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Dialogues des morts/Dialogue 15

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 201-204).


XV

HÉRODOTE ET LUCIEN


L’incrédulité est un excès plus funeste que la grande crédulité


Hérodote. — Ah ! bonjour, mon ami. Tu n’as plus envie de rire, toi qui as fait discourir tant d’hommes célèbres en leur faisant passer la barque de Charon. Te voilà donc descendu à ton tour sur les bords du Styx ? Tu avais raison de te jouer des tyrans, des flatteurs, des scélérats ; mais de moi !…

Lucien. — Quand est-ce que je m’en suis moqué ? Tu cherches querelle.

Hérodote. — Dans ton histoire véritable, et ailleurs, où tu prends mes relations pour des fables.

Lucien. — Avais-je tort ? Combien as-tu avancé de choses sur la parole des prêtres, et des autres gens qui veulent toujours du mystère et du merveilleux !

Hérodote. — Impie ! tu ne croyais pas la religion.

Lucien. — Il fallait une religion plus pure et plus sérieuse que celle de Jupiter et de Vénus, de Mars, d’Apollon et des autres dieux, pour persuader les gens de bon sens. Tant pis pour toi de l’avoir crue.

Hérodote. — Mais tu ne méprisais pas moins la philosophie. Rien n’était sacré pour toi.

Lucien. — Je méprisais les dieux, parce que les poètes nous les dépeignaient comme les plus malhonnêtes gens du monde. Pour les philosophes, ils faisaient semblant de n’estimer que la vertu, et ils étaient pleins de vices. S’ils eussent été philosophes de bonne foi, je les aurais respectés.

Hérodote. — Et Socrate, comment l’as-tu traité ? Est-ce sa faute ou la tienne ? Parle.

Lucien. — Il est vrai que j’ai badiné sur les choses dont on l’accusait ; mais je ne l’ai pas condamné sérieusement.

Hérodote. — Faut-il se jouer aux dépens d’un si grand homme sur des calomnies grossières ? Mais, dis la vérité, tu ne songeais qu’à rire, qu’à te moquer de tout, qu’à montrer du ridicule en chaque chose, sans te mettre en peine d’en établir aucune solidement.

Lucien. — Hé ! n’ai-je pas gourmandé les vices ? n’ai-je pas foudroyé les grands qui abusent de leur grandeur ? N’ai-je pas élevé jusqu’au ciel le mépris des richesses et des délices ?

Hérodote. — Il est vrai que tu as bien parlé de la vertu, mais pour blâmer les vices de tout le genre humain : c’était plutôt un goût de satire qu’un sentiment de solide philosophie. Tu louais même la vertu sans vouloir remonter jusqu’aux principes de religion et de philosophie qui en sont les vrais fondements.

Lucien. — Tu raisonnes mieux ici-bas que tu ne faisais dans tes grands voyages. Mais accordons-nous. Eh bien ! je n’étais pas assez crédule, et tu l’étais trop.

Hérodote. — Ah ! te voilà encore toi-même, tournant tout en plaisanterie. Ne serait-il pas temps que ton ombre eût un peu de gravité ?

Lucien. — Gravité ! j’en suis las, à force d’en avoir vu. J’étais environné de philosophes qui s’en piquaient sans bonne foi, sans justice, sans amitié, sans modération, sans pudeur.

Hérodote. — Tu parles des philosophes de ton temps, qui avaient dégénéré ; mais…

Lucien. — Que voulais-tu donc que je fisse ? que j’eusse vu ceux qui étaient morts plusieurs siècles avant ma naissance ? Je ne me souvenais point d’avoir été au siège de Troie comme Pythagore. Tout le monde ne peut pas avoir été Euphorbe.

Hérodote. — Autre moquerie. Et voilà tes réponses aux plus solides raisonnements ! Je souhaite, pour ta punition, que les dieux que tu n’as pas voulu croire t’envoient dans le corps de quelque voyageur qui aille dans tous les pays dont j’ai raconté des choses que tu traites de fabuleuses.

Lucien. — Après cela, il ne me manquerait plus que de passer de corps en corps dans toutes les sectes de philosophes que j’ai décriées : par là je serais tour à tour de toutes les opinions contraires dont je me suis moqué. Cela serait bien joli. Mais tu as dit des choses à peu près aussi croyables.

Hérodote. — Va, je t’abandonne, et je me console quand je songe que je suis avec Homère, Socrate, Pythagore, que tu n’as pas épargnés plus que moi ; enfin avec Platon, de qui tu as appris l’art des dialogues, quoique tu te sois moqué de sa philosophie.