Dessins en noir/En temps d’inondation

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 250-267).


EN TEMPS D’INONDATION


La Tweed dit à la Till :
« Pourquoi coulez-vous si tranquille ? »
La Till répondit à la Tweed :
« Vous avez beau couler avec vitesse,
Et moi lentement,
Malgré cela, tandis que vous noyez un homme,
J’en noie deux. »


Il n’y a pas moyen de passer la rivière cette nuit, sahib. On dit qu’un chariot à buffles a déjà été emporté, et l’ekka[1] qui a traversé une demi-heure avant votre venue n’a pas encore atteint l’autre rive. Est-ce que le sahib est pressé ? Pour lui montrer, je vais faire entrer dans l’eau l’éléphant du gué. Ohé, mahout[2] là-bas dans le hangar ! amène dehors Ram Pershad, et s’il affronte le courant, ça va. Un éléphant ne trompe jamais, sahib, et Ram Pershad est séparé de son amie Kala Nag. Lui aussi désire passer sur l’autre rive. À la bonne heure ! À la bonne heure, mon roi ! Traverse jusqu’au milieu, mahoudji, et vois ce que dit la rivière. À la bonne heure, Ram Pershad ! Perle des éléphants, va dans la rivière ! Tape-lui sur la tête, imbécile ! Crois-tu que l’aiguillon soit fait uniquement pour te gratter le dos avec, gros bâtard ? Frappe ! frappe ! Que sont les rocs comparés à toi, Ram Pershad, mon Rustum, ma montagne de force ? Entre dans l’eau ! vas-y !

Non, sahib ! C’est inutile. Vous n’avez qu’à l’entendre barrir. Il annonce à Kala Nag qu’il ne peut pas traverser. Voyez ! il a fait demi-tour et il secoue la tête. Il n’est pas bête. Il sait ce que la Bahrwi veut dire quand elle est en colère. Aha ! Certes tu n’es pas bête, mon enfant ! Salaam, Ram Pershad, bahadur[3] ! Mène-le sous les arbres, mahout, et veille à ce qu’il ait sa dose. À la bonne heure, toi le plus grand de tous les porte-défenses. Salaam au Sirkar et va te coucher.

Ce qu’il y a à faire ? Le sahib doit attendre que la rivière baisse. Elle décroîtra demain matin, s’il plaît à Dieu, ou après-demain au plus tard ! Mais pourquoi le sahib se met-il ainsi en colère ? Je suis son serviteur. Devant Dieu, ce n’est pas moi qui ai créé ce fleuve ! Qu’y puis-je ? Ma cabane avec tout ce qu’elle renferme est au service du sahib, et il commence à pleuvoir. Venez, monseigneur. Comment voulez-vous que la rivière baisse parce que vous lui lancez des injures ? Dans l’ancien temps les Anglais n’étaient pas ainsi. Le char-à-feu les a rendus mous. Dans l’ancien temps, lorsqu’ils roulaient de jour ou de nuit derrière des chevaux, ils ne disaient rien si une rivière leur barrait le chemin, ou si une voiture s’enlisait dans la boue. C’était la volonté de Dieu… et non pas comme avec ce char-à-feu qui va et va et va, et qui irait toujours même si tous les diables de la terre se pendaient à sa queue. Le char-à-feu a gâté les Anglais. Après tout, qu’est-ce qu’un jour de perdu, ou, pendant qu’on y est, qu’est-ce que deux jours ? Est-ce que le sahib se rend à ses propres noces, qu’il est dans cette folle hâte ? Ha ! ha ! ha ! je suis un vieillard et je vois peu de sahibs. Pardonnez-moi si j’ai oublié le respect qui leur est dû. Le sahib n’est pas fâché ?

À ses propres noces ! Ho ! ho ! ho ! L’esprit d’un vieillard est comme l’arbre numah. Il porte à la fois fruit, bourgeon et fleur, avec les feuilles mortes de toutes les années précédentes. Le vieux et le neuf et ce qui est sorti de la mémoire, tous les trois sont là ! Asseyez-vous sur le lit, sahib, et buvez du lait. Ou bien… en vérité le sahib daignerait-il goûter de mon tabac ? il est bon. C’est du tabac de Nuklao. Mon fils, qui est en service là-bas, me l’a envoyé. Fumez donc, sahib, si vous savez vous servir du tube[4]. Le sahib le tient comme un vrai musulman. Ouais ! ouais ! Où a-t-il appris cela ? Ses propres noces ! Ho ! ho ! ho ! le sahib dit qu’il n’est pas du tout question de noces dans l’affaire. Mais quelle apparence que le sahib me dise la vérité, à moi qui ne suis qu’un noir ? Rien d’étonnant, donc, s’il est pressé. Depuis trente ans que je bats le gong à ce gué, je n’ai jamais vu un sahib aussi pressé. Trente ans, sahib ! C’est beaucoup de temps. Il y a trente ans, ce gué était sur la piste des bunjaras[5], et j’ai vu des deux mille buffles de charge traverser en une nuit. À présent le rail est venu, et le char-à-feu fait brou-brou-brou, et cent lakhs de marchandises filent par-dessus ce grand pont-là. C’est très admirable ; mais le gué est abandonné maintenant qu’il n’y a plus de bunjaras pour camper sous les arbres.

Non, ne vous dérangez pas pour aller dehors regarder le ciel. Il pleuvra jusqu’à l’aube. Écoutez ! les blocs de rochers grondent cette nuit dans le lit de la rivière. Écoutez-les ! Ils vous broieraient les os, sahib, si vous tentiez de traverser. Voyez, je vais fermer la porte et la pluie n’entrera plus. Ouais ! aïe ! beuh ! Trente ans sur les rives du gué. Je suis un vieillard et… où est l’huile pour regarnir la lampe ?

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Pardonnez-moi, mais, à cause de mon âge, j’ai le sommeil aussi léger qu’un chien ; et vous êtes allé à la porte. Regardez donc, sahib. Regardez et écoutez. D’une rive à l’autre, c’est un bon demi-kos[6] que le fleuve mesure à présent — vous pouvez le voir à la lueur des étoiles — et il y a dix pieds d’eau dedans. Il ne se rapetissera pas pour vos regards de colère, et vos injures ne le calmeront pas. Laquelle est la plus forte, sahib : votre voix ou celle de la rivière ? Interpellez-la… qui sait ! elle en aura peut-être honte. Recouchez-vous et dormez encore, sahib. Je connais la fureur de la Bahrwi quand il est tombé de la pluie dans le bas des montagnes. J’ai nagé dans la crue, jadis, par une nuit dix fois pire que celle-ci, et par la protection de Dieu je fus délivré de la mort après avoir touché à ses portes mêmes.

Vous conterai-je l’histoire ? Une fort bonne histoire. Je vais remplir la pipe à nouveau.

C’était il y a trente ans, alors que j’étais jeune et que je venais d’arriver au gué depuis peu. J’étais robuste alors, et les bunjaras n’avaient pas de doute quand je leur disais : « Le gué est franc. » J’ai trimé toute une nuit plongé dans le courant jusqu’aux omoplates parmi un cent de buffles affolés de peur, et les ai amenés de l’autre côté sans perte même d’un sabot. Quand tout fut fini j’allai chercher les hommes tremblants, et ils me donnèrent pour ma récompense la fleur de leur troupeau : le buffle porte-cloche. Jugez en quelle haute estime on me tenait ! Mais aujourd’hui, quand la pluie tombe et que la rivière monte, je me blottis dans ma cabane et je geins comme un chien. Ma force m’a abandonné. Je suis un vieillard et le char-à-feu a fait déserter le gué. On avait coutume de m’appeler le Fort de la Bahrwi.

Voyez ma figure, sahib… c’est une figure de singe. Et mon bras… c’est un bras de vieille femme. Et pourtant je vous jure, sahib, qu’une femme a chéri cette figure et a reposé dans le creux de ce bras. Il y a vingt ans de cela, sahib. Croyez-moi, ce fut la vérité… il y a vingt ans.

Venez à la porte et regardez sur l’autre rive. Apercevez-vous un petit feu là-bas très loin en aval ? C’est la lampe du sanctuaire dans le temple d’Hanuman du village de Pateera. Au nord, sous cette grosse étoile, se trouve le village même, mais il nous est caché par un coude de la rivière. Est-ce loin de nager jusque-là, sahib ? Enlèveriez-vous vos habits pour tenter l’aventure ? Non. Eh bien ! moi, j’ai nagé jusqu’à Pateera… non pas une, mais beaucoup de fois ; et il y a aussi des muggers[7] dans la rivière.

L’amour ne connaît pas de caste : sinon pourquoi moi, un musulman fils de musulman, serais-je allé prendre une femme hindoue — une veuve d’Hindou — la sœur du chef de Pateera ? Mais il en fut ainsi. Lorsque ceux de la maison du chef s’en allèrent en pèlerinage à Muttra alors qu’Elle était tout nouvellement mariée. Il y avait des bandages d’argent aux roues de son chariot à buffles, et des rideaux de soie la cachaient. Sahib, je ne m’empressai guère de les faire passer, car la brise écarta les rideaux et je La vis, Elle. Quand ils revinrent du pèlerinage le gamin qui lui servait de mari était mort, et je La revis dans le chariot à buffles. Par Dieu, que ces Hindous sont bêtes ! Qu’est-ce que cela me faisait, qu’elle fût Hindoue ou Jaïn… égoutière, lépreuse, ou bien portante ? Je l’aurais épousée et lui aurais bâti une demeure auprès du gué. Ah ! la septième des Neuf Interdictions dit qu’un homme ne peut épouser une idolâtre ? En vérité ? Les Shiahs comme les Sunnis[8] disent qu’un musulman ne peut épouser une idolâtre ? Le sahib est donc un prêtre, pour en savoir tant ? Moi je lui dirai une chose qu’il ne sait pas. En amour, il n’y a ni Shiah ni Sunni, ni défendue ni idolâtre ; et les Neuf Interdictions ne sont rien que neuf petits fagots que dévore entièrement la flamme de l’amour. En vérité je l’aurais bien prise ; mais que pouvais-je faire ? Le chef aurait envoyé ses hommes avec des massues pour me casser la tête. Cinq hommes quelconques ne me font… ne me faisaient pas peur ; mais qui peut résister à la moitié d’un village ?

C’était donc ma coutume, ces choses ayant été arrangées entre nous deux, d’aller nuitamment jusqu’au village de Pateera, et là nous nous rencontrions parmi les blés, sans que personne en sût rien. Mais attention ! J’avais l’habitude de traverser ici, longeant la jungle jusqu’à la courbe de la rivière où est le pont du chemin de fer, et d’aller de là à travers le coude de terre jusqu’à Pateera. Par les nuits obscures la lampe du sanctuaire était mon guide. Cette jungle proche de la rivière regorge de serpents — des petits karaits qui dorment sur le sable — et de plus, Ses frères à Elle m’auraient massacré s’ils m’eussent trouvé dans les blés. Mais personne ne savait… personne si ce n’est Elle et moi ; et le sable de rivière soulevé par le vent effaçait la trace de mes pas. Durant les mois chauds, c’était chose aisée que de faire le trajet du gué jusqu’à Pateera, et au début des pluies, quand la rivière montait lentement, c’était encore chose aisée. J’opposais la force de mon corps à la force du fleuve, et nuitamment je mangeais ici dans ma cabane et buvais là-bas à Pateera. Elle m’avait dit qu’un certain Hirnam Singh, un voleur, l’avait recherchée, et qu’il était d’un village en amont de la rivière, mais sur la même rive. Tous les Sikhs sont des chiens, et ils ont refusé dans leur folie ce précieux don de Dieu, le tabac. J’étais prêt à démolir Hirnam Singh si jamais il était venu auprès d’elle ; et cela d’autant plus qu’il lui avait juré qu’elle avait un amant, et qu’il ferait le guet pour le dénoncer au chef si elle ne consentait pas à s’enfuir avec lui, Hirnam Singh. Quels infâmes, ces Sikhs !

Quand j’eus appris cela, je nageai toujours par la suite avec un petit couteau affilé dans ma ceinture, et il n’eût pas fait bon à quelqu’un de m’arrêter. Je ne connaissais pas les traits de Hirnam Singh, mais j’aurais tué quiconque se fût interposé entre moi et Elle.

Une nuit, au début des pluies, l’idée me vint de passer à Pateera, bien que la rivière fût en colère. Or, sahib, la nature de la Bahrwi est telle. En l’espace de vingt respirations elle descend des montagnes sous la forme d’un mur de trois pieds de haut, et je l’ai vue, entre le moment d’allumer le feu et celui où le chupatty est cuit, devenir, de ruisseau, une sœur de la Jumna.

Quand je quittai cette rive-ci il y avait un banc de sable à un demi-mille en aval, et je fis diligence pour l’atteindre afin d’y reprendre haleine avant de continuer, car je me sentais talonné de près par la rivière. Mais que ne ferait pas un homme jeune pour l’amour de sa belle ? Les étoiles ne versaient qu’une faible clarté, et à mi-chemin du banc de sable une branche de déodar[9] puant me frôla la bouche tandis que je nageais. C’était un signe de forte pluie dans le bas des montagnes, et au delà, car le déodar est un arbre robuste, qui ne s’arrache pas facilement des pentes. Je me hâtai, aidé par la rivière, mais je n’avais pas encore atteint le banc, que le pouls du fleuve battit, pour ainsi dire, en moi et alentour ; le banc de sable disparut et je me vis soulevé en l’air sur la crête d’une vague qui s’étendait d’une rive à l’autre. Est-ce que le sahib s’est jamais trouvé pris dans une masse d’eau furieuse qui l’empêchait de se servir de ses membres ? Pour moi, avec ma tête au ras de l’eau, il me semblait n’y avoir plus rien que de l’eau jusqu’au bout du monde, et la rivière m’emporta parmi les bois flottants. Un homme est bien peu de chose dans le sein d’une crue. Et cette crue-là, bien que je l’ignorasse, était la Grande Crue dont on parle encore. Mon foie se fondit et je m’allongeai sur le dos telle une bûche, dans la crainte de la mort. Il y avait dans l’eau des êtres vivants, qui criaient et hurlaient d’effroi — des bêtes de la forêt et du bétail, et une fois j’entendis un homme appeler au secours. Mais la pluie survint et cingla l’eau bouillonnante, et je n’entendis plus rien que le grondement des rochers au-dessous de moi, et au-dessus le grondement de la pluie. Je fus ainsi roulé dans le courant, luttant pour le souffle de mon corps. Il est très dur de mourir quand on est jeune. Le sahib peut-il, en se tenant ici, voir le pont du chemin de fer ? Regardez, voilà les lumières du train-poste qui va à Peshawer ! Le tablier du pont est maintenant à vingt pieds au-dessus de la rivière, mais cette nuit-là l’eau grondait contre la claire-voie, et c’est contre la claire-voie que j’arrivai les pieds devant. Mais beaucoup de bois flottant s’y était accumulé ainsi que sur les piles, et je ne me fis pas grand mal. Toutefois la rivière me pressait comme un homme fort en presse un faible. Non sans peine je réussis à empoigner le treillage et à me hisser jusqu’au parapet supérieur. Sahib, l’eau bouillonnait par-dessus les rails sur un pied d’épaisseur. Jugez donc quelle sorte de crue ce devait être. Je n’entendais plus. Je ne voyais plus. Tout ce que je pus faire, ce fut de me coucher sur le parapet et de m’efforcer de reprendre haleine.

Au bout d’un moment la pluie cessa, et apparurent dans le ciel quelques étoiles lavées de frais : à leur lumière je vis que l’eau noire s’étendait à perte de vue et que son niveau avait monté sur les rails. Il y avait des bêtes mortes parmi le bois flotté sur les piles, et d’autres prises par le cou dans la claire-voie, et d’autres pas encore noyées qui s’efforçaient de prendre pied sur le treillage — des buffles et des vaches, et un cochon sauvage, et deux ou trois cerfs, et des serpents et des chacals à ne pouvoir les compter. Leurs corps noircissaient le côté gauche du pont, mais les plus petits d’entre eux étaient poussés de force à travers la claire-voie et emportés vers l’aval.

Un peu plus tard les étoiles moururent et la pluie se remit à tomber, et la rivière monta encore davantage, et je sentis le pont qui commençait à s’étirer sous moi comme on s’étire en dormant lorsqu’on va s’éveiller. Mais, sahib, je n’avais pas peur. Je vous jure que je n’avais pas peur, et cependant je n’avais plus de force dans les membres. Je savais que je ne mourrais pas avant de L’avoir revue encore une fois, Mais j’avais très froid, et je sentais que le pont allait céder.

Il y eut un frémissement de l’eau, tel qu’il en survient avant l’arrivée d’une grande vague, et sous la ruée de celle qui survint le pont éleva son flanc, de telle sorte que la claire-voie de droite plongea dans l’eau et que celle de gauche s’éleva en l’air. Par ma barbe, sahib, je dis la vérité de Dieu ! Comme un bateau de pierres de Mirzapore donne de la bande au vent, ainsi le pont de la Bahrwi se retourna. Ainsi, et pas autrement.

Je glissai du parapet dans l’eau profonde, et derrière moi arriva la vague de la rivière en fureur. J’entendis sa voix et le déchirement de la partie médiane du pont quand il s’en alla des piles et s’enfonça, et je ne sus plus rien jusqu’au moment où je revins à la surface au milieu de la grande crue. J’allongeai le bras pour nager, et, horreur ! ma main rencontra la chevelure emmêlée d’une tête d’homme. L’homme était mort, car personne autre que moi, le Fort de la Bahrwi, n’aurait pu survivre dans ce tourbillon. Il était mort depuis deux jours pleins, car il flottait haut, en ballottant, et il me fournit un secours. Je ris donc, sachant avec certitude que je La verrais encore et qu’il ne m’arriverait pas de mal ; et j’entrelaçai mes doigts dans la chevelure de l’homme, car j’étais fort épuisé, et ensemble nous descendîmes le courant — lui mort et moi vivant. Faute de ce secours, j’aurais coulé : le froid me pénétrait dans les moelles, et ma chair détrempée se ratatinait sur mes os. Mais il n’avait pas peur, lui qui avait éprouvé la force du fleuve dans son paroxysme, et je le laissai aller où il voulait. À la fin nous fûmes pris par un courant dérivé qui portait vers la rive droite, et je m’efforçai de l’aider en jouant des pieds. Mais le mort tournoyait pesamment dans le remous, et je craignais qu’une branche ne vînt à le heurter et à le faire couler. Les cimes des tamarins m’effleurèrent les genoux, et je compris par là que nous étions arrivés dans l’inondation par-dessus les champs, et après je me mis debout dans l’eau et trouvai le fond — le sillon d’un champ — et après, le mort s’arrêta sur un tertre, sous un figuier, et je tirai mon corps de l’eau avec joie.

Le sahib devinera-t-il où le remous de la crue m’avait amené ? Au tertre qui forme la limite orientale du village de Pateera. Pas ailleurs. Je tirai le mort jusque sur l’herbe à cause du service qu’il m’avait rendu, et aussi parce que je ne savais pas si je n’aurais plus besoin de lui. Puis je m’en allai, poussant par trois fois le cri du chacal, au lieu de rendez-vous qui était près de l’étable à vaches de la maison du chef. Mais mon aimée était déjà là, toute en pleurs. Elle craignait que l’inondation n’eût emporté ma cabane du gué de la Bahrwi. Quand j’arrivai sans bruit, dans l’eau jusqu’aux chevilles, Elle crut voir un fantôme, et Elle s’apprêtait à fuir, mais je La pris dans mes bras, et… j’ai beau être un vieillard à cette heure, je n’étais pas un fantôme dans ce temps-là. Ho ! ho ! Blé desséché, en vérité. Mais sans suc. Ho ! ho ![10]

Je Lui racontai l’histoire de la rupture du pont de la Bahrwi, et Elle me dit que j’étais le plus grand de tous les mortels, car personne ne peut traverser la Bahrwi en pleine crue, et j’avais vu ce que jamais personne n’avait encore vu. La main dans la main nous allâmes au tertre où gisait le mort, et je Lui montrai par quel secours j’avais fait la traversée. Elle regarda aussi le cadavre à la lueur des étoiles, car la fin de la nuit était limpide, et Elle se cacha le visage entre ses mains, en s’écriant :

— C’est le cadavre d’Hirnam Singh !

Je Lui dis :

— Le cochon est plus utile mort que vivant, ma bien-aimée.

Et Elle me dit :

— Certes, puisqu’il a sauvé la vie la plus précieuse au monde pour mon amour. Néanmoins il ne peut rester ici, car cela tournerait à ma honte.

Le cadavre n’était pas à une portée de fusil de son seuil.

Alors je dis, tout en faisant rouler le cadavre avec mes mains :

— Dieu a décidé entre nous, Hirnarri Singh, afin que ton sang ne retombât point sur ma tête. À part ça, si je t’ai fait tort en te privant du bûcher funéraire, les corbeaux et toi vous vous arrangerez ensemble.

Ainsi donc je le jetai à la dérive dans l’inondation, et il fut entraîné vers le large, sans cesser de hocher son épaisse barbe noire comme un prêtre en chaire. Et je ne revis plus Hirnam Singh.

Avant le lever du jour nous nous séparâmes tous deux, et je me dirigeai vers la partie de la jungle non encore inondée. À la pleine lumière je me rendis compte de ce que j’avais fait dans les ténèbres, et les os de mon corps se fondirent dans ma chair, car il coulait deux kos[11] d’eau furieuse entre le village de Pateera et les arbres de l’autre rive, et dans le milieu les piles du pont de la Bahrwi apparaissaient comme des dents cassées dans la mâchoire d’un vieillard. Et il n’y avait plus rien de vivant sur les eaux — ni oiseaux ni bateaux, mais seulement une armée d’êtres noyés — buffles, chevaux et hommes — et le fleuve était plus rouge que du sang à cause de l’argile du pied des montagnes. Jamais je n’avais vu pareille crue — jamais depuis cette année-là je n’en ai revu de pareille — et, ô sahib, aucun homme vivant n’avait fait ce que j’avais fait. Je ne m’en retournai pas ce jour-là. Pour toutes les terres du chef je ne m’y serais pas risqué une seconde fois sans le bouclier des ténèbres qui dissimulent le danger. Je remontai la rivière l’espace d’un kos jusqu’à la demeure d’un forgeron, prétendant que l’inondation m’avait emporté loin de ma cabane, et on me donna à manger. Durant sept jours je restai chez le forgeron. À la fin un bateau arriva et je m’en retournai à ma maison. Il n’y avait plus traces de murs, de toit ni de plancher… plus rien qu’une flaque de boue limoneuse. Jugez donc, sahib, à quel niveau le fleuve avait dû monter.

Il était écrit que je ne mourrais ni dans ma maison, ni dans le sein de la Bahrwi, ni sous les débris du pont de la Bahrwi, car Dieu envoya Hirnam Singh mort depuis deux jours, sans que je sache toutefois comment cet homme était mort, pour me servir de flotteur et de soutien. Hirnam Singh est depuis vingt ans en enfer, et le souvenir de cette nuit-là doit être la fleur de son tourment.

Prêtez l’oreille, sahib ! La rivière a changé de ton. Elle va s’endormir jusqu’à l’aube, qui viendra dans une heure. Avec le jour elle roulera de plus belle. Comment je le sais ? Suis-je ici depuis trente ans sans connaître la voix du fleuve comme un père connaît celle de son fils ? D’un moment à l’autre elle bavarde avec moins de colère. Je jure qu’il n’y aura pas de danger d’ici une heure, ou peut-être deux. Je ne saurais répondre de la matinée. Hâtez-vous, sahib ! Je vais appeler Ram Pershad, et cette fois il ne tournera pas le dos. Est-ce que la bâche est bien arrimée sur tout votre bagage ? Ohé, mahout ! sacrée tête de limon, l’éléphant pour le sahib, et dis à ceux de l’autre rive qu’on ne traversera plus après l’aurore.

De l’argent ? Non, sahib. Je ne suis pas de cette espèce. Ma maison est vide, comme vous le voyez, et je suis un vieillard.

Dutt[12] ! Ram Pershad ! Dutt ! Dutt ! Dutt ! Bon voyage, sahib.



  1. Voiture légère.
  2. Cornac, conducteur d’éléphant.
  3. Très grand.
  4. Le tube du houka.
  5. Transporteurs de sel.
  6. Unité de mesure, variable suivant les régions ; ici : un mille (environ seize cents mètres).
  7. Crocodiles.
  8. Les deux grandes sectes musulmanes.
  9. Cèdre de l’Himalaya.
  10. J’ai le regret de dire qu’en cet endroit le préposé au gué de la Bahrwi s’est rendu coupable de deux très mauvais jeux de mots en dialecte indigène. (Note de l’auteur.)
  11. Plus de six kilomètres.
  12. Hardi !