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Ernest Flammarion (p. 223-248).


CHAPITRE VIII

LA MORALE ET LA SCIENCE

Dans la dernière moitié du XIXe siècle, on a bien souvent rêvé de créer une morale scientifique. On ne se contentait pas de vanter la vertu éducatrice de la science, les avantages que l’âme humaine retire pour son propre perfectionnement du commerce de la vérité regardée face à face. On comptait que la science mettrait les vérités morales au-dessus de toute contestation, comme elle a fait pour les théorèmes de mathématiques et les lois énoncées par les physiciens.

Les religions peuvent avoir une grande puissance sur les âmes croyantes, mais tout le monde n’est pas croyant ; la foi ne s’impose qu’à quelques-uns, la raison s’imposerait à tous. C’est à la raison qu’il faut nous adresser, et je ne dis pas à celle du métaphysicien dont les constructions sont brillantes, mais éphémères, comme les bulles de savon dont on s’amuse un instant et qui crèvent. La science seule bâtit solidement ; elle a bâti l'astronomie et la physique ; elle bâtit aujourd'hui la biologie ; par les mêmes procédés elle bâtira demain la morale. Ses prescriptions régneront sans partage, personne ne pourra murmurer contre elles, et on ne songera pas plus à s'insurger contre la loi morale qu'on ne songe aujourd'hui à se révolter contre le théorème des trois perpendiculaires ou la loi de la gravitation.

Et d'un autre côté, il y avait des gens qui pensaient de la science tout le mal possible ; qui y voyaient une école d'immoralité. Ce n'est pas seulement qu'elle accorde trop de place à la matière ; qu'elle nous enlève le sens du respect, parce qu'on ne respecte bien que les choses qu'en n'ose pas regarder. Mais ses conclusions ne vont-elles pas être la négation de la morale ? Elle va, comme a dit je ne sais plus quel auteur célèbre, éteindre les lumières du ciel ou, tout au moins, les priver de ce qu'elles ont de mystérieux pour les réduire à l'état de vulgaires becs de gaz. Elle va nous dévoiler les trucs du Créateur qui y perdra quelque chose de son prestige ; il n'est pas bon de laisser les enfants regarder dans les coulisses ; cela pourrait leur inspirer des doutes sur l'existence de Croquemitaine. Si on laisse faire les savants, il n'y aura bientôt plus de morale.

Que devons-nous penser des espérances des uns et des craintes des autres? Je n'hésite pas à répondre : elles sont aussi vaines les unes que les autres. Il ne peut pas y avoir de morale scientifique ; mais il ne peut pas y avoir non plus de science immorale. Et la raison en est simple ; c'est une raison, comment dirai-je ? purement grammaticale.

Si les prémisses d'un syllogisme sont toutes les deux à l'indicatif, la conclusion sera également à l'indicatif. Pour que la conclusion pût être mise à l'impératif, il faudrait que l'une des prémisses au moins fût elle-même à l'impératif. Or, les principes de la science, les postulats de la géométrie sont et ne peuvent être qu'à l'indicatif ; c'est encore à ce même mode que sont les vérités expérimentales, et à la base des sciences, il n'y a, il ne peut y avoir rien autre chose. Dès lors, le dialecticien le plus subtil peut jongler avec ces principes comme il voudra, les combiner, les échafauder les uns sur les autres ; tout ce qu'il en tirera sera à l'indicatif. Il n'obtiendra jamais une proposition qui dira : fais ceci, ou ne fais pas cela ; c'est-à-dire une proposition qui confirme ou qui contredise la morale.

Et c'est là une difficulté que les moralistes rencontrent depuis longtemps. Ils s'efforcent de démontrer la loi morale ; il faut le leur pardonner puisque c'est là leur métier ; ils veulent appuyer la morale sur quelque chose, comme si elle pouvait s'appuyer sur autre chose que sur elle-même. La science nous montre que l'homme ne peut que se dégrader en vivant de telle ou telle manière ; et si je me soucie peu de me dégrader, si ce que vous nommez dégradation, je le baptise progrès ? La métaphysique nous engage à nous conformer à la loi générale de l'être qu'elle prétend avoir découverte ; j'aime mieux, pourra-t-on lui répondre, obéir à ma loi particulière ; je ne sais pas ce qu'elle répliquera, mais je peux vous assurer qu'elle n'aura pas le dernier mot.

La morale religieuse sera-t-elle plus heureuse que la science ou la métaphysique ? Obéissez parce que Dieu l'ordonne, et qu'il est un maître qui peut briser toutes les résistances. Est-ce une démonstration et ne pourra-t-on soutenir qu'il est beau de se dresser contre la toute-puissance et que dans le duel entre Jupiter et Prométhée, c'est Prométhée torturé qui est le vrai vainqueur ? Et puis ce n'est pas obéir que de céder à la force ; l'obéissance des cœurs ne peut être contrainte.

Et nous ne pouvons pas non plus fonder une morale sur l'intérêt de la communauté, sur la notion de patrie, sur l'altruisme, puisqu'il resterait à démontrer qu'il faut au besoin se sacrifier à la cité dont on fait partie, ou bien encore au bonheur d'autrui ; et cette démonstration, aucune logique, aucune science ne peut nous la fournir. Bien plus, la morale de l'intérêt bien entendu, elle-même, celle de l'égoïsme serait impuissante, puisque, après tout, il n'est pas certain qu'il convienne d'être égoïste et qu'il y a des gens qui ne le sont point.

Toute morale dogmatique, toute morale démonstrative est donc vouée d'avance à un échec certain; elle est comme une machine où il n'y aurait que des transmissions de mouvement et pas d'énergie motrice. Le moteur moral, celui qui peut mettre en branle tout l'appareil des bielles et des engrenages, ce ne peut être qu'un sentiment. On ne peut pas nous démontrer que nous devons avoir pitié des malheureux, mais qu'on nous mette en présence de misères imméritées, spectacle qui n'est, hélas ! que trop fréquent, et nous nous sentirons soulevés par un sentiment de révolte ; je ne sais quelle énergie se lèvera en nous, qui n'écoutera aucun raisonnement et qui nous entraînera irrésistiblement et comme malgré nous.

On ne peut pas démontrer qu'on doit obéir à un Dieu, quand même on nous prouverait qu'il est tout-puissant et qu'il peut nous écraser ; quand même on nous prouverait qu'il est bon et que nous lui devons de la reconnaissance ; il y a des gens qui croient que le droit à l'ingratitude est la plus précieuse de toutes les libertés. Mais si nous aimons ce Dieu, toute démonstration deviendra inutile, et l'obéissance nous semblera toute naturelle; et c'est pour cela que les religions sont puissantes, tandis que les métaphysiques ne le sont pas.

Quand on nous demande de justifier par des raisonnements notre amour pour la patrie, nous pouvons être très embarrassés ; mais que nous nous représentions par la pensée nos armées vaincues, la France envahie, tout notre cœur se soulèvera, les larmes nous monteront aux yeux et nous n'écouterons plus rien. Et si certaines gens accumulent aujourd'hui tant de sophismes, c'est sans doute qu'ils n'ont pas assez d'imagination, ils ne peuvent se représenter tous ces maux, et si le malheur ou quelque punîtion du ciel voulaient qu'ils les vissent de leurs yeux, leur âihe se révolterait comme la nôtre.

La science ne peut donc à elle seule créer une morale ; elle ne peut pas davantage à elle seule et directement, ébranler ou détruire la morale traditionnelle. Mais ne peut-elle exercer une action indirecte ? Ce que je viens de dire indique par quel mécanisme elle pourrait intervenir. Elle peut faire naître des sentiments nouveaux, non que des sentiments puissent être objets de démonstration ; mais parce que toute forme de l'activité humaine réagit sur l'homme lui-même et lui fait une âme nouvelle. Il y a une psychologie professionnelle pour chaque métier; les sentiments du laboureur ne sont pas ceux du financier, le savant a donc lui aussi sa psychologie particulière, j'entends sa psychologie affective et il en rejaillit quelque chose sur celui qui ne touche à la science que par occasion.

D'un autre côté, la science peut mettre en œuvre les sentiments qui existent naturellement chez l'homme ; pour reprendre notre comparaison de tout à l'heure, on aura beau construire des assemblages compliqués de bielles et de manivelles, la machine ne marchera pas s'il n'y a pas de vapeur dans la chaudière ; mais, si la vapeur est là, le travail qu'elle fera ne sera pas toujours pareil à lui-même ; il dépendra du mécanisme auquel on l'appliquera. De même on peut dire que le sentiment nous fournit seulement un mobile général d'action ; il nous donnera la majeure de notre syllogisme, qui, comme il convient, sera à l'impératif ; de son côté la science nous fournira la mineure qui sera à l'indicatif, et elle en tirera la conclusion qui pourra être à l'impératif. Nous allons examiner successivement ces deux points de vue.

Et d'abord la science peut-elle devenir créatrice ou inspiratrice de sentiments ; ce que la science ne peut faire, l'amour de la science pourra-t-il le faire ?

La science nous met en rapport constant avec quelque chose de plus grand que nous ; elle nous offre un spectacle toujours renouvelé et toujours plus vaste ; derrière ce qu'elle nous montre de grand, elle nous fait deviner quelque chose de plus grand encore ; ce spectacle est pour nous une joie, mais c'est une joie dans laquelle nous nous oublions nous-mêmes et c'est par là qu'elle est moralement saine.

Celui qui y aura goûté, qui aura vu, ne fût-ce que de loin, la splendide harmonie des lois naturelles, sera mieux disposé qu'un autre à faire peu de cas de ses petits intérêts égoïstes ; il aura un idéal qu'il aimera mieux que lui-même, et c'est là le seul terrain sur lequel on puisse bâtir une morale. Pour cet idéal, il travaillera sans marchander sa peine et sans attendre aucune de ces grossières récompenses qui sont tout pour certains hommes; et quand il aura pris ainsi l'habitude du désintéressement, cette habitude le suivra partout ; sa vie entière en restera comme parfumée.

D'autant plus que la passion qui l'inspire, c'est l'amour de la vérité et un tel amour n'est-il pas toute une morale ? Y a-t-il rien qu'il importe plus de combattre que le mensonge, parce que c'est un des vices les plus fréquents chez l'homme primitif et l'un des plus dégradants ? Eh bien, quand nous aurons pris l'habitude des méthodes scientifiques, de leur scrupuleuse exactitude, l'horreur de tout coup de pouce donné à l'expérience, quand nous nous serons accoutumés à redouter comme le comble du déshonneur, le reproche d'avoir même innocemment quelque peu truqué nos résultats, quand cela sera devenu pour nous un pli professionnel indélébile, une seconde nature, n'allons-nous pas porter dans toutes nos actions ce souci de la sincérité absolue, au point de ne plus comprendre ce qui pousse d'autres hommes à mentir ; et n'est-ce pas le meilleur moyen d'acquérir la plus rare, la plus difficile de toutes les sincérités, celle qui consiste à ne pas se tromper soi-même?

Dans nos défaillances, la grandeur de notre idéal nous soutiendra ; on peut en préférer un autre, mais, après tout, le Dieu du savant n'est-il pas d'autant plus grand qu'il s'éloigne de plus en plus de nous ? Il est vrai qu'il est inflexible, et bien des âmes le regretteront ; mais du moins il ne partage pas nos petitesses et nos rancunes mesquines comme le fait trop souvent le Dieu des théologiens. Cette idée d'une règle plus forte que nous, à laquelle on ne peut se soustraire et on doit s'accommoder coûte que coûte, peut avoir aussi un effet salutaire ; on peut tout au moins le soutenir ; ne vaudrait-il pas mieux que nos paysans crussent que la loi ne peut jamais plier, au lieu de croire que le gouvernement va la faire fléchir en leur faveur, pour peu qu'ils invoquent l'intercession d'un député suffisamment puissant ?

La science, comme l'a dit Aristote, a pour objet le général ; en présence d'un fait particulier, elle voudra connaître la loi générale, aspirera à une généralisation de plus en plus étendue. Il n'y a là, semble-t-il au premier abord, qu'une habitude intellectuelle; mais les habitudes intellectuelles ont aussi leur retentissement moral. Si vous vous êtes accoutumés à faire peu de cas du particulier, de l'accidentel, parce que votre intelligence ne s'y intéressera plus, vous serez naturellement portés à n'y attacher que peu de prix, à n'y pas voir un objet désirable, et à le sacrifier sans peine. À force de regarder de loin, on devient presbyte pour ainsi dire, on ne voit plus ce qui est petit, et, ne le voyant plus, on n'est pas exposé à en faire le but de sa vie. Ainsi on se trouvera naturellement enclin à subordonner les intérêts particuliers aux intérêts généraux, et c'est bien là encore une morale.

Et puis la science nous rend un autre service ; elle est une œuvre collective, et elle ne peut être autre chose ; elle est comme un monument dont la construction demande des siècles et où chacun doit apporter sa pierre ; et cette pierre lui coûte parfois toute sa vie. Elle nous donne donc le sentiment de la coopération nécessaire, de la solidarité de nos efforts et de ceux de nos contemporains, et même de ceux de nos devanciers et de nos successeurs. On comprend qu'on n'est qu'un soldat, qu'un petit fragment d'un tout. C'est ce même sentiment de la discipline qui façonne les consciences militaires, et qui métamorphose à tel point l’âme fruste d'un paysan ou l’âme sans scrupule d’un aventurier, qu'elle les rend capables de tous les héroïsmes et de tous les dévouements. Dans des conditions bien différentes, il peut exercer d'une façon analogue une action bienfaisante. Nous sentons que nous travaillons pour l'humanité, et l'humanité nous en devient plus chère.

Voilà le pour et voici le contre. Si la science ne nous apparaît plus comme impuissante sur les cœurs, comme indifférente en morale, ne pourra-t-elle pas avoir une influence nuisible aussi bien qu'une influence utile ? Et d'abord toute passion est exclusive ; ne va-t-elle pas nous faire perdre de vue tout ce qui n'est pas elle ; l'amour de la vérité est sans doute une grande chose ; mais la belle affaire si, pour la poursuivre, nous sacrifions des objets infiniment plus précieux comme la bonté, la pitié, l'amour du prochain. À la nouvelle d'une catastrophe quelconque, d'un tremblement de terre, nous oublierons les souffrances des victimes pour ne penser qu'à la direction et à l'amplitude des secousses ; nous y verrons presque une bonne fortune, s'il a mis en évidence quelque loi inconnue de la sismologie.

Voici tout de suite un exemple qui s'impose ; les physiologistes pratiquent sans scrupule la vivisection, et c'est là un crime qu'aux yeux de bien des vieilles dames, aucun des bienfaits passés ou futurs de la science ne pourra jamais excuser. À les en croire, les biologistes, en se montrant impitoyables pour les animaux, doivent devenir féroces pour les hommes. Elles se trompent sans aucun doute ; j'en ai connu de très doux.

La question de la vivisection mérite de nous arrêter un moment, bien qu'elle m'entraîne un peu hors de mon sujet. Il y a là un de ces conflits de devoirs que la vie pratique nous montre à tout instant. L'homme ne peut renoncer à savoir sans s'amoindrir ; et c'est pourquoi les intérêts de la science sont sacrés ; c'est aussi à cause des maux qu'elle peut guérir ou prévenir et dont la masse est incalculable ; et d'un autre côté la souffrance est impie (je ne dis pas la mort, je dis la souffrance). Bien que les animaux inférieurs soient sans doute moins sensibles que l'homme, ils méritent la pitié. Ce ne sera que par des cotes mal taillées qu'on pourra s'en tirer ; le biologiste ne doit entreprendre, même in anima vili, que des expériences réellement utiles ; il y a aussi très souvent des moyens de réduire la douleur à son minimum ; il doit s'en servir. Mais, à cet égard, on doit s'en rapporter à sa conscience; toute intervention légale serait inopportune et un peu ridicule ; le Parlement peut tout, dit-on en Angleterre, excepté changer un homme en femme ; il peut tout, dirai-je, excepté rendre un arrêt compétent en matière scientifique. Il n'y a pas d'autorité qui puisse édicter des règles pour décider si une expérience est utile.

Mais je reviens à mon sujet ; il y a des gens qui disent que la science est desséchante, qu'elle nous attache à la matière, qu'elle tue la poésie, source unique de tous les sentiments généreux. L'âme qu'elle a touchée se flétrit et devient réfractaire à tous les nobles élans, à tous les attendrissements, à tous les enthousiasmes. Cela, je ne le crois pas, et j'ai dit tout à l'heure le contraire, mais il y a là une opinion très répandue, et qui doit avoir quelque fondement, elle prouve que la même nourriture ne convient pas à tous.

Que devons-nous conclure ? La science, largement entendue, enseignée par des maîtres qui la comprennent et qui l'aiment, peut jouer un rôle très utile et très important dans l'éducation morale. Mais ce serait une faute de vouloir lui donner un rôle exclusif. Elle peut faire naître des sentiments bienfaisants, qui peuvent servir de moteur moral ; mais d'autres disciplines le peuvent également, ce serait une sottise de se priver d'aucun auxiliaire ; nous n'avons pas trop de toutes leurs forces réunies. Il y a des gens qui n'ont pas l'intelligence des choses scientifiques ; c'est un fait d'observation vulgaire, qu'il y a dans toutes les classes des élèves qui sont « forts » en lettres, et qui ne sont pas « forts » en sciences. Quelle illusion de croire que si la science ne parle pas à leur intelligence, elle pourra parler à leur coeur !

J'arrive au second point ; non seulement la science comme tout mode d'activité, peut engendrer des sentiments nouveaux, mais elle peut, sur les sentiments anciens, sur ceux qui naissent spontanément dans le cœur de l'homme, édifier une construction nouvelle. On ne peut pas concevoir un syllogisme où les deux prémisses seraient à l'indicatif et la conclusion à l'impératif ; mais on peut en concevoir qui soient bâtis sur le type suivant : Fais ceci, or, quand on ne fait pas cela, on ne peut pas faire ceci, donc fais cela. Et de pareils raisonnements ne sont pas hors de la portée de la science.

Les sentiments sur lesquels la morale peut s'appuyer sont de nature très diverse ; ils ne se rencontrent pas tous au même degré dans toutes les âmes. Chez les unes, ce sont les uns qui prédominent, et il y en a d'autres chez qui ce sont d'autres cordes qui sont toujours prêtes à vibrer. Les uns seront avant tout sensibles à la pitié, ils seront remués par les souffrances d'autrui. Les autres subordonneront tout à l'harmonie sociale, à la prospérité générale ; ou bien encore ils souhaiteront la grandeur de leur pays. D'autres peut-être auront un idéal de beauté, ou bien ils croiront que notre premier devoir est de nous perfectionner nous-mêmes, de chercher à devenir plus forts, à nous rendre supérieurs aux choses, indifférents à la fortune, de ne pas déchoir à nos propres yeux.

Toutes ces tendances sont louables, mais elles sont différentes ; peut-être sortira-t-il de là un conflit. Si la science nous montre que ce conflit n'est pas à craindre, si elle prouve qu'on ne saurait atteindre l'un de ces buts sans viser à l'autre (et cela est de sa compétence), elle aura fait une œuvre utile, elle aura apporté aux moralistes une aide précieuse. Ces troupes qui jusque-là combattaient en ordre dispersé, et où chaque soldat marchait vers un objectif particulier, vont maintenant serrer les rangs, parce qu'on leur aura démontré que la victoire de chacun est la victoire de tous. Leurs efforts seront coordonnés, et la foule inconsciente deviendra une armée disciplinée.

Est-ce bien dans ce sens que marche la science ? Il est permis de l'espérer ; elle tend de plus en plus à nous montrer la solidarité des diverses parties de l’univers, à nous en dévoiler l'harmonie ; est-ce parce que cette harmonie est réelle, ou parce qu'elle est un besoin de notre intelligence, et par conséquent un postulat de la science ? c'est une question que je n'entreprendrai pas de décider. Toujours est-il que la science va vers l'unité et nous fait aller vers l'unité. De même qu'elle coordonne les lois particulières et les rattache à une loi plus générale, ne va-t-elle pas réduire aussi à l'unité les aspirations intimes de nos cœurs, en apparence si divergentes, si capricieuses, si étrangères les unes aux autres ?

Mais si elle échoue dans cette tâche, quel danger, quelle désillusion ! Ne peut-elle pas faire autant de mal qu'elle aurait pu faire de bien ? Ces affections, ces sentiments si frêles, si délicats vont-ils supporter l'analyse ; la moindre lumière ne va-t-elle pas nous en révéler la vanité et n'allons-nous pas aboutir à l'éternel à quoi bon? À quoi bon la pitié, puisque plus on fait pour les hommes, plus ils deviennent exigeants, et plus ils sont en conséquence malheureux de leur sort ; puisque la pitié ne peut faire non seulement que des ingrats, cela importerait peu, mais qu'elle ne peut faire que des âmes aigries ? À quoi bon l’amour de la patrie, puisque sa grandeur n'est le plus souvent qu'une brillante misère ; à quoi bon chercher à nous perfectionner nous-mêmes, puisque nous ne vivons qu'un jour ? Si, par malheur, la science allait mettre le poids de son autorité du côté de ces sophismes !

Et puis nos âmes sont un tissu complexe où les fils formés par les associations de nos idées se croisent et s'enchevêtrent dans tous les sens ; couper un de ces fils, c'est s'exposer à y amener de vastes déchirures, que nul ne saurait prévoir. Ce tissu, ce n'est pas nous qui l'avons fait, il est un legs du passé ; souvent nos aspirations les plus nobles se trouvent ainsi attachées, sans que nous le sachions, aux préjugés les plus surannés et les plus ridicules. La science va détruire ces préjugés ; c'est sa tâche naturelle, c'est son devoir ; les nobles tendances, que de vieilles habitudes y avaient liées, ne vont-elles pas en souffrir ? Non, sans doute, chez les âmes fortes ; mais il n'y a pas que des âmes fortes, que des esprits clairvoyants ; il y a aussi des âmes simples qui risquent de ne pas resister à l'épreuve.

On prétend donc que la science va être destructrice ; on s'effraye des ruines qu'elle va faire et on redoute que, là où elle aura passé, les sociétés ne puissent plus vivre. N'y a-t-il pas dans ces craintes une sorte de contradiction interne ? Si l'on démontre scientifiquement que telle ou telle coutume, que l'on regardait comme indispensable à l'existence même des sociétés humaines, n'avait pas en réalité l'importance qu'on lui attribuait et ne nous faisait illusion que par son ancienneté vénérable, si l'on démontre cela, en admettant que cette démonstration soit possible, la vie morale de l'humanité en va-t-elle être ébranlée ? De deux choses l’une, ou bien cette coutume est utile, et alors une science raisonnable ne pourra démontrer qu'elle ne l'est pas ; ou elle est inutile et on ne devra pas la regretter. Du moment que nous plaçons à la base de nos syllogismes un de ces sentiments généreux qui engendrent la moralité, c'est encore lui, et par conséquent, c'est encore la morale, que nous devons retrouver à la fin de toute notre chaîne de raisonnements, si elle a été conduite conformément aux règles de la logique ; ce qui risque de succomber, c'est ce qui n'est pas essentiel, ce qui n'était dans notre vie morale qu'un accident ; la seule chose qui importe, ne peut pas ne pas se trouver dans les conclusions puisqu'elle est dans les prémisses.

On ne doit redouter que la science incomplète, celle qui se trompe ; celle qui nous leurre de vaines apparences et nous engage ainsi à détruire ce que nous voudrions bien reconstruire ensuite, quand nous sommes mieux informés et qu'il est trop tard. Il y a des gens qui s'entichent d'une idée, non parce qu'elle est juste, mais parce qu'elle est nouvelle, parce qu'elle est à la mode ; ceux-là sont de terribles destructeurs, mais ce ne sont… j’allais dire que ce ne sont pas des savants, mais je m’aperçois que beaucoup d’entre eux ont rendu de grands services à la science ; ils sont donc des savants, seulement ils ne le sont pas à cause de cela, mais malgré cela.

La vraie science craint les généralisations hâtives, les déductions théoriques ; si le physicien s’en défie, bien que celles auxquelles il a affaire soient cohérentes et solides, que doit faire le moraliste, le sociologue, quand les soi-disant théories qu’il trouve devant lui se réduisent à des comparaisons grossières comme celle des sociétés avec les organismes ! La science, au contraire, n’est et ne peut être qu’expérimentale et l’expérience en sociologie, c’est l’histoire du passé ; c’est la tradition que l’on doit critiquer sans doute, mais dont on ne doit pas faire table rase.

D’une science animée du véritable esprit expérimental, la morale n’a rien à craindre ; une pareille science est respectueuse du passé, elle est opposée à ce snobisme scientifique, si facile à duper par les nouveautés ; elle n’avance que pas à pas, mais toujours dans le même sens et toujours dans le bon sens ; le meilleur remède contre une demi-science, c’est plus de science.

Il y a encore une autre manière de concevoir les rapports de la science et de la morale ; il n’est aucun phénomène qui ne puisse être objet de science, puisqu'il n'en est aucun qui ne puisse être observé. Les phénomènes moraux n'y échappent pas plus que les autres. Le naturaliste étudie les sociétés des fourmis et des abeilles et il les étudie avec sérénité ; de même le savant cherche à juger les hommes comme s'il n'était pas un homme ; à se mettre à la place de je ne sais quel lointain habitant de Sirius pour qui les villes ne seraient que des fourmilières. C'est son droit, c'est son métier de savant.

La science des mœurs sera d'abord purement descriptive ; elle nous fera connaître les mœurs des hommes, et nous dira ce qu'elles sont sans nous parler de ce qu'elles devraient être. Elle sera ensuite comparative ; elle nous promènera dans l'espace pour nous faire comparer les mœurs des différents peuples, celles du sauvage et de l'homme civilisé, et aussi dans le temps pour nous faire comparer celles d'hier et celles d'aujourd'hui. Elle cherchera enfin à devenir explicative, et c'est là l'évolution naturelle de toute science.

Les darwinistes chercheront à nous expliquer pourquoi tous les peuples connus se soumettent à une loi morale, en nous disant que la sélection naturelle a fait depuis longtemps disparaître ceux qui avaient été assez maladroits pour chercher à s'y soustraire. Les psychologues nous expliqueront pourquoi les prescriptions de la morale ne sont pas toujours d'accord avec l'intérêt général. Ils nous diront que l'homme, entraîné par le tourbillon de la vie, n'a pas le temps de réfléchir à toutes les conséquences de ses actes ; qu'il ne peut obéir qu'à des préceptes généraux ; que ceux-ci seront d'autant moins discutés qu'ils seront plus simples, et qu'il suffit, pour que leur rôle soit utile et pour que, par conséquent, la sélection puisse les créer, qu'ils s'accordent le plus souvent avec l'intérêt général. Les historiens nous expliqueront comment des deux morales, celle qui subordonne l'individu à la société et celle qui a pitié de l'individu et nous propose pour but le bonheur d'autrui, c'est la seconde qui fait d'incessants progrès, à mesure que les sociétés deviennent plus vastes, plus complexes, et, tout compte fait, moins exposées aux catastrophes.

Cette science des mœurs n'est pas une morale ; elle n'en sera jamais une ; elle ne peut pas plus remplacer la morale qu'un traité sur la physiologie de la digestion ne peut remplacer un bon dîner. Ce que j'ai dit jusqu'ici me dispense d'insister.

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; elle n'est pas une morale, mais peut-elle être utile, peut-elle être dangereuse pour la morale ? Les uns diront qu'expliquer c'est toujours, dans une certaine mesure, justifier, et cela peut aisément se soutenir ; les autres diront au contraire qu'il n'est pas sans péril de nous montrer la morale diverse suivant les races et les latitudes ; que cela peut nous apprendre à discuter ce qui devrait être accepté aveuglément, nous habituer à apercevoir la contingence où il importerait que nous ne vissions que la nécessité. Et ils n'ont peut-être pas non plus tout à fait tort. Mais, franchement, n'est-ce pas là s'exagérer l'influence sur les hommes de théories à fleur de peau, d'abstractions qui leur resteront toujours extérieures ? Quand des passions, les unes généreuses, les autres basses, se disputent notre conscience, de quel poids, auprès d'adversaires si puissantes peut peser la distinction métaphysique du contingent et du nécessaire ?

Je ne puis pourtant passer sous silence un point important, malgré le peu de temps qui me reste pour le traiter. La science est déterministe; elle l'est a priori ; elle postule le déterminisme, parce que sans lui elle ne pourrait être. Elle l'est aussi a posteriori ; si elle a commencé par le postuler, comme une condition indispensable de son existence, elle le démontre ensuite précisément en existant, et chacune de ses conquêtes est une victoire du déterminisme. Peut-être une conciliation est-elle possible ; peut-on admettre que cette marche en avant du déterminisme se poursuivra sans arrêt et sans recul, sans connaître d'obstacle infranchissable et que cependant l'on n'a pas le droit de passer à la limite, comme nous disons nous autres mathématiciens, et de conclure au déterminisme absolu parce qu'à la limite le déterminisme s'évanouirait dans une tautologie ou une contradiction ? C'est une question qu'on étudie depuis des siècles sans espoir de la résoudre et je ne puis même l'effleurer dans les quelques minutes dont je dispose encore.

Mais nous sommes en présence d'un fait ; la science, à tort ou à raison, est déterministe ; partout où elle pénètre, elle fait entrer le déterminisme. Tant qu'il ne s'agit que de physique ou même de biologie, cela importe peu; le domaine de la conscience demeure inviolé ; qu'arrivera-t-il le jour où la morale deviendra à son tour objet de science ? Elle s'imprégnera nécessairement de déterminisme et ce sera sans doute sa ruine.

Tout est-il désespéré, ou bien si un jour la. morale devait s'accommoder du déterminisme, pourrait-elle s'y adapter sans en mourir ? Une révolution métaphysique si profonde aurait sans doute sur les mœurs beaucoup moins d'influence qu'on ne pense. Il est bien entendu que la répression pénale n'est pas en cause ; ce qu'on appelait crime ou châtiment, s'appellerait maladie ou prophylaxie, mais la société conserverait intact son droit qui n'est pas celui de punir, mais tout simplement celui de se défendre. Ce qui est plus grave, c'est que l'idée de mérite et de démérite devrait disparaître ou se transformer. Mais on continuerait à aimer l'homme de bien, comme on aime tout ce qui est beau ; on n'aurait plus le droit de haïr l'homme vicieux qui n'inspirerait plus que le dégoût, mais cela est-il bien nécessaire ? Il suffit qu'on ne cesse pas de haïr le vice.

À part cela, tout irait comme par le passé; l'instinct est plus fort que toutes les métaphysiques, et quand même on l'aurait démontré, quand même on connaîtrait le secret de sa force, sa puissance n'en serait pas affaiblie. La gravitation est-elle moins irrésistible depuis Newton ? Les forces morales qui nous mènent continueraient à nous mener.

Et si l'idée de liberté est elle-même une force, comme le dit Fouillée, cette force serait à peine diminuée, si jamais les savants démontraient qu'elle ne repose que sur une illusion. Cette illusion est trop tenace pour être dissipée par quelques raisonnements. Le déterministe le plus intransigeant continuera longtemps encore, dans la conversation de tous les jours, à dire je veux et même je dois, et même à le penser avec la partie la plus puissante de son âme, celle qui n'est pas consciente et qui ne raisonne pas. Il est tout aussi impossible de ne pas agir comme un homme libre quand on agit, qu'il l'est de ne pas raisonner comme un déterministe quand on fait de la science.

Le fantôme n'est donc pas si redoutable qu'on le dit, et il y a peut-être aussi d'autres raisons de ne pas le craindre ; on peut espérer que dans l'absolu tout se concilierait et qu'à une intelligence infinie, les deux attitudes, celle de l'homme qui agit comme s'il était libre et celle de l'homme qui pense comme si la liberté n'était nulle part, sembleraient également légitimes.

Nous nous sommes placés successivement aux différents points de vue d'où l'on peut envisager les rapports de la science et de la morale ; il faut maintenant arriver aux conclusions. Il n'y a pas, et il n'y aura jamais de morale scientifique au sens propre du mot, mais la science peut être d'une façon indirecte une auxiliaire de la morale ; la science largement comprise ne peut que la servir ; la demi-science est seule redoutable ; en revanche, la science ne peut suffire, parce qu'elle ne voit qu'une partie de l'homme, ou, si vous le préférez, elle voit tout, mais elle voit tout du même biais ; et ensuite, parce qu'il faut penser aux esprits qui ne sont pas scientifiques. D'autre part, les craintes, comme les espoirs trop vastes, me semblent également chimériques ; la morale et la science, à mesure qu'elles feront des progrès, sauront bien s'adapter l'une à l'autre.