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Dialogues des morts/Dialogue 51

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 343-346).


LI

HORACE ET VIRGILE


Caractères de ces deux poètes


Virgile. — Que nous sommes tranquilles et heureux sur ces gazons toujours fleuris, au bord de cette onde si pure, auprès de ce bois odoriférant !

Horace. — Si vous n’y prenez garde, vous allez faire une églogue. Les ombres n’en doivent point faire. Voyez Homère, Hésiode, Théocrite : couronnés de lauriers, ils entendent chanter leurs vers ; mais ils n’en font plus.

Virgile. — J’apprends avec joie que les vôtres sont encore, après tant de siècles, les délices des gens de lettres. Vous ne vous trompiez pas quand vous disiez dans vos Odes, d’un ton si assuré : « Je ne mourrai pas tout entier. »

Horace. — Mes ouvrages ont résisté au temps, il est vrai ; mais il faut vous aimer autant que je le fais pour n’être point jaloux de votre gloire. On vous place d’abord après Homère.

Virgile. — Nos muses ne doivent point être jalouses l’une de l’autre ; leurs genres sont si différents ! Ce que vous avez de merveilleux, c’est la variété. Vos Odes sont tendres, gracieuses, souvent véhémentes, rapides, sublimes. Vos Satires sont simples, naïves, courtes, pleines de sel ; on y trouve une profonde connaissance de l’homme, une philosophie très sérieuse, avec un tour plaisant qui redresse les mœurs des hommes et qui les instruit en se jouant. Votre Art poétique montre que vous aviez toute l’étendue des connaissances acquises, et toute la force de génie nécessaire pour exécuter les plus grands ouvrages, soit pour le poème épique, soit pour la tragédie.

Horace. — C’est bien à vous à parler de variété, vous qui avez mis dans vos Églogues la tendresse naïve de Théocrite ! Vos Géorgiques sont pleines des peintures les plus riantes ; vous embellissez et vous passionnez toute la nature. Enfin, dans votre Énéide, le bel ordre, la magnificence, la force et la sublimité d’Homère éclatent partout.

Virgile. — Mais je n’ai fait que le suivre pas à pas.

Horace. — Vous n’avez point suivi Homère quand vous avez traité les amours de Didon. Ce quatrième livre est tout original. On ne peut pas même vous ôter la louange d’avoir fait la descente d’Énée aux enfers plus belle que n’est l’évocation des âmes qui est dans l’Odyssée.

Virgile. — Mes derniers livres sont négligés. Je ne prétendais pas les laisser si imparfaits. Vous savez que je voulus les brûler.

Horace. — Quel dommage si vous l’eussiez fait ! C’était une délicatesse excessive ; on voit bien que l’auteur des Géorgiques aurait pu finir l’Enéide avec le même soin. Je regarde moins cette dernière exactitude que l’essor du génie, la conduite de tout l’ouvrage, la force et la hardiesse des peintures. À vous parler ingénument, si quelque chose vous empêche d’égaler Homère, c’est d’être plus poli, plus châtié, plus fini, mais moins simple, moins fort, moins sublime ; car d’un seul trait il met la nature toute nue devant les yeux.

Virgile. — J’avoue que j’ai dérobé quelque chose à la simple nature, pour m’accommoder au goût d’un peuple magnifique et délicat sur toutes les choses qui ont rapport à la politesse. Homère semble avoir oublié le lecteur pour ne songer qu’à peindre en tout la vraie nature. En cela je lui cède.

Horace. — Vous êtes toujours ce modeste Virgile, qui eut tant de peine à se produire à la cour d’Auguste. Je vous ai dit librement ce que je pense sur vos ouvrages ; dites-moi de même les défauts des miens. Quoi donc ! me croyez-vous incapable de les reconnaître ?

Virgile. — Il y a, ce me semble, quelques endroits de vos Odes qui pourraient être retranchés sans rien ôter au sujet, et qui n’entrent point dans votre dessein. Je n’ignore pas le transport que l’ode doit avoir ; mais il y a des choses écartées qu’un beau transport ne va point chercher. Il y a aussi quelques endroits passionnés et merveilleux où vous remarquerez peut-être quelque chose qui manque, ou pour l’harmonie, ou pour la simplicité de la passion. Jamais homme n’a donné un tour plus heureux que vous à la parole, pour lui faire signifier un beau sens avec brièveté et délicatesse ; les mots deviennent tout nouveaux par l’usage que vous en faites. Mais tout n’est pas également coulant ; il y a des choses que je croirais un peu trop tournées.

Horace. — Pour l’harmonie, je ne m’étonne pas que vous soyez si difficile. Rien n’est si doux et si nombreux que vos vers ; leur cadence seule attendrit et fait couler les larmes des yeux.

Virgile. — L’ode demande une autre harmonie toute différente, que vous avez trouvée presque toujours, et qui est plus variée que la mienne.

Horace. — Enfin je n’ai fait que de petits ouvrages. J’ai blâmé ce qui est mal ; j’ai montré les règles de ce qui est bien : mais je n’ai rien exécuté de grand comme votre poème héroïque.

Virgile. — En vérité, mon cher Horace, il y a déjà trop longtemps que nous nous donnons des louanges ; pour d’honnêtes gens, j’en ai honte. Finissons.