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Dialogues des morts/Dialogue 21

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 238-241).


XXI

DENYS, PYTHIAS ET DAMON


La véritable vertu ne peut aimer que la vertu


Denys. — Ô dieux ! qu’est-ce qui se présente à mes yeux ? c’est Pythias qui arrive ; oui, c’est Pythias lui-même. Je ne l’aurais jamais cru. Ah ! c’est lui ; il vient pour mourir et pour dégager son ami.

Pythias. — Oui, c’est moi ; je n’étais parti que pour payer aux dieux ce que je leur avais voué, régler mes affaires domestiques selon la justice, et dire adieu à mes enfants pour mourir avec plus de tranquillité.

Denys. — Mais pourquoi reviens-tu ? Quoi donc ! ne crains-tu point la mort ? viens-tu la chercher comme un désespéré, un furieux ?

Pythias. — Je viens la souffrir, quoique je ne l’aie point méritée ; car je ne puis me résoudre à laisser mourir mon ami en ma place.

Denys. — Tu l’aimes donc plus que toi-même ?

Pythias. — Non, je l’aime comme moi ; mais je trouve que je dois périr plutôt que lui, puisque c’est moi que tu as eu intention de faire mourir : il ne serait pas juste qu’il souffrît, pour me délivrer de la mort, le supplice que tu m’as préparé.

Denys. — Mais tu prétends ne mériter pas plus la mort que lui.

Pythias. — Il est vrai ; nous sommes tous deux également innocents, et il n’est pas plus juste de me faire mourir que lui.

Denys. — Pourquoi dis-tu donc qu’il ne serait pas juste qu’il mourût au lieu de toi ?

Pythias. — Il est également injuste à toi de faire mourir Damon ou bien de me faire mourir ; mais Pythias serait injuste s’il laissait souffrir à Damon une mort que le tyran n’a préparée qu’à Pythias.

Denys. — Tu ne viens donc, au jour marqué, que pour sauver la vie à ton ami, en perdant la tienne ?

Pythias. — Je viens à ton égard souffrir une injustice qui est ordinaire aux tyrans, et à l’égard de Damon faire une action de justice en le retirant d’un péril où il s’est mis par générosité pour moi.

Denys. — Et toi, Damon, ne craignais-tu pas, dis la vérité, que Pythias ne reviendrait point et que tu payerais pour lui ?

Damon. — Je ne savais que trop que Pythias reviendrait ponctuellement, et qu’il craindrait bien plus de manquer à sa parole que de perdre la vie. Plût aux dieux que ses proches et ses amis l’eussent retenu malgré lui ! maintenant il serait la consolation des gens de bien, et j’aurais celle de mourir pour lui.

Denys. — Quoi ! la vie te déplaît-elle ?

Damon. — Oui, elle me déplaît quand je vois un tyran.

Denys. — Eh bien ! tu ne le verras plus. Je vais te faire mourir tout à l’heure.

Pythias. — Excuse le transport d’un homme qui regrette son ami prêt à mourir ; mais souviens-toi que c’est moi seul que tu as destiné à la mort. Je viens la souffrir pour dégager mon ami ; ne me refuse pas cette consolation dans ma dernière heure.

Denys. — Je ne puis souffrir deux hommes qui méprisent la vie et ma puissance.

Damon. — Tu ne peux donc souffrir la vertu ?

Denys. — Non, je ne puis souffrir cette vertu fière et dédaigneuse qui méprise la vie, qui ne craint aucun supplice, qui est insensible aux richesses et aux plaisirs.

Damon. — Du moins tu vois qu’elle n’est point insensible à l’honneur, à la justice et à l’amitié.

Denys. — Çà, qu’on emmène Pythias au supplice ; nous verrons si Damon continuera à mépriser mon pouvoir.

Damon. — Pythias, en revenant se soumettre à tes ordres, a mérité de toi que tu le laisses vivre ; et moi, en me livrant pour lui à ton indignation, je t’ai irrité : contente-toi, fais-moi mourir.

Pythias. — Non, non, Denys ; souviens-toi que je suis le seul qui t’a déplu : Damon n’a pu…

Denys. — Hélas ! que vois-je ? où suis-je ? que je suis malheureux et digne de l’être ! Non, je n’ai rien connu jusqu’ici ; j’ai passé ma vie dans les ténèbres et dans l’égarement. Toute ma puissance m’est inutile pour me faire aimer ; je ne puis pas me vanter d’avoir acquis, depuis plus de trente ans de tyrannie, un seul ami dans toute la terre. Ces deux hommes, dans une condition privée, s’aiment tendrement, se confient l’un à l’autre sans réserve, sont heureux en s’aimant, et veulent mourir l’un pour l’autre.

Pythias. — Comment auriez-vous des amis, vous qui n’avez jamais aimé personne ? Si vous aviez aimé les hommes, ils vous aimeraient. Vous les avez craints, ils vous craignent, ils vous haïssent.

Denys. — Damon, Pythias, daignez me recevoir entre vous deux, pour être le troisième ami d’une si parfaite société ; je vous laisse vivre et je vous comblerai de biens.

Damon. — Nous n’avons pas besoin de tes biens ; et pour ton amitié, nous ne pouvons l’accepter que quand tu seras bon et juste. Jusque-là tu ne peux avoir que des esclaves tremblants et de lâches flatteurs. Il faut être vertueux, bienfaisant, sociable, sensible à l’amitié, prêt à entendre la vérité, et savoir vivre dans une espèce d’égalité avec de vrais amis, pour être aimé par des hommes libres.