Deux Ans de vacances/Chapitre 7

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Hetzel (p. 95-109).

VII

Le bois de bouleaux. – Du haut de la falaise. – À travers la forêt. – Un barrage sur le creek. – Le rio conducteur. – Campement pour la nuit. – L’ajoupa. – La ligne bleuâtre. – Phann se désaltère.


Briant, Doniphan, Wilcox et Service avaient quitté le campement du Sloughi à sept heures du matin. Le soleil, montant sur un ciel sans nuages, annonçait une de ces belles journées que le mois d’octobre réserve parfois aux habitants des zones tempérées dans l’hémisphère boréal. La chaleur ni le froid n’étaient à craindre. Si quelque obstacle devait retarder ou arrêter la marche, il serait uniquement dû à la nature du sol.

Tout d’abord, les jeunes explorateurs prirent obliquement à travers la grève, de manière à gagner le pied de la falaise. Gordon leur avait conseillé d’emmener Phann, dont l’instinct pourrait leur être très utile, et voilà pourquoi l’intelligent animal faisait partie de l’expédition.

Un quart d’heure après le départ, les quatre jeunes garçons avaient disparu sous le couvert du bois, qui fut rapidement franchi. Quelque menu gibier voletait sous les arbres. Mais, comme il ne s’agissait point de perdre son temps à le poursuivre, Doniphan, résistant à ses instincts, eut la sagesse de s’abstenir. Phann, lui-même, finit par comprendre qu’il se dépensait en allées et venues inutiles, et se tint près de ses maîtres, sans s’écarter plus qu’il ne convenait à son rôle d’éclaireur.

Le plan consistait à longer le soubassement de la falaise jusqu’au cap, situé au nord de la baie, si, avant d’arriver à son extrémité, il avait été impossible de la franchir. On marcherait alors vers la nappe d’eau signalée par Briant. Cet itinéraire, bien qu’il ne fût pas le plus court, avait l’avantage d’être le plus sûr. Quant à s’allonger d’un ou deux milles, ce n’était pas pour gêner des garçons vigoureux et bons marcheurs.

Dès qu’il eut atteint la falaise, Briant reconnut l’endroit où Gordon et lui s’étaient arrêtés lors de leur première exploration. Comme dans cette portion de la muraille calcaire il ne se trouvait aucune passe en redescendant vers le sud, c’était vers le nord qu’il fallait chercher un col praticable, dût-on remonter jusqu’au cap. Cela demanderait, sans doute, toute une journée ; mais on ne pourrait procéder autrement, dans le cas où la falaise serait infranchissable sur son revers occidental.

C’est ce que Briant expliqua à ses camarades, et Doniphan, après avoir inutilement essayé de gravir une des pentes du talus, ne fit plus d’objection. Tous quatre suivirent alors le soubassement que bordait le dernier rang des arbres.

On marcha pendant une heure environ, et, comme il faudrait sans doute aller jusqu’au promontoire, Briant s’inquiétait de savoir si le passage serait libre. Avec l’heure qui s’avançait, la marée n’avait-elle pas déjà recouvert la grève ? Ce serait près d’une demi-journée à perdre, en attendant que le jusant eût laissé à sec le banc de récifs.

« Hâtons-nous, dit-il, après avoir expliqué quel intérêt il y avait à devancer l’arrivée du flux.

— Bah ! répondit Wilcox, nous en serons quittes pour nous mouiller les chevilles !

— Les chevilles et puis la poitrine et puis les oreilles ! répliqua Briant. La mer monte de cinq à six pieds, au moins. Vraiment, je crois que nous aurions mieux fait de gagner directement le promontoire.

— Il fallait le proposer, répondit Doniphan. C’est toi, Briant, qui nous sers de guide, et si nous sommes retardés, c’est à toi seul qu’on devra s’en prendre !

Déjà Doniphan promenait sa lunette... (Page 98.)

— Soit, Doniphan ! En tout cas, ne perdons pas un instant. – Où donc est Service ? »

Et il appela :

« Service ?… Service ? »

Le jeune garçon n’était plus là. Après s’être éloigné avec son ami Phann, il venait de disparaître derrière un saillant de la falaise, à une centaine de pas sur la droite.

Mais, presque aussitôt, des cris se firent entendre en même temps que les aboiements du chien. Service se trouvait-il donc en face de quelque danger ?

En un instant, Briant, Doniphan et Wilcox eurent rejoint leur camarade, qui s’était arrêté devant un éboulement partiel de la falaise – éboulement d’ancienne date. Par suite d’infiltrations, ou, simplement, sous l’action des intempéries qui avaient désagrégé la masse calcaire, une sorte de demi-entonnoir, la pointe en bas, s’était formé depuis à la crête de la muraille jusqu’au ras du sol. Dans le mur à pic s’ouvrait une gorge tronconique, dont les parois intérieures n’offraient pas des pentes de plus de quarante à cinquante degrés. En outre, leurs irrégularités présentaient une suite de points d’appui sur lesquels il serait facile de prendre pied. Des garçons, agiles et souples, devaient pouvoir, sans trop de peine, en atteindre l’arête supérieure, s’ils ne provoquaient pas quelque nouvel éboulement.

Bien que ce fût un risque, ils n’hésitèrent pas.

Doniphan s’élança le premier sur l’amoncellement des pierres entassées à la base.

« Attends !… Attends !… lui cria Briant. Il est inutile de faire une imprudence ! »

Mais Doniphan ne l’écouta pas, et, comme il mettait son amour-propre à devancer ses camarades – Briant surtout – il fut bientôt arrivé à mi-hauteur de l’entonnoir.

Ses camarades l’avaient imité en évitant de se placer directement au-dessous de lui, afin de ne point être atteints par les débris qui se détachaient du massif et rebondissaient jusqu’au sol.

Tout se passa bien, et Doniphan eut la satisfaction de mettre le pied sur la crête de la falaise avant les autres qui arrivèrent un peu après lui.

Déjà Doniphan avait tiré sa lunette de l’étui, et il la promenait à la surface des forêts qui s’étendaient à perte de vue dans la direction de l’est.

Là apparaissait le même panorama de verdure et de ciel que Briant avait observé du haut du cap – un peu moins profond toutefois, car ce cap dominait la falaise d’une centaine de pieds.

« Eh bien ? demanda Wilcox, tu ne vois rien ?…

— Absolument rien ! répliqua Doniphan.

— À mon tour de regarder, » dit Wilcox.

Doniphan remit la lunette à son camarade, non sans qu’une visible satisfaction se fût peinte sur son visage.

« Je n’aperçois pas la moindre ligne d’eau ! dit Wilcox, après avoir abaissé sa lunette.

— Cela tient probablement, répondit Doniphan, à ce qu’il n’y en a point de ce côté. Tu peux regarder, Briant, et je pense que tu reconnaîtras ton erreur…

— C’est inutile ! répondit Briant. Je suis certain de ne pas m’être trompé !

— Voilà qui est fort !… Nous ne voyons rien…

— C’est tout naturel, puisque la falaise est moins élevée que le promontoire, – ce qui diminue la portée du regard. Si nous étions à la hauteur où j’étais placé, la ligne bleue apparaîtrait à une distance de six ou sept milles. Vous verriez alors qu’elle est bien là où je l’ai signalée, et qu’il est impossible de la confondre avec une bande de nuages !

— C’est aisé à dire !… fit observer Wilcox.

— Et non moins à constater, répondit Briant. Franchissons le plateau de la falaise, traversons les forêts, et marchons devant nous jusqu’à ce que nous soyons arrivés…

— Bon ! répondit Doniphan, cela pourrait nous mener loin, et je ne sais vraiment pas si c’est la peine…

— Reste, Doniphan, répondit Briant, qui, fidèle aux conseils de Gordon, se contenait malgré le mauvais vouloir de son camarade. Reste !… Service et moi, nous irons seuls…

— Nous irons aussi ! répliqua Wilcox. – En route, Doniphan, en route !

— Quand nous aurons déjeuné ! » répondit Service.

En effet, il convenait de prendre un bon acompte avant de partir. C’est ce qui fut fait en une demi-heure ; puis on se remit en marche.

Le premier mille fut rapidement enlevé. Le sol herbeux ne présentait aucun obstacle. Çà et là, des mousses et des lichens recouvraient de petites tumescences pierreuses. Quelques arbrisseaux se groupaient de loin en loin, suivant leurs espèces : ici des fougères arborescentes ou des lycopodes ; là, des bruyères, des épines-vinettes, des bouquets de houx aux feuilles acérées, ou des touffes de ces « berbéris » à feuilles coriaces qui se multiplient même sous de plus hautes latitudes.

Lorsque Briant et ses camarades eurent franchi le plateau supérieur, ce ne fut pas sans peine qu’ils parvinrent à redescendre le revers opposé de la falaise, presque aussi élevé et aussi droit que du côté de la baie. Sans le lit à demi desséché d’un torrent, dont les sinuosités rachetaient la raideur des pentes, ils auraient été contraints de revenir jusqu’au promontoire.

La forêt une fois atteinte, la marche devint plus pénible sur un sol embarrassé de plantes vigoureuses, hérissé de hautes herbes. Fréquemment, des arbres abattus l’obstruaient, et le fourré était si épais qu’il fallait s’y frayer un chemin. Les jeunes garçons jouaient alors de la hache, comme ces pionniers qui s’aventurent à travers les forêts du Nouveau-Monde. C’étaient, à chaque instant, des arrêts, pendant lesquels les bras se fatiguaient plus que les jambes. De là, bien des retards, et le chemin, parcouru depuis le matin jusqu’au soir ne se chiffrerait certainement pas par plus de trois à quatre milles.

En vérité, il semblait que jamais êtres humains n’eussent pénétré sous le couvert de ces bois. Du moins, on n’en relevait nulle trace. Le plus étroit sentier eût suffi à témoigner de leur passage, et il n’en existait aucun. L’âge ou quelque bourrasque avaient seuls renversé ces arbres, non la main de l’homme. Les herbes, foulées à de certaines places, n’indiquaient qu’une passée récente d’animaux de moyenne taille, dont on vit quelques-uns s’enfuir, sans pouvoir reconnaître à quelle espèce ils appartenaient. En tout cas, ils devaient être peu redoutables, puisqu’ils se mettaient si rapidement hors de portée.

Certes la main lui démangeait, à cet impatient Doniphan, de saisir son fusil et de le décharger sur ces craintifs quadrupèdes ! Mais la raison aidant, Briant n’eut point à intervenir pour empêcher son camarade de commettre une imprudence en révélant leur présence par un coup de feu.

Cependant, si Doniphan avait compris qu’il devait imposer silence à son arme favorite, les occasions de la faire parler auraient été fréquentes. À chaque pas s’envolaient de ces perdrix de l’espèce des tinamous, d’un goût très délicat, ou d’autres de l’espèce des endromies, plus connues sous le nom de martinettes ; puis aussi, des grives, des oies sauvages, des grouses, sans compter nombre de volatiles qu’il eût été facile d’abattre par centaines.

En somme, pour le cas où l’on séjournerait dans cette région, la chasse pourrait fournir une abondante nourriture. C’est ce que Doniphan se borna à constater dès le début de l’exploration, quitte à se dédommager plus tard de la réserve que lui imposaient les circonstances.

Les essences de ces forêts appartenaient plus particulièrement aux diverses variétés des bouleaux et des hêtres qui développaient leur ramure d’un vert tendre jusqu’à cent pieds au-dessus du sol. Parmi les autres arbres figuraient des cyprès de belle venue, des myrtacées à bois rougeâtre et très dense, et des groupes magnifiques de ces végétaux, nommés « winters », dont l’écorce répand un arôme qui se rapproche de celui de la cannelle.

Il était deux heures, lorsqu’une seconde halte fut faite au milieu d’une étroite clairière traversée par un rio peu profond – ce qu’on appelle un « creek » dans l’Amérique du Nord. Les eaux de ce creek, d’une limpidité parfaite, coulaient doucement sur un lit de roches noirâtres. À voir son cours paisible et peu profond, que n’embarrassaient encore ni bois mort ni herbes en dérive, on pouvait croire que ses sources ne devaient pas être éloignées. Quant à le franchir, rien de plus facile en passant sur les pierres dont il était semé. Et même, en un certain endroit, des pierres plates étaient juxtaposées avec assez de symétrie pour attirer l’attention.

« Voilà qui est singulier ! » dit Doniphan.

En effet, il y avait là comme une sorte de chaussée, établie d’un bord à l’autre.

« On dirait un barrage ! s’écria Service, qui se disposait à le traverser.

— Attends !… Attends ! lui répondit Briant. Il faut nous rendre compte de l’arrangement de ces pierres !

— Il n’est pas admissible, ajouta Wilcox, qu’elles se soient ainsi placées toutes seules !

— Non, dit Briant, et il semble qu’on ait voulu établir un passage en cet endroit du rio… Voyons de plus près. »

On examina alors avec soin chacun des éléments de cette étroite chaussée, qui n’émergeait que de quelques pouces seulement et devait être inondée pendant la saison des pluies.

En somme, pouvait-on dire si c’était la main de l’homme qui avait disposé ces dalles en travers du creek pour faciliter le passage du cours d’eau ? Non. Ne valait-il pas mieux croire qu’entraînées par la violence du courant à l’époque des crues, elles s’étaient peu à peu amoncelées en formant un barrage naturel ? Telle fut même la manière la plus simple d’expliquer l’existence de cette chaussée, et que Briant et ses camarades adoptèrent, après un minutieux examen.

Il faut ajouter que ni la rive gauche ni la rive droite ne portaient d’autres indices et rien ne prouvait que le pied d’un homme eût jamais foulé le sol de cette clairière.

Quant au creek, son cours se dirigeait vers le nord-est, à l’opposé de la baie. Se jetait-il donc dans cette mer que Briant affirmait avoir aperçue du haut du cap ?

« À moins, dit Doniphan, que ce rio ne soit tributaire d’une rivière plus importante qui reviendrait vers le couchant ?

— Nous le verrons bien, répondit Briant, qui trouva inutile de recommencer une discussion à ce sujet. Cependant, tant qu’il coulera vers l’est, je pense que nous ferons bien de le suivre, s’il ne fait pas trop de détours. »

Les quatre jeunes garçons se mirent en marche, après avoir eu soin de franchir le creek sur la chaussée, – afin de ne point avoir à le traverser en aval et peut-être dans des conditions moins favorables.

Il fut assez facile de suivre la berge, sauf en quelques endroits, où certains groupes d’arbres trempaient leurs racines dans l’eau vive, tandis que leurs branches se rejoignaient d’une rive à l’autre. Si le creek faisait parfois un coude brusque, sa direction générale, relevée à la boussole, était toujours vers l’est. Quant à son embouchure, elle devait être encore éloignée, puisque le courant ne gagnait pas en vitesse, ni le lit en largeur.

Vers cinq heures et demie, Briant et Doniphan durent constater, non sans regret, que le cours du creek prenait franchement vers le nord. Cela pouvait les entraîner loin, s’ils continuaient à le suivre comme un fil conducteur, et dans une direction qui les éloignait manifestement de leur but. Ils furent donc d’accord pour abandonner la berge et reprendre route, vers l’est, au plus épais des bouleaux et des hêtres.

Cheminement très pénible ! Au milieu des hautes herbes qui dépassaient parfois leur tête, ils étaient forcés de s’appeler pour ne point se perdre de vue.

Comme, après toute une journée de marche, rien n’indiquait encore le voisinage d’une nappe d’eau, Briant ne laissait pas d’être inquiet. Aurait-il donc été le jouet d’une illusion, quand il observait l’horizon du haut du cap ?…

« Non !… Non !… se répétait-il. Je ne me suis pas trompé !… Cela ne peut être !… Cela n’est pas ! »

Quoiqu’il en fût, vers sept heures du soir, la limite de la forêt n’avait pas même été atteinte, et l’obscurité était déjà trop grande pour permettre de se diriger.

Briant et Doniphan résolurent de faire halte et de passer la nuit à l’abri des arbres. Avec un bon morceau de corn-beef, on ne souffrirait pas de la faim. Avec de bonnes couvertures, on ne souffrirait pas du froid. D’ailleurs, rien n’aurait empêché d’allumer un feu de branches mortes, si cette précaution, excellente contre les animaux, n’eût été compromettante pour le cas où quelque indigène se fût approché pendant la nuit.

« Mieux vaut ne point courir le risque d’être découverts, » fit observer Doniphan.

Tous furent de son avis, et l’on ne s’occupa plus que du souper. Ce n’était pas l’appétit qui leur manquait. Après avoir fait un fort emprunt aux provisions de voyage, ils se disposaient à s’étendre au pied d’un énorme bouleau, lorsque Service montra, à quelques pas, un épais fourré. De ce fourré – autant qu’on en pouvait juger dans l’ombre – sortait un arbre de médiocre hauteur, dont les basses branches retombaient jusqu’à terre. Ce fut là, sur un amas de feuilles sèches, que tous quatre se couchèrent, après s’être enveloppés de leurs couvertures. À leur âge, le sommeil ne fait jamais défaut. Aussi dormirent-ils d’une seule traite, tandis que Phann, bien qu’il fût chargé de veiller sur eux, imitait ses jeunes maîtres.

Une ou deux fois, cependant, le chien fit entendre un grognement prolongé. Évidemment, quelques animaux, fauves ou autres, rôdaient dans la forêt ; mais ils ne vinrent point à proximité du campement.

Il était près de sept heures, lorsque Briant et ses compagnons se réveillèrent. Les rayons obliques du soleil éclairaient vaguement encore l’endroit où ils avaient passé la nuit.

Service fut le premier à sortir du fourré, et, alors, ses cris de retentir, ou plutôt des exclamations de surprise.

« Briant !… Doniphan !… Wilcox !… Venez !… venez donc !

— Et qu’y a-t-il ? demanda Briant.

— Oui ! qu’y a-t-il ?… demanda Wilcox. Avec sa manie de toujours crier, Service nous fait des peurs !…

Ils durent se frayer un passage à la hache. (Page 108.)

— C’est bon… c’est bon !… répondit Service. En attendant, voyez où nous avons couché ! »

Ce n’était point un fourré, c’était une cabane de feuillage, une de ces huttes que les Indiens appellent « ajoupas » et qui sont faites de branchages entrelacés. Cet ajoupa devait être de construction ancienne, car sa toiture et ses parois ne le soutenaient guère que grâce à l’arbre contre lequel il s’appuyait et dont la ramure habillait de neuf cette hutte, semblable à celles qui servent aux indigènes du Sud-Amérique.

« Il y a donc des habitants ?… dit Doniphan, en jetant de rapides regards autour de lui.

— Ou, du moins, il y en a eu, répondit Briant, car cette cabane ne s’est pas construite toute seule !

— Cela expliquerait l’existence de la chaussée jetée en travers du creek ! fit observer Wilcox.

— Eh ! tant mieux ! s’écria Service. S’il y a des habitants, ce sont de braves gens, puisqu’ils ont bâti cette hutte tout exprès pour que nous y passions la nuit ! »

En réalité, rien n’était moins certain que les indigènes de ce pays fussent de braves gens, comme le disait Service. Ce qui était manifeste, c’est que des indigènes fréquentaient ou avaient fréquenté cette partie de la forêt à une époque plus ou moins éloignée. Or, ces indigènes ne pouvaient être que des Indiens, si cette contrée se rattachait au Nouveau-Continent, ou des Polynésiens et même des Cannibales, si c’était une île appartenant à l’un des groupes de l’Océanie !… Cette dernière éventualité eût été grosse de périls, et, plus que jamais, il importait que la question fût résolue.

Aussi Briant allait-il repartir, lorsque Doniphan proposa de visiter minutieusement cette hutte, qui, d’ailleurs, semblait avoir été abandonnée depuis longtemps.

Peut-être s’y trouverait-il un objet quelconque, un ustensile, un instrument, un outil, dont on parviendrait à reconnaître l’origine ?

La litière de feuilles sèches, étendue sur le sol de l’ajoupa, fut retournée avec soin, et, dans un coin, Service ramassa un fragment de terre cuite, qui devait provenir d’une écuelle ou d’une gourde… Nouvel indice du travail de l’homme, mais qui n’apprenait rien de plus. Il n’y avait donc qu’à se remettre en route.

Dès sept heures et demie, les jeunes garçons, la boussole à la main, se dirigèrent franchement vers l’est, sur un sol dont la déclivité s’accusait légèrement. Ils allèrent ainsi pendant deux heures, lentement, bien lentement, au milieu d’inextricables fouillis d’herbes et d’arbrisseaux, et, à deux ou trois reprises, ils durent se frayer un passage à la hache.

Enfin, un peu avant dix heures, apparut un horizon autre que l’interminable rideau des arbres. Au-delà de la forêt s’étendait une large plaine, semée de lentisques, de thyms, de bruyères. À un demi-mille dans l’est, elle était circonscrite par une bande de sable que venait doucement battre le ressac de cette mer, entrevue par Briant, qui s’étendait jusqu’aux limites de l’horizon…

Doniphan se taisait. Il lui en coûtait, à ce vaniteux garçon, de reconnaître que son camarade n’avait point fait erreur.

Cependant, Briant, qui ne cherchait pas à triompher, examinait ces parages, sa lunette aux yeux.

Au nord, la côte, vivement éclairée par les rayons du soleil, se courbait un peu sur la gauche.

Au sud, même aspect, si ce n’est que le littoral s’arrondissait par une courbe plus prononcée.

Il n’y avait plus à douter maintenant ! Ce n’était pas un continent, c’était bien une île sur laquelle la tempête avait jeté le schooner, et il fallait renoncer à tout espoir d’en sortir, s’il ne venait aucun secours du dehors.

D’ailleurs, au large, pas d’autre terre en vue. Il semblait que cette île fût isolée et comme perdue au milieu des immensités du Pacifique !

Cependant, Briant, Doniphan, Wilcox et Service, ayant traversé la plaine, qui s’étendait jusqu’à la grève, avaient fait halte au pied d’un monticule de sable. Leur intention était de déjeuner, puis de reprendre route à travers la forêt. Peut-être, en se pressant, ne leur serait-il pas impossible d’être de retour au Sloughi avant la tombée de la nuit.

Pendant le repas qui fut assez triste, ils échangèrent à peine quelques paroles.

Enfin, Doniphan, ramassant son sac et son fusil, se releva et ne dit que ce mot :

« Partons ».

Et tous quatre, après avoir jeté un dernier regard sur cette mer, se disposaient à retraverser la plaine, lorsque Phann partit en gambadant du côté de la grève.

« Phann !… Ici, Phann ! » cria Service.

Mais le chien continua de courir en humant le sable humide. Puis, s’élançant d’un bond au milieu des petites lames du ressac, il se mit à boire avidement.

« Il boit !… Il boit !… » s’écria Doniphan.

En un instant, Doniphan eut traversé la bande de sable et porté à ses lèvres un peu de cette eau à laquelle se désaltérait Phann… Elle était douce !

C’était un lac qui s’étendait jusqu’à l’horizon dans l’est… Ce n’était point une mer !