Deux Années de l’histoire religieuse de la Révolution/01

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Deux années de l’histoire religieuse de la Révolution 1796-1797
Pierre de la Gorce

Revue des Deux Mondes tome 59, 1920


Deux années de l’histoire religieuse de la Révolution 1796-1797


I. DE LA SERVITUDE A LA LIBERTÉ


I

Le 11 brumaire an IV (2 novembre 1795), on vit remonter des Tuileries vers le Luxembourg un cortège à la fois solennel et minable. En un carrosse, quatre hommes étaient entassés ; une escorte les encadrait, composée moitié de fantassins aux uniformes usés, moitié de cavaliers portant, au lieu de bottes, des souliers troués. Sur le parcours, quelques passants s’étaient rassemblés. Ils regardaient, curieux, amusés, légèrement méprisants. On remonta la rue de Tournon. Dans le palais d’où jadis le comte de Provence était parti pour l’exil, un grand aspect d’abandon ; çà et là quelques restes d’un mobilier dévalisé pièce à pièce ; et toute la froideur humide d’un jour d’automne qui tombait. A travers l’enfilade des salons dorés, les nouveaux venus atteignirent une petite salle où, fatigués d’errer, ils s’arrêteront. Seul, le concierge les avait reçus. Il apporta une table, quatre chaises et, pour allumer du feu, tira de sa provision quelques bûches. Autour de la table et la flamme du foyer, une délibération commença. Ces hommes, à l’aspect de réfugiés plutôt que de maîtres, étaient les directeurs à qui le vote des Conseils venait de conférer le pouvoir exécutif. Ils s’appelaient Barras, Larévellière-Lépeaux, Reubell, Letourneur. Ils seraient rejoints le surlendemain par Carnot, élu sur le refus de Sieyès ; et ainsi serait constitué le quinquemvirat appelé à régir la France.

En ce palais du Luxembourg qui sera leur résidence, les nouveaux gouvernants apparaissent dès le premier jour tels qu’ils seront jusqu’au bout.

Au centre de la table, Reubell a pris place, appelé par le sort à présider, pendant les trois premiers mois, les délibérations. Avec des débordements de parvenu, il s’étale bien au large, grand, fort, de carrure massive, de volonté impérieuse, de façons vulgaires, s’imposant par grossièreté d’humeur comme d’autres par bonne grâce, et prêt à submerger toute contradiction sous le flot de ses paroles commandantes. Légiste venu jadis d’Alsace, il est actif, rompu aux affaires, n’en dédaignant aucune, — même, dit-on, les véreuses, — toujours pourvu d’une solution, fût-ce une solution de procureur, sans vues dans l’esprit, sans élévation dans l’âme ; en revanche, grand abatteur de besogne ; en un mot, l’un de ces personnages secondaires, mais rudes au travail, qui grandissent en exploitant la paresse des autres. Il s’insinuera de proche en proche, et dans le gouvernement il s’appropriera la justice, les finances, puis les affaires extérieures elles-mêmes.

Auprès de Reubell un homme se détache, grand, aux cheveux flottants, de physique avantageux et de manières conquérantes. C’est Barras qui porte avec lui le souvenir de deux journées : le 9 thermidor où il a terrassé Robespierre, le 13 vendémiaire où, avec Bonaparte, il a vaincu la réaction. Tout soulevé par cette double bonne fortune, il affecte des allures militaires, et volontiers s’orne d’un grand sabre sur lequel il s’appuie d’un air vainqueur, en matamore qui se croit soldat. « Le général Barras, » disent ses flatteurs : et de nul titre il n’est plus vain. De vrai, il a été jadis lieutenant dans les armées royales ; il appartient à l’une des plus anciennes maisons de Provence, et, même au milieu des nivellements révolutionnaires, a gardé la vanité de son nom : Il a été fusilleur à Toulon, puis l’un des plus osés parmi les thermidoriens. Maintenant une seule passion le possède, celle de jouir. Tous les vices s’épanouissent en lui. Il est paresseux, avide de bonne chère, vaniteux d’honneurs, indifférent au mensonge, et par-dessus tout libertin. Indolent à l’ordinaire, il se dresse sous l’obstacle, avec des éclairs inattendus de colère méchante. En lui nulles vues, nuls principes, nulle habileté aux affaires, mais un remarquable flair de policier, un sang-froid propice aux coups de main, et même une certaine puissance d’effort, à la condition que l’effort soit très court et promptement récompensé de butin. Appartient-il à un parti ? On l’ignore. Ce qu’on sait, c’est qu’il est à vendre, mais sans grand profit pour l’acheteur, car il ne se livrera point. Cependant ses yeux, quand ils se portent sur les lambris du Luxembourg, s’allument de désirs fastueux ; et déjà un dessein l’obsède qu’il réalisera plus tard, celui de raviver les dorures fanées, de rallumer les lustres éteints, de ranimer les salons déserts. En ce somptueux palais, il rêve d’une cour ; et il la ressuscitera, toute peuplée de traitants, d’aventuriers, de courtisanes ; il la ressuscitera, vénale jusqu’à l’impudence, voluptueuse jusqu’à la pourriture, toute gonflée d’une double corruption, celle de l’ancien régime, celle du régime nouveau, et telle, en un mot, que le plus vicieux des rois de France se fût étonné d’être dépassé.

Qu’on continue le tour de la table. Voici le contraste : un homme tout bossu, à la tête disproportionnée, aux jambes grêles, à l’aspect ridicule. C’est Larévellière-Lépeaux. A la Convention, il n’a pas laissé que de déployer quelque courage, car il a été proscrit à la suite des Girondins. Ses manières sont douces, ses goûts très simples, sa probité non suspecte. Il est homme de foyer ; et avec joie, tandis que sa fille joue du clavecin, il s’incline sur le berceau de son fils auquel il a donné le nom d’Ossian. Il se plaît aux passions reposantes : la principale est celle de la botanique. Dans le gouvernement, son lot sera la direction de l’instruction publique et des beaux-arts. Les splendeurs du Luxembourg l’intimideront autant qu’elles attireront Barras. Les soirs d’été ou bien encore les jours de décade, on le verra s’évader du Palais et partir, tantôt pour la campagne, tantôt pour le Jardin des Plantes ; d’autres fois, il se réfugiera chez des amis plus rustiques encore que lui et qui, ainsi qu’il le raconte, le recevront modestement à la cuisine. Au Directoire, il a été élu le premier, étant de ces inoffensifs qui n’offusquent pas. Inoffensif, l’est-il tout à fait ? Son cerveau n’est pas plus fait pour les hautes pensées que son corps malsain pour l’action intense, et de cette double impuissance il nourrit le sentiment douloureux. Il y a chez lui, par intervalles, des révoltes d’infirme, des malveillances de débile, des rigidités de pédant. Puis une haine, une haine implacable, celle du catholicisme, trouble l’habituelle placidité de son âme. Au seul nom de prêtre, un frissonnement de colère le secoue, et sa taille toute contrefaite se dresse, comme s’il avait à terrasser un ennemi personnel. C’est que, dans ses méditations solitaires, il rêve une religion à lui ; et, tout possédé de ce dessein, il travaille furieusement à extirper, comme on ferait d’une intolérable concurrence, l’autre religion, c’est-à-dire celle que le peuple a jusqu’ici révérée.

Deux militaires, l’un et l’autre anciens officiers du génie, complètent la table du Conseil : Letourneur (de la Manche), personnage insignifiant qui s’absorbera dans Carnot, puis Carnot lui-même survenu après ses collègues. Vers ce retardataire volontiers les yeux se tournent. Il est marqué d’une flétrissure ; car il a fait partie du Comité de Salut public. En même temps, on se souvient en quoi il s’est racheté. « Il a organisé la victoire, » s’est écrié pour sa défense l’un des Conventionnels ; et ce mot qui l’a sauvé de la proscription résonne, avec un son d’hommage glorieux. Dans l’accomplissement de sa tâche, on le verra laborieux plus que personne ; il se montrera intègre jusqu’au scrupule, austère en une société dissolue, noblement passionné pour le bien public. Cependant, en ses habitudes d’infatigable labeur et tout confiné dans les choses militaires, il s’isolera un peu de ses collègues. Ce sera dédain de soldat pour les agitations politiciennes. Ce sera aussi embarras de se fixer. Sa clairvoyance d’homme d’Etat l’inclinera vers l’ordre ; ses attaches jacobines le ramèneront en arrière, et l’image du Comité de Salut public le couvrira d’une ombre qui brouillera tous ses desseins, qui obscurcira jusqu’à ses pensées. Aussi demeurera-t-il à demi impuissant, doutant des autres et de lui-même, aussi englué dans la politique que précis dans les affaires, trop compromis pour inspirer aux hommes d’ordre la confiance, trop hautain lui-même pour la gagner au prix d’un désaveu.

Tels apparaissent les membres du Directoire. Quelle conduite suivront-ils ? Dans l’ordre politique, on les verra mêler les mesures sages et les mesures arbitraires, jusqu’à ce que, par le coup d’Etat du 18 fructidor, ils s’orientent décidément vers les violences. Ce qu’on voudrait préciser ici, c’est leur attitude en matière religieuse.

Il semble que les aspirations du pays les convient à pratiquer la tolérance. Au moment de se séparer, les Conventionnels ont, par une usurpation impudente, décrété la réélection des deux tiers d’entre eux. Or, contre ce scandaleux empiétement, les électeurs ont protesté en choisissant le troisième tiers, — le nouveau tiers, comme on l’appelle, — presque uniquement parmi les réactionnaires ou les modérés. Par là ils ont manifesté clairement leur volonté.

Dès les premiers jours, on devine que les nouveaux gouvernants seront inhabiles à s’élever jusqu’à cet équitable libéralisme. Ils en sont doublement détournés, et par leurs sentiments personnels, et par l’état de la législation.

Je cherche les dispositions qui règnent au Luxembourg. Reubell porte en lui les plus étroites passions sectaires : les prêtres réfractaires, a-t-il coutume de dire, sont les plus cruels ennemis de la patrie. Ce qui est hostilité chez Reubell se transforme chez Larévellière en excitation maladive. Barras est trop occupé de ses vices pour gaspiller son temps dans l’impiété ; cependant l’Eglise lui est odieuse, ne fût-ce que comme génératrice de vertu. Seul, Carnot garde, en face des symboles religieux, une certaine égalité d’âme. Sa tolérance n’est d’ailleurs que dédain ; s’il incline à tempérer la persécution, c’est par condescendance pour une erreur qui ne se dissipera que par degrés ; et tel est le seul et bien précaire patronage que puissent invoquer les catholiques.

L’état de la législation ne commande-t-il pas d’ailleurs aux membres du Directoire l’hostilité ? Pendant les premiers mois de 1795, la Convention a incliné vers la tolérance : de là deux décrets, l’un qui autorisait les réunions cultuelles, l’autre qui permettait aux municipalités de restituer aux catholiques l’usage des églises. Mais bien vite, en un ressaut de violence, elle s’est rejetée en arrière et, avant de se séparer, a prescrit, par l’article 10 de la loi du 3 brumaire (25 octobre 1795), que toutes les lois de l’époque terroriste fussent remises en vigueur. A cette heure, le décret se publie dans les départements. Comment Barras et ses amis pourraient-ils le laisser inexécuté ? Ce sont les Conventionnels, leurs amis, leurs électeurs d’hier, qui l’ont voulu, forgé, imposé.

Donc, dès la première heure, ils versent dans la politique sectaire. Le 14 brumaire (5 novembre 1795), dans la proclamation où ils notifient leur avènement, ils flétrissent « les fanatiques qui embrasent les imaginations. » La menace est vague. Un mois plus tard, elle se précise. Derechef le Directoire dénonce les prêtres et les séides des prêtres. « Il importe, ordonne-t-il à ses Commissaires dans les départements, de déjouer leurs perfides projets… Par une surveillance active, continuelle, infatigable, rompez leurs mesures, entravez leurs mouvements, désolez leur patience ; enveloppez-les de votre surveillance ; qu’elle les inquiète le jour, qu’elle les trouble la nuit ; ne leur donnez pas un moment de relâche ; que, sans vous voir, ils vous sentent à chaque instant. »

J’ai tenu à citer ces lignes, car elles sont suggestives. Sous la Terreur, la persécution s’est étalée au grand jour. Maintenant la manière change. Le grand artifice est de guetter les suspects, d’épier tous leurs agissements pour saisir de proche en proche leurs complices, d’enlacer ceux qu’on veut perdre jusqu’à ce qu’on les tienne à merci, et de ne s’emparer d’eux qu’après leur avoir intercepté tout refuge. L’heure est venue des enquêtes menées dans l’ombre, des écritures qui se surajoutent les unes aux autres, des surveillances patientes et perfides, des procédés qui torturent plus encore qu’ils n’immolent, des iniquités qui, en s’encombrant de témoignages, aspirent à prendre des airs de justice. Le grand agent de persécution, c’est le policier.

Il convenait de désigner un chef qui fût à la fois l’inspirateur et le régulateur de l’esprit nouveau. Le 12 nivôse (2 janvier 1796)] un ministère fut créé qu’on appela le ministère de la Police. A cette charge fut préposé Merlin de Douai, l’un des personnages les plus considérables de ce temps ; et l’importance de la fonction se marqua par le rang de l’homme à qui elle fut dévolue.

Désormais, c’est l’inquisiteur qui tient le premier rôle, et le bourreau ne vient qu’après. Il vient pourtant, et son office n’est point aboli. Qu’on lise plutôt la circulaire qu’a la date du 23 nivôse, an IV, le Directoire adresse à ses agents. En ce document, signé Reubell, Larévellière, Letourneur, les directeurs s’élèvent contre les apôtres de la fausse tolérance qu’ils appellent les corrupteurs de l’esprit public. Ils ajoutent : « Les seules lois, qui doivent être invoquées contre les prêtres sujets à la déportation ou à la réclusion, sont celles de 1792 et de 1793, et notamment celle des 29 et 30 vendémiaire de l’an II de la République. » Puis, après avoir rappelé ces édits de mort, ils poursuivent en ces termes : « Le législateur a rejeté tous les ménagements pusillanimes qui pouvaient laisser quelque espérance aux déportés ; l’indulgence ne fait qu’entretenir la contagion du mal, et il a voulu l’extirper jusqu’à la racine. »


II

C’est, sous une forme à la fois violente et perfide, le retour à la persécution. Seulement, de cette persécution le pays ne veut plus.

La résistance se manifeste à Paris ; mais elle se révèle surtout dans les provinces. C’est là qu’on peut suivre comme à l’auscultation, en se penchant tout près du cœur, les battements de plus en plus réguliers, de plus en plus amples, de la France chrétienne.

Le Directoire entretient hors de Paris deux sortes de fonctionnaires administratifs : les commissaires nationaux au chef-lieu de chaque département, puis, à un degré inférieur et au siège de chaque canton, les commissaires dits commissaires cantonaux. Les uns et les autres sont les représentants officiels de l’autorité centrale, et, pour ainsi dire, les agents de liaison entre le pouvoir exécutif et les administrations élues. Or, voici que, pendant l’hiver de 1795 à 1796, les commissaires départementaux reçoivent, tantôt par paquets, tantôt par envois successifs, les circulaires ministérielles ou directoriales. Ils les lisent, les relisent, s’en imprègnent, et ils demeurent soucieux : certes ils n’aiment point les fanatiques, et quelques-uns même ont gardé le plus pur esprit jacobin. Mais comme ce langage détonne dans l’aspiration générale vers la paix ! Tout inquiets, ils délient de leurs liasses déjà un peu poudreuses les lois de la Terreur qui semblaient oubliées. En ces lois se répètent avec une monotonie sinistre les mêmes mots ; réclusion, transportation, déportation, mort surtout. De plus en plus troublés, ils vont aux administrateurs et, en un silence embarrassé, leur tendent les instructions, les décrets. Ceux-ci lisent à leur tour. Parmi eux il y a des violents et des modérés, des sectaires et des indifférents, des rigoureux et des indulgents ; mais des lèvres de presque tous, la même objection s’échappe : Comment remonter vers la Terreur en un pays qui n’a qu’une passion, la remontée vers l’humanité ?

Ainsi se manifeste, au chef-lieu même du département, une première résistance. Quand les objections ne se formulent point ouvertement, elles se traduisent par des doutes, des scrupules, des réticences ; de là des mauvaises volontés plus ou moins latentes, des transmissions tardives dans les cantons, dans les communes ; de là des commentaires d’une obscurité voulue, d’une tiédeur calculée, qui, tout en commandant apparemment l’obéissance, suggèrent, semblent suggérer l’inertie.

L’inertie, est-il besoin de la souffler ? Plus on descend, plus se révèle la répugnance à proscrire. Je consulte les documents conservés aux archives. En une trentaine de départements au moins, les prêtres rencontrent dans les magistrats municipaux des protecteurs et des complices. Les questionnaires arrivent : Y a-t-il des prêtres dans le canton, dans la commune ? Combien ? Ont-ils refusé le serment ? S’ils l’ont prêté, l’ont-ils rétracté ? En quels lieux se sont-ils retirés ? Quelles mesures ont été prises pour les saisir ? Les refus de répondre sont rares. J’en compte neuf dans le département du Tarn, quelques autres ailleurs. Mais ici se montre l’art où excellent les paysans français, celui d’user le zèle à force de patiente lenteur et d’imposer leurs volontés ou plutôt leurs volontés par une obstruction naïve et rouée, rustique et savante. Ils commencent par se taire ; aux premières lettres de rappel, ils feignent la surprise ; puis, habilement ménagers de leurs moyens dilatoires, ils invoquent la difficulté des communications, leur inhabileté à écrire, l’absence de formules qui puissent les guider. Que si derechef on insiste, ils se résignent à livrer quelque chose, mais pièce à pièce, un jour le nom, un autre jour les prénoms, un troisième jour la résidence qui, dans l’intervalle, a eu le temps de devenir inexacte. D’autres invoquent leur ignorance. Y a-t-il des prêtres dans le village ? Mais ils ne le savent point, ils ne le savent point du tout. Les plus hardis, les plus éclairés dédaignent ces subterfuges : dans notre commune, dans notre canton, disent-ils, nous répondons de l’ordre public ; il n’y a point de troubles, les impôts rentrent, il n’y a point de soldats réfractaires, que voulez-vous de plus ? Cependant, il arrive parfois que, tout à l’inverse, un zèle bruyant se déploie, mais si équivoque qu’il est lui-même une des formes de la compacité. A son de caisse, on publie dans les villages qu’on va poursuivre les prêtres, les receleurs de prêtres, tous les séides des fanatiques et que décidément on ne les tolérera plus. Dans le Pas-de-Calais, on donne un nom à ces annonces ; on les appelle les chasses au tambour. Lentement, dans la journée, on prépare les mandats ; le lendemain on les classe, non sans s’être assuré que les victimes ont eu le temps de se cacher ; enfin les perquisitions, que, dans certains procès-verbaux, on appelle inopinées, commencent le surlendemain de bon matin.

Les commissaires du Directoire, — commissaires départementaux ou commissaires cantonaux, — tour à tour se désolent, s’indignent ou se découragent. De tous côtés ils se sentent enlacés. Qui recèle les prêtres ? Souvent les fonctionnaires eux-mêmes ; ainsi en est-il en Artois, en Bretagne, ailleurs encore. On veut interdire les offices religieux. Mais en certains départements, dans l’Yonne, dans le Doubs, il arrive que le lieu où se célèbrent les rites catholiques n’est séparé que par un mur de la salle où siègent les administrations ; celles-ci voient les fidèles entrer et sortir, entendent les chants ; et, ouvertement, elles tolèrent cette renaissance du fanatisme. En un village de Franche-Comté, on médite d’arrêter un prêtre sujet à la déportation : mais c’est l’agent municipal qui, chaque dimanche, monte à cheval, va lui-même, le chercher et, à la tête d’un rassemblement, le conduit jusqu’à la maison où se célèbre le culte. On songe à poursuivre un ecclésiastique comme émigré rentré. Voici que sont produits de faux certificats de résidence. Une enquête est ouverte ; mais à qui la confier ? A l’agent municipal ? Il a un frère émigré. Au juge de paix ? C’est lui qui a provoqué les signatures. Au greffier ? Il est le fils de l’agent municipal.

Les gendarmes sont-ils du moins plus sûrs ? Les plus zélés eux-mêmes servent peu ; car le plus souvent ils se renseignent auprès des autorités locales qui, loin de favoriser les enquêtes, s’appliquent à brouiller les pistes. Mais sont-ils tous dociles ? Dans les rapports de plusieurs d’entre eux, on devine un zèle médiocre : celui-ci invoque la fatigue ou l’excès de la besogne ; celui-là allègue qu’il n’a pas de chevaux ou que ses chevaux sont déferrés. Les commissaires du Directoire ne sont point dupes et, sous tous les prétextes, démasquent les complicités ; on dit des gendarmes du Puy-de-Dôme : ils font semblant de poursuivre ; de ceux de Saône-et-Loire : ils avertissent les prêtres ; de ceux du Bas-Rhin : ils sont les protecteurs des fanatiques ; de ceux de la Loire : ils sont tout acquis aux Chouans.

De temps en temps quelques arrestations, et alors éclate une joie bruyante. A côté des succès, quels ne sont pas les mécomptes ! Quand les captures ont été opérées, il y a parfois des rassemblements populaires qui délivrent, ou bien encore des conducteurs qui laissent échapper leur proie : ainsi en est-il dans le Haut-Rhin, la Haute-Loire, les Hautes-Pyrénées. Il arrive aussi que, dans les maisons de justice elles-mêmes, les verrous s’ouvrent mystérieusement, poussés on ne sait par qui. « Les prisons sont peu sûres, lit-on en divers rapports. » Un jour, dans le district de Ploermel, un prêtre est arrêté. Il est déposé à la maison de réclusion. Où le retrouve-t-on peu après ? En surveillance dans un château, chez une ci-devant marquise. La surveillance est-elle bien sévère ? Il reçoit des visites, et en particulier celles des officiers municipaux qui prennent parfois leurs repas avec lui. A quelque temps de là, il s’échappe, et, si je suis bien informé, on ne le revoit plus.

Dans les régions officielles, les colères éclatent. Des instructions se succèdent, d’une âpre et comminatoire violence. Surtout on rappelle la loi du 3 brumaire qui punit de deux années de détention les négligences des fonctionnaires. Sous l’aiguillon de la peur, les complicités se dissimulent un peu, et le péril de désobéir provoque une apparence d’activité. Vers les prisons, un certain nombre de fanatiques, prêtres ou complices des prêtres, sont acheminés. Contre les uns et les autres, les poursuites se préparent. Mais alors se dresse une autre résistance, celle des tribunaux.


III

Il faut pénétrer dans l’âme même des juges pour saisir ce qui s’y mêle d’obscurité et de lumière, de faiblesse et de courage, de préjugés et de sagesse. Presque tous sont de couches nouvelles, gens de loi qui se sont substitués aux hauts magistrats de jadis, et qui ne se guérissent pas d’envier, même après avoir abattu. Pendant la Terreur, la plupart se sont aplatis sous la main des proconsuls, quoique non sans quelques ressauts de révolte. Maintenant, le péril n’étant plus celui de mourir, mais tout au plus celui d’être disgracié, ils s’ingénient à réparer leur conscience avariée, et, si trois ou quatre mauvaises actions leur pèsent, ils s’appliquent à les effacer du souvenir des autres comme de leur propre mémoire. En se retrouvant dans les salles où leurs grands devanciers ont passé, ils se montrent de mœurs toutes changées, comme si quelque chose de l’ancienne gravité judiciaire était demeuré collé aux murs et se plaquait sur eux. Pareillement ils se disent, ils se répètent que l’indépendance était jadis la parure des magistrats et que cette parure est bonne à remettre à neuf, maintenant qu’elle ne coûte plus trop cher. En leur âme renouvelée, ils secouent les restes de peur et, se jugeant bien nantis d’absolutions, ils aspirent à tout, même à être considérés. C’est en cette disposition d’esprit qu’ils reçoivent les dossiers des affaires religieuses. Ils lisent la loi du 3 brumaire et se fixent sur ce terrible article 10 qui, d’un meurtrier trait de plume, ressuscite la Terreur. A cette lecture, ils sursautent. Juges, oui ils le sont, mais non pourvoyeurs de bourreaux. Ils ont jadis, dans leur jeunesse, protesté contre les sévérités de l’ancienne législation criminelle ; est-ce pour pratiquer maintenant de pires rigueurs ? Ils vont à leur bibliothèque et en tirent les beaux livres qu’ils ont achetés naguère dans les ventes à l’encan des anciens parlementaires ; ils s’imprègnent des maximes des philosophes sur le respect de la vie humaine, sur les devoirs de l’homme sensible. Et alors, dans un silence recueilli, pour éclairer leur propre entendement, ils plaident en eux-mêmes la cause de la clémence.

En cet examen, plusieurs considérations générales les frappent.

D’abord, bien qu’ils n’aiment pas les prêtres, ils ne laissent pas que de prendre en pitié leur sort, tant il leur paraît lamentable ! S’ils sont demeurés en France, on les déclare passibles de mort, parce qu’ils auraient dû passer la frontière et se déporter eux-mêmes. Si au contraire ils ont obéi et se sont exilés, on les déclare passibles de mort également, si jamais on peut les atteindre, parce qu’on les assimile aux émigrés. A cette implacable rigueur s’ajoute vis-à-vis de tous ces proscrits l’étrangeté de l’accusation. Pour les perdre, on exhume contre eux la constitution civile du clergé, partie intégrante de la constitution de 1791 depuis longtemps abolie, en sorte qu’une peine (et quelle peine ! la peine capitale) se fonde sur la désobéissance à une loi virtuellement abrogée. Puis la constitution de l’an III, tout récemment votée, revient en mémoire. En son titre VIII, elle a déterminé, avec un grand scrupule de détails, la forme des instructions criminelles. Or la Convention n’a-t-elle pas fait par avance œuvre caduque quand, au pied levé, sans débat, au moment de se séparer, elle a ressuscité cette même justice sommaire qu’elle-même venait d’abolir en votant la Constitution ?

Ainsi pensent les juges, décidément assagis. Cependant les dossiers sont devant eux. Les inculpés sont à la prison et attendent d’eux leur destin. Alors, pour être humains, ils deviennent subtils et torturent la loi, afin d’en extraire la pitié.

S’absorbant en leur besogne, ils tentent d’établir des catégories. Si l’inculpé est un prêtre assermenté qui a rétracté son serment, ils recherchent la date de la rétractation ; quand celle-ci est postérieure à l’établissement de la république, ils estiment que la victime peut être soustraite au châtiment ; car le seul délit, s’il y en a un, est une infraction à la constitution civile du clergé qui, depuis la chute de la royauté, a cessé d’être loi de l’Etat. S’il s’agit d’ecclésiastiques rentrés de la déportation, quelques tribunaux imaginent, malgré les circulaires, d’appliquer non l’impitoyable loi du 3 brumaire, mais une loi plus douce, celle du 20 fructidor qui se borne à prononcer le bannissement. Quand les juges désespèrent d’adoucir la rigidité des décrets, ils se mettent en quête de moyens détournés pour éluder la sentence ; à un prêtre rentré, on suggère de dire qu’il n’est revenu de la déportation que pour se soustraire à la misère, qu’il n’a pas le dessein de reprendre ses fonctions ; d’un autre, on déclare qu’il est « vraiment inepte ; » et de la sorte on échappe à l’embarras de statuer. Que si les autres ressources manquent, un moyen reste, celui de traîner de remise en remise ou d’égarer le dossier. Dans les maisons de détention des prêtres végètent, de condition indécise. Les jours, les mois passent sans qu’on s’enquière d’eux. Nul ne réclame, ni les prisonniers qui sentent que la prison, c’est le salut, ni les commissaires ou les magistrats qui ne peuvent être humains qu’à la condition d’oublier. Cependant quelques tribunaux, redoutant d’être taxés de négligence, s’enhardissant jusqu’à confesser le motif de leur apparente inertie. Dans la Nièvre, le tribunal criminel laisse pendant plusieurs mois quatre réfractaires dans la maison de justice ; comme le commissaire chargé de promouvoir l’action publique s’étonne : « Nous trouvons, répondent les juges, la loi trop rigoureuse, nous allumions une législation plus douce. » et un peu plus tard, les magistrats de Strasbourg, après une délibération de plusieurs heures, prendront la même résolution.

C’est ainsi que des pratiques, à la fois très irrégulières et très bienfaisantes, tempèrent, en la plupart des cas, le décret du 3 brumaire. Malgré tout l’affreuse loi subsiste. Il y a, quoique en petit nombre, des tribunaux qui ont gardé le vieil esprit jacobin. Il en est d’autres qui, tout en réprouvant les décrets, les appliquent en instruments aveugles, sans oser les méconnaître ou les tourner. Malgré l’adoucissement des mœurs, il arrive donc que, dans les premiers mois de 1796, l’échafaud se dresse encore en plusieurs villes au milieu du peuple silencieux et atterré. Il se dresse le 15 janvier à Vesoul pour un capucin, le père Grégoire, qui, pendant toute la Terreur, a continué sans les interrompre les fonctions de son ministère. Il s’élève le 12 février à Saint-Omer pour un curé du Pas-de-Calais, l’abbé Ducrocq, qui a été arrêté dans la nuit de Noël en flagrant délit d’apostolat. Entre tous les départements, le plus éprouvé est le Morbihan. Je note une exécution de prêtre le 31 décembre, deux le 3 mars 1796, une autre le 21 mars, trois autres le 22 mars.


IV

Pour combattre la clémence, pour aiguiser la persécution, un homme veillait : Merlin de Douai.

A toutes les époques, il est des hommes, — de second ordre souvent, — qui résument en eux, tant ils en figurent l’empreinte, le régime qu’ils ont servi. Merlin fut un de ces personnages révélateurs. En lui se personnifièrent toutes les laides et mesquines violences qui prolongèrent la Terreur en paraissant la désavouer.

Dans les temps que nous racontons, on le verra passer de la justice à la police, de la police à la justice. En l’une et l’autre charge, il ne changera pas de rôle ; et tout son art, à la fois subtil et perfide, savant et barbare, sera d’extraire des lois l’iniquité.

Les lois, nul ne les connaissait mieux que lui. D’origine modeste, — car il était le fils d’un fermier d’Arleux, aux limites de la Flandre et du Cambrésis, — il avait dû a la libéralité de l’abbaye d’Anchin le bénéfice de l’instruction. Nul n’avait mieux exploité le bienfait. Devenu avocat au Parlement de Douai, il y avait bien vite marqué sa place par la persévérance de son labeur, l’étendue de son érudition, et surtout sa mémoire qui était, disait-on, prodigieuse. Ainsi avait-il atteint la Révolution, en plébéien déjà sorti du rang, mais hanté par l’obsession d’un rang plus enviable ; homme capable du bien, capable du mal aussi, sans beaucoup de préférence, à la seule condition qu’il haussât sa fortune.

Au bailliage de Douai, les électeurs du Tiers-Etat l’avaient envoyé à l’Assemblée Constituante. Il y avait d’abord passé inaperçu. Il était, nous apprend l’un des contemporains, de taille médiocre, sec, maigre, sans grâce, de voix désagréable. Bientôt, par son savoir vraiment extraordinaire, il avait attiré l’attention. Il connaissait tous les édits, toutes les ordonnances avec leur date, leurs motifs, et les citait de mémoire, ainsi que les arrêts des Parlements. Dès ce moment, il commenta à prendre rang, mais sans qu’on sût bien encore ce qu’il était, profond jurisconsulte, homme d’Etat en germe, ou simple dictionnaire commode à consulter.


Une occasion vint qui acheva de le mettre en lumière. D’un brusque et fiévreux coup de cognée, les Constituants avaient abattu l’arbre de la féodalité. L’arbre abattu, beaucoup contemplèrent la grande ruine, avec un étonnement effrayé de ce qu’ils avaient osé. L’imposant débris gisait à terre sans qu’on sût bien comment en débarrasser le sol, ni surtout comment empêcher que par quelqu’une de ses branches il ne reprit racine. Merlin de Douai survint, qui savait du droit féodal tout ce qu’il fallait pour le conserver et bien mieux encore pour le détruire. A la manière d’un bûcheron, il débita l’arbre tombé ; en le coupant en menus tronçons, il empêcha qu’il revécût jamais ; et grâce à lui, sur la surface déblayée, un nouveau droit put naître qui n’eût à craindre aucun retour offensif du passé.

Inéligible à l’Assemblée législative, Merlin reparut à la Convention. Deux passions maîtresses conduisent les révolutions : l’envie qui les fait naître et la peur qui les perpétue. On commence par goût de niveler ; puis on continue, de peur d’être submergé par la tourbe nouvelle qui monte et qui, à son tour, envie aussi. Merlin avait connu les deux États d’âme. Il avait envié et s’était délecté d’abattre. Il avait abattu l’ancien régime, puis la royauté, enfin le Roi lui-même ; car parmi les régicides, il avait été l’un des plus froidement acharnés. Un jour il osa, — c’était en 1793 après la crise du 31 mai, — témoigner sa sympathie aux Girondins proscrits. Du même coup, il se trouva lui-même tout près de la proscription. Bien vite la peur le prit, plus forte que jamais n’avait été l’envie. Il fallait donner des gages. Il ne marchanda point. Il accepta d’être le rapporteur de la loi des suspects. Par là, il se sauva ; par-là aussi, il se classa pour jamais. Désormais, il était l’homme qui avait donné à la Terreur ses lettres de marque et l’avait légalisée.

Terroriste ! Il ne l’était pourtant pas, au sens brutalement sinistre du mot. Chez lui, nulle griserie de paroles, nulle subite montée d’humeur sanguinaire, nulle de ces mémorables audaces qui stupéfient presque autant qu’elles indignent. Tout était froid en lui, même ses colères. On se le figure, durant les mois les plus sombres, correct par habitude de vie, formaliste par souvenir de sa profession, associé aux votes scélérats, mais criminel avec gravité et peut-être parfois avec répugnance, perpétuellement attentif à assujettir son masque révolutionnaire juste assez pour paraître complice et n’être jamais victime. Mais qu’un régime nouveau s’établit qui, en affectant de répudier la Terreur, se contenterait d’en adoucir les formes, qui se garderait des cruautés trop voyantes et masquerait les violences au lieu de les étaler, qui aimerait mieux étouffer qu’égorger, qui apporterait à compliquer les procédures autant de soins que naguère on en avait mis à les simplifier ; qu’un tel régime, dis-je, s’établit, et Merlin en serait tout naturellement le serviteur, en jurisconsulte assez docte pour orner de textes légaux toutes les injustices, et assez dépourvu de scrupules pour ne réprouver aucune iniquité.

Or, tel fut, — au moins en ses pires tendances, — le Directoire. Du Directoire Merlin fut l’agent d’exécution.

Il semblait tout fait pour ce rôle, et ce rôle pour lui. A la république démagogique avait succédé la république bourgeoise : or, cette république était juste à son niveau. Les lois, en se superposant les unes sur les autres, avaient accumulé d’incroyables obscurités, en sorte que, pour proscrire avec méthode, il ne suffisait pas d’être impitoyable, il fallait en outre être bon juriste. Juriste, Merlin l’était plus que personne ; impitoyable, il l’était pareillement. L’heure n’était plus aux exécutions sommaires, mais aux poursuites artificieusement enlaçantes : pour accommoder les décrets, nul n’égalait Merlin. Deux catégories de citoyens semblaient en ce temps-là en marge de toute indulgence : les émigrés, les prêtres réfractaires. Or, Merlin était, autant que personne, consumé de cette double inimitié. Les nobles, aujourd’hui émigrés, il les avait enviés au jour de leur puissance ; par une obstination de haine où l’on aurait pu saisir une survivance d’hommage, il persistait à les envier, même après les avoir abattus. Quant aux prêtres, il avait jadis surpris sur le vif, en son cabinet d’avocat, les avides revendications pour les dîmes, les orgueilleuses rivalités pour les préséances, les âpres procès entre gens d’église pour les honneurs et pour les biens : de là, chez lui, des préventions que ni le temps, ni le spectacle de l’infortune n’ont désarmées. Puis, en son enfance, des collines toutes basses et comme affaissées qui dominent la plaine et les étangs d’Arleux, il a pu contempler les domaines des grands seigneurs ecclésiastiques. Les fermes, les prés, les étangs, les moulins, les bois, tout est à eux ; ici, à l’abbaye d’Anchin ; plus loin, du côté de l’Artois, à l’abbaye de Saint-Vast ; tout au Sud, aux archevêques de Cambrai. Et l’envieuse jalousie l’a, lui fils de la terre, mordu au cœur. Maintenant encore, il se redit tout ce qu’on racontait alors sur les dilapidations, les gaspillages, les convoitises, les abus, les vices ; et ces souvenirs gardent toute leur emprise en son âme de paysan qui est devenu bourgeois sans rien oublier.

Oui, l’homme était trouvé, d’autant plus dangereux qu’il aura plus appris. Suivons-le, en cette année 1796, au ministère de la Police et plus tard au ministère de la Justice. Les rapports venus des départements s’accumulent sur son bureau. Le soir, quand les audiences sont finies, il les prend, les compulse, les analyse, en laborieux qu’il est. Il se trouve que presque tous attestent la renaissance religieuse, que presque tous aussi constatent, en face de cette renaissance, l’inertie ou la complaisance des autorités. En légiste méthodique, Merlin classe les dossiers. Voici ceux de la France centrale : dans l’Allier, l’Aveyron, l’Indre-et-Loire, la vigilance est nulle pour l’exécution des lois contre les prêtres : dans la Corrèze, les rétractations de serment se publient ouvertement : en l’un des cantons du Lot, les autorités ont favorisé, loin de la disperser, une troupe de fanatiques qui tentaient de délivrer un prêtre détenu. Voici maintenant les dépêches venues du Nord : de la Somme, on mande que la loi sur la police des cultes est ouvertement violée : du Pas-de-Calais, on annonce que, dans l’arrondissement de Saint-Pol, les cérémonies cultuelles ont repris. Cependant le ministre déplie un dossier plus gros que les autres, celui de la région de l’Est. Les rapports affluent, venus du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle, de la Meurthe, du Doubs, de la Haute-Saône. En tous ces départements voisins de la frontière, on signale le retour des prêtres déportés ; ils reprennent leur ministère, ils sonnent les cloches, ils fanatisent les populations. Combien sont-ils ? On l’ignore ; mais en une des dépêches arrivées d’Alsace, on affirme qu’ils sont nuée.

Merlin replie ses dossiers. Son âme s’échauffe en une de ces blanches colères dont il est coutumier. En une circulaire du 22 ventôse an IV, il exhale son courroux. Aux termes de cette instruction, les administrations municipales sont tenues de dénoncer tous les ecclésiastiques réfractaires ou rétractés qui résideraient sur leur territoire. Que si elles prétendent qu’il n’en existe pas, elles devront attester l’exactitude de cette déclaration par un certificat négatif que chacun des membres sera tenu de signer. Et ils seront responsables de leurs déclarations sous peine de poursuites personnelles.

Le temps s’avance. Au printemps de l’année 1796, Merlin reprend le portefeuille de la Justice. Et là, aussi, les mêmes doléances lui arrivent : dans le Puy-de-Dôme, tous les rites religieux s’accomplissent ; dans l’Hérault, les fanatiques sont ouvertement protégés ; dans la Haute-Saône, les réfractaires reçoivent asile chez les agents municipaux ; dans le Bas-Rhin, les cortèges funèbres s’acheminent comme jadis vers le cimetière avec accompagnement de croix, de cierges, d’enfants de chœur. Cependant l’été a commencé et, en diverses parties de la France, en Alsace notamment, les maisons se parent pour la procession de la Fête-Dieu.

Sous cette résistance tenace, tout ce que Merlin porte en lui de zèle répressif déborde et bouillonne, il faut d’abord châtier les autorités complaisantes ou complices. Contre les agents municipaux, les sévérités se manifestent par des destitutions ; j’en note surtout en Alsace, en Franche-Comté, en Lorraine. Les rigueurs s’étendent parfois jusqu’aux administrateurs des départements : ainsi en est-il dans l’Allier, la Corrèze, la Drôme, l’Indre-et-Loire, l’Yonne, la Sarthe. Aux destitutions s’ajoutent les menaces de poursuite. Cependant, aux yeux de Merlin, la plus grande faiblesse est celle des juges. Le ministre se fait rendre compte des décisions, en homme à qui n’échappe aucun détail. Il note les compromissions, les indulgences, les ajournements, les pitiés. Par intervalles son courroux ne se contient plus. Un jour il écrit : « La justice se rend d’une façon scandaleuse dans le département du Jura. » Et un autre jour, parlant d’un jugement du tribunal de Strasbourg, il le qualifie de monstrueux.

On a menacé, destitué, poursuivi les protecteurs des prêtres. Quant aux prêtres eux-mêmes, les lois les enlacent au point de les garrotter. Pour détruire tout espoir, il faut maintenant propager les fausses maximes qui, en complétant la persécution, la coloreront de justice. Ici se déploie cette science funeste qui n’a approfondi le droit que pour le corrompre plus sûrement. Tout d’abord, le grand art est d’entretenir ou de réchauffer la profitable calomnie qui représente tout fanatique comme un artisan de complots contre la République, comme un suppôt du royalisme : donc, nulle liberté pour le prêtre parce qu’il est conspirateur ; et pourquoi est-il conspirateur ? parce qu’il est prêtre. Les philosophes du dix-huitième siècle, en leur humaine tolérance, ont proclamé que quiconque accuse doit prouver son accusation : désormais l’effort est d’introduire une pratique contraire et d’imposer au prêtre réfractaire la charge de prouver qu’il n’est pas déportable. Les mêmes philosophes se sont ingéniés à restreindre les sévérités, à vanter au contraire la clémence : une autre doctrine prévaut qui appelle justice une répartition uniforme des rigueurs. Le poison du sophisme étant ainsi dilué, on lancera contre les insermentés les gendarmes, les soldats, les gardes nationaux, tous bien avertis des dangers de la tiédeur. Dans le même temps, en chaque canton, on disciplinera pour la délation tout le vieux résidu jacobin ; car ce Merlin aime l’espionnage comme un mauvais prêtre l’inquisition, et on toutes violences il se complaît, hormis peut-être celles qui tuent.
V

Réussira-t-il à enchaîner les consciences qui aspirent à se libérer ? S’il ne considère que les pouvoirs publics, il peut espérer le succès. Dans le Corps législatif divisé en deux Chambres, le Conseil des Cinq-Cents, le Conseil des Anciens, les Conventionnels se sont, par une sorte de glissement frauduleux, transfusés, comme on l’a dit, jusqu’à concurrence des deux tiers. Or, les plus influents parmi les Cinq-Cents semblent tout d’abord décidés à perpétuer, en matière religieuse, la servitude. Et ils ne tardent pas à manifester leurs dispositions, car le 17 floréal an IV (23 avril 1796) sur l’initiative du représentant Drulhe, ils adoptent une résolution qui impartit aux prêtres déportables un délai de vingt jours pour quitter la France ; passé ce temps, ils seront assimilés aux émigrés, c’est-à-dire passibles de mort.

Ce vote semblait consacrer la politique persécutrice. Et pourtant on touchait à l’heure où, dans le vieux bloc Conventionnel, allaient se creuser, avec une rapidité inattendue, les premières fissures.

Quatre jours après le vote de la motion Drulhe fut divulgué le complot communiste de Babeuf. Décidément, le seul péril n’était pas le péril clérical. L’ancienne majorité Conventionnelle, perpétuée dans le Corps législatif, formait une oligarchie à la fois violente et faible, prompte à persécuter, prompte aussi à trembler. Sous la menace anarchiste, elle s’amollit légèrement, très légèrement, vis à vis des fanatiques : de là quelques mesures de détail où se révélait une conduite un peu moins vexatoire.

Ce fut dans le Conseil des Anciens que se marqua le retour vers la tolérance. Cette Assemblée se piquait de bonne tenue, de modération surtout, et bien qu’elle ne différât de sa voisine que par les conditions d’âge, elle mettait une sorte de coquetterie à se distinguer d’elle, à ne pas se réduire à un rôle d’enregistrement, à figurer au contraire une Chambre haute, chargée de tempérer et de contenir. Quand la motion Drulhe lui fut transmise pour qu’elle la convertit en loi, les critiques éclatèrent. Le rapporteur choisi fut Portalis. C’était un avocat provençal, très réputé pour sa sagesse, sa raison, son savoir, et qui avait un mérite, assez rare dans toutes les Chambres législatives, celui de ne parler que des choses qu’il connaissait. Ce fut à lui qu’il appartint d’abattre l’œuvre malsaine élaborée au Conseil des Cinq-Cents, et il l’abattit si bien que, sous l’influence de sa parole, la résolution fut rejetée.

Les Cinq Cents s’indignèrent ; tout en s’indignant, ils réfléchirent. Contre la politique sectaire, ils voyaient nettement le pays su dresser. Les modérés, c’est-à-dire les membres du tiers librement élus, reprirent courage. Pendant trois mois, par une série d’attaques partielles, ils battirent en brèche la législation antireligieuse et, favorisés par le courant de l’opinion, parvinrent à conquérir sur les lisières des partis d’importantes adhésions. Enfin le succès couronna leurs efforts. L’article 10 de la loi du 3 brumaire an IV fut abrogé. C’était pour les catholiques une mémorable victoire ; et décidément, dans la chaîne de la persécution, les anneaux se desserraient.


VI

Y a-t-il encore une législation sur les cultes ? Les plus exercés des juristes n’auraient pu le dire. En effaçant le terrible article 10 qui ordonnait d’appliquer les lois de 1792 et de 1793, a-t-on aboli ces mêmes lois ? Tout est indécis, les textes, les gloses, les pensées elles-mêmes. Le Directoire se fixe dans la jurisprudence la plus rigoureuse et s’obstine à perpétuer la persécution. Les membres des Conseils demeurent un peu flottants, tantôt reconquis par leurs préjugés, tantôt pénétrés de souffles plus généreux. Les fonctionnaires sont de plus en plus perplexes, les juges de plus en plus enclins à absoudre. Quant au pays, en son immense majorité, il n’a qu’un désir : la paix.

Ces menaces toujours suspendues et ces infiltrations de plus en plus larges de tolérance, tout cela créait aux catholiques un sort précaire, mais plein d’espérances. Ils pourraient beaucoup, à la condition d’oser beaucoup.

Ils osèrent. A travers la servitude, ils discernèrent l’affranchissement ; surtout ils feignirent de se croire libres, ce qui est souvent le meilleur moyen de le devenir.

A l’aide des documents contemporains, on assiste, on croit assister à cette renaissance.

C’est dans les petites villes, c’est dans les campagnes qu’on peut surtout l’étudier. Là-bas, on voit se réunir, en un jour de dimanche, des fermiers, des métayers, des laboureurs, des tisserands. Ce sont en général les anciens fabriciens. Si les archives de la cure n’ont pas été détruites, ils en exhument le cahier des délibérations et, comme si rien ne s’était passé, reprennent séance. On possède encore quelques-uns de ces registres. L’objet principal est la reprise de l’église, puis le culte à pourvoir, les enfants à catéchiser. Il faut aussi, dans le conseil de fabrique, combler les vides ; car beaucoup manquent ou, comme dit le procès-verbal d’une des paroisses de l’Anjou, « ont disparu dans les malheurs de la Révolution. »

On réclame l’église. L’obtient-on toujours ? Il semble que les sanctuaires les plus importants sont réservés au culte constitutionnel. Même quand on réussit, la tristesse est grande par le délabrement des lieux saints et par les impiétés dont ils portent la trace. Le plus souvent la toiture laisse passer la pluie ; les vitraux sont brisés, les autels saccagés, les tentures déchirées, les confessionnaux mutilés, les statues décapitées, les croix abattues. Parfois l’autorité militaire a pris possession de la nef ou des bas-côtés : telle église sert de magasin à fourrage, telle autre d’entrepôt pour les vins, une troisième est encombrée de sacs de farine, une quatrième de harnais, une cinquième de viandes salées. Doit-on s’attrister ou se réjouir ? Peut-être cet emploi tout profane, en figurant un aspect d’utilité publique, a-t-il préservé le temple de l’entière destruction.

Avec ardeur on déblaie, on approprie et, aussi bien que l’on peut, on dissimule les traces des récentes profanations. Maintenant il faut, pour le culte, des prêtres. On trouve des vieillards échappés par grâce aux maisons de réclusion ou bien de tout jeunes hommes nouvellement ordonnés et que la police ignore. Entre les deux, il y a les ecclésiastiques qui n’ont pas rempli de fonctions publiques et que le serment liberté-égalité a protégés contre la proscription. Quant aux prêtres déportables qui ne peuvent se prévaloir ni d’aucun serment, ni d’aucune promesse, ils se montrant ou se terrent, suivant les retours de la tolérance ou les montées de la persécution ; c’est qu’en dépit des votes des Conseils, leur sort demeure plein de périls, et sauf dans les régions où les autorités sont visiblement complices, ils ne célèbrent qu’en secret les mystères divins.

Ces communautés de fidèles sont pauvres autant que jadis elles furent riches. Un grand souci est de pourvoir à cette indigence. Dans les spoliations révolutionnaires, le pillage a été désordonné plutôt que méthodique ; on a saccagé plutôt que volé : ainsi arrive-t-il que beaucoup de choses jugées perdues se retrouvent, à la manière de ces débris intacts qui gisent dans les cendres d’un incendie éteint. Puis des chrétiens dévoués ont racheté dans les ventes quelques parties du mobilier sacré ; les voici qui, tout joyeux, rapportent, tantôt une statuette, un émail, un ivoire, tantôt un reliquaire, une bible, une image sur vélin ; et de la sorte, commence à se regarnir, mais bien petitement encore, cette riche maison que fut jadis l’église. On se meuble pièce à pièce, comme ferait un ménage modeste, mais bien ordonné. On n’a pas d’ornements sacerdotaux : une femme pieuse en brodera. On manque de linge d’autel : un « citoyen qui veut rester inconnu » en offre, « à charge qu’on dise des messes pour feu son père. » L’exemple est contagieux, et un autre apporte un gobelet ainsi que quelques couverts qu’on échangera chez un orfèvre contre un calice. Les chaises, les bancs font défaut : on les loue en un établissement voisin. La Toussaint approche : on achète quelques tentures noires. Voici la semaine sainte : l’un des paroissiens prête des étoiles blanches et rouges pour le tombeau du Jeudi-Saint ; puis, quand Pâques arrive, il refuse généreusement de les reprendre. Cependant les brocanteurs deviennent fort attentifs. Ils ont empilé pêle-mêle, sans soin, au fond de leur boutique, comme choses surannées ou de valeur vile, les plumes des dais, les flambeaux d’autels, les crucifix, les évangéliaires ; maintenant, ils époussettent, ils classent, ils nettoient, ils restaurent. Surtout, ils haussent leurs prix, tant ils sentent que la faveur revient à tout ce que longtemps on a bafoué ou profané.

Quand le temple a repris un aspect décent, on s’avise que la tâche n’est qu’à moitié remplie. On a dû réparer la toiture, rejointoyer les pavés, consolider les portes ; et les notes arrivent des maçons, des couvreurs, des menuisiers. En outre, le clergé est sans ressources, et il est nécessaire qu’on l’aide à vivre. La première impression est celle de la surprise, tant la tradition s’est gardée d’une société religieuse dotée de biens immeubles ou alimentée par le revenu des fondations ! Bientôt on secoue la vision du passé pour ne regarder que le présent. Ceux qui ont provoqué la réouverture de l’église se réunissent de nouveau. Conseil de fabrique ! ils l’ont été jadis. Ils le redeviendront » avec des attributions plus actives et sous la forme d’associations cultuelles. Il faut pourvoir aux besoins journaliers sans aucune dotation permanente, car la loi du 3 ventôse les interdit : de là l’idée du denier du culte. Il s’organise et se perçoit de manières très diverses. A Paris, on établit des cotisations : la mode s’en mêle, et si nous en croyons l’un des contemporains, « les libertins donnent comme les autres. » En certaines villes on sollicite à domicile les offrandes des fidèles : c’est ainsi qu’à Orléans, les rapports de police dénoncent des « femmes pompeusement parées » qui vont de maison en maison et quêtent pour les frais du culte catholique. Dans les campagnes, on peut noter parfois la restauration d’une dime toute volontaire : ainsi arrive-t-il en l’une des communes de l’Anjou, où les anciens fabriciens établissent une perception en blé pour l’entretien du culte. Ailleurs, une sorte de pacte intervient entre le curé et ses paroissiens : à Saint-Donatien, dans la Loire-Inférieure, les notables assurent au prêtre, pour prix de ses services, 1 200 livres, le logement, l’entretien du linge d’autel. En l’une des paroisses du Gard, les fidèles calculent par le menu les besoins de leur pasteur en salmées de blé, en cannes d’huile, en viande, en vin, en vêtements. Puis ils se cotisent pour l’acquittement de la somme qui est de 539 livres. Le budget est modeste. N’est-il pas encore trop lourd ? Si je suis bien informé, plusieurs, au bout de peu de temps, refusent d’y participer, les uns parce qu’ils redoutent « qu’on mette des garnisaires chez eux, » les autres « farce qu’ils craignent de manger leur bien. »


VII

Ce n’est pas sans quelque embarras que je poursuis ce tableau. Tout renaît en même temps par une inspiration spontanée ; mais ce mouvement, par cela seul qu’il est spontané, comporte toutes sortes de variétés. L’aspect diffère de région à région suivant le nombre des prêtres, le tempérament du peuple, et le courant plus ou moins intense de la vie religieuse qui renaît.

Qu’on regarde vers l’Est de la France. En Lorraine, en Alsace, dans les régions montagneuses de la Franche-Comté, du Dauphiné ou de la Savoie, beaucoup de prêtres. C’est que, sur les indices d’une politique plus humaine, beaucoup de déportés, fixés en Suisse ou au bord du lac de Constance, se sont infiltrés à travers la frontière. Ils sont rentrés furtivement, timides jusque dans leur audace, ne sachant pas bien ce que leur réserve de mécomptes ou de consolations la terre natale. D’abord ils se sont cachés, disant la messe dans une cabane de pâtre, dans une maison écartée. On a appris leur retour ; vers eux se sont tendues des mains amies. Au déclin du jour, des paysans, des bourgeois sont venus, avides de se décharger de leurs fautes et d’en obtenir le pardon. Nul bruit de poursuite, nul indice de recherche ou de délation. Alors ces hommes, depuis si longtemps hors la loi, se sont affermis dans leur espérance. Ils se sont hasardés en plein jour. « Dans une grange, écrit l’un d’eux, nous osâmes chanter, à l’exposition du Saint-Sacrement et à la bénédiction. » On leur indique les malades ; ils vont les visiter ; aucune embûche sur le chemin, mais des visages joyeux qui les reconnaissent et les saluent. Cependant, une association de fidèles a réclamé tantôt l’église, tantôt un oratoire. Ils s’y glissent ; ils y célèbrent d’abord une messe basse, ensuite une messe chantée. La chaire est là qui a été dégradée, non détruite ; ils y montent, commencent d’un accent un peu tremblant, puis s’affermissent au son de leur propre voix. Un jour, ayant rencontré des enfants, ils les rassemblent, leur parlent de Dieu, et ne les congédient qu’après avoir décidé de les réunir de nouveau. Un autre jour, avec quelques feuilles volantes, grossièrement rattachées, et qu’on peut au premier signe anéantir ou dissimuler, ils reconstituent le registre paroissial. Et voici que, grâce à eux, tous les fragments du coutumier chrétien se rejoignent et pour ainsi dire se ressoudent. Ils confèrent les baptêmes, célèbrent les mariages, administrent les mourants, bénissent les cercueils. Il y a bien quelques alertes : un jour on a vu les gardes-nationaux ; un autre jour on a entendu, cru entendre sur le pavé de la route les chevaux des gendarmes. Et, en effet, quelques rapports se rédigent qu’on retrouve aujourd’hui aux archives. On y lit que les prêtres sont tout-puissants, que dans tel canton d’Alsace, comme le canton de Benfeld, le culte s’exerce publiquement, qu’à Guebwiller les insermentés ont deux grandes églises, que le jour de la Saint-Blaise, en un lieu de pèlerinage près de Dalhenheim, dix prêtres ont dit la messe. Mais les autorités locales sont indécises. Qui doit-on écouter ? Le Directoire et le ministre de la Justice Merlin qui commandent les rigueurs ? Les Conseils qui, sans abroger expressément les lois de persécution, les ont désavouées ? A tout hasard, on consulte les juristes : ceux-ci demeurent eux-mêmes perplexes. Ne sachant que résoudre, pressentant une ère nouvelle, une législation nouvelle aussi, ils conseillent d’attendre ; en effet, le plus souvent, on surseoit, et le sursis, c’est la prolongation de la liberté.

En Alsace et sur la frontière de l’Est, les prêtres rentrent. Dans la région cévenole, c’est-à-dire le Velay, la Lozère, la Haute-Auvergne, beaucoup ne sont pas partis. Même aux jours les plus sombres, ils se sont efforcés de poursuivre leur ministère. Quelle n’est pas aujourd’hui leur confiance ! La profession d’une même foi, l’endurance des mêmes périls, le même ferme propos de fidélité, les mêmes habitudes de vie simple et rude, tout les a unis au peuple. Et maintenant ils secouent toutes les entraves. Les dénonciations apeurées qui arrivent au Directoire révèlent leur empire : on y lit que les réfractaires officient partout ; ils ne disent pas seulement des messes basses en des oratoires plus ou moins secrets, mais des grand messes ; il y a sermon ; il y a chant, orgue, sonneries de cloches même ; souvent les magistrats sont présents. Ainsi parlent les délateurs, et ils ne savent pas tout. Au mois de juin ont été célébrées, en une commémoration intime, mais plus fervente qu’aucune solennité fastueuse ne le fut jamais, les fêtes jubilaires en l’honneur de Notre-Dame du Puy ; et il n’y a pas une cabane de la montagne où ne se soit allumé un cierge pour la Vierge miraculeuse. L’ambition n’est pas seulement de maintenir la foi, mais de la perpétuer. Même au plus fort de la Terreur, des jeunes hommes se sont rencontrés qui aspiraient au sacerdoce. Maintenant ils cherchent qui les consacrera à Dieu. L’évêque du Puy, M. de Galard, est à Saint-Maurice, dans le canton du Valais. C’est vers lui que les jeunes gens se dirigent. Avant de leur conférer les saints ordres, le prélat leur adresse ces seules paroles : « Je ne veux d’autre preuve de votre vocation que votre dévouement à accomplir le voyage qui vous a conduits jusqu’ici. » Les nouveaux prêtres reviennent en leur pays, à pied, par des chemins détournés, attentifs à éviter les mauvaises rencontres ; car l’accalmie n’est pas telle qu’il n’y ait danger, — et même danger terrible, — à revenir de l’étranger après avoir visité un évêque émigré. C’est seulement quand ils ont franchi les limites du Velay qu’ils osent avouer le but de leur voyage et leur caractère sacré. Aussitôt on s’empresse, on sollicite leurs secours spirituels, et à tel point qu’ils doivent, d’après le témoignage de l’un d’eux, demeurer cinq heures au confessionnal. Puis tout le monde les entoure d’attentions et leur offre des vivres. Cependant, quand ils demandent un gîte, on se trouble, on balbutie, on se dérobe. C’est qu’on se rappelle l’horrible loi sur le recel, les sentences plus horribles du tribunal du Puy ; et, à ce souvenir, un petit frissonnement de peur secoue ces vaillants montagnards inaccoutumés à trembler.

Les provinces de l’Ouest se sont naguère soulevées pour leur foi. Comment ne tiendraient-elles pas une place à part entre toutes les populations fidèles ? Par malheur, une grande pénurie règne : celle des prêtres. Ceux du Poitou ont été déportés en Espagne, ceux de Bretagne en Angleterre. Parmi ceux qui étaient restés, beaucoup ont été noyés, fusillés, massacrés, guillotinés. Plusieurs se sont mêlés à la chouannerie ; car là-bas le clergé a deux ennemis : les jacobins ardents à le calomnier, les royalistes ardents à le compromettre. Mais partout où le culte se rétablit, la foule se porte. Des signes non équivoques marquent l’ardeur de la dévotion publique. Vers la fin de l’été 1796, on voit, dit un rapport de police, des paysans qui se rendent nu-pieds au lieu où des calvaires ont été autrefois plantés ; ils en rassemblent les débris et longuement demeurent agenouillés sur l’emplacement profané. Tel est le spectacle dans le Bocage Vendéen, tandis que, de l’autre côté de la Loire, à l’époque du pèlerinage annuel, de longues files toutes recueillies s’acheminent vers Sainte-Anne-d’Auray. Comme au pays cévenol, plusieurs, en dépit des périls à peine conjurés, et peut-être à cause de ces périls, aspirent au sacerdoce : « Je vous préviens qu’il se fait en Vendée beaucoup d’élèves en prêtrise, » écrit l’agent national de Clisson au commissaire du département. Et celui-ci de répondre : « Ce qui se passe dans votre canton pour la fabrique de nouveaux prêtres se pratique en beaucoup d’autres. » Puis il ajoute : « La pieuse fainéantise trouvera toujours des prosélytes. » Cependant un zèle tenace pour le service de Dieu suggère, en l’absence du curé, tout un cérémonial laïque. A Herbignac, un tailleur d’habits récite dans l’église les offices ; on note une coutume pareille à Saint-Nazaire, à Escoublac. En Poitou, il arrive en certaines communes que le plus ancien de la paroisse préside aux prières publiques : avec ceux qui savent chanter, il chante l’Introït, le Kyrie, le Gloria ; il lit en français l’épître, l’évangile ; il annonce les fêtes, les abstinences, les jeunes ; il célèbre les baptêmes. Parmi les patriotes, le plus grand nombre s’alarme ou s’irrite. Quelques-uns, plus profonds ou se croyant tels, loin de s’attrister, se réjouissent. Ils voudraient que, loin de combattre ce culte laïc, on l’encourageât : on pourrait, disent-ils, s’y mêler, le dénaturer peu à peu, y introduire par degrés les enseignements républicains ; de la sorte, tout doucement, sans éclat, par transformation habilement ménagée, on déposséderait l’église dans l’église même ; et le prêtre, quand il reviendrait, la trouverait confisquée au profit d’autres que lui.

On se lasserait à marquer, tant elles sont variées, les formes de cette renaissance.

En certaines paroisses isolées et loin des grands centres, le culte reprend à petit bruit, avec une double complicité, celle des populations qui favorisent, celle des autorités qui feignent d’ignorer. Un prêtre a reparu. Etait-il astreint ou non au serment constitutionnel ? A-t-il prêté le serment liberté-égalité ou souscrit la promesse du 11 prairial ? S’est-il, au contraire, soustrait à tout engagement ? Les lois qui se sont surajoutées les unes aux autres ont créé une telle confusion que souvent on ne distingue pas bien ; et peut-être, tout compte fait, aime-t-on autant ne rien savoir. Si le prêtre peut compter sur quelque ami sûr, il rouvre l’église, et avec une audace tranquille ; car, en ce temps de législation équivoque et obscure, le meilleur moyen de conquérir la sécurité, c’est de paraître ne rien craindre. Il ne manque pas de communes, — par exemple dans le Calvados, — où le presbytère n’a pas été aliéné. En veine de hardiesse, le nouveau venu s’y établit. Le lendemain, il y transporte quelques meubles ; le surlendemain, il commence à tailler les arbres, à tondre la haie, à bêcher les plates-bandes ; et à le voir installé en ces lieux comme chez lui, on ne doute point qu’il n’ait le droit d’y être. Et voici que, sans étalage, sans clandestinité non plus, tout se recommence par une sorte d’accord tacite que personne ne proclame, que personne ne conteste non plus. Chose digne de remarque ! C’est le plus souvent dans les pays de foi un peu molle qu’on note ces discrètes restaurations : en effet, dans ces régions, le fanatisme étant moins allumé, les jacobins sont moins en éveil : de là une chance, celle que la pieuse usurpation passe inaperçue.

Ailleurs l’évolution s’accomplit d’une façon plus insensible encore. Qu’on se figure une commune dont le curé a, en 1790, prêté le serment constitutionnel. Il a continué ses fonctions, sans que ses paroissiens, d’esprit peu averti, remarquassent un changement. La Terreur est venue. Il s’est terré : puis, à la première accalmie, il a reparu. Or, il se trouve que, sous la lumière des grands crimes, il s’est ravisé, a reconnu ses fautes, s’est secrètement rétracté. Ses paroissiens ignorent le désaveu, ou, s’ils le connaissent, se gardent de rien ébruiter. Aux yeux de l’autorité, il n’est point suspect, étant jugé prêtre civique et purgé de fanatisme. Donc, il continue le culte très décemment, sinon héroïquement, et désormais en parfaite orthodoxie comme en parfaite sécurité. Cependant on remarque qu’il devient fort discret sur les événements de la Révolution, qu’il ne parle plus du tout de l’évêque intrus, qu’il accomplit des pénitences inaccoutumées, qu’à la messe il prie très spécialement pour le Chef de l’Eglise. Et un jour, un jacobin le dénonce au Directoire départemental, parce que, dit-il, aux oraisons habituelles, une autre oraison s’est ajoutée « pour le citoyen italien qu’on désigne sous le nom de pape. »

Ça et là, un peu au hasard, par des initiatives obscures et isolées, toute la vie chrétienne se ranime. A Lyon, on voit se créer ou se restaurer toute une série d’associations : association dite des Jeunes Amis, qui groupe les jeunes catholiques : association dite des Filles charitables, pour l’instruction des enfants ; association dite des Visiteurs des malades. Dans l’Ardèche, des religieuses Ursulines se réunissent en un château appartenant à l’une d’elles, le château de l’Hermuzière, et y reprennent tous les exercices de leur règle conventuelle. Dans le Gard, un capucin, le Père Chrysostome, réussit à reconstituer dans la paroisse qu’il dessert quelques-unes des anciennes confréries. Dans la région montagneuse du Tarn, au canton de Massais, quelques ecclésiastiques se rassemblent pour faire, dit un rapport de police, « ce qu’ils appellent une retraite : » on s’informe, flairant un complot ; mais on s’assure « qu’ils n’ont pas parlé de révolution. » Je note ces menus faits, les jugeant suggestifs ; mais combien n’en recueillerait-on pas d’autres ! En même temps, de nombreuses rétractations de serment recomposent, pièce à pièce, l’unité religieuse brisée : de 1795 à 1797, on en compte plus de trois cents pour le seul diocèse de Besançon. Cependant, d’autres prêtres existent, bien plus coupables ; ce sont ceux qui ont jadis, sous la contrainte ou la peur, abjuré leur état. En divers départements, les Vosges, la Côte-d’Or, l’Ille-et-Vilaine, la Haute-Garonne, plusieurs d’entre eux s’adressent aux administrations locales et demandent qu’on leur restitue leurs lettres d’ordination que jadis ils ont livrées. « Ce n’était qu’un dépôt prétendent-ils, et qui doit leur être rendu. » Puis ils se retournent vers leurs supérieurs ecclésiastiques. Les uns s’excusent : ils ont cédé à la pression des représentants du peuple ; les autres, estimant que la Terreur est bien finie, jugent l’heure venue de se montrer très fermes et parlent même « de défendre leur foi jusqu’à leur dernier soupir. » Le christianisme puisera-t-il beaucoup de forces en ces revenants de l’apostasie ? Il serait téméraire de l’affirmer. Mais ce renouveau de hardiesse en des âmes naturellement débiles marque, par un signe de plus, l’influence religieuse qui se raffermit et la liberté qui se reprend.


VIII

Elle se reprend, mais non sans à-coups. Aux espoirs qui soulèvent les âmes se mêlent toutes sortes de soucis.

Quelque terrain que les catholiques aient gagné, leur sort demeure un peu précaire. Ils ont obtenu, ici des églises, là des oratoires. S’y sentent-ils possesseurs incontestés ? Une opinion règne, celle que les édifices religieux peuvent servir à tous les usages, à la manière de maisons banales où chaque locataire passe, laissant sa marque. Que les pouvoirs publics soient en peine d’emplacement favorable pour une solennité civique, une cérémonie funèbre ou bien encore pour les fêtes décadaires ; et avec une inconscience tranquille, sans souci des autorisations ou des contrats, ils emprunteront l’église, quitte à la restituer le lendemain.

Grande a été la joie de la demi-sécurité reconquise. Maintenant, par un retour bien humain, on calcule, non ce qu’on a secoué d’entraves, mais ce qui subsiste encore de servitudes. De là des constatations attristées, parfois des impatiences. Même en dehors des églises, le prêtre se sent surveillé. Aux archives, les dossiers subsistent encore : celui-ci correspond avec les agents du Pape ; celui-là pousse aux rétractations de serment ; un troisième a annoncé avec affectation la fête de Saint Louis ; un quatrième officie dans un oratoire particulier en présence de trente personnes au moins. Ce n’est pas tout. Les desservants des paroisses sont réduits à ne noter qu’en cachette les baptêmes, les mariages, les décès. Quiconque relève un calvaire s’expose, si les autorités locales sont malveillantes, à être emprisonné. Les offrandes pour le culte, si elles se versent à des époques régulières, doivent se dissimuler ; autrement, on les considérerait comme des taxes ; et, à ce titre, elles seraient contraires à la loi. Au fronton des édifices sacrés, aucune inscription ; au dehors, nul cérémonial, pas même ces cortèges traditionnels qui jadis accompagnaient les morts jusqu’au lieu des sépultures. Aux regrets s’ajoutent les embarras. Parmi les prêtres, il y a les héroïques, mais il y a aussi les faibles, les intransigeants, les inconsidérés. Or, des évêques émigrés, n’arrivent que des instructions intermittentes, souvent accueillies avec défiance, tant elles portent la marque des jugements passionnés ou des illusions de l’exil. Cependant, l’un des principaux sujets d’anxiété dérive des serments. Depuis le serment à la constitution civile, le pouvoir séculier a entrepris trois fois de lier le clergé par des engagements. La loi du 26 août 1792 a imposé le serment liberté-égalité. La loi du 11 prairial an III a subordonné l’exercice public du culte à une promesse de fidélité. Enfin, la loi du 7 vendémiaire an IV a imaginé, une autre forme d’adhésion qui consistait tout ensemble en un hommage à la souveraineté du peuple et en une reconnaissance de la république. Ces actes de soumission sont-ils légitimes ? En France et à l’étranger, la question est discutée avec une ardeur passionnée, et à tel point qu’on peut craindre par intervalles que de petites Eglises ne se forment dans l’Eglise fidèle elle-même.

Il importait que l’esprit de charité tempérât ces querelles, que les disputes ne fussent pas déchirements, et surtout qu’on se gardât de toute intransigeance inopportune. A cette tâche plusieurs travaillèrent : tel surtout l’abbé Emery.

Il faut bien marquer la physionomie de ce prêtre ; car il fut en ce temps-là, le principal ouvrier de la Restauration chrétienne.

La Révolution l’avait trouvé supérieur général du séminaire et de la congrégation de Saint-Sulpice et tout paré de sagesse, de science, de vertu. Quand la rigueur des lois avait entravé son ministère jusqu’à le rendre impossible, il s’était, non sans cruel déchirement, séparé de ses collaborateurs et de ses disciples. On a gardé les derniers conseils qu’il leur adressa : « Soyez, leur dit-il, hommes de prière, évitez l’oisiveté ; usez de la plus grande discrétion dans les maisons où l’on voudrait bien vous recevoir ; ne laissez échapper ni plainte ni murmure contre les auteurs de nos maux. Deux choses, avait-il ajouté, doivent nous remplir de consolation et de joie : la première, c’est que nous ne souffrirons que pour obéir à Dieu ; la seconde, c’est qu’aucun membre de la compagnie de Saint-Sulpice n’a trahi sa conscience. »

Demeuré presque seul dans les bâtiments du séminaire qu’allait occuper le comité de la section du Luxembourg, l’abbé Emery avait recherché dans quelle voie il pourrait le mieux servir. Quelques-uns de ses prêtres étaient jadis partis pour Baltimore, afin d’y fonder un séminaire. Son esprit pénétrant, habitué à voir juste et loin, lui découvrit quel pourrait être, en ce pays neuf, l’avenir du catholicisme : de là, la pensée d’un apostolat en ces régions lointaines. Ce fut, chez lui, un dessein ardemment caressé, et auquel il reviendra plus d’une fois, mais que sur l’heure il écarta. Il eût pu, en des jours prospères, abandonner son église et son pays. Le pouvait-il quand la France semblait le lieu d’élection pour souffrir et pour mourir ?

Donc il resta, et l’heure vint bientôt de souffrir. Le 19 mars 1793, il fut incarcéré, puis libéré dix jours plus tard. Le 13 juillet, il fut arrêté de nouveau. Cette fois, la captivité dura quinze mois. Chez lui nul étalage de stoïcisme, nulle affectation d’indifférence, mais une double force puisée dans une entière maîtrise de lui-même et dans un entier abandon à Dieu. Transféré à la Conciergerie, il put croire à plusieurs reprises qu’il touchait à son dernier jour. Avec une sévère discipline, il se fixa, une fois pour toutes, dans une sereine acceptation de la mort. Ayant ainsi dompté la crainte, il distribua ses journées comme il l’eut fait dans la plus paisible des demeures. Avec une parfaite liberté d’attention, il entreprit de longues lectures, particulièrement celle de saint Thomas d’Aquin. Dans le recueillement de sa captivité, il s’exerça à l’oraison, et pria comme jamais il n’avait prié. Il n’est point d’existence si austère qu’elle ne doive se mêler de délassements ; dans la méthodique répartition de son temps, le prisonnier n’oublia rien, même le repos. Ce repos d’ailleurs n’était point stérile, mais si rempli de sages entretiens qu’il devenait une manière d’apostolat. Ceux qui furent les compagnons de l’abbé Emery, soit à la maison du Plessis, soit à la Conciergerie, se sont rappelé sa gravité mêlée d’enjouement, son humeur toujours égale, son onction pénétrante, son art consommé pour s’introduire dans les âmes et en prendre par degrés possession. Au séminaire Saint-Sulpice, il avait été le supérieur ; il semblait qu’il le fût encore, non par aucun des dons brillants qui conquièrent, mais par une autorité douce qui s’imposait tout naturellement, tant elle représentait la raison ! De cet ascendant il ne s’était servi que pour le ministère sacré, et beaucoup de ceux qui avaient péché lui durent, à leur dernière heure, le retour à Dieu.

Le 25 octobre 1794, l’abbé Emery fut élargi. Il s’imposa, quand il fut libre, la même discipline qu’il avait observée dans ses jours d’emprisonnement. Après un assez long séjour à Gex, son pays natal, il s’établit rue d’Enfer, en un logis modeste jusqu’à la pauvreté. Là il vécut seul, sans domestique, préparant lui-même ses repas, et en une austérité qui confinait à l’ascétisme. Il sortait peu et, suivant la coutume du temps, en habits laïcs ; sa taille médiocre, son apparence plutôt chétive, son maintien effacé, tout concourait à ce qu’il passât inaperçu ; et avec un continuel calcul, il s’appliquait à garder cette obscurité, non par crainte pour lui-même, mais par souci de ne pas compromettre ceux qui allaient à lui.

C’est qu’à la porte de sa demeure, — je dirais volontiers de sa cellule, — beaucoup venaient frapper. On n’ignorait pas qu’en lui se réunissaient le savoir qui éclaire, la sagesse qui guide à propos, la modestie qui ne s’attribue rien indûment, la discrétion qui ne trahit jamais. Une idée maîtresse dominait ses avis, celle qu’il fallait à tout prix garder assez de prêtres pour que le culte ne disparût point. Le pire malheur à ses yeux, était qu’avec le clergé déporté, la religion semblât déportée aussi. Tout pénétré de ces pensées, il conseillait, quoique non sans regret ni sans douleur, que, pour sauver l’Eglise gallicane, on surmontât les répugnances même les plus légitimes et qu’on concédât tout, hormis l’essentiel du dogme et l’essentiel de l’honneur. En cette disposition, il avait approuvé ou du moins n’avait pas désapprouvé, — le trouvant à toute rigueur défendable, — le serment liberté-égalité : si l’on prohibe ce serment, répétait-il, quel prêtre pourra demeurer en France ? Ainsi avait-il jugé, contenant tristement son cœur et parfois se révoltant contré son propre avis. Si le serment liberté-égalité ne lui avait arraché qu’un assentiment contraint, la promesse de la loi de prairial, surtout avec les commentaires qui l’avaient accompagnée, lui avait paru tout à fait légitime, et à la pensée de jours meilleurs, sa physionomie austère s’était illuminée de cette belle joie du croyant qui voit triompher ce qu’il a de plus cher. Sur ces entrefaites, fut prescrit un nouveau serment, celui du 7 vendémiaire an IV : c’était le troisième depuis la Constitution civile. Ce nouvel engagement déplut à l’abbé Emery, mais sans le troubler. Le clergé était tenu de jurer que « l’universalité des citoyens était le souverain : » cette maxime, disait l’abbé, contenait une erreur probablement, une sottise peut-être ; elle ne constituait pas une hérésie.

En prêchant la conciliation, en revêtant d’interprétations bénignes, même les formules un peu suspectes, ce prêtre saintement opportuniste ne manquerait pas de soulever contre lui le parti de l’exil. Il le savait, s’en attristait et ne s’en effrayait pas. Chez lui nulle envie démocratique, nulle inclination à convaincre d’erreur ou à contredire les puissants de jadis. Mais quelle que fût sa déférence pour l’âge, le rang, l’infortune, il se serait cru traître envers lui-même si, par crainte de déplaire, il eût amoindri ou altéré sa pensée. Que si, dans les cercles de l’émigration, les critiques s’accumulaient, souvent amères et presque injurieuses, il gardait le silence et, avec une obstination douce, continuait sa tâche. Un seul parmi les exilés, l’abbé Maury, qu’il avait jadis connu, soutenu, admiré, parait avoir provoqué chez lui quelque impatience. Ce personnage, devenu archevêque et cardinal, se plaisait à amplifier son crédit, hélas ! très réel ; volontiers il se produisait comme l’interprète des vues royales, des vues pontificales aussi ; et à ce titre, il flétrissait tout ce qui avait un air de concession. Tant de fatuité unie à tant d’intransigeance arrachait parfois à son calme l’abbé Emery, qui pourtant ne s’émouvait guère : « Maury, dira-t-il un jour, donne ses pensées pour celles des autres et ses décisions pour celles de Rome. »

Cependant, vers le petit appartement de la rue d’Enfer se dirigeaient de plus en plus les ignorants en quête de lumière, les indécis en quête de direction, les scrupuleux en quête d’apaisement. La Révolution, en fauchant à travers les lois et les traditions comme à travers les vies, avait créé toute une série d’iniquités nouvelles, toute une série de situations nouvelles aussi. Il y a les pécheurs à réconcilier, les rétractés à réintégrer dans le ministère ecclésiastique, les assermentés à combattre sans les pousser à bout, les acquéreurs de biens nationaux à réprouver sans les exaspérer. Il y a à régler toutes les questions d’ordre religieux que soulève par contre-coup une législation toute transformée. Il y a à tenir compte de toutes les déviations de conscience qui sont le fruit des dissensions civiles, le résultat des vies désorientées, la conséquence des agitations politiques. De là une jurisprudence canonique à établir. A fixer cette jurisprudence, l’abbé Emery s’appliquait, mais non sans de cruelles perplexités, tant il se sentait partagé entre la rigidité théologique qui défendait d’amnistier et les extraordinaires vicissitudes de l’époque qui conseillaient des ménagements infinis ! Le plus souvent il penchait vers l’indulgence, repoussait les formules péremptoires, recommandait les atermoiements. Ainsi parlait-il, en termes souvent un peu vagues et qui contrastaient avec sa précision ordinaire : c’est qu’il craignait avant tout de briser. Combien ne se sentait-il pas plus à l’aise quand, il n’avait à trancher que des questions de conduite ou d’opportunité ! Alors, avec un tact sur qui eût fait honneur au plus délié des hommes d’état, il reprenait ses maximes favorites qui étaient l’acceptation du gouvernement établi, l’usage avisé de toutes les libertés concédées, l’action individuelle au jour le jour, dans la patience, le travail, l’humilité.

Cette humilité, l’excellent prêtre en donnait le continuel exemple ; et c’est même ce qui embarrasse aujourd’hui, tant il est malaisé de retrouver les traces de son action ! On sent partout son influence sans qu’il soit possible d’en saisir la trace matérielle. Il écrit, mais il ne signe point. Il suggère des avis ; mais loin de les publier, il les démarque. Il inspire, il anime les bonnes œuvres qui renaissent ; mais quand il leur a imprimé la vie, bien vite il se retire. C’est modestie, c’est finesse aussi ; car nul n’a plus que lui pénétré jusqu’au fond des âmes ; et il sait que les hommes, même les plus vertueux, aiment à paraître les inventeurs des idées qu’on leur a soufflées.

Ce prêtre éminent eut partout mérité l’influence. L’état de l’Eglise de France le rendait particulièrement précieux. Qu’on se figure les vides. Hormis une douzaine, tous les évêques ont pris le chemin de l’exil : sur ceux qui sont demeurés, quatre ont été massacrés, un a été guillotiné, plusieurs sont morts. Un autre, M. de Lorry, évêque d’Angers, traîne sa vie dans Paris avec un seul souci, celui qu’on l’oublie. Pour les fonctions épiscopales qui se reprennent, — confirmations, ordinations, — je note, en cette année 1796, deux noms, toujours les mêmes, M. de Maillé, évêque de Saint-Papoul, M. de Barral, ancien évêque de Troyes ; et ils sont, — le premier surtout, — hommes de sang-froid plutôt que de science. Tous les centres d’études ecclésiastiques ont été dispersés. Plus de bibliothèques, plus de livres. Les prêtres qui sont restés s’estiment heureux, s’ils ont pu garder leur bréviaire ; les prêtres qui rentrent ont assez d’être héroïques sans se préoccuper d’être savants. Ceux même qui ont beaucoup appris ont eu le temps de beaucoup oublier. En ce grand obscurcissement de lumières, il importe qu’on rencontre un régulateur des consciences, un mainteneur de doctrine, un directeur de conduite. Pour ce rôle, il ne faut pas seulement le savoir, la discrétion, le sang-froid, mais surtout, par-dessus-tout, la mesure, ce don bien français. Or, ce don de la mesure, l’abbé Emery le possédait plus que personne. Il savait condamner sans exaspérer, absoudre sans approuver. Il jugeait avec une pareille égalité d’âme l’ancien régime où il avait vécu heureux, et le régime nouveau qu’il ne faudrait ni méconnaître ni combattre si, à force de patience, on en pouvait obtenir la liberté. En l’Eglise de France, ce prêtre, si attentif à s’envelopper de voiles, fut, comme on l’a dit, une manière d’Eminence grise, tandis que toutes les Eminences rouges étaient en exil. Les Eminences grises ont rarement résisté à la tentation d’étaler leur éminence. Lui, il cacha toujours la sienne et par cette modestie même garda son crédit ; car les influences secrètes ne se consolident qu’à la condition de demeurer secrètes ; et elles s’évanouissent le jour où elles se publient.

Dans l’histoire de l’Eglise on retrouvera plus d’une fois le nom de cet homme. Il sera mêlé à toute la reconstitution du culte qu’il suivra avec une anxiété contenue et passionnée. On le verra, en la première année du siècle nouveau, ressusciter, sous une forme bien imparfaite encore et en un local de fortune, le séminaire Saint-Sulpice ; et il aura la consolation d’y noter parmi les maîtres M. de Frayssinous, parmi les premiers disciples M. de Quélen, le futur archevêque de Paris. Il se mêlera aux réunions des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, encouragera la vocation de sœur Rosalie, et, en un geste de direction douce et commandante, lui désignera le faubourg Saint-Marcel comme le lieu de son apostolat. Bonaparte, devenu premier Consul, remarquera ce petit prêtre comme il l’appellera, et lui fera offrir un évêché. La réponse, d’une humilité si fière qu’elle n’était plus tout à fait l’humilité, sera celle-ci : « Permettez-moi de m’autoriser du privilège qu’ont les supérieurs de Saint-Sulpice de ne point être contraints à accepter l’épiscopat. » Dix ans plus tard, le 17 mai 1811, en une circonstance solennelle, on pourra reconnaître, — mais chargé d’années et déjà près de la tombe, — l’abbé Emery assis aux Tuileries autour de la table du Conseil. Devant le maître, jadis signataire du Concordat et maintenant bien près d’être persécuteur, tous se courbent, faisant à l’envi litière de leur honneur et de leur foi. Alors un homme se lève, le petit prêtre comme le nommait Napoléon. D’une voix un peu tremblante d’émotion, mais d’un cœur intrépide, avec toute la lucidité de sa ferme et saine raison, il soutient, au milieu de l’universelle platitude, les droits de l’église et de Dieu. Ce seront ses suprêmes paroles ; car, un mois plus tard, il mourra. Mais il était digne de cet homme humble et fier que ce beau geste d’indépendance chrétienne fût le dernier de sa vie.


PIERRE DE LA GORCE.