Description de la Chine (La Haye)/Histoire de l’empereur Cao tsong et de Fou yue, son ministre

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Scheuerleer (2p. 366-369).


Histoire et entretien de l’empereur Cao tsong, et de Fou yue, son ministre.


L’empereur répondit aux Grands par un court écrit de la main, dans lequel il disait : « Depuis que j’ai hérité de l’empire du monde, j’ai toujours appréhendé de n’avoir pas toute la vertu dont j’ai besoin pour le bien gouverner. C’est pourquoi jusqu’ici je n’ai osé donner aucun ordre. Mais n’étant occupé dans le silence de la nuit, que des moyens de remplir comme il faut mes devoirs, il m’a semblé que le Seigneur me donnait lui-même de la main un ministre fidèle : ce sera cet homme extraordinaire qui vous parlera en ma place.

L’empereur fit donc aussitôt tirer le portrait de ce ministre promis, tel qu’on le lui avait montré, et n’omit rien pour le faire déterrer par ce moyen, s’il était caché dans quelque coin de l’empire. On trouva dans le désert un homme qui s’était bâti une petite grotte au pied du mont Yen et il parut à ceux qui le cherchaient, parfaitement semblable à la peinture qu’ils avaient en main. Du moment que l’empereur le vit, il le reconnut et en présence de toute sa cour, il le fit son premier ministre, et lui dit :

Ne cessez point de m’avertir chaque jour, et de me reprendre très souvent, afin de m’aider à acquérir la vraie sagesse. Songez que je suis comme un morceau de fer brut : c’est vous qui devez me façonner et me polir. Songez que j’ai à passer un torrent large et dangereux : c’est vous qui devez me servir de barque et d’aviron. Songez que je suis comme une terre sèche et aride : il faut que vous soyez comme une douce pluie qui la rafraîchisse, et qui la rende féconde. Ouvrez donc votre cœur, et versez dans le mien toutes les richesses qu’il renferme ; mais n’allez pas m’épargner car si la médecine n’est un peu forte, le malade ne guérit point. Associez-vous tous ceux qui m’approchent, et unissez-vous tous pour me corriger de concert afin que semblable aux anciens rois, et digne héritier des vertus de Tching tang, je puisse comme lui rendre mes peuples heureux. Acquittez-vous fidèlement de cette obligation que je vous impose et ne désistez point, que vous ne m’ayez rendu tel que je dois être.

Fou yue répondit à l’empereur : Comme une pièce de bois devient droite, en suivant exactement le cordeau, de même les rois deviennent vertueux, en se conformant aux sages conseils qu’on leur donne. Quand un roi est vertueux, le premier ministre est porté de lui-même à faire son devoir. Mais si ce bon roi veut de plus qu’on ne manque point de l’avertir, qui oserait ne pas obéir à un commandement si beau ?

Un bon roi sert le Ciel, et marche dans la voie qui lui est marquée. C’est en obéissant à cette suprême volonté, qu’il partage l’empire en divers royaumes, qu’il y établit des rois, sur lesquels il se repose, et qu’il met auprès d’eux des gens habiles, pour les aider dans le gouvernement de leurs États : bien éloigné de ne penser qu’à ses plaisirs, il croit n’être né que pour faire le bonheur du monde. Il n’y a que[1] le Ciel seul, duquel on puisse dire qu’il voit, et qu’il entend tout par lui-même, et il n’y a que les bons rois, qui s’efforcent d’imiter en cela le Ciel, autant qu’ils peuvent. C’est pourquoi les grands officiers sont toujours pleins de soumission et de respect ; et leurs peuples jouissent en sûreté des douceurs de la paix.

La honte des rois ne vient que des ordres injustes qu’ils donnent et les révoltes des peuples ne naissent que des guerres que les rois font trop légèrement. Ne récompensez jamais qu’à propos. Il vaut mieux que les habits demeurent dans le coffre, que de les donner sans raison. Enfin examinez-vous bien vous-même, avant que de punir personne. Un roi qui remplit parfaitement ces quatre points, est vraiment éclairé, et tout conspire à le rendre heureux. La paix ou le trouble de votre empire dépend de ceux que vous avez mis en charge. Ne donnez donc jamais le plus petit emploi par faveur, à un sujet que vous savez n’en être pas capable et n’en confiez jamais aucun important à un méchant homme, quelques talents qu’il puisse avoir. Examinez sérieusement avant que d’agir, si ce que vous allez faire est bon, et quelque bon qu’il soit, voyez s’il est à propos de le faire dans un tel temps et en telles circonstances. S’imaginer qu’on a de la vertu, c’est n’en avoir que bien peu : et se vanter de son habileté, c’est perdre tout son mérite. Il faut en toutes choses avoir une grande prévoyance, c’est le moyen de détourner bien des malheurs. Qui prodigue ses grâces, s’attire du mépris : et qui ne rougit point d’être averti des moindres fautes, n’en commettra point de considérables. Tout consiste à bien régler votre cœur car s’il est droit, votre gouvernement sera parfait. Dans ce qui concerne les cérémonies, on ne doit pas négliger la pompe extérieure ; mais il ne faut pas en demeurer-là. C’est du fond du cœur que doit procéder tout ce qui paraît au-dehors. Trop peu d’extérieur marquerait du mépris et trop de façons causerait du trouble. Ce sont deux excès qu’on doit également éviter.

Je suis charmé, s’écria l’empereur, de tout ce que je viens d’apprendre. Mon unique soin désormais sera d’y conformer ma vie. Si je ne vous avais pas pour me donner des conseils salutaires, je ne saurais comment m’y prendre pour acquérir la vertu.

Fou yue battait la terre du front par respect et reprenant ensuite la parole : Il n’est pas difficile, dit-il, de connaître le bien ; la difficulté est de le faire. Aimez la vertu, prince, vous ne trouverez dès lors rien de plus doux, et vous serez semblable aux anciens rois vos ancêtres. Si je ne vous parlais pas librement, comme je viens de faire, je serais coupable, et indigne du rang où vous m’avez élevé.

Il n’y a que vous, dit l’empereur, qui puissiez me donner des lettrés, tels que je les souhaite. Vous savez que quand on veut faire du vin[2], on y jette des drogues qui le font fermenter, et qui lui donnent de la force. Vos conseils ont sur moi le même effet : ils m’élèvent, et me communiquent un courage, que je n’aurais point sans vous. Quand on prépare un bouillon, vous savez qu’on a soin d’y mettre des ingrédients[3], qui empêchent qu’il ne soit fade. Vos leçons font sur moi la même chose : elles assaisonnent ma vertu. Travaillez donc avec moi sur moi-même et soyez sûr que rien au monde ne m’est plus à cœur, que de faire tout ce que vous me direz.

Vouloir être instruit, répondit Fou yue, c’est une très bonne marque, car cela montre qu’on a un vrai désir de bien faire : mais on ne viendra jamais à bout de ce qu’on souhaite tant, qu’en suivant les maximes des anciens rois. Qu’on puisse s’immortaliser, en suivant une autre route, c’est ce que jusqu’ici je n’ai pas encore appris.

L’étude de la sagesse consiste à être bien humble[4], comme si l’on était incapable de tout ; mais il faut en même temps être aussi ardent, que si l’on n’avait rien fait, et qu’on pût tout faire : c’est le moyen d’éviter deux grands défauts, qui sont la paresse et l’orgueil. Dès qu’on en est délivré, on avance aisément et promptement dans les voies de la véritable sagesse. Croyez-moi, Prince, et mettez-le en pratique, vous en éprouverez bientôt les effets. Instruire les ignorants, c’est en même temps s’instruire soi-même : et quand on s’exerce constamment dans l’un et dans l’autre, étant maître et disciple tout ensemble, on croît en sagesse, sans presque s’en apercevoir. Mais pour ne point se tromper, il faut toujours prendre les anciens rois pour votre modèle.



  1. Il y a deux commentaires sur cet endroit, dont les paroles sont remarquables : le premier qui s’appelle Ge ki, s’explique ainsi : Le Ciel, dit-il, ne parle point, et il se fait croire ; l’esprit souverain ne se fâche point, et il se fait craindre. Il est souverainement vérace ; c’est pourquoi il se fait croire. Il n’a aucune passion ; c’est pourquoi il se fait craindre. Le Ciel, en tant qu’incompréhensible, s’appelle Esprit ; l’Esprit, en tant qu’immuable et éternel, s’appelle Ciel. Quand on dit qu’il se fait croire, parce qu’il est très vérace, c’est-à-dire, qu’il a une très nécessaire et très certaine raison, qui ne se trompe jamais. Quand on dit qu’il se fait craindre, parce qu’il n’est point partial, c’est-à-dire, qu’il est la justice même, et qu’ainsi l’on ne se moque pas impunément de lui. Enfin, c’est parce qu’il est éternel, immuable, et incompréhensible, qu’on dit ici qu’il sait tout.
    Le second commentaire s’appelle Ge kiang. C’est celui du feu empereur Cang hi. Voici comment il s’explique : Le Ciel est au-dessus de tout ; rien n’est plus agréable ; rien n’est plus juste. Il est très spirituel, et très intelligent : il ne se sert point d’oreille, et il entend tout ; non seulement rien ne lui échappe dans l’empire du monde, mais dans les lieux les plus secrets et les plus cachés, il voit tout ce qui s’y passe ; il pénètre dans tout ; il examine tout. Voilà le modèle qu’un bon roi se propose : il n’aime, ni ne hait par caprice ; il ne suit que la droite raison dans les récompenses ; et ainsi on peut dire en quelque façon, que semblable au Ciel, il voit et il entend tout.
  2. Le vin, ou plutôt la bière chinoise se fait avec une espèce de riz particulier. Il faut, quand il est presque cuit, y ajouter certaines drogues, pour le faire lever.
  3. Le texte dit yen moei. Yen, c’est du sel, et moei, une sorte de fruit, qui donne du goût.
  4. Ce n’est pas seulement en cet endroit qu’on recommande l’humilité : cette vertu fondamentale est exaltée en plusieurs endroits de ces anciens livres, et il est aussi ordinaire de rencontrer chez les Chinois des leçons d’humilité, qu’il était rare d’en trouver parmi les philosophes grecs et les Latins.