Dessins en noir/Le châtiment de Dungara

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Traduction par Théo Varlet.
Nelson (p. 185-201).


LE CHÂTIMENT DE DUNGARA


Vois le pâle martyr avec sa chemise en feu…


On conte ce récit aujourd’hui encore parmi les bosquets du mont Berbulda, et pour le confirmer on vous montre le bâtiment de la mission sans toit et sans fenêtres. Le grand dieu Dungara, le dieu-des-choses-telles-qu’elles-sont, le Très-redoutable-qui-n’a-qu’un-Œil et qui-porte-la-Défense-de-l’Éléphant-Rouge, est l’auteur de tout ; et celui qui refuse de croire en Dungara sera immanquablement frappé de la folie de Yat… la folie qui s’abattit sur les fils et les filles des Buria Kol pour s’être détournés de Dungara et avoir porté des vêtements. Ainsi parle Athon Dazé, qui est grand-prêtre du temple et gardien de la Défense de l’Éléphant Rouge. Mais si vous interrogez le percepteur-adjoint, préposé à l’administration des Buria Kol, il rira, non parce qu’il veut du mal aux missions, mais parce qu’il a vu lui-même la vengeance de Dungara s’exercer sur les enfants spirituels du révérend Justus Krenk, pasteur de la mission de Tubingue, et sur Lotta, sa vertueuse épouse.

Pourtant si jamais quelqu’un mérita la bienveillance des dieux, c’était le révérend Justus, jadis de l’université d’Heidelberg, mais qui, croyant à une vocation, s’en était allé en pays sauvage, menant avec lui la blonde Lotta aux yeux bleus.

— Ces païens maintenant si enténébrés par leurs pratiques idolâtres, nous allons les rendre meilleurs, disait Justus dans les premiers temps de sa carrière. Oui, ajoutait-il avec conviction, ils apprendront à faire le bien et à travailler de leurs mains. Car tout bon chrétien doit travailler.

Et pourvu d’un traitement plus modeste encore que celui d’un sacristain anglais, Justus Krenk établit sa demeure au delà de Kamala et des gorges de Malair, au delà de la rivière Berbulda, tout au pied de la montagne bleue de Panth sur le sommet de laquelle se dresse le temple de Dungara… au cœur du pays des Buria Kol… les nus, joviaux, timides, impudiques et paresseux Buria Kol.

Savez-vous ce que représente la vie à une mission d’avant-poste ? Tâchez d’imaginer une solitude pire que celle du poste le plus infime où le gouvernement vous ait jamais envoyé… un isolement qui pèse sur vos paupières à l’état de veille et vous force à plonger tête baissée dans les travaux quotidiens. Il n’y a pas de poste, il n’y a personne de votre race à qui parler, il n’y a pas de routes : il y a bien, à vrai dire, de la nourriture pour subsister, mais on la mange sans plaisir ; et tout ce que votre vie renferme de bon, de beau ou d’intéressant, doit provenir de vous-même et de la grâce qui peut vous avoir été impartie.

Dans la matinée, avec un bruit mou de pieds nus, les convertis, les hésitants et les francs railleurs arrivent dans la véranda. Il vous faut être avec eux infiniment doux et patient, et, surtout, clairvoyant, car vous avez affaire à l’ingénuité de l’enfance, à l’expérience de l’homme, et à la subtilité du sauvage. Votre congrégation a cent besoins matériels auxquels il faut pourvoir ; et c’est à vous, qui vous en croyez personnellement responsable vis-à-vis de votre Créateur, qu’il appartient d’extraire de cette foule turbulente la parcelle de spiritualité qu’elle peut recéler. Si au soin des âmes vous ajoutez celui des corps, votre tâche n’en sera que plus difficile, car les malades et les infirmes embrasseront n’importe quelle croyance dans l’espoir de guérir, et se moqueront de vous parce que vous avez eu la naïveté de les croire.

À mesure que la journée s’avance et que s’atténue l’élan du matin, va s’abattre sur vous l’accablante perception de l’inanité de vos labeurs. Il faut lutter là contre, et votre seul stimulant sera la croyance que vous disputez au démon la vie des âmes. C’est là une grande, une belle croyance ; mais pour s’y tenir sans vaciller durant vingt-quatre heures consécutives, il faut être doué d’un physique singulièrement robuste et d’un moral équivalent.

Demandez aux têtes chenues de la Croisade médicale Bannockburn quel genre de vie mènent leurs prédicateurs ; adressez-vous à l’Agence Racine de l’Évangile, ces maigres Américains qui se vantent d’aller là où aucun Anglais n’ose les suivre ; faites-vous raconter ses souvenirs par un pasteur de la mission de Tubingue… si vous le pouvez. On vous renverra aux relations imprimées, mais celles-ci ne disent rien des hommes qui ont perdu jeunesse et santé, tout ce qu’on peut perdre en dehors de la foi, dans les pays sauvages ; ni des filles d’Angleterre qui s’en sont allées dans la jungle fiévreuse des monts Panth, et qui y sont mortes, sachant dès le début que cette mort était quasi assurée. Peu de pasteurs vous entretiendront de ces choses, et on ne vous parlera pas davantage de ce jeune David de Saint-Bees, lequel, désigné pour l’œuvre du Seigneur, tomba dans la suprême désolation, et s’en revint à la mission-mère à demi égaré, en s’écriant :

— Il n’y a pas de Dieu, mais c’est le diable qui m’a entraîné !

Les relations se taisent là-dessus, car l’héroïsme, l’échec, le doute, le désespoir et le sacrifice de soi-même chez un vulgaire blanc cultivé sont choses d’importance nulle comparées au salut d’une âme à peine humaine qu’on détourne d’une baroque croyance aux esprits des bois, aux lutins des rochers et aux démons des fleuves.

Et Gallio, le percepteur-adjoint de la région, « ne se souciait en rien de ces choses ». Il était depuis longtemps dans le pays, et les Buria Kol l’aimaient et lui apportaient en offrande du poisson pêché à la lance, des orchidées venant du cœur obscur et humide des forêts, et autant de gibier qu’il en pouvait manger. En retour, il leur distribuait de la quinine, et de concert avec Athon Dazé, le grand-prêtre, il dirigeait leur naïve politique.

— Quand vous serez de quelque temps dans le pays, dit Gallio à la table de Krenk, vous finirez par constater qu’une religion en vaut une autre. Je vous aiderai de tout mon pouvoir, comme juste, mais ne blessez pas mes Buria Kol. Ce sont de braves gens et ils ont confiance en moi.

— Je leur enseignerai la Parole du Seigneur, dit Justus, dont la ronde figure rayonnait d’enthousiasme, et certes je n’irai pas hâtivement nuire à leurs préjugés sans y réfléchir. Mais dites, mon ami, cette impartialité de jugement en matière de religion est très mauvaise.

— Ah baste ! fit Gallio, j’ai leurs personnes et leur district à surveiller, mais vous pouvez faire votre possible pour leurs âmes. Seulement ne vous conduisez pas comme votre prédécesseur, sinon je craindrais de ne pouvoir répondre de votre vie.

— Et que fit-il ? demanda résolument Lotta, tout en lui offrant une tasse de thé.

— Il monta au temple de Dungara… bien entendu il n’était pas familiarisé avec le pays… et se mit à taper avec son parapluie sur la tête de ce vieux Dungara ; si bien que les Buria Kol accoururent et tapèrent sur lui, assez férocement. J’étais dans la région, et il m’envoya par un coureur un billet disant : « Persécuté pour l’amour du Seigneur. Envoyez un bataillon. » Les troupes les plus proches étaient cantonnées à quelque quatre-vingts lieues de distance, mais je devinai ce qu’il avait fait. Je galopai jusqu’à Panth et parlai en père au vieux Athon Dazé, lui disant qu’un sage comme lui aurait dû se rendre compte que le sahib avait reçu un coup de soleil et qu’il était fou. De toute votre existence vous n’avez jamais vu personne plus marri. Athon Dazé fit des excuses, envoya du bois, du lait, des volailles et toutes sortes de choses ; et moi je donnai cinq roupies au temple, et dis à Macnamara qu’il avait manqué de jugement. Il me répondit que je m’étais prosterné dans la demeure de Rimmon ; mais cela n’empêche que s’il était allé de l’autre côté de la montagne pour insulter Palin Deo, l’idole des Suria Kol, on l’aurait empalé sur un bambou durci au feu bien avant que j’eusse pu faire quelque chose, et alors je me serais vu forcé de faire pendre quelques-uns de ces pauvres idiots. Soyez doux avec eux, mes révérends… mais je ne pense pas que vous arriviez à grand’chose.

— Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, répliqua Justus, mais de mon divin Maître. Nous commencerons par les petits enfants. Beaucoup d’entre eux doivent être malades… c’est de règle. Après les enfants les mères, et puis les hommes. Mais j’aimerais fort vous savoir de cœur avec nous.

Gallio prit congé pour aller risquer sa vie à raccommoder les ponts de bambou pourri de son peuple, à tuer ici ou là un tigre trop entreprenant, ou à pister les éclaireurs Suria Kol qui avaient coupé quelques têtes chez leurs frères du clan Buria. Gallio était un homme jeune, cagneux et traînant la patte, dénué par nature de religion et de respect, et doué d’une aspiration au pouvoir absolu que satisfaisait son indésirable district.

— Personne ne veut de mon poste, disait-il amèrement, et mon percepteur en chef n’y fourre le nez que quand il est bien sûr qu’il n’y a pas de fièvre. Je suis le monarque de tout le pays que j’inspecte[1], et Athon Dazé est mon vice-roi.

Vu le mépris souverain de la vie humaine dont se vantait Gallio, — encore qu’il n’étendît pas ce principe à d’autres vies que la sienne, — il ne manqua pas de faire quarante milles à cheval jusqu’à la mission, portant sur l’arçon de sa selle une mignonne fillette brune.

— Voici quelque chose pour vous, mes révérends, dit-il. Les Kols laissent mourir les enfants qu’ils ont de trop. Pour ma part je n’y vois pas d’objection, mais vous pouvez quand même élever cette petite. Je l’ai ramassée au delà du confluent de la Berbulda. J’ai idée que la mère m’a suivi à travers bois depuis là.

— C’est la première ouaille du troupeau, dit Justus.

Et Lotta prit sur son sein la bestiole hurlante et l’apaisa avec habileté.

Cependant, telle une louve acharnée dans sa poursuite, Matui qui l’avait engendrée, et conformément à la loi de sa tribu l’avait exposée pour la laisser mourir, lasse et les pieds blessés, haletait dans le fourré de bambous, et surveillait avidement la maison de ses yeux maternels. Qu’allait faire de sa fille le tout-puissant percepteur-adjoint ? Est-ce que le petit homme en habit noir allait la manger toute vivante, comme Athon Dazé affirmait que c’était la coutume de tous les hommes en habit noir ?

Matui passa toute la longue nuit parmi les bambous, à attendre ; et, au matin, elle vit sortir une blonde femme blanche, telle que Matui n’en avait jamais vu, et entre ses bras était la fille de Matui revêtue de langes immaculés. Lotta connaissait à peine le langage des Buria Kol, mais quand une mère s’adresse à une autre mère, la conversation est aisée à suivre. À ces mains timidement tendues vers le bord de sa robe, à ces passionnés accents gutturaux et à ces yeux implorants, Lotta comprit qui elle avait devant elle. Donc Matui reprit son enfant… la servante, ou même l’esclave, de cette merveilleuse femme blanche, car sa propre tribu refuserait désormais de la reconnaître. Et Lotta pleura avec elle inépuisablement, à la manière allemande, qui exige qu’on se mouche beaucoup.

— D’abord l’enfant, puis la mère et enfin l’homme, et tous à la gloire de Dieu, dit Justus l’Espérant.

Et l’homme vint, avec un arc et des flèches, très fâché en vérité, car il n’avait plus personne pour lui faire la cuisine.

Mais l’histoire de la mission est longue, et je n’ai pas la place d’exposer comment Justus, oublieux de son malavisé prédécesseur, frappa durement Moto, le mari de Matui, à cause de sa brutalité ; comment Moto en fut effrayé, mais se voyant délivré de la crainte d’une mort subite, reprit courage, et devint le fidèle allié et premier catéchumène de Justus ; comment la petite congrégation s’accrut, à l’immense dépit d’Athon Dazé ; comment le prêtre du dieu-des-choses-telles-qu’elles-sont discuta subtilement avec le prêtre du dieu-des-choses-telles-qu’elles-devraient-être, et fut vaincu ; comment les dîmes du temple de Dungara décrurent en volailles, poisson et miel ; comment Lotta allégea parmi les femmes la malédiction d’Ève, et comment Justus fit de son mieux pour introduire la malédiction d’Adam parmi les Buria Kol ; comment ceux-ci se révoltèrent contre la prétention, disant que leur dieu était un dieu fainéant, et comment Justus surmonta en partie leur répugnance au travail et leur enseigna que la terre noire était riche en autres productions que les seules truffes.

Toutes ces choses appartiennent à l’histoire de nombreux mois, durant lesquels le chenu Athon Dazé médita sa vengeance pour l’abandon où la tribu laissait Dungara. Avec une astuce de sauvage il feignit de l’amitié envers Justus, parlant même de se convertir ; mais aux fidèles de Dungara il disait sombrement :

— Ceux du troupeau des révérends ont revêtu des habits et adorent un dieu actif. En conséquence Dungara les éprouvera durement jusqu’à ce qu’ils se jettent en hurlant dans les eaux de la Berbulda.

La nuit, la Défense de l’Éléphant Rouge beuglait sinistrement parmi les montagnes, et les fidèles s’éveillaient et disaient :

— Le dieu-des-choses-comme-elles-sont prépare sa revanche contre les apostats. Aie pitié, ô Dungara, de nous Tes enfants, et donne-nous toutes leurs moissons.

Vers la fin de la saison froide le percepteur et sa femme vinrent dans le pays des Buria Kol.

— Allez voir la mission de Krenk, leur dit Gallio. Il fait de bonne besogne à sa façon, et je crois que cela lui ferait plaisir si vous inauguriez la chapelle en bambou qu’il a réussi à édifier. En tout cas vous verrez des Buria Kol civilisés.

Grand fut l’émoi dans la mission.

— À présent lui et son aimable épouse verront de leurs propres yeux que nous avons fait de bonne besogne, et… oui, c’est cela… nous leur montrerons tous nos catéchumènes dans leurs nouveaux habits fabriqués de leurs mains. Ce sera un grand jour… toujours pour le Seigneur, dit Justus.

Et Lotta répondit :

— Amen.

À sa façon débonnaire Justus s’était senti jaloux de la mission bâloise de tissage, devant la maladresse de ses propres convertis ; mais Athon Dazé avait récemment appris à quelques-uns d’entre eux à mettre en filasse les fibres soyeuses et luisantes d’un végétal qui croissait abondamment sur les monts Panth. Cela donnait un drap blanc et fin presque pareil au tappa des mers du Sud, et ce jour-là les convertis devaient porter pour la première fois des habits confectionnés avec cette étoffe. Justus était fier de son œuvre.

— Ils seront revêtus de vêtements blancs pour recevoir le percepteur et sa noble dame, en chantant : « À cette heure remercions tous notre Dieu. » Puis il inaugurera la chapelle, et… oui ; c’est cela… Gallio lui-même commencera à croire. Restez ainsi, mes enfants, deux par deux, et… Lotta, qu’est-ce qu’ils ont donc à se gratter ainsi ? Ce n’est pas convenable de te tortiller, Nala, mon enfant. Le percepteur va arriver, et il ne sera pas content.

Le percepteur et sa femme, accompagnés de Gallio, gravirent la montagne vers le bâtiment de la mission. Rangés sur deux files, les convertis formaient une troupe brillante de près de quarante têtes.

— Ah ! ah ! fit le percepteur, dont le tour d’esprit acquisitif le portait à croire qu’il avait favorisé l’institution dès ses débuts. Cela avance, je vois, par sauts et par bonds.

Jamais on ne prononça parole plus exacte. La mission, en effet, avançait littéralement comme il l’avait dit… au début d’un air gêné, par petits sautillements et piétinements de malaise, mais ensuite par bonds de chevaux piqués des taons, et bonds de kangourous en folie. Sur la montagne de Panth la Défense de l’Éléphant Rouge lança un barrit sec et irrité.

Les rangs des convertis ondulèrent, se rompirent, et se dispersèrent avec des hurlements et des cris aigus de souffrance, tandis que Justus et Lotta restaient frappés d’horreur.

— C’est le châtiment de Dungara ! lança une voix. Je brûle ! je brûle ! À la rivière, ou sinon nous allons périr !

La foule tournoya et se dirigea vers les rochers qui surplombaient la Berbulda : tous se débattaient, trépignaient, se tordaient, et tout en courant rejetaient leurs vêtements, poursuivis par les tonnerres de la trompette de Dungara. Justus et Lotta, presque en larmes, coururent au percepteur.

— Je n’y comprends rien ! balbutia Justus. Hier encore, ils récitaient les Dix Commandements… Qu’est-ce qui se passe ? Le Seigneur soit loué par tous bons esprits sur terre et sur mer. Nala ! oh ! c’est honteux !

Sur les rochers au-dessus de leurs têtes, Nala venait de s’élancer d’un bond avec un cri aigu… Nala, naguère l’orgueil de la mission, une vierge de quatorze printemps, sage, docile et vertueuse… à présent nue comme l’aurore et feulant comme un chat sauvage.

— Était-ce donc pour ceci, hurla-t-elle, en lançant sa jupe au nez de Justus ; était-ce donc pour ceci que j’ai abandonné mon peuple et Dungara… Pour subir les feux de votre Demeure des Méchants ? Singe aveugle, petit ver de terre, poisson sec que vous êtes, vous disiez que jamais je ne brûlerais ! Ô Dungara, je brûle à présent ! Je brûle ! Aie pitié de moi, dieu-des-choses-telles-qu’elles-sont !

Se détournant, elle s’élança dans la Berbulda, et la trompette de Dungara beugla, triomphale. La dernière des converties de la mission de Tubingue avait interposé un demi-kilomètre de courant rapide entre elle et ses professeurs.

— Hier encore, bégaya Justus, elle enseignait l’A B C D dans l’école… Oh ! c’est un tour de Satan !

Mais Gallio examinait avec curiosité la jupe de la jeune fille, tombée à ses pieds. Il en tâta l’étoffe, releva sa manche de chemise plus haut que le hâle foncé de son poignet et frotta contre la chair un pan du tissu. Une élevure d’un rouge vif saillit sur la peau blanche.

— Ah ! fit Gallio tranquillement, c’est bien ce que je pensais.

— Qu’est-ce donc ? demanda Justus.

— Je dirais volontiers que c’est la Tunique de Nessus, mais… D’où avez-vous tiré le textile de ce drap ?

— C’est Athon Dazé, répondit Justus. Il a montré aux garçons la manière de le fabriquer.

— Le vieux renard ! Savez-vous bien qu’il vous a donné comme matière l’ortie Nilgiri… ou ortie Scorpion… Girardenia heterophylla. Ce n’est pas étonnant s’ils se tortillaient ! Hé ! elle pique même quand on en fait des cordages de pont si on ne l’a pas mise à tremper d’abord pendant six semaines. Le rusé animal ! Il a fallu environ une demi-heure pour que la brûlure traversât leur cuir épais, et alors…

Gallio éclata de rire, mais Lotta pleurait dans les bras de la femme du percepteur, et Justus s’était caché la figure entre ses mains.

Girardenia heterophylla ! répéta Gallio. Krenk, pourquoi donc ne m’avez-vous rien dit ? Je vous aurais épargné cette mésaventure. Du feu tissé ! Tout autre que des sauvages Kols l’auraient compris, et, si je connais leurs façons, ils ne vous reviendront jamais.

Il regarda l’autre bord de la rivière, où les convertis poursuivaient leurs lamentations et se vautraient dans les mares, et le rire disparut de son visage, car il vit que c’en était fait de la mission de Tubingue chez les Buria Kol.

Durant trois mois Lotta et Justus eurent beau s’attarder tristement sur les ruines de leur école déserte, jamais ils ne réussirent à amadouer une seule ouaille de leur troupeau, pas même celles qui donnaient le plus d’espérances. Non ! le feu de la Demeure des Méchants, le feu qui court à travers les membres et qui ronge les os, avait mis fin à la conversion. Qui oserait une seconde fois affronter l’ire de Dungara ? Le petit homme et sa femme pouvaient s’en aller ailleurs. Les Buria Kol ne voulaient plus d’eux. Un message officieux avertissant Athon Dazé que si l’on touchait à un cheveu de leurs têtes Athon Dazé et les prêtres de Dungara seraient pendus au fronton du temple par les soins de Gallio, protégea Justus et Lotta des lourdes flèches empoisonnées des Buria Kol, mais on ne déposa plus à leur porte ni poisson, ni volaille, ni miel, ni sel, ni cochonnet. Et, las ! l’homme ne peut vivre par la seule grâce de Dieu, quand la nourriture lui fait défaut.

— Allons-nous-en, ma femme, prononça Justus ; le bien est absent d’ici, et le Seigneur a voulu que quelqu’un d’autre reprenne la tâche en temps opportun… dans le temps qu’il jugera bon. Nous allons partir, et… oui, c’est cela… je vais étudier la botanique.

Si quelqu’un est désireux de convertir à nouveau les Buria Kol, il trouvera au moins sous la montagne de Panth l’embryon d’un bâtiment de mission. Mais la chapelle et l’école ont été depuis longtemps reconquis par la jungle.



  1. Cf. le vers de Cowper (Alexander Selkirk) :
    I am monarch of all I survey