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Dialogues des morts/Dialogue 41

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 311-313).


XLI

SYLLA, CATILINA ET CÉSAR


Les funestes suites du vice ne corrigent point les princes corrompus


Sylla. — Je viens à la hâte vous donner un avis, César, et je mène avec moi un bon second pour vous persuader : c’est Catilina. Vous le connaissez, et vous n’avez été que trop de sa cabale. N’ayez point de peur de nous ; les ombres ne font point de mal.

César. — Je me passerais bien de votre visite ; vos figures sont tristes, et vos conseils le seront peut-être encore davantage. Qu’avez-vous donc de si pressé à me dire ?

Sylla. — Qu’il ne faut point que vous aspiriez à la tyrannie.

César. — Pourquoi ? N’y avez-vous pas aspiré vous-mêmes ?

Sylla. — Sans doute, et c’est pour cela que nous sommes plus croyables quand nous vous conseillons d’y renoncer.

César. — Pour moi, je veux vous imiter en tout, chercher la tyrannie comme vous l’avez cherchée, et ensuite revenir comme vous de l’autre monde après ma mort pour désabuser les tyrans qui viendront en ma place.

Sylla. — Il n’est pas question de ces gentillesses et de ces jeux d’esprit ; nous autres ombres nous ne voulons rien que de sérieux. Venons au fait. J’ai quitté volontairement la tyrannie et m’en suis bien trouvé. Catilina s’est efforcé d’y parvenir et a succombé malheureusement. Voilà deux exemples bien instructifs pour vous.

César. — Je n’entends point tous ces beaux exemples. Vous avez tenu la république dans les fers, et vous avez été assez malhabile homme pour vous dégrader vous-même. Après avoir quitté la suprême puissance, vous êtes demeuré avili, obscur, inutile, abattu. L’homme fortuné fut abandonné de la fortune. Voilà déjà un de vos deux exemples que je ne comprends point. Pour l’autre, Catilina a voulu se rendre le maître et a bien fait jusque-là ; il n’a pas su bien prendre ses mesures, tant pis pour lui. Quant à moi, je ne tenterai rien qu’avec de bonnes précautions.

Catilina. — J’avais pris les mêmes mesures que vous : flatter la jeunesse, la corrompre par des plaisirs, l’engager dans des crimes, l’abîmer par la dépense et par les dettes, s’autoriser par des femmes d’un esprit intrigant et brouillon. Pouvez-vous mieux faire ?

César. — Vous dites là des choses que je ne connais point. Chacun fait comme il peut.

Catilina. — Vous pouvez éviter les maux où je suis tombé, et je suis venu vous en avertir.

Sylla. — Pour moi, je vous le dis encore : je me suis bien trouvé d’avoir renoncé aux affaires avant ma mort.

César. — Renoncer aux affaires ! Faut-il abandonner la république dans ses besoins ?

Sylla. — Eh ! ce n’est pas ce que je vous dis. Il y a bien de la différence entre la servir ou la tyranniser.

César. — Hé ! pourquoi donc avez-vous cessé de la servir ?

Sylla. — Oh ! vous ne voulez pas m’entendre. Je dis qu’il faut servir la patrie jusqu’à la mort, mais qu’il ne faut ni chercher la tyrannie, ni s’y maintenir quand on y est parvenu.