Description de la Chine (La Haye)/Route par terre depuis Siam

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Scheuerleer (Tome Premierp. 125-130).


ROUTE

Par terre depuis Siam jusqu’à la Chine, tirée des mémoires de quelques Chinois qui en ont fait le chemin.


Pour passer du royaume de Siam à la Chine, en suivant le chemin qu’ont tenu les Chinois qui ont communiqué leurs mémoires, il faut traverser le royaume de Lahos. Les principales villes et les plus grosses par où ils ont passé, sont Kiang haï, Kiang seng, Kemarat mohang leng ville capitale de Lahos, Mohang lee, Mohang mong capitale d’une autre principauté ou province, et Mohang vinan, qui confine à la Chine, ou qui est de la Chine même.

De Kiang haï ou Mohang kiaï (car toutes ces prétendues villes ou terres se qualifient toutes du nom de Mohang, que je désignerai par la lettre M. pour éviter les répétitions), jusqu’à M. Kiang seng, on compte sept journées de chemin. De M. Kiang seng à M. Kemarat, sept autres journées. De M. Kemarat à M. Leng, huit journées. De M. Leng à M. Lee, sept journées. De M. Lee à M. Meng, onze journées. De M. Meng en tirant vers le nord on va à M. Vinan, d’où on se rend en peu de temps à la Chine.

Depuis les confins du royaume de Siam jusqu’à Mohang leng, capitale du Lahos, on rencontre beaucoup de bois, de rivières, et un grand nombre de peuplades. Nos Chinois ne trouvèrent sur toute cette route ni bêtes féroces, ni voleurs. La plus grande partie du chemin est impraticable aux charrettes : il faut se servir de chevaux.

Mohang leng capitale du Lahos, a au sud M. Kemarat, à l’est M. Louan, et M. Rong faa, au nord M. Pout, M. Pling, M. Keen, M. Kaam, M. Paa, M. Saa, M. Boonoi, M. Booiai, M. Ning neha, M. Kaan, et M. Ghintai. Ces villes relèvent toutes de la capitale Mohang leng, qui n’a ni murs, ni forteresses : elle n’est environnée que de palissades ; son enceinte est d’environ quatre cents senes ou cordes (chaque sene est de vingt brasses siamoises.)

A l’ouest de cette capitale est Mohang co sang pii, et plus à l’ouest encore est la grande forêt de Pahima pan. M. Co sang pii était autrefois habité par un certain peuple appelé Tai yai, dont les terres fort étendues formaient un grand royaume. Il fallait bien trois mois pour en faire le tour. Ce n’est plus maintenant qu’une vaste forêt qui se joint à celle de Pahima pan.

On a souvent ouï dire aux Siamois qu’au nord du royaume de Siam, il y avait un peuple qui avait leur religion, leurs coutumes, et leur langue, et même que c’était de ce peuple là qu’ils avaient reçu les unes et les autres, et jusqu’à leur nom, puisque leurs terres s’appelaient le grand royaume de Siam. Or ce peuple de l’aveu même des Siamois, est celui que les Chinois appellent dans leurs mémoires Tai yai.

Mais parce que les Siamois disent que parmi ce peuple, ce sont les prêtres qui gouvernent l’État, il est vraisemblable que le pays que les Chinois nomment Tai yai, est celui que les Tartares appellent Lassa, qui est l’État du souverain pontife des lamas, et que la ville de Co sang pii est la même que celle de Barantola où le grand lama tient sa cour, et règne avec un empire absolu pour le temporel et le spirituel.

Cela paraît d’autant plus vrai, pour ne pas dire évident, que la religion des lamas est tout à fait semblable à celle des Siamois, ou plutôt de leurs prêtres qui sont les talapoins : les uns et les autres ont les mêmes idoles, la même forme, et la même couleur d’habits. Outre cela le pays de Lassa par sa situation cadre parfaitement avec celui que les Chinois nomment Tai yai, et avec ce royaume auquel les Siamois rapportent l’origine de leur religion et de leur langue. L’un et l’autre est situé au nord de Siam, dans un climat fort froid, où il tombe de la neige aux mois de décembre, janvier, et février. Tout ce qu’on pourrait objecter, c’est que les talapoins sont rigides et réguliers observateurs de leurs lois, au lieu que les lamas sont fort libres et déréglés. Mais cette diversité qui est une marque de la différence de leurs mœurs, ne détruit pas la conformité de leur religion.

Mohang leng, capitale du Lahos, est située sur les deux rives du Menan tai ou Menan lai, qui est le nom de la rivière qui le traverse. Cette rivière est pleine de roches : elle vient du côté du nord, et tire sa source d’une montagne nommée Pang yeng ; puis descendant vers M. Kemarat, elle se rend dans la rivière de Menan kong, vers Ban kiop. La rivière de Siam prend sa source dans une montagne appelée Kiang daou, et celle de Kiang haï ou Kiang laï se décharge dans la principale rivière du royaume de Siam appelée vulgairement Menan.

Dans la capitale du royaume de Lahos, il y a grande abondance de riz, et il est à si grand marché, que pour un foua, c’est-à-dire, pour quelques sols de notre monnaie, on en peut avoir cinquante ou soixante livres.

Il y a peu de poisson, mais en récompense la chair de buffle, de cerf, etc. y est fort commune, et on la vend au bazar. Les mois de mai, de juin, et de juillet, sont la saison des fruits ; on y en voit de toutes les sortes qui se trouvent dans le royaume de Siam, excepté le Thourian ou Dourion, et le mangousian.

A cinq journées de Mohang leng, en tirant vers le nord, il y a des mines d’or, d’argent, de cuivre, et d’une espèce de soufre rouge fort puant. A deux cents senes ou cordes de cette même ville et du même côté, il y a un puits ou mine de pierreries qui a bien cent senes de profondeur, d’où l’on tire des rubis, dont quelques-uns sont gros comme une noix ; on y trouve aussi une espèce d’émeraudes ou de pierres vertes, et l’on assure que le roi de Lahos en a une qui est grosse comme une orange. Il y en a aussi de diverses autres couleurs. Un ruisseau passe par cette mine, et en détache plusieurs qu’il entraîne avec ses eaux. On en ramasse quelquefois du poids de deux à trois mas, c’est-à-dire, d’un quart ou d’un tiers d’once pesant.

Pour ce qui est de la mine d’argent, le roi en tire environ trois cents soixante catis par an. Ce sont les Chinois qui travaillent à cette mine, et qui en font toutes les façons. Les marchands des villes suivantes, savoir M. Kemarat, M. Lee, M. Maï, M. Tengmaa, M. Meng, M. Daa, et M. Pan, vont à cette mine : les montagnes qui la renferment ont environ trois cents senes de hauteur : elles sont toutes couvertes d’herbes, que la rosée conserve dans une fraîcheur et dans une verdure continuelle.

On y trouve une espèce de racine médicinale que les Chinois nomment Tong kouei, et les Siamois Cot houa houa : il s’y trouve encore une espèce d’arbre appelé Vende jang, qui porte des fleurs de la grosseur du doigt, dont l’odeur est très agréable. Quand ces fleurs s’ouvrent, elles sont de diverses couleurs rouges, jaunes, blanches, et noires ; et lorsque le fruit commence à se former, il a la figure d’un canard. Il y a dans ce lieu là grand nombre de ces arbres, et c’est particulièrement dans les endroits où il y en a davantage, que la rosée est plus abondante.

Les habitants de Mohang leng trafiquent avec leurs voisins, sans se donner la peine d’aller chez eux. Leurs marchandises consistent en pierreries, en or, en argent, en étain, en plomb, en soufre ordinaire et soufre rouge, en coton filé et non filé, en thé, en laque, en sapan, ou bois de Brasil, et en cette sorte de racine médicinale qu’on appelle Cot houa houa.

Ceux de Mohang lee, qui vont trafiquer chez eux, leur mènent des éléphants ; les Chinois leur portent de la soie crue, des étoffes de soie, de la civette, du crin blanc, fin comme de la soie, qu’ils tirent d’un certain animal ; c’est de cette espèce de crin que sont faites les grosses houppes de crin blanc qui ornent les oreilles de l’éléphant que monte le roi de Siam, et qui pendent jusqu’à terre, aussi bien que la houppe rouge que les Chinois portent sur leurs bonnets ordinaires. Ils échangent ces marchandises avec du bois de sapan, du thé, de la laque, du coton, etc.

Les marchands qui viennent de Tai yai ou de Pama hang du côté de l’occident leur apportent du fer, du sandal jaune et rouge, des toiles, des chites ou toiles peintes, de la venaison, une espèce de pâte rouge médicinale, de l’opium, et autres marchandises de l’Indoustan qu’ils échangent avec de l’or, de l’argent, des pierreries, etc.

Ceux de M. Kemarat, et de M. Kiang hai, vont à M. Leng, pour y vendre des vaches et des buffles ; ils en emportent de l’argent, de l’étain, et du soufre. M. Leng, ou pour mieux dire le Lahos est tributaire de Hauva ou Pama hang ; chaque année un ambassadeur part de cette capitale pour y aller payer le tribut. Cela n’empêche pas que les Lahos ne donnent un successeur à leur roi lorsqu’il meurt, mais ils sont obligés d’en informer le roi de Hauva.

Le roi de Lahos n’a qu’un ministre qui prend connaissance de toutes les affaires de l’État. On compte huit villes ou places dans ce royaume qui ont chacune mille soldats de garnison. Outre les 360 catis qu’il tire chaque année d’une mine qui est au nord de M. Leng, il en lève encore 860 catis par an dans tout le royaume.

Mohang Meng capitale d’une province particulière, a du côté de l’ouest M. Pan, et M. Kaa ; du côté du sud M. Ssee ; à l’est M. Tchiong et M. Kou, qui toutes deux dépendent de Moang Vinan. Tout ce pays-là est au-delà du tropique, et jamais on n’y voit le soleil à plomb.

La province de M. Meng a dix-sept journées d’étendue nord et sud, et environ sept est ouest. On y compte dix-huit villes qui relèvent toutes de la capitale. Elle est traversée par une rivière qui vient d’une montagne vers le nord, et va se perdre dans celle de Menan Kong ; celle-ci vient de Moang Tchiai appelée Moang Vinam par les Chinois.

Après avoir passé par M. Lee, M. Kiang seng et par M. Lantchang, elle entre dans le royaume de Camboye, le traverse, va enfin se jeter dans la mer à la barre de Basach. Cette rivière porte de grosses barques depuis M. Kiang kong et M. Kiang seng jusqu’à la mer : mais depuis M. Lee jusqu’à M. Vinam, elle n’en porte ni grandes ni petites ; il faut nécessairement faire le chemin par terre.

Le terroir de M. Meng produit toutes sortes de fruits qui se trouvent à Siam, excepté le dourion et le mangoustan. Du côté de l’occident, il y a des mines de calin ou d’étain. Du côté du nord il y en a d’argent, de cuivre, et de fer ; et côté du sud il y en a une de sel.

Les Chinois ont commerce avec M. Meng ; ils transportent leurs marchandises sur des chevaux. On prend dans ce district de ces animaux qui portent le musc, mais on en prend davantage aux environs de M. Pan, de M. Tchai daou et de M. Kong, toutes trois dépendantes de M. Vinan. On en trouve aussi beaucoup dans le district de M. Tai yai.

L’animal qui porte le musc, est grand comme une petite chèvre. Son corps jette un parfum d’une odeur très agréable. Il a sous le ventre une bourse trois ou quatre fois grosse comme le pouce ; quand on la coupe, on croirait que c’est un morceau de graisse ou de lard : on la fait sécher jusqu’à ce que cette matière se puisse réduire en poudre, et alors on la vend dans le pays même au poids de l’argent. Cette poudre est de couleur jaunâtre, et a une odeur admirable.

Il y a défense dans le pays de vendre de véritables bourses aux étrangers. Les naturels du pays en sont de fausses avec des morceaux de la peau de l’animal, qu’ils remplissent de son sang, et des autres humeurs, auxquelles ils joignent du bois pourri ; puis ils les lient, et les font sécher. Les villageois en portent quantité à M. Meng, où ils les changent avec des choses de peu de valeur, et ceux de M. Meng les vendent assez cher aux étrangers.

Moang Kemarat est comme la capitale d’une province ou d’un district du même nom, qui a quatre cents senes de circuit, et environ huit journées d’étendue ; cette province est tributaire de Hauva. Dans le temps que les Chinois passèrent par ce pays, son roi s’appelait Pra tchiao otang. Il envoyait tous les ans des ambassadeurs au roi de Hauva pour porter le tribut, qui consistait en deux petits arbrisseaux avec leurs feuilles et leurs fleurs, l’un d’or, et l’autre d’argent.

M. Kemarat a du côté de l’orient M. Lee ; du côté du nord M. Lang ; au sud M. Kiang seng et M. Kiang hai ; à l’est M. Vai, M. Rong, M. Ngong, M. Lahi, M. Maa, et M. Laa ; au nord M. Hang, M. Kroa, M. Loey, M. Giang, et M. Pen. De M. Hang à M. Kroa il y a une journée de chemin, et une autre journée de M. Loey à M. Giang. Ces onze villes ou peuplades sont du ressort de M. Kemarat. On a dans le pays l’usage des armes à feu, ils ont de grands et petits canons, des mousquets, des sagaies, et des arbalètes.

Tandis que les Tartares achevaient de se rendre maîtres de la Chine, grand nombre de Chinois fugitifs de la province d’Yun nan se jetèrent sur les terres de leurs voisins, et s’en emparèrent. Les habitants de M. Kemarat furent forcés d’abandonner leur ville.

Avant que les Chinois les en eussent chassés, ils venaient régulièrement tous les ans trafiquer avec ces peuples, et leur apportaient de la Chine des velours, et d’autres étoffes de soie, des camelots, des tapis, du crin, des toiles de coton bleues et noires, du musc, du vif argent, des cauris, et des bonnets à la chinoise, des chaudières, et d’autres ustensiles de cuivre, des pierreries vertes, de l’or, de l’argent et de la porcelaine. Ils emportaient du coton filé, de l’ivoire, une espèce de terre ou pâte médicinale nommée jadam, une autre sorte de bois médicinal appelé ingo par les Portugais, et maha ing par les Siamois, de l’opium, une espèce de racine médicinale appelée cotso, et des toiles blanches. Toutes ces marchandises se tiraient de Hauva et les Chinois venaient les prendre au mois de janvier, de février, et de mars, pour s’en retourner à la Chine au mois d’avril.

Moang Tchai ou Moang Vinan est d’une province de la Chine, et probablement de la province d’Yun nan si ce n’est pas la province même de ce nom. Car les mémoires des Chinois parlent de quatre rivières qui y prennent leur source, dont la première va dans la province de Quang tong, la seconde passe par M. Tchiang kong, et M. Lan tchang. La troisième par M. Motima, et s’appelle Menang kong ; et la quatrième va à M. Hava, et s’appelle Menam kiou, et toutes quatre sortant de la province d’Yun nan vont chacune de son côté se décharger dans la mer.