Deux chansons

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Art d’être grand-pèreCalmann-Lévy, éditeurs (p. 267-272).

I. CHANSON DE GRAND-PÈRE[modifier]

 
Dansez, les petites filles,
Toutes en rond.
En vous voyant si gentilles,
Les bois riront.

Dansez, les petites reines,
Toutes en rond.


Les amoureux sous les frênes
S’embrasseront.

Dansez, les petites belles,
Toutes en rond.
Les bouquins dans les écoles
Bougonneront.

Dansez, les petites belles,
Toutes en rond.
Les oiseaux avec leurs ailes
Applaudiront.

Dansez, les petites fées,
Toutes en rond.
Dansez, de bleuets coiffées,
L’aurore au front.

Dansez, les petites femmes,
Toutes en rond.
Les messieurs diront aux dames
Ce qu’ils voudront.

II. CHANSON D’ANCÊTRE[modifier]

 
Parlons de nos aïeux sous la verte feuillée.
Parlons de nos pères, fils ! — Ils ont rompu leurs fers,
Et vaincu ; leur armure est aujourd’hui rouillée.
Comme il tombe de l’eau d’une éponge mouillée,
De leur âme dans l’ombre il tombait des éclairs,
Comme si dans la foudre on les avait trempées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.


Ils craignaient le vin sombre et les pâles ménades ;
Ils étaient indignés, ces vieux fils de Brennus,
De voir les rois passer fiers sous les colonnades,
Les cortèges des rois étant des promenades
De prêtres, de soldats, de femmes aux seins nus,
D’hymnes et d’encensoirs, et de têtes coupées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Ils ont voulu, couvé, créé la délivrance ;
Ils étaient les titans, nous sommes les fourmis ;
Ils savaient que la Gaule enfanterait la France ;
Quand on a la hauteur, on a la confiance ;
Les montagnes, à qui le rayon est promis,
Songent, et ne sont point par l’aurore trompées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Quand une ligue était par les princes construite,
Ils grondaient, et, pour peu que la chose en valût
La peine, et que leur chef leur criât : Tout de suite !

Ils accouraient ; alors les rois prenaient la fuite
En hâte, et les chansons d’un vil joueur de luth
Ne sont pas dans les airs plus vite dissipées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Lutteurs du gouffre, ils ont découronné le crime,
Brisé les autels noirs, détruit les dieux brigands ;
C’est pourquoi, moi vieillard, penché sur leur abîme,
Je les déclare grands, car rien n’est plus sublime
Que l’océan avec ses profonds ouragans,
Si ce n’est l’homme avec ses sombres épopées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Hélas ! sur leur flambeau, nous leurs fils, nous soufflâmes.
Fiers aïeux ! ils disaient au faux prêtre : Va-t’en !
Du bûcher misérable ils éteignaient les flammes,
Et c’est par leur secours que plusieurs grandes âmes,
Mises injustement au bagne par Satan,


Tu le sais, Dieu ! se sont de l’enfer échappées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Levez vos fronts ; voyez ce pur sommet, la gloire,
Ils étaient là ; voyez cette cime, l’honneur,
Ils étaient là ; voyez ce hautain promontoire,
La liberté ; mourir libres fut leur victoire ;
Il faudra, car l’orgie est un lâche bonheur,
Se remettre à gravir ces pentes escarpées.
Frappez, chevaliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.