Laus puero

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
L’Art d’être grand-pèreCalmann-Lévy, éditeurs (p. 233-263).

I. LES ENFANTS GÂTÉS[modifier]

 
En me voyant si peu redoutable aux enfants,
Et si rêveur devant les marmots triomphants,
Les hommes sérieux froncent leurs sourcils mornes.
Un grand-père échappé passant toutes les bornes,
C’est moi. Triste, infini dans la paternité,
Je ne suis rien qu’un bon vieux sourire entêté.


Ces chers petits ! Je suis grand-père sans mesure ;
Je suis l’ancêtre aimant ces nains que l’aube azure,
Et regardant parfois la lune avec ennui,
Et la voulant pour eux, et même un peu pour lui ;
Pas raisonnable enfin. C’est terrible. Je règne
Mal, et je ne veux pas que mon peuple me craigne ;
Or, mon peuple, c’est Jeanne et George ; et moi, barbon,
Aïeul sans frein, ayant cette rage, être bon,
Je leur fais enjamber toutes les lois, et j’ose
Pousser aux attentats leur république rose ;
La popularité malsaine me séduit ;
Certe, on passe au vieillard, qu’attend la froide nuit,
Son amour pour la grâce et le rire et l’aurore ;
Mais des petits, qui n’ont pas fait de crime encore,
Je vous demande un peu si le grand-père doit
Etre anarchique, au point de leur montrer du doigt,
Comme pouvant dans l’ombre avoir des aventures,
L’auguste armoire où sont les pots de confitures !
Oui, j’ai pour eux, parfois, — ménagères, pleurez ! —
Consommé le viol de ces vases sacrés.
Je suis affreux. Pour eux je grimpe sur des chaises !
Si je vois dans un coin une assiette de fraises
Réservée au dessert de nous autres, je dis :
— Ô chers petits oiseaux goulus du paradis,
C’est à vous ! Voyez-vous, en bas, sous la fenêtre,
Ces enfants pauvres, l’un vient à peine de naître,
Ils ont faim. Faites-les monter, et partagez. —




Jetons le masque. Eh bien ! je tiens pour préjugés,
Oui, je tiens pour erreurs stupides les maximes
Qui veulent interdire aux grands aigles les cimes,
L’amour aux seins d’albâtre et la joie aux enfants.
Je nous trouve ennuyeux, assommants, étouffants.
Je ris quand nous enflons notre colère d’homme
Pour empêcher l’enfant de cueillir une pomme,
Et quand nous permettons un faux serment aux rois.
Défends moins tes pommiers et défends mieux tes droits,
Paysan. Quand l’opprobre est une mer qui monte,
Quand je vois le bourgeois voter oui pour sa honte ;
Quand Scapin est évêque et Basile banquier ;
Quand, ainsi qu’on remue un pion sur l’échiquier,
Un aventurier pose un forfait sur la France,
Et le joue, impassible et sombre, avec la chance
D’être forçat s’il perd et s’il gagne empereur ;
Quand on le laisse faire, et qu’on voit sans fureur
Régner la trahison abrutie en orgie,
Alors dans les berceaux moi je me réfugie,
Je m’enfuis dans la douce aurore, et j’aime mieux
Cet essaim d’innocents, petits démons joyeux
Faisant tout ce qui peut leur passer par la tête,
Que la foule acceptant le crime en pleine fête
Et tout ce bas-empire infâme dans Paris ;
Et les enfants gâtés que les pères pourris.

II. LE SYLLABUS[modifier]

 
Tout en mangeant d’un air effaré vos oranges,
Vous semblez aujourd’hui, mes tremblants petits anges,
Me redouter un peu ;
Pourquoi ? c’est ma bonté qu’il faut toujours attendre,
Jeanne, et c’est le devoir de l’aïeul d’être tendre
Et du ciel d’être bleu.

N’ayez pas peur. C’est vrai, j’ai l’air fâché, je gronde,
Non contre vous. Hélas, enfants, dans ce vil monde,
Le prêtre hait et ment ;


Et, voyez-vous, j’entends jusqu’en nos verts asiles
Un sombre brouhaha de choses imbéciles
Qui passe en ce moment.

Les prêtres font de l’ombre. Ah ! je veux m’y soustraire.
La plaine resplendit ; viens, Jeanne, avec ton frère,
Viens, George, avec ta sœur ;
Un rayon sort du lac, l’aube est dans la chaumière ;
Ce qui monte de tout vers Dieu, c’est la lumière ;
Et d’eux, c’est la noirceur.

J’aime une petitesse et je déteste l’autre ;
Je hais leur bégaiement et j’adore le vôtre ;
Enfants, quand vous parlez,
Je me penche, écoutant ce que dit l’âme pure,
Et je crois entrevoir une vague ouverture
Des grands cieux étoilés.

Car vous étiez hier, ô doux parleurs étranges,
Les interlocuteurs des astres et des anges ;
En vous rien n’est mauvais ;


Vous m’apportez, à moi sur qui gronde la nue,
On ne sait quel rayon de l’aurore inconnue ;
Vous en venez, j’y vais.

Ce que vous dites sort du firmament austère ;
Quelque chose de plus que l’homme et que la terre
Est dans vos jeunes yeux ;
Et votre voix où rien n’insulte, où rien ne blâme,
Où rien ne mord, s’ajoute au vaste épithalame
Des bois mystérieux.

Ce doux balbutiement me plaît, je le préfère ;
Car j’y sens l’idéal ; j’ai l’air de ne rien faire
Dans les fauves forêts.
Et pourtant Dieu sait bien que tout le jour j’écoute
L’eau tomber d’un plafond de rochers goutte à goutte
Au fond des antres frais.

Ce qu’on appelle mort et ce qu’on nomme vie
Parle la même langue à l’âme inassouvie ;
En bas nous étouffons ;


Mais rêver, c’est planer dans les apothéoses,
C’est comprendre ; et les nids disent les mêmes choses
Que les tombeaux profonds.

Les prêtres vont criant : Anathème ! anathème !
Mais la nature dit de toutes parts : Je t’aime !
Venez, enfants ; le jour
Est partout, et partout on voit la joie éclore ;
Et l’infini n’a pas plus d’azur et d’aurore
Que l’âme n’a d’amour.

J’ai fait la grosse voix contre ces noirs pygmées ;
Mais ne me craignez pas ; les fleurs sont embaumées,
Les bois sont triomphants ;
Le printemps est la fête immense, et nous en sommes ;
Venez, j’ai quelquefois fait peur aux petits hommes,
Non aux petits enfants.

III. ENVELOPPE D’UNE PIÈCE DE MONNAIE DANS UNE QUÊTE FAITE PAR JEANNE[modifier]

 
Mes amis, qui veut de la joie ?
Moi, toi, vous. Eh bien, donnons tous.
Donnons aux pauvres à genoux ;
Le soir, de peur qu’on ne nous voie.

Le pauvre, en pleurs sur le chemin,
Nu sur son grabat misérable,
Affamé, tremblant, incurable,
Est l’essayeur du cœur humain.



Qui le repousse en est plus morne ;
Qui l’assiste s’en va content.
Ce vieux homme humble et grelottant,
Ce spectre du coin de la borne,

Cet infirme aux pas alourdis,
Peut faire, en notre âme troublée,
Descendre la joie étoilée
Des profondeurs du paradis.

Êtes-vous sombre ? Oui, vous l’êtes ;
Eh bien, donnez ; donnez encor.
Riche, en échange d’un peu d’or
Ou d’un peu d’argent que tu jettes,

Indifférent, parfois moqueur,
A l’indigent dans sa chaumière,
Dieu te donne de la lumière
Dont tu peux te remplir le cœur !

IV. A PROPOS DE LA LOI DITE LIBERTÉ DE L’ENSEIGNEMENT[modifier]

 
Prêtres, vous complotez de nous sauver, à l’aide
Des ténèbres, qui sont en effet le remède
Contre l’astre et le jour ;
Vous faites l’homme libre au moyen d’une chaîne ;
Vous avez découvert cette vertu, la haine,
Le crime étant l’amour.



Vous êtes l’innombrable attaquant le sublime ;
L’esprit humain, colosse, a pour tête la cime
Des hautes vérités ;
Fatalement ce front qui se dresse dans l’ombre
Attire à sa clarté le fourmillement sombre
Des dogmes irrités.

En vain le grand lion rugit, gronde, extermine ;
L’insecte vil s’acharne ; et toujours la vermine
Fit tout ce qu’elle put ;
Nous méprisons l’immonde essaim qui tourbillonne ;
Nous vous laissons bruire, et contre Babylone
Insurger Lilliput.

Pas plus qu’on ne verrait sous l’assaut des cloportes
Et l’effort des cirons tomber Thèbe aux cent portes
Et Ninive aux cent tours,
Pas plus qu’on ne verrait se dissiper le Pinde,
Ou l’Olympe, ou l’immense Himalaya de l’Inde
Sous un vol de vautour,



On ne verra crouler sous vos battements d’ailes
Voltaire et Diderot, ces fermes citadelles,
Platon qu’Horace aimait,
Et ce vieux Dante ouvert, au fond des cieux qu’il dore,
Sur le noir passé, comme une porte d’aurore
Sur un sombre sommet.

Ce rocher, ce granit, ce mont, la pyramide,
Debout dans l’ouragan sur le sable numide,
Hanté par les esprits,
S’aperçoit-il qu’il est, lui l’âpre hiéroglyphe,
Insulté par la fiente ou rayé par la griffe
De la chauve-souris ?

Non, l’avenir ne peut mourir de vos morsures.
Les flèches du matin sont divines et sûres ;
Nous vaincrons, nous voyons !
Erreurs, le vrai vous tue ; ô nuit, le jour te vise ;
Et nous ne craignons pas que jamais l’aube épuise
Son carquois de rayons.



Donc, soyez dédaignés sous la voûte éternelle.
L’idéal n’aura pas moins d’aube en sa prunelle
Parce que vous vivrez.
La réalité rit et pardonne au mensonge.
Quant à moi, je serai satisfait, moi qui songe
Devant les cieux sacrés,

Tant que Jeanne sera mon guide sur la terre,
Tant que Dieu permettra que j’aie, ô pur mystère !
En mon âpre chemin,
Ces deux bonheurs où tient tout l’idéal possible,
Dans l’âme un astre immense, et dans ma main paisible
Une petite main.

V. LES ENFANTS PAUVRES[modifier]

 
Prenez garde à ce petit être ;
Il est bien grand, il contient Dieu.
Les enfants sont, avant de naître,
Des lumières dans le ciel bleu.

Dieu nous les offre en sa largesse ;
Ils viennent ; Dieu nous en fait don ;


Dans leur rire il met sa sagesse
Et dans leur baiser son pardon.

Leur douce clarté nous effleure.
Hélas, le bonheur est leur droit.
S’ils ont faim, le paradis pleure.
Et le ciel tremble, s’ils ont froid.

La misère de l’innocence
Accuse l’homme vicieux.
L’homme tient l’ange en sa puissance.
Oh ! quel tonnerre au fond des cieux,

Quand Dieu, cherchant ces êtres frêles
Que dans l’ombre où nous sommeillons
Il nous envoie avec des ailes,
Les retrouve avec des haillons !

VI. AUX CHAMPS[modifier]

 
Je me penche attendri sur les bois et les eaux,
Rêveur, grand-père aussi des fleurs et des oiseaux ;
J'ai la pitié sacrée et profonde des choses ;
J’empêche les enfants de maltraiter les roses ;
Je dis : N’effarez point la plante et l’animal ;
Riez sans faire peur, jouez sans faire mal.


Jeanne et Georges, fronts purs, prunelles éblouies,
Rayonnent au milieu des fleurs épanouies ;
J’erre, sans le troubler, dans tout ce paradis ;
Je les entends chanter, je songe, et je me dis
Qu’ils sont inattentifs, dans leurs charmants tapages,
Au bruit sombre que font en se tournant les pages
Du mystérieux livre où le sort est écrit,
Et qu’ils sont loin du prêtre et près de Jésus-Christ.

VII. ENCORE L’IMMACULÉE CONCEPTION[modifier]

 
Attendez. Je regarde une petite fille.
Je ne la connais pas ; mais cela chante et brille ;
C’est du rire, du ciel, du jour, de la beauté,
Et je ne puis passer froidement à côté.
Elle n’a pas trois ans. C’est l’aube qu’on rencontre.
Peut-être elle devrait cacher ce qu’elle montre,


Mais elle n’en sait rien, et d’ailleurs c’est charmant.
Cela, certes, ressemble au divin firmament
Plus que la face auguste et jaune d’un évêque.
Le babil des marmots est ma bibliothèque ;
J’ouvre chacun des mots qu’ils disent, comme on prend
Un livre, et j’y découvre un sens profond et grand,
Sévère quelquefois. Donc j’écoute cet ange ;
Et ce gazouillement me rassure, me venge,
M’aide à rire du mal qu’on veut me faire, éteint
Ma colère, et vraiment m’empêche d’être atteint
Par l’ombre du hideux sombrero de Basile.
Cette enfant est un cœur, une fête, un asile,
Et Dieu met dans son souffle et Dieu mêle à sa voix
Toutes les fleurs des champs, tous les oiseaux des bois ;
Ma Jeanne, qui pourrait être sa sœur jumelle,
Traînait, l’été dernier, un chariot comme elle,
L’emplissait, le vidait, riait d’un rire fou,
Courait. Tous les enfants ont le même joujou ;
Tous les hommes aussi. C’est bien, va, sois ravie,
Et traîne ta charrette, en attendant la vie.

Louange à Dieu ! Toujours un enfant m’apaisa.
Doux être ! voyez-moi les mains que ça vous a !
Allons, remettez donc vos bas, mademoiselle.
Elle est pieds nus, elle est barbouillée, elle est belle ;
Sa charrette est cassée, et, comme nous, ma foi,
Elle se fait un char avec n’importe quoi.


Tout est char de triomphe à l’enfant comme à l’homme.
L’enfant aussi veut être un peu bête de somme
Comme nous ; il se fouette, il s’impose une loi ;
Il traîne son hochet comme nous notre roi ;
Seulement l’enfant brille où le peuple se vautre.
Bon, voici maintenant qu’on en amène une autre ;
Une d’un an, sa sœur sans doute ; un grand chapeau,
Une petite tête, et des yeux ! une peau !
Un sourire ! oh ! qu’elle est tremblante et délicate !
Chef-d’œuvre, montrez-moi votre petite patte.
Elle allonge le pied et chante… c’est divin.
Quand je songe, et Veuillot n’a pu le dire en vain,
Qu’elles ont toutes deux la tache originelle !
La Chute est leur vrai nom. Chacune porte en elle
L’affreux venin d’Adam (bon style Patouillet) ;
Elles sont, sous le ciel qu’Eve jadis souillait,
D’horribles péchés, faits d’une façon charmante ;
La beauté qui s’ajoute à la faute l’augmente ;
Leur grâce est un remords de plus pour le pécheur,
Et leur mère apparaît, noire de leur blancheur ;
Ces enfants que l’aube aime et que la fleur encense,
C’est la honte portant ce masque, l’innocence ;
Dans ces yeux purs, Trablet l’affirme en son sermon,
Brille l’incognito sinistre du démon ;
C’est le mal, c’est l’enfer, cela sort des abîmes !
Soit. Laissez-moi donner des gâteaux à ces crimes.

VIII. MARIÉE ET MÈRE[modifier]

 
Voir la Jeanne de Jeanne ! oh ! ce serait mon rêve !
Il est dans l’ombre sainte un ciel vierge où se lève
Pour on ne sait quels yeux on ne sait quel soleil ;
Les âmes à venir sont là ; l’azur vermeil
Les berce, et Dieu les garde, en attendant la vie ;


Car, pour l’âme aux destins ignorés asservie,
Il est deux horizons d’attente, sans combats,
L’un avant, l’autre après le passage ici-bas ;
Le berceau cache l’un, la tombe cache l’autre.
Je pense à cette sphère inconnue à la nôtre
Où, comme un pâle essaim confusément joyeux,
Des flots d’âmes en foule ouvrent leurs vagues yeux ;
Puis, je regarde Jeanne, ange que Dieu pénètre,
Et les petits garçons jouant sous ma fenêtre,
Toute cette gaîté de l’âge sans douleur,
Tous ces amours dans l’œuf, tous ces époux en fleur ;
Et je médite ; et Jeanne entre, sort, court, appelle,
Traîne son petit char, tient sa petite pelle,
Fouille dans mes papiers, creuse dans le gazon,
Saute et jase, et remplit de clarté la maison ;
Son rire est le rayon, ses pleurs sont la rosée.
Et dans vingt ans d’ici je jette ma pensée,
Et de ce qui sera je me fais le témoin,
Comme on jette une pierre avec la fronde au loin.

Une aurore n’est pas faite pour rester seule.

Mon âme de cette âme enfantine est l’aïeule,
Et dans son jeune sort mon cœur pensif descend.


Un jour, un frais matin quelconque, éblouissant,
Épousera cette aube encor pleine d’étoiles ;
Et quelque âme, à cette heure errante sous les voiles
Où l’on sent l’avenir en Dieu se reposer,
Profitera pour naître ici-bas d’un baiser
Que se donneront l’une à l’autre ces aurores.
Ô tendre oiseau des bois qui dans ton nid pérores,
Voix éparse au milieu des arbres palpitants
Qui chantes la chanson sonore du printemps
Ô mésange, ô fauvette, ô tourterelle blanche,
Sorte de rêve ailé fuyant de branche en branche,
Doux murmure envolé dans les champs embaumés,
Je t’écoute et je suis plein de songes. Aimez,
Vous qui vivrez ! Hymen ! chaste hymen ! O nature !
Jeanne aura devant elle alors son aventure,
L’être en qui notre sort s’accroît et s’interrompt ;
Elle sera la mère au jeune et grave front ;
La gardienne d’une aube à qui la vie est due,
Épouse responsable et nourrice éperdue,
La tendre âme sévère, et ce sera son tour
De se pencher, avec un inquiet amour,
Sur le frêle berceau, céleste et diaphane ;
Ma Jeanne, ô rêve ! azur ! contemplera sa Jeanne ;
Elle l’empêchera de pleurer, de crier,
Et lui joindra les mains, et la fera prier,
Et sentira sa vie à ce souffle mêlée.


Elle redoutera pour elle une gelée,
Le vent, tout, rien. O fleur fragile du pêcher !
Et, quand le doux petit ange pourra marcher,
Elle le mènera jouer aux Tuileries ;
Beaucoup d’enfants courront sous les branches fleuries,
Mêlant l’avril de l’homme au grand avril de Dieu ;
D’autres femmes, gaîment, sous le même ciel bleu,
Seront là comme Jeanne, heureuses, réjouies
Par cette éclosion d’âmes épanouies ;
Et, sur cette jeunesse inclinant leur beau front,
Toutes ces mères, sœurs devant Dieu, souriront
Dans l’éblouissement de ces roses sans nombre.

Moi je ne serai plus qu’un œil profond dans l’ombre.

IX.[modifier]


Que voulez-vous ? L’enfant me tient en sa puissance ;
Je finis par ne plus aimer que l’innocence ;
Tous les hommes sont cuivre et plomb, l’enfance est or.
J’adore Astyanax et je gourmande Hector.
Es-tu sûr d’avoir fait ton devoir envers Troie ?


Mon ciel est un azur, qui, par instants, foudroie.
Bonté, fureur, c’est là mon flux et mon reflux,
Et je ne suis borné d’aucun côté, pas plus
Quand ma bouche sourit que lorsque ma voix gronde ;
Je me sens plein d’une âme étoilée et profonde ;
Mon cœur est sans frontière, et je n’ai pas d’endroit
Où finisse l’amour des petits, et le droit
Des faibles, et l’appui qu’on doit aux misérables ;
Si c’est un mal, il faut me mettre aux Incurables.
Je ne vois pas qu’allant du ciel au genre humain,
Un rayon de soleil s’arrête à mi-chemin ;
La modération du vrai m’est inconnue ;
Je veux le rire franc, je veux l’étoile nue.
Je suis vieux, vous passez, et moi, triste ou content,
J’ai la paternité du siècle sur l’instant.
Trouvez-moi quelque chose, et quoi que ce puisse être
D’extrême, appartenant à mon emploi d’ancêtre,
Blâme aux uns ou secours aux autres, je le fais.
Un jour, je fus parmi les vainqueurs, j’étouffais ;
Je sentais à quel point vaincre est impitoyable ;
Je pris la fuite. Un roc, une plage de sable
M’accueillirent. La Mort vint me parler. " Proscrit,
Me dit-elle, salut ! " Et quelqu’un me sourit,
Quelqu’un de grand qui rêve en moi, ma conscience.
Et j’aimai les enfants, ne voyant que l’enfance,
Ô ciel mystérieux, qui valût mieux que moi.
L’enfant, c’est de l’amour et de la bonne foi.
Le seul être qui soit dans cette sombre vie


Petit avec grandeur puisqu’il l’est sans envie,
C’est l’enfant.

                            C’est pourquoi j’aime ces passereaux.



Pourtant, ces myrmidons je les rêve héros.
France, j’attends qu’ils soient au devoir saisissables.
Dès que nos fils sont grands, je les sens responsables ;
Je cesse de sourire ; et je me dis qu’il faut
Livrer une bataille immense à l’échafaud,
Au trône, au sceptre, au glaive, aux Louvres, aux repaires.
Je suis tendre aux petits, mais rude pour les pères.
C’est ma façon d’aimer les hommes faits ; je veux
Qu’on pense à la patrie, empoignée aux cheveux
Et par les pieds traînée autour du camp vandale ;
Lorsqu’à Rome, à Berlin, la bête féodale
Renaît et rouvre, affront pour le soleil levant,
Deux gueules qui d’ailleurs s’entremordent souvent,
Je m’indigne. Je sens, ô suprême souffrance,


La diminution tragique de la France,
Et j’accuse quiconque a la barbe au menton ;
Quoi ! ce grand imbécile a l’âge de Danton !
Quoi ! ce drôle est Jocrisse et pourrait être Hoche !
Alors l’aube à mes yeux surgit comme un reproche,
Tout s’éclipse, et je suis de la tombe envieux.
Morne, je me souviens de ce qu’ont fait les vieux ;
Je songe à l’océan assiégeant les falaises,
Au vaste écroulement qui suit les Marseillaises,
Aux portes de la nuit, aux Hydres, aux dragons,
A tout ce que ces preux ont jeté hors des gonds !
Je les revois mêlant aux éclairs leur bannière ;
Je songe à la joyeuse et farouche manière
Dont ils tordaient l’Europe entre leurs poings d’airain ;
Oh ! ces soldats du Nil, de l’Argonne et du Rhin,
Ces lutteurs, ces vengeurs, je veux qu’on les imite !
Je vous le dis, je suis un aïeul sans limite ;
Après l’ange je veux l’archange au firmament ;
Moi grand-père indulgent, mais ancêtre inclément,
Aussi doux d’un côté que sévère de l’autre,
J’aime la gloire énorme et je veux qu’on s’y vautre
Quand cette gloire est sainte et sauve mon pays !
Dans les Herculanums et dans les Pompéïs
Je ne veux pas qu’on puisse un jour compter nos villes ;
Je ne vois pas pourquoi les âmes seraient viles ;
Je ne vois pas pourquoi l’on n’égalerait pas
Dans l’audace, l’effort, l’espoir, dans le trépas,
Les hommes d’Iéna, d’Ulm et des Pyramides ;


Les vaillants ont-ils donc engendré les timides ?
Non, vous avez du sang aux veines, jeunes gens !
Nos aïeux ont été des héros outrageants
Pour le vieux monde infâme ; il reste de la place
Dans l’avenir ; soyez peuple et non populace ;
Soyez comme eux géants ! Je n’ai pas de raisons
Pour ne point souhaiter les mêmes horizons,
Les mêmes nations en chantant délivrées,
Le même arrachement des fers et des livrées,
Et la même grandeur sans tache et sans remords
À nos enfants vivants qu’à nos ancêtres morts !