Dessins en noir/Au Vingt-Deux

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 229-249).


AU VINGT-DEUX


Étroit comme le giron de la femme, profond comme l’abîme, et sombre comme le cœur de l’homme.
Dicton des mineurs de Sonthal.


— Un tisserand était parti pour moissonner, mais il s’est arrêté à débrouiller les tiges de maïs. Ha ! ha ! ha ! que c’est donc bête, un tisserand !

Janki Meah regarda Kundoo d’un air farouche, mais comme Janki Meah était aveugle, Kundoo ne s’en émut point. Il était venu pour discuter avec Janki Meah et, si l’occasion le permettait, pour faire la cour à la jolie jeune femme de ce vieil homme.

Voici le grief que Kundoo exposa, au nom des cinq hommes qui composaient, avec Janki Meah, l’équipe de la galerie numéro sept du Vingt-Deux. Depuis les trente années qu’il avait passées au service des charbonnages de Jimahari, à manier le pic et le coin, Janki Meah était aveugle. D’un bout à l’autre de ces trente années, chaque matin avant la descente il avait régulièrement reçu du porion sa ration d’huile de lampe — tout comme les autres mineurs pourvus d’yeux. Ce qui révoltait l’équipe de Kundoo, comme des centaines d’autres avant elle, c’était l’égoïsme de Janki Meah. Il refusait d’ajouter son huile à la provision commune de son équipe, et la gardait pour la vendre.

— Vous n’étiez pas encore au monde que je connaissais déjà ces galeries, répliquait Jenki Meah. Je n’ai pas besoin de lumière pour sortir mon charbon, et je ne suis pas disposé à vous rendre service. Cette huile est à moi, et je prétends la garder.

C’était un homme singulier sous divers rapports, ce Janki Meah, le tisserand aveugle, à cheveux blancs et à mauvais caractère, qui s’était fait ouvrier de mine. Tout le long de la semaine — à part le dimanche et le lundi, jours où il était régulièrement ivre — il travaillait dans la fosse Vingt-Deux du charbonnage de Jimahari, aussi habilement qu’un homme pourvu de ses cinq sens. Le soir il remontait, dans la grande cage mue par la vapeur, jusqu’à la recette, où il réclamait son cheval, une rosse jaunâtre empoussiérée de charbon et presque aussi vieille que Janki Meah. Le cheval s’approchait de lui, et grimpant sur son dos, Janki Meah se faisait porter directement au lopin de terre qu’il avait reçu, comme les autres mineurs, de la Compagnie de Jimahari. Le cheval connaissait l’endroit, et lorsque, au bout de six ans, la Compagnie changea tous les lotissements pour empêcher les mineurs d’acquérir des droits de propriété, Janki Meah, les larmes aux yeux, représenta que si l’on déplaçait son fermage, il ne viendrait jamais à bout de retrouver son chemin jusqu’au nouveau.

— Mon cheval ne connaît que cet endroit-là, affirmait Janki Meah.

On lui permit donc de garder son terrain.

Fort de cette concession et de ses épargnes d’huile accumulées, Janki Meah se remaria avec une fille de la famille Jolaha, branche principale du clan Meah, et d’une beauté singulière. Janki Meah ne pouvait voir sa beauté : il la prit donc de confiance et lui interdit de descendre au fond de la mine. Il n’avait pas travaillé trente ans dans le noir sans apprendre que le fond n’est pas la place d’une jolie fille. Il la chargea de bijoux — pas en cuivre ni en étain, mais en véritable argent — et pour le remercier elle se mit à flirter impudemment avec Kundoo de l’équipe de la galerie numéro sept. Kundoo était en réalité le chef d’équipe, mais Janki Meah exigeait que tout le travail fût inscrit sous son nom à lui, et il choisissait les hommes avec lesquels il travaillait. La coutume — plus forte même que la Compagnie de Jimahari — voulait que Janki, doyen d’âge, possédât ces prérogatives, et aussi qu’il travaillât nonobstant sa cécité. Dans les mines de l’Inde, où l’on taille dans la veine avec le pic et où on déblaie le charbon depuis le plancher jusqu’au toit, il ne pouvait lui arriver grand mal. Chez nous, où l’on attaque le charbon de bas en haut et où on l’abat du toit en redoutables avalanches, il n’aurait jamais eu l’autorisation de mettre le pied au fond. Il n’était guère populaire à cause de ses épargnes d’huile ; mais toutes les équipes avouaient que Janki connaissait tous les khads, ou travaux, qui avaient été foncés ou exploités depuis le jour lointain où la Compagnie de Jimahari entama ses opérations sur les champs de Tarachunda.

La jolie petite Unda ne savait qu’une chose : son vieux mari était un imbécile qu’on pouvait manœuvrer. Elle s’intéressait aux charbonnages uniquement en tant qu’ils engloutissaient Kundoo cinq jours sur sept, et le couvraient de poussière de charbon. Kundoo était grand travailleur, et s’enivrait le moins possible, car, lorsqu’il aurait économisé quarante roupies, Unda projetait de rafler tout ce qu’elle pourrait dans la demeure de Janki et de s’enfuir avec Kundoo vers un pays où il n’y a pas de mines et où chacun possède trois gros buffles et une vache laitière. Tandis que ce plan mûrissait, Kundoo ne manquait pas une occasion de s’en prendre à Janki et de lui reprocher ses économies d’huile. Assise dans un coin, Unda l’approuvait par des signes de tête. Le soir où Kundoo lui avait rappelé ce fâcheux dicton au sujet des tisserands, Janki se fâcha.

— Écoute, espèce de salaud, fit-il, aveugle je suis, et vieux, mais tu n’étais pas encore au monde que je grisonnais déjà parmi le charbon. Même au temps où le khad Vingt-Deux n’était pas encore foncé, et où il n’y avait pas deux mille hommes ici, j’étais réputé pour mon entière connaissance des fosses. Quel est le khad que je ne connais pas, depuis le fond du puits jusqu’au bout de la dernière voie ? Est-ce le khad Baramba, le plus vieux, ou bien le Vingt-Deux où la galerie de Tibu va rejoindre le numéro cinq ?

— Écoutez-moi ce qu’il raconte, ce vieil imbécile, fit Kundoo, en adressant un signe de tête à Unda. Aucune galerie du Vingt-Deux n’entamera dans le Cinq avant la fin des pluies. Nous avons devant nous un mois de charbon vif. Le babudji[1] l’a dit.

Babudji ! cochondji ! animaldji ! Qu’est-ce qu’ils y connaissent, ces gros fainéants de Calcutta ! Il dessine et dessine sans cesse, et il en raconte et il en raconte ; et avec ça ses plans sont tous faux. Moi, Janki, je sais que c’est comme ça. Quand un homme est resté enfermé dans l’obscurité pendant trente ans, Dieu lui accorde le savoir. L’ancienne galerie creusée par l’équipe de Tibu n’est pas à un mètre du numéro cinq.

— Nul doute que Dieu accorde le savoir aux aveugles, dit Kundoo en adressant un clin d’œil à Unda. Tu as raison, soit. Moi, pour ma part, je ne sais pas où se trouve la galerie de l’équipe de Tibu, mais je ne suis toujours pas un singe flétri qui a besoin d’huile pour se graisser les articulations.

Kundoo s’élança hors de la cabane en riant, et Unda gloussa. Janki dirigea vers elle ses yeux sans regard et lança un juron.

« Je possède de la terre, songea-t-il, et j’ai vendu beaucoup d’huile de lampe, mais j’ai été stupide d’épouser cette petite. »

Une semaine plus tard les pluies se mirent à tomber avec violence, et aux recettes des puits les équipes barbotèrent dans la boue de charbon. Alors on apprêta les grandes pompes d’épuisement, et le directeur du charbonnage, pataugeant dans l’eau, s’en alla voir la rivière Tarachunda qui grossissait entre ses berges détrempées.

— Dieu veuille que cette brute de torrent ne nous fasse pas des siennes, prononça pieusement le directeur.

Et il s’en alla tenir conseil avec son ingénieur au sujet des pompes.

Mais comme juste la Tarachunda fit des siennes. Après une chute de pluie de huit centimètres en une heure, elle se vit contrainte d’agir. Elle dépassa la berge et rejoignit les eaux diluviales resserrées entre deux petites hauteurs à l’endroit même où passait le talus de la ligne principale du charbonnage. Quand une bonne partie d’une rivière gonflée par les pluies et quelques hectares d’eaux diluviales cherchent issue à la fois par un déversoir de trois mètres, ledit déversoir a beau cracher de son mieux, toute l’eau ne peut pas s’évacuer par là. D’émotion, le directeur dansait sur une jambe, et il usait d’un langage malséant.

Il avait raison de jurer, car il savait qu’une épaisseur d’un centimètre d’eau exerce sur terre une pression de cent tonnes par hectare ; et il y avait là, derrière le talus du chemin de fer, près d’un mètre cinquante d’eau accumulée par-dessus les galeries les moins profondes du Vingt-Deux. Or, vous saurez que, dans une mine de charbon, le charbon le plus proche de la surface s’exploite à partir du puits central. C’est-à-dire que les mineurs extraient la houille, selon le cas, jusqu’à environ trois, six ou neuf mètres de la surface, et, une fois tout exploité, ne laissent qu’une pellicule de terre soutenue par quelques piliers de charbon. Dans une mine profonde, où l’on sait avoir à sa disposition une masse illimitée de matière, les hommes préfèrent sortir toute leur houille par un seul puits, plutôt que de forer une multitude de petits trous pour débiter le charbon de surface, relativement peu important.

Et le directeur contemplait la crue.

Le déversoir crachait un jet de trois mètres, mais l’eau montait toujours. Ordre fut donné de faire sortir les hommes du Vingt-Deux. Les cages montaient et remontaient sans cesse bourrées de ceux qui se trouvaient les plus proches de « l’œil de la fosse », comme s’appelle l’endroit d’où l’on peut voir le jour, au fond du puits principal. Au loin, tout au loin des longues galeries noires, les lampes à feu libre clignotaient et dansaient comme des lucioles, et hommes et femmes attendaient leur tour de prendre place dans les cages qui descendaient en tonnerre, ferraillantes et trépidantes, pour remonter aussitôt. Mais les chantiers de la périphérie étaient fort éloignés, et les chefs d’équipe et l’ingénieur avaient beau hurler, jurer, piétiner et se démener, l’ordre mit du temps pour y arriver.

Le directeur surveillait d’un œil le vaste lac limoneux de derrière le talus, et demandait à Dieu que le déversoir cédât et livrât passage à l’eau assez vite. De l’autre œil il suivait la remontée des cages et voyait le porion faire l’appel des équipes. De tout son cœur et de toute son âme il invectivait contre le machineur qui manœuvrait la bobine de fer où s’enroulait le câble métallique auquel étaient suspendues les cages.

Au bout de quelque temps un remous se creusa dans l’eau derrière le talus, un tourbillon aspiratoire, tout jaune et écumeux. L’eau avait crevé la pellicule de terre et se déversait dans les anciens travaux de surface du Vingt-Deux.

Tout là-bas dans les profondeurs, l’eau noire fit irruption et surprit la dernière équipe de mineurs attendant la cage : quand ils s’y furent précipités, le tourbillon leur venait presque à la taille. La cage atteignit la recette et le directeur fit l’appel général.

Toutes les équipes étaient sauves, à l’exception des équipes Janki, Mogul et Rahim, au total dix-huit hommes, avec peut-être dix herscheuses… les femmes qui chargent le charbon dans les petites berlines de fer courant sur les rails des voies principales. Ces équipes-là étaient dans les chantiers périphériques, à une distance d’un kilomètre, sur l’extrême limite de la fosse. Une fois de plus, la cage redescendit, mais elle ne renfermait que deux Anglais, et elle plongea dans un fleuve tourbillonnant et furieux, qui déjà atteignait presque le toit de quelques-unes des galeries secondaires les plus basses. Emporté par le torrent, l’un des étais qui avaient servi à boiser les anciennes exploitations passa comme une flèche, effleurant la cage.

— Si nous ne voulons pas nous faire défoncer les côtes, nous n’avons plus qu’à filer, prononça le directeur. Nous ne pouvons même pas sauver les bois de la Compagnie.

La cage s’arracha de l’eau dans un rejaillissement, et quelques minutes plus tard on déclarait officiellement qu’il y avait au moins trois mètres d’eau dans l’œil du puits. Or, trois mètres d’eau là, cela signifiait que tous les autres points de la mine étaient noyés, à l’exception des galeries se trouvant à plus de trois mètres au-dessus du niveau inférieur du puits. Les chantiers du fond étaient donc remplis, de même que les galeries principales, mais dans les chantiers supérieurs où l’on accédait des grandes voies par des plans inclinés, il devait rester une certaine quantité d’air emprisonné, pour ainsi dire, par l’eau, et comprimé par elle. Les petits élèves de première-sciences savent comment l’eau se comporte quand on la verse dans un tube en U. L’inondation du Vingt-Deux en était un exemple, sur une grande échelle.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Par le Bois-Sacré, qu’est-ce qui est arrivé à l’air ?

Ainsi parlait dans la galerie numéro neuf un équipier sonthal de l’équipe Mogul, occupé à pousser une voie de deux mètres dans la veine de charbon.

Et alors, s’élançant tumultueusement des autres galeries, l’équipe Janki et l’équipe Rahim débouchèrent pêle-mêle avec leurs herscheuses. Elles criaient :

— L’eau a envahi la mine, et il n’y a plus moyen de sortir.

— Je suis descendu sur la pente de ma galerie, dit Janki, et j’ai touché l’eau.

— Il n’y a jamais eu d’eau dans la mine de notre temps ! s’exclamèrent les femmes. Pourquoi ne peut-on plus sortir ?

— Taisez-vous ! fit Janki. Autrefois, quand mon père était ici, l’eau est montés jusqu’à la taille Dix… ou plutôt Onze, et il y a eu beaucoup de dégâts. Allons-nous-en quelque part où l’air est meilleur.

Les trois équipes et les herscheuses quittèrent la galerie numéro neuf et s’en allèrent plus loin dans le numéro seize. À un détour de la voie, l’eau apparut, d’un noir d’encre et clapotant sur le charbon. Elle avait atteint le toit d’une galerie bien connue d’eux… celle où ils avaient l’habitude d’aller fumer leurs houkas[2] et de se donner leurs rendez-vous amoureux. À cette vue, ils invoquèrent à grands cris leurs dieux, et les Meahs, qui sont des mahométans plus que bâtards, s’efforcèrent de se rappeler le nom du Prophète. Ils arrivèrent à une grande excavation cubique d’où l’on avait extrait presque tout le charbon. C’était la fin des chantiers périphériques, et celle de la mine.

Très loin dans la galerie une petite pompe mécanique, qui servait à assécher une taille profonde et qu’alimentait la vapeur d’en haut, fonctionnait avec zèle. On l’entendit s’arrêter.

— Ils ont coupé la vapeur, dit Kundoo plein d’espoir. Ils ont donné l’ordre d’employer toute la vapeur pour les pompes de la recette. On va épuiser l’eau.

— Si l’eau a atteint la galerie où l’on fume, dit Janki, toutes les pompes de la Compagnie n’y pourront rien avant trois jours.

— On étouffe, geignit Jasoda, une herscheuse meah. Il y a très mauvais air ici à cause des lampes.

— Éteignez-les, dit Janki. Quel besoin avez-vous de lampes ?

On éteignit donc les lampes, et tout le monde s’assit en silence dans les ténèbres absolues. Quelqu’un se leva sans bruit et se mit à marcher sur les charbons. C’était Janki, et il tâtait les parois de ses mains. « Où est la corniche ? » se demandait-il à mi-voix.

— Assis ! assis ! fit Kundoo. S’il faut mourir, nous mourrons. L’air est très mauvais.

Mais Janki allait toujours, trébuchant et tapant de son pic contre les parois. Les femmes se mirent debout.

— Restez tous où vous êtes, ordonna Janki. Vous n’y voyez pas sans lumière, mais moi… moi, j’y vois toujours.

Il fit halte, et s’écria :

— Hé ! vous qui êtes dans la mine depuis plus de dix ans, quel est le nom de ce creux ? Je suis vieux et je l’ai oublié.

— La salle de Bullia, répondit le Sonthal qui s’était plaint de la mauvaise qualité de l’air.

— Répète, fit Janki.

— La salle de Bullia.

— Alors j’ai trouvé, reprit Janki. Le nom seul m’échappait. C’est ici qu’aboutit la galerie de l’équipe de Tibu.

— Mensonge ! dit Kundoo. Il n’y a pas eu de taille par ici depuis mon époque.

— Elle avait trois pas en largeur, la corniche, marmotta Janki sans l’écouter. Allons… Oh ! mes pauvres os !… Je l’ai trouvée ! C’est par ici, au bout de cette corniche. Venez tous, à la file, en vous guidant sur ma voix, et je vous compterai.

On se précipita dans le noir, et Janki se sentit heurter aux genoux par la figure du Sonthal qui le premier escaladait la corniche.

— Qui es-tu ? demanda Janki.

— Moi, Sunua Manji.

— Assieds-toi, répliqua Janki. Le suivant ?

Un par un, femmes et hommes grimpèrent sur la corniche qui longeait un côté de la salle de Bullia. Mahométan dégénéré, Musahr mangeur de porc, et farouche Sonthal, Janki les parcourut tous de sa main.

— À présent suivez-moi, reprit-il, en vous tenant à ma jambe, et les femmes en se tenant aux habits des hommes.

Il ne demanda même pas aux hommes s’ils avaient gardé leurs pics avec eux. Un mineur, pas plus un noir qu’un blanc, n’abandonne jamais son pic. Un par un, et Janki en tête, ils s’enfoncèrent dans l’ancienne galerie, une voie de deux mètres, qui mesurait à peine un mètre vingt du seuil au toit.

— L’air est meilleur ici, dit Jasoda.

On pouvait entendre son cœur battre à grands coups irréguliers.

— Doucement, doucement, dit Janki. Je suis vieux, et j’oublie beaucoup de choses. C’est bien ici la galerie de Tibu, mais où sont les quatre briques qui leur servaient à déposer le feu de leurs houkas pour ne pas le laisser voir aux sahibs ? Doucement, doucement, hé, ceux de derrière.

On entendit ses doigts déranger le menu charbon sur le sol de la galerie, et puis un bruit sourd.

— Voici une brique crue, et en voici une autre, et encore une autre. Kundoo est jeune : qu’il s’avance. Pose un genou sur cette brique et frappe ici, Kundoo. Quand ceux de l’équipe de Tibu étaient en train de dîner le dernier jour avant la fin du bon charbon, ils ont entendu les hommes du Cinq de l’autre côté, et ceux du Cinq ont exploité leur taille encore deux semaines après… ou peut-être une seulement. Frappe là, Kundoo, mais fais-moi d’abord, place, que je me recule.

Sans conviction, Kundoo abattit son pic, mais à peine eut-il entendu le mol écrasement du charbon, qu’il s’anima. Il luttait à présent pour sa vie et pour Unda… la jolie petite Unda qui avait des bagues à tous ses orteils… pour Unda et les quarante roupies. Les femmes entonnèrent le chant du Pic, la terrible mélodie grave et balancée, avec le chœur en faux-bourdon qui imite le glissement de la houille détachée. À chaque mesure, Kundoo tapait dans la ténèbre opaque. Quand il n’en put plus, Sunua Manji prit à son tour le pic, et tapa pour sa vie, pour sa femme, pour son village au delà des montagnes bleues sur la rivière Tarachunda. Durant une heure les hommes travaillèrent, et puis les femmes déblayèrent le charbon.

— C’est plus profond que je ne croyais, dit Janki. L’air est très mauvais ; mais tape, Kundoo, tape fort.

Et tandis que le Sonthal se retirait à quatre pattes, Kundoo leva le pic pour la cinquième fois. Le chant avait à peine recommencé qu’il fut interrompu par un hurlement de Kundoo qui se répercuta dans la galerie :

Par hua ! par hua ! Nous avons traversé ! nous avons traversé !

L’air emprisonné dans la mine jaillit par l’ouverture, et à l’autre bout de la galerie les femmes entendirent l’eau se ruer entre les piliers de la salle de Bullia et déferler contre la corniche. Ayant obéi à la loi qui la régissait, elle n’alla pas plus loin. Les femmes piaillèrent et se poussèrent en avant :

— L’eau monte… nous allons périr ! Avançons !

Kundoo s’introduisit par la brèche en rampant, et le simple fait qu’il se heurta le crâne contre un madrier lui apprit qu’il se trouvait dans une galerie boisée.

— Est-ce que je connais les fosses, oui ou non ? ricana Janki. C’est ici le numéro cinq ! Sortez doucement, vous autres, en me donnant vos noms. Hé, Rahim, compte ton équipe ! À présent avançons, comme tantôt, chacun tenant celui qui le précède.

Ils se disposèrent à la file dans les ténèbres et Janki les mena, car, dans une mine inconnue, un mineur est à peine moins susceptible de s’égarer qu’un simple mortel qui descend pour la première fois. À la fin ils aperçurent une lumière, et les équipes Janki, Mogul et Rahim, du Vingt-Deux, arrivèrent en titubant au fond du Cinq, éblouies par la clarté du foyer d’aération.

Suivi de ses compagnons, Janki ouvrait la marche à tâtons :

— L’eau a envahi le Vingt-Deux. Dieu sait où sont les autres. J’ai ramené ces gens de la galerie de Tibu dans notre fosse, en faisant la jonction à travers le côté nord de la galerie. Menez-nous à la cage, conclut Janki Meah.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

À la recette du Vingt-Deux un millier de gens vociféraient, pleuraient, s’interpellaient. Cent hommes, mille hommes, disait-on, avaient été noyés dans la fosse. Tous voulaient s’en retourner chez eux demain. Les femmes réclamaient leurs hommes. Penchée sur l’orifice du puits que l’on avait débarrassé des cages, la petite Unda, ses vêtements trempés de pluie, appelait à grands cris son Kundoo. La seule réponse qui lui parvint fut la rumeur de l’inondation dans l’œil du puits, à quatre-vingt-dix mètres plus bas.

— Surveillez cette femme ! lança le directeur. D’ici une minute elle va se jeter dans la fosse.

Mais il s’inquiétait inutilement. Unda avait peur de la mort. Elle voulait son Kundoo. L’ingénieur considérait l’inondation et cherchait à voir jusqu’où il pourrait s’avancer dedans. L’eau s’apaisait et le tourbillon mollissait. La mine était pleine, et à la recette les gens hurlaient.

— Ma parole, nous aurons de la chance s’il nous reste cinq cents ouvriers ici demain ! prononça le directeur. Il y a peut-être encore moyen d’établir une digue provisoire en travers de cette eau. Jetez-y n’importe quoi, des bidons et des chars à buffles si vous n’avez pas assez de briques. C’est le moment de les faire travailler, ces tas de fainéants. Hohé ! les chefs d’équipe, faites-les travailler.

Peu à peu la foule se scinda en détachements qui s’avancèrent vers l’eau sous la promesse d’heures supplémentaires, et la construction de la digue commença. Lorsqu’elle fut bien en train, le directeur jugea l’heure venue de recourir aux pompes. L’eau ne pénétrait plus dans la mine. Le grand balancier de pompe, rouge et bardé de fer, s’éleva et s’abaissa, les pompes ronflèrent, ruisselèrent et grincèrent, et la première eau se déversa du conduit.

— Elle fonctionnera toute la nuit, fit le directeur avec découragement, mais il n’y a plus d’espoir pour les pauvres types d’en bas. Fais attention, Gur Sahai, si tu es fier de tes machines, tu vas me montrer à présent ce dont elles sont capables.

Gur Sahai, la main droite sur le régulateur et une burette à huile dans la gauche, acquiesça d’une grimace. Il n’en pouvait faire plus qu’il ne faisait, mais il pouvait maintenir cet effort jusqu’au matin. Est-ce que les pompes de la Compagnie allaient se laisser battre par les lubies de cette fâcheuse rivière de Tarachunda ? Jamais ! jamais ! Et les pompes haletantes sanglotaient : « Jamais ! jamais ! » Le directeur s’assit à l’abri sous le hangar de la recette, essayant de se sécher au foyer du générateur de pompe, mais dans l’ombre lugubre il vit les hommes rassemblés sur la digue se disperser et s’enfuir. Il soupira :

— C’est la fin. Il va nous falloir six semaines pour leur persuader que nous n’avons pas fait exprès de noyer leurs camarades. Ah ! où est l’honnête et raisonnable ouvrier anglais !

Mais cette fuite n’avait rien de panique. Des hommes étaient accourus du Cinq apportant de stupéfiantes nouvelles, et les contremaîtres n’avaient pu retenir leurs équipes. Bientôt, entourées d’une foule vociférante, les équipes Rahim, Mogul et Janki, avec dix herscheuses, arrivaient se montrer, et la jolie petite Unda s’encourait à la cabane de Janki pour lui apprêter son repas du soir.

— À moi seul j’ai trouvé le chemin, expliquait Janki Meah, et maintenant la Compagnie va-t-elle me donner une pension ?

Les naïfs mineurs l’entourèrent, et sautant de joie retournèrent à la digue, fortifiés dans leur ancienne croyance que, quoi qu’il advînt, si grand était le pouvoir de la Compagnie dont ils mangeaient le sel, qu’aucun d’eux ne pouvait périr. Mais Gur Sahai se bornait à montrer ses dents blanches, et sans lâcher le régulateur, il faisait donner aux pompes leur maximum.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

— Dites donc, demanda l’ingénieur au directeur, une semaine plus tard, vous rappelez-vous Germinal ?

— Oui. C’est bizarre, j’y ai pensé dans la cage quand ce bois nous a frôlés. Pourquoi ?

— C’est que cette histoire, on dirait Germinal à l’envers. Janki est resté dans ma véranda toute la matinée à me raconter que Kundoo avait filé avec sa femme… Unda ou Anda, je crois qu’elle s’appelait.

— Allons donc ! Et c’est pour ces animaux-là que vous avez risqué votre vie en voulant les sortir du Vingt-Deux !

— Pas du tout : c’est aux bois de la Compagnie que je songeais, et non à ses hommes.

— Vous avez beau jeu à dire ça maintenant, mais je ne vous crois pas, vieux camarade.



  1. Babu, Hindou ayant reçu l’éducation européenne.
  2. Pipe à eau.