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Dialogues des morts/Dialogue 14

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 199-201).


XIV

DÉMOCRITE ET HÉRACLITE


Comparaison de Démocrite et d’Héraclite, où l’on donne l’avantage au dernier comme plus humain.


Démocrite. — Je ne saurais m’accommoder d’une philosophie triste.

Héraclite. — Ni moi d’une gaie. Quand on est sage, on ne voit rien dans le monde qui ne paraisse de travers et qui ne déplaise.

Démocrite. — Vous prenez les choses d’un trop grand sérieux : cela vous fera mal.

Héraclite. — Vous les prenez avec trop d’enjouement ; votre air moqueur est plutôt celui d’un satyre que d’un philosophe. N’êtes-vous point touché de voir le genre humain si aveugle, si corrompu, si égaré ?

Démocrite. — Je suis bien plus touché de le voir si impertinent et si ridicule.

Héraclite. — Mais enfin ce genre humain dont vous riez, c’est le monde entier avec qui vous vivez, c’est la société de vos amis, c’est votre famille, c’est vous-même.

Démocrite. — Je ne me soucie guère de tous les fous que je vois, et je me crois sage en me moquant d’eux.

Héraclite. — S’ils sont fous, vous n’êtes guère sage ni bon, de ne les plaindre pas et d’insulter à leur folie. D’ailleurs qui vous répond que vous ne soyez pas aussi extravagant qu’eux ?

Démocrite. — Je ne puis l’être, pensant en toutes choses le contraire de ce qu’ils pensent.

Héraclite. — Il y a des folies de diverse espèce. Peut-être qu’à force de contredire les folies des autres vous vous jetez dans une extrémité contraire, qui n’est pas moins folle.

Démocrite. — Croyez-en ce qu’il vous plaira ; et pleurez encore sur moi, si vous avez des larmes de reste : pour moi, je suis content de rire des fous. Tous les hommes ne le sont-ils pas ? Répondez.

Héraclite. — Hélas ! ils ne le sont que trop ; c’est ce qui m’afflige ; nous convenons vous et moi en ce point, que les hommes ne suivent point la raison. Mais moi, qui ne veux pas faire comme eux, je veux suivre la raison qui m’oblige de les aimer ; et cette amitié me remplit de compassion pour leurs égarements. Ai-je tort d’avoir pitié de mes semblables, de mes frères, de ce qui est, pour ainsi dire, une partie de moi-même ? Si vous entriez dans un hôpital de blessés, ririez-vous de voir leurs blessures ? Les plaies du corps ne sont rien en comparaison de celles de l’âme : vous auriez honte de votre cruauté, si vous aviez ri d’un malheureux qui a la jambe coupée ; et vous avez l’inhumanité de vous moquer du monde entier qui a perdu la raison.

Démocrite. — Celui qui a perdu une jambe est à plaindre, en ce qu’il ne s’est point ôté lui-même ce membre ; mais celui qui perd la raison la perd par sa faute.

Héraclite. — Hé ! c’est en quoi il est plus à plaindre. Un insensé furieux, qui s’arracherait lui-même les yeux, serait encore plus digne de compassion qu’un autre aveugle.

Démocrite. — Accommodons-nous ; il y a de quoi nous justifier tous deux. Il y a partout de quoi rire et de quoi pleurer. Le monde est ridicule, et j’en ris. Il est déplorable, et vous en pleurez. Chacun le regarde à sa mode, et suivant son tempérament. Ce qui est certain, c’est que le monde est de travers. Pour bien faire, pour bien penser, il faut faire, il faut penser autrement que le grand nombre : se régler par l’autorité et par l’exemple du commun des hommes, c’est le partage des sots.

Héraclite. — Tout cela est vrai ; mais vous n’aimez rien, et le mal d’autrui vous réjouit. C’est n’aimer ni les hommes ni la vertu qu’ils abandonnent.