Des bienfaits/5

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Des bienfaits, livre V
Traduction par Joseph Baillard.
Œuvres complètes de Sénèque le JeuneHachettevolume 1 (p. 427-449).
LIVRE V.

I. Dans les livres précédents j’avais, ce semble, complété ma tâche, ayant traité de la manière dont il faut donner et recevoir : car cette partie de nos devoirs est limitée dans ces deux termes. Si je m’attarde encore, ce n’est pas que le sujet m’y oblige, mais je m’y complais : or, il faut aller où il conduit, non vers tous les points de vue qu’il ouvre. À chaque pas, en effet naissent de ces questions qui sollicitent l’esprit par je ne sais quel charme et qui, sans être inutiles, ne sont pas nécessaires. Mais tu le veux, continuons, maintenant que le fond même du sujet est épuisé, à nous enquérir de ces faits qui, à vrai dire, y sont plutôt connexes qu’inhérents et dont l’examen scrupuleux, s’il ne paye pas de la peine qu’il coûte, n’est pourtant point un labeur stérile.

Pour toi, nature d’élite, si portée à la bienfaisance, Libéralis Æbutius, aucun éloge de cette vertu n’a rempli l’idée que tu t’en fais. Je ne vis jamais homme apprécier si largement les services même les plus légers. Et cette bonté d’âme est allée jusqu’à ressentir comme fait à toi-même tout le bien que l’on fait à d’autres. Tu serais prêt, pour éviter au bienfaiteur un repentir, à payer la dette de l’ingrat. Tu es si loin de toute ostentation, si empressé, à décharger ceux que tu obliges, que dans tout le bien que tu opères, tu voudrais faire croire non que tu donnes, mais que tu rends. Aussi des dons faits de cette manière te reviennent-ils plus pleinement : car presque toujours ils retournent d’eux-mêmes à qui n’en redemande rien ; et comme la gloire s’attache de préférence à ceux qui la fuient1, la gratitude répond aux bienfaits par un tribut d’autant plus doux qu’on la laisse plus libre de les méconnaître. Il ne tient pas à toi qu’après avoir reçu on ne se risque à te demander de nouvelles grâces, que tu ne refuseras pas, que tu ajouteras, plus nombreuses et plus grandes, à celles dont on étouffe et dissimule le souvenir. Résolution d’un homme excellent, d’un cœur magnanime, qui tolère l’ingrat jusqu’à ce qu’il l’ait fait reconnaissant. Et cette façon d’agir ne te trompera point : le vice ne résiste pas à la vertu, si tu ne te presses pas trop de le haïr.

II. Tu as encore pour maxime favorite ce mot que tu juges admirable : il est honteux d’être vaincu en bienfaits. Mais la vérité du mot est à bon droit mise en question ; car la chose est bien autre que tu ne l’imagines. Jamais, dans les luttes qui honorent, la défaite n’est honteuse, pourvu qu’on ne jette point ses armes et que le vaincu veuille ressaisir la victoire. Tout le monde n’a pas au service de ses bonnes intentions les mêmes forces, les mêmes facultés, le même appui de cette Fortune dont nos plus vertueux desseins, du moins dans leurs effets, subissent l’influence. La volonté seule de s’élever au bien est louable, lors même qu’un plus agile concurrent nous a devancés2. Ce n’est point comme dans ces combats offerts en spectacle, où la palme annonce le plus digne ; et là encore souvent le faible doit son triomphe au hasard. Dès qu’il s’agit d’un devoir que chacune des deux parties désire remplir le mieux possible, si l’une a pu davantage, a eu sous la main de quoi satisfaire son vœu et qu’à tous ses efforts la Fortune ait laissé le champ libre, quand l’autre, avec un zèle égal, aurait rendu moins qu’elle n’a reçu, ou même n’aurait rien pu rendre, mais n’aspirerait qu’à s’acquitter et s’y porterait de toutes les forces de son âme, cette autre ne serait pas plus vaincue que le soldat qui meurt sous les armes et qu’il a été plus facile à l’ennemi de tuer que de mettre en fuite. Ce que tu regardes comme une honte, la défaite, l’homme vertueux ne peut l’éprouver : car jamais il ne cédera, jamais il ne renoncera ; debout et prêt jusqu’au dernier jour, il mourra à son poste, déclarant tout haut qu’il a reçu beaucoup, qu’il voulait ne pas rendre moins.

III. Les Lacédémoniens proscrivent le combat du pancrace et du ceste, où la seule preuve d’infériorité est l’aveu du vaincu. Le coureur qui touche le premier la borne a devancé de vitesse, non de courage, son compétiteur. Le lutteur renversé trois fois perd la palme, il ne la cède pas. Comme Sparte avait grandement à cœur que ses enfants ne fussent point vaincus, elle les éloignait de toute lutte où le vainqueur est déclaré non par le juge ni par le résultat en lui-même, mais par l’aveu du champion qui se retire et livre à l’autre l’avantage. L’honneur dont ce peuple est si jaloux pour les siens, chacun peut l’obtenir de sa vertu, de son zèle, et ne jamais se laisser vaincre : car, en face même d’une force supérieure, l’âme peut rester invincible. Personne ne dit des trois cents Fabius : « Ils se sont fait battre, » mais : « Ils se sont fait tuer. » Régulus a été pris, non défait par les Carthaginois ; ainsi en est-il de tout homme accablé sous l’effort, et le poids d’une Fortune ennemie, mais dont le cœur ne fléchit pas.

De même, en matière de bienfaits, qu’on en ait reçu un plus grand nombre, de plus importants, de plus fréquents, on n’est pas vaincu pour cela. Les bienfaits de l’un l’emportent peut-être sur ceux de l’autre, si l’on met en balance les choses données et reçues ; mais à comparer qui donne et qui reçoit, en ne tenant compte que des intentions en elles-mêmes, ni l’un ni l’autre n’aura la palme. Tels souvent deux gladiateurs, dont l’un sera tout criblé de plaies et l’autre n’aura que de légères atteintes, sont réputés sortir égaux de la lice, bien que le plus maltraité semble, avoir eu le dessous.

IV. Nul ne peut donc être surpassé en bienfaits, pourvu qu’il sache devoir, qu’il veuille rendre, et que l’insuffisance du fait soit compensée par l’intention. Tant que l’on persévère ainsi, tant que se maintient cette volonté, assez de traits signalent la reconnaissance : qu’importe de quel côté se compte le plus de petits cadeaux ? Tu pourras, toi, donner beaucoup, moi, je ne pourrai que recevoir ; la fortune est pour toi, j’ai pour moi la bonne volonté. Et pourtant je te vaux, autant que des braves sans armes ou qui n’en ont que de légères en valent d’autres armés de toutes pièces.

Non, jamais l’homme n’est vaincu en bienfaits ; car la gratitude est toujours au niveau de la volonté. S’il était honteux de recevoir plus qu’on n’a donné, il ne faudrait rien accepter d’hommes bien plus puissants que nous et auxquels nous ne pouvons rendre la pareille. Je parle des grands et des rois, que la Fortune met à même de faire des largesses nombreuses en échange desquelles ils ne recouvrent que bien peu de choses, beaucoup moins qu’ils ne donnent. Les rois, ai-je dit ? À eux aussi on peut rendre service ; et ce pouvoir qui les met si haut ne subsiste que par le concours et le ministère de leurs inférieurs.

Il est des âmes dégagées de toute ambition, que presque nulle convoitise humaine n’arrive à effleurer : ceux-là, la Fortune elle-même ne peut les gratifier de rien. De toute nécessité je serai vaincu en bienfaits par un Socrate, je le serai par un Diogène, qui marche nu au milieu des richesses macédoniennes et foule aux pieds le faste des rois. Oh ! qu’alors à ses propres yeux, comme à tous les yeux qui, pour reconnaître le vrai, n’étaient voilés d’aucun brouillard, il dut paraître supérieur à l’homme qui voyait le monde à ses pieds ! N’était-il pas bien plus puissant ; n’était-il pas bien plus riche que cet Alexandre qui possédait tout ? Car il avait plus à refuser que l’autre ne pouvait offrir.

V. Il n’y a point de honte à être vaincu par de tels hommes. Suis-je en effet moins courageux parce que tu me mets en face d’un adversaire invulnérable ? Le feu en a-t-il moins le pouvoir de brûler, s’il tombe sur une matière incombustible ; et le fer a-t-il perdu sa propriété tranchante, lorsque c’est une pierre, dont la nature compacte repousse toute atteinte et résiste aux corps les plus durs, qu’il s’agit de diviser ? Au sujet de la reconnaissance ma réponse est la même. Point de honte à être vaincu par un bienfaiteur dont la grande fortune ou la rare vertu ferme aux services toute voie de retour. Nous sommes presque toujours vaincus par les auteurs de nos jours, ne les possédant guère qu’au temps où ils nous semblent incommodes, où leurs bienfaits ne sont pas compris de nous. À peine avons-nous gagné quelque expérience et venons-nous à entrevoir que nous devons les aimer pour les choses mêmes qui nous les rendaient peu aimables, je veux dire leurs avertissements, leur sévérité et leur attention à veiller sur notre jeunesse imprudente, ils nous sont ravis. Peu arrivent jusqu’à l’âge où l’on recueille dans ses enfants tout le fruit de ses soins : les autres n’ont senti d’eux que le fardeau. Toutefois, il n’y a point de honte à être vaincu en bienfaits par un père ; et comment y en aurait-il ? On ne doit rougir de l’être par personne. Avec certains bienfaiteurs on est leur égal et leur inférieur tout ensemble : leur égal par le cœur, qui est la seule chose qu’ils exigent, la seule que nous leur promettions ; leur inférieur par la fortune, qui peut empêcher qu’on ne s’acquitte, sans pour cela qu’on ait à rougir comme vaincu. Il n’y a pas de honte à ne pas atteindre, pourvu que l’on s’obstine à suivre. Souvent je me vois forcé d’implorer de nouveaux services avant d’avoir acquitté les premiers. Et je ne suis ni détourné ni honteux de ma demande par le motif que je devrai sans pouvoir rendre : car il ne tiendra pas à moi que je ne prouve de mon mieux ma reconnaissance. Il peut survenir du dehors quelque empêchement ; néanmoins je ne serai pas vaincu en bon vouloir, et je succomberai sans honte à des difficultés indépendantes de moi.

VI. Alexandre, le roi de Macédoine, se glorifiait souvent de n’avoir été vaincu en bienfaits par personne. Il ne dut pas, l’outrecuidant, priser bien haut, ni les Macédoniens, ni les Cares, ni les Grecs, ni les Perses, ni ces peuplades éparses qui n’avaient point d’armée, pour ne pas s’avouer qu’il tenait d’eux un empire qui s’étendait de l’angle de Thrace jusqu’au bord des mers inconnues. C’était à Socrate à se glorifier ainsi, c’était à Diogène qui, certes, avait triomphé d’Alexandre. Oui, il en avait triomphé le jour où ce conquérant, gonflé d’un orgueil plus qu’humain, vit un homme auquel il ne pouvait ni rien donner, ni rien ravir.

Le roi Archélaüs pria Socrate de venir à sa cour. Socrate, dit-on, répondit qu’il ne voulait point aller chez un homme dont il recevrait plus qu’il ne pourrait lui rendre. Mais d’abord il eût été maître de ne rien accepter ; ensuite, c’est de lui que serait venu le premier bienfait : car c’est sur une prière qu’il serait venu, et c’était faire ce qu’après tout le roi était hors d’état de lui rendre. Enfin, Archélaüs n’eût pu offrir que de l’argent, et de l’or, et il eût reçu en retour le mépris de l’or et de l’argent. Quoi ! il était impossible à Socrate de s’acquitter envers le prince ? Et qu’aurait-il reçu d’égal à ce qu’il eût donné, je veux dire le spectacle d’un homme sachant vivre et mourir et possédant le dernier mot de ces deux sciences ? Ce roi aveugle en plein jour, il l’eût initié aux secrets de la nature si étrangers pour lui, qu’un jour d’éclipse de soleil il fit fermer son palais et raser la tête à son fils en signe de deuil et de calamité. Quel service à lui rendre que de le tirer de la retraite où la peur le tenait caché, de l’obliger à se rassurer, de lui dire : « Ce n’est point là une défaillance du soleil, c’est la rencontre de deux astres ; c’est la lune qui, cheminant au-dessous du soleil, a interposé son globe juste entre nous et lui et nous empêche de le voir : elle n’intercepte qu’une faible partie de ses rayons, si elle ne fait que l’effleurer à son passage ; elle en couvre davantage, si elle lui oppose une plus grande surface ; elle en dérobe tout à fait l’aspect, quand elle vient à glisser son disque directement entre la terre et le soleil ; mais tu vas voir les deux astres se disjoindre en sens divers par leur propre vitesse ; le jour va être rendu à la terre, et tel sera l’ordre constant des siècles : il y a des jours fixes et marqués d’avance où l’interposition de la lune empêchera le soleil de nous verser tous ses rayons. Encore un moment, et l’astre va reparaître, va sortir de cette espèce de nuage et, dégagé de tout obstacle, nous envoyer librement sa lumière. »

Le philosophe ne pouvait-il pas payer de retour Archélaüs en lui apprenant à régner ? Certes, le bienfait de Socrate se fût de beaucoup amoindri, si le prince avait pu faire la moindre chose pour Socrate.

Pourquoi donc ce dernier répondit-il de la sorte ? Enjoué de son naturel, habitué, dans son langage, à procéder par sous-entendus, raillant tout le monde, surtout les puissants, il aima mieux s’excuser finement que refuser avec une hauteur farouche. « Je ne veux pas, dit-il, recevoir de bienfaits d’un homme à qui je ne pourrais rendre en même monnaie. » Peut être craignit-il qu’on ne le forçât d’accepter contre son gré, d’accepter ce qui n’eût pas été digne de Socrate. » Il eût refusé, dira-t-on, s’il ne l’eût pas voulu. » Mais c’était courroucer contre lui un prince arrogant qui prétendait qu’on fît grand cas de tous ses dons. Nulle différence entre ne pas vouloir donner à un roi et ne pas vouloir accepter de lui : il met sur la même ligne l’un et l’autre et il est plus amer à l’orgueil d’être dédaigné que de n’être pas craint3. Veux-tu savoir ce qu’en effet Socrate ne voulait point ? Il ne voulait point aller à une servitude volontaire, lui de qui Athènes libre ne put supporter la libre censure.

VII. Nous avons, je pense, suffisamment traité cette question : s’il est honteux d’être vaincu en bienfaits ; celui qui la pose sait que d’habitude on n’est pas son propre bienfaiteur. Autrement il serait clair qu’il n’y a pas de honte à être vaincu par soi-même. Cependant quelques stoïciens mettent aussi en doute si l’on peut se rendre service à soi-même, si l’on se doit de la reconnaissance. Pour que le problème parût proposable, ils ont fait ce raisonnement : on dit souvent : « Je me félicite ; je ne puis me plaindre que de moi-même ; je m’en veux ; je me punirai ; je me déteste ; » et cent autres phrases de ce genre où l’on parle de soi comme on ferait d’un tiers. Or si je puis me faire du mal, pourquoi ne pourrais-je me faire aussi du bien ? Et pourquoi des services qui s’appelleraient bienfaits, si je les rendais à d’autres, n’auraient-ils pas le même nom quand c’est à moi que je les rends ? Ce qui, me venait d’un autre, serait une dette, si je me le donnais à moi-même n’en serait pas une ? Pourquoi serais-je ingrat envers moi ? Ce serait une honte non moins grande que d’être avare, dur, cruel et négligent envers soi. Il y a autant d’infamie à se prostituer qu’à prostituer autrui. N’est-il pas vrai qu’on blâme le flatteur, l’homme qui, à l’affût de vos paroles, s’apprête à vous louer faussement, tout comme on blâme quiconque se complaît en soi-même, s’admire et se fait pour ainsi dire son propre flatteur ? Le vice est odieux, non-seulement quand il nuit au dehors, mais quand c’est sur lui-même qu’il réagit. Quel homme est plus admirable que celui qui sait se commander, qui est maître de lui ? Il est plus facile de gouverner des nations barbares et impatientes d’un joug étranger que de contenir son âme et de lui faire la loi. Platon remercie Socrate des leçons qu’il a reçues de lui ; pourquoi Socrate ne se remercierait-il pas de celles que lui-même s’est données ? M. Caton a dit : « Ce qui te manque, emprunte-le à toi-même. « Pourquoi ne me donnerais-je pas, si je puis me prêter ?Dans une infinité de cas nous avons l’habitude de nous scinder en deux personnes. Nous disons : « Laissez-moi me consulter ; je me tirerai l’oreille. » Si ces façons de parler sont justes, on peut, tout comme s’en vouloir, se savoir gré, se louer comme se faire des reproches, se devoir à soi-même ou son dommage ou son profit. Le tort et le bienfait sont les contraires ; si l’on dit d’un homme : « Il s’est fait tort, » nous pourrons dire : « Il s’est accordé un bienfait. »

VIII. Est-il naturel de se devoir à soi-même ? Ce qui l’est, c’est que l’obligation précède le retour. Point de débiteur sans créancier ; pas plus que de mari sans femme ou de père sans fils. Il faut que quelqu’un donne pour que quelqu’un reçoive : ce n’est ni donner ni recevoir que de faire passer une chose de la main gauche dans la droite. Un homme ne se porte pas lui-même, quoiqu’il meuve son corps d’un lieu, à un autre ; celui qui plaide sa propre cause ne s’assiste point ; on ne s’érige point une statue comme on ferait à un patron ; un malade qui ne doit qu’à ses propres soins son rétablissement n’exige pas de soi-même un salaire : ainsi, en toute affaire d’où on aura tiré quelque utilité personnelle, on ne devra pas se rendre grâce, n’ayant pas à qui la rendre. Accordons qu’on puisse se rendre service : en même temps qu’on donne on reçoit ; accordons qu’on reçoive de soi un bienfait : on le restitue en le recevant. C’est à ma caisse, comme on dit, que j’emprunte : signature fictive, aussitôt rendue que donnée. Le donnant n’est pas autre que l’acceptant : c’est un seul et même homme. Ce terme de dette n’est de mise qu’entre deux personnes : comment donc l’appliquer à une seule, qui se libère en s’obligeant ? Comme dans un cercle ou une balle, il n’y a ni bas ni haut, ni fin, ni commencement, parce que le mouvement bouleverse cet ordre, met devant ce qui était derrière, ce qui descendait remonte, et, de quelque façon que tout aille, tout se retrouve au même point ; ainsi de l’homme, crois-moi : retourne-le sous mille faces, c’est toujours lui. S’il se blesse, il n’a de réparation à poursuivre contre personne. Qu’il s’enchaîne et qu’il s’emprisonne, il n’est point traduit pour fait de violence. Quand il se rend service il s’acquitte du même coup. On dit que rien ne se perd dans la nature, car tout ce qu’on lui arrache lui retourne ; rien ne saurait périr, parce que rien n’a d’issue pour s’échapper, et que tout rentre au sein dont il est sorti. Quelle analogie a cet exemple avec la question présente ? Le voici : je te suppose ingrat : le bienfait pour cela ne se perd point, il est encore chez son auteur ; ou bien refuses-tu de le reprendre ? il est chez toi avant d’être rendu. Tu ne peux rien perdre : ce que l’on t’enlève ne t’en reste pas moins acquis. C’est en toi que tourne le cercle : recevoir, pour toi c’est donner ; donner c’est recevoir.

IX. « Il faut, dit-on, se faire du bien, et partant s’en avoir gré. » Le principe dont cette conséquence est tirée n'est pas vrai. On ne se fait pas du bien ; on obéit à sa nature qui inspire à l'homme l'amour de soi, d'où lui vient cet extrême soin d'éviter le nuisible, de rechercher l'utile. Ainsi n'est point libéral quiconque ne donne qu'à lui-même ; n'est point clément qui se pardonne; n'est point compatissant qui s'émeut de ses propres maux. Ce qui, fait pour autrui, est libéralité, clémence, compassion, fait pour nous-mêmes est instinct de nature. Le bienfait est un acte volontaire : or, se servir est une nécessité. Plus on a répandu de bienfaits, plus on est bienfaisant. Qui jamais a été loué pour s'être secouru, pour s'être arraché aux mains des brigands? On ne s'accorde pas plus un bienfait que l'hospitalité ; il n'est pas plus possible de se faire un don qu'un prêt. Si chacun s'accorde des bienfaits, il le fait toujours et sans cesse : il n'en peut calculer le nombre. Quand donc s'acquitterait-on, puisque c'est par où l'on s'acquitte que l'on s'obligerait? Comment, en effet, démêler si l'on s'oblige ou s'acquitte? C'est dans l'intérieur du même homme que tout se passe. Je me suis tiré d'un péril : me voilà obligé par moi-même; je me tire d'un second péril : est-ce m'obliger ou m'acquitter? Et puis, quand j'accorderais le premier point, qu'on est le bienfaiteur de soi-même; la conséquence, je ne l'accorderais pas. Car ici on a beau donner, on n'est pas redevable. Pourquoi? Parce qu'on recouvre au même instant. Il faut d'abord recevoir un bienfait, puis le reconnaître, enfin le rendre. 11 n'y a pas lieu à reconnaître dès qu'on recouvre incontinent. On ne donne qu'à un autre; on ne doit qu'à un autre ; on ne rend qu'à un autre. Comment s'opéreraient chez un seul ces trois actes dont chacun exige deux personnes?

X. Un bienfait consiste à s'entremettre utilement. Or le mot s'entremettre est relatif à autrui. Ne jugerait-on pas insensé l'homme qui dirait qu'il s'est fait une vente à lui-même? Car vendre c'est aliéner, c'est transférer sa propre chose et ses droits de maître. Et par la donation, comme par la vente, on se sépare de ce qu'on possédait, on en transmet la jouissance. Cela étant, on ne peut se conférer de bienfait, parce qu'on ne peut se faire aucun don. Autrement les deux contraires seraient confondus : le don et l'acceptation ne feraient qu'un. Enfin, il y a grade différence entre donner et recevoir, puisqu'ils marquent deux positions diverses. Si l'on pouvait s'accorder un bienfait, ces deux termes ne différeraient plus.

Il y a, disais-je tout à l'heure, des expressions qui se rapportent à autrui, et qui, par leur nature même, impliquent toute autre personne que nous. Je suis frère, mais d’un autre : nul n’est son propre frère. Je suis l’égal de qui ? De quelqu’un : on n’est pas l’égal de soi-même. Tout comparatif est inintelligible sans terme de comparaison, comme tout conjonctif est impossible sans objet conjoint. De même le don n’a pas lieu sans une seconde personne, non plus que le bienfait. Cela ressort du terme même où cet acte est précisé : faire du bien. Nul ne se fait du bien, pas plus qu’il ne se favorise, pas plus qu’il n’est son partisan. Je pourrais prolonger ceci et multiplier les exemples ; car enfin, pour qu’il y ait bienfait, une seconde personne est nécessaire. Il est des actes honorables, magnifiques, de suprême vertu, qui n’ont lieu que de la sorte. On loue, on estime la bonne foi comme l’un des plus beaux caractères de l’humanité : or, dira-t-on qu’un homme a été de bonne foi envers lui-même ?

XI. Je passe à la seconde partie. L’acquit d’un bienfait nécessite quelques frais, comme le payement d’une dette : or on ne fait nuls frais quand on s’acquitte envers soi, pas plus qu’on ne bénéficie à être son propre bienfaiteur. Le bienfait et le retour doivent aller de l’un à l’autre : il n’y a pas réciprocité dans le même individu. Donc s’acquitter c’est servir à son tour la personne de qui on a reçu : mais le retour envers nous-mêmes à qui profite-t-il ? à nous. Et qui n’envisage le retour comme venant d’ailleurs que le bienfait ? Se payer de retour, c’est faire une chose utile pour soi, et jamais ingrat se l’est-il refusée ? Et quel homme fut jamais ingrat pour autre chose que cela ? « Si l’on doit se savoir gré de certaines choses, nous dit-on, on doit aussi se témoigner de la reconnaissance. Or nous disons : « Je me sais gré de n’avoir pas voulu épouser telle femme, « faire société avec tel homme. » En parlant ainsi, nous faisons notre éloge, et, pour approuver notre action, nous employons abusivement les termes de la reconnaissance. J’appelle bienfait ce qu’on peut, même après l’avoir reçu, ne pas rendre ; l’homme qui s’accorde un bienfait ne peut pas ne point recouvrer ses avances : ce n’est donc pas un bienfait. Le bienfait s’accepte en un temps et se rend dans un autre. Ce qu’on approuve dans le bienfait, ce qu’on estime, c’est lorsque pour servir autrui l’homme oublie un moment son intérêt propre, c’est quand, pour donner, il se prive. Tel n’est point le cas de celui qui est son propre bienfaiteur. Le bienfait est une œuvre sociale qui nous acquiert un obligé, un ami ; se donner à soi n’a rien de social, ne nous vaut ni amitié ni obligation, n’engage personne à espérer, à se dire : « Voilà un homme à cultiver. Il a rendu service à celui-ci, il en fera autant pour moi. » Le bienfait, c'est ce qu'on donne, non à cause de soi, mais à cause de l'homme à qui l'on donne. Qui se donne à soi-même fait tout le contraire : ce n'est donc pas un bienfaiteur.

XII. Te semblé-je maintenant infidèle aux promesses par lesquelles j'ai commencé ? Diras-tu que je m'écarte de ce qui fait l'importance du sujet, que je perds bien sciemment toute ma peine ? Attends : tu le diras encore avec plus de vérité quand je t'aurai mené vers ces obscurs labyrinthes qui, lorsqu'on s'en échappe, ne laissent d'autre avantage que de s'être tiré de difficultés où l'on pouvait ne pas descendre. Car que gagne-t-on à défaire laborieusement des nœuds qu'on a faits soi-même pour les dénouer ? Mais comme il est certains objets qu'on entrelace par passe-temps et par jeu, et qu'une main inhabile a beaucoup de mal à démêler, tandis que l'auteur de ces complications sépare chaque partie sans la moindre peine, parce qu'il connaît les points de jonction et d'arrêt ; et comme ces choses ne laissent pas d'avoir quelque attrait, car elles piquent la sagacité , elles tiennent notre esprit en haleine ; de même ces questions, qui prennent un air de finesse et de piège, dissipent l'insouciance et la paresse de l'imagination, soit qu'il faille leur déblayer le champ pour qu'elles s'y développent, ou leur présenter comme d'obscures et âpres montées où il faut gravir en rampant et poser un pied circonspect.

On prétend qu'il n'y a point d'ingrats, et on le démontre ainsi. « Le bienfait, c'est ce qui est utile : or nul ne peut être utile au méchant, vous le dites vous-mêmes, stoïciens ; donc le méchant ne reçoit pas le bienfait, et partant, il n'est point ingrat. En outre, le bienfait est chose honnête et louable rien d'honnête ni de louable n'a place chez le méchant, par conséquent le bienfait non plus; que s'il ne peut le recevoir, il n'est pas tenu de le rendre, et par là échappe à l'ingratitude. Selon vous, l'homme de bien agit en tout avec droiture : cela étant, il ne peut être ingrat. L'homme de bien rend le bienfait, le méchant ne le reçoit pas; si vous dites vrai, jamais homme de bien, jamais méchant n'est ingrat. Ainsi l'ingratitude n'existe point dans la nature. »

Tout cela est vide de sens. L'unique bien, chez nous, c'est l'honnête : il ne saurait aller au méchant, qui cesserait de l'être si la vertu pénétrait en lui. Tant qu'il reste méchant, nul ne peut être son bienfaiteur : car le bien et le mal sont antipathiques et ne vont point ensemble. Personne donc n’est utile au méchant : tout ce qui lui arrive est gâté par l’usage pervers qu’il en fait. Un estomac vicié par la maladie et qui se charge de bile corrompt tout ce qu’il reçoit d’aliments et transforme en cause de souffrance ce qui devrait le nourrir ; telle est une âme aveugle : quoi qu’on lui confie, tout lui pèse, tout lui est pernicieux, tout, par son fait, lui est occasion de misère4. Aussi les heureux du monde et les riches sont-ils le plus en proie à cette fièvre interne, le moins capables de se reconnaître, tombés qu’ils sont dans une mer plus vaste, jouets de plus de fluctuations. Les méchants ne rencontrent rien qui leur profite ; disons mieux, qui ne leur nuise. Tout ce que le sort leur envoie, ils l’assimilent à leur nature : les plus belles choses en apparence, et qui seraient les plus utiles aux bons, sont des poisons pour eux. C’est pourquoi ils ne sauraient non plus opérer aucun bienfait, nul ne pouvant donner ce qu’il n’a pas ; et l’intention bienfaisante leur manque.

XIII. En dépit de tout cela, cependant, le méchant peut recevoir quelque chose d’analogue au bienfait, et, s’il ne le rend, il est ingrat. Il y a les biens de l’âme, les biens du corps et ceux de la fortune. Les biens de l’âme sont interdits à l’insensé et au méchant : il n’est admis qu’à ceux qu’il peut recevoir, qu’il est tenu de rendre, qu’il est ingrat de ne rendre point. Et cela n’est pas dans nos doctrines seules. Les péripatéticiens eux-mêmes, qui étendent et reculent si loin les bornes de la félicité humaine, disent que de menus bienfaits peuvent arriver au méchant, et qu’à défaut de les rendre il est ingrat. Or il ne nous paraît pas convenable à nous d’appeler bienfaits des choses qui ne feront pas l’homme meilleur au moral ; mais que ce soient des avantages qu’on peut désirer, nous ne le nions pas. Le méchant peut même les donner à l’homme de bien, comme les recevoir de lui : tels sont de l’argent, un vêtement, des honneurs, la vie ; ne pas les rendre, c’est encourir la qualification d’ingrat. « Mais comment qualifier de ce nom l’homme qui ne rend pas ce qui, selon nous, n’est pas un bienfait ? » Il est des choses qui, sans être vraiment les mêmes, sont, par analogie, comprises sous le même terme. Ainsi nous appelons boîte aussi bien une boîte d’argent qu’une boîte d’or ; nous appelons illettré non pas l’homme tout à fait ignorant, mais celui qui n’a pas atteint un certain degré d’instruction ; ainsi voir un homme mal vêtu, couvert de haillons, c’est, comme on dit, voir un homme tout nu. Des avantages ne sont pas des bienfaits, encore qu’ils eu aient l’apparence. « Comme ce sont là des semblants de bienfaits, ils ne donnent lieu qu’à des semblants d’ingratitude. » Erreur : ils sont appelés bienfaits et par celui qui donne et par celui qui reçoit. Ainsi, trahir même[1] l’apparence d’un bienfait réel, c’est être ingrat, tout comme on est empoisonneur quand on apprête un somnifère que l’on croit un breuvage mortel.

XIV. Cléanthe pousse encore plus avant : « Quand même ce n’est pas un bienfait qu’on reçoit, dit-il, on n’en est pas moins ingrat : car on n’était pas disposé à rendre celui qu’on aurait reçu. Ainsi l’on est assassin avant même d’avoir trempé ses mains dans le sang, dès qu’on est armé pour le meurtre et qu’on a l’intention de dépouiller et de tuer. L’acte est la mise en œuvre, la manifestation, non le commencement de l’iniquité[2]. Ce qu’a reçu l’ingrat n’était pas un bienfait, mais en avait le nom. Les sacrilèges sont punis, bien que nul ne puisse porter la main jusqu’aux dieux[3]. »

« Mais comment peut-on être ingrat envers un méchant, puisqu’à son égard le bienfait ne peut avoir lieu ? » Par la raison certes qu’on a reçu de lui quelqu’une de ces choses qui, pour l’ignorant, sont des biens ; abondent-elles chez le méchant, nous devons de même lui témoigner matériellement notre reconnaissance, et, quels que soient les objets donnés, les ayant reçus comme biens, nous devons les rendre comme tels. On dit d’un homme qu’il doit de l’argent, soit qu’il ait emprunté de l’or ou du cuir frappé au coin de l’État, comme il y en eut à Lacédémone pour servir de monnaie. La nature de l’obligation détermine celle du payement.

XV. Qu’est-ce que le bienfait ? Faut-il prostituer à une sordide et vile matière cette grande et noble dénomination ? Peu vous importe : est-ce pour vous qu’on cherche le vrai ? Gardez vos respects pour les faux-semblants ; et puisque vous appelez vertu tout ce qu’on vous prône sous ce nom, adorez-le.

« Si d’un côté, nous dit-on, il n’y a pas d’ingrats selon vos principes, de l’autre, au contraire, tout le monde est ingrat. Car, à vous entendre, tout insensé est méchant ; or qui a un seul vice les a tous : donc tous les insensés étant de plus méchants, ils sont tous ingrats. » Eh ! ne le sont-ils pas, en effet ? N’est-ce point là le reproche qui de partout tombe sur le genre humain ? N’est-ce pas la plainte universelle qu’on ne fait du bien qu’en pure perte ; qu’il est fort peu d’hommes qui ne reconnaissent des procédés généreux par des procédés tout contraires ? Et ne crois pas que ces murmures viennent de nous seuls, qui nommons corruption et perversité tout ce qui sort des règles de la stricte droiture. Voici qu’il s’élève je ne sais quelle voix d’autre part que du quartier philosophique pour proclamer, dans l’assemblée même des peuples et des nations, leur condamnation en masse :

    Oui, l’hôte craint son hôte ;
Le beau-père son gendre, et des frères entre eux
Rarement l’intérêt n’a point brisé les nœuds ;
Les époux vont tramant la perte l’un de l’autre[4]

Mais voici pis encore : les bienfaits n’engendrent que crimes, et l’on n’épargne pas le sang de ceux pour lesquels on devrait verser tout le sien. Le poignard, le poison répondent aux bienfaits : porter la main sur la patrie elle-même et l’opprimer sous ses propres faisceaux s’appelle puissance et dignité. On s’imagine ramper dans l’abjection si l’on ne tient sous ses pieds la république. Les armées qu’on a reçues d’elle, on les tourne contre elle ; et nos harangues de généraux sont ceci : « Tirez le glaive contre vos femmes ; tirez-le contre vos enfants : autels, foyers, pénates, voilà où doivent s’attaquer vos armes5. » Vous à qui le triomphe même n’eût pu jadis ouvrir les portes de Rome sans l’aveu du sénat, vous qui, ramenant vos troupes victorieuses, n’obteniez audience que hors des murs, foulez aujourd’hui les cadavres de vos concitoyens, et, dégouttants du meurtre de vos frères, entrez dans Rome enseignes déployées. En présence des clairons guerriers, Liberté, fais silence ; que ce vainqueur et pacificateur des nations, ce peuple qui avait refoulé loin de lui les guerres et comprimé tous les éléments de terreur se voie assiégé dans ses murs et frissonne devant ses aigles.

XVI, Un ingrat, c’est Coriolan, lui qui trop tard, après le crime et le remords, écoute le devoir : s'il dépose les armes, c'est en plein parricide qu'il les dépose. Un ingrat, cest Catilina; peu content de prendre d'assaut sa patrie, s'il n'en fait un amas de ruines, s'il n'y déchaîne ses hordes d'Allobroges, s'il ne lui cherche au delà des Alpes l’ennemi qui doit assouvir sur elle ses vieilles haines nationales, et si les premiers capitaines romains ne forment l’hécatombe dès longtemps promise aux bûchers gaulois[5]. Un ingrat, c’est C. Marius, parvenu des derniers rangs de l’armée au consulat : s’il ne fait des Romains même boucherie que des Cimbres ; s’il ne donne que dis-je ? s’il n’est lui-même le signal des massacres civils et des exécutions[6], il ne croit pas ses revers assez vengés, sa fortune première assez rétablie. Un ingrat, c’est L. Sylla, qui sauve son pays par des remèdes pires que n’étaient ses périls6 : du fort Préneste à la porte Colline, il ne marche qu’à travers le sang ; il commande au sein de Rome même de nouvelles charges, de nouveaux carnages, assez barbare après la victoire, assez impie après la foi donnée pour égorger deux légions entières dans un défilé sans issue ; Sylla, l’inventeur de la proscription, qui assurait, grands dieux ! au meurtrier d’un citoyen romain l’impunité, un salaire, et, peu s’en faut, la couronne civique. Un ingrat, c’est Cn. Pompée, qui, pour trois consulats et autant de triomphes, pour tant d’honneurs, la plupart emportés avant l’âge, paye de retour la république en la partageant de concert avec les maîtres qu’il lui impose, comme s’il lavait l’odieux de sa tyrannie en permettant à plusieurs ce qui n’eût dû l’être à personne : il convoite sans cesse des commandements extraordinaires, se crée distributeur des provinces pour avoir droit de choisir, divise la république en trois parts, dont deux tombent dans sa maison : il réduit le peuple romain à ne pouvoir être sauvé que par le bienfait de la servitude7. Un ingrat, c’est le rival même et le vainqueur de Pompée : du fond des Gaules et de la Germanie, il ramène la guerre contre Rome ; et cet ami, ce courtisan du peuple vient dans le cirque de Flaminius asseoir son camp plus près de nous que ne fit Porsenna. Il adoucit, je le veux, le droit cruel de la victoire, il remplit sa constante promesse : il ne tua que des ennemis en armes. Mais qu’importe ? Si d’autres ont fait de l’épée un plus sanglant usage, rassasiés à la fin ils l’ont laissée tomber de leurs mains ; César, qui fut prompt à la rendre au fourreau, ne la quitta jamais. Ingrat fut Marc-Antoine envers son dictateur, quand il le proclama légitimement tué[7], quand il livra, des provinces et des armées à ses meurtriers, et quand sa patrie, déchirée de proscriptions, d’invasions et de guerres, était destinée, par lui, après tant de maux, à des rois qui n’étaient pas même Romains, afin que celle qui rendait naguère à l’Achaïe, à Rhodes, à presque toute cité fameuse l’intégrité de leurs droits et l’indépendance à titre gratuit, en revanche payât tribut à des eunuques.

XVII. Tout un jour ne pourrait suffire à énumérer tous ces hommes qui furent ingrats jusqu’à consommer la perte de leur pays. J’aurais une tâche non moins immense, si je voulais récapituler de quelles ingratitudes elle paya les meilleurs et les plus dévoués de ses fils, cette république aussi souvent coupable qu’on le fut envers elle. Elle envoie Camille en exil ; elle force Scipion à la retraite ; on bannit Cicéron après sa victoire sur Catilina, on détruit ses pénates, on pille ses biens, il souffre tout ce qu’il eût souffert de Catilina vainqueur. Rutilius, pour prix de son intégrité, est relégué dans un coin de l’Asie ; Caton est écarté une fois de la préture, et du consulat toute sa vie. Nous sommes un peuple ingrat.

Que chaque homme s’interroge : pas un qui ne se plaigne de l’ingratitude de quelque autre. Or il ne se peut faire que tous se plaignent sans qu’il y ait à se plaindre de tous : tous sont donc ingrats. Ne sont-ils que cela ? Tous sont cupides, tous envieux, tous lâches, ceux notamment qui affichent le plus d’audace. Ajoute encore : tons sont ambitieux, tous impies. Mais ne t’en irrite point ; pardonne-leur : ils sont tous insensés8. Je ne veux pas te rappeler à de vagues généralités, ni te dire : « Vois combien la jeunesse est ingrate ! » Est-il un fils si pur de toute idée de parricide, qui ne souhaite la mort de son père ; si modéré, qui ne l’attende ; si affectionné qui n’y songe ? Est-il bien des hommes qui, maris d’excellentes femmes, craignent assez de les perdre pour ne pas compter ce qu’ils y gagneraient9 ? Où est, dis-moi, où est le plaideur, défendu par toi, chez qui survive, à sa prochaine affaire, le souvenir d’un si grand service ? Voici un fait avoué de tous : quel homme meurt sans se plaindre ? Qui, au jour suprême, ose dire :

j’ai vécu, j’ai rempli toute ma destinée[8]

Qui sort de la vie sans se débattre, sans gémir ? C’est pourtant le fait d’un ingrat que de trouver trop courts les jours écoulés. Ils le sont toujours trop, si tu les estimes par le nombre. Songe que le souverain bien ne consiste pas dans la durée : quelle qu’elle soit, tiens-toi pour satisfait. Quand le jour fatal serait reculé pour toi, qu’y gagnerais-tu en félicité ? Ce répit ne rend pas la vie plus heureuse, mais plus longue. Qu’il vaut bien mieux remercier le ciel des jouissances qu’il nous a permises ; au lieu de supputer les années des autres, bien apprécier les siennes, et les compter comme gains ! Est-ce là ce dont la Divinité m’a jugé digne ? C’est assez pour moi. Elle pouvait faire plus : mais ce qu’elle a fait est pure gratification.

Soyons reconnaissants envers les dieux ; soyons-le envers les hommes ; soyons-le envers ceux qui ont fait quelque bien soit à nous-mêmes, soit aux nôtres.

XVIII. « Holà ! va-t-on me dire : c’est m’engager à l’infini que d’ajouter : aux nôtres. Mettez-y quelque borne. Qui rend un service au fils, selon vous, le rend aussi au père. D’abord d’où vient ce service, et où tend-il ? Puis je voudrais qu’on déterminât bien si, rendu au père, le service rejaillit encore sur le frère, et encore sur l’oncle et sur l’aïeul, et sur l’épouse, et sur le beau-père ? Dites où je dois m’arrêter, et jusqu’où cette ligne de parenté me conduira. » — Si je cultive votre champ, je vous rends service ; si j’éteins les flammes qui dévoraient votre maison, ou si je l’étaye pour qu’elle ne croule point, n’est-ce pas aussi un service ? Si je sauve votre esclave, je vous tiendrai pour redevable, et si je sauve votre fils, mon bienfait ne vous lierait point ?

XIX. « Comparaisons inexactes. L’homme qui cultive mon champ ne rend pas service à ce champ, mais à moi ; et celui qui, pour en prévenir la chute, étaye ma maison, le fait à cause de moi, car ma maison n’a pas de sentiment. Il m’a pour débiteur parce qu’il n’en saurait avoir d’autre. De même qui cultive bien mon champ cherche à bien mériter, non du champ, mais de moi. J’en dis autant de mon esclave : c’est une portion de ma propriété ; c’est pour moi qu’on le sauve, c’est moi qui dois pour lui. Mais mon fils est susceptible d’être obligé : aussi est-ce lui qui reçoit le bienfait ; moi je m’en réjouis, j’en suis touché, je n’en suis pas obligé. » — Je voudrais pourtant que vous, qui ne vous croyez pas redevable, vous répondissiez à ceci : la santé d’un fils, son bonheur, sa fortune intéressent-ils son père ? Le père sera-t-il plus heureux s’il conserve son fils ; plus malheureux s’il le perd ? Eh bien ! un homme dont j’augmente la félicité, à qui j’épargne le risque du plus grand des malheurs, ne reçoit-il pas un bienfait de moi ? « Non, dites-vous, car s’il est des services qui, rendus à d’autres, s’étendent jusqu’à nous, nul retour ne doit s’exiger que de celui qui a reçu, comme l’argent prêté se demande au débiteur, bien qu’il me soit indirectement parvenu. Il n’est point de service dont les avantages ne se fassent sentir à ceux qui nous touchent, à ceux même souvent qui nous sont étrangers. On ne recherche pas où passe le bienfait sortant des mains de ceux qui l’ont reçu, mais où on l’a d’abord placé : c’est à l’acceptant lui-même, à lui personnellement qu’on le répète. » Mais enfin, je vous prie, ne dites-vous pas : vous m’avez rendu mon fils : s’il eût péri, je n’aurais pas survécu ? Et vous ne devez rien pour la vie de ce fils, cette vie que vous préférez à la vôtre ? Et lorsque je vous sauve ce fils, vous tombez à genoux, vous rendez grâce aux dieux, comme si je vous eusse sauvé vous-même. Il vous échappe de dire : « Sauver les miens ou moi, c’est tout un ; vous avez sauvé deux personnes, et moi plus que mon fils. » Pourquoi ce langage, si vous ne receviez pas un bienfait ? « Par la même raison que si mon fils avait emprunté, je rembourserais le créancier, sans que pour cela j’aie dû personnellement. Par la même raison que si mon fils était surpris en adultère, je rougirais, sans être adultère moi-même. Je me dis obligé pour mon fils, non que je le sois réellement, mais parce qu’il me plaît de m’offrir à vous comme débiteur volontaire. Après que son salut m’a procuré une satisfaction vive, un immense avantage, après que j’ai échappé à l’affreux déchirement de sa perte, il s’agit de savoir, non si vous me fûtes utile, mais si vous êtes mon bienfaiteur. La brute aussi, la pierre, l’herbe des champs sont utiles, mais d’elles ne vient pas le bienfait, qui ne part que de la volonté. Or ce n’est pas au père, c’est au fils que vous voulez du bien ; souvent même vous ne connaissez pas le père. Ainsi à cette demande : « Quoi ! je n’ai pas été le bienfaiteur du père en sauvant le fils ? » opposez cette autre : « Quoi ! j’ai été le bienfaiteur du père que je ne connaissais pas, à qui je ne songeais pas ? » Et encore, ne peut-il pas arriver que vous haïssiez le père tout en sauvant le fils ? Et vous passeriez pour le bienfaiteur d’un homme dont vous étiez l’ennemi mortel quand vous l’obligiez ? »

Mais, pour quitter la discussion dialoguée et répondre en jurisconsulte, c’est l’intention qu’il faut considérer. Le bienfaiteur a obligé celui qu’il voulait obliger. Si c’est le père qu’il avait en vue, le père a reçu le bienfait ; mais le bienfait dont son fils fut l’objet ne le lie pas, lui le père, bien qu’il en jouisse. Cependant, s’il en a l’occasion, il voudra, à son tour, payer du sien, non comme étant tenu de s’acquitter, mais comme ayant un motif d’initiative. Le bienfait ne doit pas se répéter au père : s’il fait en retour quelque acte de bienveillance, il est juste plutôt que reconnaissant. Car autrement plus de limites : si j’oblige le père, j’oblige aussi la mère, l’oncle, les enfants, les alliés, les amis, les esclaves, la patrie. Où donc le bienfait commence-t-il à s’arrêter ? Car ici arrive l’insoluble sorite[9], qu’il est difficile de borner, parce qu’il procède pas à pas et ne cesse de gagner du terrain.

Autre question : deux frères sont en discorde ; si je sauve l’un, aurai-je servi l’autre, qui sera fâché qu’un frère qui lui est odieux n’ait pas péri ? Sans nul doute il y a bienfait lorsqu’on nous oblige même malgré nous, tout comme il n’y en a pas, quand on nous oblige malgré soi.

XX. « Tu te dis bienfaiteur, m’objectera-t-on, de ceux que tu choques, que tu tortures ? » Eh ! que de bienfaits ont l’abord fâcheux et révoltant, par exemple trancher et brûler pour guérir, et garrotter les membres ? Il s’agit de voir, non si le bienfait chagrine qui le reçoit, mais s’il ne devrait pas le réjouir. Un denier n’est pas de mauvais aloi parce qu’un barbare, ignorant l’empreinte romaine, n’en a pas voulu. On déteste le bienfait et on le reçoit, si toutefois il est utile, s’il est donné dans l’intention qu’il soit utile. Qu’importe, si la chose est bonne, qu’elle soit reçue de mauvaise grâce ? Mais voyons prends l’hypothèse contraire : cet homme déteste son frère qu’il est de son intérêt de conserver : j’ai tué ce frère. Est-ce là un bienfait, quoique l’autre le dise et s’en félicite ? c’est nuire bien traîtreusement que de se faire remercier du tort qu’on a fait. « Je comprends : une chose utile, c’est un bienfait ; une chose nuisible, oe n’en est pas un. » En voici une pourtant qui n’est ni utile ni nuisible et qui ne laisse pas d’être un bienfait. J’ai trouvé ton père sans vie dans un lieu désert, et je l’ai enseveli : cela n’a fait de bien ni à lui (que lui importait de quelle manière son corps allait se dissoudre ?) ni à son fils : car quel avantage en a-t-il recueilli ? Voici néanmoins ce qu’il y a gagné : il n’a pas manqué, grâce à moi, à un devoir solennel et imposé par la nature. J’ai fait pour son père ce qu'il eût voulu, ce qu'il eût dû faire lui-même. Ceci toutefois n'est un bienfait qu'autant qu'il ne vient point de ce sentiment de pitié et d'humanité qui me ferait ensevelir les restes du premier venu : il faut que j'aie reconnu la personne et songé qu'alors, j'obligeais le fils. Mais que je recouvre de terre le cadavre d'un inconnu, nul ne m'est obligé d'avoir pris ce soin : c'est là une charité banale.

On me dira : « Pourquoi rechercher si scrupuleusement qui tu as obligé? Est-ce pour réclamer plus tard? Il est des gens qui pensent qu'il ne faut jamais redemander, et voici leurs motifs : l'ingrat, quand tu lui réclamerais, ne rendra point; l'homme reconnaissant rendra de lui-même. D'ailleurs, si tu as donné à un honnête homme, attends : point d'injurieuse sommation, comme s'il n'était pas disposé à s'acquitter; si c'est un malhonnête homme, portes-en la peine. Ne gâte pas le beau nom de bienfait, n'en fais pas une créance. Et puis, où la loi n'ordonne pas de répéter, elle le défend. » Tout cela est vrai, tant que rien ne me presse, tant que la Fortune ne me contraint point ; je demanderai plutôt un service que je ne le redemanderai. Mais s'il s'agit de la vie de mes enfants, si ma femme court quelque danger, si le salut, si la liberté de mon pays m'envoient où je ne voudrais pas aller, je surmonterai ma répugnance et protesterai que j'avais tout fait pour me passer des secours d'un ingrat. Et en somme, la nécessité de rentrer dans mes avances l'emportera sur la honte de redemander. Au reste, quand j'oblige un honnête homme, c'est à condition de ne rien réclamer que dans le cas d'impérieux besoins.

XXI. « Mais la loi, en ne permettant pas ces répétitions, les prohibe. » Que de choses n'ont pour elles ni loi ni droit d'action, mais que l'usage social et humain, plus fort que toute loi a autorisées ! Aucune loi ne commande de garder les secrets de nos amis, aucune de tenir parole même à un ennemi. Quelle loi nous oblige à remplir une simple promesse? Et pourtant je poursuivrai de mes plaintes l'homme qui aura divulgué un propos confidentiel; je m'indignerai qu'un engagement ait été pris et méconnu. « Mais c'est changer en créance le bienfait ! » Non pas : je n'exige point, je redemande, et même je ne redemande pas : j'avertis. La plus extrême nécessité ne me fera point recourir à un homme avec qui j'aurais longtemps à lutter. S'il est assez ingrat pour qu'un avertissement ne lui suffise point, je passe outre et ne le juge pas digne d'être forcé à la reconnaissance. Le créancier n'assigne pas ceux de ses débiteurs qu’il sait avoir failli et qui, en fait d’honneur, n’ont plus rien à perdre ; de même je laisserai là certaines ingratitudes sans pudeur, endurcies, et je ne redemanderai qu’à l’homme qui ne se laissera pas arracher, mais qui rendra de bonne grâce.

XXII. Beaucoup ne savent ni désavouer ce qu’ils ont reçu ni le rendre : ni assez bons pour être reconnaissants, ni assez méchants pour être ingrats ; c’est négligence, c’est lenteur ; débiteurs en retard, non insolvables. Ceux-là je ne les sommerai point, je les avertirai, je les ramènerai au devoir dont d’autres soins les distrayaient ; ils me répondront aussitôt : « Pardon ; en vérité j’ignorais que tu en eusses besoin ; sans quoi je me fusse empressé de te l’offrir. Ne me prends pas, je te prie, pour un ingrat ; je n’ai pas oublié ce que tu as fait pour moi. » Pourquoi donc hésiterais-je à rendre de pareils hommes meilleurs et pour eux et pour moi ? J’empêcherai qui je pourrai de manquer au devoir, et mon ami bien plus qu’un autre, s’il y devait surtout manquer envers moi. Je lui rends un nouveau service si je le sauve de l’ingratitude ; et non point par de durs reproches, mais le plus délicatement possible, pour le laisser maître de s’acquitter, je réveillerai ses souvenirs : je lui demanderai un service : il comprendra de lui-même que je redemande. Parfois j’emploierai une certaine rudesse de paroles, si j’ai l’espoir qu’il puisse s’amender ; car, s’il est incurable, je me garderai par cela même de le tourmenter, et d’un ingrat je ne me ferai pas un ennemi. Sans doute épargner à l’ingrat l’aiguillon des avertissements c’est le rendre plus paresseux encore à s’acquitter. Mais les âmes que l’on peut guérir et ramener au bien, au moindre remords qu’on éveille, devra-t-on les laisser se perdre faute d’une seule représentation qui suffit au père pour corriger le fils, à l’épouse pour rappeler à elle l’époux qui s’égarait, à l’ami pour réchauffer la tiédeur d’un ami ?

XXIII. Certaines gens pour se réveiller n’ont pas besoin qu’on les frappe, mais qu’on les secoue légèrement ; de même il est des hommes dont la reconnaissance et la foi, sans être éteintes, sont assoupies : il faut les piquer. Que notre don ne soit pat un piège : or c’en est un, si l’on n’évite de redemander que pour que pour faire de moi un ingrat. « Et si j’ignore tes besoins, si d’autres occupations, qui partagent et réclament mes soins, m’ont fait oublier l’occasion ? Montre-moi ce que je puis, ce que tu veux. Pourquoi désespérer avant l’essai ? Pourquoi te hâter de perdre et un bienfait et un ami ? D’où sais-tu si c’est de ma part refus ou ignorance, mauvais vouloir ou manque de moyens ? Mets-moi à l’épreuve. » J’avertirai donc, mais sans amertume, sans éclat, sans reproche ; je ferai en sorte qu’il croie rentrer dans ses souvenirs sans y être rappelé.

XXIV. Un vétéran, accusé de quelque violence envers ses voisins, plaidait sa cause devant J. César, et les griefs devenaient accablants lorsqu’il s’avisa de dire : « Vous souvenez-vous, mon général, de vous être donné une entorse au talon en Espagne, devant Sucrone ? — Oui, je m’en souviens. — Vous souvient-il aussi que voulant vous reposer par un soleil fort ardent, sous un arbre qui donnait très-peu d’ombre, sur un sol rocailleux, au milieu de roches très-aiguës où n’avait pu croître que cet arbre-là, un de vos frères d’armes vous fit un lit de sa casaque ? — Comment ! si je m’en souviens ? dit César ; et même alors, mourant de soif, hors d’état de gagner en marchant une source voisine, j’allais m’y traîner sur les mains, si ce camarade, brave et digne militaire, ne m’eût apporté de l’eau dans son casque. — Eh bien, général, pourriez-vous reconnaître l’homme ou le casque ? — Le casque, non ; mais l’homme, parfaitement ; au surplus, ajoutait-il, impatienté sans doute qu’on le ramenât[10] d’une discussion actuelle à une vieille histoire, cet homme-là ce n’est pas toi. — César, reprit le vétéran, il est tout simple que vous ne me reconnaissiez pas ; car lorsque la chose arriva, j’étais encore sans blessure : depuis, j’ai perdu un œil à Munda et l’on m’a tiré des esquilles de la tête. Si le casque vous était montré, vous ne le reconnaîtriez pas davantage : un sabre espagnol l’a fendu en deux. » César défendit qu’on inquiétât son vétéran ; et il lui adjugea les bouts de terrain que traversait le chemin vicinal, cause de la querelle et du procès.

XXV. Et pourquoi ce soldat n’aurait-il pas réclamé à son général le prix d’un service dont le souvenir, s’était brouillé sous l’impression de tant d’autres faits ? Car la haute fortune de César et plusieurs armées à conduire ne lui permettaient pas de songer à chacun de ses soldats. Ce n’est plus là répéter un bienfait, c’est reprendre ce qu’on a mis en lieu sûr et comme à portée, de manière toutefois que pour le reprendre il faille étendre la main. Je redemanderai donc, soit par besoin, soit dans l’intérêt même de ceux à qui je redemanderai.

Quelqu’un disait à Tibère, aux premiers temps de son élévation : « Vous souvient-il, César ?… » Mais avant qu’il poussât plus loin les preuves d’une familiarité antérieure : « Je ne me souviens plus, interrompit Tibère, de ce que j’ai été. » Est-ce à un tel homme qu’il eût fallu rappeler un service ? Il fallait souhaiter son oubli. Il lui répugnait qu’aucun de ses amis ou des gens de son âge l’eussent connu jadis ; il voulait qu’on n’eût les yeux que sur sa fortune présente, qu’on ne se souvînt, qu’on ne parlât pas d’autre chose : il tenait pour un espion tout ancien ami.

Il faut plus d’à-propos pour répéter un bienfait que pour le demander. Modérons tellement nos termes que l’ingrat même ne puisse dissimuler sa dette. On devrait se taire et attendre, si l’on vivait chez un peuple de sages ; et même à des sages il serait mieux d’indiquer ce que réclame l’état dé nos affaires. Rien n’échappe à la connaissance des dieux, et toutefois nous les prions, mais nos vœux n’opèrent que comme avertissements. Oui, les dieux mêmes entendent le prêtre d’Homère alléguer son zèle et ses soins religieux pour leurs autels.

Vouloir et souffrir les avertissements est le second devoir de la reconnaissance ; déférons-y, pour nous faire écouter plus tard. Quelques âmes n’ont besoin pour incliner dans tel ou tel sens que d’un léger mouvement des rênes : elles vont déjà bien d’elles-mêmes.

Viennent ensuite celles qu’un simple avertissement fait rentrer dans la voie : à celles-là n’ôtons pas leur guide. L’œil endormi a la faculté de voir, bien qu’il n’en use pas ; c’est la lumière envoyée par les dieux qui le rappelle à ses fonctions. L’outil ne sert de rien tant que l’ouvrier ne s’en aide point pour son travail. Parfois la bonne volonté est en nous, mais engourdie par la mollesse et l’inertie, ou par l’ignorance du devoir. 11 s’agit de l’utiliser, non de se dépiter et de la laisser se rouiller[11] ; comme le maître avec les enfants qu’il enseigne, souffrons avec patience les achoppements d’une mémoire défaillante. Souvent par un mot ou deux qu’on leur souffle on ramène les enfants au texte qu’ils doivent réciter : de même un avertissement réveillera la reconnaissance.

LIVRE V.

1. Voir lettre LXXIX. Quo minus gloriam petebat, eo magis illam assequebatur. (Sall., Catil., LIV.) « Plus elle s’humiliait, plus elle paraissait grande à tous les yeux ; la gloire accompagne celui qui la fuit. » (Saint Jérôme, Élog. de sainte Paule.)

2.
Ut desint vires, tamen est laudanda voluntas.
(Ov., Pontiq., III, Éleg. iv.)

Et si de t’agréer je n’emporte le prix,
J’aurai du moins l'honneur de l’avoir entrepris.

(La Fontaine).

3. Autre allusion encore aux largesses de Néron envers Sénèque. Voir livres II, note 15, et IV, note 21.

4.

Ce qui plaist à l’œil sain offense un chassieux ;
L’eau se jaunit en bile au corps du bilieux ;

Le sang d’un hydropique en pituite se change ;
Et l’esthomac gâté pourrit tout ce qu’il mange.
De la douce liqueur rosoyante du ciel
L’un en fait le venin, l’autre en tire le miel.
Ainsi c’est la nature et l’humeur des personnes
Et non la qualité qui rend les choses bonnes.

(Régnier, Sat. V.)

5. Imité par Lucain, Pharsale, I.

6. Excessit medicina modum…etc., Pharsale, II, 140.

7. Non aliter salvus esse potuit, nisi confugisset ad servitutem. (Florus, IV, iii.)

8. « Pardonne-leur : ils sont tous insensés. » Cest la parole évangélique.

9.
Et du bien qu’elle aura fait le compte en pleurant.
(La Font., Matrone d’Éph.)

  1. Le sens qui précède oblige à lire avec un ms. speciem et non specse. leçon vulgaire.
  2. Voy. De la Constance du sage, vii.
  3. Voy. Livre VII, vii ; et Constance du sage, iv.
  4. Ovid. Metam., 1, 144.
  5. Lieu où les Gaulois avaient brûlé dans Rome, prise par eux, ceux des leurs qui étaient morts de la peste.
  6. Ses soldats massacraient ceux qui, venant le saluer, ne recevaient pas le salut de sa main ; et ses amis eux-mêmes ne l’abordaient qu’avec la crainte qu’il n’oubliât de faire le geste sauveur.
  7. Ceci a trait à la liaison momentanée de Marc-Antoine avec les meurtriers de César.
  8. Éneid. IV, 651.
  9. Voy. la Lettre LXXXV.
  10. Adduceret, Lemaire. Je lis avec trois mss. abduceret.
  11. Leçon vulgaire ; relinquere in vitio. Un mss. : in vieto que j’adopte.