Derniers essais de littérature et d’esthétique/Les modèles de Londres

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Les Modèles à Londres[1].

Les modèles professionnels sont une invention purement moderne.

Chez les Grecs, par exemple, ils étaient tout à fait inconnus.

M. Mahaffy, il est vrai, nous apprend que Périclès avait coutume d’offrir des paons aux grandes dames de la société athénienne pour les décider à poser devant son ami Phidias, et nous savons que Polygnote introduisit dans son tableau des Femmes Troyennes le portrait d’Elpinice, sœur du grand leader conservateur de l’époque, mais il est évident que ces grandes dames ne rentrent pas dans notre sujet.

Quant aux vieux maîtres, il est certain qu’ils firent sans cesse des études d’après leurs élèves et leurs apprentis, que même leurs tableaux religieux abondent en portraits de leurs connaissances, et de leurs parents, mais ils semblent n’avoir point eu l’inestimable avantage de l’existence d’une classe de gens qui ont pour unique profession de poser.

En fait, le modèle, au sens propre du mot, est le produit direct des écoles académiques.

De nos jours, chaque pays, excepté l’Amérique, a ses modèles.

A New-York, et même à Boston, un bon modèle est une telle rareté que la plupart des artistes sont réduits à peindre des Niagara et des millionnaires. Mais en Europe il en est autrement.

Là nous avons des modèles en grand nombre, et de toute nationalité.

Les modèles italiens sont les meilleurs.

La grâce naturelle de leurs attitudes, ainsi que le merveilleux pittoresque de leur teint, fait d’eux des sujets faciles, — peut-être trop faciles, — pour la brosse du peintre.

Les modèles français, quoiqu’ils ne soient pas aussi beaux que les modèles italiens, possèdent une vivacité de sympathie intellectuelle, un don de comprendre l’artiste, qui est tout à fait remarquable.

Ils ont aussi un grand empire sur les variétés de l’expression faciale. Ils sont particulièrement dramatiques et savent jacasser l’argot d’atelier avec autant d’aisance que le critique du Gil-Blas.

Les modèles anglais forment une classe complètement à part.

Ils n’ont point le pittoresque des Italiens. Ils n’ont point la vivacité d’intelligence des Français. Ils sont absolument dépourvus de tradition de leur ordre, pour ainsi dire.

De temps à autre, un antique vétéran frappe à la porte d’un atelier et propose de poser pour Ajax défiant la foudre, ou pour le Roi Lear sur la lande flétrie.

Il y a quelque temps, l’un d’eux se rendit chez un peintre fort connu qui, se trouvant pour le moment, avoir besoin de ses services, l’engagea, et, pour commencer, lui dit de s’agenouiller dans l’attitude de la prière.

— Serai-je biblique ou shakespearien ? demanda le vétéran.

— Va pour shakespearien, répondit l’artiste, en se demandant par quelle subtile nuance d’expression le modèle allait exprimer la différence.

— Très bien, monsieur, dit le professeur de pose.

Puis il s’agenouilla solennellement, et se mit à cligner de l’œil gauche.

Toutefois cette catégorie est en train de disparaître.

Règle générale, de nos jours, le modèle est une jolie fille, d’un âge allant de douze à vingt-cinq ans, qui n’entend rien à l’art, ce qui lui est égal, et qui ne se préoccupe que de gagner sept ou huit shellings par jour sans trop de peine.

Les modèles anglais regardent rarement un tableau et jamais ne se risquent en des théories esthétiques.

En somme, elles réalisent entièrement la conception idéale que se fait M. Whistler d’un critique d’art, car elles ne formulent aucune espèce de critique.

Elles acceptent toutes les écoles d’art avec l’absolue impartialité d’un commissaire-priseur et posent devant un jeune et fantasque impressionniste avec autant de docilité que devant un érudit et laborieux académicien.

Elles ne sont ni pour ni contre les Whistléristes.

La querelle entre l’école des faits et l’école des effets les laisse indifférents.

Les mots d’idéaliste et de naturaliste arrivent à leurs oreilles sans y apporter aucune signification.

Elles désirent seulement que l’atelier soit bien chauffé, que le lunch soit chaud, car tous nos charmants artistes paient le lunch à leurs modèles.

Quant à ce qu’on leur demande de poser, elles ont la même indifférence.

Le lundi, elles endossent les haillons de la jeune pauvresse pour M. Pumper, dont les touchants tableaux de la vie moderne tirent tant de larmes au public, et le mardi elles posent en péplum pour M. Phœbus, qui est convaincu que tous les sujets vraiment artistiques sont nécessairement antérieurs à l’ère chrétienne.

Elles s’en vont gaîment, tête baissée, à travers tous les siècles, à travers tous les costumes, et comme les acteurs, elles ne sont intéressantes que quand elles ne sont pas elles-mêmes.

Elles ont tout à fait bon cœur. Elles sont très accommodantes.

— Que posez-vous ? dit un jeune artiste à une modèle qui lui avait envoyé sa carte.

Tous les modèles, disons-le en passant, ont des cartes et un petit sac noir.

— Oh ! Tout ce que voudrez, monsieur, dit la jeune personne. Le paysage, s’il le faut.

Il faut convenir qu’au point de vue intellectuel, elles sont des Philistins, mais physiquement elles sont parfaites, — du moins quelques-unes, le sont.

Bien qu’aucune d’elles ne sache parler grec, il y en a beaucoup qui peuvent prendre l’air grec, ce qui, naturellement est d’une grande importance pour un peintre du dix-neuvième siècle.

Leurs remarques se bornent aux banalités qui ont cours au pays de Bohême.

Cependant, quoiqu’elles soient incapables d’apprécier l’artiste, en tant qu’artiste, elles sont toutes disposées à apprécier l’artiste en tant qu’homme.

Elles sont très sensibles aux bons procédés, au respect et à la générosité.

Un modèle, d’une grande beauté, qui avait posé pendant deux ans pour un de nos peintres anglais les plus distingués, était fort montée contre un marchand ambulant de glaces à un penny.

Le jour où elle se maria, le peintre lui envoya un joli cadeau de noces et reçut en retour une belle lettre de remercîments avec ce post-scriptum remarquable :

« N’achetez jamais les glaces vertes ».

Quand elles sont fatiguées, l’artiste avisé leur accorde du repos.

Alors elles prennent une chaise et lisent des horreurs à un penny jusqu’à ce que, lasses de la tragédie en littérature, elles reprennent leur place dans la tragédie artistique.

Quelques-unes fument des cigarettes.

Toutefois les autres modèles regardent cela comme une preuve de manque de sérieux, et généralement on ne l’approuve pas.

Elles sont engagées à la journée et à la demi-journée.

Le tarif est un shelling par heure, auquel de grands artistes ajoutent les frais d’omnibus.

Les deux meilleures qualités en elles sont leur extrême joliesse et leur extrême respectabilité.

Considérées en bloc, elles ont une conduite excellente, surtout celles qui posent pour la figure, fait curieux ou naturel, suivant l’idée qu’on se fait de la nature humaine.

Généralement elles font de bons mariages. Parfois elles épousent l’artiste.

Il est aussi terrible pour un artiste d’épouser son modèle que pour un gourmet d’épouser sa cuisinière : le premier n’obtient plus de poses, le second n’a plus à dîner.

En somme, les modèles féminins anglais sont des êtres très naïfs, très naturels, très accommodants.

Les vertus, que l’artiste apprécie le plus en elles, sont la joliesse et l’exactitude.

En conséquence, un modèle raisonnable tient note par écrit de ses engagements et s’habille proprement.

Naturellement la morte-saison, c’est l’été, où les artistes quittent la capitale. Mais depuis quelques années, certains artistes ont décidé leurs modèles à les suivre et la femme d’un de nos peintres les plus charmants a souvent à la campagne la charge d’hospitaliser trois ou quatre modèles, de telle sorte que le travail de son mari et des amis de celui-ci ne soit point interrompu.

En France, les modèles émigrent en masse dans les villages qui ont un petit port sur la côte, ou dans les hameaux forestiers où les peintres se groupent.

Mais, règle générale, les modèles anglais attendent patiemment à Londres le retour des artistes.

Presque toutes vivent chez leurs parents et aident à faire marcher le ménage.

Elles ont tout ce qu’il faut pour être immortalisées dans l’art, excepté la beauté des mains.

Les mains du modèle anglais sont presque toujours grossières et rouges.

Quant aux modèles masculins, c’est d’abord le vétéran dont il a déjà été fait mention.

Il a toutes les traditions du grand style, et il est en train de disparaître aussi rapidement que l’école qu’il représente.

Un vieux qui parle de Fuseli, est, naturellement, insupportable, et de plus les patriarches ont cessé d’être des sujets à la mode.

Passons au véritable modèle d’académie.

C’est généralement un homme de trente ans, qui a rarement une bonne figure, mais qui est une vraie merveille de musculature.

En fait, c’est l’apothéose de l’anatomie, et il a si bien conscience de sa splendeur qu’il vous entretient de son tibia ou de son thorax comme si personne au monde n’avait le pareil.

Puis, voici les modèles orientaux.

Leur nombre est restreint, mais il y en a constamment une douzaine dans Londres.

Ils sont très recherchés, car ils peuvent rester immobiles pendant des heures, et généralement ils possèdent de charmants costumes.

Néanmoins, ils ont en très médiocre estime l’art anglais qu’ils regardent comme un compromis entre une personnalité vulgaire et une banale photographie.

Ensuite vient le jeune Italien, qui a passé la Manche tout exprès pour être modèle, ou qui le devient quand son orgue de barbarie est en réparation.

Souvent il est tout à fait charmant avec ses grands yeux mélancoliques, sa chevelure frisée, et son corps svelte et brun.

Il mange de l’ail, il est vrai, mais enfin debout, il sait se tenir comme un fauve, et couché, comme un léopard.

Aussi lui pardonne-t-on son ail.

Il est toujours pleins de jolis compliments, et il passe pour avoir adressé de bonnes paroles d’encouragement, même à nos plus grands artistes.

Quant au jeune Anglais du même âge, il ne pose pas du tout.

Apparemment il ne regarde pas la carrière de modèle comme une profession sérieuse.

En tout cas, il est malaisé, sinon impossible, de mettre la main sur lui.

Les petits Anglais sont aussi difficiles à avoir.

Parfois un ex-modèle qui a un fils, lui frisera les cheveux, lui lavera la figure, et le promènera d’un atelier à l’autre, bien savonné, bien reluisant.

La jeune école ne le goûte guère, mais l’école plus ancienne l’accepte, et quand il apparaît sur les murs de l’Académie Royal, on l’appelle l’Enfance de Samuel.

De temps à autre aussi, un artiste happe dans le ruisseau une paire de gamins et leur demande de venir dans son atelier.

La première fois, ils viennent toujours, mais ensuite, ils ne paraissent plus au rendez-vous.

Ils n’aiment pas à poser dans l’immobilité, et ils ont une forte, mais peut-être naturelle, aversion à prendre des airs pathétiques.

En outre, ils sont sous l’impression constante que l’artiste se moque d’eux. C’est un fait fâcheux, mais un fait certain que les pauvres gens sont complètement inconscient de leur qualité de pittoresque.

Ceux d’entre eux qu’on décide, non sans peine, à poser, le font avec l’idée que l’artiste n’est pas autre chose qu’un philanthrope bienveillant, qui a fait choix d’un moyen excentrique pour distribuer des aumônes aux gens qui ne le méritent pas.

Peut-être le Bureau des Écoles de Beaux Arts apprendra-t-il au gamin de Londres sa valeur artistique, et alors il sera un modèle meilleur qu’il ne l’est maintenant.

Le modèle de l’Académie jouit d’un privilège remarquable, le droit d’extorquer un shelling à tout associé ou membre de l’Académie Royale nouvellement élu.

Ces modèles attendent à Burlington House que l’élection soit annoncée, et alors ils se dirigent au pas de course vers la demeure de l’artiste.

Celui qui arrive le premier reçoit l’argent.

Dans ces derniers temps, ils ont eu beaucoup de mal à cause des longues distances qu’ils ont dû franchir à la course, et ils apprennent avec mécontentement l’élection d’artistes qui habitent à Hampstead ou à Bedford-Park, car ils se font un point d’honneur de ne point recourir au chemin de fer souterrain, aux omnibus, ou aux autres moyens artificiels de locomotion.

Le prix de la course est au plus rapide.

Outre les poseurs de profession, de l’atelier, il y a les poseurs du Row, les gens qui posent aux thés de l’après-midi, ceux qui posent en politique, et les poseurs des cirques.

Toutes ces quatre catégories sont charmantes, mais la dernière seule est vraiment décorative, toujours.

Les acrobates et les gymnastes peuvent donner au jeune peintre une infinité d’idées, car ils mettent dans leur art un élément de vitesse dans le mouvement, de changement incessant qui, de toute nécessité, fait défaut au modèle d’atelier.

Ce qu’il y a d’intéressant en ces « esclaves de l’Arène », c’est qu’en eux la Beauté est un résultat inconscient, et non un but cherché, qu’elle résulte, en fait, d’un calcul mathématique de courbes et de distances, d’une justesse absolue de l’œil, de la connaissance scientifique de l’équilibre des forces, et d’un entraînement physique parfait.

Un bon acrobate a toujours de la grâce, bien que la grâce ne soit point son but.

Il a de la grâce parce qu’il fait ce qu’il doit faire de la meilleure manière dont la chose puisse se faire.

Il a de la grâce parce qu’il est naturel.

Si un ancien Grec revenait de nos jours à la vie, ce qui serait une rude épreuve pour nos prétentions, à cause de la sévérité de ses critiques, on le trouverait bien plus souvent au cirque qu’au théâtre.

Un bon cirque est une oasis d’Hellénisme dans un monde qui lit trop pour être sage et pense trop pour être beau.

Sans le terrain de course à pied d’Eton, sans la piste à remorquage d’Oxford, sans les écoles de natation de la Tamise, et les cirques annuels, l’humanité oublierait la perfection plastique et dégénérerait en professeurs myopes et précieuses à lunettes.

Ce n’est pas que les propriétaires de cirques, en général, aient conscience de leur haute mission.

Est-ce qu’ils ne nous assomment pas avec la haute école et ne nous ennuient pas avec leurs clowns à la Shakespeare ?

Mais enfin, ils nous présentent des acrobates, et l’acrobate est un artiste.

Le seul fait qu’il n’adresse jamais la parole au public montre combien il est convaincu de cette grande vérité que le but de l’art n’est point de faire paraître la personnalité, mais de plaire.

Le clown peut être braillard, mais l’acrobate est toujours beau.

Il est une combinaison intéressante de l’essence de la sculpture grecque avec le bariolage du costumier moderne.

Il a même eu son compartiment dans les romans de notre siècle et si dans Manette Salomon, le modèle est démasqué, les Frères Zemganno sont l’apothéose de l’acrobate.

En ce qui concerne l’influence du modèle ordinaire sur notre école anglaise de peinture, on ne saurait dire qu’elle soit absolument bonne.

Certes, c’est un avantage pour un jeune artiste enfermé dans son atelier, que de pouvoir isoler « un petit coin de vie », comme disent les Français, d’avec les alentours qui le gâtent et d’être en mesure de l’étudier dans certaines conditions de lumière et d’ombre.

Mais cet isolement même conduit souvent le peintre au maniérisme, et lui fait perdre cette large compréhension des faits généraux de la vie qui est l’essence même de l’art.

En un mot, la peinture, d’après le modèle, peut être la condition de l’art, mais ne saurait en être le but.

C’est simplement la pratique, non la perfection.

Son exercice forme l’œil et la main du peintre, son abus produit, dans son œuvre, un pur effet de pose et de joliesse.

Si donc on trouve un caractère aussi artificiel à l’art moderne, on en découvrira la raison secrète dans cette pose constante de jolies personnes.

Et quand l’art est artificiel, il devient monotone.

En dehors du petit monde de l’atelier, avec ses draperies et son bric-à-brac, s’étend le monde de la vie avec son infini, sa variété shakespearienne.

Nous devons toutefois distinguer entre les deux sortes de modèles, ceux qui posent pour la figure et ceux qui posent pour le costume.

L’étude des premiers est toujours excellente, mais le modèle à costume commence à devenir fatigant dans les tableaux modernes.

Il ne sert vraiment pas à grand’chose d’habiller en draperies grecques une jeune fille de Londres et de la peindre en déesse.

La robe peut être la robe d’Athènes, mais la figure est ordinairement la figure de Brompton.

De temps en temps, sans doute, on tombe sur un modèle féminin dont la figure est un exquis anachronisme, ce qui paraît charmant et naturel dans le costume de tout siècle autre que le sien.

Mais cela se voit rarement.

Règle générale, les modèles sont absolument de notre siècle, et devraient être peints comme tels.

Malheureusement on ne le fait pas, et la conséquence est qu’on nous montre, chaque année, une série de scènes prises, dans des bals travestis et qualifiées de tableaux d’histoire, mais qui ne sont guère que la représentation d’une mascarade de contemporains.

En France, on agit plus sagement.

Le peintre français se sert du modèle simplement pour l’étude et pour l’achèvement du tableau, il se met en face de la vie.

Néanmoins, nous ne devons pas accuser les gens qui posent, des défauts des artistes.

Les modèles anglais sont une classe de gens corrects, de gens laborieux, et s’ils s’intéressent aux artistes plus qu’à l’art, une forte proportion du public est dans le même cas, et nos expositions modernes paraissent justifier leur concours.


  1. English Illustrated Magazine, janvier 1889.