Dessins en noir/Au thana de Howli

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 202-211).


AU THANA DE HOWLI


Chacun son soulier, chacun sa tête.
Dicton indigène.


Comme messager, si dans sa bonté Votre Honneur consent à me faire cette grâce insigne. Et moyennant six roupies. Oui, Sahib, c’est que j’ai trois petits, petits enfants qui ont toujours le ventre vide, et on n’a de blé à présent que quarante livres à la roupie. Vous aurez en moi un messager si malin que vous serez tout le temps content de moi et qu’au bout de l’année vous me ferez cadeau d’un turban. Je connais toutes les rues de la garnison et bien d’autres choses encore. Ah oui, Sahib, je suis malin. Donnez-moi de l’emploi. J’étais auparavant dans la police. Une mauvaise réputation ? C’est sans doute un de mes ennemis qui vous a raconté cela. Je n’ai jamais été un chenapan. Je suis un homme au cœur pur, et je dis toujours la vérité. On le savait bien quand j’étais dans la police. On disait : « Afzal Khan est un homme franc et on peut se fier à ses paroles. » Je suis un Pathan de Delhi, Sahib… et tous les Pathans de Delhi sont de braves gens. Ah ! vous connaissez Delhi ? Oui, c’est vrai, il y a beaucoup de chenapans parmi les Pathans de Delhi. Combien sage est le Sahib ! Rien n’est caché à ses yeux, et il fera de moi son messager, et je porterai toutes ses lettres en secret et sans me faire remarquer. Non, Sahib, Dieu m’est témoin que je n’ai pas de mauvaises intentions. Depuis longtemps je désire me mettre au service d’un vrai sahib… d’un vertueux sahib. Beaucoup de jeunes sahibs sont comme des diables déchaînés. Ces sahibs-là, je ne voudrais pas me mettre à leur service… quand bien même tous les ventres de mes petits enfants crieraient la faim.

Pourquoi je ne suis plus dans la police ? Je vais vous dire la vérité. Il est survenu un malheur au thana[1]… à Ram Baksh, le havildar[2], et à Maula Baksh, et à Juggul Ram, et à Bhim Singh, et à Suruj Bul. Ram Baksh est en prison pour un temps, de même que Maula Baksh.

Cela se passait au thana de Howli, sur la route qui mène à Gokral-Seetarun, où il y a beaucoup de dacoits[3]. Nous étions tous de braves gens. En conséquence nous fûmes envoyés à ce thana qui était à trois lieues du poste le plus proche. Tout le jour et toute la nuit nous étions à l’affût des dacoits. Pourquoi le sahib rit-il ? Eh bien, soit, je ferai un aveu. Les dacoits étaient trop rusés, et, voyant cela, nous cessâmes de nous déranger. C’était dans la saison chaude. Que peut-on faire pendant les jours de chaleur ? Le sahib lui-même, qui est si robuste, est-il encore vigoureux, à ces moments-là ? Nous nous arrangeâmes avec les dacoits afin d’avoir la paix. Ce fut l’œuvre du havildar, qui était gros alors. Ha ! ha ! sahib, il est en train de maigrir à cette heure, dans la prison où il fait des tapis. Le havildar dit aux dacoits : « Ne nous ennuyez plus, et nous ne vous ennuierons plus. À la fin de la moisson, envoyez-nous un homme à conduire devant le juge, un homme d’esprit faible contre qui échouera l’accusation fictive. Ainsi nous sauverons notre honneur. » Les dacoits consentirent à cette proposition, et nous n’eûmes plus d’ennuis au thana, et nous pûmes rester tout le long du jour sur nos charpoys à manger des melons en paix. Doux comme la canne à sucre sont les melons de Howli.

Or il y avait dans ce district un commissaire-adjoint… un Empêcheur-sahib… appelé Yunkum sahib. Oho ! il était dur… dur comme l’est le sahib qui va sans doute m’accorder l’ombrage de sa protection. Il avait des quantités d’yeux, Yunkum sahib, et il se déplaçait rapidement à travers son district. Comme il arrivait à l’improviste pour faire son carnage, et qu’avant le coucher du soleil il allait donner du tracas aux teshildars[4], à dix lieues de distance on l’appelait le Tigre de Gokral-Seetarun. Personne ne connaissait les allées et venues de Yunkum sahib. Il n’avait pas de repos, et lorsque son cheval était fatigué, il allait sur un char diabolique. Je ne sais pas comment cela s’appelle, mais le sahib se tenait au milieu de trois roues d’argent qui ne grinçaient pas, et les faisait aller avec ses jambes, en se pavanant comme un cheval nourri de fèves — tenez, comme ceci. L’ombre d’un faucon sur les champs n’est pas plus silencieuse que le char diabolique de Yunkum sahib. Il était ici ; il était là ; il était parti : et son rapport était fait, et il y avait du grabuge. Demandez plutôt au teshildar de Rohestri comment on a su qui volait les poules, sahib.

La chose arriva une nuit que nous dormions tous dans le thana comme d’habitude sur nos charpoys, après avoir mangé notre repas du soir et fumé du tabac. Quand nous nous réveillâmes le matin, patatras ! de nos six fusils il n’en restait pas un ! De plus, le gros registre de police qui était confié aux soins du havildar avait disparu. En voyant cela, nous fûmes très effrayés, nous imaginant que les dacoits, au mépris de leur parole, étaient venus nuitamment pour nous faire honte. Alors Ram Baksh, le havildar, nous dit :

— Taisez-vous ! l’affaire est mauvaise, mais elle peut encore tourner bien. Il nous faut compléter la chose. Apportez-moi un chevreau et mon tulwar[5]. Ne comprenez-vous donc pas encore, imbéciles ? Il faut taper sur un cheval, mais avec les hommes, un mot doit suffire.

Nous autres du thana, ayant vite deviné l’intention du havildar, et craignant fort de perdre notre place, nous nous empressâmes d’amener le chevreau dans la pièce du fond, et nous écoutâmes parler le havildar. Il nous dit :

— Vingt brigands sont venus.

Et nous, reprenant ses mots, les répétâmes après lui, selon l’usage.

— Il y a eu un grand combat, dit le havildar, et personne de nous ne s’en est tiré indemne. On a cassé les barreaux de la fenêtre. Toi, Suruj Bul, occupe-toi de cela ; et vous, les hommes, activez-vous à votre besogne, car il faut qu’un coureur aille porter les nouvelles au Tigre de Gokral-Seetarun.

Là-dessus, Suruj Bul, s’arc-boutant de l’épaule, brisa en dedans les barreaux de la fenêtre, et moi, battant avec un fouet la jument du havildar, je la fis galoper parmi les couches de melons tant et si bien qu’elles furent toutes foulées de traces de sabots.

Ces choses étant faites, je m’en revins au thana, et la chèvre fut sacrifiée, et les murailles furent noircies par le feu en divers endroits, et chaque homme trempa un peu ses habits dans le sang de la chèvre. Sache, ô sahib, qu’une blessure qu’on se fait à soi-même peut être aisément distinguée, par les gens habiles, d’une blessure faite par autrui. En conséquence, le havildar, prenant son tulwar, frappa l’un de nous légèrement sur l’avant-bras dans le gras de la chair, et un autre à la jambe, et un troisième sur le dos de la main. Ainsi en agit-il avec chacun de nous, de façon à faire venir le sang ; et Suruj Bul, plus zélé que les autres, s’arracha des poignées de cheveux. Ô sahib, jamais il n’y eut mise en scène plus parfaite. Oui, moi-même j’aurais juré que le thana avait subi tout ce que nous disions. On voyait des traces de fumée et de la casse et du sang et de la terre piétinée.

— Maintenant, Maula Baksh, dit le havildar, galope jusque chez l’Empêcheur-sahib, et porte-lui la nouvelle du brigandage. Et toi, Afzal Khan, cours-y aussi, et prends soin d’être barbouillé de sueur et de poussière à ton arrivée. Le sang aura séché sur vos habits. Je resterai ici pour envoyer un rapport convenable au commissaire-sahib, et nous attraperons ces quelques villageois que vous savez, afin que tout soit prêt pour l’arrivée du commissaire-sahib.

Ainsi donc Maula Baksh partit à cheval, et je courus en me tenant à son étrier, et nous arrivâmes tous les deux en mauvaise condition devant le Tigre de Gokral-Seetarun dans le teshil[6] de Rohestri.

Notre récit fut long et détaillé, sahib, car nous lui dîmes même les noms des dacoits et l’issue du combat, et nous le priâmes de venir. Mais le Tigre ne broncha pas, et se contenta de sourire à la manière des sahibs quand ils méditent une méchanceté.

— Jurez-vous de ce rapport ? demanda-t-il.

Et nous répondîmes :

— Tes serviteurs en jurent. Le sang du combat est à peine séché sur nous. Juge si c’est le sang des serviteurs de Ton Honneur ou non.

Et il dit :

— Je vois. Vous vous êtes bien comportés.

Mais il s’abstint d’appeler pour avoir son cheval ou son char diabolique, afin de purger la terre selon sa coutume. Il dit :

— Maintenant reposez-vous et mangez du pain, car vous devez être fatigués. Je vais attendre la venue du commissaire-sahib.

Or il est de règle que le havildar du thana doit envoyer un rapport exact de tous les brigandages au commissaire-sahib. À midi arriva celui-ci, un homme gros et vieux, et arrogant avec cela, mais nous du thana nous n’avions pas peur de sa colère, craignant davantage les silences du Tigre de Gokral-Seetarun. Avec lui arrivèrent Ram Baksh, le havildar, et les autres, menant dix hommes du village de Howli… tous hommes mal intentionnés envers la police du Sirkar[7]. Ils parurent en prisonniers, les menottes aux mains, et criant miséricorde… Imam Baksh, le fermier, qui avait refusé sa femme au havildar, et autres gredins de bas étage contre qui nous du thana nous avions des griefs. C’était bien présenté, et le havildar en était fier. Mais le commissaire-sahib réprimanda l’Empêcheur pour son manque de zèle, et dit : « Goddam ! » selon la coutume des Anglais, et félicita le havildar. Yunkum sahib resta tranquillement sur sa chaise longue.

— Les hommes ont-ils juré ? demanda Yunkum sahib.

— Oui, et ils ont capturé dix malfaiteurs, répondit le commissaire-sahib. Il y en a encore d’autres en liberté dans votre circonscription. Prenez un cheval, montez dessus, et allez au nom du Sirkar !

— En vérité oui, il y a d’autres malfaiteurs en liberté, reprit Yunkum sahib, mais un cheval est inutile. Que tout le monde vienne avec moi.

Je vis la marque d’une corde sur le front d’Imam Baksh. Est-ce que Votre Honneur connaît la question par le serrage à froid ? Je vis aussi à la figure du Tigre de Gokral-Seetarun qu’il avait son mauvais sourire, et je me tins en arrière prêt à toute occurrence. Et je me trouvai bien, sahib, d’avoir fait cela. Yunkum sahib ouvrit la porte de sa salle de bain, et sourit de nouveau. À l’intérieur se trouvaient les six fusils et le gros registre de police du thana de Howli ! Il était venu nuitamment sur son char diabolique qui est muet comme une goule, et, passant au milieu de nous endormis, avait emporté aussi bien les fusils que le registre. À deux reprises il était venu au poste, prenant chaque fois trois fusils. Le havildar sentit son foie se dissoudre, et il se laissa tomber dans la poussière, cherchant à saisir les bottes de Yunkum sahib, en criant :

— Aie pitié !

Et moi ? Sahib, je suis un Pathan de Delhi, et un homme jeune avec de petits enfants. La jument du havildar était dans la cour. Je sautai dessus et pris la fuite : je sentais derrière moi la noire fureur du Sirkar, et ne savais où aller. Jusqu’au moment où elle tomba morte, je poussai la jument rousse ; et par la grâce de Dieu, qui est évidemment du parti des justes, je m’échappai. Mais le havildar et les autres sont maintenant en prison.

Je suis un chenapan ? C’est comme il plaît à Votre Honneur. Dieu fera de Votre Honneur un lord, et lui accordera pour femme une riche memsahib[8] belle comme une péri, et des quantités de fils robustes, s’il me fait son ordonnance. La grâce du Ciel soit sur le sahib ! Oui, je n’ai seulement qu’à aller au bazar pour en ramener mes enfants à cette demeure si pareille à un palais, et puis… Votre Honneur est mon père et ma mère, et moi, Afzal Khan, je suis son esclave.

Ohé ! Sirdar-ji[9] ! moi aussi je fais partie de la maison du sahib !



  1. Poste de police.
  2. Chef de poste, brigadier.
  3. Brigands.
  4. Officiers de police.
  5. Sabre, coupe-choux.
  6. Bureau de police.
  7. Gouvernement.
  8. Par contraction, de « madam sahib » : dame, madame.
  9. Portier.