Deux Lettres de Pilate/Édition Garnier

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Pour rendre ce recueil plus intéressant, nous joindrons ici deux Lettres et une Relation de Pilate à l’empereur Tibère ; et nous finirons par les Actes de Pierre et de Paul, que nous avons promis dans l’Avant-propos[1].


DEUX LETTRES[2]


DE PILATE À L’EMPEREUR TIBÈRE



LETTRE I.


ponce pilate salue claude[3].


Il arriva dernièrement, et je l’ai moi-même prouvé, que les Juifs par envie se punirent, ainsi que leurs descendants, par une cruelle condamnation. Comme il avait été promis à leurs pères que Dieu leur enverrait du ciel son saint qui serait à juste titre appelé leur roi, et qu’il leur avait promis de l’envoyer sur terre par une vierge ; et comme le Dieu des Hébreux l’avait envoyé en Judée lorsque j’en étais gouverneur, voyant qu’il avait rendu la vue aux aveugles, purifié les lépreux, guéri les paralytiques, chassé les démons des possédés, même ressuscité des morts, commandé aux vents, marché à pied sec sur les eaux de la mer, et fait plusieurs autres miracles, tout le peuple des Juifs disait qu’il était fils de Dieu ; mais les princes des Juifs prirent envie contre lui, s’en saisirent, me le livrèrent, et le chargèrent de fausses accusations, m’assurant qu’il était magicien, et qu’il agissait contre la loi. Je crus que cela était ainsi, et l’ayant fait flageller, je le leur abandonnai pour en faire ce qu’ils voudraient. Ils le crucifièrent, et mirent des gardes à son tombeau. Mais comme mes soldats le gardaient, il ressuscita le troisième jour ; mais la méchanceté des Juifs en fut si irritée qu’ils donnèrent de l’argent aux gardes pour leur faire dire que ses disciples avaient enlevé son corps ; mais quoiqu’ils eussent reçu de l’argent, ils ne purent taire ce qui était arrivé : car ils attestèrent qu’ils l’avaient vu ressusciter, et que les Juifs leur avaient donné de l’argent. C’est pourquoi je vous l’ai écrit, de peur que quelqu’un ne le rapporte autrement, et ne croie devoir ajouter foi aux mensonges des Juifs.



LETTRE II.


pilate salue tibère césar.


Je vous ai nettement déclaré dans ma dernière lettre que, par le complot du peuple, Jésus-Christ avait enfin subi un cruel supplice, comme malgré moi, et sans que j’aie osé m’y opposer. Aucun âge n’a certainement vu ni ne verra un homme si pieux et si sincère ; mais ce qu’il y a d’étonnant dans cet acharnement du peuple, et cet accord de tous les scribes et vieillards, c’est que leurs prophètes, ainsi que nos sibylles, ont prédit le crucifiement de cet interprète de la vérité, et les signes surnaturels qui ont paru, tandis qu’il était en croix, et qui ont fait craindre la ruine de l’univers, de l’aveu des philosophes. Ses disciples, loin de démentir leur maître par leurs œuvres, et la continence de leur vie, font au contraire beaucoup de bien en son nom. Si je n’avais pas craint la sédition du peuple qui était prête à éclater, peut-être ce gentilhomme vivrait encore parmi nous ; mais, suivant moins ma volonté que me laissant entraîner par la foi de votre grandeur, je n’ai pas résisté de toutes mes forces pour empêcher que le sang du juste, exempt de toute accusation, ne fût livré et répandu pour assouvir la cruelle méchanceté des hommes (comme les Écritures l’expliquent). Portez-vous bien. Le quatre des nones d’avril[4].



  1. Page 449.
  2. Voyez la note 6 de la page 462.
  3. Tibère avait ce nom, parce qu’il était de la famille patricienne Claudia. (Sueton. ch. i et xlii, in ejus vita) (Note de Voltaire.)
  4. C’est-à-dire le premier. (Note de Voltaire.)