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Dialogues des morts/Dialogue 58

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 377-382).


LVIII

LOUIS XI ET LE CARDINAL BALUE


Un prince fourbe et méchant rend ses sujets traîtres et infidèles


Louis. — Comment osez-vous, scélérat, vous présenter encore devant moi après toutes vos trahisons ?

Balue. — Où voulez-vous donc que je m’aille cacher ? Ne suis-je pas assez caché dans la foule des ombres ? Nous sommes tous égaux ici-bas.

Louis. — C’est bien à vous à parler ainsi, vous qui n’étiez que le fils d’un meunier de Verdun !

Balue. — Hé ! c’était un mérite auprès de vous que d’être de basse naissance : votre compère le prévôt Tristan, votre médecin Coictier, votre barbier Olivier le Diable, étaient vos favoris et vos ministres. Janfredy, avant moi, avait obtenu la pourpre par votre faveur. Ma naissance valait à peu près celle de ces gens-là.

Louis. — Aucun d’eux n’a fait des trahisons aussi noires que vous.

Balue. — Je n’en crois rien. S’ils n’avaient pas été de malhonnêtes gens, vous ne les auriez ni bien traités ni employés.

Louis. — Pourquoi voulez-vous que je ne les aie pas choisis pour leur mérite ?

Balue. — Parce que le mérite vous était toujours suspect et odieux ; parce que la vertu vous faisait peur, et que vous n’en saviez faire aucun usage ; parce que vous ne vouliez vous servir que d’âmes basses et vénales, prêtes à entrer dans vos intrigues, dans vos tromperies, dans vos cruautés. Un homme honnête, qui aurait eu horreur de tromper et de faire du mal, ne vous aurait été bon à rien, à vous qui ne vouliez que tromper et que nuire, pour contenter votre ambition sans bornes. Puisqu’il faut parler franchement dans le pays de vérité, j’avoue que j’ai été un malhonnête homme ; mais c’était par là que vous m’aviez préféré à d’autres. Ne vous ai-je pas bien servi avec adresse pour jouer les grands et les peuples ? Avez-vous trouvé un fourbe plus souple que moi pour tous les personnages ?

Louis. — Il est vrai ; mais en trompant les autres pour m’obéir, il ne fallait pas me tromper moi-même : vous étiez d’intelligence avec le pape pour me faire abolir la Pragmatique, contre les véritables intérêts de la France.

Balue. — Hé ! vous êtes-vous jamais soucié ni de la France ni de ses véritables intérêts ? Vous n’avez jamais regardé que les vôtres. Vous vouliez tirer parti du pape, et lui sacrifier les canons pour votre intérêt : je n’ai fait que vous servir à votre mode.

Louis. — Mais vous m’aviez mis dans la tête toutes ces visions, contre l’intérêt véritable de ma couronne même, à laquelle était attachée ma véritable grandeur.

Balue. — Point : je voulais que vous vendissiez chèrement cette pancarte crasseuse à la cour de Rome. Mais allons plus loin. Quand même je vous aurais trompé, qu’auriez-vous à me dire ?

Louis. — Comment ! à vous dire ? Je vous trouve bien plaisant. Si nous étions encore vivants, je vous remettrais bien en cage.

Balue. — Oh ! j’y ai assez demeuré. Si vous me fâchez, je ne dirai plus mot. Savez-vous bien que je ne crains guère les mauvaises humeurs d’une ombre de roi ? Quoi donc ? vous croyez être encore au Plessis-lez-Tours avec vos assassins ?

Louis. — Non ; je sais que je n’y suis pas, et bien vous en vaut. Mais enfin je veux bien vous entendre, pour la rareté du fait. Çà, prouvez-moi par vives raisons que vous avez dû trahir votre maître.

Balue. — Ce paradoxe vous surprend ; mais je m’en vais vous le vérifier à la lettre.

Louis. — Voyons ce qu’il veut dire.

Balue. — N’est-il pas vrai qu’un pauvre fils de meunier, qui n’a jamais eu d’autre éducation que celle de la cour d’un grand roi, a dû suivre les maximes qui y passaient pour les plus utiles et pour les meilleures, d’un commun consentement ?

Louis. — Ce que vous dites a quelque vraisemblance.

Balue. — Mais répondez oui ou non, sans vous fâcher.

Louis. — Je n’ose nier une chose qui paraît si bien fondée, ni avouer ce qui peut m’embarrasser par ses conséquences.

Balue. — Je vois bien qu’il faut que je prenne votre silence pour un aveu forcé. La maxime fondamentale de tous vos conseils, que vous aviez répandue dans toute votre cour, était de faire tout pour vous seul. Vous ne comptiez pour rien les princes de votre sang ; ni la reine, que vous teniez captive et éloignée ; ni le Dauphin, que vous éleviez dans l’ignorance et en prison ; ni le royaume, que vous désoliez par votre politique dure et cruelle, aux intérêts duquel vous préfériez sans cesse la jalousie pour l’autorité tyrannique : vous ne comptiez même pour rien les favoris et les ministres les plus affidés dont vous vous serviez pour tromper les autres. Vous n’en avez jamais aimé aucun ; vous ne vous êtes jamais confié à aucun d’eux que pour le besoin ; vous cherchiez à les tromper à leur tour, comme le reste des hommes ; vous étiez prêt à les sacrifier sur le moindre ombrage, ou pour la moindre utilité. On n’avait jamais un seul moment d’assuré avec vous ; vous vous jouiez de la vie des hommes. Vous n’aimiez personne : qui vouliez-vous qui vous aimât ? Vous vouliez tromper tout le monde : qui vouliez-vous qui se livrât à vous de bonne foi et de bonne amitié, et sans intérêt ? Cette fidélité désintéressée, où l’aurions-nous apprise ? La méritiez-vous ? l’espériez-vous ? la pouvait-on pratiquer auprès de vous et dans votre cour ? Aurait-on pu durer huit jours chez vous avec un cœur droit et sincère ? N’était-on pas forcé d’être un fripon dès qu’on vous approchait ? N’était-on pas déclaré scélérat dès qu’on parvenait à votre faveur, puisqu’on n’y parvenait jamais que par la scélératesse ? Ne deviez-vous pas le tenir pour dit ? Si on avait voulu conserver quelque honneur et quelque conscience, on se serait bien gardé d’être jamais connu de vous : on serait allé au bout du monde, plutôt que de vivre à votre service. Dès qu’on est fripon, on l’est pour tout le monde. Voudriez-vous qu’une âme que vous avez gangrenée, et à qui vous n’avez inspiré que scélératesse pour tout le genre humain, n’ait jamais que vertu pure et sans tache, que fidélité désintéressée et héroïque pour vous seul ? Étiez-vous assez dupe pour le penser ? Ne comptiez-vous pas que tous les hommes seraient pour vous comme vous pour eux ? Quand même on aurait été bon et sincère pour tous les hommes, on aurait été forcé de devenir faux et méchant à votre égard. En vous trahissant, je n’ai donc fait que suivre vos leçons, que marcher sur vos traces, que vous rendre ce que vous nous donniez tous les jours, que faire ce que vous attendiez de moi, que prendre pour principe de ma conduite le principe que vous regardiez comme le seul qui doit animer tous les hommes. Vous auriez méprisé un homme qui aurait connu d’autre intérêt que le sien propre. Je n’ai pas voulu mériter votre mépris ; et j’ai mieux aimé vous tromper, que d’être un sot selon vos principes.

Louis. — J’avoue que votre raisonnement me presse et m’incommode. Mais pourquoi vous entendre avec mon frère le duc de Guyenne et avec le duc de Bourgogne, mon plus cruel ennemi ?

Balue. — C’est parce qu’ils étaient vos plus dangereux ennemis que je me liai avec eux, pour avoir une ressource contre vous, si votre jalousie ombrageuse vous portait à me perdre. Je savais que vous compteriez sur mes trahisons et que vous pourriez les croire sans fondement ; j’aimais mieux vous trahir pour me sauver de vos mains que périr dans vos mains, sur des soupçons, sans vous avoir trahi. Enfin j’étais bien aise, selon vos maximes, de me faire valoir dans les deux partis, et de tirer de vous, dans l’embarras des affaires, la récompense de mes services, que vous ne m’auriez jamais accordée de bonne grâce dans un temps de paix. Voilà ce que doit attendre de ses ministres un prince ingrat, défiant, trompeur, qui n’aime que soi.

Louis. — Mais voici tout de même ce que doit attendre un traître qui vend son roi : on ne le fait pas mourir quand il est cardinal ; mais on le tient onze ans en prison, on le dépouille de ses grands trésors.

Balue. — J’avoue mon unique faute : elle fut de ne vous tromper pas avec assez de précaution et de laisser intercepter mes lettres. Remettez-moi dans l’occasion ; je vous tromperai encore selon vos mérites ; mais je vous tromperais plus subtilement, de peur d’être découvert.