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Dialogues des morts/Dialogue 61

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Texte établi par Émile FaguetNelson (p. 386-389).


LXI

LOUIS XI ET LOUIS XII


La générosité et la bonne foi sont de plus sûres maximes en politique que la cruauté et la finesse


Louis XI. — Voilà, si je ne me trompe, un de mes successeurs. Quoique les ombres n’aient plus ici-bas aucune majesté, il me semble que celle-ci pourrait bien être quelque roi de France ; car je vois que ces autres ombres la respectent et lui parlent français. Qui es-tu ? Dis-le-moi, je te prie.

Louis XII. — Je suis le duc d’Orléans, devenu roi sous le nom de Louis XII.

Louis XI. — Comment as-tu gouverné mon royaume ?

Louis XII. — Tout autrement que toi. Tu te faisais craindre ; je me suis fait aimer. Tu as commencé par charger les peuples ; je les ai soulagés, et j’ai préféré leur repos à la gloire de vaincre mes ennemis.

Louis XI. — Tu savais donc bien mal l’art de régner. C’est moi qui ai mis mes successeurs dans une autorité sans bornes ; c’est moi qui ai dissipé les ligues des princes et des seigneurs ; c’est moi qui ai levé des sommes immenses. J’ai découvert les secrets des autres ; j’ai su cacher les miens. La finesse, la hauteur et la sévérité sont les vraies maximes du gouvernement. J’ai grand’peur que tu auras tout gâté et que ta mollesse aura détruit tout mon ouvrage.

Louis XII. — J’ai montré, par les succès de mes maximes, que les tiennes étaient fausses et pernicieuses. Je me suis fait aimer ; j’ai vécu en paix sans manquer de parole, sans répandre de sang, sans ruiner mon peuple. Ta mémoire est odieuse ; la mienne est respectée. Pendant ma vie on m’a été fidèle ; après ma mort on me pleure, et on craint de ne trouver jamais un aussi bon roi. Quand on se trouve si bien de la générosité et de la bonne foi, on doit bien mépriser la cruauté et la finesse.

Louis XI. — Voilà une belle philosophie, que tu auras sans doute apprise dans cette longue prison où l’on m’a dit que tu as langui avant que de monter sur le trône.

Louis XII. — Cette prison a été moins honteuse que la tienne de Péronne. Voilà à quoi sert la finesse et la tromperie : on se fait prendre par son ennemi. La bonne foi n’exposerait pas à de si grands périls.

Louis XI. — Mais j’ai su par adresse me tirer des mains du duc de Bourgogne.

Louis XII. — Oui, à force d’argent, dont tu corrompis ses domestiques, et en le suivant honteusement à la ruine de tes alliés les Liégeois, qu’il te fallut aller voir périr.

Louis XI. — As-tu étendu le royaume comme je l’ai fait ? J’ai réuni à la couronne le duché de Bourgogne, le comté de Provence et la Guyenne même.

Louis XII. — Je t’entends : tu savais l’art de te défaire d’un frère pour avoir son partage ; tu as profité du malheur du duc de Bourgogne, qui courut à sa perte ; tu gagnas le conseiller du comte de Provence pour attraper sa succession. Pour moi, je me suis contenté d’avoir la Bretagne par une alliance légitime avec l’héritière de cette maison, que j’aimais, et que j’épousai après la mort de ton fils. D’ailleurs j’ai moins songé à avoir de nouveaux sujets qu’à rendre fidèles et heureux ceux que j’avais déjà. J’ai éprouvé même, par les guerres de Naples et de Milan, combien les conquêtes éloignées nuisent à un État.

Louis XI. — Je vois bien que tu manquais d’ambition et de génie.

Louis XII. — Je manquais de ce génie faux et trompeur qui t’avait tant décrié, et de cette ambition qui met l’honneur à compter pour rien la sincérité et la justice.

Louis XI. — Tu parles trop.

Louis XII. — C’est toi qui as souvent trop parlé. As-tu oublié le marchand de Bordeaux établi en Angleterre ; et le roi Édouard, que tu convias à venir à Paris ? Adieu.