Description d’un parler irlandais de Kerry/6-4

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Sixième partie, chapitre IV. Le substantif verbal et la proposition infinitive.


CHAPITRE IV
LE SUBSTANTIF VERBAL ET LA PROPOSITION INFINITIVE

§ 244. Le substantif verbal présente toutes les constructions des autres substantifs et prend les mêmes déterminants et les mêmes compléments.

Il remplit par ailleurs, en sus de ses emplois nominaux, tous les emplois d’un véritable infinitif, et, en tant que tel, il est susceptible de prendre les mêmes compléments circonstanciels et adverbiaux que le verbe auquel il se rattache ; il est de plus susceptible de former, à côté de groupes nominaux semblables à ceux que forment les autres substantifs, des groupes d’un type qui lui est propre, qu’il faut regarder comme de véritables propositions infinitives, équivalant pour la fonction aux propositions subordonnées à un mode personnel et comparables tant pour la construction que pour la valeur aux propositions participiales et infinitives des autres langues.

Le substantif verbal prend les mêmes déterminants, proclitiques et enclitiques, que les autres substantifs, est passible des mêmes procédés de composition et ne prend aucun déterminant verbal ; la préposition gɑn « sans » fait office de négation : voir exemples §§ 248, 249).

§ 245. Les compléments objectif on subjectif du substantif verbal sont au génitif (§ 138) ; là où le sujet ou l’objet du verbe serait un pronom, on a l’adjectif possessif devant le substantif verbal ; cependant la construction verbale tend à empiéter ici sur la construction nominale. D’une part, lorsque l’objet forme avec le verbe une locution usuelle il tend à rester au cas direct après le substantif verbal : e kαhəv ə χʷidʹ bʹigʹ (ag caitheamh a chuid bídh) « mangeant sa nourriture » ; Peig, p. 17 : ag car greim ionnta « leur faire un point » et même p. 194 : ag cuir a chuid ghliocais ag obair « mettre en ouvre ses ruses ». D’autre part la construction infinitive avec pronom objet au cas direct est habituellement préférée partout où cela est possible à la construction nominale avec le possessif : χʷinʹ e ji:αnəv (chun é dhéanamh) « pour le faire » plutôt que chun a dhéanta ; c’est toujours le cas lorsque le substantif est nié par gɑn : Peig, p. 14 : gan me bhreith leis « sans m’emmener avec lui » ; voir § 249 pour le détail de la construction.

Enfin, avec le substantif verbal précédé de eg (ag) exprimant la contemporanéité, le sujet est non au génitif mais construit avec la préposition do : e tʹαχt dom (ag teacht dom) « comme je venais », en face de mə hαχt (mo theacht) « ma venue ».

En ce qui regarde les compléments circonstanciels le substantif verbal peut également se comporter comme un nom ou comme un verbe, selon qu’il apparaît en emploi nominal ou en emploi infinitif : is fʹɑ:r rih mαh nɑ: drœhαsəv (is fearr rith maith ná drochsheasamh) « mieux vaut une bonne course qu’une mauvaise situation » ; mais : e rih go mαh (ag rith go maith) « courant bien ». Le substantif verbal peut ainsi se construire avec les mêmes prépositions que le verbe auquel il se rattache : eg e:ʃtʹəχt lʹeʃ (ag éisteacht leis) « l’écoutant », comme e:ʃtʹ lʹeʃ (éist leis) « écoute-le » ; e tʹαχt χu:hʹə fʹe:nʹ (ag teacht chúichi féin) « revenant à elle », etc.

§ 246. Emploi.

Le substantif verbal peut tenir dans la phrase les mêmes emplois qu’un autre substantif : sujet ou complément du verbe, complément d’un nom, sujet ou prédicat de la phrase nominale. Par ailleurs, de par sa nature verbale, il peut jouer dans la phrase un rôle comparable à celui que joue une proposition à un mode personnel en rattachant une notion verbale secondaire à la notion verbale principale. Signalons trois types principaux d’emploi verbal :

A. Substantif verbal régi par une préposition et construit en apposition soit à un substantif ou à un pronom (sujet du procès) soit à la proposition toute entière (le sujet étant alors introduit par la préposition do, § 245) ; exprime un procès mis en relation temporelle avec le procès principal.

Précédé de la préposition eg (ag), le substantif exprime un procès contemporain de celui du verbe personnel : hugəχ ʃe fʹe nʹαr ən to:gɑ:nəχ iəsəχtə e tʹαχt er kuərdʹ go tʹigʹ ən ri: (thugadh sé fé ndeara an t‑ógánach iasachta ag teacht ar cuaird go tigh an rígh) « il remarquait le jeune homme étranger venant visiter le palais du roi » ; de même avec er lʹi:nʹ (ar linn) : ar linn di dul suas on tseomra « comme elle remontait dans la chambre ».

D’autres prépositions expriment diverses successions temporelles : tʹrʹe:ʃ po:stə ou po:sə do:vʹ (tréis pósadh dóibh) « après qu’ils se fussent mariés », er imʹαχt do (ar imtheacht dó) « comme il venait de s’en aller ».

Cette construction peut au reste se rencontrer avec n’importe quel substantif exprimant une action ou un état susceptible d’être situé dans le temps par rapport au verbe de la proposition principale : er an ʃlʹi: do:vʹ (ar an slighe dóibh) litt. « sur la route pour eux », « tandis qu’ils faisaient route ».

En apposition à un pronom ou à un substantif rattaché par agus à la phrase principale (voir § 222) : R. C., 49, 429 tráthnona agus an ghrian ag dul fé... do thárlaigh gur... « le soir, et le soleil se couchant (comme le soleil se couchait) il arriva que... ».

§ 247. B. Substantif verbal en fonction complétive.

Le substantif verbal complète le sens d’un verbe, comme ferait une phrase en go ; on l’a ainsi après des verbes exprimant une opération intellectuelle ou sensorielle, après les locutions exprimant la possibilité, l’impossibilité, la probabilité, etc., ou, de façon générale, comportant une appréciation du fait exprimé par le nom verbal : dʹi:αχ ə vʹeh (d’fhéadfadh a bheith) « cela pourrait être » ; Peig, p. 30 : dá ghearánaighe a bhíobhair orm me bheith crosta libh « si fort que vous vous soyez plaints que j’étais sévère avec vous » ; après les verbes déclaratifs la proposition infinitive exprime un ordre, tandis que la proposition avec go exprime une information : du:rtʹ ʃi lʹenə hinʹi:nʹ fʹe:nʹ dœl ɑgəs sgʹe:vʹi:nʹ ə lʹαnu:nʹtʹ ɑgəs ku:ntəs ə hu:rtʹ... (dubhairt sí le n‑a h‑inghin féin dul agus Scéimhín a leanamhaint agus cúntas do thabhairt...) « elle dit à sa propre fille d’aller et de suivre Scévine et de rendre compte... etc. ».

§ 248. C. Le substantif verbal précédé de diverses prépositions est employé, concurremment à la phrase avec go, avec la valeur d’une proposition circonstantielle : ainsi tiʃgʹ (toisc) « en raison de, parce que » er son, er hon (ar shon) « quoique », à côté do tiʃgʹ go, er ə hon go (§ 237) : Peig, p. 69 : ar shon i bheith gan sláinte « quoiqu’elle n’eut pas de santé » ; tiʃgʹ gɑn e veh ɑun (toisg gan é bheith ann) « parce qu’il n’était pas là ».

§ 249. Lorsque le substantif verbal en fonction complétive ou circonstantielle réclame un complément d’objet, on rencontre deux types de construction, qui reflètent la double nature, nominale et verbale, de la proposition infinitive. Les choses se présentent différemment selon que le complément est nominal ou pronominal.

Le complément nominal de la phrase infinitive se construit comme régime du verbe ou de la préposition qui introduit cette phrase, l’infinitif étant ensuite rattaché à son complément par də, ə (do) ou par simple aspiration de l’initiale : dʹiər ʃe orəm ən mʹe:d ʃinʹ ə ji:αnəv do (d’iarr sé orm an méid sin do dheunamh dó) « il m’a demandé de faire cela pour lui ». C’est ainsi que, lorsque la phrase infinitive est négative, c’est le complément qui est régi par gan : gan an méid sin do dheunamh « ... de ne pas faire cela ». Le complément se met au cas régi par la préposition, et subit les mutations que celle-ci entraîne : χʷinʹ nə fʹi:rʹənʹə ji:nʹʃənʹtʹ (chun na fírinne d’innsint) « pour dire la vérité » ; Peig, p. 45 : ábalta ar fhreagra thabhairt air « capable de lui répondre » ; après un substantif : B. O., II, 204, l. 6 ; ad iaraig an chreidimh a chineáilt beó « s’efforçant de maintenir la foi vivante ». Il arrive cependant que le complément reste au cas direct, quel que soit le cas exigé par la préposition ; cf. Peig, p. 41 : Ní bheadh aoinne chun scéal... a chur i dtuiscint di « il n’y aurait personne pour lui expliquer une histoire... » ; on observe fréquemment des constructions comme χʷinʹ ə mɑ:hərʹ ə hɑ:su: (chuin a máthair do shásúghadh) « pour satisfaire sa mère ». Dans ces cas la proposition infinitive est traitée comme un tout, régi dans son ensemble sans être modifié dans ses éléments.

Lorsque le complément du substantif verbal est pronominal, on retrouve la même dualité de constructions, mais ici la construction verbale (avec pronom au cas régime) l’emporte nettement sur la construction nominale (avec adjectif possessif) : au tour χʷinʹ ə ji:αntə (chun a dhéanta) « pour le faire » l’usage parlé préfère constamment le tour χʷinʹ e ji:αnəv (chun é dhéanamh) ; de même ɑ:bəltə er e ji:αnəv (ábalta ar é dhéanamh) « capable de le faire », etc., le pronom régime ne se combinant pas avec la préposition, qui régit l’ensemble de la proposition infinitive.