Description de la Chine (La Haye)/De la littérature chinoise

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Scheuerleer (2p. 340-343).


DE LA LITTÉRATURE CHINOISE


Comme les lettres sont plus estimées que les armes dans tout l’empire, et que les premières dignités du gouvernement politique ne se donnent qu’à des personnes lettrées, les sciences y ont toujours été cultivées. On n’oserait dire que c’est avec beaucoup de succès, du moins si l’on en juge par leurs livres, et par les connaissances de leurs savants ; ce qui peut venir, et du peu d’attention qu’on a toujours eu, de récompenser ceux qui excellaient dans les sciences abstraites, et peut-être du temps considérable qu’ils sont obligés de donner à l’intelligence de leur langue, dont les figures et les caractères sont presque infinis puisqu’il y en a autant de différents qu’il y a de termes et de noms différents des choses qu’ils veulent exprimer.

Leurs sciences se réduisent à six principales : savoir la connaissance de leur langue, dont nous avons déjà parlé ; la philosophie, soit naturelle, soit morale ; les mathématiques, et surtout l’astronomie ; la médecine, l’histoire, et la poésie.

La profonde paix, dont ils ont presque toujours joui, et le peu de commerce qu’ils ont eu avec les autres nations, dont ils ont voulu être séparés par des défenses expresses de sortir de l’empire, et d’y admettre aucun étranger, les ont attachés à l’étude et aux arts, qui peuvent contribuer aux commodités de la vie.

Les sciences les plus recherchées parmi ces peuples, sont la parfaite connaissance de leur langue, des lois, de l’histoire, et la philosophie morale ; parce que ce sont les voies, par lesquelles ils peuvent parvenir aux premières charges. Nul ne peut être reçu au nombre des docteurs, s’il n’entend bien la langue, s’il n’en forme parfaitement bien les caractères, et s’il n’est capable de composer un discours élégant sur les principales maximes de leur morale, et du gouvernement, qui se tirent toujours des livres qu’ils appellent canoniques.

Il s’est fait une infinité de commentaires sur ces livres. Ce sont ces commentaires qui les occupent durant plusieurs années, pour se rendre savants et habiles dans la politique et dans la science des mœurs, qui est en effet la science la plus propre de l’homme, puisqu’elle regarde directement sa conduite, et les moyens de le rendre parfait selon son état et sa condition.

On voit que dès la fondation de l’empire, les Chinois s’appliquaient à l’étude des mathématiques, et particulièrement de l’astronomie. Il y avait dès ce temps-là des gens habiles, entretenus par l’empereur, qui faisaient des observations, qui calculaient les éclipses, et qui étaient récompensés, ou punis, à proportion qu’ils avaient réussi. Dans la suite la superstition a encore augmenté l’application à cette étude, parce que plusieurs sont persuadés que les événements dépendent de la disposition du Ciel ; qu’il y a des temps heureux, et des temps malheureux ; et qu’il est important à chacun de bien observer la diversité et la différence de ces temps, pour les entreprises des voyages, des traités, des négociations, et des mariages, pour s’aller présenter au gouverneur et à l’empereur, afin d’en obtenir des grâces, et pour autres choses semblables. Tous les ans on publie un calendrier aux frais de l’empereur, dans lequel les officiers subalternes du tribunal des Mathématiques, afin de le vendre plus cher, ne manquent pas d’insérer ces jours heureux et malheureux, qu’ils distinguent, selon les principes de leur astrologie judiciaire.

La nécessité a introduit parmi eux la médecine, comme parmi les autres nations. Ils ont grand nombre de traités sur cette matière ; mais en quoi ils se distinguent davantage, c’est dans la connaissance particulière qu’ils ont du pouls, pour distinguer les maladies, et les remèdes qui leur sont propres.

Pour ce qui est de l’histoire et de la poésie, comme l’une ne sert guère qu’à satisfaire la curiosité, et que l’autre n’est propre qu’au divertissement, il y a moins de personnes qui s’y appliquent, parce que ce n’est guère par ces connaissances que l’on peut s’avancer et faire fortune. Cependant leur histoire et leurs annales sont presque aussi anciennes, que le temps qui suivit d’assez près le déluge, et elles ont été continuées jusqu’à ces derniers temps par divers auteurs, et presque tous contemporains.

Au regard de leur poésie, outre les anciens livres, dont une partie est en vers, les poèmes de Kiu yuen sont d’une délicatesse et d’une douceur extrême. Sous la dynastie des Tang, Li tsao pé, et Tou te moëi, ne le cèdent guère aux Anacréons et aux Horaces. Enfin à la Chine, comme autrefois en Europe, les philosophes sont poètes, et parmi tous les écrivains qui ont un nom célèbre, le seul Tseng nan fong n’a point fait de vers ; c’est pourquoi on le compare à une belle fleur nommée hai tang, qui serait parfaite, si elle avait de l’odeur.

Comme les Chinois ont de l’esprit et de la disposition pour les sciences, et que la philosophie morale est une des connaissances par où ils peuvent s’avancer, ils s’y appliquent plus qu’à toute autre science. Il y a dans toutes les provinces de l’empire un grand nombre de licenciés et de bacheliers. Ce nombre passe quelquefois dix mille dans une province. Le nombre des étudiants qui aspirent aux degrés, sans rien exagérer, va à plus de deux millions. Dans ses provinces méridionales, à peine y a-t-il un Chinois, qui ne sache lire et écrire.

Ils ont encore plusieurs livres qui traitent de la philosophie naturelle, où l’on trouve des raisonnements fort spirituels sur la nature, les propriétés, et les effets de diverses choses. Les erreurs qui se trouvent dans ces ouvrages, viennent plutôt du peu de commerce qu’ils ont avec les autres nations, que du défaut de leur pénétration. C’est ce peu de commerce qui les a rendus fort ignorants dans la cosmographie ; car à peine connaissent-ils d’autre pays que le leur. De là sont venues les extravagantes rêveries, qui régnaient parmi eux, avant que les Européens les eussent instruits de l’état du monde. A la vérité dans leurs cartes, ils donnaient à leurs quinze provinces l’étendue qu’elles ont. Mais pour ce qui est des autres royaumes, ils les plaçaient à l’aventure autour de leur empire, en de fort petits espaces, sans les distinguer par aucune différence de longitude et de latitude.

Enfin, si l’on en excepte l’Europe, je ne crois pas qu’il y ait aucune nation, qui ait publié tant de livres, que la nation chinoise : elle en fournit sur toutes sortes de matières. Il y en a qui parlent de l’agriculture, des plantes, de l’art militaire, des arts libéraux et mécaniques, des histoires particulières, de la philosophie, de l’astronomie, etc. On trouve des tragédies, des comédies, des romans, des livres de chevalerie, des discours éloquents, et beaucoup d’autres traités sur une infinité de sujets. Leurs savants ont beaucoup de facilité et d’inclination à composer des livres, et on en voit un grand nombre qui sortent de leurs mains. Les bonzes ont aussi leurs livres composés sur le culte de leurs fausses divinités, qu’ils ont soin de répandre, lorsqu’ils le jugent nécessaire, pour abuser de la crédulité des peuples, et pour augmenter leurs revenus.

Mais rien n’est plus respecté des Chinois, que les cinq livres qu’ils appellent Ou king, et qu’ils révèrent tant pour leur antiquité, que pour l’excellence de la doctrine, qu’ils disent y être enseignée : ce sont pour eux des livres sacrés, et pour lesquels ils ont la plus profonde vénération. Les autres livres les plus autorisés dans l’empire, n’en sont que des interprétations.

Parmi les auteurs qui ont le mieux travaillé sur ces anciens originaux, Confucius s’est rendu le plus célèbre : aussi les Chinois le regardent-ils comme le premier de leurs sages, comme leur docteur, comme leur législateur, comme leur oracle, comme celui qui a enseigné les empereurs et les rois. Ils s’appliquent continuellement à l’étude des principes et des maximes, que ce philosophe a donné, et qu’on a ramassé en quatre livres sur les lois anciennes, qu’ils regardent comme la source et la règle du parfait gouvernement.

Il faut donner une légère idée de ces ouvrages. Je commencerai d’abord par les cinq livres anciens, que les Chinois appellent par excellence les cinq volumes. Je viendrai ensuite à l’ouvrage de Confucius et de Mencius son disciple, et j’en donnerai le précis.


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