaires, qui sont sans doute les affaires du mariage. Quand je reverrai M. de Mondoville, ce sera peut-être pour signer son contrat comme parente de son épouse. Ma Louise, Léonce m’est apparu comme un songe, et le reste de ma vie n’en sera point changé. Qui pense à l’impression qu’il m’a faite ? ni lui, ni personne. Allons, il ne faut plus vous en entretenir.

J’ai été d’ailleurs vivement occupée par l’arrivée de Thérèse. M. de Serbellane est venu ce matin chez moi pour me l’annoncer : il était abattu, et, malgré l’habitude qu’il a prise de contenir toutes ses impressions, ses yeux se remplissaient quelquefois de larmes : il me conjura de venir voir madame d’Ervins. « Hélas ! me disait-il, elle se perdra ! son âme est agitée par l’amour et le remords avec une telle violence, qu’elle peut se trahir à chaque instant devant son mari, devant l’homme le plus irritable et le plus emporté. Si elle voulait le fuir avec moi, il y aurait quelque chose de raisonnable dans son exaltation même ; mais, par une funeste bizarrerie, la religion la domine autant que l’amour, et son âme faible et passionnée s’expose à tous les dangers des sentiments les plus opposés. Elle peut aujourd’hui même avouer sa faute à son mari, et demain s’empoisonner, s’il nous sépare. Malheureuse et touchante personne ! pourquoi l’ai-je connue ! — Je vais la voir, lui dis-je ; ses soins me sauvèrent la vie, ne pourrai-je donc rien pour son bonheur  ? » J’arrivai chez madame d’Ervins ; la pauvre petite se jeta dans mes bras en pleurant. Je n’avais pas encore vu son mari, et son extérieur confirma l’opinion qu’on m’avait donnée de lui. Il me reçut avec politesse, mais avec une importance qui me faisait sentir, non le prix qu’il attachait à moi, mais celui qu’il mettait à lui-même. Il m’offrit à déjeuner, et notre conversation fut contrainte et gênée, comme elle doit toujours l’être avec un homme qui n’a de sentiments vrais sur rien, et dont l’esprit ne s’exerce qu’à la défense de son amour-propre. Il me parla continuellement de lui, sans remarquer le moins du monde si mon intérêt répondait à la vivacité du sien. Quand il se croyait prêt à dire un mot spirituel, ses petits yeux brillaient à l’avance d’une joie qu’il ne pouvait réprimer ; il me regardait après avoir parlé, pour juger si j’avais su l’entendre ; et lorsque son émotion d’amour-propre était calmée, il reprenait un air imposant, par égard pour son propre caractère, passant tour à tour des intérêts de son esprit à ceux de sa considération, et secrètement inquiet d’avoir été trop badin pour un homme sérieux, et trop sérieux pour un homme aimable.

Après une heure consacrée au déjeuner, il se leva, et m’expliqua lentement comment des affaires indispensables, que la bonté de son cœur lui avait suscitées, des visites chez quelques ministres, qu’il ne pouvait retarder sans crainte de les offenser grièvement, l’obligeaient à me quitter. Je vis qu’il me regardait avec bienveillance, pour adoucir la peine que je devais ressentir de son absence. J’aurais eu envie de le tranquilliser sur le chagrin qu’il me supposait ; mais ne voulant pas déplaire au mari de mon amie, je lui fis la révérence avec, l’air sérieux qu’il désirait, et son dernier salut me prouva qu’il en était content.

Restée seule avec Thérèse, je réunis tout ce que la raison et l’amitié peuvent inspirer pour lui faire goûter de sages conseils ; mais ses larmes, ses regrets, ses résolutions combattues et démenties sans cesse, me firent éprouver une profonde pitié. Elle n’a point reçu cette éducation cultivée qui porte à réfléchir sur soi-même ; on l’a jetée dans la vie avec une religion superstitieuse et une âme ardente ; elle n’a lu, je crois, que des romans et la Vie des Saints ; elle ne connaît que des martyrs d’amour et de dévotion ; et l’on ne sait comment l’arracher à son amant, sans la livrer à des excès insensés de pénitence. La crainte de cesser de voir M. de Serbellane est la seule pensée qui puisse la contenir ; si on l’obligeait à se séparer de lui, elle avouerait tout à son mari. Elle a beaucoup d’esprit naturel, mais il ne lui sert qu’à trouver des raisons pour justifier son caractère. Elle aime sa fille, mais sans pouvoir s’occuper de son éducation ; cette pauvre enfant, en voyant pleurer sa mère tout le jour, est dans un état d’attendrissement continuel qui nuit à ses forces morales et physiques ; et M. d’Ervins ne se doute de rien au milieu de toutes ces scènes. Quand il surprend sa femme et sa fille en larmes, il leur demande pardon de les avoir trop peu vues, d’être resté trop longtemps dans son cabinet ou chez ses amis, et il leur promet de ne plus s’éloigner à l’avenir. Cet aveuglement pourrait durer dans la retraite ; mais à Paris il se rencontre tant de gens qui ont envie d’humilier un sot, ou d’irriter un méchant homme !

J’ai peint à Thérèse quelle serait sa situation si M. d’Ervins faisait tomber sur elle sa colère et son despotisme ; que deviendrait-elle sans parents, sans fortune, sans appui ? Elle me répond alors que son dessein est de s’enfermer dans un couvent pour le reste de sa vie ; et si je lui dis qu’il vaudrait peut-être mieux que M. de Serbellane allât passer quelque temps en Portugal auprès d’un de ses parents, comme c’était son projet en quittant l’Italie, elle tombe à cette idée dans un désespoir qui me fait frémir. Ah ! Louise, quelles douleurs que celles de l’amour ! Pauvre Thérèse ! en l’écoutant, mon âme n’était point uniquement occupée d’elle ; je pensais à Léonce, à ce que j’aurais pu souffrir. De quel secours me serait un esprit plus éclairé que celui de Thérèse ? La passion fait tourner toutes nos forces contre nous-mêmes. Mais écartons ces pensées : c’est de ma malheureuse amie que je dois m’occuper. Le ciel, en récompense, se chargera peut-être de mon sort.

M. d’Ervins rentra, et M. de Serbellane vint quelques moments après. Thérèse nous retint. Je vis avec plaisir, pendant le reste de la journée, que M. de Serbellane n’avait point cherché à se lier avec M. d’Ervins : plus il était facile de captiver un tel homme en flattant sa vanité, plus je sus gré à l’ami de Thérèse de n’être pas devenu celui de son époux. Il est des situations qui peuvent condamner à cacher les sentiments qu’on éprouve, mais il n’y a que l’avilissement du caractère qui rende capable de feindre ceux que l’on n’a pas.

Mon estime pour M. de Serbellane s’accrut donc encore par sa froideur avec M. d’Ervins. Il m’intéressait aussi par le soin qu’il mettait à veiller continuellement sur les imprudences de Thérèse. Elle rougissait et pâlissait tour à tour quand on prononçait le nom de Portugal ; M. de Serbellane détournait à l’instant la conversation et protégeait Thérèse, sans néanmoins la blesser en se montrant indifférent à son amour. Je fus cruellement effrayée de l’état où je la voyais ; je la pris à part avant de la quitter, et je lui fis remarquer la délicatesse de la conduite de son ami et l’inconséquence de la sienne. «  Je le sais, me répondit-elle, c’est le meilleur et le plus généreux des hommes. Je lui suis bien à charge sans doute ; je ferais mieux de délivrer de moi ceux qui m’aiment, d’aller me jeter aux pieds de M. d’Ervins et de lui tout avouer. » En prononçant ces paroles, ses regards se troublaient ; je craignis qu’elle ne voulût accomplir ce dessein à l’heure même ; je la serrai dans mes bras, et je lui demandai la promesse de s’en remettre entièrement à moi.

« Ecoutez, me dit-elle, je suis poursuivie par une crainte qui est, je crois, la principale cause de l’égarement où vous me voyez : je me persuade qu’il se croira obligé de partir sans m’en avertir, ou que mon mari me séparera de lui tout à coup, avant que j’aie pu lui dire adieu. Si vous obtenez de M. de Serbellane le serment qu’il ne s’en ira jamais sans m’en avoir prévenue, et si vous me donnez votre parole de me prêter votre secours pour le voir une heure seulement, une heure, quoi qu’il arrive, avant de le quitter pour toujours, alors je serai plus tranquille ; je ne croirai pas, chaque fuis qu’il me parlera, que ce sont les derniers mots que j’entendrai jamais de lui ; je ne serai pas sans cesse agitée par tout ce que je voudrais lui dire encore ; je serai calme. Eh bien, lui répondis-je avec chaleur, à l’instant même vous allez être satisfaite.» M. d’Ervins parlait à un homme qui l’écoutait avec la plus grande condescendance ; il ne pensait point à nous. J’appelai M. de Serbellane ; il promit solennellement ce que désirait Thérèse : je l’assurai moi-même aussi que je lui ferais avoir de quelque manière un dernier entretien avec M. de Serbellane, si jamais M. d’Ervins lui défendait de le revoir. En donnant cette promesse, je ne sais quelle crainte me troubla ; mais avant de connaître Léonce, je n’aurais pas seulement pensé qu’un tel engagement pouvait un jour me compromettre. Je m’applaudis cependant de l’avoir pris, en voyant à quel point il avait raffermi le cœur de Thérèse ; elle m’entendit parler avec résignation des circonstances qui pourraient obliger M. de Serbellane à s’éloigner, et quand je la quittai elle me parut tranquille.

Je n’allai point le soir chez madame de Vernon : il ne m’était pas permis de lui confier le secret de Thérèse, je ne pouvais lui parler de Léonce ; et comment éloigner d’une conversation intime les idées qui nous dominent ? C’est causer avec son amie comme avec les indifférents, chercher des sujets de conversation au lieu de s’abandonner à ce qui nous occupe, et se garder pour ainsi dire des pensées et des sentiments dont l’âme est remplie. Il vaut mieux alors ne pas se voir.

Pour vous, ma Louise, à qui je ne veux rien taire, je n’éprouve jamais la moindre gêne en vous écrivant ; je m’examine avec vous, je vous prends pour juge de mon cœur, et ma conscience elle-même ne me dit rien que je vous laisse ignorer.

LETTRE XXIII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 5 juin.

Je l’ai revu, ma sœur, je l’ai revu : non, ce n’est plus l’impression de la pitié, c’est l’estime, l’attrait, tous les sentiments qui auraient assuré le bonheur de ma vie. Ah ! qu’ai-je fait ? par quels liens d’amitié, de confiance, me suis-je enchaînée ? Mais lui, que pense-t-il ? que veut-il ? car enfin, pourrait-on le contraindre, s’il n’aimait pas ma cousine, si…… De quels vains sophismes je cherche à m’appuyer ! ne serait-ce pas pour moi qu’il romprait ce mariage ? J’aurais eu l’air de l’assurer par mes dons, et je le ferais manquer par ce qu’on appellerait ma séduction. Je suis plus riche que Mathilde ; on pourrait croire que j’ai abusé de cet avantage ; enfin, surtout, je blesserais le cœur de madame de Vernon : elle m’accuserait de manquer à la délicatesse, elle dont l’estime m’est si nécessaire ? Mais à quoi servent tous ces raisonnements ? Léonce m’aime-t-il ? Léonce se dégagerait-il jamais de la promesse donnée par sa mère ? Vous allez juger à quels signes fugitifs j’ai cru deviner son affection. Ah ! journée trop heureuse, la première et la dernière peut-être de cette vie d’enchantement, que la merveilleuse puissance d’un sentiment m’a fait connaître, pendant quelques heures !

On annonça M. de Mondoville, hier chez madame de Vernon ; il était moins pâle que la première fois que je l’avais vu ; mais sa figure conservait toujours le charme touchant qui m’avait si vivement attendrie, et le retour de ses forces rendait plus remarquable ce qu’il y a de noble et de sérieux dans l’expression de ses traits. Il me salua la première, et je me sentis fière de cette marque d’intérêt, comme si les moindres signes de sa faveur marquaient à chaque personne son rang dans la vie. Madame de Vernon le présenta à Mathilde, elle rougit : je la trouvai bien belle. Cependant, Louise, j’en suis sûre, lorsque Léonce, après l’avoir très-froidement observée, se tourna vers moi, ses regards avaient seulement alors toute leur sensibilité naturelle. M. Barton s’était assis à côté de moi sur la terrasse du jardin, Léonce vint se placer près de lui : madame de Vernon lui proposa de passer la soirée chez elle, il y consentit.

J’éprouvai tout à coup dans ce moment une tranquillité délicieuse ; il y avait trois heures devant moi pendant lesquelles j’étais certaine de le voir ; sa santé ne me causait plus d’inquiétude, et je n’étais troublée que par un sentiment trop vif de bonheur. Je causai longtemps avec lui, devant lui, pour lui ; le plaisir que je trouvais à cet entretien m’était entièrement nouveau ; je n’avais considéré la conversation jusqu’à présent que comme une manière de montrer ce que je pouvais avoir d’étendue ou de finesse dans les idées, mais je cherchais avec Léonce des sujets qui tinssent de plus près aux affections de l’âme : nous parlâmes des romans, nous parcourûmes successivement le petit nombre de ceux qui ont pénétré jusqu’aux plus secrètes douleurs des caractères sensibles. J’éprouvais une émotion intérieure qui animait tous mes discours ; mon, cœur n’a pas cessé de battre un seul instant, lors même que notre discussion devenait purement littéraire : mon esprit avait conservé de l’aisance et de la facilité ; mais je sentais mon âme agitée, comme dans les circonstances les plus importantes de la vie, et je ne pouvais le soir me persuader qu’il ne s’était passé autour de moi aucun événement extraordinaire.

Chaque mot de Léonce ajoutait à mon estime, à mon admiration pour lui : sa manière de parler était concise, mais énergique ; et quand il se servait même d’expressions pleines de force et d’éloquence, on croyait entrevoir qu’il ne disait qu’à demi sa pensée, et que dans le fond de son cœur restaient encore des richesses de sentiment et de passion qu’il se refusait à prodiguer. Avec quelle promptitude il m’entendait ! avec quel intérêt il daignait m’écouter ! Non, je ne me fais pas l’idée d’une plus douce situation : la pensée excitée par les mouvements de l’âme, les succès de l’amour-propre changés en jouissances du cœur, oh ! quels heureux moments ! et la vie en serait dépouillée !

Je m’aperçus cependant que Mathilde, par ses gestes et sa physionomie, témoignait assez d’humeur. Madame de Vernon, qui se plaît ordinairement à causer avec moi, parlait à son voisin sans avoir l’air de s’intéresser à notre conversation ; enfin elle prit le bras de madame du Marset, et lui dit assez haut pour que je l’entendisse : « Ne voulez-vous pas jouer, madame ? ce qu’on dit est trop beau pour nous. » Je rougis extrêmement à ces mots, je me levai pour déclarer que je voulais être aussi de la partie ; Léonce m’en fit des reproches par ses regards. M. Barton vint vers moi, et me dit avec une bienveillance qui me toucha : « Je croirais presque vous avoir entendue pour la première fois aujourd’hui, madame ; jamais le charme de votre conversation ne m’avait tant frappé. » Ah ! qu’il m’était doux d’être louée en présence de Léonce ! Il soupira, et s’appuya sur la chaise que je venais de quitter. M. Barton lui dit à demi-voix : « Ne voulez-vous pas vous approcher de mademoiselle de Vernon ? — De grâce, laissez-moi ici, » répondit Léonce. Ces mots, je les ai entendus, Louise, et leur accent surtout ne peut être oublié.

Quand la partie fut arrangée, Léonce, resté presque seul avec Mathilde, vint lui parler ; mais la conversation me parut froide et embarrassée. Je ne savais ce que je faisais au jeu ; madame du Marset en prenait beaucoup d’humeur ; madame de Vernon excusait mes fautes avec une bonté charmante : sa grâce fut parfaite pendant cette partie, et j’en fus si touchée, que je ne me rapprochai plus de Léonce : il me semblait que la douceur de madame de Vernon l’exigeait de moi. Elle voulut me retenir pour causer seule avec elle ; je m’y refusai ; je ne veux pas lui cacher ce que j’éprouve : qu’elle le devine, j’y consens, je le souhaite, peut-être ; mais je ne puis me résoudre à lui en parler la première. Ne serait-ce pas indiquer le sacrifice que je désire ? Je m’en sentirais plus à l’aise avec elle, si c’était moi qui lui dusse de la reconnaissance ; alors je lui avouerais ma folie, je m’en remettrais à sa générosité ; mais ce que je crains avant tout, c’est d’abuser un instant du service que j’ai pu lui rendre.

Ma sœur, consultez votre délicatesse naturelle, non votre injuste prévention contre madame de Vernon, et dites-moi ce que je devrais faire, s’il m’aimait, s’il se croyait libre. Hélas ! ce conseil sera peut-être bien inutile ; peut-être redouté-je des combats qu’il m’épargnera.

LETTRE XXIV. — LÉONCE À M. BARTON, À MONDOVILLE.
Paris, ce 6 juin.

Vous êtes parti pour Mondoville par condescendance pour une seconde lettre de ma mère ; je vous prie, mon cher Barton, d’y rester quelque temps. Je me servirai de ce prétexte pour retarder toute explication avec madame de Vernon sur mon mariage, et je pourrai écrire à ma mère et peut-être trouver quelque moyen de me délivrer de sa promesse. Mon cher maître, vous le sentez vous-même, j’en suis sûr, quoique vous vous soyez refusé à me l’avouer, j’ai connu madame d’Albémar, et je ne peux jamais aimer Mathilde.

Pensez-vous que l’impression de la journée d’hier puisse s’effacer de mon cœur ? Sans doute elle est belle, Mathilde ; vous me l’avez dit, je le crois ; mais ai-je pu seulement la regarder ? Je voyais, j’écoutais une femme comme il n’en exista jamais. C’est un être inspiré que Delphine ? L’avez-vous remarquée lorsqu’elle s’adressait à moi ? J’étais assis à quelques pas d’elle dans le jardin : sa voix s’animait, ses yeux ravissants regardaient le ciel comme pour le prendre à témoin de ses nobles pensées ; ses bras charmants se plaçaient naturellement de la manière la plus agréable et la plus élégante. Le vent ramenait souvent ses cheveux blonds sur son visage ; elle les écartait avec une grâce, une négligence, qui donnaient à chacun de ses mouvements une séduction nouvelle. Croyez-vous, mon cher Barton, qu’elle parlât avec plus d’intérêt à cause de moi ? Vous m’avez dit que vous ne l’aviez jamais trouvée si aimable : aurait-elle voulu me plaire ? Cependant, elle m’a quitté si brusquement ! mais c’était dans la crainte d’affliger madame de Vernon. Oh ! sans doute nos âmes s’entendraient si j’étais libre, si je pouvais m’exprimer de toute la force de mon émotion et de ma pensée ! Mais il faudra se réprimer longtemps encore ; et saura-t-elle me deviner à travers tant de contraintes ? elle dont tout le charme est dans l’abandon, croira-t-elle aux sentiments contenus ? saura-t-elle que le cœur qui les renferme en est dévoré ?

Je n’imaginais pas qu’il fût possible, mon cher Barton, qu’une seule personne réunit tant de grâces variées, tant de grâces qui sembleraient devoir appartenir aux manières d’être les plus différentes. Des expressions toujours choisies et un mouvement toujours naturel, de la gaieté dans l’esprit et de la mélancolie dans les sentiments, de l’exaltation et de la simplicité, de l’entraînement et de l’énergie ! mélange adorable de génie et de candeur, de douceur et de force ? possédant au même degré tout ce qui peut inspirer de l’admiration aux penseurs les plus profonds, tout ce qui doit mettre à l’aise les esprits les plus ordinaires, s’ils ont de la bonté, s’ils aiment à retrouver cette qualité touchante sous les formes les plus faciles et les plus nobles, les plus séduisantes et les plus naïves.

Delphine anime la conversation en mettant de l’intérêt à ce qu’elle dit, de l’intérêt à ce qu’elle entend ; nulle prétention, nulle contrainte : elle cherche à plaire, mais elle ne veut y réussir qu’en développant ses qualités naturelles. Toutes les femmes que j’ai connues s’arrangeaient plus ou moins pour faire effet sur les autres ; Delphine, elle seule, est tout à la fois assez fière et assez simple pour se croire d’autant plus aimable qu’elle se livre davantage à montrer ce qu’elle éprouve.

Avec quel enthousiasme elle parle de la vertu ! Elle l’aime comme la première beauté de la nature morale ; elle respire ce qui est bien, comme un air pur, comme le seul dans lequel son âme généreuse puisse vivre. Si l’étendue de son esprit lui donne de l’indépendance, son caractère a besoin d’appui ; elle a dans le regard quelque chose de sensible et de tremblant qui semble invoquer un secours contre les peines de la vie, et son âme n’est pas faite pour résister seule aux orages du sort. Ô mon ami ! qu’il sera heureux celui qu’elle choisira pour protéger sa destinée, qu’elle élèvera jusqu’à elle, et qui la défendra de la méchanceté des hommes !

Vous le voyez, ce n’est pas une impression légère que j’ai reçue : j’ai observé Delphine, je l’ai jugée, je la connais ; je ne suis plus libre. Je veux écrire à ma mère : promettez-moi seulement, mon cher Barton, de faire naître des incidents qui vous retiennent un mois à Mondoville.

P. S. Je reçois à l’instant une lettre d’Espagne, qui m’est assez pénible : ma mère me mande que madame du Marset, qui lui écrit souvent, comme vous le savez, l’a prévenue que mademoiselle de Vernon avait une cousine très-spirituelle, mais singulièrement philosophe dans ses principes et dans sa conduite, enthousiaste des idées politiques actuelles, etc., et dont la société ne vaut rien pour moi. Ma mère me recommande de ne pas me lier avec madame d’Albémar ; c’est une prévention absurde que je parviendrai sûrement à détruire. Cependant je suis indigné contre madame du Marset, et je saisirai la première occasion de le lui faire sentir.

LETTRE XXV. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 10 juin.

Il m’a parlé, ma chère, avec intérêt, avec intimité ! Mon Dieu, combien je m’en suis sentie honorée ! Écoutez-moi : ce jour contient plus d’un événement qui peut hâter la décision de mon sort.

J’avais dîné chez madame de Vernon avec madame du Marset et son inséparable ami, M. de Fierville : je ne sais par quel hasard, à l’heure même où Léonce a coutume de venir chez madame de Vernon, elle mit la conversation sur les événements politiques. Madame du Marset se déchaîna contre ce qu’il y a de noble et de grand dans l’amour de la liberté, comme elle aurait pu le faire en parlant des malheurs que les révolutions entraînent. Je la laissai dire pendant assez longtemps ; mais quelques plaisanteries de M. de Fierville contre un Anglais qui combattait les absurdités de madame du Marset m’impatientèrent. M. de Fierville vient toujours au secours de la déraison de son amie, en tournant en ridicule le sérieux que l’on peut mettre à quelque sujet que ce soit ; et il effraye ceux qui ne sont pas bien sûrs de leur esprit, en leur faisant entendre que quiconque n’est pas un moqueur est nécessairement un pédant. J’eus envie de secourir l’Anglais, nouvellement arrivé en France, que cette ruse intimidait, et j’entrai malgré moi dans la discussion.

Madame du Marset a retenu quelques phrases d’injure contre Rousseau, qu’on lui fait débiter quand on veut ; madame de Vernon la provoqua, je lui répondis assez dédaigneusement. Madame du Marset, piquée, se retourna vers madame de Vernon, et lui dit : « Au reste, madame, quoi qu’en dise madame votre nièce, ce n’est pas une opinion si ridicule que la mienne ; madame de Mondoville, à qui j’écrivais encore hier sur tout ce qui se passe en France, est entièrement de mon avis. » En apprenant que madame du Marset écrivait à madame de Mondoville, l’idée me vint à l’instant qu’elle lui parlait peut-être de moi, qu’elle lui manderait peut-être la conversation même que nous venions d’avoir, et qu’elle me peindrait comme une insensée à madame de Mondoville, qui est singulièrement, exagérée dans sa haine contre la révolution de France. J’éprouvai un tel saisissement par cette réflexion, qu’il me fut impossible de prononcer un mot de plus.

Madame du Marset me dit avec ce rire qui caractérise tous les amours-propres dont la prétention est de feindre une assurance qu’ils n’ont pas : «Eh bien ! madame, vous ne répondez rien ? Aurais-je raison, par hasard ? aurais-je réduit votre grand esprit au silence ? » On annonça Léonce. Quels vœux je faisais pour que cette fatale conversation ne recommençât pas ! Mais madame de Vernon, impitoyablement, appelle M. de Mondoville, et lui dit : « Est-il vrai que madame votre mère déteste Rousseau ? Madame d’Albémar, qui est très-enthousiaste et de ses écrits et de ses idées politiques, les soutient contre madame du Marset, qui s’appuie du sentiment de madame votre mère. »

Je tremblais pendant ce discours, et j’attendais sans respirer la réponse de Léonce. Au nom de madame du Marset, il se retourna vers elle : je ne voyais pas son visage ; mais il y avait dans l’attitude de sa tête quelque chose de méprisant pour madame du Marset, qui d’abord me rassura. Madame du Marset, qui avait en face d’elle le regard de Léonce, en fut sans doute troublée ; car elle articula faiblement ces mots : « Oui, monsieur, madame votre mère est absolument de mon opinion ; elle me l’a écrit plusieurs fois. — Je ne sais, madame, lui dit Léonce avec un son de voix que je ne lui connaissais pas, mais qui me pénétra de respect et de crainte ; je ne sais ce que vous écrit ma mère ; mais je voudrais ignorer ce que vous lui répondez. — Laissons tout cela, dit assez vivement madame de Vernon, et allons nous promener dans mon jardin. »

Je désirais extrêmement avoir l’explication des paroles de Léonce ; j’espérais avec délice, que sa colère venait de son intérêt pour moi, mais j’avais besoin qu’il me le dit lui-même. Je restai naturellement de quelques pas en arrière dans la promenade ; je crus remarquer un moment d’hésitation dans Léonce : cependant il prit une feuille sur le même arbre ou j’en cueillais une, et je commençai alors la conversation :

« Ne vous dois-je pas quelques remercîments, lui dis-je, pour le secours que vous m’avez accordé ? — Je vous défendrai toujours avec bonheur, madame, me répondit-il, quand même je me permettrais de ne pas vous approuver. — Et quel tort avais-je donc ? lui dis-je avec assez d’émotion. — Pourquoi, belle Delphine ! reprit-il, pourquoi soutenez-vous des opinions qui réveillent tant de passions haineuses, et contre lesquelles, peut-être avec raison, les personnes de votre classe ont un si grand éloignement ? » Pour la première fois, ma chère Louise, je me rappelai cette lettre à M. Barton, que j’avais entièrement oubliée depuis que je voyais Léonce ; l’accent de sa voix, l’expression de sa figure, la retracèrent à ma mémoire, et je répondis, avec plus de froideur que je ne l’aurais fait peut-être sans ce souvenir. « Monsieur, lui dis-je, il ne convient point à une femme de prendre parti dans les débats politiques ; sa destinée la met à l’abri de tous les dangers qu’ils entraînent, et ses actions ne peuvent jamais donner de l’importance ni de la dignité à ses paroles ; mais si vous voulez connaître ce que je pense, je ne craindrai point de vous dire que, de tous les sentiments, l’amour de la liberté me parait le plus digne d’un caractère généreux. — Vous ne m’avez pas compris, répondit Léonce, avec un regard plus doux, et qui n’était pas sans quelque mélange de tristesse ; je n’ai pas entendu discuter avec vous des opinions sur lesquelles le caractère de ma mère, et, si vous le voulez, les préjugés et les mœurs du pays où j’ai été élevé, ne me permettent pas d’hésiter ; je désirerais seulement savoir s’il est vrai que vous vous livriez souvent à témoigner votre sentiment à ce sujet, et si nul intérêt ne pourrait vous en détourner. Ces questions sont bien indiscrètes et bien inconvenables ; mais je vous crois cette intelligence supérieure qui pénètre jusqu’à l’intention, de quelques nuages qu’elle soit enveloppée : vous devez donc me pardonner. »

Ces derniers mots attirèrent toute ma confiance ; et, me laissant aller à ce mouvement, je lui dis avec assez de chaleur : « Je vous atteste, monsieur, que je n’ai jamais pris à ces opinions d’autre part que celle qui résulte de la conversation ; elle promène l’esprit sur tous les sujets : celui-là revient plus souvent maintenant, et j’ai quelquefois cédé à l’intérêt qu’il inspire ; mais si j’avais eu des amis qui attachassent le moindre prix à mon silence, ils l’auraient bien facilement obtenu. Comment une femme peut-elle être fortement dominée par des intérêts qui ne tiennent pas aux affections du cœur, ou qui n’y ramènent pas de quelque manière ? Si mon frère, mon époux, mon ami, mon père, jouaient un rôle dans les affaires publiques, alors toute mon âme pourrait s’y livrer ; mais des combinaisons qui sont pour moi purement abstraites me persuadent sans m’entraîner. Je suis libre, tristement libre de ma destinée ; je n’ai plus de liens, personne n’exige rien de moi ; mes opinions n’influent sur le sort de personne ; mes paroles ont suivi mes pensées : il m’eût été plus doux de les taire si, par ce léger sacrifice, j’avais pu faire quelque plaisir à quelqu’un. — Quoi ! me dit-il avec un charme inexprimable, si vous aviez un ami qui désirât vous rapprocher de sa mère, qui craignit tout ce qui pourrait s’opposer à ce désir, vous céderiez à ses conseils ? — Oui, lui répondis-je ; l’amitié vaut bien plus qu’une telle condescendance. »

Il prit ma main, et après l’avoir portée à ses lèvres, avant de la quitter, il la pressa sur son cœur. Ah ! ce mouvement me parut le plus doux, le plus tendre de tous ; ce n’était point le simple hommage de la galanterie ; Léonce n’aurait point pressé ma main sur son noble cœur s’il n’avait pas voulu l’engager pour témoin de ses affections. Nous nous quittâmes tous les deux alors, comme d’un commun accord ; je voulais conserver dans mon âme l’impression qu’elle venait d’éprouver, et je craignais un mot de plus, même de lui.

Nous gardâmes l’un et l’autre le silence pendant le reste de la soirée. Madame de Vernon me retint lorsque tout le monde fut parti ; je crus qu’elle allait m’interroger. Quoique j’eusse voulu retarder de quelques jours encore l’aveu que je ne pouvais taire, j’étais décidée à ne lui point cacher les sentiments qui m’agitaient ; mais elle parut ou les ignorer, ou vouloir en repousser la confidence ; peut-être, se servant d’un moyen plus cruel et plus délicat, croyait-elle enchaîner mon cœur par la sécurité même qu’elle me montrait. Elle s’applaudit du choix de Léonce pour sa fille ; et, m’associant à tout ce qu’elle disait, elle répéta plusieurs fois ces mots : « Nous avons assuré son bonheur ; nous avons… » Ah ! quel nous, dans ma situation ! Elle me rappela plusieurs fois que c’était à moi seule qu’elle devait l’établissement de sa fille ; elle me retraça tous les services que je lui avais rendus dans d’autres temps ; et, revenant à parler de Mathilde, elle m’entretint des défauts de son caractère, avec plus de confiance que jamais.

« Je le sais, me dit-elle, quoique sa beauté soit remarquable, jamais elle ne pourrait lutter avec avantage contre une femme qui chercherait à plaire ; elle ne s’apercevrait seulement pas des efforts qu’on ferait pour lui enlever celui qu’elle aimerait, et surtout elle ne saurait point le retenir. Si vous n’aviez point assuré son sort par de généreux sacrifices, personne ne l’aurait épousée par inclination ; elle ne devait pas se flatter de se marier jamais à un homme de la fortune et de l’éclat de Léonce. — Pourquoi, lui dis-je, un autre n’aurait-il pas réuni des avantages à peu près semblables ? Ce neveu de M. de Fierville, auquel vous aviez pensé… — Je ne connaissais pas Léonce alors, interrompit-elle ; comment une mère pourrait-elle comparer ces deux hommes lorsqu’il s’agit du bonheur de sa fille ! D’ailleurs le neveu de M. de Fierville a perdu son procès, qu’il avait d’abord gagné ; il n’a plus rien : la succession de M. de Vernon doit une somme très-forte à madame de Mondoville, et comme je ne puis la payer sans ce mariage, je serais ruinée s’il manquait. Ne cherchez point à dissimuler, ma chère, le service que vous me rendez ; il est immense, et tout le bonheur de ma vie en dépend. »

Je me jetai dans les bras de madame de Vernon ; j’allais parler, mais elle m’interrompit précipitamment pour me dire que son homme d’affaires lui avait apporté, le matin, l’acte de donation de la terre d’Andelys, parfaitement rédigé comme nous en étions convenues, et qu’elle me priait de le signer, pour que tout fût en règle avant de dresser le contrat de Léonce et de Mathilde. À ce mot, je sentis mon sang se glacer ; mais un mouvement presque aussi rapide succédant au premier, j’eus honte d’avouer mon secret à madame de Vernon dans le moment même où j’allais m’engager au don que j’avais promis, et je craignis de m’exposer ainsi à ce qu’il fût refusé.

Je me levai donc pour la suivre dans son cabinet ; en passant devant une glace je fus frappée de ma pâleur, et je m’arrêtai quelques instants ; mais enfin je triomphai de moi ; je pris la plume et je signai avec une grande promptitude, car j’avais extrêmement peur de me trahir ; et, malgré tous mes efforts, je ne conçois pas encore comment madame de Vernon ne s’est pas aperçue de mon trouble. Je sortis presque à l’instant même ; je voulais être seule pour penser à ce que j’avais fait : madame de Vernon ne me retint pas, et ne prononça pas un seul mot d’inquiétude sur mon agitation.

Rentrée chez moi, je tremblais, j’éprouvais une terreur secrète, comme si j’avais mis une barrière insurmontable entre Léonce et moi : je réfléchis cependant que la terre que je venais d’assigner à Mathilde servirait également à faciliter un autre mariage, si l’on pouvait l’amener à y consentir. Un autre mariage ! ah ! puis-je me dissimuler que rien au monde ne consolera jamais personne de la perte de Léonce ? Quel art madame de Vernon n’a-t-elle pas employé pour entourer mon cœur par ces liens de délicatesse et de sensibilité qui vous saisissent de partout ! Combien elle serait étonnée si je ne répondais pas à sa confiance ! Elle a l’air, de repousser bien loin d’elle cette crainte. Ah ! si du moins elle voulait me soupçonner ! Mais rien, rien ne peut l’y engager ; il faudra lui parler, il le faudra, j’y suis résolue ; dussé-je tout sacrifier, elle ne doit pas ignorer ce qu’il m’en coûte ! Mais ce premier mot qui dira tout, que de douleur j’éprouverai pour le prononcer !

LETTRE XXVI. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 30 juin.

Vous êtes bien dangereuse pour moi, ma chère Louise ; je vous conjure de me fortifier dans mes cruels combats, et vous m’écrivez une lettre dans laquelle vous rassemblez tous les motifs que mon cœur pourrait me suggérer pour me livrer aux sentiments que j’éprouve. Vous voulez me persuader que Mathilde ne sera point malheureuse de la perte de Léonce ; vous me rappelez que madame de Vernon était disposée à s’occuper d’un autre choix lorsque la vie de Léonce était en danger ; vous prétendez que j’ai fait assez pour mon amie en lui prêtant une fois quarante mille livres, et en assurant par mes dons la fortune de sa fille : mais vous n’aimez pas madame de Vernon ; mais vous ne sentez pas combien l’affection que je lui ai témoignée, le goût vif que j’ai toujours eu pour son esprit et pour son caractère, me rendraient douloureux ce qui pourrait lui déplaire. Je l’aime depuis l’âge de quinze ans, je lui dois les moments les plus agréables de ma vie ; tout ce qui tient à elle ébranle fortement mon âme : je me suis accoutumée à croire que son bonheur importait plus que le mien ; il me semblait que mon âme orageuse n’était destinée qu’à souffrir ; mais je me flattais du moins que je préserverais de toutes les peines l’être doux et paisible qui se confiait à mon amitié. Je vais perdre six années d’affections et de souvenirs pour ce sentiment nouveau qui peut-être sera brisé par le caractère de Léonce : je crains déjà même que vous n’en soyez convaincue par ce que je vais vous dire.

Thérèse était hier plus tourmentée que jamais : on a commencé à mettre dans la tête de M. d’Ervins que les opinions politiques de M. de Serbellane étaient très-dangereuses, et qu’il ne convenait pas à un défenseur de la cour de voir souvent un tel homme. Il le reçoit donc beaucoup plus froidement et ne l’invite presque plus ; Thérèse en est au désespoir, et voulait m’engager à avoir chez moi tous les jours M. de Serbellane avec elle. Je m’y suis refusée ; je ne puis protéger une liaison contraire à ses devoirs : je lui donnerai tous les soins qui peuvent consoler son cœur ; mais si les circonstances la ramènent dans la route de la morale, je ne repousserai point le secours que la Providence lui donne. Elle a écouté mon refus avec douceur, en me rappelant seulement la promesse que je lui avais faite si M. de Serbellane était obligé de partir ; je l’ai confirmée, cette promesse ; j’avais quelque embarras de m’être montrée si sévère : hélas ! en ai-je encore le droit ? Thérèse se livra bientôt après à me peindre tous les sentiments de douleur qui l’agitaient : elle ne savait pas combien elle me faisait mal ; je lui disais à voix basse quelques mots de calme et de raison, mais j’étais prête à me jeter dans ses bras, à confondre ma douleur avec la sienne, à me livrer avec elle à l’expression du sentiment dont je voulais la défendre. Je me retins cependant, je le devais ; il faut que je la soutienne encore de ma main mal assurée.

Cet après-midi, M. de Serbellane est venu me voir ; il m’a parlé de Thérèse, et ce n’est jamais sans attendrissement que je retrouve en lui le touchant mélange d’une protection fraternelle et de la délicatesse de l’amour. Il avait encore quelques détails essentiels à me dire ; l’heure me pressait pour me rendre au concert que donne madame de Vernon ; il me proposa de m’accompagner. Il m’est arrivé de faire plusieurs fois des visites avec M. de Serbellane ; vous savez que je ne consens point à me gêner pour ces prétendues convenances de société auxquelles on s’astreint si facilement quand on a véritablement intérêt à dissimuler sa conduite ; mais il me vint dans l’esprit que je pourrais déplaire à Léonce en arrivant avec un jeune, homme, et j’hésitais à répondre. M. de Serbellane le remarqua, et me dit : « Est-ce que vous ne voulez pas que j’aille avec vous ? »

J’étais honteuse de mon embarras ; je ne savais que faire de cette apparence de pruderie qui convient si mal à un caractère naturel ; et ne pouvant ni dire la vérité, ni me résoudre à me laisser soupçonner d’affectation, j’acceptai la main que m’offrait M. de Serbellane, et nous partîmes ensemble. J’espérais que Léonce ne serait point encore chez madame de Vernon ; il y était déjà : je reconnus en entrant sa voiture dans la cour. Un des amis de M. de Serbellane le retint sur l’escalier : je le précédai d’un demi-quart d’heure, et je croyais avoir évité ce que je redoutais ; mais au moment où M. de Serbellane entra, madame de Vernon, je ne sais par quel hasard, lui demanda tout haut si nous n’étions pas venus ensemble. Il répondit fort simplement que oui. À ce mot Léonce tressaillit ; il regarda tour à tour M. de Serbellane et moi avec l’expression la plus amère, et je ne sus pendant un instant si je n’avais pas tout à craindre. M. de Serbellane remarqua, j’en suis sûre, la colère de Léonce ; mais, voulant me ménager, il s’assit négligemment à côté d’une femme dont il ne cessa pas d’avoir l’air fort occupé.

Léonce alla se placer à l’extrémité de la salle, et me regarda d’abord avec un air de dédain ; j’étais profondément irritée, et ce mouvement se serait soutenu, si tout à coup une pâleur mortelle couvrant son visage ne m’avait rappelé l’état où il était quand je le vis pour la première fois. Le souvenir d’une impression si profonde l’emporta bientôt malgré moi sur mon ressentiment. Léonce s’aperçut que je le regardais ; il détourna la tête et parut faire un effort sur lui-même pour se relever et reprendre la vie.

Mathilde chanta bien, mais froidement : Léonce ne l’applaudit point ; le concert continua sans qu’il eût l’air de l’entendre, et sans que l’expression sévère et sombre de son visage s’adoucît un instant. J’étais accablée de tristesse ; votre lettre, je l’avoue, avait un peu affaibli l’idée que je me faisais des obstacles qui me séparaient de Léonce : j’étais arrivée avec cette douce pensée, et Léonce, en me présentant tous les inconvénients de son caractère, semblait élever de nouvelles barrières entre nous. Peut-être était-il jaloux, peut-être blâmait-il, de toute la hauteur de ses préjugés à cet égard, une conduite qu’il trouvait légère : l’un et l’autre pouvait être vrai, je ne savais comment parvenir à m’expliquer avec lui.

Le concert fini, tout le monde se leva ; j’essayai deux fois de parler à ceux qui étaient près de Léonce ; deux fois il quitta la conversation dont je m’étais mêlée, et s’éloigna pour m’éviter. Mon indignation m’avait reprise, et je me préparais à partir, lorsque madame de Vernon dit à quelques femmes qui restaient, qu’elle les invitait au bal qu’elle donnerait à sa fille jeudi prochain pour la convalescence de M. de Mondoville. Jugez de l’effet que produisirent sur moi ces derniers mots : je crus que c’était la fête de la noce, que Léonce s’était expliqué positivement, que le jour était fixé : je fus obligée de m’appuyer sur une chaise, et je me sentis prête à m’évanouir. Léonce me regarda fixement, et, levant les yeux tout à coup avec une sorte de transport, il s’avança au milieu du cercle, et prononça ces paroles avec l’accent le plus vif et le plus distinct : « On s’étonnerait, je pense, dit-il, de la bonté que madame de Vernon me témoigne, si l’on ne savait pas que ma mère est son intime amie, et qu’à ce titre elle veut bien s’intéresser à moi. » Quand ces mots furent achevés, je respirai, je le compris : tout fut réparé. Madame de Vernon dit alors en souriant avec sa grâce et sa présence d’esprit accoutumées : « Puisque M. de Mondoville ne veut pas de mon intérêt pour lui-même, je dirai qu’il le doit tout entier à sa mère ; mais je persiste dans l’invitation du bal. »

La société se dispersa ; il ne resta pour le souper que quelques personnes. Le neveu de madame du Marset, qui a une assez jolie voix, me demanda de chanter avec Mathilde et lui ce trio de Didon que votre frère aimait tant : je refusai ; Léonce dit un mot, j’acceptai. Mathilde se mit au piano avec assez de complaisance : elle a pris plus de douceur dans les manières depuis qu’elle voit Léonce, sans qu’il y ait d’ailleurs en elle aucun autre changement. On me chargea du rôle de Didon ; Léonce s’assit presque en face de nous, s’appuyant sur le piano : je pouvais à peine articuler les premiers sons ; mais en regardant Léonce, je crus voir que son visage avait repris son expression naturelle, et toutes mes forces se ranimèrent lorsque je vins à ces paroles sur une mélodie si touchante :

Tu sais si mon cœur est sensible ;
Épargne-le, s’il est possible :
Veux-tu m’accabler de douleur ?

La beauté de cet air, l’ébranlement de mon cœur, donnèrent, je le crois, à mon accent, toute l’émotion, toute la vérité de la situation même. Léonce, mon cher Léonce, laissa tomber sa tête sur le piano : j’entendais sa respiration agitée, et quelquefois il relevait, pour me regarder, son visage baigné de larmes. Jamais, jamais je ne me suis sentie tellement au-dessus de moi-même ; je découvrais dans la musique, dans la poésie, des charmes, une puissance qui m’étaient inconnus : il me semblait que l’enchantement des beaux-arts s’emparait pour la première fois de mon être, et j’éprouvais un enthousiasme, une élévation d’âme, dont l’amour était la première cause, mais qui était plus pure encore que l’amour même.

L’air fini, Léonce, hors de lui-même, descendit dans le jardin pour cacher son trouble. Il y resta longtemps ; je m’en inquiétais ; personne ne parlait de lui ; je n’osais pas commencer : il me semblait que prononcer son nom, c’était me trahir. Heureusement il prit au neveu de madame du Marset l’envie de nous faire remarquer ses connaissances en astronomie ; il s’avança vers la terrasse pour nous démontrer les étoiles, et je le suivis avec bien du zèle. Léonce revint, il me saisit la main sans être aperçu, et me dit avec une émotion profonde : « Non, vous n’aimez pas M. de Serbellane ; ce n’est pas pour lui que vous avez chanté, ce n’est pas lui que vous avez regardé. — Non, sans doute, m’écriai-je, j’en atteste le ciel et mon cœur ! » Madame de Vernon nous interrompit aussitôt ; je ne sus pas si elle avait entendu ce que je disais, mais j’étais résolue à lui tout avouer : je ne craignais plus rien.

On rentra dans le salon : Léonce était d’une gaieté extraordinaire ; jamais je ne lui avais vu tant de liberté d’esprit ; il était impossible de ne pas reconnaître en lui la joie d’un homme échappé à une grande peine. Sa disposition devint la mienne : nous inventâmes mille jeux, nous avions l’un et l’autre un sentiment intérieur de contentement qui avait besoin de se répandre. Il me fit indirectement quelques épigrammes aimables sur ce qu’il appelait ma philosophie, l’indépendance de ma conduite, mon mépris pour les usages de la société ; mais il était heureux, mais il s’établissait entre nous cette douce familiarité, la preuve la plus intime des affections de l’âme ; il me sembla que nous nous étions expliqués, que tous les obstacles étaient levés, tous les serments prononcés ; et cependant je ne connaissais rien de ses projets, nous n’avions pas encore eu un quart d’heure de conversation ensemble ; mais j’étais sûre qu’il m’aimait, et rien alors dans le monde ne me paraissait incertain.

Je m’approchai de madame de Vernon, et je lui demandai le soir même une heure d’entretien ; elle me refusa en se disant malade : je proposai le lendemain ; elle me pria de renvoyer après le bal ce que je pouvais avoir à lui dire ; elle m’assura que jusqu’à ce jour elle n’aurait pas un moment de libre. Je m’y soumis, quoiqu’il me fût aisé d’apercevoir qu’elle cherchait des prétextes pour éloigner cette conversation. Soit qu’elle en devine ou non le sujet, ma résolution est prise, je lui parlerai ; quand elle saura tout, quand je lui aurai offert de quitter Paris, d’aller m’enfermer dans une retraite pour le reste de mes jours, afin d’y conserver sans crime le souvenir de Léonce, elle prononcera sur mon sort, je l’en ferai l’arbitre ; et, quel que soit le parti qu’elle prenne, je n’aurai plus du moins à rougir devant elle. Ma chère Louise, je, goûte quelque calme depuis que je n’hésite plus sur la conduite que je dois suivre.

LETTRE XXVII. — LÉONCE À M. BARTON.
Paris, ce 29 juin.

Mon sort est décidé, mon cher maître, jamais un outre objet que Delphine n’aura d’empire sur mon cœur : hier au bal, hier elle s’est presque compromise pour moi. Ah ! que je la remercie de m’avoir donné des devoirs envers elle ! je n’ai plus de doutes, plus d’incertitudes ; il ne s’agit plus que d’exécuter ma résolution, et je ne vous consulte que sur les moyens d’y parvenir.

Je serai le 4 juillet à Mondoville ; nous concerterons ensemble ce qu’il faut écrire à ma mère ; madame de Vernon ne m’a pas encore dit un mot du mariage projeté ; à mon retour de Mondoville, je lui parlerai le premier : c’est une femme d’esprit, elle est amie de Delphine ; dès qu’elle sera bien assurée de ma résolution, elle la servira. Je ne craignais que la force des engagements contractés ; ma mère a évité de me répondre sur ce sujet ; il faut qu’elle n’y croie pas son honneur intéressé ; elle n’aurait pas tardé d’un jour à me donner un ordre impérieux, si elle avait cru sa délicatesse compromise par ma désobéissance. Elle n’insiste dans ses lettres que sur les prétendus défauts de madame d’Albémar : on lui a persuadé qu’elle était légère, imprudente ; qu’elle compromettait sans cesse sa réputation, et ne manquait pas une occasion d’exprimer les opinions les plus contraires à celles qu’on doit chérir et respecter. C’est à vous, mon cher Barton, de faire connaître madame d’Albémar à ma mère : elle vous croira plus que moi.

Sans doute Delphine se fie trop à ses qualités naturelles, et ne s’occupe pas assez de l’impression que sa conduite peut produire sur les autres. Elle a besoin de diriger son esprit vers la connaissance du monde, et de se garantir de son indifférence pour cette opinion publique sur laquelle les hommes médiocres ont au moins autant d’influence que les hommes supérieurs. Il est possible que nous ayons des défauts entièrement opposés ; eh bien ! à présent je crois que notre bonheur et nos vertus s’accroîtront par cette différence même ; elle soumettra, j’en suis sûr, ses actions à mes désirs, et sa manière de penser affranchira peut-être la mienne : elle calmera du moins cette ardente susceptibilité qui m’a déjà fait beaucoup souffrir. Mon ami, tout est bien, tout est bien, si je suis son époux.

Hier enfin… Mais comment vous raconter ce jour ? c’est replonger une âme dans le trouble qui l’égare. Quel sentiment que l’amour ! quelle autre vie dans la vie ! Il y a dans mon cœur des souvenirs, des pensées si vives de bonheur, que je jouis d’exister chaque fois que je respire. Ah ! que mon ennemi m’aurait fait de mal en me tuant ! Ma blessure m’inquiète à présent : il m’arrive de craindre qu’elle ne se rouvre ; des mouvements si passionnés m’agitent, que j’éprouve, le croiriez-vous ? la peur de mourir avant demain, avant une heure, avant l’instant où je dois la revoir.

Ne pensez pas cependant que je vous exprime l’amour d’un jeune homme, l’amour qu’un sage ami devrait blâmer. Quoique vous vous soyez imposé de ne point contrarier les vues de ma mère, vous désirez qu’elle préfère madame d’Albémar à Mathilde. Oui, mon cher maître, votre raison est d’accord avec le choix de votre élève ; ne vous en défendez pas. Ah ! si vous saviez combien vous m’en êtes plus cher !

J’avais reçu, avant d’aller au bal de madame de Vernon, une réponse de vous sur M. de Serbellane. Vous conveniez que c’était l’homme que madame d’Albémar vous avait toujours paru distinguer le plus ; et, quoique vous cherchassiez à calmer mon inquiétude, votre lettre l’avait ranimée. J’arrivai donc au bal de madame de Vernon avec une disposition assez triste ; Mathilde s’était parée d’un habit à l’espagnole, qui relevait singulièrement la beauté de sa taille et de sa figure : elle ne m’a jamais témoigné de préférence, mais je crus voir une intention aimable pour moi dans le choix de cet habit ; je voulus lui parler, et je m’assis près d’elle, après l’avoir engagée à se rapprocher de la porte d’entrée, vers laquelle je retournais sans cesse la tête. J’étais si vivement ému par l’impatience de voir arriver Delphine, que je ne pouvais pas même suivre, avec Mathilde, cette conversation de bal si facile à conduire.

Tout à coup je sentis un air embaumé ; je reconnus le parfum des fleurs que Delphine a coutume de porter, et je tressaillis ; elle entra sans me voir : je n’allai pas à l’instant vers elle ; je goûtai d’abord le plaisir de la savoir dans le même lieu que moi. Je ménageai avec volupté les délices de la plus heureuse journée de ma vie : je laissai Delphine faire le tour du bal avant de m’approcher d’elle ; je remarquai seulement qu’elle cherchait quelqu’un encore, quoique tout le monde se fût empressé de l’entourer. Elle était vêtue d’une simple robe blanche, et ses beaux cheveux étaient rattachés ensemble sans aucun ornement, mais avec une grâce et une variété tout à fait inimitables. Ah ! qu’en la regardant j’étais ingrat pour la parure de Mathilde ! c’était celle de Delphine qu’il fallait choisir. Que me font les souvenirs de l’Espagne ? Je ne me rappelle rien, que depuis le jour où j’ai vu madame d’Albémar.

Elle me reconnut dans l’embrasure d’une fenêtre, où j’avais été me placer pour la regarder. Elle eut un mouvement de joie que je ne perdis point ; bientôt après elle aperçut Mathilde, et son costume la frappa tellement, qu’elle resta debout devant elle, rêveuse, distraite, et sans lui parler. Une jeune et jolie Italienne, qu’on nomme madame d’Ervins, aborda Delphine et la pria de la suivre dans le salon à côté. Delphine hésitait, et, j’en suis sûr, pour me parler ; cependant madame d’Ervins eut l’air affligé de sa résistance, et Delphine n’hésita plus.

Cet entretien avec madame d’Ervins fut assez long, et je le souffrais impatiemment, lorsque Delphine revint à moi, et me dit : « Il est peut-être bien ridicule de vous rendre compte de mes actions sans savoir si vous vous y intéressez ; enfin, dussiez-vous trouver cette démarche imprudente, vous penserez de mon caractère ce que vous en pensez peut-être déjà, mais vous ne concevrez pas du moins sur moi des soupçons injustes. Un intérêt qu’il m’est interdit de vous confier me force à causer quelques instants seule avec M. de Serbellane : cet intérêt est le plus étranger du monde à mes affections personnelles ; je connaîtrais bien mal Léonce s’il pouvait se méprendre à l’accent de la vérité, et si je n’étais pas sûre de le convaincre quand j’atteste son estime pour moi de la sincérité de mes paroles. » La dignité et la simplicité de ce discours me firent une impression profonde. Ah ! Delphine ! quelle serait votre perfidie si vous faisiez servir au mensonge tant de charmes qui ne semblent créés que pour rendre plus aimables encore les premiers mouvements, les affections involontaires, pour réunir enfin dans une même femme les grâces élégantes du monde à toute la simplicité des sentiments naturels !

Quand la conversation de madame d’Albémar avec M. de Serbellane fut terminée, elle revint dans le bal ; et M. d’Orsan, ce neveu de madame du Marset, qui a toujours besoin d’occuper de ses talents parce qu’ils lui tiennent lieu d’esprit, pria Delphine ! de danser une polonaise qu’un Russe leur avait apprise à tous les deux, et dont on était très-curieux dans le bal. Delphine fut comme forcée de céder à son importunité, mais il y avait quelque chose de bien aimable dans les regards qu’elle m’adressa ; elle se plaignait à moi de l’ennui que lui causait M. d’Orsan : notre intelligence s’était établie d’elle-même ; son sourire m’associait à ses observations doucement malicieuses.

Les hommes et les femmes montèrent sur les bancs pour voir danser Delphine ; je sentis mon cœur battre avec une grande violence quand tous les yeux se tournèrent sur elle : je souffrais de l’accord même de toutes ces pensées avec la mienne ; j’eusse été plus heureux si je l’avais regardée seul.

Jamais la grâce et la beauté n’ont produit sur une assemblée nombreuse un effet plus extraordinaire ; cette danse étrangère a un charme dont rien de ce que nous avons vu ne peut donner l’idée : c’est un mélange d’indolence et de vivacité, de mélancolie et de gaieté tout à fait asiatique. Quelquefois, quand l’air devenait plus doux, Delphine marchait quelques pas la tête penchée, les bras croisés, comme si quelques souvenirs, quelques regrets étaient venus se mêler soudain à tout l’éclat d’une fête ; mais bientôt, reprenant la danse vive et légère, elle s’entourait d’un châle indien, qui, dessinant sa taille et retombant avec ses longs cheveux, faisait de toute sa personne un tableau ravissant.

Cette danse expressive et pour ainsi dire inspirée exerce sur l’imagination un grand pouvoir ; elle vous retrace les idées et les sensations poétiques que, sous le ciel de l’Orient, les plus beaux vers peuvent à peine décrire.

Quand Delphine eut cessé de danser, de si vifs applaudissements se firent entendre, qu’on put croire pour un moment tous les hommes amoureux et toutes les femmes subjuguées.

Quoique je sois encore faible et qu’on m’ait défendu tout exercice qui pourrait enflammer le sang, je ne sus pas résister au désir d, danser une anglaise, avec Delphine : il s’en formait une de toute la longueur de la galerie ; je demandai à madame d’Albémar de la descendre avec moi. « Le pouvez-vous, me répondit-elle, sans risquer de vous faire mal ? — Ne craignez rien pour moi, lui répondis-je ; je tiendrai votre main. » La danse commença, et plusieurs fois mes bras serrèrent cette taille souple et légère qui enchantait mes regards ; une fois, en tournant avec Delphine, je sentis son cœur battre sous ma main ; ce cœur, que toutes les puissances divines ont doué, s’animait-il pour moi d’une émotion plus tendre ?

J’étais si heureux, si transporté, que je voulus recommencer encore une fois la même contredanse. La musique était ravissante ; deux harpes mélodieuses accompagnaient les instruments à vent, et jouaient un air à la fois vif et sensible : la danse de Delphine prenait par degrés un caractère plus animé, ses regards s’attachaient sur moi avec plus d’expression ; quand les figures de la danse nous ramenaient l’un vers l’autre, il me semblait que ses bras s’ouvraient presque involontairement pour me rappeler, et que, malgré sa légèreté parfaite, elle se plaisait souvent à s’appuyer sur moi. Les délices dont je m’enivrais me faisaient oublier que ma blessure n’était pas parfaitement guérie : comme nous étions arrivés au dernier couple qui terminait le rang, j’éprouvai tout à coup un sentiment de faiblesse qui faisait fléchir mes genoux : j’attirai Delphine, par un dernier effort, encore plus près de moi, et je lui dis à voix basse : « Delphine, Delphine ! si je mourais ainsi, me trouveriez-vous à plaindre ? — Mon Dieu, interrompit-elle d’une voix émue, mon Dieu ! qu’avez-vous ? » L’altération de mon visage la frappa : nous étions arrivés à la fin de la danse ; je m’appuyai contre la cheminée, et je portai, sans y penser, la main sur ma blessure, qui me faisait beaucoup souffrir. Delphine ne fut plus maîtresse de son trouble, et s’y livra tellement, qu’à travers ma faiblesse je vis que tous les regards se fixaient sur elle : la crainte de la compromettre me donna des forces, et je voulus passer dans la chambre voisine de celle où l’on dansait. Il y avait quelques pas à faire : Delphine, n’observant que l’état où j’étais, traversa toute la salle sans saluer personne, me suivit, et, me voyant chanceler en marchant, s’approcha de moi pour me soutenir. J’eus beau lui répéter que j’allais mieux, qu’en respirant l’air je serais guéri, elle ne songeait qu’à mon danger, et laissa voir à tout le monde l’excès de sa peine et la vivacité de son intérêt.

Ô Delphine ! dans ce moment, comme au pied de l’autel, j’ai juré d’être ton époux : j’ai reçu ta foi, j’ai reçu le dépôt de ton innocente destinée, lorsqu’un nuage s’est élevé sur ta réputation à cause de moi !

Quand je fus près d’une fenêtre, je me remis entièrement ; alors Delphine, se rappelant ce qui venait de se passer, me dit les larmes aux yeux : « Je viens d’avoir la conduite du monde la plus extraordinaire ; votre imprudence, en persistant à danser, a mis mon cœur à cette cruelle épreuve. Léonce, Léonce, aviez-vous besoin de me faire souffrir pour me deviner ? — Pourriez-vous me soupçonner, lui dis-je, d’exposer volontairement aux regards des autres ce que j’ose à peine recueillir avec respect, avec amour, dans mon cœur ? Mais si vous redoutez le blâme de la société, je saurai bientôt… — Le blâme de la société, interrompit-elle avec une expression d’insouciance singulièrement piquante, je ne le crains pas : mais mon secret sera connu avant que je l’aie confié ! à l’amitié ; et vous ne savez pas combien cette conduite me rend coupable ! » Elle allait continuer, lorsque nous entendîmes du bruit dans le salon, et le nom de madame d’Ervins plusieurs fois répété. Delphine me quitta précipitamment pour demander la cause de l’agitation de la société. « Madame d’Ervins, lui répondit M. de Fierville, vient de tomber sans connaissance, et on l’emporte dans sa voiture, par ordre de M. d’Ervins : il ne veut pas qu’elle reçoive des secours ailleurs que chez elle. »

À peine Delphine eut-elle entendu ces dernières paroles, qu’elle s’élança sur l’escalier, atteignit M. d’Ervins, monta dans sa voiture sans rien lui dire, et partit à l’instant même : c’est tout ce que je pus apercevoir. Le mouvement rapide d’une bonté passionnée l’entraînait. Elle me laissa seul au milieu de cette fête, que je ne reconnaissais plus. Je cherchais en vain les plaisirs qui se confondaient dans mon âme avec l’amour ; mais j’étais pénétré de cette émotion tendre et néanmoins sérieuse qui remplit le cœur d’un honnête homme, lorsqu’il a donné sa vie, lorsqu’il s’est chargé du bonheur de celle d’une autre.

Je ne sais si j’abuse de votre amitié en vous confiant les sentiments que j’éprouve ; mais pourquoi la gravité de votre âge et de votre caractère me défendrait-elle de vous peindre ce pur amour qui me guide dans le choix de la compagne de ma vie ? Mon cher maître ! ils vous seront doux les récits du bonheur de, votre élève ? s’ils vous rappellent votre jeunesse, ce sera sans amertume, car tous vos souvenirs tiennent à la même pensée : ils se rattachent tous à la vertu.

J’attendrai, pour m’expliquer entièrement avec madame d’Albémar, que j’aie reçu la réponse de ma mère. Dans quelques jours je serai près de vous à Mondoville, puisque vous y avez besoin de moi. Je veux que nous écrivions ensemble à ma mère, de ce lieu même où elle a passé les premières années de son mariage et de mon enfance : ces souvenirs la disposeront à m’être favorable.

LETTRE XXVIII. — MADAME DE VERNON À M. DE CLARIMIN.
Paris, ce 30 juin.

On vous a mandé que M. de Mondoville était très-occupé de madame d’Albémar, et qu’il paraissait la préférer à ma fille ; vous en avez conclu que le mariage que j’ai projeté n’aurait pas lieu. Vous devriez cependant avoir un peu plus de confiance dans l’esprit que vous me connaissez. Je suis témoin de tout ce qui se passe ; Léonce et Delphine n’ont pas un seul mouvement que je n’aperçoive, et vous imaginez que je ne saurai pas prévenir à temps cette liaison qui renverserait tous mes projets de bonheur et de fortune !

J’ai fait quelquefois usage de mon adresse pour de très-légers intérêts ; aujourd’hui c’est mon devoir de protéger ma fille, et je n’y réussirais pas ! Vous me dites que madame d’Albémar me cache son affection pour Léonce. Mon Dieu ! je vous assure que j’aurai sa confiance quand je le voudrai : je ne suis occupée qu’à une chose ; c’est à l’éviter : car elle m’engagerait, et il me plaît de rester libre.

Les caractères de Léonce et de Delphine ne se conviennent point : Léonce est orgueilleux comme un Espagnol, épris de la considération presque autant que de Delphine, aimable, très-aimable ; mais il faut les séparer pour leur intérêt à tous les deux. L’occasion s’en présentera, il ne faut que du temps, et je défie bien Léonce et Delphine de presser les événements que j’ai résolu de ralentir. Personne ne sait mieux que moi faire usage de l’indolence : elle me sert à déjouer naturellement l’activité des autres. Je veux le mariage de Léonce et de Mathilde. Je ne me suis pas donné la peine de vouloir quatre fois en ma vie : mais quand j’ai tant de fait que de prendre cette fatigue, rien ne me détourne de mon but, et je l’atteins ; comptez-y.

Je vous remercie de l’intérêt que vous me témoignez ; mais quand il y va du sort de ma fille, de ma ruine ou de mon aisance, de tout enfin pour moi, pensez-vous que je puisse rien négliger ? Je me garde bien cependant d’agir dans un grand intérêt avec plus de vivacité que dans un petit ; car ce qui arrange tout, c’est la patience et le secret. Adieu donc, mon cher Clarimin ; comme j’espère vous voir à Paris dans peu de temps, je vous y invite pour les noces de ma fille.

LETTRE XXIX. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 2 juillet.

Thérèse est perdue, ma chère Louise, et je ne sais à quel parti m’arrêter pour adoucir sa cruelle situation. J’entrevoyais quelque espoir pour mon bonheur, il y a deux jours, à la fête de madame Vernon ; Léonce et moi nous nous étions presque expliqués ; mais depuis le malheur arrivé à Thérèse, je suis tellement émue, que j’ai laissé passer deux soirées sans oser aller chez madame de Vernon. Léonce aurait remarqué ma tristesse, et je n’aurais pu lui en avouer la cause ; s’il est un devoir sacré pour moi, c’est celui de garder inviolablement le secret de mon amie ; et comment ne pas se laisser pénétrer par ce qu’on aime ? Je ne sais donc rien de Léonce, et madame d’Ervins occupe seule tous mes moments.

Madame du Marset, cette cruelle ennemie de tous les sentiments qu’elle ne peut plus inspirer ni ressentir, a connu M. d’Ervins, à Paris, il y a quinze ans, avant qu’il eût épousé Thérèse. Avant-hier, au bal, madame du Marset, placée à côté de lui, n’a cessé de lui parler bas pendant que Thérèse dansait avec M. de Serbellane. Je ne crois point que madame du Marset ait été capable d’exciter positivement les soupçons de M. d’Ervins ; les caractères les plus méchants ne veulent pas s’avouer qu’ils le sont, et se réservent toujours quelques moyens d’excuse vis-à-vis des autres et d’eux-mêmes ; mais, j’ai cru reconnaître, par quelques mots échappés à la fureur de M. d’Ervins, que madame du Marset, en apprenant que M. de Serbellane avait passé six mois dans son château avec sa femme, s’était moquée du rôle ridicule qu’il devait avoir joué en tiers avec ces deux jeunes gens ; et de tous les mots qu’elle pouvait choisir, le plus perfide était celui de ridicule. Depuis, M. d’Ervins l’a répété sans cesse dans sa fureur ; et quand elle s’apaisait, il lui suffisait de se le prononcer à lui-même pour qu’elle recommençât plus violente que jamais.

Je passai devant M. d’Ervins, quelques moments après sa conversation avec madame du Marset, et je fus frappé de son air sérieux ; comme je ne connais rien en lui de profond que son amour-propre, je ne doutai pas qu’il ne fût offensé de quelque manière. Thérèse me fit part des mêmes observations, et cependant, soit, comme elle me l’a dit depuis, qu’un sentiment funeste l’agitât, soit que cette fête, nouvelle pour elle, l’étourdit et lui ôtât le pouvoir de réfléchir, son occupation de M. de Serbellane n’était que trop remarquable pour des regards attentifs. M. d’Ervins affecta de s’éloigner d’elle, mais j’aperçus clairement qu’il ne la perdait pas de vue : j’en avertis M. de Serbellane ; je comptais sur sa prudence ; en effet, il évita constamment de parler à Thérèse. Si je n’avais pas quitté madame d’Ervins alors, peut-être aurais-je calmé le trouble où la jetait l’apparente froideur de M. de Serbellane ; elle en savait la cause, et cependant elle ne pouvait en supporter la vue. Entièrement occupée de Léonce le reste de la soirée, j’oubliai madame d’Ervins : c’est à cette faute, hélas ! qu’est peut-être due son infortune.

Je parlais encore à Léonce, lorsque j’appris subitement qu’on emportait madame d’Ervins sans connaissance ; je courus après son mari, qui la suivait ; je montai dans sa voiture presque malgré lui, et je pris dans mes bras la pauvre Thérèse, qui était tombée dans un évanouissement si profond, qu’elle ne donnait plus un signe de vie. « Grand Dieu ! dis-je à M. d’Ervins, qui l’a mise en cet état ? — Sa conscience, madame, me répondit-il, sa conscience ! » Et il me raconta alors ce qui s’était passé, avec un tremblement de colère dans lequel il n’entrait pas un seul sentiment de pitié pour cette charmante figure mourante devant ses yeux.

Placé derrière une porte au moment où sa femme passait d’une chambre à l’autre, il l’avait entendue faire à M. de Serbellane des reproches dont l’expression supposait une liaison intime : il s’était avancé alors, et, prenant la main de sa femme, il lui avait dit à voix basse, mais avec fureur : « Regardez-le, ce perfide étranger ; regardez-le, car jamais vous ne le reverrez. « À ces mots Thérèse était tombée comme morte à ses pieds ; M. d’Ervins était fier de la douleur qu’il lui avait causée ; son orgueil ne se reposait que sur cette cruelle jouissance.

Quand nous arrivâmes à la maison de madame d’Ervins, sa fille Isaure, la voyant rapporter dans cet état, jetait des cris pitoyables, auxquels M. d’Ervins ne daignait pas faire la moindre attention. On posa Thérèse sur son lit, revêtue, comme elle l’était encore, de guirlandes de fleurs et de toutes les parures du bal : elle avait l’air d’avoir été frappée de la foudre au milieu d’une fête.

Mes soins la rappelèrent à la vie ; mais elle était dans un délire qui trahissait à chaque instant son secret. Je voulais que M. d’Ervins me laissât seule avec elle ; mais, loin qu’il y consentît, il s’approcha de moi pour me dire que ma voiture était arrivée, et que dans ce moment il désirait entretenir sa femme sans témoins. « Au nom de votre fille, lui dis-je, monsieur d’Ervins, ménagez Thérèse ; n’oubliez pas dix ans de bonheur ; n’oubliez pas… — Je sais, madame, interrompit-il, ce que je me dois à moi-même ; croyez que j’aurai toujours présente à l’esprit ma dignité personnelle. — Et n’aurez-vous pas présent à l’esprit le danger de Thérèse ? — Ce qui est convenable doit être accompli, répondit-il, quoi qu’il en coûte ; elle a l’honneur de porter mon nom ; je verrai ce qu’exigent à ce titre et son devoir et le mien. » Je quittai cet homme odieux, cet homme incapable de rien voir dans la nature que lui seul, et dans lui-même que son orgueil. Je retournai encore une fois vers l’infortunée Thérèse, je l’embrassai en lui jurant l’amitié la plus tendre, et lui recommandant la prudence et le courage ; elle ne me répondit à demi-voix que ces seuls mots ; « Faites que je le revoie. » Je partis le cœur déchiré.

En rentrant chez moi vers deux heures du matin, je trouvai M. de Serbellane qui m’attendait : combien je fus touchée de sa douleur ! Ces caractères habituellement froids sortent quelquefois d’eux-mêmes, et produisent alors une impression ineffaçable. Il se faisait une violence infinie pour contenir sa fureur contre M. d’Ervins ; cependant il lui échappa une fois de dire : « Qu’il ne me fasse pas craindre pour sa femme ; qu’il ne la menace pas d’indignes traitements ; car alors je trouverai qu’il vaut mieux se battre avec lui, le tuer, et délivrer Thérèse ; et si jamais j’arrivais à trouver ce parti le plus raisonnable, ah ! que je le prendrais avec joie ! » Je le calmai en lui disant que je reverrais le lendemain Thérèse, et que je lui raconterais fidèlement dans quelle situation je la trouverais. Nous nous quittâmes après qu’il m’eut promis de ne prendre aucun parti sans m’avoir revue.

Aujourd’hui je n’ai pu être reçue chez Thérèse qu’à huit heures du soir ; j’y ai été dix fois inutilement ; son mari la tenait enfermée ; son état m’a plus effrayée encore que la veille. Ah ! mon Dieu, quelle destinée ! M. d’Ervins ne l’avait point quittée un seul instant, ni la nuit ni le jour ; il l’avait accablée des reproches les plus outrageants ; il avait obtenu d’elle tous les aveux qui l’accusaient, en la menaçant toujours, si elle le trompait, d’interroger lui-même M. de Serbellane. Enfin il avait fini par lui déclarer qu’il exigeait que M. de Serbellane quittât la France dans vingt-quatre heures. « Je ne m’informe pas, lui dit-il, des moyens que vous prendrez pour l’obtenir de lui ; vous pouvez lui écrire une lettre que je ne verrai pas ; mais si après-demain, à dix heures du soir, il est encore à Paris, j’irai le trouver, et nous nous expliquerons ensemble ; aussi bien je penche beaucoup vers ce dernier moyen, et il ne peut être évité que s’il me donne une satisfaction éclatante en s’éloignant au premier signe de ma volonté. »

Thérèse avait tout promis ; mais ce qui l’occupait peut-être le plus, c’était la parole que je lui avais donnée, il y a quinze jours, d’assurer ses derniers adieux ; son imagination était moins frappée de la crainte d’un duel avec son amant et son mari que de l’idée qu’elle ne reverrait plus M. de Serbellane ; elle s’est jetée à mes pieds pour me conjurer de détourner d’elle une telle douleur. Ces mots terribles que d’Ervins a prononcés au bal, ces mots : Vous ne le verrez plus, retentissent toujours dans son cœur ; en les répétant elle est dans un tel état, qu’il semble qu’avec ces seules paroles on pourrait lui donner la mort ; elle dit que si ce sort jeté sur elle ne s’accomplit pas, si elle revoit encore une fois M. de Serbellane, elle sera sûre que leur séparation ne doit pas être éternelle, elle aura la force de supporter son départ ; mais que si ce dernier adieu n’est pas accordé, elle ne peut répondre d’y survivre. J’ai voulu détourner son attention, mais elle me répétait toujours : « Le verrai-je, lui dirai-je encore adieu ? » Et mon silence la plongeait dans un tel désespoir, que j’ai fini par lui promettre que je consentirais à tout ce que voudrait M. de Serbellane : « Eh bien ! dit-elle alors, je suis tranquille, car je lui ai écrit des prières irrésistibles. »

Vous trouverez peut-être, ma chère Louise, vous qui êtes un ange de bonté, que je ne devais pas hésiter à satisfaire Thérèse, surtout après l’engagement que j’avais pris antérieurement avec elle. Faut-il vous avouer le sentiment qui me faisait craindre de consentir à ce qu’elle désirait ? Si Léonce apprend par quelque hasard que j’ai réuni chez moi une femme mariée avec son amant, malgré la défense expresse de son époux, m’approuvera-t-il ? Léonce, Léonce ! est-il donc devenu ma conscience, et ne suis-je donc plus capable de juger par moi-même ce que la générosité et la pitié peuvent, exiger de moi ?

En sortant de chez Thérèse, j’allai chez madame de Vernon ; Léonce en était parti : il m’avait cherchée chez moi, et s’était plaint, à ce que m’a dit Mathilde, fort naturellement, du temps que je passais chez M. d’Ervins. M. de Fierville me fit alors quelques plaisanteries sur l’emploi de mes heures. Ces plaisanteries me firent tout à coup comprendre qu’il avait vu sortir M. de Serbellane, à trois heures du matin, de chez moi, le jour du bal. J’en éprouvai une douleur insensée ; je ne voyais aucun moyen de me justifier de cette accusation ; je frémissais de l’idée que Léonce aurait pu l’entendre. M. de Serbellane arriva dans ce moment ; il venait de chez moi, il me le dit. M. de Fierville sourit encore. Ce sourire me parut celui de la malice infernale ; mais, au lieu de m’exciter à me défendre, il me glaça d’effroi et je reçus M. de Serbellane avec une froideur inouïe. Il en fut tellement étonné, qu’il ne pouvait y croire, et son regard semblait me dire : Mais où êtes-vous ? mais que vous est-il arrivé ? Sa surprise me rendit à moi-même. Non, Léonce, me répétai-je tout bas, vous pouvez tout sur moi ; mais je ne vous sacrifierai pas la bonté, la généreuse, bonté, le culte de toute ma vie. Je me décidai alors à prendre M. de Serbellane à part, et, lui rendant compte en peu de mots de ce qui s’était passé, je lui dis qu’une lettre de Thérèse l’attendait chez lui, et il partit-pour la lire.

Après cet acte de courage et d’honnêteté, car c’était moi que, je sacrifiais, je voulus tenter de ramener M. de Fierville ; je me demandai pourquoi je ne pourrais pas me servir de mon esprit pour écarter des soupçons injustes : mais M. de Fierville était calme, et j’étais émue ; mais toutes mes paroles se ressentaient de mon trouble, tandis qu’il acérait de sang-froid toutes les siennes. J’essayai d’être gaie pour montrer combien j’attachais peu de prix à ce qu’il croyait important ; mes plaisanteries étaient contraintes, et l’aisance la plus parfaite rendait les siennes piquantes. Je revins au sérieux, espérant parvenir de quelque manière à le convaincre ; mais il repoussait par l’ironie l’intérêt trop vif que je ne pouvais cacher. Jamais je n’ai mieux éprouvé qu’il est de certains hommes sur lesquels glissent, pour ainsi dire, les discours et les sentiments les plus propres à faire impression ; ils sont occupés à se défendre de la vérité par le persiflage ; et comme leur triomphe est de ne pas vous entendre, c’est en vain que vous vous efforcez d’être compris.

Je souffrais beaucoup cependant de mon embarrassante situation, lorsque madame de Vernon vint me délivrer ; elle fit quelques plaisanteries à M. de Fierville qui valaient mieux que les siennes, et l’emmena dans l’embrasure de la fenêtre, en me disant tout bas qu’elle allait le détromper sur tout ce qui m’inquiétait, si je la laissais seule avec lui. Je ne puis vous dire, ma chère Louise, combien je fus touchée de cette action, de ce secours accordé dans une véritable détresse. Je serrai la main de madame de Vernon, les larmes aux yeux, et je me promis de la voir demain, pour ne plus conserver un secret qui me pèse ; vous saurez donc demain, ma Louise, ce qu’il doit arriver de moi.

LETTRE XXX. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 4 juillet.

J’ai passé un jour très-agité, ma chère Louise, quoique je n’aie pu parvenir encore à parler à madame de Vernon. Il a eu des moments doux, ce jour, mais il m’a laissé de cruelles inquiétudes. En m’éveillant, j’écrivis à madame de Vernon pour lui demander de me recevoir seule à l’heure de son déjeuner ; et, sans lui dire précisément le sujet dont je voulais lui parler, il me semble que je l’indiquais assez clairement. Elle fit attendre mon domestique deux heures, et me le renvoya enfin avec un billet, dans lequel elle s’excusait de ne pas pouvoir accepter mon offre, et finissait par ces mots remarquables : Au reste, ma chère Delphine, je lis dans votre cœur aussi bien que vous-même ; mais je ne crois pas que ce soit encore le moment de nous parler.

J’ai réfléchi longtemps sur cette phrase, et je ne la comprends pas bien encore. Pourquoi veut-elle éviter cet entretien ? Elle m’a dit elle-même, il y a deux jours, qu’elle n’avait point eu, jusqu’à présent, de conversation avec Léonce relativement au projet du mariage ; aurait-elle deviné mon sentiment pour lui ? Serait-elle assez généreuse, assez sensible pour vouloir rompre cet hymen à cause de moi, et sans m’en parler ? Combien j’aurais à rougir d’une si noble conduite ! Qu’aurais-je fait pour mériter un si grand sacrifice ? Mais si elle en avait l’idée, comment exposerait-elle Mathilde à voir tous les jours Léonce ? Enfin, dans ce doute insupportable, je résolus d’aller chez elle, et de la forcer à m’écouter.

Qu’avais-je à lui dire cependant ? Que j’aimais Léonce, que je voulais m’opposer au bonheur de sa fille, traverser les projets que nous avions formés ensemble ! Ah ! ma Louise, vous donnez trop d’encouragements à ma faiblesse ; au moins je ne me livrerai point à l’espérance avant que madame de Vernon m’ait entendue, ait décidé de mon sort.

M. de Serbellane arriva chez moi comme j’allais sortir : le changement de son visage me fit de la peine ; je vis bien qu’il souffrait cruellement. « J’ai lu sa lettre, me dit-il ; elle m’a fait mal : j’avais espéré que ma vie ne serait funeste à personne, et voilà que j’ai perdu la destinée de la plus sensible des femmes. Voyons enfin, me dit-il en reprenant de l’empire sur lui-même, voyons ce qu’il reste à faire. Quoiqu’il me soit très-pénible d’avoir l’air de céder, en partant, à la volonté de M. d’Ervins, j’y consens, puisque Thérèse le désire ; je ne crains pas que personne imagine que c’est ma vie que j’ai ménagée. Vous, madame, ajouta-t-il, que j’ai connue par tant de preuves d’une angélique bonté, il faut que vous m’en donniez une dernière, il faut que vous receviez, après-demain, dans la soirée, Thérèse et moi chez vous. Je partirai ce matin ostensiblement : M. d’Ervins se croira sûr que je suis en route pour le Portugal ; quelques affaires l’appellent à Saint-Germain, et pendant qu’il y sera, Thérèse viendra chez vous en secret. Je sais que la demande que je vous fais serait refusée par une femme commune, accordée sans réflexion par une femme légère ; je l’obtiendrai de votre sensibilité. Je n’ai peut-être pas toujours partagé l’impétuosité des sentiments de Thérèse ; mais aujourd’hui cet adieu m’est aussi nécessaire qu’à elle : ces derniers événements ont produit sur mon caractère une impression dont je ne le croyais pas susceptible ; je veux que Thérèse entende ce que j’ai à lui dire sur sa situation. »

M. de Serbellane s’arrêta, étonné de mon silence ; ce qui s’était passé hier avec M. de Fierville me donnait encore plus de répugnance pour une nouvelle démarche : la calomnie ou la médisance peuvent me perdre auprès de Léonce. Je n’osais pas cependant refuser M. de Serbellane : quel motif lui donner ? J’aurais rougi de prétexter un scrupule de morale, quand ce n’était pas la véritable cause de mon incertitude : honte éternelle à qui pourrait vouloir usurper un sentiment d’estime !

Je ne sais si M. de Serbellane s’aperçut de mes combats, mais, me prenant la main, il me dit avec ce calme qui donne toujours l’idée d’une raison supérieure : « Vous l’avez promis à Thérèse, j’en suis témoin, elle y a compté ; tromperez-vous sa confiance ? serez-vous insensible à son désespoir ? — Non, lui répondis-je, quoi qu’il puisse arriver, je ne lui causerai pas une telle douleur : employez cette entrevue à calmer son esprit, à la ramener aux devoirs que sa destinée lui impose ; et s’il en résulte pour moi quelque grand malheur, du moins je n’aurai jamais été dure envers un autre, j’aurai droit à la pitié. — Généreuse amie, s’écria M. de Serbellane, vous serez heureuse dans vos sentiments ; je les ai devinés, j’ose les approuver, et tous les vœux de mon âme sont pour votre félicité. Je mettrai tant de prudence et de secret dans cette entrevue, que je vous promets d’en écarter tous les inconvénients. Je ferai servir ces dernières heures à fortifier la raison de Thérèse, et dans votre maison il ne sera prononcé que des paroles dignes de vous ; la nuit suivante je pars, je quitte peut-être pour jamais la femme qui m’a le plus aimé, et vous, madame, et vous dont le caractère est si noble, si sensible et si vrai. » C’était la première fois que M. de Serbellane m’exprimait vivement son estime : j’en fus émue. Cet homme a l’art de toucher par ses moindres paroles ; le courage qu’il avait su m’inspirer me soutint quelques moments ; mais à peine fut-il parti, que je fus saisie d’un profond sentiment de tristesse, en pensant à tous les hasards de l’engagement que je venais de prendre.

Si j’avais pu consulter Léonce, ne m’aurait-il pas désapprouvée ? il ne voudrait pas au moins, j’en suis sûre, que, sa femme se permit une conduite aussi faible. Ah ! pourquoi n’ai-je pas dès à présent la conduite qu’il exigerait de sa femme ? Cependant ma promesse n’était-elle pas donnée ? pouvais-je supporter d’être la cause volontaire de la douleur la plus déchirante ? Non ; mais que ce jour n’est-il passé !

Je suivis mon projet d’aller chez madame de Vernon, quoique je fusse bien peu capable de lui parler, dans la distraction où me jetait le consentement que M. de Serbellane avait obtenu de moi. Je trouvai Léonce avec madame de Vernon : il venait de prendre congé d’elle avant d’aller passer quelques jours à Mondoville. Il se plaignit de ne m’avoir pas vue, mais avec des mots si doux sur mon dévouement à l’amitié, que je dus espérer qu’il m’en aimait davantage. Il soutint la conversation avec un esprit très-libre ; il me parut, en l’observant, que son parti était pris ; jusqu’alors il avait eu l’air entraîné, mais non résolu ; j’espérai beaucoup pour moi de son calme : s’il m’avait sacrifiée, il aurait été impossible qu’il me regardât d’un air serein.

Madame de Vernon allait aux Tuileries faire sa cour à la reine ; elle me pria de l’accompagner. Léonce dit qu’il irait aussi ; je rentrai chez moi pour m’habiller, et un quart d’heure après Léonce et madame de Vernon vinrent me chercher.

Nous attendions la reine dans le salon qui précède sa chambre, avec quarante femmes les plus remarquables de Paris. Madame de R. arriva : c’est une personne très-inconséquente, et qui s’est perdue de réputation par des torts réels et par une inconcevable légèreté. Je l’ai vue trois ou quatre fois chez sa tante, madame d’Artenas ; j’ai toujours évité avec soin toute liaison avec elle ; mais j’ai eu l’occasion de remarquer dans ses discours un fonds de douceur et de bonté. Je ne sais comment elle eut l’imprudence de paraître sans sa tante aux Tuileries, elle qui doit si bien savoir qu’aucune femme ne veut lui parler en public. Au moment où elle entra dans le salon, mesdames de Sainte-Albe et de Tésin, qui se plaisent assez dans les exécutions sévères, et satisfont volontiers, sous le prétexte de la vertu, leur arrogance naturelle, mesdames de Sainte-Albe et de Tésin quittèrent la place où elles étaient assises du même côté que madame de R. ; à l’instant, toutes les autres femmes se levèrent, par bon air ou par timidité, et vinrent rejoindre à l’autre extrémité de la chambre madame de Vernon, madame du Marset et moi. Tous les hommes bientôt suivirent cet exemple, car ils veulent, en séduisant les femmes, conserver le droit de les en punir.

Madame de R. restait seule l’objet de tous les regards, voyant le cercle se reculer à chaque pas qu’elle faisait pour s’en approcher, et ne pouvant cacher sa confusion. Le moment allait arriver où la reine nous ferait entrer, ou sortirait pour nous recevoir : je prévis que la scène deviendrait alors encore plus cruelle. Les yeux de madame de R. se remplissaient de larmes ; elle nous regardait toutes, comme pour implorer le secours d’une de nous : je ne pouvais pas résister à ce malheur. La crainte de déplaire à Léonce, cette crainte toujours présente me retenait encore ; mais un dernier regard jeté sur madame de R. m’attendrit tellement, que par un mouvement complètement involontaire je traversai la salle, et j’allai m’asseoir à côté d’elle. Oui, me disais-je alors, puisque, encore une fois, les convenances de la société sont on opposition avec la véritable volonté de l’âme, qu’encore une fois elles soient sacrifiées.

Madame de R. me reçut comme si je lui avais rendu la vie ; en effet, c’est la vie que le soulagement de ces douleurs que la société peut imposer quand elle exerce sans pitié toute sa puissance. À peine eus-je parlé à madame de R., que je ne pus m’empêcher de regarder Léonce : je vis de l’embarras sur sa physionomie, mais point de mécontentement. Il me sembla que ses yeux parcouraient l’assemblée avec inquiétude, pour juger de l’impression que je produisais, mais que la sienne était douce.

Madame de Vernon ne cessa point de causer avec M. de Fierville, et n’eut pas l’air d’apercevoir ce qui se passait. Je soutins assez bien jusqu’à la fin ce qu’il pouvait y avoir d’un peu gênant dans le rôle que je m’étais imposé. En sortant de l’appartement de la reine, madame de R. me dit avec une émotion qui me récompensa mille fois de mon sacrifice : « Généreuse Delphine ! vous m’avez donné la seule leçon qui pût faire impression sur moi ! vous m’avez fait aimer la vertu son courage et son ascendant. Vous apprendrez dans quelques années qu’à compter de ce jour je ne serai plus la même. Il me faudra longtemps avant de me croire digne de vous voir ; mais c’est le but que je me proposerai, c’est l’espoir qui me soutiendra. » Je lui pris la main à ces derniers mots, et je la serrai affectueusement. Un sourire amer de madame du Marset, un regard de M. de Fierville m’annoncèrent leur désapprobation ; ils parlaient tous les deux à Léonce, et je crus voir qu’il était péniblement affecté de ce qu’il entendait : je cherchai des yeux madame de Vernon, elle était encore chez la reine. Pendant ce moment d’incertitude, Léonce m’aborda, et me demanda avec assez de sérieux la permission de me voir seule chez moi dés qu’il aurait reconduit madame de Vernon. J’y consentis par un signe de tête ; j’étais trop émue pour parler.

Je retournai chez moi ; j’essayai de lire en attendant l’arrivée de Léonce. Mais lorsque trois heures furent sonnées, je me persuadais que madame de Vernon l’avait retenu, qu’il s’était expliqué avec elle, qu’elle avait intéressé sa délicatesse à tenir les engagements de sa mère, et qu’il allait m’écrire pour s’excuser de venir me voir. Un domestique entra pendant que je faisais ces réflexions ; il portait un billet à la main, et je ne doutai pas que ce billet ne fût l’excuse de Léonce. Je le pris sans rien voir, un nuage couvrait mes yeux ; mais quand j’aperçus la signature de Thérèse, j’éprouvai une joie bien vive : elle me demandait de venir le soir chez elle ; je répondis que j’irais avec un empressement extrême. Je crois que j’étais reconnaissante envers Thérèse de ce que c’était elle qui m’avait écrit.

Je me rassis avec, plus de calme, mais peu de temps après mon inquiétude recommença ; j’avais appris depuis une heure à distinguer parfaitement tous les bruits de voiture : je connaissais à l’instant celles qui venaient du côté de la maison de madame de Vernon. Quand elles approchaient, je retenais ma respiration pour mieux entendre, et quand elles avaient passé ma porte, je tombais dans le plus pénible abattement. Enfin, une s’arrête, on frappe, on ouvre, et j’aperçois le carrosse bleu de Léonce qui m’était si bien connu. Je fus bien honteuse alors de l’état dans lequel j’avais été ; il me semblait que Léonce pouvait le deviner, et je me hâtai de reprendre un livre, et de me préparer à recevoir comme une visite, avec les formes accoutumées de la société, celui que j’attendais avec un battement de cœur qui soulevait ma robe sur mon sein.

Léonce enfin parut ; l’air en devint plus léger et plus pur. Il commença par me dire que madame de Vernon l’avait retenu avec une insistance singulière, sans lui parler d’aucun sujet intéressant, mais le rappelant sans cesse pour le charger des commissions les plus indifférentes. « Elle doit, lui dis-je en faisant effort sur moi-même, chercher tous les moyens de vous captiver ; vous ne pouvez en être surpris. — Ce n’est pas elle, reprit Léonce avec une expression assez triste, qui peut influer sur mon sort, vous seule exercez cet empire ; je ne sais pas si vous vous en servirez pour mon bonheur. » Ce doute m’étonna ; je gardai le silence ; il continua : « Si j’avais eu la gloire de vous intéresser, ne penseriez-vous pas aux prétextes que vous donnez à la méchanceté ? oublierez-vous le caractère de ma mère et les obstacles… » Il s’arrêta et appuya sa tête sur sa main. « Que me reprochez-vous, Léonce ? lui dis-je ; je veux l’entendre avant de me justifier. — Votre liaison intime avec madame de R. ; madame d’Albémar devait-elle choisir une telle amie ? — Je la voyais pour la troisième fois, lui répondis-je, depuis que je suis à Paris ; je n’ai jamais été chez elle, elle n’est jamais venue chez moi. — Quoi ! s’écria Léonce, et madame du Marset a osé me dire… — Vous l’avez écoutée, c’est vous qui êtes bien plus coupable. Ce n’est pas tout encore, ajoutai-je ; ne m’avez-vous pas désapprouvée d’avoir été me placer à côté d’elle ? — Non, répondit Léonce ; je souffrais, mais je ne vous blâmais pas. — Vous souffriez, repris-je avec assez de chaleur, quand je me livrais à un sentiment généreux ! Ah ! Léonce, c’était du malheur de cette infortunée qu’il fallait s’affliger, et non de l’heureuse occasion qui me permettait de la secourir. Sans doute madame de R. a dégradé sa vie ; mais pouvons-nous savoir toutes les circonstances qui l’ont perdue ? A-t-elle eu pour époux un protecteur, ou un homme indigne d’être aimé ? ses parents ont-ils soigné son éducation ? le premier objet de son choix a-t-il ménagé sa destinée ? n’a-t-il pas flétri dans son cœur toute espérance d’amour, tout sentiment de délicatesse ? Ah ! de combien de manières le sort des femmes dépend des hommes ! D’ailleurs je ne me vanterai point d’avoir pensé ce matin à la conduite de madame de R., ni à l’indulgence qu’elle peut mériter ; j’ai été entraînée vers elle par un mouvement de pitié tout à fait irréfléchi. Je n’étais point son juge, et il fallait être plus que son juge pour se refuser à la soulager d’un grand supplice, l’humiliation publique. Ces mêmes femmes qui l’ont outragée, pensez-vous que, si elles l’eussent rencontrée seule à la campagne, elles se fussent éloignées d’elle ? Non, elles lui auraient parlé ; leur indignation vertueuse, se trouvant sans témoins, ne se serait point réveillée. Que de petitesses vaniteuses et de cruautés froides dans cette ostentation de vertus, dans ce sacrifice d’une victime humaine, non à la morale, mais à l’orgueil ! Écoutez-moi, Léonce, lui dis-je avec enthousiasme : je vous aime ; vous le savez, je ne chercherais point à vous le cacher, quand même vous l’ignoreriez encore ; loin de moi toutes les ruses du cœur, même les plus innocentes : mais, je l’espère, je ne sacrifierai pas à cette affection toute-puissante les qualités que je dois aux chers amis qui ont élevé mon enfance : je braverai le plus grand des dangers pour moi, la crainte de vous déplaire, oui, je la braverai, quand il s’agira de porter quelque consolation à un être malheureux. »

Longtemps avant d’avoir fini de parler, j’avais vu sur le visage de Léonce que j’avais triomphé de toutes ses dispositions sévères ; mais il se plaisait à m’entendre, et je continuais, encouragée par ses regards. « Delphine, me dit-il en me prenant la main, céleste Delphine, il n’est plus temps de vous résister. Qu’importe si nos caractères et nos opinions s’accordent en tout ? il n’y a pas dans l’univers une autre femme de la même nature que vous ! aucune n’a dans les traits cette empreinte divine que le ciel y a gravée pour qu’on ne pût jamais vous comparer à personne ; cette âme, cette voix, ce regard, se sont emparés de mon être ; je ne sais quel sera mon sort avec vous, mais sans vous il n’y a plus sur la terre pour moi que des couleurs effacées, des images confuses, des ombres errantes ; et rien n’existe, rien n’est animé quand vous n’êtes pas là. Soyez donc, s’écria-t-il en se jetant à mes pieds, soyez donc la compagne de ma destinée, l’ange qui marchera devant moi pendant les années que je dois encore parcourir. Soignez mon bonheur, que je vous livre avec ma vie ; ménagez mes défauts, ils naissent, comme mon amour, d’un caractère passionné ; et demandez au ciel pour moi, le jour de notre union, que je meure jeune, aimé de vous, sans avoir jamais éprouvé le moindre refroidissement dans cette affection touchante que votre cœur m’a généreusement accordée. »

Ah ! Louise, quels sentiments j’éprouvais ! Je serrais ses mains dans les miennes, je pleurais, je craignais d’interrompre par un seul mot ces paroles enivrantes ! Léonce me dit qu’il allait écrire à sa mère pour lui déclarer formellement son intention, et il sollicita de moi la promesse de m’unir à lui, quelle que fût la réponse d’Espagne, au moment où elle serait arrivée. Je consentais avec transport au bonheur de ma vie, quand tout à coup je réfléchis que cette demande ne pouvait s’accorder avec la résolution que j’avais formée de confier mon secret à madame de Vernon avant d’avoir pris aucun engagement. La délicatesse me faisait une loi de ne donner aucune réponse décisive sans lui avoir parlé. Je ne voulus pas dire à Léonce ma résolution à cet égard, dans la crainte de l’irriter ; je lui répondis donc que je lui demandais de n’exiger de moi aucune promesse avant son retour. Il recula d’étonnement à ces mots, et sa figure devint très-sombre ; j’allais le rassurer, lorsque tout à coup ma porte s’ouvrit, et je vis entrer madame de Vernon, sa fille et M. de Fierville. Je fus extrêmement troublée de leur présence, et je regrettais surtout de n’avoir pu m’expliquer avec Léonce sur le refus qui l’avait blessé. Madame de Vernon ne m’observa pas, et s’assit fort simplement, en m’annonçant qu’elle venait me chercher pour dîner chez elle : Mathilde eut un moment d’étonnement lorsqu’elle vit Léonce chez moi ; mais cet étonnement se passa sans exciter en elle aucun soupçon : la lenteur de ses idées et leur fixité la préservent de la jalousie. « À propos, me dit madame de Vernon, est-il vrai que M. de Serbellane part après-demain pour le Portugal ? » Je rougis à ce mot extrêmement, dans la crainte qu’il ne compromit Thérèse, et je me hâtai de dire qu’il était parti ce matin même. Léonce me regarda avec une attention très-vive, puis il tomba dans la rêverie. Je sentis de nouveau le malheur du secret auquel j’étais condamnée, et je tressaillis en moi-même, comme si mon bonheur eût couru quelque grand hasard. Madame de Vernon me proposa de partir ; elle insista, mais faiblement, pour que Léonce vint chez elle : M. Barton l’attendait, il refusa. Comme je montais en voiture, il me dit à voix basse, mais avec un ton très-solennel : « N’oubliez pas qu’avec un caractère tel que le mien, un tort du cœur, une dissimulation, détruirait sans retour et mon bonheur et ma confiance. » Je le regardai pour me plaindre, ne pouvant lui parler, entourée comme je l’étais ; il m’entendit, me serra la main, et s’éloigna ; mais, depuis, une oppression douloureuse ne m’a point quittée.

Il est enfin convenu que demain au soir madame de Vernon me recevra seule. Avant cette heure, Thérèse et son amant se, seront rencontrés chez moi : c’est trop pour demain. J’ai vu ce soir Thérèse ; elle savait ma promesse par un mot de M. de Serbellane ; je n’aurais pu lui persuader moi-même, quand je l’aurais voulu, que j’étais capable de me rétracter. Son mari croit M. de Serbellane en route ; il va demain à Saint-Germain : tout est arrangé d’une manière irrévocable ; je suis liée de mille nœuds : mais, je l’espère au moins, c’est le dernier secret qui existera jamais entre Léonce et moi. Vous, ma sœur, à qui j’ai tout dit, songez à moi ; mon sort sera bientôt décidé.

LETTRE XXXI. — LÉONCE À SA MÈRE.
Mondoville, 6 juillet 1790.

Je suis dans cette terre où vous avez passé les plus heureuses années de votre mariage ; c’est ici, mon excellente mère, que vous avez élevé mon enfance ; tous ces lieux sont remplis de mes plus doux souvenirs, et je retrouve en les voyant cette confiance dans l’avenir, bonheur des premiers temps de la vie. J’y ressens aussi mon affection pour vous avec une nouvelle force ; cette affection de choix que mon cœur vous accorderait, quand le devoir le plus sacré ne me l’imposerait pas. Vous me connaissez d’autant mieux, qu’à beaucoup d’égards je vous ressemble ; fixez donc, je vous en conjure, toute votre attention et tout votre intérêt sur la demande que je vais vous faire.

Je puis être malheureux de beaucoup de manières ; mon âme irritable est accessible à des peines de tout genre ; mais il n’existe pour moi qu’une seule source de bonheur, et je n’en goûterai point sur la terre si je n’ai pas pour femme un être que j’aime et dont l’esprit intéresse le mien. Ce n’est point le rapide enthousiasme d’un jeune homme pour une jolie femme que je prends pour l’attachement nécessaire à toute ma vie ; vous savez que la réflexion se mêle toujours à mes sentiments les plus passionnés : je suis profondément amoureux de madame d’Albémar ; mais je n’en suis pas moins certain que c’est la raison qui me guide dans le choix que j’ai l’ait d’elle pour lui confier ma destinée.

Mademoiselle de Vernon est une personne belle, sage et raisonnable ; je suis convaincu qu'elle ne donnera jamais à son époux aucun sujet de plainte, et que sa conduite sera conforme aux principes les plus réguliers ; mais est-ce l'absence des peines que je cherche dans le mariage ? Je ferais tout aussi bien alors de rester libre. D'ailleurs je n'atteindrais pas même à ce but en me résignant à l'union que l'on me propose. Que ferais-je de l’âme et de l’esprit que j’ai avec une femme d’une nature tout à fait différente ? N’avez-vous pas souvent remarqué dans la vie combien les gens médiocres et les personnes distinguées s’accordent mal ensemble ? Les esprits tout à fait vulgaires s’arrangent beaucoup mieux avec les esprits supérieurs ; mais la médiocrité ne suppose rien au delà de sa propre intelligence, et regarde comme folie tout ce qui la dépasse. Mademoiselle de Vernon a déjà un caractère et un esprit arrêtés qui ne peuvent plus ni se modifier ni se changer ; elle a des raisonnements pour tout, et les pensées des autres ne pénètrent jamais dans sa tête. Elle oppose constamment une idée commune à toute idée nouvelle, et croit en avoir triomphé. Quel plaisir la conversation pourrait-elle donner avec une telle femme ? et l’un des premiers bonheurs de la vie intime n’est-il pas de s’entendre et de se répondre ? Que de mouvements, que de réflexions, que de pensées, que d’observations ne me serait-il pas impossible de communiquer à Mathilde ! et que ferais-je de tout ce que je ne pourrais pas lui confier, de cette moitié de ma vie à laquelle je ne pourrais jamais l’associer ?

Ah ! ma mère, je serais seul, pour jamais seul, avec toute autre femme que Delphine, et c’est une douleur toujours plus amère avec le temps, que cette solitude de l’esprit et du cœur à côté de l’objet qui, vers la fin de la vie, doit être votre unique bien. Je ne supporterais point une telle situation ; j’irais chercher ailleurs cette société parfaite, cette harmonie des âmes, dont jamais l’homme ne peut se passer ; et quand je serais vieux, je rapporterais mes tristes jours à celle à qui je n’aurais pu donner un doux souvenir de mes jeunes années.

Quel avenir, ma mère ! pouvez-vous y condamner votre fils, quand le hasard le plus favorable lui présente l’objet qui ferait le bonheur de toutes les époques de sa vie, la plus belle des femmes, et cependant celle qui, dépouillée de tous les agréments de la jeunesse, posséderait encore les trésors du temps : la douceur, l’esprit et la bonté ? Vous avez donné, par une éducation forte, une grande activité à mes vertus comme à mes défauts : pensez-vous qu’un tel caractère soit facile à rendre heureux ?

Si vous eussiez pris des engagements indissolubles, des engagements consacrés par l’honneur, c’en était fait, j’immolais ma vie à votre parole ; mais sans doute votre consentement n’avait point un semblable caractère, puisque vous ne m’aviez jamais fait cette objection, en réponse à dix lettres qui vous interrogeaient à cet égard. Vous ne m’avez parlé que des injustes préventions qu’on vous a données contre madame d’Albémar.

On vous a dit qu’elle était légère, imprudente, coquette, philosophe ; tout ce qui vous déplaît en tout genre, on l’a réuni sur Delphine. Ne pouvez-vous donc pas, ma mère, en croire votre fils autant que madame du Marset ? Delphine a été élevée dans la solitude, par des personnes qui n’avaient point la connaissance du monde, et dont l’esprit était cependant fort éclairé ; elle ne vit à Paris que depuis un an, et n’a point appris à se défier des jugements des hommes. Elle croit que la morale suffit à tout et qu’il faut dédaigner les préjugés reçus, les convenances admises, quand la vertu n’y est point intéressée ! Mais le soin de mon bonheur la corrigera de ce défaut ; car ce qu’elle est avant tout, c’est bonne et sensible ! elle m’aime ; que n’obtiendrai-je donc pas d’elle, et pour vous et pour moi !

On vous a parlé de la supériorité de son esprit ; et comme à ma prière vous avez consenti à venir vivre chez moi l’année prochaine, vous craignez de rencontrer dans votre belle-fille un caractère despotique. Mathilde, dont l’esprit est borné, a des volontés positives sur les plus petites circonstances de la vie domestique ; Delphine n’a que deux intérêts au monde, le sentiment et la pensée : elle est sans désir comme sans avis sur les détails journaliers, et s’abandonne, avec joie à tous les goûts des autres ; elle n’attache du prix qu’à plaire et à être aimée. Vous serez l’objet continuel de ses soins les plus assidus : je la vois avec madame de Vernon ; jamais l’amour filial, l’amitié complaisante et dévouée ne pourraient inspirer une conduite plus aimable. Ah ! ma mère, c’est votre bonheur autant que le mien que j’assure en épousant madame d’Albémar.

Vous n’avez pas réfléchi combien vous auriez de peine à ménager l’amour-propre d’une personne médiocre : tout est si doux, tout est si facile avec un être vraiment supérieur ! Les opinions même de Delphine sont mille fois plus aisées à modifier que celles de Mathilde. Delphine, ne peut jamais craindre d’être humiliée ; Delphine ne peut jamais éprouver les inquiétudes de la vanité ; son esprit est prêt à reconnaître une erreur, accoutumé qu’il est à découvrir tant de vérités nouvelles, et son cœur se plaît à céder aux lumières de ceux qu’elle aime. On vous a dit encore, j’ai honte de l’écrire, qu’elle était fausse et dissimulée ; que j’ignorais sa vie passée et ses affections présentes : sa vie passée ! tout le monde la sait ; ses affections présentes ! que vous a-t-on mandé sur M. de Serbellane ? pourquoi me le nommez-vous ? Non, Delphine ne m’a rien caché. Delphine fausse ! dissimulée !… Si cela pouvait être vrai, son caractère serait le plus méprisable de tous ; car elle profanerait indignement les plus beaux dons que la nature ait jamais faits pour entraîner et convaincre.

Enfin, j’oserai vous le dire, sans porter atteinte au respect profond que j’aime à vous consacrer, je suis résolu à épouser madame d’Albémar, à moins que vous ne me prouviez qu’une loi de l’honneur s’y oppose. Le sacrifice que je ferais alors serait bientôt suivi de celui de ma vie : l’honneur peut l’exiger, mais vous, ma mère, seriez-vous heureuse à ce prix ?

LETTRE XXXII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Bellerive, ce 6 juillet.

Ma chère sœur, j’étais sans doute avertie par un pressentiment du ciel, lorsque j’éprouvais un si grand effroi de la journée d’hier. Oh ! de quel événement ma fatale complaisance est la première cause ! J’éprouve autant de remords que si j’étais coupable, et je n’échappe à ces réflexions que par une douleur plus vive encore, par le spectacle du désespoir de Thérèse. Et Léonce ! Léonce ! juste ciel ! quelle impression recevra-t-il de mon imprudente conduite ? Ma Louise, je me dis à chaque instant que si vous aviez été près de moi, aucun de ces malheurs ne me serait arrivé. Mais la bonté, mais la pitié naturelles à mon caractère m’égarent, loin d’un guide qui saurait joindre à ces qualités une raison plus ferme que la mienne.

Hier, à deux heures après midi, M. d’Ervins alla dîner à Saint-Germain chez un de ses amis, se croyant assuré du départ de M. de Serbellane. Madame d’Ervins arriva chez moi vers cinq heures, seule, à pied, et dans un état déplorable ; et peu de temps après, M. de Serbellane vint très-secrètement pour lui dire un adieu qui sera plus long, hélas ! qu’ils ne l’imaginaient alors. Ma porte était défendue pour tout le monde, et pour M. d’Ervins en particulier ; on disait chez moi que j’étais partie pour Bellerive, et tous mes volets, fermés du côté de la cour servaient à le persuader. Je fus témoin, pendant trois heures, de la douleur la plus déchirante ; je versai beaucoup de larmes avec Thérèse, et j’étais déjà bien abattue lorsque la plus terrible épreuve tomba sur moi.

Au moment où j’avais obtenu de Thérèse et de M. de Serbellane qu’ils se séparassent, un de mes gens entra et me dit qu’un domestique de madame de Vernon m’apportait un billet d’elle, et demandait à me parler ; je sors, et je vois, jugez de ma terreur, je vois M. d’Ervins ! Il était déjà dans la chambre voisine, et, se débarrassant d’une redingote à la livrée des gens de madame de Vernon dont il s’était revêtu pour se déguiser, il s’avance tout à coup, malgré mes efforts, se précipite sur la porte de mon salon, l’ouvre, et trouve M. de Serbellane à genoux devant Thérèse, la tête baissée sur sa main. Thérèse reconnaît son mari la première, et tombe sans connaissance sur le plancher. M. de Serbellane la relève dans ses bras avant d’avoir encore aperçu M. d’Ervins, et croyant que la douleur des adieux était la seule cause de l’état où il voyait Thérèse. M. d’Ervins arrache sa femme des bras de son amant, et la jette sur une chaise en l’abandonnant à mes secours ; il se retourne ensuite vers M. de Serbellane et tire son épée sans remarquer que son adversaire n’en avait pas. Les cris qui m’échappèrent attirèrent mes gens ; M. de Serbellane leur ordonna de s’éloigner, et s’adressant à M. d’Ervins, il lui dit : « Vous devez croire à madame d’Ervins, monsieur, des torts qu’elle n’a pas ; je la quittais, je la priais de recevoir mes adieux. »

M. d’Ervins alors entra dans une colère dont les expressions étaient à la fois insolentes, ignobles et furieuses. À travers tous ses discours on voyait cependant la ferme résolution de se battre avec M. de Serbellane. J’essayai de persuader à M. d’Ervins que cette scène pourrait être ignorée de tout le monde ; mais je compris par ses réponses une partie de ce que j’ai su depuis avec détail : c’est que M. de Fierville savait tout, avait tout dit, et que cette raison, plus qu’aucune autre encore, animait le courage de M. d’Ervins.

M. de Serbellane souffrait de la manière la plus cruelle ; je voyais sur son visage le combat de toutes les passions généreuses et fières ; il était immobile devant une fenêtre, mordant ses lèvres, écoutant en silence les folles provocations de M. d’Ervins, et regardant seulement quelquefois le visage pâle et mourant de Thérèse, comme s’il avait besoin de trouver dans ce spectacle des motifs pour se contenir.

Il me vint dans l’esprit, après avoir tout épuisé pour calmer M. d’Ervins, de détourner sa colère sur moi, et j’essayai de lui dire que c’était moi qui avais engagé madame d’Ervins à venir : je commençai à peine ces mots, que se rappelant ce qu’il avait oublié, que le rendez-vous s’était donné dans ma maison, il se permit sur ma conduite les réflexions les plus insultantes. M. de Serbellane alors ne se contint plus, et, saisissant la main de M. d’Ervins, il lui dit : « C’en est assez, monsieur, c’en est assez ; vous n’aurez plus affaire qu’à moi, et je vous satisferai. » Thérèse revint à elle dans ce moment. Quelle scène pour elle, grand Dieu ! une épée nue, la fureur qui se peignait dans les regards de son amant et de son mari, lui apprirent bientôt de quel événement elle était menacée ; elle se jeta aux pieds de M. d’Ervins pour l’implorer.

Alors, soit que, prêt à se battre, il éprouvât un ressentiment plus âpre encore contre celle qui en était la cause, soit qu’il lut dans son caractère de se plaire dans les menaces, il lui déclara qu’elle devait s’attendre aux plus cruels traitements, qu’il lui retirerait sa fille, qu’il l’enfermerait dans une terre pour le reste de ses jours, et que l’univers entiers connaîtrait sa honte, puisqu’il allait s’en laver lui-même dans le sang de son amant. À ces atroces discours, M. de Serbellane fut saisi d’une colère telle, que je frémis encore en me la rappelant : ses lèvres étaient pâles et tremblantes, son visage n’avait plus qu’une expression convulsive ; il me dit à voix basse, en s’approchant de moi : «Voyez-vous cet homme ? il est mort, il vient de se condamner ; je perdrai Thérèse pour toujours, mais je la laisserai libre, et je lui conserverai sa fille. » À ces mots, avec une action plus prompte que le regard, il prit M. d’Ervins par le bras et sortit.

Thérèse et moi nous les suivîmes tous les deux ; ils étaient déjà dans la rue. Thérèse, en se précipitant sur l’escalier, tomba de quelques marches ; je la relevai, j’aidai à la reporter sur mon lit, et je chargeai Antoine, le valet de chambre intelligent que vous m’avez donné, de rejoindre M. d’Ervins et M. de Serbellane, et de nous rapporter à l’instant ce qui se serait passé.

Je tins serrée dans mes bras, pendant cette cruelle incertitude, la malheureuse Thérèse, qui n’avait qu’une idée, qui ne craignait au monde que le danger de M. de Serbellane.

Antoine revint enfin, et nous apprit que, dans le fatal combat. M. d’Ervins avait été tué sur la place. Thérèse, en l’apprenant, se jeta à genoux, et s’écria : « Mon Dieu ! ne condamnez pas aux peines éternelles la criminelle Thérèse ! accordez-lui les bienfaits de la pénitence ; sa vie ne sera plus qu’une expiation sévère, ses derniers jours seront consacrés à mériter votre miséricorde ! ». En effet, depuis ce moment, toutes ses idées semblent changées ; le repentir et la dévotion se sont emparés de son esprit troublé : elle ne s’est pas permis de me prononcer une seule fois le nom de son amant.

Antoine, après nous avoir dit l’affreuse issue du combat, nous apprit qu’il avait eu lieu dans les Champs-Elysées, presque devant le jardin de madame de Vernon. Lorsque M. d’Ervins fut tombé, M. de Serbellane vit Antoine et l’appela ; il le chargea de me dire, n’osant pas prononcer le nom de Thérèse, qu’après un tel événement, il était obligé de partir à l’instant même pour Lisbonne, mais qu’il m’écrirait dès qu’il y serait arrivé. Ces derniers mots furent entendus de quelques personnes qui s’étaient rassemblées autour du corps de M. d’Ervins, et mon nom seul fut répété dans la foule. Antoine, appelé comme témoin par la justice, ne déposera rien qui puisse compromettre Thérèse, et mon nom seul, s’il le faut, sera prononcé ; j’espère donc que je sauverai à Thérèse l’horrible malheur de passer pour la cause de la mort de son mari.

M. d’Ervins a un frère méchant et dur, qui serait capable, pour enlever à Thérèse sa fille et la direction de sa fortune, de l’accuser publiquement d’avoir excité son amant au meurtre de son mari. Thérèse me fit part de ses craintes, dont Isaure seule était l’objet. Nous convînmes ensemble que nous ferions dire partout qu’une querelle politique, que je n’avais pu réussir à calmer, était la cause de ce duel. Je priai seulement madame d’Ervins de me permettre de tout confier à madame de Vernon, parce qu’elle était plus en état que personne de diriger l’opinion de la société sur cette affaire, et qu’elle avait de l’ascendant sur M. de Fierville, qui paraissait le seul instruit de la vérité. Je demandai aussi à Thérèse de me donner une grande preuve d’amitié en consentant à ce que Léonce fût dépositaire de son secret ; je lui avouai mon sentiment pour lui, et à ce mot Thérèse ne résista plus.

C’était peut-être trop exiger d’elle ; mais, redoutant l’éclat de cette aventure, à laquelle mon nom, dans les premiers temps, pouvait être malignement associé, il m’était impossible de me résoudre à courir ce hasard auprès de Léonce. Je crains, je n’ai que trop de raisons de craindre qu’il ne blâme ma conduite ; mais je veux au moins qu’il en connaisse parfaitement tous les motifs. Il fut aussi décidé que j’emmènerais madame d’Ervins le soir même à ma campagne, et que nous y resterions quelques jours ensemble sans voir personne, jusqu’à ce qu’elle eût des nouvelles de la famille de son mari.

On vint me dire que madame de Vernon me demandait : j’allai la recevoir dans mon cabinet. Il fallait enfin que cette journée si douloureuse se terminât par quelques sentiments consolateurs. Je l’ai souvent remarqué : un soin bienfaisant prépare dans les peines de la vie un soulagement à notre âme lorsque ses forces sont prêtes à l’abandonner. Quelle affection madame de Vernon me témoigna ! avec quel intérêt elle me questionna sur tous les détails de cet affreux événement ! Elle-même me raconta ce qui avait été la première cause de notre malheur.

Hier au soir, madame du Marset crut apercevoir dans la rue M. de Serbellane enveloppé dans un manteau, et le raconta à M. de Fierville. Celui-ci, dînant avec M. d’Ervins à Saint-Germain, lui soutint que M. de Serbellane n’était pas parti pour le Portugal hier matin, comme il le croyait : il paraît que M. de Fierville le dit d’abord sans mauvaise intention ; mais il le soutint ensuite, malgré l’émotion qu’il remarqua chez M. d’Ervins, parce que la crainte de faire du mal ne l’arrête point et qu’il aime assez les brouilleries quand il peut y jouer un rôle. M. d’Ervins voulut partir à l’instant même : cet empressement piqua la curiosité de M. de Fierville ; il lui demanda de l’accompagner. M. d’Ervins passa d’abord chez lui, et n’y trouva point sa femme. Il vint à ma porte, on la lui refusa en lui disant que j’étais à Bellerive ; mais M. de Fierville prétendit qu’il avait aperçu à travers une jalousie ma femme de chambre qui travaillait, et suggéra lui-même à M. d’Ervins, comme une bonne plaisanterie, d’aller secrètement chez madame de Vernon, et de donner un louis à son domestique pour qu’il lui prêtât sa redingote. « Et vous ne fermerez pas votre porte à M. de Fierville ? dis-je à madame de Vernon avec indignation. — Mon Dieu ! je vous assure, me répondit-elle, qu’il ne se doutait pas des conséquences de ce qu’il faisait. — Et n’est-ce pas assez, lui dis-je, de cette existence sans but, de cette vie sans devoirs, de ce cœur sans bonté, de cette tête sans occupation ? n’est-il pas le fléau de la société, qu’il examine sans relâche et trouble avec malignité ? — Ah ! dit madame de Vernon, il faut être indulgent pour la vieillesse et pour l’oisiveté ; mais laissons cela pour nous occuper de vous. » Et, me parlant alors de Léonce, elle vint elle-même au-devant de la confiance que je voulais avoir en elle.

Combien elle me parut noble et sensible dans cet entretien ! Elle m’avoua que depuis longtemps elle m’avait devinée, mais qu’elle avait voulu savoir si Léonce me préférait réellement à sa fille, et qu’en étant maintenant convaincue, elle ne ferait rien pour s’opposer au sentiment qui l’attachait à moi. Elle ne me cacha point que la rupture de ce mariage lui était pénible ; elle exprima ses regrets pour sa fille avec la plus touchante vérité. Néanmoins, sa tendre amitié la ramenant bientôt à ce qui me concernait, elle parut se consoler par l’espérance de mon bonheur. Je n’avais point d’expressions assez vives pour lui témoigner ma reconnaissance ; je lui confiai mes craintes sur l’éclat qui venait de se passer ; je lui avouai que je redoutais l’impression qu’il pouvait faire sur Léonce. Elle m’écouta avec la plus grande attention, et me dit, après y avoir beaucoup pensé : « Il faut me charger de lui parler à son arrivée, avant qu’il ait appris tout ce qu’on ne manquera pas de dire contre vous. Il sait que je m’entends mieux qu’une autre à conjurer ces orages d’un jour ; je le tranquilliserai. — Quoi ! lui dis-je, vous me défendrez auprès de lui avec ce talent sans égal que je vous ai vu quelquefois ? — En doutez-vous ? » me répondit-elle. Son accent me pénétra.

« Je veux lui écrire, lui dis-je ; vous lui remettrez ma lettre. — Pourquoi lui écrire ? reprit-elle ; vos chevaux sont prêts pour partir, la nuit est déjà venue ; vous n’auriez pas le temps de raconter toute cette histoire. — J’éprouve de la répugnance, lui répondis-je, à hasarder dans une lettre le secret de mon amie ; mais je manderai seulement à Léonce que je vous ai tout confié, qu’il peut tout savoir de vous ; et, s’il vous témoigne le désir de venir à Bellerive, vous voudrez bien lui dire que je l’y recevrai. — Oui, reprit-elle vivement ; c’est mieux comme cela ; vous avez raison.»

Je pris la plume et je sentis une sorte de gêne en écrivant à Léonce en présence de madame de Vernon : mon billet fut plus court et plus froid que je ne l’aurais voulu ; tel qu’il était, je le remis à madame de Vernon. Elle le lut attentivement, le cacheta, et me dit qu’il était à merveille, et que j’y conservais la dignité qui me convenait. C’était à elle, ajouta-t-elle, à suppléer à ce que je ne disais pas ; elle me rassura sur ce que je redoutais ; elle me parut convaincue qu’elle me justifierait entièrement auprès de Léonce, elle en prit presque l’engagement ; et, se plaisant à me raconter ce qu’elle lui dirait, elle me parla de moi, sous cette forme indirecte, avec tant de grâce, de charme et même d’adresse, que je bénis le ciel d’avoir eu l’idée de lui confier ma défense. Non, il n’existe point de femme au monde qui sache faire valoir aussi habilement ceux qu’elle aime. Elle seule connaît assez bien le monde pour rassurer Léonce sur l’éclat que peut avoir le funeste événement auquel mon nom est mêlé. Un sentiment indomptable d’amour et de fierté me rendrait impossible de m’excuser auprès de lui, si son premier mouvement ne m’était pas favorable.

Je finis en recommandant à madame de Vernon de veiller sur la réputation de Thérèse, de ne nommer que moi dans le monde, de me livrer mille fois plutôt qu’elle, et de raconter l’histoire du duel telle que nous avions décidé qu’on la ferait. Elle, me le promit : je l’embrassai ; nous nous séparâmes ; j’emmenai Thérèse et sa fille, et nous arrivâmes à trois heures du matin à Bellerive. Quel voyage ! quelle journée, ma chère Louise ! J’enverrai cette lettre à Paris demain, de peur que la nouvelle de la mort de M. d’Ervins ne vous arrive avant ma lettre, et ne vous effraye pour moi,

Ce soir, pendant que l’infortunée Thérèse avait désiré d’être seule, je me suis promenée sur le bord de la rivière : j’ai voulu me livrer au souvenir de Léonce ; mais je ne sais, une inquiétude que j’avais de la peine à m’avouer m’empêchait de m’abandonner au charme de cette idée. Je me rappelai quelques traits sévères de son caractère, ce qu’il en disait lui-même dans sa, lettre à M. Barton. Ce n’était plus un amant, c’était un juge que je croyais voir dans Léonce, et des mouvements d’une fierté douloureuse s’emparaient de mon âme en pensant à lui. Enfin, me retraçant tout ce que madame de Vernon m’avait dit pour me rassurer, je me suis répété qu’un trait de bonté même indiscret ne pouvait détruire les sentiments qu’il m’a témoignés et je suis rentrée chez moi plus tranquille.

Hélas ! Thérèse, l’infortunée Thérèse, est la seule à plaindre ! Combien vous vous intéressez à son malheur, bonne, excellente Louise ! combien vous serez disposée à me pardonner ce que j’ai fait pour elle ! Ce n’est pas vous qui seriez sévère envers les égarements de la pitié.

LETTRE XXXIII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Bellerive, 9 juillet.

Depuis trois jours, le croirez-vous, ma chère Louise ? je n’ai pas reçu une seule lettre de madame de Vernon ; je n’ai pas entendu parler de Léonce ! peut-être n’est-il pas encore revenu de Mondoville. J’ai reçu seulement une lettre de madame d’Artenas, la tante de madame de R…, qui me mande que la mort de M. d’Ervins fait un bruit horrible dans Paris, et que beaucoup de gens me blâment, : elle me demande de l’instruire de la vérité des faits, pour qu’elle puisse me défendre. Eh ! que m’importe ce qu’on dira de moi ? c’est l’opinion de Léonce que je veux savoir.

J’avais envie d’aller à Paris pour parler encore à madame de Vernon ; je ne puis abandonner Thérèse, elle a pris la fièvre avec un délire violent, elle veut me voir à tous les instants. Hier j’étais sortie de sa chambre pendant quelques minutes ; elle me demanda, et ne me trouvant point auprès d’elle, elle tomba dans un accès de pleurs qui me fit une peine profonde. Non, je ne la quitterai point.

LETTRE XXXIV. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Bellerive, 10 juillet.

Ce jour s’est encore passé sans nouvelles, et cependant Léonce est arrivé ; un de mes gens, revenu ce soir de Paris, a rencontré un des siens. Je suis descendue vingt fois pendant le jour dans mon avenue, regardant si je ne voyais venir personne, reconnaissant de loin le facteur des lettres, courant d’abord au-devant de lui, mais bientôt forcée de m’appuyer contre un arbre pour l’attendre : les battements de cœur qui me saisissaient m’ôtaient la force de marcher.

J’ai épuisé toutes les informations que l’on peut prendre sur les lettres, sur les moyens d’en recevoir, sur la possibilité d’en perdre : je suis honteuse auprès de mes gens de ces innombrables questions ; je les ai cessées, n’en espérant plus rien. Il est clair que madame de Vernon n’a pas été contente de Léonce, puisqu’elle ne m’a pas mandé à l’instant même ce qu’il lui a dit ; elle espère le ramener. Non, je ne lui écrirai point ; non, je n’entrerai avec lui dans aucune justification ; je n’irai point à Paris pour le prévenir, pour lui demander grâce. Je peux avoir eu tort selon son opinion ; mais quand je lui confie mes motifs, mais quand je sollicite presque mon pardon par l’entremise de mon amie, enfin quand je suis seule ici dans la douleur, auprès du lit d’une infortunée qui succombe aux tourments du repentir et de l’amour, c’est à Léonce à venir me chercher.

LETTRE XXXV. — LÉONCE À SA MÈRE.
Paris, 11 juillet.

Je vous ai écrit, je crois, il y a quatre jours de Mondoville, ma chère mère, une lettre que je désavoue entièrement. Vous aviez raison de choisir mademoiselle de Vernon pour ma femme. Madame de Vernon m’a remis une lettre de vous décisive ; le contrat est signé d’hier au soir ; et cependant je vis, vous ne pouvez rien désirer de plus.

J’avais abrégé mon séjour à Mondoville, mais ce n’était pas dans ce but. À mon arrivée, j’apprends que M. de Serbellane a tué M. d’Ervins à la suite d’une querelle politique chez madame d’Albémar ; tout Paris retentit de cet éclat scandaleux. Sur le champ de bataille même, M. de Serbellane a nommé madame d’Albémar ; il était renfermé chez elle depuis vingt-quatre heures ; elle m’avait dit qu’il était parti pour le Portugal. Dans huit jours elle part pour Montpellier, d’où elle se rendra à Lisbonne, s’il n’est pas permis à M. de Serbellane de revenir en France pour l’épouser. Elle-même m’a écrit que madame de Vernon m’apprendrait toute son histoire. Enfin, de quoi me plaindrais-je ? elle est libre, son caractère devait m’ètre connu ; ne m’aviez-vous pas dit, ma mère, qu’il ne s’accorderait jamais avec le mien ? Pardonnez-moi de vous en avoir parlé : oubliez-la.

Je le sais, il ne m’est pas permis d’en finir ; l’existence que vous m’avez donnée vous appartient : j’ai éprouvé une émotion assez forte de tout ceci ; mais ce n’est pas en vain que votre sang m’a transmis le courage et la fierté, j’en aurai : je serai dans deux jours l’époux de Mathilde. Que dira madame d’Albémar alors ? que pensera-t-elle ? mais qu’importe ce qu’elle pensera ? Ma mère, vous serez obéie.

Le pauvre Barton s’est demis le bras en tombant de cheval ; il est obligé de rester à Mondoville encore quelque temps : il s’est aussi comme moi cruellement trompé ; mais qu’en résulte-t-il pour lui ? rien. Adieu, ma mère.

LETTRE XXXVI. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Bellerive, dans la nuit du 12 juillet.

Je n’ai plus rien à vous dire sur moi ; aujourd’hui, à six heures du soir, mon sort a, fini, et à neuf j’ai reçu la lettre qui me l’annonce. J’existe ; je crois que je ne mourrai pas ; j’irai vous rejoindre dès que madame d’Ervins sera rétablie. Il y a quelques heures que je me suis crue très-mal, mais c’est une des illusions de la douleur : souffrir, ce n’est pas mourir, c’est vivre. Lisez cette lettre : je suis parvenue à vous la copier ; mais il faut que j’en conserve l’original toujours sous mes yeux ; si je ne la voyais pas, je n’y croirais plus. J’irais trouver Léonce, j’irais lui dire que je l’aime encore ; et de ma vie je ne dois le voir ni lui parler.

MADAME DE VERNON À MADAME D’ALBÉMAR.
Ce 10 juillet.

La peine que je vais vous causer, ma chère Delphine, m’est extrêmement douloureuse. J’ai remis votre billet à Léonce ; je lui ai parlé avec la plus grande vivacité, mais il était déjà tellement prévenu par le bruit qu’a fait cette malheureuse aventure, qu’il m’a été impossible de le ramener : il prétend que vos caractères ne se conviennent point ; que vous l’offenseriez sans cesse dans ce qu’il a de plus cher au monde, le respect pour l’opinion, et que vous vous rendriez malheureux mutuellement. Il avait, d’ailleurs, reçu une lettre de sa mère, qui s’opposait formellement à ce qu’il vous épousât, et le sommait de remplir ses engagements avec ma fille.

J’ai voulu lui rendre à cet égard toute sa liberté, mais il l’a refusée ; et comme il était décidé à ne point s’unir avec vous, il m’a paru naturel de revenir à nos anciens projets. Le contrat de Mathilde et de Léonce a donc été signé aujourd’hui, et après-demain, à six heures du soir, ils se marient : je voudrais vous voir avant cet instant si solennel pour moi ; venez demain à Paris, et j’irai chez vous, Adieu, je suis bien affectée de votre chagrin.

Sophie de Vernon.

Cette lettre, qui m’est parvenue par la poste, devait, d’après la date, m’arriver avant-hier : est-ce la fatalité, ou madame de Vernon voulait-elle s’épargner mes plaintes ? Oh ! j’en suis sûre, elle a froidement servi ma cause ; je me suis confiée dans son amitié pour moi, et j’avais tort : son affection pour sa fille a sans doute, affaibli toutes ses expressions en ma faveur. Mais Léonce ! juste ciel ! Léonce devait-il avoir besoin qu’on me défendit ? La vérité ne lui suffisait-elle pas ?

Ce matin, je m’éveillais aux espérances des plus tendres affections du cœur : la nature me semblait la même ; je pensais, j’aimais, j’étais moi ; et il se préparait à conduire une autre femme à l’autel ! Il ne me donnait pas même un regret ! Il me croyait indigne de son nom ! Je voulais, ce soir même, aller trouver Léonce, oui, l’époux de Mathilde, lui demander la raison de cette cruauté, de ce mépris qui l’avaient forcé de rompre nos liens. Mais cette honte, grand Dieu ! l’implorer ! lui qui me croit dégradée dans l’opinion des hommes ! Ah ! que je meure, mais que je meure immobile à la place où j’ai reçu le coup mortel !

Qu’avais-je donc fait, cependant, qui pût inspirer à Léonce cette haine subite contre moi ? J’avais cédé à la pitié que m’inspirait l’amour de Thérèse : ne la comprend-il donc pas, cette pitié ? se croit-il certain de n’en avoir jamais besoin ? Ma condescendance peut être blâmée, je le sais ; mais pouvais-je aimer comme j’aimais Léonce, et n’avoir pas un cœur accessible à la compassion ? L’amour et la bonté ne viennent-ils pas de la même source ?

Non, ce ne sont pas les motifs de mon action qu’il juge, c’est ce que les autres en ont dit ; c’est leur opinion qu’il consulte, pour savoir ce qu’il doit penser de moi : jamais il ne m’aurait rendue heureuse, jamais ! Ah ! qu’ai-je dit, Louise ? Aucune femme sur la terre ne l’aurait été comme moi : je me serais conformée à son caractère, je l’aurais consulté sur toutes mes actions ; il m’aimait, j’en suis sûre ! sans cet éclat cruel… Ah ! Thérèse, vous nous avez perdues toutes les deux !

J’ai eu soin de lui cacher quelle était la cause de mon désespoir : elle est assez malheureuse. Cependant elle n’a point à se plaindre de son amant ; c’est le sort qui les sépare. Mais Léonce, ce sort, c’est ta volonté, c’est toi… Louise, est-il sûr qu’ils sont mariés maintenant ? qui le sait, qui me le dira ? Sans doute ils le sont depuis plusieurs heures ; tout est irrévocable.

J’irai pourtant à Paris demain ; je n’y verrai personne, je ne verrai pas madame de Vernon. Qu’a-t-elle affaire de moi ? Mais je saurai l’heure, le lieu, les circonstances ; je veux me représenter l’événement qui sera désormais l’unique souvenir de ma vie ; je veux d’autres douleurs que cette lettre, d’autres pensées non moins déchirantes, mais qui soulagent un peu ma tête : elle est là, devant moi, cette lettre ; je la regarde sans cesse, comme si elle devait s’animer et répondre à mes avides questions.

Louise, vous aviez raison de craindre le monde pour votre malheureuse Delphine : voilà mon âme bouleversée ; le calme n’y rentrera plus, la tempête a triomphé de moi. Vous qui m’aimez encore, il faut que vous me le pardonniez, mais je crois que je ne peux plus vivre ; j’ai horreur de la société, et la solitude me rend insensée ; il n’y a plus de place sur la terre où je puisse me reposer.

LETTRE XXXVII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Paris, le 13 juillet, à minuit.

Louise, hier il n’était pas marié ; non, il ne l’était pas encore ! Juste ciel ! seule maintenant, abandonnée de tout ce que j’aimais, vous dirais-je ce que mon désespoir peut à peine me persuader encore ! Écoutez-moi ; si je me rappelle ce que j’ai vu, ce que j’ai ressenti, ma raison n’est pas encore entièrement égarée.

Il me fut impossible de rester plus longtemps à Bellerive : l’inaction du corps, quand l’âme est agitée, est un supplice que la nature ne peut supporter. Je montai en voiture ; j’ordonnai qu’on me conduisit à Paris, sans aucun projet, sans aucune idée qu’il me fût possible de m’avouer : je sentais encore, non de l’espérance, mais quelque chose qui différait cependant de l’impression qu’une nouvelle certaine fait éprouver. À force de réfléchir, mes idées s’étaient obscurcies, et j’étais parvenue à douter.

Je contemplais tous les objets dans le chemin avec ce regard fixe qui ne permet de rien distinguer : j’aperçus cependant un pauvre vieillard sur la route ; je fis arrêter ma voiture pour lui donner de l’argent : ce mouvement n’appartenait point à la bienfaisance, il était inspiré par l’idée confuse qu’une action charitable détournerait de moi le malheur qui me menaçait. Je frémis en découvrant quelques restes d’espoir dans mon âme, en sentant que je n’étais pas encore au dernier terme de la douleur ; je tombai à genoux dans ma voiture sans avoir la force de prier, et j’arrivai dans une anxiété inexprimable.

Antoine était chez moi ; je n’osai lui faire une question directe, mais je lui dis, sur madame de Vernon, un mot qui devait l’amener à me parler d’elle. « Sans doute, me répondit-il, madame vient ici pour assister au mariage de mademoiselle Mathilde avec M. de Mondoville ? C’est à six heures, à Sainte-Marie, près de Chaillot, à l’extrémité du faubourg, dans l’église du couvent où mademoiselle de Vernon a été élevée : il n’est pas cinq heures, madame a bien le temps de faire sa toilette. » Oh ! Louise ! il n’était pas encore son époux ! j’étais à cinquante pas de lui ; je pouvais aller me jeter en travers de la porte et la voiture aurait passé sur mon cœur avant que le mariage s’accomplit !

Non, jamais une heure n’a fait naître tant de pensées diverses, tant de projets adoptés, rejetés à l’instant ! Je me suis crue vingt fois décidée à tout hasarder pour lui parler encore, avant qu’il eût prononcé le serment éternel ; et vingt fois la fierté, la timidité glacèrent mes mouvements, et renfermèrent en moi-même la passion qui me consumait. Je me disais : Léonce, que mon imprudence a détaché de moi, que pensera-t-il d’une action inconsidérée ? Faut-il le voir marcher à l’autel après avoir foulé ma prière ! Cette réflexion m’arrêtait, mais le souvenir des jours où il m’avait aimée la combattait bientôt avec force. Pendant ces incertitudes, je voyais l’heure s’écouler, et le temps décidait pour moi de l’irrévocable destinée.

Je ne sais par quel mouvement je pris tout à coup un parti dont l’idée me donna d’abord quelque soulagement. Je résolus d’aller moi-même, couverte d’un voile, à cette église où ils devaient se marier, et d’être ainsi témoin de la cérémonie. Je ne comprends pas encore quel était mon projet ; je n’avais pas celui de m’opposer au mariage, d’oser faire un tel scandale : j’espérais, je crois, que je mourrais, ou plutôt la réflexion ne me guidait pas : la douleur me poursuivait, et je fuyais devant elle.

Je sortis seule, et tellement enveloppée d’un voile et d’un vêtement blanc, qu’on ne me reconnut point à ma porte ; je marchais dans la rue rapidement : je ne sais d’où me venait tant de force ; mais il y avait sans doute dans ma démarche quelque chose de convulsif, car je voyais ceux qui passaient s’arrêter en me regardant : une agitation intérieure me soutenait ; je craignais de ne pas arriver à temps, j’étais pressée de mon supplice ; il me semblait qu’en atteignant au plus haut degré de la souffrance, quelque chose se briserait dans ma tête ou dans mon cœur, et qu’alors j’oublierais tout.

J’entrai dans l’église sans avoir repris ma raison ; la fraîcheur du lieu me calma pendant quelques instants. Il y avait très-peu de monde ; je pus choisir la place que je voulais, et je m’assis derrière une colonne qui me dérobait aux regards, mais cependant, hélas ! me permettait de tout voir. J’aperçus quelques femmes âgées dans le fond de l’église, qui priaient avec recueillement ; et, comparant le calme de leur situation avec la violence de la mienne, je haïssais ma jeunesse, qui donnait à mon sang cette activité de malheur.

Des instruments de fête se firent entendre en dehors de l’église ; ils annonçaient l’arrivée de Léonce ; les orgues bientôt aussi la célébrèrent, et mon cœur seul mêlait le désespoir à tant de joie. Cette musique produisit sur mes sens un effet surnaturel ; dans quelque lieu que j’entendisse l’air que l’on a joué, il serait pour moi comme un chant de mort. Je m’abandonnai, en l’écoutant, à des torrents de larmes, et cette émotion profonde fut un secours du ciel ; j’éprouvai tout à coup un mouvement d’exaltation qui soutint mon âme abattue : la pensée de l’Être suprême s’empara de moi ; je sentis qu’elle me relevait à mes propres yeux. Non, me dis-je à moi-même, je ne suis point coupable ; et lorsque tout bonheur m’est enlevé, le refuge de ma conscience, le secours d’une Providence miséricordieuse me restera. Je vivrai de larmes ; mais, aucun remords ne pouvant s’y mêler, je ne verrai dans la mort que le repos. Ah ! que j’ai besoin de ce repos !

Je n’avais pas encore osé lever les yeux ; mais quand les sons eurent cessé, cette douleur déchirante qu’ils avaient un moment suspendue me saisit de nouveau : je vis Léonce à la clarté des flambeaux ; pour la dernière fois sans doute je le vis ! Il donnait la main à Mathilde ; elle était belle, car elle était heureuse ; et moi, mon visage couvert de pleurs ne pouvait inspirer que de la pitié.

Léonce, est-ce encore une illusion de mon cœur ? Léonce me parut plongé dans la tristesse ; ses traits me semblaient altérés, et ses regards erraient dans l’église, comme s’il eût voulu éviter ceux de Mathilde. Le prêtre commença ses exhortations, et lorsqu’il se tourna vers Léonce pour lui adresser des conseils sur le sentiment qu’il devait à sa femme, Léonce soupira profondément, et sa tête se baissa sur sa poitrine.

Vous le dirai-je ! un instant après je crus le voir qui cherchait dans l’ombre ma figure appuyée sur la colonne, et je prononçai dans mon égarement ces mots d’une voix basse : C’était à Delphine, Léonce, que cette affection était promise ; oui, Léonce, la devait à Delphine ; elle n’a point cessé de la mériter. Il se troubla visiblement, quoiqu’il ne pût m’entendre. Madame de Vernon se leva pour lui parler ; elle se mit entre lui et moi : il s’avança cependant encore pour regarder la colonne ; son ombre s’y peignit encore une fois.

J’entendis la question solennelle qui devait décider de moi. Un frissonnement glacé me saisit ; je me penchai en avant, j’étendis la main ; mais bientôt, épouvantée de la sainteté du lieu, du silence universel, de l’éclat que ferait ma présence, je me retirai par un dernier effort, et j’allai tomber sans connaissance derrière la colonne. Je ne sais ce qui s’est passé depuis ; je n’ai point entendu le oui fatal ; le froid bienfaisant de la mort m’a sauvé cette angoisse.

À dix heures du soir, le gardien de l’église, au moment où il allait la fermer, s’est aperçu qu’une femme était étendue sur le marbre ; il m’a relevé, il m’a portée à l’air ; enfin, il m’a rendu cette fièvre douloureuse qu’on appelle la vie : je me suis fait conduire chez moi ; j’ai trouvé mes gens inquiets ; et de quoi, juste ciel ! que ne pleuraient-ils de me revoir ! Après trois heures d’une immobilité stupide, j’ai retrouvé la force de vous écrire. Louise, ma seule amie, rappelez-moi près de vous : ils sont tous heureux ici ; qu’ai-je à faire dans ce pays de joie ? Peut-être les lieux que vous habitez ranimeront-ils en moi les sentiments que j’y ai longtemps éprouvés ; une année ne peut-elle se retrancher de la vie ? Mais un jour, un seul jour ! ah ! c’est celui-là qui ne s’effacera point !

LETTRE XXXVIII. — LÉONCE À M. BARTON.
Paris, ce 14 juillet.

Je vous ai mandé ma résolution ; sachez à présent que je suis marié ; oui, depuis hier, à Mathilde, je suis marié : je vous ai épargné tout ce que j’ai souffert ; pourquoi mêler à vos douleurs les inquiétudes de l’amitié ? Mais il faut cependant, si je ne veux pas devenir fou, que je vous confie une seule chose ; et que direz-vous de moi si ce secret impossible à garder est une apparition, un fantôme, une chimère ? Voilà ce qu’est devenu votre misérable ami, voilà dans quel état elle m’a jeté par sa perfidie.

Je savais hier que madame d’Albémar était à Bellerive, s’occupant de son départ pour Lisbonne ; je le savais : eh bien, au milieu de la cérémonie imposante qui pour jamais disposait de mon sort ; dans cette église où la fierté, le devoir, la volonté de ma mère m’ont entraîné, j’ai cru voir, derrière une colonne, madame d’Albémar couverte d’un voile blanc ; mais sa figure s’offrit à mes regards si pâle et si changée, que c’est ainsi que son image devrait m’apparaître après sa mort. Plus je fixais les yeux sur cette colonne, plus mon illusion devenait forte, et je crus que mon nom et le sien avaient été prononcés par sa voix, que j’entends souvent, il est vrai, quand je suis seul.

Madame de Vernon s’approcha de moi, et me rappela doucement à ce que je devais à Mathilde : je me levai pour prononcer le serment irrévocable ; à l’instant même je vis cette même ombre s’avancer, étendre la main ; et mon trouble fut tel, qu’un nuage couvrit mes yeux. Je fis cependant un nouvel effort pour examiner cette colonne, dont j’avais cru voir sortir l’image persécutrice de ma vie ; mais je n’aperçus plus rien ; l’effet des lumières dans cette vaste église, et mon imagination agitée, avaient sans doute créé cette chimère.

Mon silence et mon trouble, cependant, embarrassaient Mathilde ; je me hâtai de dire oui, comme dans l’égarement d’un rêve. Mon âme tout entière était ailleurs. N’importe, le lien est serré ; je suis l’époux de Mathilde ! Quand il serait vrai que Delphine m’aurait aimé quelques instants, elle a senti, je n’en puis douter, qu’après l’éclat de son aventure elle serait, perdue si elle n’épousait pas M. de Serbellane ; mais si je savais au moins qu’elle m’a regretté ! Indigne faiblesse ! Delphine m’a trompé, la nature n’a plus rien de vrai.

Vous saurez une fois, si je puis raconter ces derniers jours sans tomber dans des accès de rage et de douleur, vous saurez une fois tout ce qui s’est passé. Mais ce fantôme blanc, hier, qu’était-il ? Je le vois encore… Ah ! mon ami, quand vous serez guéri, venez ; j’ai plus besoin de vous que dans les débiles jours de mon enfance ; ma raison est sans force, et je n’ai plus d’un homme que la violence des passions.


  1. Cette lettre est celle que mademoiselle d’Albémar à fait parvenir à Delphine.