Description de la Chine (La Haye)/L’Y king, premier livre canonique du premier ordre

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Scheuerleer (2p. 344-353).


L’Y KING


Premier Livre Canonique du premier Ordre


L’ouvrage, dont il est ici question, est purement symbolique : ce n’est qu’un tissu d’images de ce monde visible, qui expriment les propriétés des créatures, et la matière dont tous les êtres ont été formés. Fo hi qui en est l’inventeur, est regardé comme le fondateur de la monarchie ; mais le temps auquel il a commencé de régner, est fort incertain parmi les Chinois. Il se fit une méthode particulière des hiéroglyphes, qui n’ont nul rapport à la parole, mais qui sont des images immédiates des choses et des pensées, ou du moins des symboles arbitraires et d’institution humaine, qu’on substitue à la place de ces images ; et ce fut là le commencement et la primitive institution des caractères chinois. Son dessein fut donc de marquer par des signes sensibles les principes de tous les êtres ; de même qu’on marque les tons et les différences de la voix dans la musique, par des lignes et par des notes.

Cet ouvrage est une pure énigme : il ne consiste qu’en quelques lignes, lesquels, selon la variété de leur situation et de leur arrangement, forment des figures, qui par la diversité de leurs combinaisons, signifient des choses différentes. Fo hi semble avoir voulu apprendre à ses descendants les choses qui concernent principalement le ciel, la terre, et l’homme. En contemplant les rapports et l’affinité admirable, qui se trouvent entre ces trois êtres, il les a décrites par huit figures, composées chacune de trois lignes, partie entières, partie brisées, d’où il sort huit différentes combinaisons. Puis multipliant ces huit combinaisons en huit manières différentes, il en résulte 64 figures, qu’on a ensuite disposées de différente façon, afin de pouvoir exprimer d’une manière grossière, par ces diverses combinaisons, la nature et les propriétés de chaque être, leur mouvement et leur repos, leur opposition réciproque, de même que l’ordre et l’union qu’ils ont entr’eux. C’est ce qui se comprendra mieux, par l’exemple que je vais tracer ici de ce système symbolique.


Les deux premiers principes.


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Quatre images qui naissent de ces deux principes.


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Huit figures résultent de ces quatre images.


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Ces huit figures, dont quatre appartiennent au parfait, et quatre à l’imparfait, se disposent ainsi en forme de cercle : en sorte qu’elles se regardent entre elles, et qu’elles regardent aussi les quatre points cardinaux du monde.


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TABLE
DES SOIXANTE-QUATRE FIGURES
ou Livre des transmutations, appelé Y King.


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Telle est la table des figures inventées par Fo hi. C’est un labyrinthe, qui a donné bien de l’exercice aux savants de la Chine : mais il n’y a guère eu que Confucius, qui ait su les démêler. Les 64 figures étant composées chacune de six lignes, toute leur suite contient autant de lignes, qu’il y a de jours dans l’année, que les Chinois appellent intercalaire, c’est-à-dire, 384. Ce ne fut que 1.800 ans après Fo hi, qu’il parut un Œdipe, qui entreprit d’expliquer cette énigme, et d’en dévoiler le mystère. Par les divers changements qu’il donna à ces lignes, il prétendit faire connaître les transmutations réciproques des huit premiers principes. Son fils Tcheou kong eut le même dessein, et fit un ouvrage beaucoup plus étendu que n’avait fait son père. Il considéra ces lignes selon la liaison et les rapports que les premières ont avec celles du milieu et les dernières, et selon qu’elles participent le plus au parfait et à l’imparfait il en tira des conséquences, et y trouva des allusions, qui ne donnent pas un plus grand éclaircissement : ainsi l’un et l’autre ne firent qu’embarrasser cette énigme, par de nouvelles énigmes également obscures, Enfin 400 ans après, Confucius se fit l’interprète, et des lignes mystérieuses de Fo hi, et des interprétations des deux princes. Il en rapporta toute la doctrine, partie à la nature des êtres, et surtout, des éléments, et aux qualités de chaque élément ; partie aux mœurs, et à la manière de bien gouverner les hommes. Il fit donc servir ces figures, non seulement à la philosophie naturelle, mais encore à la philosophie morale, se persuadant qu’il y avait de grands mystères pour la conduite des États, cachés sous ces lignes symboliques. Dès que le Ciel et la terre furent produits, dit Confucius, tous les autres êtres matériels existèrent. Quand les autres êtres existèrent, il y eut ensuite le mâle et la femelle. Quand il y eut le mâle et la femelle, il y eut le mari et la femme. Quand il y eut le mari et la femme, il y eut le père et le fils. Dès qu’il y eut le père et le fils, il y eut le prince et le sujet : il y eut de la subordination et des devoirs réciproques. Le Ciel, selon lui, est l’emblème et le symbole du roi et des vertus royales ; la terre est l’image et le symbole des sujets. Il suffira de donner ici un exemple de l’explication d’une de ces 64 figures, pour connaître comment ses interprètes chinois en tirent des principes de morale. Plus on est élevé au-dessus des autres, disent-ils, plus on doit être en garde contre la fierté, l’arrogance, et l’orgueil ; plus on doit s’étudier à la modération, et à la modestie. C’est ce que nous enseigne la quinzième figure que voici.


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Elle contient deux figures : la figure inférieure est composée d'une ligne non interrompue, et de deux lignes coupées et interrompues, et désigne les montagnes. La montagne est le symbole de l’élévation, mais qui a sa racine dans la terre, c’est-à-dire, dans l’humilité. De même la terre désignée par les trois lignes supérieures qui sont brisées, est l’image et le symbole d’une haute vertu jointe avec l’humilité, qui cache dans son sein des richesses immenses, et qui ne produit au-dehors sa puissance, que par des fruits admirables et par des effets salutaires et utiles au bien des hommes.

Ainsi, comme l’on voit, Fo hi est l’auteur des figures, Ven vang et son fils Tcheou kong sont auteurs des textes, et ces textes ont été commentés par Confucius. Il appelle ces commentaires toen et siang. Ce sont les seuls que les critiques et les habiles interprètes attribuent à Confucius. Les disciples de ce philosophe assurent que quand leur maître eut achevé ses commentaires, il n’en fut que médiocrement content ; et que se voyant dans un âge avancé, il eût souhaité de pouvoir vivre encore quelques années, afin d’y mettre la dernière main, et de donner un nouveau jour à son ouvrage. Quoique ce monument soit le plus ancien de tous les livres canoniques, si l’on n’a égard qu’à sa source et à son origine, je veux dire, aux figures de Fo hi ; cependant les explications qui en ont été faites, sont venues fort longtemps après, et ceux qui les ont expliquées, méritent plutôt le nom d’auteurs que d’interprètes ; car ce livre est semé d’obscurités, et contient beaucoup de choses difficiles à comprendre.

Dans la suite des temps, cette obscurité a donné lieu à une infinité d’erreurs et de superstitions : moins on pénétrait le sens de l’Y king, plus on s’imaginait qu’il renfermait de mystères. La vraie doctrine contenue dans les textes, et qui renferme d’excellents principes de morale et de politique, fut altérée, falsifiée, et mélangée d’interprétations absurdes et pleines de contradictions et d’impiétés : ces monuments de l’antiquité chinoise tombant entre les mains de docteurs aveugles, et dont l’esprit était déjà gâté par l’infidélité et l’idolâtrie qui régnait dans l’empire, en détournèrent le sens à de vains pronostics, aux divinations et à la magie ; ce qui l’a fait appeler le livre des sorts.

On attribue ces altérations et ces changements au docteur King fang, et à un autre lettré célèbre nommé Tchin huen. On peut y ajouter un autre docteur d’un mérite également distingué, qu’on appelle Tsiao chin, lequel, comme dit un excellent critique, enseignait à ses disciples une doctrine qu’il voulait leur persuader faussement avoir tirée de l’Y king. L’école de Confucius a toujours eu horreur de ces vaines explications, par lesquelles on abusait des textes, pour en former des prédictions frivoles, et pour donner cours à la magie et au sortilège.

Ce qu’il y a de certain, c’est que tous les Chinois, et surtout les lettrés ont un respect et une estime infinie pour ce livre. Plusieurs auteurs anciens et très habiles, ont marqué dans leurs écrits le regret qu’ils avaient, de ce qu’on a perdu le sens intérieur que ce livre renferme, et que ce qu’on en connaît, n’est proprement que l’écorce. Qui saurait l’Y king, disent-ils, saurait tout.

Avant le temps de la fondation de l’empire par Fo hi, selon ce que rapporte la grande chronique, il n’y avait point de caractères avec lesquels ce prince put composer un Y king, comme firent longtemps après Ven vang, Tcheou kong son fils, et Confucius ; ainsi quand on veut étudier l’Y king de Fo hi, il suffit de méditer ses tables seules, prises à part, et dépouillées de toutes sortes de caractères, et de gloses physiques et morales, se contentant des axiomes de mathématique, qui se tirent essentiellement de la combinaison régulière de ses lignes ; si on veut savoir la doctrine du livre classique composé par Ven vang, Tcheou kong, et Confucius, alors il faut moins avoir égard à la doctrine naturelle des tables, qu’aux allusions énigmatiques, que chacun d’eux a attachées à chacun de ces symboles, et juger de la doctrine de ces quatre philosophes, par ce que chacun y a mis de lui-même, et non pas par ce que d’autres y ont inséré dans la suite.

Comme donc avant Fo hi, on n’avait pas connu l’usage des caractères, on ne se servait dans le commerce et dans les affaires, que de petites cordes à nœuds coulants, dont chacune avait son idée et sa signification particulière. Elles sont représentées dans deux tables, que les Chinois appellent Ho tou, et Lo chu. Ce fut d’abord Fo hi, et ensuite les empereurs Chin nong et Hoang ti, qui inventèrent peu à peu les caractères ; et quand il y en eut un bon nombre d’inventés, on essaya alors de faire des livres.

Les premières colonies qui vinrent habiter le Se tchuen, n’avaient pour toute littérature que quelques abaques arithmétiques, faits avec de petites cordes nouées, à l’imitation des chapelets à globules enfilés, avec quoi ils calculaient et faisaient leur compte dans le commerce. Ils les portaient sur eux, et elles servaient quelquefois à agrafer leurs habits. Du reste n’ayant point de caractères, ils ne savaient ni lire ni écrire. Tout ce qui se passait alors, restait sans annales, et sans aucune tradition par les livres.

Le roi Fo hi fut donc le premier, selon cette opinion, qui par le moyen de ses lignes, donna l’invention et l’idée de cette espèce de caractères hiéroglyphiques particuliers aux Chinois. Les deux anciennes tables de Ho tou et de Lo chu lui apprirent l’art des combinaisons, dont le premier essai fut de dresser ses tables linéaires. Il ne s’était astreint qu’aux règles que prescrit l’art des combinaisons arithmétiques, et les tables étaient restées droites, et selon l’ordre naturel. Ce fut Ven vang qui les renversa le premier, pour exprimer énigmatiquement les terribles désordres du monde renversé sous le tyran Tcheou.

C’est une tradition ancienne, constante, et universellement reçue, que Fo hi par son ouvrage, a été le premier père des sciences et du bon gouvernement ; et que c’est sur l’idée du Ho tou et du Lo chu, qu’il a dressé sa table linéaire. Je vais en donner ici la description, pour faciliter, s’il se peut, l’intelligence d’un monument si ancien et si obscur.

La tradition porte, que deux antiques figures, appelées Ho tou et Lo chu, d’où l’on assure que l’Y king est sorti, sont les paroles de l’Esprit du Ciel adressées aux rois ; que les premiers rois les ayant reçus du Ciel, les répandirent dans l’univers, afin que les mandarins apprissent à bien gouverner les peuples, et les peuples à réfléchir sur leurs devoirs. Les notes blanches marquent l’impair, qui est chez les Chinois le symbole de ce qui est parfait, de même que la ligne   ———  . Les notes noires marquent le pair, qui est le symbole de ce qui est imparfait, de même que la ligne brisée et interrompue        . Le Ho tou finit par dix, et le Lo chu ne va que jusqu’à neuf. Les Chinois attribuent ce qui est parfait au jour, à la chaleur, au soleil, au feu, au Ciel, etc. Et ce qui est imparfait, ils l’attribuent à la nuit, au froid, à la lune, à l’eau à la terre, etc.


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Quoique ce soit une tradition constante à la Chine que Fo hi a tracé ses tables linéaires sur l’idée de Ho tou et du Lo chu, cependant, pour donner plus de crédit à ses figures, il assurait les avoir vues sur le dos d’un dragon sorti d’un lac. C’est ce dragon si célèbre, qui est devenu la devise de la Chine, ornement des habits de l’empereur et des principaux Chinois, avec cette différence qu’il n’y a que l’empereur qui puisse le porter à cinq griffes, et ceux à qui l’empereur est censé avoir donné le droit de le porter, comme lorsqu’il fait présent d’une pièce de soie impériale. Les autres n’en peuvent avoir au plus que quatre ; s’ils en mettaient cinq, ils se rendraient coupables, agissant contre les lois de l’empire, et n’éviteraient pas le châtiment.

Mais ce qui donne surtout une grande autorité à l’Y king, c’est en premier lieu l’opinion commune où l’on est, que ce monument n’a pas été enveloppé dans l’incendie général des anciens livres ordonné par Tsin tchi hoang, ce prince n’ayant eu en vue, que d’éteindre la mémoire des trois premières familles impériales, dont les grandes actions condamnaient la conduite. C’est la remarque que fait Cong in ta dans les prolégomènes de l’Y king ; c’est ce que rapporte Li chi dans la vie des hommes illustres : c’est aussi ce qui est observé par les commentateurs de l’histoire ancienne, et ce qui est appuyé d’une tradition constante.

En second lieu, ce qui lui attire une si grande vénération dans l’esprit de tous les Chinois, ce sont les grands éloges qu’en ont fait dans tous les temps les meilleurs et les plus habiles écrivains de l’empire. Ils le louent, comme étant le plus ancien des livres, puisqu’il a eu Fo hi pour auteur ; mais ils ne lui attribuent que les figures.

D’autres prétendent qu’il est rempli d’excellents préceptes, et des plus sages maximes pour bien gouverner les peuples, ce qui doit s’entendre des explications que Ven vang et Tcheou kong ont données à chaque figure ; mais parce que Fo hi par la combinaison de ses lignes, a appris la manière de composer les caractères chinois, ils disent que son livre est comme le tronc, dont les caractères sont nés, et qu’il est le principe et la source de toutes les sciences : et comme ces figures, selon leur première institution, signifiaient le ciel, la terre, l’eau, les montagnes, etc. ils soutiennent que l’Y king contient le ciel et la terre qu’il n’est pas seulement la source et l’origine des autres King mais qu’il donne encore la connaissance de toutes les choses visibles et invisibles : enfin, que d’étudier les autres livres, et ne pas s’appliquer à la connaissance de l’Y king, c’est courir après des ruisseaux, et négliger la source.