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Dialogues des morts/Dialogue 40

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 308-311).


XL

LUCULLUS ET CRASSUS


Contre le luxe de la table


Lucullus. — Jamais je n’ai vu un souper si délicat et si somptueux.

Crassus. — Et moi je n’ai pas oublié que j’en ai fait de bien meilleurs dans votre salle d’Apollon.

Lucullus. — Point ; je n’ai jamais fait meilleure chère. Mais voulez-vous que je vous parle d’un ton libre et gai ? ne vous en fâcherez-vous point ?

Crassus. — Non j’entends la raillerie.

Lucullus. — Quoi ! un souper pendant lequel nous avons eu une comédie atellane, des pantomimes, plusieurs parasites bien affamés et bien impudents, qui par jalousie ont pensé se battre : c’est une fête merveilleuse !

Crassus. — J’aime le spectacle, et je sais que vous l’aimez aussi ; j’ai voulu vous faire ce plaisir.

Lucullus. — Mais, quoi ! ces grandes murènes, ces poules d’Ionie, ces jeunes paons si tendres, ces sangliers tout entiers, ces olives de Vénafre, ces vins de Massique, de Cécube, de Falerne, de Chio ! J’admirai ces tables de citronnier de Numidie, ces lits d’argent couverts de pourpre.

Crassus. — Tout cela n’était pas trop pour vous.

Lucullus. — Et ces jeunes garçons si bien frisés qui donnaient à boire ! ils servaient du nectar, et c’étaient autant de Ganymèdes.

Crassus. — Eussiez-vous voulu être servi par des eunuques vieux et laids, ou par des esclaves de Sardaigne ? De tels objets salissent un repas.

Lucullus. — Il est vrai ; mais où aviez-vous pris ce joueur de flûte, et cette jeune Grecque avec sa lyre dont les accords égalent ceux d’Apollon même ? Elle était gracieuse comme Vénus et passionnée dans le chant de ses odes comme Sapho.

Crassus. — Je savais combien vous aviez l’oreille délicate.

Lucullus. — Mais enfin je reviens d’Asie, où l’on apprend à raffiner sur les plaisirs. Mais pour vous, qui n’êtes pas encore parti pour y aller, comment pouvez-vous en savoir tant ?

Crassus. — Votre exemple m’a instruit ; vous donnez du goût à ceux qui vous fréquentent.

Lucullus. — Mais je ne peux revenir de mon étonnement sur ces synthèses[1] des plus fines étoffes de Cos, avec des ornements phrygiens d’or et d’argent, dont elles étaient bordées ; chaque convié avait la sienne, et on en a encore trouvé de reste pour toutes les ombres. Les trois lits étaient pleins : la grande compagnie vous plaît-elle ?

Crassus. — Je vous ai ouï dire qu’elle ne convient pas et qu’il vaut mieux être peu de gens bien choisis.

Lucullus. — Venons au fait. Combien vous coûte ce repas ?

Crassus. — Cent cinquante grands sesterces.

Lucullus. — Vous n’hésitez point à répondre, et vous savez bien votre compte ; ce souper se fit hier soir, et vous savez déjà à quoi se monte toute la dépense. Sans doute elle vous tient au cœur.

Crassus. — Il est vrai que je regrette ces dépenses superflues et excessives.

Lucullus. — Pourquoi donc les faites-vous ?

Crassus. — Je ne les fais pas souvent.

Lucullus. — Si j’étais en votre place, je ne les ferais jamais. Votre inclination ne vous y porte point ; qu’est-ce qui vous y oblige ?

Crassus. — Une mauvaise honte et la crainte de passer chez vous pour avare. Les prodigues prennent toujours la frugalité pour une avarice infâme.

Lucullus. — Vous avez donc donné un souper magnifique comme un poltron va au combat, en désespéré ?

Crassus. — Pas tout à fait de même, car je ne prétends pas être avare ; je crois même, en bonne foi, que je ne suis pas assez épargnant.

Lucullus. — Tous les avares en croient autant d’eux-mêmes. Mais enfin pourquoi ne vous êtes-vous pas tenu dans la médiocrité, puisque l’excès de la dépense vous choque tant ?

Crassus. — C’est que, ne sachant point comment ces sortes de dépenses se font, j’ai pris le parti de ne ménager rien, à condition de n’y retourner pas souvent.

Lucullus. — Bon ; je vous entends : vous allez épargner pour réparer cette dépense, et vous vous en dédommagerez en Asie en pillant les peuples.



  1. Robes dont on se servait dans les festins. (Éd.)