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Dialogues des morts/Dialogue 24

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 247-251).


XXIV

PLATON ET ARISTOTE


Critique de la philosophie d’Aristote ; solidité des idées éternelles de Platon


Aristote. — Avez-vous oublié votre ancien disciple ? Ne me connaissez-vous plus ? J’aurais besoin de votre réminiscence.

Platon. — Je n’ai garde de reconnaître en vous mon disciple. Vous n’avez jamais songé qu’à paraître le maître de tous les philosophes, et qu’à faire tomber dans l’oubli tous ceux qui vous ont précédé.

Aristote. — C’est que j’ai dit des choses originales, et que je les ai expliquées fort clairement. Je n’ai point pris le style poétique ; en cherchant le sublime, je ne suis point tombé dans le galimatias : je n’ai point donné dans les idées éternelles.

Platon. — Tout ce que vous avez dit était tiré de livres que vous avez tâché de supprimer. Vous avez parlé, j’en conviens, d’une manière nette, précise, pure ; mais sèche, et incapable de faire sentir la sublimité des vérités divines. Pour les idées éternelles, vous vous en moquerez tant qu’il vous plaira ; mais vous ne sauriez vous en passer, si vous voulez établir quelques vérités certaines. Quel moyen d’assurer ou de nier une chose d’une autre, à moins qu’il n’y ait des idées de ces deux choses qui ne changent point ? Qu’est-ce que la raison, sinon nos idées ? Si nos idées changeaient, la raison serait aussi changeante. Aujourd’hui le tout serait plus grand que la partie : demain la mode en serait passée, et la partie serait plus grande que le tout. Ces idées éternelles, que vous voulez tourner en ridicule, ne sont donc que les premiers principes de la raison, qui demeurent toujours les mêmes. Bien loin que nous puissions juger de ces premières vérités, ce sont elles qui nous jugent, et qui nous corrigent quand nous nous trompons. Si je dis une chose extravagante, les autres hommes en rient d’abord, et j’en suis honteux. C’est que ma raison et celle de mes voisins est une règle au-dessus de moi, qui vient me redresser malgré moi, comme une règle véritable redresserait une ligne tortue que j’aurais tracée. Faute de remonter aux idées qui sont les premières et les simples notions de chaque chose, vous n’avez point eu de principes assez fermes, et vous n’alliez qu’à tâtons.

Aristote. — Y a-t-il rien de plus clair que ma morale ?

Platon. — Elle est claire, elle est belle, je l’avoue ; votre logique est subtile, méthodique, exacte, ingénieuse : mais votre physique n’est qu’un amas de termes abstraits qui n’expliquent point la nature des corps ; c’est une physique métaphysiquée, ou, pour mieux dire, des noms vagues, pour accoutumer les esprits à se payer de mots, et à croire entendre ce qu’ils n’entendent pas. C’est en cette occasion que vous auriez eu grand besoin d’idées claires pour éviter le galimatias que vous reprochez aux autres. Un ignorant sensé avoue de bonne foi qu’il ne sait ce que c’est que la matière première. Un de vos disciples croit dire des merveilles, en disant qu’elle n’est ni quoi, ni quel, ni combien, ni aucune des choses par lesquelles l’être est déterminé. Avec ce jargon un homme se croit grand philosophe et méprise le vulgaire. Les épicuriens, venus après vous, ont raisonné plus sensément que vous sur les figures et sur le mouvement des petits corps qui forment par leur assemblage tous les composés que nous voyons. Au moins c’est une physique vraisemblable. Il est vrai qu’ils n’ont jamais remonté jusqu’à l’idée et à la nature de ces petits corps ; ils supposent, toujours sans preuve, des règles toutes faites, et sans savoir par qui ; puis ils en tirent, comme ils peuvent, la composition de toute la nature sensible. Cette philosophie est imparfaite, il est vrai ; mais enfin elle sert à entendre beaucoup de choses dans la nature. Votre philosophie n’enseigne que des mots : ce n’est pas une philosophie, ce n’est qu’une langue bizarre. Tirésias vous menace qu’un jour il viendra d’autres philosophes qui vous déposséderont des écoles où vous aurez régné longtemps, et qui feront tomber de bien haut votre réputation.

Aristote. — Je voulais cacher mes principes ; c’est ce qui m’a fait envelopper ma physique.

Platon. — Vous y avez si bien réussi, que personne ne vous entend ; ou du moins, si on vous entend, on trouve que vous ne dites rien.

Aristote. — Je ne pouvais rechercher toutes les vérités, ni faire toutes les expériences.

Platon. — Personne ne le pouvait aussi commodément que vous ; vous aviez l’autorité et l’argent d’Alexandre. Si j’avais eu les mêmes avantages, j’aurais fait de belles découvertes.

Aristote. — Que ne ménagiez-vous Denys le tyran, pour en tirer le même parti ?

Platon. — C’est que je n’étais ni courtisan ni flatteur. Mais vous, qui trouvez qu’on doit ménager les princes, n’avez-vous pas perdu les bonnes grâces de votre disciple par vos entreprises trop ambitieuses ?

Aristote. — Hélas ! il n’est que trop vrai. Ici-bas même, il ne daigne plus me reconnaître ; il me regarde de travers.

Platon. — C’est qu’il n’a point trouvé dans votre conduite la pure morale de vos écrits. Dites la vérité : vous ne ressembliez point à votre Magnanime.

Aristote. — Et vous, n’avez-vous point parlé du mépris de toutes les choses terrestres et passagères, pendant que vous viviez magnifiquement ?

Platon. — Je l’avoue ; mais j’étais considérable dans ma patrie. J’y ai vécu avec modération et honneur. Sans autorité ni ambition, je me suis fait révérer des Grecs. Le philosophe venu de Stagyre, qui veut tout brouiller dans le royaume de son disciple, est un personnage qui, en bonne philosophie, doit être fort odieux.