Dernières pensées/Chapitre 9

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Ernest Flammarion (p. 251-258).

CHAPITRE IX

L’UNION MORALE[1]

L’Assemblée d’aujourd’hui réunit des hommes dont les idées sont fort différentes et que rapprochent seulement une commune bonne volonté et un égal désir du bien ; je ne doute pas néanmoins qu’ils ne s’entendent facilement, car s’ils n’ont pas le même avis sur les moyens, ils sont d’accord sur le but à atteindre, et c’est cela seul qui importe.

On a pu lire récemment, on peut lire encore sur les murs de Paris des affiches qui annoncent une conférence contradictoire sur « le conflit des Morales ». Ce conflit existe-t-il, devrait-il exister ? Non. La morale peut s’appuyer sur une foule de raisons ; il y en a qui sont transcendantes, ce sont peut-être les meilleures et à coup sûr les plus nobles, mais ce sont celles dont on dispute ; il y en a une au moins, peut-être un peu plus terre à terre, sur laquelle nous ne pouvons pas ne pas être d’accord.

La vie de l’homme, en effet, est une lutte continuelle ; contre lui se dressent des forces aveugles, sans doute, mais redoutables qui le terrasseraient promptement, qui le feraient périr, l’accableraient de mille misères s’il n’était constamment debout pour leur résister.

Si nous jouissons parfois d’un repos relatif, c’est parce que nos pères ont beaucoup lutté ; que notre énergie, que notre vigilance se relâchent un instant, et nous perdons tout le fruit de leurs luttes, tout ce qu’ils ont gagné pour nous. L’humanité est donc comme une armée en guerre ; or, toute armée a besoin d’une discipline, et il ne suffit pas qu’elle s’y soumette le jour du combat ; elle doit s’y plier dès le temps de la paix ; sans cela, sa perte est certaine, il n’y aura pas de bravoure qui puisse la sauver.

Ce que je viens de dire s’applique tout aussi bien à la lutte que l’humanité doit soutenir pour la vie : la discipline qu’elle doit accepter s’appelle la morale. Le jour où elle l’oublierait, elle serait vaincue d’avance et plongée dans un abîme de maux. Ce jour-là, d’ailleurs, elle subirait une déchéance, elle se sentirait moins belle et pour ainsi dire plus petite. On devrait s’en affliger non seulement à cause des maux qui suivraient, mais parce que ce serait l’obscurcissement d’une beauté.

Sur tous ces points, nous pensons tous de même, nous savons tous où il faut aller ; pourquoi nous divisons-nous lorsqu’il s’agit de savoir par où l’on doit passer ? Si les raisonnements pouvaient quelque chose, l’accord serait facile ; les mathématiciens ne se disputent jamais quand il s’agit de savoir comment on doit démontrer un théorème, mais il s’agit ici de tout autre chose. Faire de la morale avec des raisonnements, c’est perdre sa peine : en pareille matière, il n’y a pas de raisonnement auquel on ne puisse répliquer.

Expliquez au soldat combien de maux engendre la défaite, et qu’elle compromettra même sa sécurité personnelle : il pourra toujours répondre que cette sécurité sera encore mieux garantie si ce sont les autres qui se battent. Si le soldat ne répond pas ainsi c’est qu’il est mû par je ne sais quelle force qui fait taire tous les raisonnements. Ce qu’il nous faut, ce sont des forces comme celle-là. Or, l’âme humaine est un réservoir inépuisable de forces, une source féconde, une riche source d’énergie motrice ; cette énergie motrice, ce sont les sentiments, et il faut que les moralistes captent pour ainsi dire ces forces et les dirigent dans le bon sens, de même que les ingénieurs domptent les énergies naturelles et les plient aux besoins de l’industrie.

Mais — c’est là que naît la diversité — pour faire marcher une même machine, les ingénieurs peuvent indifféremment faire appel à la vapeur ou à la force hydraulique ; de même les professeurs de morale pourront à leur gré mettre en branle l’une ou l’autre des forces psychologiques. Chacun d’eux choisira naturellement la force qu’il sent en lui ; quant à celles qui lui pourraient venir du dehors, ou qu’il emprunterait au voisin, il ne les manierait que maladroitement ; elles seraient entre ses mains sans vie et sans efficacité ; il y renoncera, et il aura raison. C’est parce que leurs armes sont diverses que leurs méthodes doivent l’être : pourquoi s’en voudraient-ils mutuellement ?

Et cependant, c’est toujours la même morale que l’on enseigne. Que vous visiez l’utilité générale, que vous fassiez appel à la pitié ou au sentiment de la dignité humaine, vous aboutirez toujours aux mêmes préceptes, à ceux qu’on ne peut oublier sans que les nations périssent, sans qu’en même temps les souffrances se multiplient et que l’homme se mette à déchoir.

Pourquoi donc tous ces hommes qui, avec des armes différentes, combattent le même ennemi se rappellent-ils si rarement qu’ils sont des alliés ? Pourquoi les uns se réjouissent-ils parfois des défaites des autres ? Oublient-ils que chacune de ces défaites est un triomphe de l’adversaire éternel, une diminution du patrimoine commun ? Oh ! non, nous avons trop besoin de toutes nos forces pour avoir le droit d’en négliger aucune ; aussi, nous ne repoussons personne, nous ne proscrivons que la haine.

Certes la haine aussi est une force, une force très puissante ; mais nous ne pouvons nous en servir, parce qu’elle rapetisse, parce qu’elle est comme une lorgnette dans laquelle on ne peut regarder que par le gros bout ; même de peuple à peuple la haine est néfaste, et ce n’est pas elle qui fait les vrais héros. Je ne sais si, au delà de certaines frontières, on croit trouver avantage à faire du patriotisme avec de la haine ; mais cela est contraire aux instincts de notre race et à ses traditions. Les armées françaises se sont toujours battues pour quelqu’un ou pour quelque chose, et non pas contre quelqu’un ; elles ne se sont pas moins bien battues pour cela.

Si, à l’intérieur, les partis oublient les grandes idées qui faisaient leur honneur et leur raison d’être pour ne se rappeler que leur haine, si l’un dit : « Je suis anti-ceci », et que l’autre réponde : « Moi, je suis anti-cela », immédiatement l’horizon se rétrécit, comme si des nuages s’étaient abattus et avaient voilé les sommets ; les moyens les plus vils sont employés, on ne recule ni devant la calomnie, ni devant la délation, et ceux qui s’en étonnent deviennent des suspects. On voit surgir des gens qui semblent n’avoir plus d’intelligence que pour mentir, de cœur que pour haïr. Et des âmes qui ne sont point vulgaires, pour peu qu’elles s’abritent sous le même drapeau, leur réservent des trésors d’indulgence et parfois d’admiration. Et en face de tant de haines opposées, on hésite à souhaiter la défaite de l’une, qui serait le triomphe des autres.

Voilà tout ce que peut la haine, et c’est justement ce que nous ne voulons pas. Rapprochons-nous donc, apprenons à nous connaître et, par là, à nous estimer, pour poursuivre l’idéal commun. Gardons-nous d’imposer à tous des moyens uniformes, cela est irréalisable, et d’ailleurs, cela n’est pas à désirer : l’uniformité, c’est la mort, parce que c’est la porte close à tout progrès ; et puis, toute contrainte est stérile et odieuse.

Les hommes sont divers, il y en a qui sont rebelles, qu’un seul mot peut toucher et que tout le reste laisse indifférents ; je ne puis savoir si ce mot décisif n’est pas celui que vous allez dire, et je vous interdirais de le prononcer !… Mais alors, vous voyez le danger : ces hommes, qui n’auront pas reçu la même éducation, sont appelés à se heurter dans la vie ; sous ces chocs répétés, leurs âmes vont s’ébranler, se modifier, peut-être changeront-elles de foi ; qu’arrivera-t-il si les idées nouvelles qu’ils vont adopter sont celles que leurs maîtres anciens leur représentaient comme la négation même de la morale ? Cette habitude d’esprit se perdra-t-elle en un jour ? En même temps, leurs nouveaux amis ne leur apprendront pas seulement à rejeter ce qu’ils ont adoré, mais à le mépriser : ils ne conserveront pas pour les idées généreuses qui ont bercé leurs âmes ce souvenir attendri qui survit à la foi. Dans cette ruine générale, leur idéal moral risque d’être entraîné ; trop vieux pour subir une éducation nouvelle, ils perdront les fruits de l’ancienne !

Ce danger serait conjuré, ou du moins atténué si nous apprenions à ne parler qu’avec respect de tous les efforts sincères que d’autres font à côté de nous ; ce respect nous serait facile si nous nous connaissions mieux.

Et c’est justement là l’objet de la Ligue d’Éducation Morale. La fête d’aujourd’hui, les discours que vous venez d’entendre, vous prouvent suffisamment qu’il est possible d’avoir une foi ardente et de rendre justice à la foi d’autrui, et qu’en somme, sous des uniformes différents, nous ne sommes pour ainsi dire que les divers corps d’une même armée qui combattent côte à côte.


FIN
  1. Cette allocution a été prononcée par Henri Poincaré à la séance inaugurale de la Ligue Française d’Éducation Morale, le 26 juin 1912, trois semaines avant sa mort. C’est la dernière fois qu’il ait parlé en public.