Des Intérêts du Nord scandinave dans la guerre d’Orient/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


DES INTÉRÊTS
DU NORD SCANDINAVE
DANS LA GUERRE D’ORIENT


II.

LA SUEDE SOUS GUSTAVE IV.

PROGRES DE LA POLITIQUE RUSSE. - DECHEANCE DU DERNIER WASA.





La révolution du 13 mars 1809, qui a renversé du trône de Suède le fils de Gustave III, Gustave IV Adolphe, dernier rejeton couronné de l’antique famille de Vasa, marque le moment précis où la Suède, presque ruinée par les attaques violentes ou les secrètes menées de la Russie, descend au dernier degré d’épuisement et de misère. Tout le fruit du règne de Gustave III est perdu ; cet habile monarque, dont il est trop souvent de mode à Stockholm de médire, parce qu’il s’appuyait sur la politique et les idées françaises, avait du moins accompli deux utiles desseins : il avait renversé, malgré la Prusse et la Russie, la constitution de 1720, qui présageait à la Suède le sort de la Pologne, et il avait porté les armes suédoises jusqu’à quelques lieues de Saint-Pétersbourg, qu’il avait fait trembler. En 1809, au contraire, la Russie vient de s’emparer de toute la Finlande ; ses canons, établis dans les îles de la Baltique, sont à dix-huit lieues de Stockholm, et sa frontière nord-ouest empiète sur le territoire essentiellement suédois ; de plus, le contre-coup de cette perte cruelle est à l’intérieur une révolution. Gustave IV a été plus malheureux encore dans sa lutte contre Alexandre que Charles XII dans sa rivalité avec Pierre le Grand ; il faut reconnaître qu’il a été moins héroïque et tout aussi téméraire.

Certes il est permis de regretter aujourd’hui que les dispositions secrètes de la paix de Tilsitt aient livré à la Russie un avant-poste aussi important que la Finlande, et l’on peut bien estimer que cette fois encore la France n’a pas apprécié sainement ou connu entièrement les avantages que peuvent procurer l’alliance et la coopération des peuples du Nord ; mais on doit avouer que, d’une part, Gustave IV Adolphe avait attiré par ses imprudences la conquête russe, et que, de l’autre, il s’était montré ennemi tellement acharné et violent de Napoléon, que l’empereur n’aurait pas pu le défendre, même s’il avait renoncé à le punir. Tout se tient dans cette déplorable et curieuse histoire des rapports de la Suède avec la Russie : Gustave III, allié de la France, avait maîtrisé les intrigues de la Russie et s’en était fait respecter ; Gustave IV, ennemi de la France, est vaincu par les Russes et renversé par ses propres sujets. Ces deux derniers épisodes, la perte de la Finlande et la révolution de 1809, sont intimement liés entre eux. Ils contiennent d’ailleurs trop d’enseignemens conformes aux vues que nous avons émises sur les conditions politiques généralement imposées à la Suède, et ils sont assez peu connus pour que nous désirions y insister. Nous le ferons à l’aide de documens nouveaux, soit que nous mettions à profit les mémoires récemment publiés en Suède, soit que nous nous servions des documens précieux qui sont conservés dans les archives françaises.


I

Dernier représentant de l’absolutisme en Suède, le roi Gustave IV a exercé, par son seul caractère, une déplorable influence sur les destinées du peuple que sa naissance l’appelait à gouverner. Né en 1778, il fut roi à quatorze ans, mais ne prit le pouvoir qu’à sa majorité, le 1er novembre 1796. Son père l’avait fait élever avec un soin scrupuleux, auquel il sembla de bonne heure avoir répondu, tant il se montrait confiant, pur de mœurs, profondément honnête et loyal. Toutefois il était facile de distinguer que son imagination, mal conduite, n’avait acquis aucune indépendance, et ne s’affranchirait pas des préjugés dans lesquels l’orgueil du rang ou une éducation imprudente par quelque endroit pourrait l’envelopper. Hors un certain goût pour les nobles émotions que procure la musique, ce faible esprit ne s’était frayé aucune ouverture ; il était également insensible aux attraits de la lecture, à la séduction des arts, presque à tout plaisir, et il semblait que nulle vive passion ne fit battre ce cœur glacé. De là sans doute l’obstination terrible qu’il montra plus tard. L’homme dont l’intelligence est clairvoyante et étendue peut seul être vraiment maître de lui-même et de ses résolutions ; sa réflexion soutient son énergie ; rien de plus commun au contraire que de voir un esprit étroit par nature ou comprimé par l’éducation se heurter, s’il essaie une fois de prendre un essor, à deux ou trois maximes auxquelles il reste attaché ; parce qu’à son gré elles contiennent la vérité tout entière avec la solution de toutes les difficultés et de toutes les combinaisons que peut offrir la destinée humaine. Dans le sentiment de sa dignité royale, Gustave IV puisa non pas seulement le respect étroit du devoir, mais l’entêtement de cette idée, qu’il était, comme tous les rois, l’élu du Seigneur et supérieur aux autres hommes, grâce son caractère sacré. Le soir même de ses noces, il ordonna à la reine sa femme de lire à haute voix dans la Bible le premier chapitre du livre d’Esther, et lui déclara, avec plus de franchise que de douceur, qu’elle devait se préparer à lui obéir ponctuellement, vu qu’il voulait, comme Assuérus, être maître dans son palais. Il frappa un jour son fils, âgé de huit ans, jusqu’à le renverser le visage en sang, parce que le jeune prince ne s’était pas incliné assez profondément devant le roi. Il parlait d’ordinaire à voix basse, avec solennité, et l’étiquette dont il s’entourait faillit plus d’une fois lui coûter la vie. On comprend qu’un tel prince devait rester étranger aux idées nouvelles que son temps avait vues naître ; il fut particulièrement inaccessible aux principes de la révolution française ; il la traitait de honteuse révolte, et prétendait, si les grandes puissances de l’Europe se montraient inactives ou lâches, prendre en main la cause des Bourbons, seule légitime à son gré, et les rétablir sur le trône où Dieu avait placé leurs ancêtres. Une sorte de religiosité superstitieuse s’empara aussi de bonne heure de son intelligence, qu’elle écarta du droit chemin et finit par plonger dans une folie réelle. Il croyait fermement à la métempsycose, en raisonnait à fond, et déclara un jour qu’il portait en lui l’âme de Charles XII.

Plus que jamais, sous un tel roi, la Suède devait s’entourer d’alliances étrangères qu’elle pût opposer aux intrigues de la Russie, constantes sous Gustave III. Voyons comment Gustave IV s’aliéna au contraire toutes les puissances, et particulièrement la France, son ancienne et sa plus naturelle amie, rendant la minorité du roi, la régence de Suède avait renoué prudemment des relations cordiales avec le gouvernement républicain ; mais Gustave, devenu seul maître du pouvoir, n’eut pas de défense contre les instigations des anciens serviteurs de son père, entièrement dévoués aux Bourbons. Il écouta surtout les conseils de ce comte Axel Fersen, devenu si célèbre par son zèle pour Marie-Antoinette et Louis XVI, et plus tard par sa mort cruelle. Après la fuite à Varennes, pendant laquelle il avait lui-même, comme on sait, conduit le carrosse de la reine, le comte Fersen était resté près de la frontière et s’était épuisé en efforts pour sauver les prisonniers du Temple. Il avait travaillé à former une coalition en leur faveur et intercédé auprès de toutes les cours ; il avait osé rentrer une fois en France, venir incognito à Paris, et s’était même ménagé une entrevue avec la reine dans sa prison. Le 21 juin lui avait causé un désespoir dont l’impression est profondément gravée dans ses lettres : « Je ne cesse de penser à cette malheureuse reine et à ses enfans, écrit-il au baron Frédéric T’aube, et cette pensée déchire mon âme. Je ne devrais plus t’en parler, je devrais éloigner des souvenirs qui me rendent si malheureux ; mais comment oublier, hélas ! celle qui a si bien mérité de ma part l’hommage éternel que je lui ai voué ?… Je ne cesse de penser à ces malheureux enfans. » « Tout ce que j’ai perdu, écrit-il à sa sœur, est sans cesse présent à mon souvenir et rend ma vie misérable. Toutefois ne t’inquiète pas, chère Sophie, ma santé résistera, puisque je ne suis pas mort le 21 juin. »

On comprend quelles durent être les inspirations d’un tel conseiller, lorsque Fersen, qui s’était vu éloigné des affaires par la régence, devint tout-puissant auprès de Gustave. Ce fut lui précisément qui fut choisi pour représenter au congrès de Rastadt le roi de Suède, non pas en sa qualité de duc de Poméranie, membre de la confédération germanique, mais bien comme l’un des souverains garans du traité de Westphalie. Tel était le rôle que prétendait remplir Gustave IV ; mais Bonaparte avait déjà fait connaître, par le traité de Campo-Formio, qu’il n’entendait pas admettre dans le congrès d’autres représentans que ceux de la Prusse et de l’Autriche, et qu’il s’agissait de mutiler le traité de Westphalie, non pas de le confirmer et de le défendre. « La situation de l’Europe avait bien changé depuis 1648, dit-il à Fersen pendant l’entrevue particulière qu’il lui accorda ; la Suède exerçait alors sur l’Allemagne une grande influence ; elle était à la tête du parti protestant ; elle brillait encore de tout l’éclat que lui avait donné le grand Gustave ; la Russie n’était point devenue un état européen, la Prusse n’existait pas. Ces deux puissances, en grandissant, ont fait reculer la Suède en arrière et l’ont réduite au rang de puissance de troisième ordre. » Comme Fersen, pour combattre ce raisonnement, se retranchait sur le droit, supérieur à la force matérielle, Bonaparte, rompit assez brusquement l’entretien : « Monsieur, dit-il, la république française ne reconnaîtra jamais d’ambassadeur de Suède au congrès ; elle n’y saurait particulièrement admettre un envoyé dont le nom est peut-être inscrit sur les listes d’émigrés. » Ce dernier argument ne laissait pas d’être redoutable ; on fit comprendre à Fersen qu’il devait au plus tôt quitter la ville, de peur d’être enlevé par l’ordre du directoire, à titre d’émigré.

Voilà quelles furent les premières relations de Gustave IV avec le gouvernement français. Elles fortifièrent en lui l’idée de s’ériger contre ce gouvernement en défenseur de l’ancien système européen. On put cependant croire un instant, lorsque le baron de Staël-Holstein, en février 1798, reprit à Paris son poste de ministre de Suède, et même encore au commencement du consulat, quand M. de Bourgoing nous représentait auprès des deux cours du Nord, que Gustave reconnaîtrait à la France le droit de disposer d’elle-même et de régler son gouvernement ; mais la Suède était destinée a ce malheur d’avoir presque successivement à sa tête deux souverains qu’une rivalité et une inimitié devenues personnelles contre le dominateur de l’Europe allaient entraîner, et le pays avec eux, dans une lutte dont ils auraient dû prévoir la redoutable issue. Le malheureux voyage que fit Gustave IV en Allemagne de 1803 à 1805 l’y précipita.

Après avoir refusé, comme on l’a vu [1], la main de la grande-duchesse de Russie Alexandra, fille de l’empereur Paul Ier, le jeune roi de Suède avait épousé en 1797 la quatrième fille du margrave de Bade, la princesse Frédérique, sœur de l’impératrice Elisabeth, femme d’Alexandre. Le prétexte d’une visite à la cour de Carlsruhe servit à dissimuler la résolution qu’avait formée Gustave d’intervenir dans les affaires de l’Allemagne, et on le vit avec inquiétude, suivant le triste exemple de Charles XII, son modèle, quitter pendant plus de dix-huit mois son royaume, encore divisé par les factions, pour se lancer dans une carrière aventureuse contre un adversaire dont il n’avait pas su reconnaître le génie. À peine arrivé en Poméranie, Gustave IV fut entouré des principaux émigrés, qui enflammèrent sa vanité en lui offrant la gloire de relever le trône de France. À la cour de Carlsruhe, sa belle-mère, la margrave de Bade, et avec elle le général Armfelt, le comte d’Antraigues, beaucoup d’autres, ennemis acharnés de la France, excitaient sa haine contre Bonaparte. Il avait reconnu le 18 brumaire, mais la déclaration de l’empire et la mort du duc d’Enghien, qu’il aimait personnellement et qu’il essaya de sauver, le livrèrent de nouveau à toute sa passion. Il faut ajouter que, vers la même époque et à cette même cour de Bade, Gustave-Adolphe avait rencontré le fameux mystique allemand Jung, qui, par ses bizarres doctrines, avait achevé d’égarer son imagination. Ce prétendu philosophe, d’abord garçon tailleur, puis maître d’école, ensuite habile oculiste, professeur d’économie politique à Marbourg en 1787, s’était établi en 1803 dans l’intimité du grand-duc de Bade. Son explication de l’Apocalypse, telle qu’il l’avait donnée dans son livre sur le Triomphe de la Religion chrétienne, publié en 1798, avait, au milieu des émouvantes vicissitudes de cette époque et au sortir de tant de catastrophes, étonné les esprits et séduit les imaginations malades. L’Apocalypse contenait, suivant cette interprétation, une prophétie de l’histoire universelle, un tableau complet, pour qui savait le pénétrer, des destinées prochaines de l’humanité. Les révolutions de l’antique Orient, celles des Grecs et des Romains, de 89 et de 93, tout cela s’y trouvait, suivant le philosophe allemand, exactement prédit, et c’étaient de grands traits faciles à reconnaître dans un si vaste tableau ; mais il s’agissait surtout ensuite pour l’interprète moderne d’expliquer à l’avance les prophéties qui regardaient les temps non encore écoulés. Ici commençait sa témérité ou son inspiration. Qu’était-ce que la bête à sept télés et dix cornes… qui doit s’élever de l’abîme et aller à sa perte, et quel devait être ce cheval blanc monté par celui qui s’appelle le fidèle et le véritable, qui juge et combat justement ? « Je vis la bête et les rois de la terre, et leurs armées assemblées pour faire la guerre à celui qui était monté sur le cheval blanc et à son armée ; mais la bête fut prise, et avec elle le faux prophète qui avait fait devant elle des prodiges par lesquels il avait séduit ceux qui avaient reçu le caractère de la bête et ceux qui avaient adoré son image, et tous deux furent jetés vivans dans l’étang brûlant de feu et de soufre. Le reste fut tué par l’épée qui sortait de la bouche de celui qui était monté sur le cheval blanc, et tous les oiseaux se soûlèrent de leur chair. » Jung avait une réponse pour chacune de ces mystérieuses énigmes. — La bête, c’est quelque avide conquérant qui rêvera d’imposer sa domination à tout le genre humain ; il ira en avant jusqu’à ce que le Christ lui-même, monté sur le cheval blanc, se rende visible aux regards des hommes, s’avance vers lui avec ses armées et le terrasse. Ce grand combat doit être prochain ; Jung l’attend pour l’année 1838 environ ; aussitôt après commencera le règne de mille ans du Christ sur la terre. — Voilà quelles étaient les rêveries dans lesquelles Gustave croyait reconnaître le tableau anticipé de l’avenir, et que sa fantaisie s’obstinait à revêtir de formes précises. Dans Napoléon, il vit la bête, dans les alliés, les cavaliers du fidèle et du véritable. Dès lors ce fut pour l’infortuné roi de Suède comme un devoir de conscience de promettre le concours de ses armes à quiconque détestait Napoléon, ce génie du mal sur la terre, cet ennemi de Dieu et des hommes. La petite cour de Carlsruhe devint le foyer de toutes les intrigues anti-françaises, et il n’est pas bien sûr que Gustave IV n’ait pas été dans le secret de la conspiration ourdie en Angleterre par Cadoudal et Pichegru.

Toutes ces obscures menées n’échappèrent pas à celui qu’on espérait vainement arrêter. Si Gustave était entouré d’émigrés et d’ennemis du nouvel empereur, autour de lui veillaient sur toute sa conduite et tout son langage une foule d’espions de tout rang et de toute espèce. Une certaine baronne entre autres était venue assez récemment s’établira Carlsruhe ; elle avait suivi, disait-elle, l’armée de Condé, et se montrait toute dévouée aux intérêts de l’émigration. Belle, aimable, donnant de grandes fêtes où elle faisait parade de ses sentimens royalistes, elle était facilement parvenue à lier amitié avec la princesse de Rohan, naguère mariée secrètement au duc d’Enghien ; on l’entendait parler du prince avec une vive admiration, et sa voix émouvante arrachait des larmes quand elle chantait sur la harpe sa romance favorite ; bien plus, elle avait fait dresser dans une partie retirée de son appartement une sorte de chapelle où ses amis la voyaient, à la clarté d’une sombre lampe, en habits de deuil, agenouillée devant un autel que surmontait une image du duc d’Enghien couverte de crêpes. Au demeurant, avenante, gracieuse et spirituelle, séduisante par sa feinte douleur ou son élégance fardée, elle s’introduisit dans les bonnes grâces et dans l’intimité des principaux personnages qui entouraient Gustave IV, et finit par être si bien avec le ministre de Suède, qu’elle prit connaissance, dans son bureau même, de ses papiers et de ses notes les plus secrètes. Rien n’échappa donc à Napoléon des intrigues ourdies par Gustave de concert avec l’émigration ; il s’irrita contre « ce petit roi qu’il effacerait de la carte d’Europe, s’il voulait seulement permettre à ses voisins, qui l’en pressaient, d’occuper ses états. » Tantôt il lui faisait donner avis par le prince de Bade de quitter Carlsruhe et de s’éloigner des frontières de France, tantôt il parlait de le faire enlever, comme le duc d’Enghien, et de l’amener prisonnier à Paris. Le bruit se répandit même que le ressentiment de l’empereur allait donner lieu à un partage de la Suède. Ce qui semble plus certain, c’est que Talleyrand et Duroc détournèrent à cette époque Napoléon de toute extrémité ; mais il leur disait encore, après que Gustave eut quitté le pays de Bade (12 juillet 1804) : « Vous verrez ce qui en résultera ; en politique, il ne faut s’inquiéter de rien quand il s’agit de mettre un ennemi hors d’état de vous nuire. »

Le reste du voyage de Gustave en Allemagne ne fut en effet qu’une suite de négociations contre la France, et les rapports diplomatiques furent définitivement interrompus entre les cabinets de Stockholm et de Paris en septembre 1804. À la fin de la même année, Gustave conclut un traité secret avec l’Angleterre, qui lui promettait 80,000 livres sterling pour défendre Stralsund et la Poméranie, avec un secours de troupes hanovriennes. Un second traité, dont les dispositions n’ont jamais été bien connues, réunit la Suède à la Russie le 14 janvier 1806. L’alliance pouvait sembler purement défensive, mais un article secret stipulait la guerre immédiate contre la France ; 15,000 Risses, avec 25,000 Suédois et 10,000 Anglais ou Hanovriens, devaient faire une diversion en Allemagne, principalement afin de délivrer le Hanovre attaqué et d’opérer contre la Hollande. Un second article secret donnait le commandement de cette armée de diversion au roi de Suède, dont les troupes seraient soldées par l’Angleterre.

En même temps qu’il préparait ainsi le rétablissement des Bourbons, Gustave IV leur avait offert un asile dans ses états. Le comte de Lille (Louis XVIII), jusque-là errant, tantôt à Varsovie, tantôt sur les terres du roi de Prusse, accepta cette offre, et assigna Calmar aux princes de sa maison comme un lieu tranquille et sûr pour un rendez-vous. Lui-même arriva le 30 septembre 1804 de Riga à Calmar avec le duc d’Angoulême, pendant que le comte d’Artois arrivait d’Angleterre avec une suite nombreuse et choisie. On donna à Louis XVIII une garde particulière, et les autorités locales eurent ordre de traiter leur hôte comme le roi de France actuellement régnant. Gustave l’envoya complimenter par Fersen, mieux accueilli cette fois qu’il ne l’avait été à Rastadt. Les émigrés qui vinrent du continent complétèrent une petite cour ou se retrouvèrent et le cérémonial et les prétentions de l’ancienne cour de France : quand le duc d’Angoulême, au jeu du roi, donnait les cartes, il le faisait debout, et à la dernière s’inclinait profondément, comme aux Tuileries ou à Versailles. On sait d’ailleurs quels actes publics Louis XVIII signa de l’antique ville de Calmar pendant ce séjour de trois semaines ; le principal fut la déclaration, qui fut répandue dans l’Europe à quatre-vingt mille exemplaires, des principes destinés à devenir les bases de la restauration et de la charte de 1814.

À mesure que Gustave s’était engagé plus avant dans son hostilité contre la France, on avait vu paraître son inhabileté, ses incertitudes et l’obstination qui devait amener sa ruine. Admis par les puissances alliées dans chacune de leurs coalitions, il ne l’était pas dans leurs plans de campagne, et sentait son amour-propre blessé de cette défiance. Dans le moment même où il était en proie à ces perplexités, reprochant aux alliés leurs ménagemens envers l’ennemi commun et voulant marcher, lui seul, s’il le fallait, sur la frontière de France pour rétablir Louis XVIII, — Napoléon, vainqueur de l’Autriche à Ulm et Austerlitz et de la Prusse à Iéna et Auerstedt, lui offrait, avant de s’engager dans la lutte qu’il méditait contre la Russie, de terminer leurs dissentimens. Un aide de camp du maréchal Mortier fit même entendre au baron Essen, qui commandait l’armée suédoise en Poméranie, que l’empereur, connaissant l’entêtement du roi dans certaines idées fixes, ne mettrait pas en question la reconnaissance de son titre impérial. Malheureusement plus que jamais les images de l’Apocalypse étaient présentes à l’imagination de Gustave ; c’eût été à ses yeux un effroyable sacrilège que de traiter avec le Belzébuth, et il eût cru y perdre son âme. On lui insinuait tout au moins de rester neutre ; il s’y refusa, parce qu’il ne pensait pas pouvoir se soustraire à la mission, qu’il disait avoir reçue de Dieu même, de châtier l’usurpateur et de venger la légitimité. Comme l’incurie et, à son gré, l’aveuglement des autres cours le laissaient à peu près sans finances, et que ses propres ressources étaient d’ailleurs presque nulles, on le vit recourir, pour s’en procurer de nouvelles, aux moyens les plus bizarres. Il songea, et avec obstination pendant quelque temps, à vendre la flotte militaire de la Suède à des compagnies particulières, qui en feraient ensuite argent comme elles l’entendraient ; il imagina un autre jour d’arrêter au passage les subsides payés par l’Angleterre à la Russie, et d’en séquestrer sous quelque prétexte une somme qui put lui suffire. Un autre expédient s’était enfin présenté a son esprit : c’était de vendre la Poméranie. Au commencement de 1806, il avait envoyé à son ministre à Saint-Pétersbourg l’ordre de l’offrir à ce cabinet pour 6 ou 7 millions d’écus ; mais le comte de Stedingk lui avait répondu : « Sire, je n’ai pas présenté à sa majesté impériale une telle proposition ; vous pouvez perdre une province ; la vendre, jamais. J’en appelle à l’ombre du grand Gustave, dont votre majesté porte le nom et le cœur… » Les obstacles étaient donc innombrables devant lui ; aucun cependant ne pouvait vaincre son entêtement, parce qu’il avait les plus incroyables illusions sur la mission qu’il s’attribuait lui-même et sur les sentimens des autres hommes, qu’il ne pouvait concevoir différens des siens. Il avait commencé à former autour de lui, à Stockholm, sous le commandement du duc de Pienne, un régiment d’émigrés et de prisonniers français auquel il avait donné le nom de régiment du roi, et qui comprit jusqu’à trente-cinq hommes ; il espérait réunir sous ce drapeau tous les Français restés fidèles à la légitimité. C’est par suite de la même confiance, qui lui tenait malheureusement lieu de toute réflexion et de tout calcul, que Gustave IV s’embarqua de nouveau pour la Poméranie. « Le roi laisse pousser ses moustaches, écrivait quelques jours auparavant son secrétaire : grave présomption en faveur de son prochain départ. »

On a vu à combien de fautes avait donné lieu son premier séjour en Allemagne, de 1803 à 1805 ; celui-ci ne fut pas moins malheureux. Les Français étaient déjà, comme on sait, maîtres de toute l’Allemagne du nord ; ils occupaient une partie de la Poméranie et assiégeaient Stralsund. Ils étaient commandés par le maréchal Brune. Gustave ne douta pas que l’autorité de sa présence, et au besoin de ses exhortations personnelles, ne dût ramener le maréchal au service des Bourbons ; il voulut avoir avec lui une entrevue ; elle eut lieu à Schlatkow, sur la frontière de la province, le 4 juin 1807.


« — Maréchal, dit le roi, avez-vous donc oublié que vous avez un roi légitime ? — Je ne sais pas même qui serait ce roi, répondit Brune.— Tenez, reprit Gustave en ouvrant un écrin dans lequel se trouvait un médaillon représentant Louis XVIII, reconnaissez-vous ce portrait [2] ? — Je le connais, dit Brune avec indifférence. — Louis XVIII est malheureux, exilé, mais il n’en est pas moins votre roi légitime, et ses droits sont inviolables. Il ne demande en ce moment qu’une chose, c’est de pouvoir rassembler ses fidèles sujets sous ses drapeaux. — Mais ces drapeaux, où sont-ils ? — Vous les trouverez toujours dans mon camp, s’ils ne peuvent se déployer ailleurs ! — Mais le prince a cédé, assure-t-on, ses droits au duc d’Angoulême ? — Je n’ai jamais entendu pareille chose. Au contraire Louis XVIII a publié une déclaration, gage de sa pensée, à laquelle Monsieur et tous les princes du sang ont souscrit. La connaissez-vous ? — Non, sire. — Le duc de Pienne est ici ; peut-être l’a-t-il sur lui. Je le ferai venir, si vous voulez… Mais peut-être cela attirerait-il trop l’attention ?… — Si votre majesté veut me l’envoyer sous un pli aux avant-postes, je la lirai et la montrerai à mes officiers. — Dans cette déclaration, le roi promet à tous les militaires qui reviendraient à leur devoir de les maintenir dans leurs grades ou fonctions… Mais dites-moi, général, croyez-vous que l’état présent des choses puisse durer longtemps en France ? — Tout peut changer dans ce monde. — Ne pensez-vous pas que la Providence, après vous avoir permis de notables succès, puisse vous les retirer pour venger le droit et la bonne cause ? — Ne peut-il pas arriver, sire, que des hommes bien intentionnés, agissant d’après leur conviction, se trouvent en désaccord avec les volontés de la Providence ?… — Si le choix vous était de nouveau offert entre le service de votre roi légitime et celui de la cause dans laquelle vous êtes engagé, que feriez-vous ? Répondez-moi franchement. — C’est une question qui mérite examen. — Il ne me semble pas ainsi. Dites seulement si vous êtes disposé à rentrer dans le devoir ou à défendre les principes que vous avez adoptés — Pour ce qui est de ces principes-là, oui, sire, je les défendrai toujours. Pour ce qui est du présent, je ferai mon devoir. — Savez-vous que Bonaparte a proposé au roi de traiter de ses droits avec lui ? C’est la meilleure preuve qu’il est obligé de les reconnaître. — Je ne sais rien de pareil. — Savez-vous aussi que le roi s’y est nettement refusé, et qu’il a dit comme François Ier : Nous avons tout perdu, fors l’honneur ! — C’était la devise du roi chevalier. — Je sais ce qu’est le roi ; il mérite d’être connu pour ses grandes et belles qualités… En cas d’un changement de gouvernement, que deviendrez-vous, maréchal ? — Je mourrai honorablement, sire, les armes à la main. Soldat, je suis à tout moment exposé à la mort. La question n’est donc pas de mourir un peu plus tard, mais de bien mourir. — Cela dépend un peu de la destinée ; ce qui n’en dépend pas, c’est ce bonheur qui consiste dans le calme de l’âme, dans le bon témoignage de la conscience ; voilà celui que Bonaparte n’aura jamais. Il pouvait, s’il avait rendu la couronne à son roi, s’assurer une gloire immortelle ; peut-être aura-t-il encore des succès passagers, de la célébrité parmi les hommes : il n’aura pas le repos de la conscience. — Mais son génie, ses grandes qualités, ses exploits immortels, est-il un seul Bourbon qui les égale ? — Il y a des circonstances favorables, il ne s’agit que de bien savoir en profiter. — Peut-être bien. — Et la mort du duc d’Enghien ? quelle monstruosité ! — J’étais alors à Constantinople et ne puis pas l’expliquer. — Et quelle suite d’illégalités et de crimes que toute cette révolution française ! — Sire, j’appartiens à la révolution ; elle s’est faite par la volonté du peuple. — Non, ce n’est pas le peuple français, c’est votre populace qui l’a faite. On voit bien aujourd’hui ce que valent ces révolutions des rues, qui veulent abaisser tout ce qui est élevé en imposant partout leur niveau… Ces principes-là sont déjà abandonnés, vous en êtes une preuve, maréchal. — Si votre majesté eût été à la place de Louis XVI, la révolution n’eût jamais eu lieu… »


Cette dernière phrase du maréchal était-elle une réponse flatteuse ou ironique, ou bien le maréchal s’était-il vraiment laissé séduire ? Il est difficile de le décider. Ce qui parait certain, c’est que le roi de Suède crut avoir fait une conquête, car il fit, quelque temps après, publier cette conversation [3], et un peu plus tard Napoléon mécontent disgracia le maréchal. On sait quelles furent les vicissitudes de ses dernières années et sa mort cruelle en 1815. Peut-être fut-il de ceux que les réactions dans tous les cas doivent atteindre.

Au moment où la paix de Tilsitt terminait les hostilités de la France avec la Russie et la Prusse, quand Napoléon avait devant Stralsund ou sur les frontières de la Poméranie une armée nombreuse et inoccupée, Gustave IV dénonce l’armistice de Schlatkow ; il feint de ne pas savoir que ses alliés l’abandonnent, il envoie des lettres à Frédéric-Guillaume, à Alexandre, à Louis XVIII, pour leur proposer un nouveau plan d’attaque ; il veut ramener en triomphe Louis XVIII à Paris ; lui-même, sans attendre de réponses, il veut commencer par délivrer Stralsund : ce sera le premier pas de sa course. On lui amène en grande pompe son cheval de bataille : le capitaine Tede, une espèce de fou allemand qu’il avait à son service, charge gravement deux énormes pistolets qui avaient appartenu à Charles XII ; Gustave les reçoit avec majesté, puis, toutes les têtes découvertes, il prononce une harangue émouvante qu’il termine par le souhait « d’être assez heureux pour pouvoir, à l’aide de ces armes redoutables, placer une balle dans la tête de son ennemi. » On marche au combat. Dès la première attaque, l’armée suédoise est battue. Gustave propose une nouvelle trêve au maréchal ; mais Brune renvoie le parlementaire en disant que, « pour qui prétend imiter Charles XII, c’est un peu trop tôt de demander une trêve avant que la guerre n’ait duré au moins quelques heures. » Puis, dès que le feu recommence, Gustave est le premier à donner des éperons à son cheval ; il rentre au grand galop dans l’intérieur de la forteresse. — Il était évident que la place ne pouvait résister aux Français, qu’il fallait à tout prix éviter les horreurs d’un assaut, et sauver, s’il était possible, l’armée suédoise ; mais Gustave, ne voulant rien entendre, ne s’occupait qu’à rédiger et à écrire lui-même des appels à la désertion qu’il ordonnait de répandre dans les rangs de l’ennemi. Il fallut que ses généraux prissent quelque parti, sous leur responsabilité et malgré lui-même. L’un d’eux, le baron Essen, eut dans le camp suédois une entrevue avec le général Reille, qui assistait ou surveillait le maréchal Brune. Le général ne dissimula pas que les possessions allemandes du roi de Suède étaient fort menacées, mais il ajouta qu’il répugnait à l’empereur d’être obligé de combattre les Suédois pour les fautes et l’obstination de Gustave. — Quand on rapporta à Gustave ces paroles, sa colère éclata : « Je vous ordonne d’arrêter ce général, dit-il au baron Essen ; je verrai après ce que j’en devrai faire. L’insolent ! séparer mes intérêts de ceux de mes sujets ! Je vous ordonne de l’arrêter. — Que votre majesté se rappelle, répondit Essen, qu’il est venu en parlementaire, sous la protection du droit des gens et de notre honneur. Votre majesté n’a pas le droit de disposer de lui. — Je vous ordonne de l’arrêter immédiatement. — Sire, cela est impossible. — Quoi ! refusez-vous de m’obéir ? — Sire, je ne consentirai jamais à me charger d’une action déshonorante et injuste, et je ferai tout au monde pour empêcher votre majesté d’en ordonner une pareille. » Déjà Essen tirait son épée pour la rendre au roi ; celui-ci finit par céder. Reille put se retirer librement ; mais Essen fut, dès le lendemain, renvoyé dans l’île de Rügen. — Finalement, voici l’expédient qu’on trouva pour sauver l’armée et la population de Stralsund : l’armée, pendant la nuit, se transporta secrètement à Rügen ; le roi lui-même, seul avec son secrétaire Weiterstedt, fit la traversée dans un petit bateau. Il était fort abattu. Ce qui le consolait dans cette disgrâce, c’est que Charles XII avait quitté Stralsund en même équipage ; il remarquait seulement, et cela au départ, que le secrétaire de Charles XII avait été tué au milieu de cette courte expédition.

Pendant que s’opérait le transport des troupes, sans encombre et avec beaucoup d’ordre, et quand la forteresse n’était pas encore entièrement évacuée, tout à coup survient un ordre royal d’arrêter toutes les opérations ; deux heures après, un autre message ordonne de les reprendre et de les pousser vigoureusement. Lorsque, le lendemain, le général Wrede interrogea Gustave à ce sujet, le roi répondit, après l’avoir regardé d’un air mystérieux : « Écoutez-moi, vous avez ma confiance… Voyez-vous, dit-il en montrant au général l’ongle de son pouce, voyez-vous ici cette petite tache blanche ? — Oui, sire. — Aussi longtemps que cette tache conserve sa blancheur, le bonheur doit me sourire ; quand elle pâlit, cela signifie malheur. Comme je remarquai hier au soir que son éclat s’altérait, je fis interrompre le mouvement des troupes ; je l’ai fait reprendre quand elle eut retrouvé sa blancheur ordinaire, et vous voyez que tout nous a réussi. »

Mais ce n’était pas assez de sauver la garnison de Stralsund ; les Français, entrés dans cette place le 20 août, menaçaient déjà de faire une descente dans l’île de Rügen, et Gustave s’obstinait plus opiniâtrement que jamais à ne point traiter. « Rien ne saurait m’y engager, écrivait-il alors même au duc de Brunswick-Oels ; ce serait signer mon malheur dans ce monde et ma damnation dans l’autre. » Heureusement Gustave, mal soutenu par un tempérament faible et valétudinaire contre les réactions de son irritation habituelle et de sa fiévreuse activité, tomba malade et se trouva incapable d’exercer le commandement. Il fallait, dans les circonstances qui menaçaient déjà si gravement la Suède et en présence d’un roi presque insensé, quelques hommes assez dévoués à leur pays pour assumer sur leur tête une responsabilité redoutable. Le général Toll, qui l’accompagnait dans Rügen, montra cette résolution et ce dévouement. Voici la curieuse scène qui se passa au quartier-général de Gustave le 6 septembre 1807. Le roi malade était étendu sur un sopha ; Fssen, Toll et Wetterstedt, le secrétaire du cabinet, se trouvaient réunis autour de lui pour délibérer sur la marche des affaires. Après quelques détails indifférens, Toll parla des dangers qu’offrait une invasion prochaine des Français dans l’île. Il fallait, disait-il, aviser au plus vite aux moyens de traiter avec eux, pour que tout au moins la Suède ne perdit pas, dans l’extrémité où elle était déjà réduite, l’armée qui avait défendu Stralsund, et qui devait préserver la Scanie. Il demandait que le roi lui donnât à cet effet des pleins pouvoirs. Gustave lui ordonna de rédiger ses argumens, puis, après une longue hésitation et non sans une visible répugnance, il écrivit au bas ces lignes : « En conséquence des raisons exposées ci-dessus par le général baron Toll, ledit général est chargé de prendre les mesures nécessaires pour sauvegarder l’honneur et la sûreté de l’armée. » Le roi avait omis de signer. Toll lui tendit le papier pour qu’il y ajoutât sa signature ; mais Gustave, égaré par la colère, lui arracha le plein-pouvoir, le froissa avec emportement et le jeta loin de lui sans répondre ni signer. Toll le ramassa, et, le donnant au secrétaire : « Écrivez, monsieur, lui dit-il, que le roi m’a donné ce plein-pouvoir, mais que sa majesté est malade et n’a pu signer… » Et pendant que le secrétaire obéissait courageusement, Toll, marchant à grands pas dans la chambre, se parlait à lui-même : « La signature est indifférente après tout ; à la rigueur, je n’ai pas besoin de ce papier, car à l’heure du danger l’homme courageux ne craint pas d’exposer sa tête. » Puis, s’arrêtant tout à coup, et se tournant vers le roi : « Sire, je ne vous demande qu’une chose, c’est de presser votre départ aussitôt que les vaisseaux de Carlscrona seront arrivés. » Le malheureux roi, à qui son humiliation ûtait la parole, lui lit brusquement signe de s’en aller. Toll prit le plein-pouvoir et sortit sans même fermer la porte ; de l’autre chambre, il dit à haute voix, en se retournant vers Gustave : « Évidemment sa majesté n’est pas en état de prendre une résolution ; » et au baron Essen : « A partir de ce moment, je ne connais plus aucun pouvoir au-dessus de moi, si ce n’est Dieu et ma conscience. » Le même jour, on conduisit Gustave à un petit port voisin, on le descendit, enveloppé d’un grand manteau, dans une barque, et une frégate le conduisit en Suède.

On comprendra facilement qu’un pareil concours de circonstances exceptionnelles et bizarres dut exciter des rumeurs de toute sorte, soit dans l’armée suédoise, soit dans l’armée ennemie. Des bruits de maladie et même de mort du roi, de révolte parmi ses généraux et d’abdication forcée, se répandirent dans les deux camps. Toll se garda bien de les démentir, il chargea au contraire ses espions de les faire circuler parmi les Français. Bientôt ceux-ci furent convaincus qu’une révolution militaire avait éclaté dans Rügen, et que le nouveau gouvernement se montrerait moins opposé au système politique de l’empereur. Le terrain était ainsi préparé, quand le général Toll demanda au maréchal Brune une entrevue à Stralsund. Il s’y rendit avec quelques aides de camp à qui il avait recommandé de ne point parler du roi, de se montrer incertains de l’état de sa santé, de paraître même ignorer où il se trouvait, de ne s’exprimer enfin que très vaguement sur les dispositions de l’armée, sur l’état de la garnison de Rügen, et en général sur tout ce qui concernait la guerre. Toll était cependant attendu des Français à Stralsund avec une vive impatience ; on lui servit, ainsi qu’à ses aides de camp, un brillant déjeuner, mais dont la délicatesse et les bons vins ne purent vaincre le flegme suédois. Après le repas, Toll proposa une convention militaire qui serait signée du maréchal Brune et de lui. « Pourquoi ne pas conclure, dit le maréchal ; un traité formel entre nos deux souverains, et pourquoi ne serait-il question que d’une convention militaire ? — C’est que, dit Toll avec un visage expressif et une voix grave, de manière à donner du poids a ses paroles, il ne faut pas, pour certaines raisons, que le nom du roi de Suède se trouve dans cet acte ; d’ailleurs sa ratification ne serait pas nécessaire en ce moment. » Ces paroles énigmatiques semblaient trop bien confirmer les soupçons qu’on avait. Après quelques momens d’embarras, Reille se prononça le premier en faveur de la proposition. Il pensait, ainsi que le maréchal, que la politique suédoise allait se séparer de celle de l’Angleterre, qu’il fallait donc épargner l’armée de Rügen, afin qu’elle retournât au plus vite en Scanie pour protéger cette province contre une attaque vraisemblable des Anglais, postés en Seeland. La convention fut conclue selon les termes que Toll avait proposés, et l’armée suédoise, à sa grande surprise, et bien qu’entièrement vaincue, eut la liberté de retourner en Suède avec ses armes, ses munitions, ses bagages, et sans avoir perdu un seul homme. Toll se contint jusqu’au bout malgré sa joie. Seulement, lorsqu’il quittait Stralsund et qu’il passait avec son état-major entre les derniers ouvrages de la forteresse, il ne put retenir, en savourant une grise de tabac, ces trois petits mots : « Eh ! c’est fait ! /« .Io ! del lyclades : » Ce fut tout ce que son entourage sut par lui. — Avant la fin du mois, l’armée suédoise, plus de dix mille hommes, était heureusement débarquée sur la côte de Suède.

Gustave était-il devenu plus sage au milieu de telles extrémités ? Non. Pendant ce même mois de septembre, il avait reçu à Carlscrona une nouvelle visite de Louis XVIII et du duc d’Angoulême, et s’il ne leur avait pas renouvelé, malade et humilié qu’il était, ses offres récentes de mettre son bataillon d’émigrés au service du roi de France, de le faire couronner dans la cathédrale de Wismar ou de Greifswald, et de le conduire ensuite triomphalement à Paris, il avait du moins encouragé Louis XVIII à préparer une descente en Vendée avec le secours de l’Angleterre ; lui-même, d’accord avec cette puissance, il rêvait encore d’aller occuper l’île de Seeland, et de ne la rendre qu’en échange de la Poméranie pour la Suède et du Hanovre pour ses alliés. Les Anglais lui offraient de leur côté, pour l’engager plus avant dans ce projet, de lui abandonner Surinam ou quelque autre colonie. Il cédait à ces excitations avec un facile entraînement, et le jour où lord Cathcart et l’amiral Gambier enlevaient la flotte danoise, — témoin de cette violence, du quai de Helsingborg, où il était, Gustave se trouvait très honoré du salut que lui décernait l’artillerie anglaise. Il n’était pas possible d’être plus provoquant envers la France ou ses alliés, plus extravagant dans sa haine personnelle contre Napoléon (on assure qu’il avait récemment juré de ne jamais traiter avec la bête, et qu’il avait sanctionné cet engagement au pied de l’autel, en recevant la communion) ; il n’était pas possible surtout de se montrer plus oublieux des intérêts de tout un peuple livré par le hasard de la légitimité et le vice de l’absolutisme à ce fou malade.

Si Gustave se croyait en conscience obligé de combattre Napoléon malgré les dangers d’une pareille lutte, au moins devait-il essayer de la rendre moins inégale en resserrant son alliance avec l’Angleterre ou avec la Russie ; tout au contraire sa conduite envers l’une et l’autre de ces deux puissances fut sans cesse capricieuse, et il sembla surtout prendre à tâche d’irriter et de pousser à bout le cabinet de Saint-Pétersbourg. De ce côté, en présence d’ambitieux projets et de menées perfides, non-seulement ses fautes, mais ses bonnes qualités, sa loyauté, sa simplicité de cœur, ses scrupules de conscience, contribuèrent à l’aveugler et à le précipiter avec la Suède dans les pièges qu’on lui tendait.

La politique avait rétabli entre Paul Ier et Gustave une confiance que le souvenir de leurs premières relations personnelles semblait devoir leur interdire. Au commencement de l’année 1800, au moment où le roi de Suède était inquiété à l’intérieur par les attaques de l’opposition à la diète de Norrkœping, Paul Ier fit mander un jour le ministre de Suède, le baron général Stedingk : « On vient de me rapporter, dit-il, qu’il règne en Finlande une certaine agitation des esprits, et que les discussions de la diète n’y manqueront pas d’échos. Mon dévouement pour le roi votre maître et tout aussi bien l’intérêt de ma propre sécurité exigent que je prête une grande attention à tous les mouvemens qui pourraient se manifester dans cette province. On pourrait bien vous donner de graves sujets d’inquiétude de ce côté-ci du golfe pendant que le roi serait occupé de la diète, et que l’état de la mer empêcherait les communications ; aussi ai-je pris mon parti. Une armée est prête ; je vous la donne et je la mets sous votre commandement. Au moindre mouvement, et sans même avoir besoin de m’en prévenir, mettez-vous à la tête de ces troupes. Mon fils Constantin en aura le commandement nominal, mais il n’exécutera que vos ordres, et sa présence vous sera un gage de ma loyauté et de mon désintéressement… Il est là-haut, dans mon cabinet ; je viens de lui dicter à ce propos un plan d’opérations que je veux vous soumettre… Vous acceptez ma proposition, n’est-ce pas ? » — On comprend l’embarras du diplomate, pris au dépourvu. Le tsar était pressant, il semblait presque ému ; il protestait de son zèle pour les intérêts du roi de Suède, il prenait les mains de Stedingk, l’accablait d’amitiés. « Le roi nous a donné, aux miens et à moi, bien des sujets de chagrin, disait-il, mais je n’y veux plus penser : nous autres souverains, nous ne pouvons pas suivre les mouvemens de nos cœurs ; il faut bien obéir à la raison d’état… »

L’arrivée du grand-duc Constantin interrompit ces dernières confidences ; mais, au lieu de mettre fin aux perplexités de Stedingk, elle ne faisait que hâter le moment décisif. Sur l’ordre de son père, le jeune prince donna lecture du curieux document que voici :


Plan dressé par sa majesté impériale en vue d’étouffer avec une armée russe toute révolte qui surviendrait en Finlande contre le gouvernement de sa majesté suédoise.

« Sa majesté propose les mesures suivantes à prendre aussitôt que la nouvelle d’un pareil mouvement arriverait : entrer en Finlande par trois points, par la grande route qui traverse Abborfors, par la route qui va par Memel à Helsingfors, par celle qui conduit par Mendouhari à Tavastehus ; s’emparer de quelques positions importantes ; laisser à droite, vers Neickler, un corps d’observation. Sa majesté désire que le ministre de Suède, baron Stedingk, accompagne l’armée, afin que sa majesté suédoise ait une garantie de notre loyauté. Sa majesté impériale occupera les positions que l’armée aura choisies jusqu’à ce que les troupes suédoises viennent relever les siennes, qui se retireront alors.

« Fait à Sainr-Pétersbourg, le 3 mars 1800.

« PAUL. »


La lecture achevée dans le plus profond silence, le tsar signa ce papier, puis présenta la plume à Stedingk. Après une hésitation visible et sur les instances réitérées de son interlocuteur, le baron accepta et mit au bas ces lignes :


« Reconnaissant dans toute son étendue la magnanimité de l’offre que sa majesté impériale a daigné me faire pour le roi mon maître afin de sauvegarder la sécurité de la Finlande » je déclare, au nom du roi, que j’approuve le plan qui m’a été communiqué par sa majesté impériale, et je concourrai à son exécution complète, dans le cas où une insurrection survenue en Finlande menacerait dans cette province l’autorité de sa majesté le roi de Suède.

« Fait à Saint-Pétersbourg, le 3 mars 1800.

« Baron STEDINGK. »


Ce n’était pas tout, et le malheureux ambassadeur n’en avait pas fini avec son redoutable protecteur. Paul, quelques jours après, l’invita à toucher au nom du roi de Suède, sous la dénomination de premier subside, une somme importante à titre de fonds secrets destinés à gouverner la dicte turbulente de Norrkoeping. — La protection devenait cette fois trop évidemment une menace ; le diplomate suédois s’en défendit, non sans mettre en avant divers prétextes.

Il est vrai que Paul Ier se livrait tout entier et sans feinte à ses impressions du moment. Nous ne voudrions pas affirmer qu’il fût de mauvaise foi en proposant au roi de Suède l’appui de ses finances et de ses armées, mais ne semble-t-il pas qu’il fût alors, à son insu peut-être, l’organe de cette politique russe que nous avons vue préoccupée sans cesse d’intervenir dans les affaires intérieures de la Suède, et d’attirer à soi la Finlande ? Les causes de dissensions intestines qui avaient troublé le règne de Gustave III n’avaient pas disparu sous son faible et malheureux fils ; elles avaient grandi au contraire, et la prévision, devenue presque générale, des malheurs qui menaçaient la patrie avait concouru à les développer. La Finlande en particulier pressentait évidemment ces malheurs ; la noblesse y méditait des entreprises factieuses, et ce n’était pas la première fois que de folles idées d’indépendance s’agitaient dans cette province. Paul Ier pouvait, à la vérité, craindre ce turbulent voisinage ; mais le plus sûr est évidemment que la Russie voulait en profiter, et il faut reconnaître d’ailleurs que, pour les Suédois, son excès d’amitié devait bien paraître, à peu de chose près, aussi redoutable que ses hostilités ouvertes. Gustave réduit à ne pouvoir conserver la Finlande qu’à l’aide des baïonnettes russes et le tsar traçant déjà sur la carte par quels chemins il fallait envahir et par quels postes occuper cette province, c’étaient là de terribles présages pour un prochain avenir.

Au milieu de tant d’écueils, la conduite de Gustave, nous l’avons dit, fut un modèle d’inconséquence et d’inhabileté. En 1801, quand Paul Ier se fait le chef de la neutralité du Nord, il se joint à cette ligue, mais ne fortifie pas la rive suédoise du Sund, que la flotte anglaise va traverser aisément ; il laisse bombarder Copenhague. En 1807, quand Alexandre, son beau-frère, l’invite à relever ce même drapeau de la neutralité armée et à fermer pour sa part la Baltique, il se joint à l’Angleterre et rejette avec indignation les offres qui lui sont faites. Son idée fixe, sa haine personnelle contre Napoléon, explique à elle seule toutes ces fautes. C’était le moment où l’empereur, obsédé par les intrigues de ce petit roi qu’il méprisait, avait enfin, pour écraser cette résistance, abandonné la Suède à l’avidité de la Russie ; on connaît les fameux articles secrets du traité de Tilsitt ; cette menace ne servit pas à désarmer Gustave, mais au contraire à exciter sa colère et son obstination. Pendant la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1807, une dépêche de Stedingk lui apprit qu’il était question autour du tsar d’un partage prochain de la Suède entre la Russie et le Danemark, et que le ministre de France à Saint-Pétersbourg en parlait comme d’une entreprise fort prochaine, qui ne souffrirait pas de difficultés. Il fit mander aussitôt le général Toll, qui le trouva marchant à grands pas dans sa chambre, le visage bouleversé, en proie à des mouvemens convulsifs, mais exprimant la colère plutôt que la douleur. « Que l’empereur Alexandre fut faible de caractère, s’écria-t-il aussitôt d’une voix qu’il contenait à peine, et qu’il fût d’assez mauvaise foi, je le savais ; mais que la crainte ou la cupidité pût lui faire accepter le déshonneur, je ne l’aurais jamais cru. Lisez cette dépêche. Bonaparte veut faire marcher une armée russe en Finlande, et son ambassadeur dit tout haut que mon règne est fini, et que la Suède doit être effacée de la carte !… et l’instrument de ces décrets, ce sera l’empereur, mon parent, mon beau-frère ! Il laisse dire de pareilles infamies dans sa capitale !… Voyez, lisez. »

Tout cela n’était que trop vrai. Savary, notre ministre, parlait en maître à Saint-Pétersbourg, et Alexandre l’écoutait. Alexandre était heureux d’avoir sauvé le roi de Prusse et lui-même ; il croyait qu’il fallait céder au torrent et attendre des temps meilleurs ; il avait d’ailleurs bien des fois représenté au roi de Suède quel danger le menaçait, et, l’engageant à traiter, il traitait lui-même. Quant aux forces réunies sur la frontière de Finlande, et qui inquiétaient Stedingk : « Rassurez-vous, disait Alexandre, ce n’est qu’une mesure de précaution contre une attaque des Anglais, que nous devons redouter. Vous n’êtes pas en état de vous défendre en pareil cas ; ils s’empareraient de votre flottille, et je m’en trouverais fort mal… Ecrivez bien au roi, répéta-t-il, que le danger ne vient pas de mon côté. Dieu m’est témoin que je ne désire pas un seul village dans les états de votre maître. Le danger vous viendra du côté de la Norvège et de la Scanie ; c’est là que vous devrez veiller. » Ces paroles, qui rappellent le beau dévouement de Paul Ier envers la Suède, ne pouvaient satisfaire Stedingk, ni, avouons-le, aucun esprit prévoyant. « Sire, dit-il au tsar, le péril est plus grand qu’on ne peut croire. Je sais que M. de Caulaincourt a prédit à la Suède non-seulement la guerre extérieure, mais encore une révolution intestine » A ce mot de révolution, Alexandre laissa éclater sa mauvaise humeur : « Ah ! s’écria-t-il, ce M. de Caulaincourt !… Croyez-moi, monsieur, si le roi de Suède était menacé d’une révolution, j’irais moi-même à son secours… — Et pourtant, sire, reprit l’ambassadeur, vous vous unissez à ses ennemis et vous travaillez à notre perte. Pour l’amour de Dieu, pendant qu’il en est temps encore, sauvez-nous, sire, et sauvez-vous vous-même ! » L’empereur était visiblement embarrassé. « Le salut ne peut venir que de votre roi, dit-il ; qu’il se soumette, qu’il s’unisse à moi, qu’il subisse la loi de la nécessité, au moins pour quelque temps, et tout sera sauvé… J’ai 200,000 Français sur mes frontières, et je n’ai que 100,000 hommes pour leur tenir tête. — Mais votre majesté, dit Stedingk, peut refuser d’attaquer la Suède en déclarant que cela est contre son honneur et sa conscience ; Bonaparte se gardera bien de le trouver mauvais. Voyez la conduite de l’Autriche — l’Autriche, interrompit brusquement Alexandre, obéit à Bonaparte, et n’a d’autres volontés que les siennes ; j’en ai les preuves en mains ; l’Autriche est d’une soumission sans exemple… Stedingk terminait ainsi sa dépêche au roi de Suède : « Je ne puis dissimuler que je n’ai rien gagné sur le point principal. Le mal est sans remède. L’empereur Alexandre est attiré comme par une puissance irrésistible ; vers un abîme qui menace d’engloutir d’abord la Suède. Ses intentions ne sont peut-être pas mauvaises, mais il est tellement dominé par la terreur des Français, qu’il n’ose rien contre eux. Ses ministres, et les grands de son empire sont courbés sous la même crainte, et la haine profonde du comte Romanzof pour l’Angleterre lui fait penser qu’il ne restera au pouvoir qu’en se jetant dans les bras de la France. »

Cette curieuse conversation entre Alexandre et Stedingk avait lieu le 16 février 1808, et l’invasion de la Finlande par l’armée russe est du 20 de ce mois. Alexandre pouvait-il être de bonne foi lorsqu’il protestait de son dévotement envers Gustave IV, dont il allait envahir le territoire quelques jours après ? M. Thiers pense qu’il n’y a pas de raison d’en douter. Il croit qu’Alexandre ne désirait pas alors et ne désira jamais la conquête de la Finlande, qu’il ne s’y détermina que sur les instances de Napoléon voulant forcer par tous les moyens le roi de Suède à fermer le Sund aux Anglais, et dans l’espoir d’obtenir du maître de l’Europe la possession bien plus importante à son gré de la Moldavie et de la Valachie. — D’une part, nous savons que les assertions de l’illustre, historien du consulat et de l’empire reposent sur de graves et précieux documens, sur un grand respect de la vérité historique, et sur un jugement d’une rare sûreté ; d’autre part, il en coûte à qui respecte les hommes de paraître empressé à saisir les premières apparences du mensonge et de l’insigne mauvaise foi, et de les rencontrer justement parmi ceux qui sont placés à la tête de leurs semblables ; mais il s’agit enfin d’un épisode mal connu de nos annales contemporaines, dont nous subissons aujourd’hui les conséquences, dont l’intelligence importe peut-être à la direction de la lutte dans laquelle notre pays et l’Europe sont engagés et certainement à la moralité de l’histoire. — Il est vrai que la campagne de Finlande ne fut point populaire à Saint-Pétersbourg, mais par cet unique motif qu’elle était la conséquence d’une alliance détestée avec la France. Il se peut bien qu’Alexandre se soit irrité au présage de mouvemens révolutionnaires qu’on lui représentait comme suscités par Napoléon dans un pays si voisin de ses états et placé jusqu’alors sous son influence ; mais pouvait-il être entièrement de bonne loi lorsqu’il affirmait en février 1808 que le péril ne viendrait jamais de son côté ? Avait-il donc renoncé aux projets que lui avaient légués tous ses prédécesseurs, depuis Pierre le Grand (car Pierre avait lui-même essayé le premier cette conquête, et, en établissant sa capitale sur les bords de la Baltique, il avait évidemment désigné cette mer à la domination de la Russie) ? Alexandre avait certainement accueilli les espérances que Napoléon venait de lui suggérer ; eh bien ! que ne déclarait-il au roi de Suède, pour le forcer à traiter, les conventions de Tilsitt ? Peut-être eût-il ainsi vaincu l’entêtement de son beau-frère et lui eût-il épargné beaucoup de maux ; dans le cas contraire, il ne compromettait passa conquête. Dira-t-on que, forcé par Napoléon d’envahir la Finlande, il voulait seulement l’occuper pour forcer Gustave à se soumettre ? Mais aussitôt que ses armées ont franchi la frontière, le voilà qui déclare la Finlande réunie pour toujours à l’empire russe. Comment pouvait-il redouter, ainsi qu’il le dit, une invasion anglaise en Finlande au mois de février ? Il savait bien que la glace préserverait pendant tout l’hiver cette province d’un tel danger, il savait aussi que l’hiver la priverait des secours de la Suède, et c’est au milieu de cette mauvaise saison qu’il l’a attaquée ; il y a fait entrer ses troupes le 20 février 1808, sans déclaration de guerre ; apparemment ses préparatifs étaient faits d’avance, tout au moins depuis un ou deux mois. « La proposition qu’il fit à Gustave IV, dit le baron Ehrenheim, , ne fut qu’un prétexte pour dissimuler la trame ourdie contre nous. Dès la fin de 1807, un officier russe avait déjà parcouru la frontière, des troupes avaient été réunies, et des magasins établis et approvisionnés [4]. » L’auteur d’une histoire estimée de la Guerre de Finlande, Gust, Montgomery, assure qu’à la fin de décembre le manifeste russe invitant les Finlandais à la révolte était déjà imprimé, l’occupation et la réunion de la Finlande déjà résolues. Stedingk enfin, ministre de Suède à Saint-Pétersbourg, avait écrit dès le 7 décembre que l’attaque aurait lieu, comme il arriva en effet, sur trois points différens ; sa dépêche du 23 janvier donnait le plan de campagne. Et cependant le 2 février le ministre des affaires étrangères à Saint-Pétersbourg, le comte Romanzof, assurait encore au baron Stedingk que l’empereur n’avait pas changé de dispositions, que la parole de sa majesté impériale en devait être un gage sacré, qu’elle ne songeait à aucune hostilité envers la Suède, et le 16 du même mois l’empereur lui-même prenait Dieu à témoin de son désintéressement !

Évidemment le gouvernement suédois a été joué indignement, ce qui n’excuse pas son aveugle confiance, mais ce qui accuse et condamne Alexandre et la Russie. Tout n’était pas perdu cependant, si le roi montrait quelque sagesse en présence du danger : la suite de la guerre a fait voir que la Finlande pouvait se défendre elle-même, pourvu qu’on la laissât faire, jusqu’à ce que les troupes suédoises pussent venir à son secours ; mais Gustave, par ses bizarres instructions, sembla prendre à tâche d’empêcher toute résistance, et pendant ce temps Svéaborg fut livrée à prix d’argent. Gustave devait resserrer son alliance avec l’Angleterre, la seule amie qui lui restât : il n’en fit rien ; on le vit exiger du cabinet britannique des subsides supérieurs aux précédens, et s’irriter étourdiment d’un refus. Le ministre d’Angleterre étant venu lui apporter cette réponse le 24 février 1808, le roi entra dans un violent accès de rage ; il se précipita droit sur le ministre. Celui-ci, persuadé qu’il voulait lui passer son épée au travers du corps, s’inclina et trouva la porte. Gustave, l’air sauvage et égaré, revint s’asseoir dans son cabinet et écrivit aussitôt un ordre d’embargo sur tous les navires anglais dans les ports de Suède, une déclaration de guerre au cabinet de Londres, etc. Il écrivit aussi dans son transport une lettre où il annonçait au roi de Danemark qu’il voulait s’unir à lui contre la Grande-Bretagne ; mais on vint lui apprendre que le Danemark lui-même songeait à envahir la Scanie. En effet Gustave, désespérant de pouvoir secourir en ce moment la Finlande, semblait avoir abandonné cette province, sauf sans doute à essayer de la reconquérir après la mauvaise saison, et il avait donné récemment l’ordre à une armée d’aller, en compensation, conquérir la Norvège. On comprend quelle avait dû être l’irritation du cabinet de Copenhague, à qui cette province appartenait alors. Avant même que Gustave eût fait partir les lettres qu’il venait d’écrire, le 24 février au soir, on lui apporta quelques exemplaires des proclamations que des ballons danois, lancés des côtes de Seeland, avaient répandues en Scanie ; on y engageait les paysans à se replacer sous la domination de Frédéric VI ; on leur annonçait une invasion prochaine qui les délivrerait du joug suédois. Ehrenheim, président de la chancellerie, voulut profiter de cette conjoncture pour amener Gustave à traiter avec la Russie ou à se réconcilier avec l’Angleterre, afin de ne pas être seul contre tous ses ennemis ; à peine fut-il écouté. « Je me battrai avec eux tous, répondit le roi en frappant du poing sur sa table, mais d’abord et surtout avec les Anglais, parce qu’ils sont orgueilleux et impertinens ; je les mettrai bien à la raison. On veut, en m’effrayant, me faire conclure la paix ; mais je montrerai que je n’ai peur de personne,… pas même de vous, monsieur le baron… » Et le roi fit un pas vers Ebrenheim en lui mettant le poing sous le visage. « Je prie votre majesté, répondit tranquillement le conseiller, d’être convaincue que mon intention n’a jamais été de l’effrayer, mais seulement de remplir un devoir en lui montrant le danger auquel elle expose la nation, la famille royale et elle-même. — Je suis fatigué de tout cela, reprit le roi avec la même violence et en marchant à grands pas, je n’entends parler que d’ennemis et de dangers ; eh bien ! je mourrai, mais je veux mourir avec honneur… » Tout à coup il s’arrêta, et se tournant vers Ehrenbeim : « Vous parlez toujours devant moi de la nation et de ses droits,… eh ! que signifie votre nation à côté de mon honneur ? Elle sera punie, cette nation, de sa conduite envers mon père… »

Ehrenheim put seulement obtenir la révocation de l’embargo sur les navires anglais et l’acceptation des subsides sur le pied des années précédentes. L’arrivée de la flotte britannique dans les Belts empêcha seule probablement une invasion de l’armée France-espagnole qui était arrivée en Holstein dès le 1er mars. Dès le mois de mars enfin, le prince Christian d’Augustenbourg était passé en Norvège pour reprendre la défensive, et menaçait d’envahir lui-même la Suède par le nord-ouest. Ajoutez les progrès rapides que faisaient les Russes en Finlande. Que Napoléon ait ou non donné ordre [5] à Bernadotte, qui se trouvait en Danemark avec 20,000 hommes, d’aller déposer Gustave et opérer le démembrement de la Suède entre le Danemark et la Russie, il n’en est pas moins certain qu’une pareille issue était imminente ; la Suède, envahie à l’est par les Russes, à l’ouest et au sud par les Danois et les Français, allait certainement périr sans la révolution du 13 mars 1809.


II

L’obstination de Gustave à ne point traiter avec la France et le ressentiment que laissa dans les cœurs des Suédois la perte de la Finlande, voilà quelles ont été les causes extérieures de la révolution de 1809. Il nous reste à voir comment fut amenée à l’intérieur et comment s’accomplit la journée du 13 mars.

Les premières années du nouveau règne avaient paru, malgré quelques fautes, assez rassurantes pour l’avenir ; mais on avait remarqué, au retour du voyage qu’avait fait Gustave en Russie, pendant l’hiver de 1800 à 1801, que le sentiment de sa royauté était devenu chez lui une passion aveugle, un entêtement de despotisme ; il s’était épris de l’apparente soumission d’une cour esclave dont on lui avait donné le spectacle, et il n’avait pas prévu que, quelques mois après, Paul Ier verrait se transformer en assassins grossiers des courtisans si dociles. Gustave eut certainement la pensée de modeler la Suède sur la Russie ; il se conduisit en despote envers sa famille et son entourage ; il se crut supérieur aux institutions de son pays, institua une censure sévère proscrivant les livres et journaux français, puis les livres danois, puis tous ceux des puissances alliées à la France ; il prétendit imposer même ses caprices et ses visions bizarres à tous ses sujets ; il ordonna qu’on écrivit seulement « M. Neapoleon Buonaparte » le nom du nouveau souverain de la France [6]. Il avait de graves motifs pour prescrire cette orthographe, qui seule reproduisait, suivant ses calculs, le nombre de la bête de l’Apocalypse, 666, Quant aux droits de la nation qu’il était appelé à gouverner, Gustave se rappelait avec défiance quels obstacles les diètes précédentes avaient opposés aux volontés de son père Gustave III, et le coup de pistolet d’Ankarström, sans cesse, présenta son esprit, lui inspirait un éloignement invincible pour la noblesse suédoise. Il observait surtout avec dépit et colère quels progrès avaient faits en Suède les opinions libérales et même les principes républicains. Il n’était pas une maxime de la révolution française, on peut presque dire pas un de ses excès, qui n’eût trouvé en Suède son écho. La jeune noblesse elle-même n’avait pas résisté à cette influence, et plusieurs de ses membres, lors de la diète de Norrkœping, en 1800, s’étaient démis de leurs titres, de leurs fonctions et de leurs privilèges. Les universités avaient adopté les mêmes idées avec une incroyable ardeur. À Upsal, un club secret, appelé la Junte, affichait une démagogie cynique ; on y pérorait, on y chantait des couplets contre le despotisme et pour la liberté, et, ce qui était plus grave encore que toute cette débauche intellectuelle, on y professait ouvertement des doctrines irréligieuses et immorales dont rougiraient aujourd’hui, dit un écrivain suédois, ceux qui s’en faisaient alors les bruyans organes. La seconde université du royaume, celle de Lund, n’était pas restée en arrière, car un de ses clubs avait un soir, à l’unanimité, déclaré aboli le prétendu dogme de l’existence de Dieu. La ville de Stockholm était remplie de ces réunions démagogiques, où le buste de l’assassin de Gustave III était rangé parmi ceux des bienfaiteurs de l’humanité. Rien que fermés par le gouvernement de Gustave IV, ces clubs, nés pendant sa minorité, s’étaient transformés en sociétés secrètes et avaient laissé dans les esprits de redoutables semences. Sans parler d’ailleurs de tels excès, les idées constitutionnelles et sagement libérales s’étaient répandues parmi toute la nation ; non-seulement les esprits dans les villes n’étaient plus disposés à subir longtemps le despotisme, mais les habitans même des campagnes s’élevaient contre les privilèges et les redevances au nom de la justice mieux entendue, au nom de l’égalité.

C’était en présence d’une nation ainsi disposée que Gustave IV déployait toutes les prétentions de la légitimité, et le spectacle de cet orgueil puéril, qui allait se briser contre d’invincibles obstacles, eût offert plus d’une fois un contraste voisin du grotesque, si les destinées de tout un pays n’y eussent été engagées. Qu’on se représente l’étrange scène que dut offrir, au milieu des discussions orageuses de cette diète de Norrkoeping qui se montra d’une si ardente opposition, la cérémonie du couronnement de Gustave IV avec ses formes symboliques et traditionnelles. C’était le 3 avril 1800 ; une pluie constante avait rendu plus sales encore que de coutume les rues de la petite ville et la maison de bois que seule on avait pu offrir à sa majesté. Le cheval richement caparaçonné que montait le roi témoignant plus d’ardeur qu’il ne convenait, Gustave voulut le dompter ; malheureusement il avait négligé d’avertir les chambellans qui tenaient par derrière son manteau royal, et ces deux dignitaires, en habit de gala, durent courir à grand’peine, dans une boue épaisse, derrière le cheval qui caracolait à droite et à gauche, afin de ne point lâcher le manteau, ce qui eût été une infraction à leur devoir, et de se maintenir bravement au poste que leur dignité leur assignait. De plus, en passant avec la procession devant une maison où son cavalier ordinaire faisait souvent visite, l’animal voulut s’y arrêter suivant son habitude, et Gustave, jugeant cette fois que la résistance de la bête serait énergique, descendit de cette monture pour se rendre à la petite et pauvre église de Norrkoeping. La journée finit sans autre incident, mais elle laissa dans les esprits le souvenir d’une scène triviale, ou même, comme on le disait, d’un fâcheux présage.

En quittant son royaume pendant près de deux années, Gustave laissa le champ libre à tous les ressentimens qu’avaient excités ses premières fautes, aux doctrines ennemies de sa légitimité et à tous les germes de désordre intérieur. On trouva un jour ces mots inscrits sur la porte du château à Stockholm : « grands et beaux appartemens à louer pour un temps indéfini. » En effet, on ne croyait plus au retour de Gustave ; on pensait qu’il consumerait sa vie, comme Charles XII, à courir d’imprudentes aventures. La France, qu’il attaquait, n’avait cessé, malgré ses excès ou ses fautes, d’être admirée, d’être aimée des Suédois ; Napoléon, contre lequel il osait s’élever, était déjà pour eux le vainqueur de l’Europe, aux triomphes duquel ils eussent voulu s’associer et prendre part. À chaque pas dans cette triste histoire des règnes de Gustave IV et de Charles XIII, au moment où ses rois l’entraînent contre nous, à l’heure même où Napoléon, dans l’égarement où le pousse sa rivalité ardente contre l’Angleterre, jette la Finlande à la Russie et se montre tout prêt à la sacrifier elle-même, on verra la Suède manifester encore, en dépit de tous ses malheurs, sa haine pour la domination ou l’alliance de Saint-Pétersbourg et ses sympathies invincibles pour la France. Gustave-Adolphe n’avait donc pas seulement à vaincre la France et Napoléon ; il lui fallait d’abord vaincre ses propres sujets.

Avant même la perte de la Finlande, alors que les Suédois n’eussent pas cru possible de la part d’Alexandre une telle iniquité, la honteuse campagne de Poméranie avait déjà suffi pour éveiller dans l’armée entière un sentiment d’humiliation et de colère. Nous avons raconté par quelle ruse le général Toll avait sauvé la garnison de Stralsund ; nous aurions pu ajouter qu’il n’eut pas de peine à faire répandre le bruit que la couronne et la vie du roi avaient été menacées. De cette époque en effet datent les premiers complots ayant en vue ce double dessein. Quelques officiers songèrent d’abord à se saisir du roi pendant la traversée d’Allemagne en Suède, pour l’envoyer aux Indes. Son fils lui aurait succédé avec une régence. On ne se cacha pas d’un pareil projet au baron Essen, gouverneur général en Poméranie. Quelques jours avant qu’il ne quittât l’armée par suite de la mauvaise humeur du roi, les officiers s’en ouvrirent à lui. Essen les arrêta : « Sans doute, messieurs, leur dit-il, je suis, autant que vous l’êtes, convaincu de la nécessité d’un changement dans l’état ; mais le temps n’est pas encore arrivé, le roi est encore un saint aux yeux du peuple, qui ne connaît pas son insuffisance et son obstination. De plus, il ne convient pas qu’une armée conspire sous les armes. » Un colonel Mörner composa des vers dont voici la traduction, et qu’il laissa dans l’antichambre du roi : « Faites la paix, faites la paix, majesté, et que Bonaparte soit empereur !… N’oubliez pas le proverbe allemand : Il faut vivre et laisser vivre les autres. » Le second couplet, moins innocent, contenait, tout simplement un avis au médecin du roi, Hallman, pour l’engager à délivrer son pays : « Un peu d’une certaine poudre suffirait à l’affaire. » L’impatience était déjà devenue si grande dans l’année de Poméranie, qu’on avait projeté d’embarquer Gustave dans un navire préparé à l’avance, et que l’on devait couler avec lui pendant la traversée. Quelques marins étaient d’accord pour faire le coup et se sauver eux-mêmes dans une chaloupe. Gustave échappa, nous l’avons dit, à ces malheurs, grâce sans doute au dévouement et à la résolution du général Toll. Cependant la pensée de son abdication nécessaire était à cette époque si naturelle et si inévitable, qu’on l’avait aussi accueillie à Stockholm. Toutefois, comme il n’était pas certain que la reine acceptât la régence, on voulut encore essayer de fléchir l’esprit de Gustave à son retour. Humilié profondément lui-même d’avoir perdu la Poméranie, il tarda à rentrer dans la capitale. À peine de retour au palais, il eut à subir encore les prières des plus vénérables magistrats et de ses plus dévoués serviteurs, qui le suppliaient de conclure la paix. « Non, leur répondait-il, ne vous figurez pas que je sois le faible Alexandre. — Mais, sire, lui disait-on, la Suède n’est point en état de lutter contre un ennemi qui aura bientôt avec lui l’Europe entière. — Les hommes et l’argent ne nous manquent cependant pas, reprenait-il en colère, c’est la bonne volonté qui manque. » En vain le comte Axel Fersen lui-même, cet ennemi de la France nouvelle, lui adressa-t-il ses supplications pour le fléchir ; en vain essayait-on, en lui soumettant le beau projet du banni Platen pour unir par une seule ligne navigable la Mer du Nord et la Baltique, de détourner vers ces magnifiques travaux son imagination inquiète : rien ne put l’éloigner de la route fatale qui devait aboutir à sa ruine.

Des complots se tramèrent donc à Stockholm aussi bien que dans l’armée de Poméranie pendant cette période qui précède la guerre de Finlande. Un des plus sérieux, pour les conséquences qu’il pouvait entraîner, fut celui que certains esprits dévoués à l’Angleterre et à ses institutions parurent avoir ourdi de concert avec cette puissance. Un certain Brown (l’auteur d’un livre sur les Cours du Nord) vint à Stockholm, sans doute poursuivre cette négociation. La couronne devait rester dans la famille de Gustave IV, en passant sur la tête de son oncle, le duc de Sudermanie, celui qui fut plus tard Charles XIII. Le duc étant déjà vieux et sans postérité, on lui désignerait pour successeur, non pas le fils de Gustave, mais le duc de Glocester, le plus jeune frère de George III, qui avait passé à Stockholm tout l’hiver de 1802 à 1803. Cette intrigue parait avoir duré jusqu’à la fin de 1808. Le ministère anglais déclina formellement à cette époque toute intervention dans les affaires de la succession suédoise, et Canning écrivit au ministre de Suède à Londres : » Le roi votre maître est de toutes parts menacé par des projets de révolution. » Gustave fit répondre à la dépêche par laquelle on lui donnait cet avis qu’il n’y voulait pas croire ; il se confiait dans la fidélité des Suédois et la regardait comme inviolable.

Cependant la conquête de la Finlande venait d’infliger encore aux armées suédoises un nouvel affront, et en ce moment même Gustave, aigri sans doute par le malheur et se livrant plus que jamais à ses fureurs, prodiguait aux officiers et aux soldats, comme à ses ministres et à ses proches, les mauvais traitemens et l’insulte. Il affectait de préférer les soldats allemands, ceux de Poméranie, aux militaires suédois ; il avait sans cesse présent à l’esprit le souvenir du meurtre de son père, préparé sans nul doute par la noblesse, dont beaucoup de membres faisaient partie de l’armée, et son ressentiment, sa défiance, se trahissaient à chaque instant par des sarcasmes au moins imprudens. Un jour, parcourant avec quelques officiers les îles qui précèdent la côte de Finlande, il rencontre une division de l’armée suédoise, qui, toute en déroute après une tentative de résistance inégale, s’éloignait d’une petite ville que les Russes venaient de surprendre et de livrer aux flammes : l’officier qui commandait ces braves gens, mandé par lui, explique ces circonstances ; mais Gustave refuse d’y croire, il s’emporte en grossières injures, accuse ses soldats de lâche trahison,, et s’oublie jusqu’à arracher de sa main la décoration que cet officier portait sur sa poitrine. Sans doute le désespoir l’égarait ; on le vit errer, presque au hasard, sur un bâtiment dont il voulait que le capitaine obéit à ses caprices, dans cette mer des Aland qui allait bientôt cesser d’être à lui ; on le vit aussi braver dans sa bizarre folie non pas les nobles dangers de la guerre pour sauver sa patrie et sa couronne, mais, sans utilité ni dessein, le mauvais temps, les écueils et le mal de mer, dont il souffrait beaucoup. Il était humilié de voir ces îles et ces côtes échapper à sa domination ; il semblait vouloir les retenir en s’y attachant, au lieu de les préserver en les défendant. Ce fut sa dernière campagne ; il revint à Stockholm morne, abattu, tantôt pleurant sur son malheur, tantôt parlant de suicide, prêt quelquefois à déposer la couronne, et surtout n’épargnant jamais les imprécations à la Suède et à son année.

Peu de temps après son retour, une circonstance qui n’avait en elle-même aucune gravité suffit pour lui faire consommer la faute qui contribua peut-être le plus à précipiter sa ruine. On lui remit un matin une lettre anonyme trouvée dans un corridor du château, et annonçant que des intrigues révolutionnaires agitaient l’armée. La police ne put recueillir à ce sujet aucune autre information ; mais dès ce moment Gustave voulut avoir des espions qui lui fissent de continuels rapports sur l’esprit des soldats, sur le langage et les sentimens de chaque officier des gardes. Ces régimens des gardes étaient justement ceux où servaient les assassins de son père ; il s’imagina qu’il avait tout à redouter d’eux ; il leur ôta d’abord les postes d’honneur auprès de sa personne et dans le château, et il les remplaça par deux régimens poméraniens ; puis, donnant pour prétexte les défaites subies par ces régimens en Finlande, où tous n’avaient pas été envoyés, il les licencia par ordonnance du 12 octobre 1808. Une telle violence allait faire de ces hommes frappés injustement autant de conjurés. Gustave refusait de plus en plus de comprendre les avertissemens qui lui étaient prodigués. Prières et menaces, annonces mystérieuses ou publiques du danger, témoignages même de sa conscience et prévisions involontaires, il méprisa tous ces signes avant-coureurs, et sa manie les tourna au contraire au service de son idée fixe. Un jour du commencement de mars 1800, il dit à un de ses confidens qu’il avait eu un rêve remarquable ; il avait vu la dame blanche ce spectre qui n’apparaît que lorsqu’un danger menace le roi ou la famille royale de Suède. À son avis, la signification du prodige n’était pas douteuse ; c’était une apparition divine pour le fortifier dans son dessein de ne jamais traiter avec la bête. Un autre jour cependant, feuilletant un album qui contenait les portraits des Vasa, il s’aperçut que le premier manquait, le fit chercher et ne le retrouva qu’au fond d’un coffret en forme de cercueil ; il en conclut cette fois avec chagrin que la famille royale s’éteindrait prochainement. Vers cette époque enfin parut et circula le récit d’une prétendue vision de Charles XI, connue en France par le saisissant tableau qu’en a tracé en quelques pages M. Mérimée. On connaît en Suède, sous le titre de Vision de Charles XI, deux pièces de dates différentes, sur l’origine et l’interprétation desquelles l’esprit public n’a jamais été bien fixé ; l’une, en vieux langage, expose comment Dieu, entre autres signes de sa grâce envers le pieux roi, permit que l’avenir de la Suède lui fût révélé.


« Pendant les premiers mois de l’année 1697, dit l’auteur anonyme, le roi Charles souffrait de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Le 2 avril, à six heures du matin, après une longue insomnie, il crut tout à coup entendre du bruit dans la chambre des états, contiguë à son appartement. Il chargea un de ses écuyers d’aller voir ce que c’était et de faire cesser le bruit. L’écuyer revint en assurant que la salle était fermée, complètement vide, et qu’on n’y entendait rien. — Une heure après, le roi fut saisi de la même idée ; un chambellan qui était là fut envoyé et rapporta la même réponse. — à peine l’horloge sonnait-elle dix heures que le roi se leva sur son séant, fit faire silence, et dit : « Messieurs, n’entendez-vous pas du bruit dans la salle des états ? — Non, sire ! fut la réponse, générale. — Nous irons donc nous-même vérifier ce que cela peut être, » dit le roi, — et, sans écouter aucune objection ni aucun conseil, il se fit habiller et aider à descendre. Arrivé aux dernières marches de l’escalier, il s’arrêta tout à coup et parut en proie à un trouble profond. Il continua cependant sa marche ; à peine entré dans la salle des états, il s’assit sur un banc placé auprès de la porte, et ne cessa, dans un profond silence, d’avoir les yeux fixés sur le trône… Puis, se tournant vers le comte Stenbock et ceux qui l’entouraient : « Ne voyez-vous rien ? leur dit-il. — Rien absolument, » répondirent-ils ensemble. Alors le roi, cédant à son inquiétude, prononça ces mots à baute voix : « Quand cela doit-il arriver ? » Une voix claire, qui fut entendue de tous ceux qui étaient présens, répondit : « Sous ton cinquième successeur. » Et le roi, se tournant vers ceux qui l’entouraient, dit : « Remerciez Dieu de ne pas vivre dans ce temps-là. » On l’aida ensuite à remonter dans sa chambre ; il était fatigué et sombre ; lorsqu’il eut repris quelque force, il dicta ces lignes : « Quand nous fûmes arrivés dans la salle des états, nous vîmes un jeune homme assis sur le trône, la couronne en tête et l’épée dans la main droite. Autour du trône étaient une multitude de seigneurs, sans doute les grands du royaume. En avant du trône était étendu un drap rouge sur lequel étaient placés plusieurs billots, et, sur un signe d’un gros homme qui était là, les seigneurs s’approchaient l’un après l’autre, se mettaient à genoux, et étaient décapités par les bourreaux. » Le roi mourut trois jours après cette vision, le 5 avril 1697. »


Voilà le premier de ces deux documens, qui ne semble pas, comme on voit, contenir une prophétie d’une signification bien précise, mais on a imprimé de plus un certificat signé du roi, en date de 1676, qui contient des détails différens.


« Moi, Charles XI, aujourd’hui 16 décembre 1676, malade et fatigué d’une longue insomnie, je m’éveillai vers une heure et demie d’un court assoupissement, et, en jetant les yeux sur la fenêtre de ma chambre, j’aperçus une vive lumière dans la salle des états. Je dis au grand-chancelier Bielke, qui était auprès de moi : « Quelle est cette lueur dans la salle des états ? Serait-ce un incendie ? — Non, sire, répondit-il, c’est le reflet de la lune dans les vitres. » Je me contentai de cette assurance, et je me tournai vers la muraille pour chercher quelque repos ; mais j’étais tourmenté de je ne sais quelle inquiétude : je me dressai de nouveau, et j’aperçus encore cette lueur… Sur la même réponse, je me tranquillisai ; un instant après, je crus apercevoir qu’il y avait du monde dans la salle des états. En un instant je me levai, je mis ma robe de chambre, j’ouvris, et je vis que toutes les croisées étaient flamboyantes. « Messieurs, m’écriai-je, il y a là quelque chose d’extraordinaire. Vous savez que celui qui craint Dieu ne redoute rien ici-bas ; j’irai donc, et je veux savoir ce que cela peut être. » J’ordonnai aussitôt qu’on allât avertir le gardien afin qu’il apportât les clés. Arrivé au bout du corridor qui conduisait de ma chambre à l’entrée, je lui commandai d’ouvrir ; mais, effrayé qu’il était, cet homme me supplia de l’en excuser. J’en chargeai donc le grand-chancelier, qui refusa ; puis le brave et intrépide Oxenstierna, qui me répondit : « J’ai juré de donner mon sang et ma vie pour votre majesté, mais je ne saurais ouvrir cette porte. » Je commençais à hésiter moi-même, mais je l’appelai mon courage, je pris les clés, et j’ouvris. Nous vîmes alors toute la salle tendue de noir, les murs, le plafond et le plancher. Je fis un pas puis je me retirai tout à coup saisi d’horreur. Enfin je dis : « Me suivrez-vous, messieurs, afin que nous sachions ce que tout cela signifie ? » Ils répondirent : « Oui, » en tremblant. Nous entrâmes. Nous vîmes tous une grande table entourée de seize juges avec de grands livres devant eux. Au milieu d’eux, on voyait un jeune roi, la couronne sur la tête et le sceptre dans la main. À droite se tenait un majestueux seigneur ; à gauche était un vieillard de soixante-dix ans environ. De temps en temps, le jeune roi faisait signe de la tête, et alors ces nobles juges frappaient d’une main sur leurs livres, et j’aperçus à quelque distance de la table des billots dressés et des bourreaux qui décapitaient les victimes l’une après l’autre, si bien que le sang commençait à couvrir tout le plancher… c’étaient presque tous de jeunes seigneurs qui périssaient de la sorte. Enfin en détournant mes regards, j’aperçus derrière la table, dans le coin de la salle, un trône presque abattu, et, tout à côté, un homme d’une quarantaine d’années, qui semblait le chef de l’état. Je tremblai à cette vue, je me retirai un peu vers la porte, et je criai : « Dieu du ciel ! quand est-ce que tout cela doit arriver ? » Je n’obtins pas de réponse. Je criai de nouveau ; pas de réponse ; seulement le jeune roi fit plusieurs signes de tête, et les nobles juges frappèrent fortement sur leurs livres. Je criai de nouveau et plus fortement : « O mon Dieu ! quand est-ce que tout cela doit arriver ? Aie pitié de nous, grand Dieu ! » Alors le jeune roi me répondit : « Rien de tout cela n’arrivera pendant ta vie, mais bien pendant le règne de ton sixième successeur. Il sera du même âge et de la même figure que tu me vois aujourd’hui ; son tuteur ressemblera à ce prince qui est debout ici, et le trône, pendant les dernières années de sa régence, sera précipité vers sa ruine par quelques jeunes membres de la noblesse. Mais le régent, après avoir persécuté le jeune roi, prendra en mains sa cause, et ils relèveront le trône, ils le fortifieront ; jamais la Suède n’aura eu un si grand roi, jamais elle n’aura été si prospère… La dette sera éteinte, le trésor public regorgera… ; toutefois, avant que ce règne ne s’affermisse, il y aura un grand massacre, ici qu’on n’en aura jamais vu et qu’on n’en verra jamais de semblable. Toi qui règnes aujourd’hui sur la Suède, transmets à ce roi ces célestes avertissemens. » Après ces paroles, tout s’effaça, et nous revîmes la salle des états dans sa solitude accoutumée. Nous remontâmes dans mon appartement, et je consignai dans cet écrit, du mieux que je pus, tout ce que je viens de raconter. Cela est arrivé de tout point comme je l’ai écrit. Je l’affirme sur mon serment : puisse Dieu assister mon corps et mon âme, comme il est vrai que j’ai dit la vérité !

« CHARLES XI, aujourd’hui roi de Suède [7]. »


Tels sont ces deux documens, à coup sûr fort bizarres. Ils ont été écrits au plus tard dans les premières années du siècle, car ils se trouvent dans les portefeuilles manuscrits d’un écrivain célèbre en Suède, Höppener, qui mourut en 1804, et dont les papiers sont conservés à la bibliothèque royale de Stockholm. Des notes expliquent certains détails, probablement conformes à la version adoptée par l’opinion publique. Suivant ces notes, le jeune roi dont parle le certificat n’est autre que Gustave IV ; le majestueux seigneur est le vénérable grand-chancelier Wachtmeister, le vieillard de soixante-dix ans est le chancelier Fr. Sparre, tous personnages qui ont joué un rôle important auprès de Gustave ; le régent enfin est le duc de Sudermanie (plus tard Charles XIII). Une dernière note, au sujet de la date du second document, dit : « Quiconque lit dans notre temps cette relation s’aperçoit facilement qu’elle a été fabriquée après les événemens de 1796, » c’est-à-dire après la régence du duc de Sudermanie et pendant le règne de Gustave IV. — Si le roi Charles XI a eu réellement une vision semblable, pourquoi ces différences de dates et de récit, et comment des témoins ont-ils pu attester la réalité de faits si étranges ? — Si ces deux pièces ne sont que des pamphlets, comme il est probable, quelle en a été l’intention ? On dit souvent en Suède qu’ils émanaient de la noblesse, mécontente de la constitution de 1772 et annonçant les dangers de la royauté absolue. M. Mérimée, d’accord avec cette interprétation, en a fait une prophétie très transparente de l’assassinat de Gustave III ; mais on voit bien, lorsqu’on étudie cette tradition, comme nous venons de le faire, dans sa source même, qu’il ne s’agit de rien de semblable. Ces pamphlets ne paraissent-ils pas au contraire opposés à la noblesse, dont ils prédisent le châtiment ? Ne semblent-ils pas annoncer que le pouvoir royal, menacé, presque renversé même un instant par ces nobles et par un régent infidèle, se relèvera de sa ruine pour devenir plus fort que jamais ? Quoi qu’il en soit, à une époque où un mysticisme bizarre séduisait dans le Nord un grand nombre d’esprits visionnaires ou illuminés (nous en rencontrerons dans la suite de notre récit beaucoup d’exemples, et le duc de Sudermanie lui-même était grand partisan du magnétisme et de la franc-maçonnerie), ces étranges écrits devinrent presque populaires ; ils furent interprétés selon la fantaisie de chacun, et le malheureux Gustave IV ne fut pas des derniers à vouloir y trouver une explication de l’avenir et des argumens en faveur de sa politique.

Au milieu de cette agitation bizarre, la pensée d’un grand changement devenu nécessaire, d’une révolution, s’était présentée à tous les esprits et leur était devenue familière. Des complots avaient déjà été formés contre Gustave, lorsque celui qui devait amener la journée du 13 mars fut résolument arrêté par les officiers qui commandaient l’armée de l’ouest. De tous les corps de l’état, nul n’avait été plus humilié que l’armée suédoise ; elle rougissait, bien qu’elle en eût été empêchée par son roi lui-même, de n’avoir pas sauvé la Finlande ; elle croyait qu’une alliance avec Napoléon ferait recouvrer à la Suède cette province ou la Poméranie, toutes les deux peut-être. Nous avons dit enfin combien de mauvais traitemens et d’insultes particulières elle avait dû subir, et quel ressentiment le licenciement des gardes lui avait laissé. L’armée de l’ouest en particulier, après avoir été envoyée vers la frontière norvégienne dans le dessein d’obtenir de ce côté une compensation à la perte de la Finlande, s’était vue tout à coup condamnée à l’inaction, quand Gustave, gouverné par son caprice, avait résolu d’abandonner cette entreprise et de porter ses efforts vers une campagne en Seeland. Cette armée, officiers et soldats, avait adopté chaleureusement le but qu’on avait proposé à son ardeur, la conquête de la Norvège ; elle ne renonçait pas à donner à sa patrie ce beau complément de territoire et de puissance en échange de ce qu’elle avait perdu, et lorsque cette fois encore Gustave commit la faute d’arrêter lui-même ses efforts, elle voulut cependant obtenir à tout prix, même au prix de la défection et de la révolte, ce qu’elle aurait voulu devoir à sa fidèle obéissance envers un roi protecteur et non pas meurtrier de ses sujets. Le colonel, plus tard général et baron Adlersparre, qui commandait l’aile droite de cette armée, se trouva désigné par l’estime générale pour devenir le chef de la conspiration. Il n’accepta un tel rôle que comme un devoir envers la patrie, et non point par vengeance ou par ambition personnelle. Homme instruit, écrivain élégant, un peu poète, c’était avant tout une intelligence élevée, généreuse, mais se possédant toujours elle-même dans son dévouement. « Dès l’automne de 1808, dit le baron Adlesparre dans une histoire des dernières années de Gustave IV qu’il a publiée, tous les esprits étaient convaincus de la nécessité d’un changement… Je dois reconnaître que je n’étais pas aussi empressé. La perspective d’une ruine si complète et si violente, la crainte d’une conflagration générale m’arrêtaient, bien que je visse mon pays courbé sous une terrible nécessité, et que la confiance sans limites de mes compagnons d’armes et de mes concitoyens ne me permit pas le refus. » Adlersparre prit du moins toutes les mesures pour circonscrire le nombre et le cercle d’action des conjurés ; il eut des entrevues avec le prince Christian-Auguste, chargé par le roi de Danemark de défendre la Norvège, il en sut obtenir une trêve immédiate, et peut-être la promesse d’accepter la succession au trône de Suède après le duc de Sudermanie, qui n’avait pas d’héritier naturel. Ce projet conservait pour le moment. la couronne dans la famille du roi détrôné ; on espérait de plus que l’avènement du prince Christian terminerait les guerres avec le Danemark et avec la France, son alliée ; on comptait obtenir enfin par la médiation du prince la cession de la Norvège en dédommagement de la Poméranie. Le jeune fils de Gustave, âgé alors de onze ans, était écarté, afin d’éviter les nouveaux périls d’une minorité, dont la vieillesse du duc de Sudermanie rendait l’éventualité prochaine. Comme les dispositions étaient les mêmes dans toute l’armée suédoise, des correspondances furent bientôt organisées entre les différens corps dispersés dans les provinces, et là où les officiers supérieurs, par exception, n’entrèrent pas dans le complot, les sous-officiers et même bon nombre des soldats en firent partie. Il fut convenu que l’armée de l’ouest marcherait sur la capitale, et qu’à ce signal les autres divisions lèveraient l’étendard de la révolte, pendant qu’on saisirait le roi dans Stockholm. Le duc de Sudermanie serait mis immédiatement à la tête des affaires, et la diète convoquée pour le proclamer roi et désigner un successeur à son adoption.

Mais quels étaient dans Stockholm les conjurés sur l’aide desquels comptait Adlersparre ? Dans cette ville, comme dans l’armée, dont l’opinion gouvernait les provinces, le mécontentement était général et extrême, il est vrai, et l’abdication du roi paraissait le seul moyen de sauver le pays. Toutefois les hauts fonctionnaires de l’ordre civil, les chefs de la magistrature, de l’administration et ceux du clergé n’avaient pas admis avec autant de promptitude que les militaires la pensée d’une révolution. Ils croyaient qu’il était encore possible d’amener Gustave à plier en présence du péril évident qui se dressait devant lui. Les plus respectables d’entre eux, les serviteurs dévoués qui avaient blanchi au service de Gustave III, conçurent l’espoir de faire consentir son malheureux fils à une abdication, tout au moins à une convocation de la diète, et tentèrent auprès de lui de suprêmes efforts qui servirent seulement à renouveler ces scènes étranges où se déclarait l’égarement incurable du roi, et qui annoncent, expliquent à l’avance et excusent la révolution de 1809. On comptait sur le besoin absolu d’argent pour vaincre forcément l’obstination de Gustave. « Je n’ai pas besoin de la diète, disait-il au grand-chancelier, pour faire un emprunt. — Soit, répondit le magistrat, mais votre majesté n’aura pas d’argent parce que le pays est épuisé. — Eh bien ! j’emprunterai au dehors. — Il faut en ce cas à votre majesté une garantie donnée par la diète. Il y a deux choses que votre majesté ne peut pas faire sans le concours de la diète : c’est d’emprunter au dehors, et de porter la main sur la banque, et Dieu préserve votre majesté de songer à ce dernier moyen ! — A-t-on jamais entendu parler de la sorte ? Quoi ! ma parole royale a-t-elle moins de poids que celle de votre diète ? Voilà qui est curieux ! Je sais bien ce que je ferai. Je formerai un fonds d’amortissement qui donnera confiance au prêteur… J’ai bien le droit de lever des impôts en temps de guerre, apparemment ? Le nierez-vous ? — Sire, je ne le nie pas, mais il faut que ce soit proportionnellement à chaque fortune particulière. — Oui. Le riche donnera plus, le pauvre moins… — Très bien, mais il faut que ce soit établi d’après une règle commune, non d’après le bon plaisir ni d’après une appréciation arbitraire de chaque fortune. — Soit ! je décréterai un impôt pour la guerre, non pas un impôt de rien comme le dernier ; j’en veux un sérieux cette fois ; il me servira de fonds d’amortissement pour éteindre la nouvelle dette étrangère. — Mais, sire, à la fin de la guerre il faudra convoquer la diète, la constitution l’ordonne, et alors cesseront tous les subsides ; votre majesté n’en obtiendra pas sans interruption jusqu’à l’extinction de la dette. — Où est-ce que cela est écrit, s’il vous plaît ? — Sire, dans la constitution… — Que m’importe ? Je ferai un fonds d’amortissement, et les impôts continueront jusqu’à l’extinction de la dette. Et si à la fin de la guerre les états se réunissent, je les forcerai bien à y consentir… Une autre chose ! On lit dans votre constitution que je dois prendre avis de la nation ; mais qui a dit que la diète représente la nation ? Où cela est-il écrit ? Pouvez-vous me le montrer !… Par tous les diables, je jure que je mettrai tous ces gens-là à la porte, et je leur ferai voir que je peux gouverner seul mon royaume ! »

Il était cependant plus facile de proférer toutes ces menaces que de les exécuter. Quand le roi donna ordre au comité des finances de préparer une ordonnance pour un impôt de quinze millions : « Votre majesté, lui dit le président, n’en trouvera pas deux. — Maudit pays ! s’écria Gustave en colère. Vous voulez donc tâter de Buonaparte : eh bien ! vous l’aurez, je le souhaite bien sincèrement, afin que le diable vous emporte, vous et lui ; mais en attendant je vous prendrai jusqu’à votre dernier sou ! » Le roi s’irritait ainsi contre toutes les représentations, et en même temps il dédaignait toutes les prières. » Au nom de la patrie, — lui dit le vieux baron Liljecrantz, octogénaire, ministre des finances de Gustave III, — au nom de ce peuple qui a déjà tant souffert, que votre majesté cède aux circonstances, afin de ne pas attirer des malheurs incalculables sur la famille royale et sur elle-même ! — Vous voulez que je traite avec Buonaparte ? répondit Gustave, que je tende la main à cet Alexandre qui m’a lâchement trahi ? Mon honneur, mon caractère, ma religion s’y opposent ; c’est impossible… La Finlande est perdue ; nous la recouvrerons. D’ailleurs je prendrai ma revanche en conquérant la Norvège. Au reste, tout ceci ne peut durer longtemps. La Providence a mis un terme, soyez-en sûr, à la toute-puissance de Buonaparte. La nation souffre, mais du moins elle ne s’est pas avilie. Dieu peut nous secourir au moment même où l’œil humain n’aperçoit plus de ressource… Enfin je ne veux pas mériter la damnation éternelle !… — Sire ! continua le vieillard les larmes aux yeux, le royaume est tout près de sa ruine ; on entend déjà de sourds murmures ; du mécontentement au désespoir il n’y a qu’un pas ; que votre majesté ne tarde pas plus longtemps à convoquer les états et à conclure la paix, ou bien, si ses scrupules religieux l’en empêchent, qu’elle consente à se démettre de la couronne… » Ces derniers mots produisirent sur Gustave une commotion subite ; il y vit la menace d’un attentat qui mettait avec son trône sa vie en danger ; les lèvres tremblantes et les yeux hagards, il frappa avec violence sur la garde de son épée. — « Savez-vous ce qu’il en peut coûter, s’écria-t-il, de m’oser parler comme vous venez de le faire ? Savez-vous que votre tête en ce moment tient à la pointe de mon épée ? — Sire ! répondit le fidèle conseiller avec une mâle assurance, il ne manque plus à votre majesté que d’avoir sacrifié un vieillard de quatre-vingts ans, un ancien serviteur qui a osé vous dire la vérité ! Je suis trop près de la tombe pour craindre la mort, et la mort du martyr pourrait m’être honorable, mais j’ai trop de respect pour la mémoire de vos ancêtres pour ne pas détourner votre majesté de cette mauvaise action… » Gustave l’interrompit : « Allez-vous-en, dit-il, et estimez-vous heureux que je ne vous aie pas traité comme vous le méritez, en traître et en factieux ! »

Il n’était plus temps de sauver Gustave, quand il l’aurait voulu lui-même. À chaque échec de ses plus dévoués serviteurs, il était devenu plus évident que la Suède était absolument perdue sans quelque mesure singulièrement énergique. Les hauts fonctionnaires, qui formaient le parti de la légalité, durent céder devant l’imminence du péril et l’anxiété de l’esprit public, et des officiers de la garnison de Stockholm, d’accord avec Adlersparre, se préparèrent à agir. À leur tête se trouvait le général baron Adlercreutz : il venait de terminer la campagne de Finlande. Après que le brave comte G. de Löwenhjelm (aujourd’hui ministre de Suède à Paris) avait été fait prisonnier par les Russes à la journée de Pyhejocki, le 16 avril 1808, c’était Adlercreutz qui avait pris le commandement ; il avait fait reculer l’ennemi, l’avait battu en plusieurs rencontres, et s’était finalement illustré par une belle retraite. Accablé par le nombre et par les fautes de son gouvernement, il avait du moins sauvé l’honneur suédois. Quand il rentra dans Stockholm, tous les regards se tournèrent vers lui, et l’opinion le désigna pour marcher courageusement avec Adlersparre vers l’accomplissement de l’œuvre d’où la Suède attendait son salut.

Tout à coup, le soir du 8 mais 1809, Gustave apprend du comte Stedingk et d’un émigré français, le colonel Rodais, qui lui restaient dévoués, que l’armée de l’ouest, révoltée, s’est mise en marche vers Stockholm ; c’est ce que tout le monde savait déjà depuis vingt quatre heures dans la ville. Gustave quitte aussitôt le petit château de Haga, près de la capitale, pour venir préparer le châtiment des rebelles et faire arrêter leurs complices ; mais une menace de délation arrête les magistrats, qui tous ont trempé au moins par leur silence dans la conjuration ; ils persuadent alors au roi que le danger est imaginaire, et cela au moment même où l’on presse l’arrivée du général Adlersparre et les dernières mesures. Il était convenu qu’Adlercreutz veillerait surtout à ce que Gustave ne sortit pas de Stockholm, parce que l’opinion des provinces ne semblait pas assez décidée pour éloigner toute crainte de guerre civile. Trois jours se passent sans que le roi reçoive d’informations exactes sur la marche de ses ennemis, tant il est vrai que la conspiration est devenue générale et que tout le monde en est complice. Le malheureux roi d’ailleurs avait trop mal traité ceux qui l’avaient averti les premiers pour qu’on voulût risquer, sans un bien rare dévouement, de s’intéresser à sa cause. Il avait durement reproché à Stedingk (c’était le vieux et respectable ministre de Suède à Saint-Pétersbourg) et a Rodais d’avoir voulu le tromper, et, dans un de ces accès de colère multipliés par le désespoir, il avait failli percer Stedingk de son épée. Durant ces trois jours cependant les conjurés avaient combiné à l’aise toutes leurs manœuvres. Le 12 au soir, Gustave reçoit d’Orebro l’avis officiel que les révoltés viennent d’arriver dans cette petite ville, située à une soixantaine de lieues à l’ouest de la capitale. Une de ses premières pensées est d’envoyer demander pardon à Stedingk, à ce fidèle serviteur, et on le voit pleurer sur une erreur qui devait lui montrer d’une seule fois tout son aveuglement passé. L’indécision et le trouble président à ses résolutions, et personne pour le conseiller ou du moins l’assister. La reine est restée à Haga ; le duc de Sudermanie, son oncle, est peut-être complice. Gustave ordonne de fermer les portes de la ville, celles du château ; il convoque les dignitaires de l’état ; il restera dans la ville, il se défendra jusqu’à l’extrémité dans le palais ; puis, changeant d’avis, il ordonne d’imprimer et de répandre par tout le pays une proclamation ; il sortira le lendemain de Stockholm, ira rejoindre l’armée du sud, qu’il croit fidèle comme son général (Toll) ; il transportera dans une ville de Scanie le siège du gouvernement, et il verra bien si la capitale osera trahir la cause de son roi et persister longtemps dans sa révolte. Par contre, aux derniers avis de ceux qui le supplient encore d’accepter les conditions de la Russie, il répond par des argumens tirés de l’Apocalypse ; il sait bien d’ailleurs que le mois de mars doit lui être funeste, tant son esprit est plein de confusion et de vertige. La nuit du 12 au 13 se passe dans les préparatifs du départ. Le lendemain matin, Gustave, qui manque d’argent, fait avertir les commissaires de la banque qu’ils aient à lui remettre les fonds de l’état, et sur leur refus il s’apprête à faire enlever de vive force une somme de deux millions. Il n’eut pas le temps d’exécuter cette violence : Adlercreutz, en apprenant l’ordre donné par le roi pour le départ, s’était souvenu de ses engagemens, et la catastrophe finale avait été dès lors résolue dans son esprit.

Stockholm offrait, pendant la matinée du 13 mars, un singulier spectacle. Les voitures préparées pour le départ du roi, les chariots de bagage et ceux du train nécessaires aux troupes désignées pour le suivre encombraient les rues et particulièrement les abords du château. Aides de camp, courriers et ordonnances se croisaient en tout sens, occupés, les uns de hâter le départ, les autres de le prévenir. Les habitans de Stockholm, pour qui l’entreprise projetée commençait à n’être plus un secret, circulaient par les rues et entouraient le château. L’attente de grands événemens était peinte sur tous les visages, mais rien de plus ; cette foule paraissait indifférente. Avec cette curiosité inepte de la multitude prête à obéir aux destinées que lui préparaient quelques hommes courageux, elle regardait le château et en interrogeait des yeux les portes et les fenêtres. Cette vague inquiétude ne laissait pas d’être le pressentiment de la gravité du drame qui allait s’y accomplir.

Après s’être entendu de nouveau avec les plus hauts fonctionnaires et les principaux-officiers de la garnison, Adlercreutz, à huit heures du matin, se rend avec le comte de Klingspor au château. Il y trouve ses aides de camp, comme il était convenu. Il ordonne quelques dispositions intérieures : comme les drabans ni les soldats de la garde allemande ne savent rien du complot, il les disperse, il les éloigne autant que possible ; ils sont d’ailleurs peu nombreux, plus de trente officiers répandus dans le château les surveilleront, et l’on peut compter en ville sur presque toute la garnison.

Le roi donnait quelques audiences. Il venait de faire appeler le duc de Sudermanie ; il mande aussi le comte de Klingspor. Quelques instans après, on l’entend se livrer à un de ces emportemens qui lui étaient devenus habituels : le sujet de la querelle était le refus du duc de Sudermanie de se rendre a Gripsholm suivant l’ordre du roi, et l’assurance de Klingspor que le départ royal allait être le signal des plus grands malheurs, qu’il fallait rester et convoquer la diète, unique refuge. Adlercreutz juge que le moment est venu d’en finir. « Suivez-moi, messieurs, » dit-il à ses aides de camp, et il entre dans la chambre où se trouve le roi. On se figure l’étonnement de Gustave en le voyant entrer de lui-même avec six officiers. « Sire, dit aussitôt Adlercreutz, la nation est consternée de voir votre majesté quitter sa capitale dans les circonstances difficiles où nous sommes. Les hauts fonctionnaires, l’armée et tous les bons citoyens m’ont chargé de prévenir une mesure aussi funeste, et nous venons…— Qu’est-ce que cela veut dire ? s’écrie le roi avec violence. Il n’y a que des factieux et des traîtres qui puissent parler ainsi ! — Sire, répondent les officiers, nous venons pour sauver votre majesté et notre patrie ; nous ne sommes ni factieux ni traîtres. — Je vous dis que c’est de la trahison, répond Gustave d’une voix forte, et vous êtes tous perdus, si vous continuez de la sorte. » Et comme Adlercreutz approchait, le roi, reculant un peu, tire son épée et dit : « Personne ne m’enlèvera ce fer, sinon avec la vie. » Il fallait empêcher à tout prix une rixe sanglante ; Adlercreutz s’élance sur le roi et le saisit des deux bras pendant qu’on le désarme. Aux cris de Gustave, qui se débat violemment, les drabans se précipitent vers la chambre ; mais les officiers d’Adlercreutz les contiennent un instant, lui-même vient les assurer qu’aucun danger ne menace la vie du roi ; puis, prenant en main le bâton de commandement de l’adjudant-général du palais : « C’est moi qui commande ici, » dit-il d’une voix qui ne souffre pas de contradiction, et il fait arrêter ceux qu’on croit le plus à craindre. Gustave avait paru se calmer après la lutte ; mais pendant que ses gardiens veillent à ne laisser entrer personne dans la chambre où il est prisonnier, il s’empare tout à coup par ruse d’une épée et s’échappe par une porte de derrière. Alors commence dans les corridors et les escaliers du palais une sauvage poursuite dont Adlercreutz attend avec anxiété l’issue. Que ne serait-il pas arrivé peut-être si Gustave eût soulevé en sa faveur la garde allemande et une partie de cette population que pouvait entraîner la pitié, puis l’ardeur de la lutte ? Greiff, capitaine des chasses, met fin à ces incertitudes en saisissant Gustave au milieu de sa course. Épuisé, presque évanoui, le roi se laisse porter dans sa chambre, d’où on le transfère le soir même, sous bonne garde, dans un château situé à quelque distance de la ville.

Le duc de Sudermanie, frère de Gustave III, consentit, après s’être fait beaucoup prier, à se mettre à la tête des affaires en qualité de lieutenant-général du royaume jusqu’à ce que la diète fût réunie. Il restait à savoir si l’on organiserait le nouveau gouvernement sur des principes nouveaux ; mais dès ce moment on avait éloigné la cause de ruine immédiate qui menaçait la Suède. Le 13 mars sauva peut-être ce pays d’un démembrement ; il sauva certainement Stockholm d’une invasion russe ; 70,000 Russes, établis dans les Aland, s’étaient déjà mis en marche vers cette capitale, et c’était dans le palais des Vasa qu’Alexandre prétendait venir dicter la paix à Gustave IV. En présence des événemens du 13 mars, le tsar dut renoncer à cet audacieux projet. Ces événemens, qui changeaient complètement la situation intérieure de la Suède, ne devaient pas exercer une moins décisive influence sur sa politique extérieure. Le gouvernement proclamé le 13 mars comprenait une nécessité que Gustave IV n’avait jamais su admettre, — la nécessité de chercher dans un bon accord avec la France la plus puissante des garanties contre les tentatives de l’ambition russe. Une ère nouvelle semblait s’ouvrir ainsi avec l’avènement de Charles XIII, pour le royaume de Suède ; mais de terribles vicissitudes lui étaient encore réservées, et ce n’était qu’au prix des plus cruelles perplexités que le peuple suédois, — nous aurons à le montrer bientôt, — devait acquérir l’intelligence de ses véritables intérêts.


A. GEFFROY.


  1. Dans la Revue du 15 février 1855.
  2. Nous avons entendu raconter que Gustave, tirant un cordon, leva un rideau derrière lequel se trouvait Louis XVIII en personne. Nul document sérieux, à notre connaissance, ne confirme cette singulière anecdote.
  3. Elle parut d’abord dans le journal intitulé : Inrikes Tidningar, 11 août 1807.
  4. Voyez l’examen critique du Précis de la Guerre de Finlande, du général Suchtelen, par le baron Ehienheim, dans le Medborg. Militar-Tidning de 1828, n° 12. Voyez aussi l’introduction de l’ouvrage de G. Montgomery sur la Guerre de Finlande,2 vol. in-8°, 1842 (en suédois).
  5. Voyez l’ordre adressé au prince de Ponte-Corvo en date du 23 mars 1808, dans les Mémoires de Constant.
  6. Napoléon répondit : « L’M qu’il fait mettre en avant de mon nom, je la ferai mettre à la suite du sien. » et l’on prétend (je n’ai pas vérifié le fait), que le Moniteur écrivit un jour : Gustave-Adolphe M., c’est-à-dire Gustave-Adolphe Munck, sanglante allusion aux bruits répandus sur la naissance de Gustave IV.
  7. Cette relation est suivie d’une attestation qui la confirme et qu’ont signée C. Bielke, grand-chancelier, U. V. Bielke et Oxenstierna, ministres d’état, et P. Gransten, concierge de la salle des états.