Des principes de l’économie politique et de l’impôt/Chapitre 24

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Des principes de l’économie politique et de l’impôt



Chapitre XXIV.

De la doctrine d’Adam Smith sur la rente de la terre.

« On ne peut porter généralement au marché, dit Adam Smith, que ces parties seulement du produit de la terre dont le prix ordinaire est suffisant pour remplacer le capital qu’il faut employer pour les y porter, et les profits ordinaires de ce capital. Si le prix ordinaire est plus que suffisant, le surplus en ira naturellement à la rente. S’il n’est juste que suffisant, la marchandise pourra bien être portée au marché, mais elle ne peut fournir à payer une rente au propriétaire. Le prix sera-t-il ou ne sera-t-il pas plus que suffisant ? C’est ce qui dépend de la demande. »

Le lecteur serait naturellement porté à croire, d’après ce passage, qu’il n’est pas possible que son auteur se soit trompé sur la nature de la rente, et qu’il doit avoir senti que la qualité des terrains, que les besoins de la société font défricher, dépend « du prix ordinaire des produits, et de la question de savoir si ce prix est suffisant pour remplacer le capital qui a dû être employé à cette culture, en y joignant les profits ordinaires. »

Mais Smith avait adopté l’opinion, « qu’il y a quelques parties du produit de la terre dont la demande doit toujours être telle, qu’elles rapporteront un prix plus fort que ce qui est suffisant pour les faire venir au marché ; » et il regardait les subsistances comme étant une de ces parties.

Il dit encore : « La terre, dans presque toutes les situations possibles, produit plus de nourriture que ce qu’il faut pour faire subsister tous ceux dont le travail concourt à porter cette nourriture au marché et même pour les faire subsister de la manière la plus libérale. Le surplus de cette nourriture est aussi toujours plus que suffisant pour remplacer avec profit le capital qui met en œuvre ce travail. Ainsi il reste toujours quelque chose pour fournir une rente au propriétaire. »

Mais quelle preuve en donne-t-il ? Aucune, si ce n’est l’assertion, que « les marais les plus déserts d’Écosse et de Norvège forment une espèce de pâturage pour des bestiaux qui, avec leur lait et l’accroissement du troupeau, suffisent toujours, non-seulement à faire subsister tous les gens que leur garde et entretien exigent, mais encore à payer au fermier ou maître du troupeau les profits ordinaires de son capital. » Qu’il me soit permis d’en douter. Je crois qu’il existe dans tout pays, depuis le moins avancé en civilisation jusqu’au plus civilisé, des terres d’une qualité telle qu’elles ne rendent que le produit suffisant pour remplacer le capital qui y est employé, avec les profits qu’on retire ordinairement des capitaux dans chaque pays. Nous savons que cela a lieu en Amérique, et cependant personne ne prétend que le fermage y soit réglé d’après des principes différents de ceux qui sont admis, pour l’Europe. Mais quand il serait vrai que l’Angleterre fût si avancée en civilisation, qu’il n’y restât actuellement plus de terres qui ne payassent de rente, il serait toujours vrai qu’il faut qu’il y ait eu autrefois de pareilles terres. Qu’il y en ait ou qu’il n’y en ait pas, cela ne fait rien à la question, car il suffit qu’on admette qu’il y a des capitaux employés, dans la Grande-Bretagne, sur des terres qui ne rendent que le capital déboursé avec les profits ordinaires, soit que ces terres aient été depuis longtemps cultivées, soient qu’elles ne l’aient été que récemment[1].

Si un fermier consent à passer un bail de sept ou de quatorze ans pour une terre sur laquelle il se propose d’employer un capital de 10,000 l., sachant bien qu’au prix actuel du grain et des produits de la terre, il peut remplacer le capital qu’il est obligé de débourser, payer sa rente, et retirer les profits ordinaires ; ce fermier, dis-je, n’emploiera pas 11000 l., à moins que les dernières 1000 l. ne puissent, par leur pouvoir productif, lui donner les profits ordinaires des capitaux. Pour savoir s’il doit ou ne doit pas employer cette dernière somme, il calculera uniquement si le prix des produits de l’agriculture est suffisant pour le rembourser de ses frais et lui assurer ses profits ; car il sait bien qu’il n’aura pas à payer de rente additionnelle. Sa rente ne sera pas augmentée, même à l’expiration du bail ; car si le propriétaire de la terre exigeait un surcroît de fermage en raison de l’emploi de ces 1,000 l. de plus sur la propriété, le fermier retirerait cette portion de son capital, puisque, dans le cas supposé, elle ne lui rapporte que les profits ordinaires et courants qu’il peut obtenir par tout autre placement de ce capital ; et par conséquent il ne saurait consentir à en payer un fermage, à moins que le prix des produits de l’agriculture n’éprouve une plus forte hausse, ou, ce qui revient au même, à moins que le taux ordinaire et courant des profits ne vienne à baisser.

Si l’esprit pénétrant d’Adam Smith se fût arrêté sur ce point, il n’eût jamais soutenu que la rente est un des éléments du prix des produits agricoles ; car le prix est constamment réglé par le profit que l’on retire de cette dernière portion de capital employé dont on ne paie pas de rente ou de loyer. S’il eût songé à ce principe, il n’aurait pas fait une distinction entre le fermage ou loyer des mines et celui des terres.

« Savoir, par exemple, dit Smith, si une mine de charbon de terre rapportera un loyer ou rente, c’est ce qui dépend en partie de sa fécondité et en partie de sa situation. On peut dire d’une mine, en général qu’elle est féconde ou qu’elle est stérile, selon que la quantité de minéral que peut en tirer une certaine quantité de travail est plus ou moins grande que celle qu’une même quantité de travail tirerait de la plupart des autres mines de la même espèce. Quelques mines de charbon de terre, avantageusement situées, ne peuvent être exploitées à cause de leur stérilité, le produit ne vaut pas la dépense ; elles ne peuvent rapporter ni profit, ni loyer ou rente. Il y en a dont le produit est purement suffisant pour payer le travail, et remplacer avec les profits ordinaires le capital employé à leur exploitation ; elles donnent quelques profits à l’entrepreneur, mais point au propriétaire. Personne ne peut les exploiter plus avantageusement que le propriétaire, qui, en faisant lui-même l’entreprise, gagne les profits ordinaires sur le capital qu’il y emploie. Il y a en Écosse beaucoup de mines de charbon qui sont exploitées ainsi, et qui ne pourraient pas l’être autrement. Le propriétaire n’en permettrait pas l’exploitation à d’autres sans exiger une rente, et personne ne trouverait moyen de lui en payer une.

« Dans le même pays, il y a d’autres mines de charbon qui seraient bien assez riches, mais qui ne peuvent être exploitées à cause de leur situation. La quantité de minéral suffisante pour défrayer la dépense de l’exploitation, pourrait bien être tirée de la mine avec la quantité ordinaire ou même encore moins que la quantité ordinaire de travail ; mais dans un pays enfoncé dans les terres, peu habité, et qui n’a ni bonne route ni navigation, cette quantité de minéral ne pourrait être vendue. » Toute la théorie de la rente se trouve, dans ce passage, expliquée admirablement et avec toute la clarté possible ; mais il n’y en a pas un mot qui ne soit également applicable à la terre aussi bien qu’aux mines, et cependant Adam Smith prétend que, « il en est autrement des biens qui existent à la surface de la terre. La valeur, tant de leur produit que de leur rente, est en proportion de leur fertilité absolue, et non de leur fertilité relative[2]. »

Mais supposons qu’il n’y ait point de terres qui ne rapportent une rente ; dans ce cas, le montant de la rente des terrains les plus ingrats devrait être en proportion de l’excédant de la valeur du produit par-delà le capital dépensé et les profits ordinaires. Le même principe réglerait la rente des terres d’une qualité supérieure ou plus heureusement situées, et par conséquent ces terres paieraient un loyer un peu plus fort que les précédentes, en raison des avantages supérieurs qu’elles possèdent. On peut en dire autant des terres d’une qualité encore supérieure et ainsi de suite jusqu’aux plus fertiles. N’est-il donc pas évident que c’est d’après la fertilité relative des terres qu’on détermine quelle sera la portion du produit qui sera payée comme rente, comme c’est la richesse relative des mines qui détermine cette portion de leur produit qui doit en constituer le loyer[3] ?

Adam Smith ayant admis qu’il y a quelques mines que les propriétaires seuls peuvent exploiter, en raison de ce que leur produit n’est que suffisant pour défrayer les dépenses de l’exploitation et rapporter les profits ordinaires du capital employé, on se serait attendu à le voir poser également en principe, que c’est précisément cette espèce de mines qui règle le prix des produits. Si les anciennes mines sont insuffisantes pour fournir la quantité de charbon demandée, le prix du charbon doit hausser, et il continuera à renchérir jusqu’à ce que le propriétaire d’une mine nouvelle et d’une qualité inférieure, trouve qu’il peut, en l’exploitant, obtenir les profits ordinaires sur son capital. Si cette mine est médiocrement riche, son propriétaire n’aura pas besoin que la hausse du charbon soit très-forte pour trouver de l’intérêt à employer son capital à l’exploiter ; mais si elle est très-pauvre, il est clair qu’il faudra que le prix du charbon continue à hausser tellement qu’il puisse lui fournir le moyen de retirer ses frais, et d’obtenir les profits ordinaires du capital.

Il paraît donc que c’est toujours la mine la moins productive qui règle le prix du charbon. Adam Smith est pourtant d’une opinion différente. Il s’exprime dans les termes suivants : « Le prix de la mine la plus riche règle le prix du charbon pour toutes les autres mines de son voisinage. Le propriétaire et l’entrepreneur trouvent tous deux qu’ils pourront se faire, l’un une plus forte rente, l’autre un plus gros profit, en vendant un peu au-dessous de tous leurs voisins. Les voisins sont bientôt obligés de vendre au même prix, quoiqu’ils soient moins en état d’y suffire, et quoique ce prix aille toujours en diminuant, et leur enlève même quelquefois toute leur rente et tout leur profit. Quelques exploitations se trouvent alors entièrement abandonnées ; d’autres ne rapportent plus de rente, et ne peuvent plus être continuées que par le propriétaire de la mine. » Si la demande de charbon diminuait, ou si, par de nouveaux procédés, la quantité en devenait plus considérable, le prix du charbon tomberait, et quelques mines seraient abandonnées ; mais, dans tous les cas, le prix doit suffire pour remplacer les frais et les profits de celles des mines qui ne sont pas grevées d’une rente. C’est donc la mine la moins fertile qui règle le prix du charbon. Adam Smith en convient lui-même dans un autre endroit, car il dit : « Le prix le plus bas, auquel le charbon de terre puisse se vendre pendant un certain temps, est, comme celui de toutes les autres marchandises, le prix qui est simplement suffisant pour remplacer, avec les profits ordinaires, le capital employé à le faire venir au marché. Dans une mine dont le propriétaire ne retire pas de rente, et qu’il est obligé d’exploiter lui-même ou d’abandonner tout à fait, le prix du charbon doit en général approcher beaucoup de ce prix. »

Mais la même cause, c’est-à-dire l’abondance, et, par conséquent le bas prix du charbon, de quelque source qu’elle provienne, en faisant abandonner l’exploitation des mines qui ne paient pas de loyer ou qui n’en paient qu’un très-modique, aurait des effets analogues sur la culture des terres ; car cette grande abondance et ce bas prix conduiraient à délaisser des produits de la terre, rendraient nécessaire d’abandonner la culture des terrains qui ne paient pas de rente, ou n’en paient qu’une très-modique. Si, par exemple, les pommes de terre devenaient la nourriture ordinaire et générale de notre nation, comme le riz l’est chez quelques peuples, un quart ou une moitié des terres actuellement en culture serait vraisemblablement abandonné à l’instant ; car si, comme Adam Smith l’assure, « un acre de terre en pommes de terre produit six mille livres pesant de nourriture substantielle, ce qui est trois fois autant qu’en donnerait un acre de terre en blé, » la population ne pourrait pas se développer longtemps sur une échelle assez vaste pour suffire à consommer la quantité de nourriture récoltée sur les terres où l’on cultivait auparavant du blé. Il y aurait beaucoup de terrains abandonnés, et les rentes tomberaient ; et ce ne serait que lorsque la population aurait doublé ou triplé, qu’on pourrait cultiver de nouveau autant de terres, et payer de ces terres un aussi fort loyer que par le passé.

Il ne serait pas payé non plus une plus forte part du produit brut au propriétaire foncier, que ce produit consistât en pommes de terre suffisantes pour nourrir trois cents individus, ou, en blé, qui ne pourrait en nourrir que cent ; car, quoique les frais de production se trouvassent bien diminués, dans le cas où les salaires de l’ouvrier seraient réglés principalement par le prix des pommes de terre et non par celui du blé, et quoique, par conséquent, la somme totale du produit brut, — les travailleurs payés, — se trouvât considérablement augmentée, cependant aucune partie de ce surplus n’irait grossir la rente ; il irait constamment grossir les profits, lesquels montent toujours quand les salaires baissent, et tombent lorsque les salaires haussent. La rente suivra la même marche, que l’on cultive du blé ou des pommes de terre ; elle sera toujours égale à la différence entre les quantités de produits obtenues par l’emploi de capitaux pareils sur des terres de la même ou de différente qualité ; et par conséquent, tant que des terres d’une même qualité seront cultivées et qu’il n’y aura aucune variation dans leur fertilité et dans leurs avantages respectifs, le loyer sera toujours dans le même rapport avec le produit brut.

Adam Smith prétend cependant que la part du propriétaire se trouvera augmentée par suite de la diminution des frais de production, et qu’il recevra par conséquent une plus grande part et une quantité plus considérable d’un produit abondant que d’un produit rare. « Une rizière, dit-il, produit une plus grande quantité de nourriture que le champ de blé le plus fertile. Le produit ordinaire d’un acre monte a ce qu’on dit, à deux récoltes par an, de trente à soixante boisseaux chacune. Ainsi, quoique la culture exige plus de travailleurs, quand tous ces tra­vail­leurs ont subsisté, il reste un plus grand excédant. Par conséquent, dans les pays où le riz est la nourriture végétale ordinaire et favorite du peuple, et où il compose la principale subsistance des laboureurs qui le cultivent, il doit revenir au propriétaire, dans ce plus grand excédant, une portion plus forte que celle qui lui revient dans les pays à blé. »

M. Buchanan remarque aussi : « qu’il est bien clair que si la terre donnait un autre produit en plus grande abondance que le blé, et que ce produit devint la nourriture ordinaire du peuple, la rente des propriétaires des terres augmenterait à proportion de l’abondance plus grande de ce produit. »

Si les pommes de terre devenaient la nourriture habituelle du peuple, il y aurait un inter­valle assez long pendant lequel les propriétaires fonciers éprouveraient une très-forte réduction dans leurs rentes. Ils ne recevraient probablement alors qu’une portion de subsis­tances bien moindre que celle qu’ils en retirent à présent, tandis que ces subsistances descendraient au tiers de leur valeur actuelle. Mais tous les objets manufacturés à l’achat desquels le propriétaire foncier dépense une partie de son fermage, n’éprouveraient d’autre baisse que celle qui proviendrait de la baisse des matières premières dont ils sont fabriqués, baisse qui ne pourrait être occasionnée que par la fertilité plus grande des terres qui pourraient être alors consacrées à leur production.

Quand, par suite de l’accroissement de la population, on viendrait à livrer de nouveau à la culture, des terres ayant les mêmes qualités que celles qu’on cultivait auparavant pour en tirer la nourriture nécessaire, et quand on viendrait à consacrer à cette culture le même nombre d’hommes, le propriétaire foncier retirerait, non-seulement la même part du produit qu’aupa­ravant, mais cette part aurait encore la même valeur que par le passé. La rente serait donc la même qu’auparavant ; cependant les profits seraient beaucoup plus élevés, parce que le prix de la nourriture, et par conséquent les salaires seraient bien plus bas. Les gros profits favori­sent l’accumulation du capital. La demande de bras augmenterait encore, et les propriétaires retireraient un avantage permanent de la concurrence qui s’établirait pour avoir des terres à défricher.

La culture pourrait, même, tellement s’améliorer, il pourrait en résulter une telle abondance de denrées alimentaires, que, naturellement, les mêmes terres desserviraient les besoins d’une population beaucoup plus considérable et paieraient des rentes beaucoup plus élevées. De tels résultats ne peuvent manquer d’être avantageux aux propriétaires et s’accordent, d’ailleurs, pleinement avec le principe que ces recherches doivent mettre hors de doute : savoir, que des profits extraordinaires ne peuvent jamais avoir qu’une durée fort limitée, car l’excédant que donnent les produits du sol après le prélèvement des bénéfices suffisants pour encourager la production et l’épargne, cet excédent, dis-je, retourne, en définitive, au propriétaire.

La baisse que déterminerait dans les salaires cette abondance de produits naturels aurait non-seulement pour résultat d’augmenter le rendement des terres déjà cultivées, mais encore d’attirer vers elles de nouveaux capitaux, et, en même temps, d’amener le défrichement des travaux de qualité inférieure ; ce qui tournerait au profit des propriétaires et de la classe entière des consommateurs. La terre — cette machine qui produit la denrée la plus importante — s’améliorerait et prendrait une valeur naturelle en face des demandes qui en seraient faites. Tous les avantages se feraient d’abord sentir aux ouvriers, aux capitalistes et aux consommateurs : mais peu à peu, et par la marche naturelle des faits, ils passeraient aux propriétaires du sol.

Indépendamment de ces améliorations qui intéressent si vivement la société et si faiblement le propriétaire, l’intérêt du propriétaire foncier est toujours en opposition avec celui du consommateur et du manufacturier. Le blé ne peut jamais se soutenir à un haut prix qu’autant qu’il faut plus de travail pour le produire, qu’autant qu’il nécessite plus de frais de production. La même cause faisant également hausser les rentes, il est de l’intérêt du propriétaire foncier que les frais de production du blé augmentent. Ce n’est pourtant pas là l’intérêt du consommateur, qui voudrait que le blé fût toujours à bas prix, relativement à l’argent et aux marchandises ; car c’est toujours avec des marchandises ou de l’argent que l’on achète du blé. Il n’est pas non plus de l’intérêt du manufacturier que le blé soit cher, car la cherté du blé amène celle des salaires, sans amener celle des marchandises. Il faudra qu’il donne alors non-seulement plus de ses marchandises, ou, ce qui revient au même, une plus forte valeur en marchandise, en échange du blé qu’il consomme lui-même ; mais il sera encore obligé de donner plus de marchandises ou plus de valeur pour payer le salaire de ses ouvriers, sans en recevoir de dédommagement. Toutes les classes de la société souffriront donc par le renchérissement du blé, excepté la classe des propriétaires. Les transactions entre le propriétaire foncier et le public ne ressemblent pas aux transactions mercantiles, dans lesquelles on peut dire que le vendeur gagne aussi bien que l’acheteur ; car, dans les premières, toute la perte est d’un côté, et le gain de l’autre ; et si, par l’importation, l’on pouvait se procurer du blé à meilleur marché, on verrait combien la perte qui résulte de la non-importation est plus forte pour les uns que le gain ne l’est pour les autres.

Adam Smith ne fait jamais de distinction entre la valeur diminuée de l’argent et la valeur augmentée du blé, et voilà pourquoi il pense que l’intérêt des propriétaires fonciers n’est point eu opposition avec celui du reste de fa société. Dans le premier cas, c’est l’argent qui a baissé relativement à tous les autres produits : dans le second cas, c’est le blé. Dans le premier cas, le blé et les marchandises continuent d’avoir la même valeur relative ; dans le second cas, le blé est, comme l’argent, plus élevé relativement aux marchandises.

L’observation suivante d’Adam Smith est applicable au bas prix de l’argent ; mais elle ne l’est nullement à la valeur augmentée du blé.

« Si l’importation (du blé) était libre en tout temps, nos fermiers et nos propriétaires ruraux retireraient vraisemblablement moins d’argent de leur blé, une année dans l’autre, qu’ils ne font à présent, que l’importation est, par le fait, prohibée la plupart du temps[4] ; mais l’argent qu’ils en retireraient aurait plus de valeur, achèterait plus de marchandises de toute autre espèce, et emploierait plus de bras. Par conséquent leur richesse réelle, leur revenu réel seraient les mêmes qu’à présent, quoique exprimés par une moindre quantité d’argent, et dès lors ils ne se trouveraient ni moins en état de cultiver, ni moins encouragés à le faire qu’ils ne le sont a présent. Au contraire, comme une hausse dans la valeur de l’argent, procédant d’une baisse dans le prix en argent du blé, fait baisser de quelque chose le prix de toutes les autres marchandises, elle donne à l’industrie du pays où elle a lieu quelque avantage dans tous les marchés étrangers, et tend par là à accroître et à encourager cette industrie. Or, l’étendue du marché national pour le blé, doit être en proportion de l’industrie générale du pays où il croît, ou du nombre de ceux qui produisent quelque autre chose à donner en échange pour le blé ; et le marché national étant, dans tout pays, le marché le plus rapproché et le plus commode est aussi le plus vaste et le plus important ; par conséquent cette hausse dans la valeur réelle de l’argent, qui provient de la baisse du prix moyen du blé en argent, tend à agrandir le marché le plus vaste et le plus important pour le blé, et par conséquent à encourager la production bien loin de la décourager. »

La hausse ou la baisse du prix du blé provenant de l’abondance et du bas prix de l’or et de l’argent, n’intéresse nullement le propriétaire foncier, car tous les autres produits s’en ressentiront de la manière exposée par Adam Smith ; mais la cherté relative du blé est toujours très-avantageuse au propriétaire foncier, qui, avec la même quantité de blé, peut acquérir, non-seulement une plus grande somme d’argent, mais encore une quantité plus considérable de tout ce qu’on peut acheter avec de l’argent.

  1. Or, c’est précisément ce que Smith n’admet pas, puisqu’il dit qu’il n’a vu si mauvais pâturage d’Écosse qui ne rapportât quelque revenu foncier à son propriétaire. — J.-B. Say.
  2. Le motif qu’en donne Smith n’a rien qui répugne à ma raison. Partout où il peut croître des denrées alimentaires, il peut naître des hommes pour les consommer. La demande, à coup sûr, va chercher les produits de ce genre, tandis qu’elle ne va pas chercher des houilles ou des bois de construction, lorsque la dépense qu’il faudrait faire pour les conduire au lieu de la consommation en excéderait la valeur. Les démonstrations de Malthus, qui prouvent que la population tend toujours à surpasser les moyens de subsistances, confirment, ce me semble, la manière de voir de Smith. — J.-B. Say.
  3. Qui songe à nier cela, puisque le fermage est le prix annuel du pouvoir productif de la nature, toutes les fois que ce pouvoir est devenu une propriété ? S’il arrive même, dans certains cas, que ce pouvoir ne soit pas payé, cela empêche-t-il qu’il le soit dans d’autres cas ? Cela prouve-t-il que les produits du sol ne seraient pas moins chers si ce pouvoir productif n’était payé dans aucun cas ? — J.-B. Say.
  4. Nous avons fait voir dans une note précédente les transformations radicales subies, depuis l’époque de Smith, par la législation des céréales en Angleterre. A. F.