Lettres à Lucilius/Lettre 79

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Lettres à Lucilius
Traduction par Joseph Baillard.
../Hachettevolume 2 (p. 218-222).
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LETTRE LXXIX.

Scylla, Charybde, l’Etna. La gloire est l’ombre de la vertu.

J’attends que tes lettres me signalent ce que ta tournée dans la Sicile entière t’aura fait voir de nouveau, et tout ce qu’on a de positif sur Charybde. Qu’en effet Scylla ne soit qu’un rocher, qui même n’effraye point les navigateurs, je le sais parfaitement ; mais Charybde répond-elle bien aux histoires qu’on en fait : je le voudrais savoir au juste. Et si par hasard tu l’as observé, la chose en vaut la peine, éclaire-nous sur cette question : le tournoiement du détroit n’a-t-il lieu que sous l’action d’un seul vent, ou bien toute espèce de bourrasque produit-elle le même résultat85 ? est-il vrai enfin que tout ce que saisit ce courant circulaire est entraîné sous l’eau l’espace de plusieurs milles et ne reparaît que vers la côte de Tauroménium 86? Quand tu m’auras bien marqué tout cela, j’oserai alors te prier de gravir en mon honneur le mont Etna, qui se consume et s’affaisse insensiblement, selon certains raisonneurs, attendu qu’autrefois on le voyait de plus loin en mer. Cela peut provenir, non de ce que la montagne a baissé de hauteur, mais de l’évaporation du feu, moins violent, moins large dans ses éruptions, et qui par là même exhale de jour une fumée plus faible. Au reste il est également croyable qu’une montagne minée journellement par le feu s’amoindrisse et que ce feu diminue, puisqu’il ne procède pas de lui-même, puisqu’il s’engendre dans quelque vallée souterraine d’où il sort en torrent, et qu’enfin il se nourrit d’autres feux et trouve dans la montagne non un aliment, mais un soupirail. Il y a en Lycie une contrée bien connue, que les habitants nomment Héphestion[1] : c’est un sol percé en plusieurs endroits et entouré d’une ceinture de feux inoffensifs qui n’endommagent nullement ses productions : pays fertile, couvert d’herbages, où rien ne souffre de cette flamme amortie et languissante comme la lueur qu’elle donne.

Mais remettons à traiter ces questions après que tu m’auras écrit à quelle distance du cratère de l’Etna se trouvent ces neiges que l’été même ne fond pas, que dis-je ? qui craignent si peu le voisinage du feu volcanique. Toutefois ne me rends pas comptable de toute cette peine, ta passion pour les vers gagnerait sur toi, quand nul ne t’en viendrait prier, de compléter ta description de l’Etna, car ta modestie ne t’empêche pas d’aborder ce texte favori de tous les poètes. Ovide l’a traité sans être découragé par Virgile qui l’avait si heureusement fait[2], et enfin Sévérus Cornélius87 n’en fut pas détourné par ces deux grands noms. Le sujet d’ailleurs a été fécond pour tous ; et les premiers venus n’ont pas épuisé, ce me semble, ce qu’on pouvait en dire : ils ont ouvert la mine. Il y a bien de la différence entre une matière épuisée et celle qu’on attaque déjà exploitée par d’autres : chaque jour elle se montre plus riche, et les anciennes découvertes ne font point obstacle aux nouvelles. Et puis l’avantage est pour le dernier venu : il trouve des mots tout prêts qui, différemment mis en œuvre, prennent une physionomie nouvelle ; ce n’est point là mettre la main sur le bien d’autrui ; car ils sont du domaine public, et les jurisconsultes nient que le domaine public s’acquière par usucapion. Si je te connais bien, l’Etna te fait déjà, comme on dit, venir l’eau à la bouche. Tu brûles d’enfanter quelque œuvre grandiose et digne de tes devanciers. Ta modestie ne te permet pas d’espérer plus : elle est telle, que tu enchaînerais toi-même, je crois, l’essor de ton génie, si tu risquais de vaincre tes modèles, tant tu as pour eux de vénération !

Entre autres avantages la sagesse a celui-ci, que ses poursuivants ne peuvent se dépasser les uns les autres qu’en gravissant vers elle ; arrivés au sommet, tout est égal : plus d’avancement possible, c’est le point d’arrêt. Le soleil peut-il gagner quelque chose en grandeur, la lune excéder les dimensions ordinaires de son disque ? Les mers ne s’accroissent point ; le monde conserve la même forme et les mêmes limites. Tout ce qui a rempli ses proportions naturelles ne peut plus grandir. Tous ceux qui auront atteint la sagesse seront égaux, seront pairs entre eux ; chacun d’eux aura ses qualités à lui : tel sera plus affable ou plus alerte, ou parlera plus facilement, plus éloquemment que tel autre ; mais le point essentiel, mais ce qui fait le bonheur sera égal chez tous. Que ton Etna puisse s’affaisser et crouler sur lui-même ; que cette gigantesque cime, qui frappe les regards de si loin en mer, soit minée continuellement par l’action du feu, c’est ce que j’ignore ; mais la vertu, ni flamme, ni écroulement ne la feront tomber au-dessous d’elle-même. C’est la seule grandeur qui ne connaisse point d’abaissement, qu’on ne puisse ni porter au-delà, ni refouler en arrière. Elle est, comme les corps célestes, invariable dans sa hauteur. Efforçons-nous de nous élever jusqu’à elle. Nous avons déjà fait beaucoup ; ou, pour dire mieux et plus vrai, nous avons fait trop peu. Car ce n’est pas être bon que de valoir mieux que les plus mauvais. Se vante-t-il d’avoir de bons yeux celui qui est en doute s’il fait jour, et pour qui le soleil ne luit qu’à travers un brouillard ? Il a beau parfois se trouver heureux d’avoir échappé à la cécité, il ne jouit pas encore du bienfait de la lumière. Notre âme aura lieu de se féliciter, lorsqu’affranchie des ténèbres où elle se débat elle pourra, non plus entrevoir d’indécises lueurs, mais se pénétrer toute du grand jour, lorsque, rendue au ciel sa patrie, elle retrouvera la place qu’elle occupait déjà quand le sort la fit naître. Là-haut l’appelle sa naissance : elle y sera, même avant de quitter cette prison du corps, quand, jetant loin d’elle toute souillure, elle s’élancera, pure et légère, dans la sphère des célestes pensées !

Voilà notre tâche, mon cher Lucilius, voilà où se doit porter toute notre ardeur, n’y eût-il que peu d’hommes, n’y eût-il personne pour le savoir. La gloire est l’ombre de la vertu : elle l’accompagne même en dépit d’elle. Mais comme l’ombre tantôt marche devant, tantôt à côté de nous, et tantôt derrière, ainsi la gloire quelquefois nous précède et frappe tous les regards ; d’autres fois elle nous suit, d’autant plus grande qu’elle est plus tardive : l’envie alors s’est retirée. Combien de temps Démocrite n’a-t-il point passé pour un fou ? La Renommée eut peine à accueillir Socrate. Combien de temps Caton ne fut-il pas méconnu de Rome ? On le repoussa, on ne le comprit qu’après l’avoir perdu. L’innocence et la vertu de Rutilius seraient ignorées, sans l’iniquité qu’il a subie : l’outrage l’a fait resplendir88. Ne dut-il pas rendre grâce à son infortune et chérir son exil ? Je parle ici d’hommes que le sort a illustrés en les persécutant. Mais combien d’œuvres méritoires venues au grand jour après la mort de leurs auteurs ! Que de noms négligés et puis exhumés par la gloire ! Vois Épicure, si fort admiré non-seulement des hommes qu’a polis l’étude, mais aussi de la masse ignorante. Il était inconnu, même à Athènes, aux environs de laquelle il cacha sa vie. Aussi, comme il survivait déjà de plusieurs années à son cher Métrodore, dans une lettre, véritable hymne de reconnaissance dicté par les souvenirs d’une mutuelle tendresse, il termine en disant « que les charmes de leur union n’avaient rien perdu à ce que cette Grèce si riche en illustrations les eût laissés, Métrodore et lui, dans l’obscurité et presque dans un oubli absolu. » Plus tard pourtant, quand il eut cessé d’être, n’a-t-on pas su le découvrir ? Sa doctrine en a-t-elle eu moins d’éclat ? Métrodore aussi nous apprend par une de ses lettres qu’Épicure et lui n’avaient point été placés à leur hauteur, mais que leurs noms faits pour l’avenir grandiraient, comme celui de quiconque aurait marché résolument sur leurs traces.

Aucune vertu ne demeure cachée : le fût-elle pour un temps, elle n’en souffrira point. Le jour viendra qui, des ténèbres où la tenait plongée l’envie contemporaine, doit la produire à la lumière. Il est né pour peu d’hommes celui dont la pensée ne s’adresse qu’à son siècle. Des milliers d’années, des générations nouvelles vont te suivre : c’est là qu’il faut jeter la vue. L’envie eût-elle imposé silence à tous les hommes de ton époque, il te naîtra des juges qui, sans faveur ni haine, sauront t’apprécier. Si la renommée est pour la vertu une récompense de plus, celle-là même n’est jamais perdue. Les discours de la postérité ne nous toucheront plus sans doute, mais tout insensibles que nous y serons, elle aura pour nous des hommages et de fréquents ressouvenirs. Il n’est personne qui, vivant et après sa mort, n’ait été payé de sa vertu, s’il l’a franchement embrassée, s’il ne l’a point prise comme un costume et un fard trompeur, s’il a été trouvé le même et dans les visites annoncées et quand on l’a surpris à l’improviste. Rien ne sert de se déguiser : trop peu d’yeux s’en laissent imposer par un extérieur qu’un vernis léger décore. Au dehors comme au dedans, le vrai seul est toujours le même. Les faux-semblants89 n’ont point de consistance. Rien n’est plus mince que le mensonge ; il est transparent, si l’on y regarde de près.


LETTRE LXXIX.

85. Ce tourbillon n’est ni profond ni dangereux. Il n’est point produit par un gouffre, mais par deux courants opposés, l’un du côté du nord, l’autre du côté du sud, dans le détroit. Comme ils ne s’y portent pas avec la même force ni dans le même temps, ils donnent lieu à une espèce de flux et de reflux sur lesquels les marins se dirigent en faisant canal. La traversée s’effectue aisément, sans rames ni voiles.

86. Taormina. Cette tradition fabuleuse est admise par Salluste. (Fragm.)

87. Ami d’Ovide, mort fort jeune, l’an 14 avant J. C. On lui attribue un petit poëme, qui nous est resté, sur l’Etna. L’auteur de l’Etna est plus philosophe que poëte ; il parle avec mépris des fictions poétiques ; il scrute avec soin les causes de l’éruption du volcan. Il semble répondre à la question de Sénèque dans les vers 361 et suivants. On voit au reste qu’il était très-familiarisé avec les écrits de notre auteur.

88. Labeoni commendatio ex injuria ; Dolabellæ negatus honor gloriam intendit. (Tacite, Ann. , III.)

La gloire est plus solide après la calomnie ,
Et brille d’autant mieux qu’elle s’en vit ternie.

(Corn., Nicom., IV, sc. i.)

C’est ce que Bossuet nomme « ce je ne sais quoi d’achevé que le malheur ajoute à la vertu. » (Orais. funèbres.)

Voir aussi Sénèque, de la Providence , IV et note. « Il faut songer uniquement à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. » (Bossuet, Orais. funèb.)

89. « Les fausses couleurs, quelque industrieusement qu’on les applique, ne tiennent pas. » (Bossuet, Oraison funèbre de la duchesse d’Orléans.)

  1. Fait rapporté aussi par Pline, Hist. nat., V, XXVII.
  2. Énéid., III,V. 203.