Description de la Chine (La Haye)/Du soin de perfectionner son extérieur

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Scheuerlee (3p. 180-183).


Du soin de perfectionner son extérieur.


Saluer civilement une personne, dire un mot d’honnêteté, céder le pas, faire proprement une révérence ; tout cela à la vérité n’est qu’un devoir de politesse ; mais dans le commerce du monde, c’est par ces marques extérieures qu’on témoigne l’estime, ou le mépris qu’on fait des personnes. Les jeunes gens doivent de bonne heure être instruits de ces usages, et les observer exactement.

Ce serait se tromper grossièrement que de dire : je néglige ces dehors, et je m’attache au solide. Celui qui dans son domestique et dans sa conduite particulière, est maître de ses passions, et réglé dans son extérieur, saura se comporter sagement dans une conjoncture délicate. Celui qui mesure la dépense à ses revenus, selon les lois que le bon sens et l’équité prescrivent, peut être regardé comme un homme riche à millions : sa maison subsistera longtemps.

Quand on est obligé de recevoir un présent, il faut penser à l’obligation qu’on contracte d’user de retour ; et faire voir en même temps qu’on ne craint point la nécessité où l’on se met, d’être ensuite reconnaissant.

S’il arrive que quelqu’un ne fasse pas cas de moi : il se peut faire, me dirai-je, que je n’ai rien qui mérite son estime ; si j’étais une pierre ou une perle précieuse, et qu’il me regardât comme de la boue, je me contenterais de le traiter de mauvais connaisseur, sans m’amuser à entrer avec lui en dispute ; mais si effectivement, au lieu d’être un diamant, je ne suis qu’une pierre ordinaire ; pourquoi voudrais-je passer pour plus que je ne suis ? Le sage dans ces forces de jugements que l’on porte de son mérite, s’examine et se rend justice.

Trop méditer sur un dessein qu’on a formé, fait qu’on prend mal sa résolution. Trop vétiller sur une matière, empêche de s’attacher à ce qu’il y a d’essentiel. Trop de détours pour arriver plus vite au terme égarent, ou détournent du vrai chemin.

Un mouvement de colère, qui vient d’une humeur bouillante et impétueuse ne fut jamais permis. Que s’il a pour principe la raison et la justice, il ne doit pas être réprimé.

Celui qui s’attendra à recevoir un bienfait d’un autre, doit examiner s’il l’a déjà obligé en quelque occasion. Celui qui s’adresse au Ciel, pour en obtenir une grâce, doit considérer quelle est sa conduite : c’est en examinant le passé, qu’on peut deviner l’avenir.

Un homme qui n’a ni connaissance, ni liaison au dehors, s’épargne bien des chagrins.

Celui qui pratique sincèrement la vertu, et qui met en elle sa confiance, a un gage assuré d’un solide bonheur.

Tel qui veut montrer qu’il a l’esprit plus profond qu’un autre, laisse voir qu’il l’a beaucoup plus superficiel ; il prétend faire sentir la supériorité de son mérite sur celui des autres ; et par là même il prouve combien il leur est inférieur.

Si vous savez vous corriger de vos fautes, vous n’avez rien à craindre de la colère du Ciel. Si vous pouvez être content de votre condition, les esprits malfaisants n’ont pas le pouvoir de vous inquiéter.

Les montagnes engendrent les métaux ; et ce sont ces métaux qui ouvrent et déchirent leurs entrailles. L’arbre produit des vers dans son sein et ce sont ces vers qui le rongent. L’homme forme mille projets : et ce sont ces projets qui le dévorent.

Un homme intrigant et artificieux a quelquefois du succès, mais les plus fâcheux contretemps ne lui manquent pas : au lieu qu’un homme franc et sincère, qui parle sans déguisement, qui agit avec droiture, et qui vit sans ambition, ne fait pas à la vérité une grande fortune : mais aussi il n’a point à craindre de grandes disgrâces.

Étouffer une passion, lorsque nous sentons qu’elle nous transporte ; réprimer un mouvement de colère, lorsqu’il est prêt de nous entraîner ; c’est le fruit qu’on retire de la vraie sagesse.

Je ne voudrais pas qu’on sût ce que je veux dire ; ne le disons donc pas : je serais fâché qu’on sût ce que j’ai résolu de faire ; ne le faisons donc pas.

N’entretenez pas de vos succès un homme qui vient d’éprouver une disgrâce. Recevez le bonheur quand il vient : mais conservez-en le souvenir, afin qu’il serve à adoucir une disgrâce qui lui succédera

Si l’on désire sincèrement de faire du progrès dans la vertu, il faut s’appliquer d’abord à la recherche de ses défauts.

Les lois de la civilité et de la bienséance doivent nous régler, mais non pas nous embarrasser : si elles nous conduisent, nous ferons peu de fautes ; si elles nous gênent, et nous mettent à une espèce de torture, c’est signe que nous sommes peu propres à lier un commerce délicat et choisi.

C’est une maxime certaine qu’il faut se conformer aux ordres du Ciel. Que je la propose à un homme grave et âgé, la pratique lui en paraît aisée ; mais que je la propose à un jeune homme, il la trouvera difficile : c’est que la jeunesse espère et ose beaucoup : elle est téméraire et entreprenante : elle voudrait, ce semble, l’emporter sur le Ciel même.

Voici une autre maxime : il faut absolument venir à bout de ce qu’on a entrepris. Que je la propose à un jeune homme ; elle est de son goût, et il y entre sans peine ; au lieu qu’un vieillard en est rebuté : c’est que le vieillard sent que ses forces et du corps et de l’esprit diminuent chaque jour. Ainsi son langage le plus ordinaire, c’est qu’il faut attendre et suivre en tout les ordres et la disposition du Ciel. Cependant ces deux maximes ne sont point contraires l’une à l’autre. Il y a des occasions, où l’on doit faire tous les efforts dont on est capable, et d’autres où nous n’avons autre chose à faire, qu’à nous soumettre aux ordres du Ciel.

En toutes choses suivons le goût de la sage antiquité : si on se laisse une fois aller au goût des choses extraordinaires, on ira plus loin qu’on ne pense.

Celui qui a commencé sa fortune par l’étude des lettres, la poussera en suivant la même voie. L’amour des livres ralentit l’amour du plaisir : et quand cette passion est éteinte, les dépenses sont légères, et l’on ne se voit pas réduit à emprunter : par là on s’épargne bien des rebuts : exempt de ces bassesses, on tient son rang, et on se fait considérer.

Tachez de conserver pendant quelque temps votre esprit libre des soins terrestres, et vous en connaîtrez la vanité. Gardez le silence, et vous verrez combien un grand parleur est ridicule. Fermez votre porte, et vous sentirez ce que c’est que le tracas des visites. Réprimez en vous la convoitise, et vous saurez combien de misères elle entraîne après elle.

Les riches et les gens de qualité doivent s’étudier à être généreux et libéraux. Les savants et les lettrés doivent s’appliquer à avoir des manières franches et sincères.

On se plaît à dire que le cœur des hommes est difficile à gouverner ; et l’on ne sent pas que le sien propre est encore plus mal aisé à conduire. On gémit sur ce que le cœur des hommes n’est jamais tranquille ; et l’on ne voit pas que le sien l’est encore moins. Appliquez-vous à vous connaître ; ensuite vous pourrez parler des défauts des autres.

Le sage tremble à la vue d’un ciel serein ; et lorsqu’il tonne, il n’est point effrayé : il craint, quand le chemin où il marche est plein et uni, et il ne craindrait pas, s’il avait à marcher sur les vents et sur les flots.

On est extrêmement délicat sur le point d’honneur : on devrait encore être plus exact à garder les bienséances. On cherche avec empressement de bons remèdes contre les maladies : il serait bien mieux de s’appliquer à conserver la santé dont on jouit. On fait des sociétés pour se secourir mutuellement, et se défendre : la réputation d’homme fidèle et équitable serait une ressource encore plus sûre. On se donne des airs importants ; on se fait passer pour être riche et accrédité : il serait plus avantageux de passer pour un homme droit et sincère. On veut se faire valoir en parlant beaucoup : on y réussirait davantage par sa retenue et par son application à ses plus petits devoirs. On court après l’estime des hommes : on serait plus sage de la mériter par la droiture de son cœur. On donne dans le faste et la dépense : la qualité de maître de la sagesse ferait plus d’honneur. On se glorifie d’avoir de grandes terres et des bâtiments somptueux ; il serait plus glorieux de répandre partout la grande doctrine des mœurs.

Trouver à l’écart un trésor, dont on reconnaît pourtant le maître ; rencontrer seule une belle femme dans un appartement reculé ; entendre la voix de son ennemi mortel tombé dans un fossé, où il va périr, si on ne lui tend la main ; ô que c’est là une admirable pierre de touche ! Hao y kouai chi kin che.

C’est un dangereux caractère que celui de fanfaron, qui se pique d’une bravoure mal placée. Un sage ne craint point le danger, et n’est point arrêté par aucun obstacle, lorsque de grands intérêts l’obligent à risquer sa vie : mais l’exposer sans raison, n’est-ce pas être insensé ? N’en voit-on pas tous les jours qui s’exposent, pour avoir le plaisir d’assister à une comédie publique ? Combien d’autres mènent par la main leurs enfants, ou les portent entre les bras, au risque d’être étouffés, comme il arrive, soit aux réjouissances des Lanternes, soit aux feux d’artifice, soit aux combats des barques à tête de dragon. Alors la foule accable, renverse, étouffe. Combien de spectateurs sont culbutés ! Faut-il pour un si frivole divertissement exposer ainsi sa vie ?

Il est écrit que nos anciens évitaient de monter dans les lieux trop élevés, et de marcher auprès des précipices : ce sont des excès semblables qu’ils condamnent par cette expression. Le doux repos est le fruit d’une vive application : la défiance est la mère de la sûreté ; et une grande hardiesse vient souvent d’une timide circonspection.